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Full text of "Contes populaires de Lorraine comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, et précedés d'un essai sur l'origine et la propagation des contes populaires européens"

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CONTES    POPULAIRES 


DE    LORRAINE 


MAÇON,  IMPRIMERIE  PROTAT  FRÈRES 


9 


C^35:4co 

HUMA  NUEL    COSO  UIN 


CONTES    POPULAIRES 


LORRAINE 

COMPARÉS  AVEC  LES  CONTES  DES  AUTRES  PROVINCES  DE  FRANCE 
ET    DES   PAYS    ÉTRANGERS 

ET  PRÉCÉDÉS 

SUR  l'origine  et  la  propagation 

TES    POPULAIRES    EUROPÉENS 

OUVRAGE 
COURONNÉ  PAR  l' ACADÉMIE  FRANÇAISE 

i*^""   Prix   Archon-Despénmses    i88j 

DEUXIÈME  TIRAGE 
TOME   I 


PARIS 

t     \  lEWKG,  LIBRAIRE-ÉDITi:UK 


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Lir.LON   ET   E.  VlEVVI  .  Jf      o 

67,    RUE   DE    RICHELIEU,    67  ^       X 


AVANT-PROPOS 


Cette  collection  de  contes  populaires  présente  ce  caractère 
particulier  que,  pour  la  former,  nous  avons  puisé  dans  la  tradi- 
tion orale  d'un  seul  village  :  les  cent  contes  et  variantes  dont  elle 
se  compose  viennent  tous  de  cette  môme  source  ;  ils  ont  été 
recueillis  par  mes  sœurs  et  moi  à  Montiers-sur-SauIx ,  village  de 
Lorraine,  —  ou,  si  l'on  veut  plus  de  précision^  du  Barrois,  — 
situé  à  quelques  centaines  de  pas  de  l'ancienne  frontière  de  Cham- 
pagne ^  Nous  devons  la  plus  grande  partie  de  notre  collection  au 
zèle  intelligent  et  à  la  mémoire  prodigieuse  d'une  jeune  fille  du 
pays  ,  morte  aujourd'hui,  qui  s'est  chargée  de  rechercher  par  tout 
le  village  les  contes  des  veillées,  et  nous  les  a  ensuite  transmis 
avec  une  rigoureuse  fidélité. 

De  bons  juges  ont  parfois  exprimé  le  regret  de  trouver  dans 
certaines  collections  de  contes  populaires  un  style  apprêté,  des 
développements  et  des  enjolivements  qui  trahissent  le  littérateur. 
Nous  espérons  qu'on  ne  nous  adressera  pas  cette  critique  ;  nous 
avons,  du  moins,  tout  fait  pour  ne  pas  nous  y  exposer,  et,  si 
notre  collection  a  un  mérite,  c'est,  ce  nous  semble,  de  repro- 
duire avec  simplicité  les  récits  que  nous  avons  entendus. 

A  la  suite  de  chacun  des  contes  sont  indiquées  les  ressem- 
blances qu'il  peut  présenter  avec  tels  ou  tels  récits  faisant  partie 

i.  Montiers-sur-Saulx  est  un  chef-lieu  de  canton  du  département  de  la 
Meuse  ;  il  se  trouve  tout  près  de  la  Haute-Marne. 

Cosauix  ,  Conifs.  Il 


VI  AVAKT-PROPOS 

de  quelqu'un  des  recueils  de  contes  populaires  édités  en  France 
ou  à  l'étranger,  et  surtout  avec  les  contes  orientaux.  Ces  rappro- 
chements fourniront  toute  une  série  de  pièces  justificatives,  si 
--'  l'on  peut  parler  ainsi,  à  l'histoire  des  migrations  des  fictions 
indiennes  à  travers  le  monde,  histoire  que  cherche  à  exposer 
l'introduction  de  cet  ouvrage. 

Dans  un  Supplément  aux  remarques^  placé  à  la  fin  du  second 
volume,  nous  mettons  à  profit  divers  documents,  dont  plusieurs 
n'ont  été  livrés  à  la  publicité  que  pendant  l'impression  de  notre 
travail.  Un  Index  bibliographique  donne  le  titre  complet  des  livres 
qui  ont  été  indiqués  en  abrégé  dans  l'intérêt  de  la  brièveté. 

Publiées  d'abord,  de  1876  à  1881 ,  dans  la  revue  la  Romania^ 
cette  collection  et  ses  remarques  ont  reçu ,  de  la  part  de  savants 
de  toute  nationalité,  comme  M.  Gaston  Paris,  M.  Reinhold 
Kœhler,  xM.  Ralston,  un  accueil  qui  était  pour  l'auteur  un  encou- 
ragement à  faire  paraître  les  Contes  lorrains  en  volumes,  avec 
des  remarques  considérablement  augmentées  et  souvent  tout 
à  fait  transformées. 

Me  permettra-t-on  d'exprimer  ici  mon  affectueuse  reconnais- 
sance envers  les  dévouées  collaboratrices  sans  lesquelles  ce  travail 
n'aurait  jamais  été  ni  entrepris  ni  achevé  ?  C'est  en  commun  avec 
elles  qu'a  été  faite  la  rédaction  des  contes  ;  pour  celle  des 
remarques,  j'ai  reçu  l'aide  de  leurs  conseils,  et  l'une  d'elles  ne 
s'est  jamais  lassée  de  me  signaler,  dans  les  innombrables  collec- 
tions de  contes  européens,  les  plus  intéressants  rapprochements. 

Août  1886. 


INTRODUCTION 


ESSAI   SUR    L^ORIGINE    ET   LA   PROPAGATION 
DES  CONTES  POPULAIRES  EUROPÉENS  ' 


Quand  Perrault  voulut  publier  les  contes  dont  son  enfance 
avait  été  bercée ,  il  n'osa  les  faire  paraître  sous  son  nom  :  il  crai- 
gnait qu'on  ne  le  soupçonnât  d'attacher  la  moindre  importance 
à  des  récits  de  paysans  et  de  bonnes  femmes.  Aujourd'hui 
Perrault  n'aurait  plus  cette  fausse  honte,  —  on  recueille,  en 
notre  temps,  dans  tous  les  pays,  les  contes  des  veillées  ;  il  existe 
même,  en  littérature,  ce  que  l'on  pourrait  appeler" la  «  ques- 
tion des  contes  populaires  »  ;  —  mais  Perrault  serait  exposé  à  un 
autre  danger  :  il  pourrait,  après  tant  d'autres  auteurs,  céder  à  la 
tentation  de  grossir  démesurément  un  problème  déjà  pourtant 
très  intéressant,  très  sérieux  même;  de  traiter  nos  contes  bleus 
comme  de  graves  documents  ;  de  voir  dans  le  Chat  Botté,  le  Petit 
Poucet  et  leurs  compagnons  l'incarnation  de  «  mythes  »  dignes 
de  la  plus  religieuse  attention ,  et  de  les  invoquer  comme  des 
témoins  des  idées  primitives  de  l'humanité  ou  tout  au  moins  de 
la  race  à  laquelle  appartiennent  les  nations  indo-européennes, 
la  race  aryenne.  Tel  est,  en  efiet,  l'enseignement  de  toute  une 
école,   et  voilà  dans  quels  nuages,  dans  quels  brouillards   se 

I.  Une  première  esquisse  de  ce  travail  a  paru,  le  25  juin  1873,  dans  le 
Corresponikiit. 


vin  INTRODUCTION 

plaisent  des  hommes  qui  ne  sont  pas  sans  valeur.  Pour  nous,  le 
brouillard  est  toujours  malsain,  fût-ce  le  brouillard  mythique. 
Contribuer  à  le  dissiper,  c'est  faire  œuvre  bonne  et  utile  :  nous 
l'essaierons  ici. 


I. 


Si  l'on  compare  entre  eux  les  contes  populaires,  merveilleux 
ou  plaisants,  des  diverses  nations  européennes,  de  l'Islande  à  la 
Grèce,  de  l'Espagne  à  la  Russie,  on  trouvera  dans  ces  récits, 
recueillis  chez  des  peuples  si  différents  de  mœurs  et  de  langage, 
les  ressemblances  les  plus  surprenantes.  Il  n'y  a  pas  là  seulement 
un  fonds  commun  d'idées,  des  éléments  identiques;  mais  cette 
identité  s'étend  à  la  manière  dont  ces  idées  sont  mises  en  œuvre 
et  dont  ces  éléments  sont  combinés.  C'est  là  un  fait  bien  connu 
aujourd'hui,  dont  il  sera  facile  de  se  convaincre  en  jetant  un 
coup  d'œil  sur  n'importe  quel  conte  de  notre  collection  et  sur  les 
contes  étrangers  que  nous  en  rapprochons  dans  nos  remarques. 

Comment  expliquer  ces  ressemblances  si  frappantes  ? 

Les  frères  Grimm ,  ceux-là  mêmes  qui  les  premiers  ont  posé  le 
problème,  en  ont  donné  une  solution  qui  séduit  au  premier 
abord.  Leur  système,  adopté  par  M.  Max  Mûller  et  par  bien 
d'autres,  a  été  précisé  et  développé,  notamment  par  un  philo- 
logue autrichien,  M.  de  Hahn,  dans  son  introduction  aux  contes 
grecs  et  albanais  recueillis  par  lui  ^  On  peut  le  formuler  ainsi  : 

Les  peuples  européens  appartiennent  presque  tous  à  une 
môme  f:imille ,  la  famille  aryenne  2.  De  FAsie  centrale,  jadis  leur 
commune  patrie,  les  diverses  tribus  de  cette  famille  ont  apporté, 

1.  Griechisclie  und  albanesische  Marclxn  (Leipzig,  1864). 

2.  D'après  l'opinion  la  plus  générale,  les  Aryas,  peuplade  japhétique, 
habitaient ,  bien  des  siècles  avant  l'ère  chrétienne ,  sur  le  plus  haut  plateau  de 
l'Asie  centrale,  dans  la  région  qui  s'appela  plus  tard  la  Bactriane  et  qui 
aujourd'hui  fait  partie  du  Turkestan.  C'est  à  cette  souche  que  se  rattachent  les 
Indiens  et  les  Perses ,  les  Grecs ,  les  Romains  et  la  plupart  des  races  euro- 
péennes. 


INTRODUCTION  IX 

dans  les  pays  où  elles  ont  émigré,  avec  le  fond  de  leurs  idiomes 
les  germes  de  leur  mythologie.  Ces  mythes  antiques,  leur  patri- 
moine commun,  se  sont,  dans  la  suite  des  temps,  développés, 
transformés,  et  le  dernier  produit  de  cette  transformation  n'est 
autre  que  les  contes  populaires.  Rien  d'étonnant  que  ces  contes 
présentent,  chez  tous  les  peuples  aryens,  de  si  nombreux  traits 
de  ressemblance,  puisqu'ils  proviennent,  en  dernière  analyse,  de 
mythes  autrefois  communs  à  tous  ces  peuples. 

«  Ces  éléments  mythiques,  qu'on  retrouve  dans  tous  les 
contes,  ressemblent,  dit  Guillaume  Grimm,  à  des  fragments 
d'une  pierre  précieuse  brisée,  que  l'on  aurait  dispersés  sur  le  sol, 
au  milieu  du  gazon  et  des  fleurs  :  les  yeux  les  plus  perçants 
peuvent  seuls  les  découvrir.  Leur  signification  est  perdue 
depuis  longtemps,  mais  on  la  sent  encore,  et  c'est  ce  qui  donne 
au  conte  sa  valeur  ^  »  —  «  Les  contes  populaires,  dit  Jacques 
Grimm,  sont  les  derniers  échos  de  mythes  antiques...  C'est  une 
illusion  de  croire  qu'ils  sont  nés  dans  tel  ou  tel  endroit  favorisé, 
d'où  par  la  suite  ils  auraient  été  portés  au  loin  par  telles  ou  telles 
voies  2.  »  En  d'autres  termes,  les  ressemblances  qui  existent 
entre  les  contes  populaires  ne  doivent  pas  être  expliquées  par  des 
emprunts  qu'un  peuple  aurait  faits  à  un  autre.  —  «  Les  éléments, 
les  germes  des  contes  de  fées,  dit  à  son  tour  M.  Max  Mûller, 
appartiennent  à  la  période  qui  précéda  la  dispersion  de  la  race 
aryenne;  le  même  peuple  qui,  dans  ses  migrations  vers  le  nord 
et  vers  le  sud,  emportait  avec  lui  les  noms  du  soleil  et  de  l'au- 
rore, et  sa  croyance  aux  brillants  dieux  du  ciel,  possédait,  dans 
son  langage  môme,  dans  sa  phraséologie  mythologique  et  pro- 
verbiale ,  les  germes  plus  ou  moins  développés  qui  devaient  un 
jour,  à  coup  sûr,  donner  des  plantes  identiques  ou  très  ressem- 
blantes dans  tous  les  sols  et  sous  tous  les  climats  J.  » 


1.  Kindei--iind  Haiismcrchcn ,  t.  III  (5e  éd.,  Gœttingue,  1856),  p.  409. 

2.  Préface  à]  la   traduction  allemande  du  Pentanterone  (Breslau,    1846), 

p.   VIII. 

3.  Chips  frotn  a  Germait  IVorkslMp,  t.  II,   p.  226;  article  publié  d'abord  en 
1859. 


X  INTRODUCTION 

Nous  ne  nous  engagerons  pas  dans  l'exposition  détaillée  du 
système,  telle  que  nous  la  trouvons  dans  M.  de  Hahn  :  il  nous 
faudrait  cheminer  trop  longtemps  à  travers  les  théories  philoso- 
phiques les  plus  contestables ,  pour  arriver  enfin  à  cette  assertion 
prodigieuse,  que  les  contes  nous  ont  conservé  «  les  idées  primi- 
tives de  l'humanité  ».  Ce  commentaire  du  savant  autrichien,  — 
pour  ne  parler  que  de  celui-là ,  —  sur  les  idées  de  Jacques  et 
Guillaume  Grimm,  est  loin  pourtant  de  nous  avoir  été  inutile. 
Les  frères  Grimm  se  tiennent  d'ordinaire  dans  un  certain  vague 
vaporeux  et  poétique.  M.  de  Hahn  précise ,  épreuve  redoutable 
pour  les  théories  les  plus  ingénieuses  :  il  crève  la  bulle  de  savon 
en  voulant  lui  donner  de  la  consistance. 

Un  effort  un  peu  sérieux  d'attention  soulève ,  en  effet ,  contre 
ce  système  une  objection  des  plus  graves.  Les  ressemblances  si 
nombreuses  et  si  frappantes  qu'offrent  entre  eux  les  contes  des 
peuples  européens  ne  portent  pas  seulement  sur  le  fond ,  sur  les 
idées  qui  servent  de  base  à  ces  récits ,  mais  aussi ,  —  nous  avons 
indiqué  ce  point,  —  sur  la  forme  et  sur  la  combinaison  de  ces 
idées.  On  nous  dit  que  les  contes  sont  le  produit  de  la  décom- 
position de  mythes  primitifs  communs  aux  diverses  nations 
aryennes  et  que  celles-ci  auraient  emportés  en  Europe  du  ber- 
ceau de  leur  race.  C'est  de  cette  décomposition,  assure-t-on, 
que  sont  sortis  les  différents  éléments ,  les  différents  thèmes  qui , 
se  groupant  de  mille  et  mille  façons,  composent  la  mosaïque  des 
contes  populaires.  «  Pour  beaucoup  de  nos  contes  de  fées,  dit 
M.  Max  Millier,  nous  savons  d'une  manière  certaine  {sic)  qu'ils 
sont  le  détritus  d'une  ancienne  mythologie,  à  demi  oubliée,  mal 
comprise,  reconstruite'.  »  —  Mais  alors  comment  expHquer 
que  ces  mythes,  se  décomposant  dans  les  milieux  les  plus 
divers,  chez  vingt  peuples  différents  de  mœurs  et  d'habitudes 
d'esprit,  se  soient,  en  définitive,  transformés  partout  d'une 
manière  si  semblable ,  parfois  même  d'une  manière  identique  ? 
De  plus,  comment  se  fait-il  que,  sans  entente  préalable,  plu- 

I.  Op.  cil.,  p.  233. 


INTRODUCTION  XI 

sieurs  peuples  se  soient  accordés  pour  grouper  les  prétendus 
éléments  mythiques  dans  le  cadre  de  tel  ou  tel  récit  bien  caracté- 
risé ?  N'est-ce  pas  là  une  impossibilité  absolue  ? 

Prenons  un  exemple.  Il  a  été  recueilli ,  chez  plusieurs  peuples 
de  race  aryenne ,  notamment  chez  les  Hindous  du  Pandjab ,  chez 
les  Bretons,  les  Albanais,  les  Grecs  modernes,  les  Russes  (et 
aussi  chez  les  habitants  de  Mardîn  en  Mésopotamie ,  population 
de  langue  arabe,  et  les  Kariaines  de  la  Birmanie,  qui,  ni  les  uns 
ni  les  autres,  ne  sont  de  race  aryenne,  mais  supposons  qu'ils  le 
soient),  un  conte  dont  voici  brièvement  le  sujet  ^  :  Un  jeune 
homme  devient  possesseur  d'un  anneau  magique  ;  cet  anneau , 
après  diverses  aventures,  lui  est  volé  par  certain  personnage 
malfaisant,  et  il  le  recouvre  ensuite,  grâce  aux  bons  offices  de 
trois  animaux ,  auxquels  il  a  rendu  service.  Dans  tous  ces  contes 
asiatiques  et  européens,  nous  constatons  l'identité  non  seulement 
du  plan  général  du  récit ,  mais  de  détails  parfois  bizarres  :  amsi , 
dans  tous,  la  souris  reconnaissante  introduit,  pendant  la  nuit, 
sa  queue  dans  le  nez  de  l'ennemi  de  son  bienfaiteur  pour  le  faire 
éternuer  et  rejeter  l'anneau  qu'il  tient  caché  dans  sa  bouche. 
Comment  expliquer  ces  ressemblances  ou  plutôt,  nous  le  répé- 
tons, cette  identité  ?  Le  bon^ens  répond  qu'évidemment  ce  récit, 
avec  ses  détails  caractéristiques ,  a  dû  être  inventé  dans  tel  ou  tel 
pays,  d'où  il  a  passé  dans  les  autres.  Ce  détail  de  la  queue  de 
souris ,  par  exemple ,  est-ce  qu'on  peut  en  expliquer  raisonnable- 
ment la  présence  dans  tous  ces  contes  asiatiques  et  européens ,  si 
l'on  n'admet  pas  qu'il  existait  déjà,  à  l'origine,  dans  un  proto- 
type dont  tous  ces  contes  sont  dérivés  ?  Et  ce  prototype ,  —  le 
détail  en  question  et  bien  d'autres  le  montrent,  —  était  un  conte 
et  non  un  mythe. 


I.  Indian  Antiquary,  1881,  p.  347;  —  Luzel ,  i"  Rapport,  p.  131; 
—  S(ibillot,  III,  n"  18;  —  Dozon,  p.  73  ;  —  Gubernatis,  Zoological  Mytlioîogy, 
II,  pp.  56,  57  ;  —  Zeilschrift  ikr  Deutschen  Marge nhendischcn  GeseUschaft,  1882, 
p.  238  ;  —  Journal  of  the  Asiatic  Society  of  Betigal ,  t.  XXXIV  (1865),  2^  par- 
tie, p.  225.  (Voir,  pour  ces  indications,  l'Index  Bibliographique,  à  la  fin  du 
tome  second.) 


XII  INTRODUCTION 

Si  Ton  veut  à  toute  force  faire  dériver  nos  contes  populaires  de 
mythes  primitifs  des  Aryas,  et  si,  en  même  temps,  on  soutient, 
avec  l'école  des  frères  Grimm  ,  que  les  contes  ainsi  dérivés  n'au- 
raient point  passé  d'un  peuple  aryen  à  l'autre  par  voie  d'emprunt, 
il  n'y  a  qu'un  moyen  de  se  mettre  en  règle  avec  le  bon  sens.  Il 
faut  dire  que  les  mythes  d'où  seraient  sortis  nos  contes  étaient 
déjà  décomposés  et  parvenus  à  la  forme  actuelle  avec  ses  détails 
caractéristiques,  au  moment  où  les  premières  tribus  aryennes 
quittèrent  le  plateau  de  l'Asie  centrale,  bien  des  siècles  avant 
notre  ère.  Nos  ancêtres,  les  pères  des  nations  européennes, 
auraient ,  de  cette  façon  ,  emporté  dans  leurs  fourgons  la  collec- 
tion complète  des  contes  bleus  actuels. 

C'est  là  une  hypothèse  qu'on  n'ira  guère  soutenir;  elle  est, 
d'ailleurs,  en  contradiction  directe  avec  les  idées  mêmes  des 
partisans  du  système  mythique.  Les  «  contes  aryens  »  sont , 
d'après  eux,  le  dernier  terme  du  développement  des  mythes 
aryens  ;  or,  de  leur  propre  aveu ,  à  l'époque  de  la  séparation  des 
tribus  aryennes,  le  développement  de  ces  mythes  n'en  était  encore 
qu'à  son  premier  degré. 

Le  système  des  frères  Grimm  et  de  leurs  disciples  étant  de  tout 
point  insoutenable,  il  ne  reste  qu'une  solution  possible  de  la 
question  :  c'est  d'admettre  qu'après  avoir  été  inventés  dans  tel 
ou  tel  endroit ,  qu'il  s'agit  de  déterminer,  les  contes  populaires 
communs  aux  diverses  nations  européennes  (  pour  ne  mentionner 
que  celles-là)  se  sont  répandus  dans  le  monde,  de  peuple  à 
peuple  et  par  voie  d'emprunt. 

Dans  l'examen  que  nous  venons  de  faire  des  opinions  des 
frères  Grimm ,  nous  nous  sommes  volontairement  privé  d'un 
avantage,  en  acceptant  les  données  du  problème  telles  qu'elles 
nous  étaient  présentées.  Nous  aurions  pu ,  en  effet ,  contester  dès 
l'abord  l'assertion  qui  est  la  base  de  tout  le  système. 

A  l'époque  où  les  frères  Grimm  ont  imaginé  leur  système 
«  mythique  » ,  le  problème  ne  pouvait  encore  être  posé  dans  ses 
termes  véritables,  faute  de  documents  suffisants.  Les  deux  illustres 


INTRODUCTION  XIII 

philologues  croyaient, —  et  Guillaume  Griram  le  répétait  encore 
en  1866  ^,  —  que  les  ressemblances  existant  entre  les  contes 
populaires  se  renfermaient  dans  les  limites  de  la  famille  indo- 
européenne (peuples  d'Europe,  Persans,  Indiens).  Aujourd'hui 
la  question  a  pris  une  tout  autre  tournure.   Chaque  jour  des 
découvertes  nouvelles  reculent  les  frontières  arbitrairement  tra- 
cées par  les  frères  Grimm  et  l'école  «  m3'thique  ».  Nos  contes 
prétendus  aryens  existent,  on  le  constate  maintenant,  chez  bon 
nombre  de  peuples  nullement  aryens.  Qu'on  examine,  à  ce  point 
de  vue,  la  collection,  très  riche  en  rapprochements,  de  contes  et 
poèmes  recueillis  par  M.  W.  Radloff  chez  les  tribus  tartares  de 
la  Sibérie  méridionale  et  publiés  avec  traduction  allemande  de 
1866  à  1872.  Qu'on  étudie  également  les  contes  de  forme  si 
populaire,  identiques  pour  le  fond  à  nos  contes  européens,  et  qui 
ont  été  trouvés  chez  les  Avares,  peuplade  mongole  du  Caucase,- 
et  traduits  en  allemand,  en  1873,  par  feu  M.  Schiefner.  Qu'on 
lise  les  contes  syriaques,  provenant  de  la  région  montagneuse 
située  au  nord  de  la  Mésopotamie  et  publiés  en  1881  par  deux 
orientalistes  allemands ,  MM.  Eugène  Prym  et  Albert  Socin  ;  les 
contes  arabes  d'Egypte,  recueillis  par  feu  M.  Spitta-Bey  (1883  )  et 
par  M.  Dulac  (  1884)  ;  les  contes  découverts  chez  les  Kabyles  du 
Djurdjura  par  feu  le  P.  Rivière  (1882)  ;  les  contes  swahili  de  l'île 
de  Zanzibar,   édités  en  anglais  par  feu  M.  Steere  (1870);  le 
recueil  de  contes  cambodgiens  de  M.  Aymonier  (1878);  celui 
de  contes  annamites,  de  M.  A.  Landes  (1884-1886);  les  contes 
kariaines  de  la  Birmanie  (1865),  que  nous  avons  mentionnés 
tout  à  l'heure.  Enfin  n'oublions  pas  qu'en  Europe  les  prétendus 
contes  aryens  existent  en  grand  nombre  chez   les  Hongrois, 
peuple  qui  n'est  aryen  ni  de  langue  ni  d'origine,  pas  plus  que  les 
Finlandais  et  les  Esthoniens,  chez  lesquels  on  en  a  recueilli  éga- 
lement. 

Ainsi ,  la  base  même  sur  laquelle  s'appuie  le  système  des  frères 
Grimm  n'a  aucune  solidité  :  ce  n'est  autre  chose  qu'une  erreur 
de  fait. 

I.  Op.  cil.,  p.  411. 


XIV  INTRODUCTION 

Examinerons-nous  maintenant  en  détail  un  autre  système,  qui 
s'est  produit  en  Angleterre  et  qui  voit  dans  les  contes  populaires 
l'incarnation  d'idées  communes  aux  sauvages  de  toutes  les  races? 
Les  ancêtres  de  toutes  les  races  humaines,  que  l'auteur  du  sys- 
tème, M.  A,  Lang,  déclare  sans  hésitation  avoir  été  des  sauvages, 
tout  semblables  aux  sauvages  actuels,  auraient  incarné  leurs 
idées,  supposées  les  mêmes  partcut,  dans  des  contes  qui,  de 
cette  façon,  se  trouveraient  partout  identiques.  —  En  réalité, 
tout  est  à  contester  dans  ce  système  :  prétendre  qu'on  trouvera 
chez  les  sauvages  actuels  les  idées  primitives  de  l'humanité  est 
une  assertion  sans  aucune  preuve  ^  ;  prétendre  que  les  sauvages 
de  l'Amérique,  par  exemple,  doivent  forcément  posséder  et 
possèdent  en  effet  des  contes  semblables  à  nos  contes  populaires , 
c'est  énoncer  une  inexactitude  de  fait  :  à  de  très  rares  exceptions 
près,  qui  peuvent  facilement  s'expliquer  par  une  importation  rela- 
tivement récente,  tout  ce  qu'on  nous  donne  ici  pour  des  ressem- 
blances n'a  aucun  rapport  avec  cette  identité  de  fond  et  de  forme 
que  l'on  constate  dans  les  collections  de  contes  européens,  asia- 
tiques, africains,  mentionnées  il  y  a  un  instant;  tout  cela  est 
vague,  sans  aucun  trait  caractéristique,  ou  c'est  purement  ima- 
ginaire 2. 

Du  reste,  même  en  admettant  comme  vraies  les  affirmations 
qui  servent  de  point  de  départ  à  M.  Lang,  nous  devrions  faire  à 

1 .  Voir,  par  exemple ,  le  remarquable  travail  dans  lequel  M.  Max  Mùller 
démontre,  après  d'autres,  que  le  sauvage  actuel  est  un  homme  non  pas  primi- 
tif, mais  dégénér»i  (Nviettvtith  Century,  livraison  de  janvier  1885  ). 

2.  A  propos  de  quelques  contes  recueillis  chez  les  indigènes  du  Brésil ,  nous 
lisons  dans  Mèlmine  :  «  Cette  collection  fournit  des  similaires  à  des  contes 
connus  en  Europe,  en  Asie,  en  Afrique,  etc.,  et  leur  présence  au  Brésil  pose 
bien  des  problèmes  »  (n"  du  S  juin  1885 ,  col.  408).  —  Il  nous  est  impossible  de 
voir  quels  problèmes  peuvent  se  poser  ici.  Les  Portugais  ont  apporté  au  Brésil 
les  contes  de  leur  pays ,  et  ils  continuent  à  les  raconter  ;  M.  Roméro  en  a 
publié,  en  1885,  un  recueil  assez  considérable.  Que  quelqu'un  de  ces  contes 
ou  de  leurs  traits  principaux  ait  pénétré  chez  les  indigènes ,  c'est  là  une  chose 
dont  il  n'y  a  nullement  lieu  de  s'étonner.  —  Disons,  à  ce  propos,  que  les 
Espagnols  ont ,  de  leur  côté ,  apporté  leurs  contes  au  Chili  ;  M.  Machado  y 
Alvarez  en  a  donné  plusieurs,  en  1884,  dans  la  Bibliokca  de  las  iradiciones 
populares  espanoks. 


INTRODUCTION  XV 

cette  théorie  la  même  objection  qu'au  système  mythique.  A 
supposer  que ,  dans  toutes  les  races  humaines ,  on  ait  eu  primi- 
tivement les  mêmes  idées  de  sauvages,  comment  ces  idées 
auraient-elles  revêtu  partout  les  mêmes  formes  si  caractéristiques, 
et  se  seraient-elles  groupées  de  la  même  façon  dans  les  mêmes 
cadres  ? 

Nous  avons  hâte  de  mettre  le  pied  sur  un  terrain  plus  ferme , 
et  d'entrer  dans  la  voie  ouverte,  il  y  a  une  trentaine  d'années, 
par  Théodore  Benfey,  l'éminent  et  regretté  orientaliste  de 
Gœttingue^ 


n. 


La  question  de  l'origine  des  contes  populaires  est  une  question 
de  fait.  M.  Reinhold  Kœhler,  bibliothécaire  à  Weimar,  l'homme 
qui  assurément  possède  en  cette  matière  l'érudition  la  plus  vaste 
et  la  plus  sûre,  insiste  sur  ce  point  comme  M.  Benfey^.  Il  s'agit 
de  prendre  successivement  chaque  type  de  contes ,  de  le  suivre , 
si  nous  le  pouvons,  d'âge  en  âge,  de  peuple  en  peuple,  et  de  voir 
où  nous  conduira  ce  voyage  de  découverte.  Or,  ce  travail  d'in- 
vestigation est  en  partie  fait,  et,  cheminant  ainsi  de  proche  en 
proche ,  souvent  par  plusieurs  routes ,  partant  de  divers  points  de 
l'horizon,  on  est  toujours  arrivé  au  même  centre,  à  l'Inde,  non 
pas  à  l'Inde  des  temps  fabuleux,  mais  h  l'Inde  historique. 

1.  M.  Benfey  a  fait  connaître  ses  découvertes,  avec  les  conclusions  qu'il  en 
tirait,  dans  divers  articles  insérés  dans  des  revues  :  Bulletin  de  V Académie  de 
Saint-Pétersbourg,  n°  du  4/16  septembre  1857;  —  Ausland ,  1858,  n°s  41  à 
4S  ■)  —  Gœltingische  GeleJjrte  An^eigen  ,  années  1857  et  suivantes  ;  —  Orient  und 
Occident  (1860  à  1866),  et  dans  le  volume  d'introduction  dont  il  a  fait  précé- 
der sa  traduction  allemande  du  livre  sanscrit  intitulé  le  Pantchatantra  (  Leipzig, 
1859).  On  peut  voir  aussi  son  introduction  à  la  vieille  traduction  syriaque  du 
même  livre,  publiée  par  M.  Bickell ,  professeur  à  la  Faculté  de  théologie  catho- 
lique de  l'Université  d'Inspruck,  sous  ce  titre  :  Kalilag  und  Damtiag  (Leipzig, 
1876). 

2.  IVeimarer  Beilnt^e  ^ur  Literalur  und  Kumt  (Weimar,  1865),  p.  190. 


XVI  INTRODUCTION 

Ce  qui  est  venu  grandement  en  aide  à  l'explorateur  et  lui  a 
permis  d'accomplir  sa  tâche,  c'est  qu'un  certain  nombre  des 
types  des  contes  actuels  se  trouvent  fixés  par  écrit  depuis  fort  long- 
temps, souvent  depuis  des  siècles.  Si  nous  remontons  jusqu'au 
xvii-^  siècle  et  jusqu'à  la  Renaissance,  nous  rencontrerons,  dans  la 
littérature  européenne  de  ces  deux  époques,  une  bonne  partie  de 
ces  types.  Mais  les  livres  de  Straparola  et  de  Basile,  en  Italie, 
de  Perrault  et  de  M""=  d'Aulnoy,  en  France  ^  ne  sont  pas  la 
source  des  contes  populaires  actuels  :  ces  livres  ont  été  écrits 
sous  la  dictée  du  peuple,  et  les  récits  qu'ils  renferment  présentent 
parfois  des  lacunes  et  des  altérations  dont  se  sont  préservées 
certaines  versions  parvenues  jusqu'à  nous  par  voie  de  simple 
tradition  orale.  Et,  d'ailleurs,  la  littérature  du  moyen  âge  nous  a 
conservé  des  traces  irrécusables  de  l'existence  de  contes  iden- 
tiques aux  contes  actuels.  Ce  n'est  pas  non  plus  à  cette  littéra- 
ture du  moyen  âge  que  nous  devrons  nous  arrêter.  Il  nous  faut 
quitter  l'Europe  et  chercher  ailleurs. 

Il  existe  en  Orient  plusieurs  collections  de  récits  merveilleux 
ou  plaisants.  Le  plus  généralement  connu  parmi  ces  ouvrages  est 
le  livre  arabe  qui  porte  le  titre  de  Mille  et  une  Nuits,  et  qui  fut 
traduit,  sur  un  manuscrit  incomplet,  et  publié  en  1704  par 
l'orientaliste  Galland.  Là  encore  nous  rencontrons  un  certain 
nombre  des  thèmes  dont  se  composent  nos  contes  populaires 
européens ,  et  plusieurs  de  ces  contes  eux-mêmes. 

S'ensuit-il  que  les  Mille  et  une  Nuits  soient  le  prototype  d'une 
partie  de  nos  contes  actuels?  Non,  car  les  Mille  et  une  Nuits 
elles-mêmes  ne  sont  pas  le  produit  de  l'imagination  des  Arabes  : 

I.  Le  Vénitien  Straparola  a  inséré  plusieurs  contes  mer\'eilleux  dans  son 
recueil  de  nouvelles  Tredici  piacevoU  Notti,  publié  de  1350  A  1354,  dont 
Guillaume  Grimm  (III,  p.  285)  flétrit  l'impardonnable  licence,  et  qui,  après 
avoir  été  mis  i  l'Index  en  1605,  fut  réimprimé  en  une  édition  expurgée. 
—  Giambattista  Basile  a  donné,  sous  le  titre  de  Pentatnerone ,  un  recueil  de 
contes  populaires  napolitains,  dans  le  dialecte  et  dans  la  manière  parfois 
effrontée  du  pays.  Ce  livre,  qui  parut  en  1637,  eut  un  grand  nombre  d'édi- 
tions, dont  une  à  Rome  en  1679  et  la  plupart  à  Naples.  —  Les  Histoires  ou 
Contes  du  temps  passé,  que  Perrault  puBlia  sous  le  nom  de  son  fils ,  âgé  de  dix 
ans,  parurent  en  1697;  les  Contes  des  Fées,  de  la  comtesse  d'Aulnoy,  en  1698. 


IXTRODUCTIOX  XVII 

un  passage  très  précis  du  Fihrist ,  histoire  de  la  littérature  arabe 
écrite  au  x^  siècle  de  notre  ère,  nous  apprend  que  les  Mille  et  une 
Nuits  et  d'autres  livres  arabes  du  même  genre  ont  été  traduits  ou 
imités  du  persane  — Mais  les  Persans  eux-mêmes  ont  emprunté 
à  l'Inde  plusieurs  livres  de  contes.  Ainsi,  au  sixième  siècle  de 
notre  ère  (entrel'an  531  et  l'an  579),  l'original  du  recueil  indien 
de  fables,  contes  et  fabliaux  qui  porte  aujourd'hui  le  titre  de 
Pantchatantra ,  c'est-à-dire  en  sanscrit  les  «  Cinq  livres  » ,  fut 
traduit  dans  la  langue  de  la  cour  des  Sassanides ,  le  pehlvi ,  sur 
l'ordre  de  Khosrou  Anoushirvan  (Chosroës  le  Grand),  roi  de 
Perse,  et  une  version  arabe,  qui  existe  encore,  fut  faite  plus 
tard,  d'après  cette  traduction  persane,  aujourd'hui  perdue,  sous 
le  titre  de  Kalilah  et  Diinnah.  Ainsi  encore  le  célèbre  livre  persan 
le  Toûti-Nâmeh  ou  «  Livre  du  Perroquet  »,  qui  renferme  plusieurs 
contes  que  l'on  peut  rapprocher  de  nos  contes  européens ,  n'est 
autre  chose  que  la  traduction  libre  d'un  ouvrage  indien  de  même 
titre,  la  Çouka-saptati  (les  «  Soixante-dix  Histoires  du  Perro- 
quet »),  augmentée  de  récits  tirés  d'autres  collections  de  contes, 
également  rédigées  en  sanscrit.  —  D'ailleurs ,  au  témoignage  de 
M.  Benfey,  la  substance  des  Mille  et  une  Nuits  se  retrouve  presque 
d'un  bout  à  l'autre  dans  la  littérature  indienne. 

Nous  voilà  donc,  —  en  partant  d'une  collection  de  contes 
arabes ,  parfois  semblables  à  nos  contes  européens ,  —  arrivés 
dans  l'Inde,  et  nos  recherches  ne  peuvent  nous  conduire  plus 
loin.  Voyons  si  un  autre  chemin  nous  amènera  encore  au  même 
terme. 

Notre  point  de  départ  sera,  cette  fois,  la  région,  située  au 
nord  de  l'Inde ,  où  habitent  les  tribus  mongoles  comprises  sous 
le  nom  de  Kalmouks.  On  sera  peut-être  surpris  d'apprendre  que 
ces  peuplades  nomades  ont  une  littérature  écrite.  Elles  possèdent, 


I.  Ce  passage  du  FiJirisl,  nous  dit  M.  G.  Weil  dans  l'introduction  à  sa 
traduction  des  Mille  et  une  Nuits,  a  été  découvert  par  un  orientaliste  allemand, 
M.  de  Hammcr.  —  Il  est  très  possible,  du  reste,  pour  ne  pas  dire  certain,  que 
le  recueil  des  Mille  et  une  Nuits  ait  subi ,  depuis  le  x«  siècle,  de  nombreuses 
modifications  et  quant  i  la  forme  et  quant  au  fond. 


XVUI  INTRODUCTION 

entre  autres  oaYi^es»  une  collection  de  contes  intitulée  Siddhi- 
Kûr  («  le  Mort  doué  da  siddbi  »,  c'est-à-dire  d'une  vertu 
magique)  ^,  et  les  récits  qui  composent  ce  livre  présentent  de 
nombreux  traits  de  ressemblance  avec  les  contes  populaires 
européens. 

Quelle  est  l'origine  du  Siddhi-Ktlr?  Le  plus  rapide  coup  d'ϔl, 
le  plus  simple  examen  des  noms  propres ,  par  exemple,  et  du 
titre  même  de  l'ouvrage  (le  mot  siddhi  est  sanscrit)  nous 
montrent  d'une  manière  évidente  que  nous  avons  affaire  à  une 
traduction  ou  imitation  de  récits  indiens.  Le  cadre  du  Siddhi- 
Kûr  a  été  emprunté  à  un  recueil  indien  de  contes ,  dont  le  titre 
a  la  plus  grande  analogie  avec  celui  du  livre  kalmouk ,  la  Vetâla- 
pantchaviiiçati  (les  «  Vingt-cinq  Histoires  d'un  vetâla  »,  c'est-à- 
dire  d'un  démon  qui  entre  dans  le  corps  des  morts).  —  Une 
autre  collection  mongole,  V Histoire  d' Ardji  Bordji  Khan,  qui  a 
été  traduite  en  1868  par  M.  Jûlg  sur  un  manuscrit  incomplet 
consen'é  à  Saint-Pétersbourg,  et  qui  offre  plusieurs  points  de 
comparaison  avec  nos  contes  européens ,  est  une  imitation  d'un 
livre  qui  porte  en  sanscrit  le  titre  de  Sinhâsana-dvâtritiçati ,  les 
«  Trente-deux  Récits  du  Trône  ». 

Ainsi,  de  ce  côté  encore,  le  dernier  terme  de  nos  investiga- 
tions est  l'Inde. 

Des  récits  indiens  ont  également  passé,  par  voie  littéraire, 
chez  les  Thibétains^  et  dans  l'Indo-Chine  î . 

Les  livres  de  contes  indiens,  on  le  voit,  ont  ra3'^onné  tout 
autour  de  leur  pays  d'origine,  et  parfois  même,  de  proche  en 
proche,  ils  sont  arrivés  jusqu'en  Europe.  Le  Pantchatantra ,  par 

1.  L'introduction  et  les  treize  premiers  contes  du  Siddbi-Kûr  ont  été'  deux 
fois  traduits  en  allemand  sur  le  texte  kalmouk  :  en  1804,  par  le  voyageur 
B.  Bergmann,  et  en  1866,  par  M.  Jûlg,  professeur  à  l'Université  d'Inspruck. 
M.  Jûlg  a  publié,  à  la  fin  de  1868,  le  texte  et  la  traduction  des  neuf  derniers 
contes,  d'après  un  manuscrit  en  langue  mongole. 

2.  M.  Schiefner  a  publié  un  grand  nombre  de  «  Récits  indiens  » ,  tirés  de 
livres  thibétains.  (Voir  Mémoires  de  V Académie  de  Saint-Pétersbourg,  année  1875, 
et  Mélanges  asiatiqtus,  publiés  par  la  même  Académie,  t.  VII.  )  —  M.  Ralston 
a  traduit  ces  récits  en  anglais ,  sous  le  titre  de  Tibetan  Taies. 

3.  Adolf  Bastian,  Geographische  und  ethnologische  Bildtr  (léna,  1873),  p.  248. 


INTRODUCTION  XIX 

exemple,  dont  nous  parlions  tout  à  l'heure,  après  avoir  été 
apporté  de  l'Inde  en  Perse,  vers  le  milieu  du  sixième  siècle  de 
notre  ère  ,  par  Barzoï,  médecin  de  Chosroës  le  Grand  ,  est  traduit 
en  pehlvi  par  ce  même  Barzoï.  Cette  traduction  elle-même  est 
traduite  en  syriaque  vers  l'an  570,  et,  deux  siècles  plus  tard,  en 
arabe,  sous  le  calife  Almansour  (754-775).  Enfin,  à  cette  version 
arabe  se  rattachent  diverses  traductions ,  —  dont  les  plus  impor- 
tantes sont  une  traduction  grecque  (1080)  et  une  traduction 
hébraïque  (1250)  ,  cette  dernière  presque  aussitôt  mise  en  latin, 

—  qui  répandent  le  livre  indien  dans  l'Europe  du  moyen  âge  ^ 
Rappelons,  à  ce  propos ,  la  singulière  histoire  d'un  autre  livre 

indien,  la  vie  légendaire  du  Bouddha,  qui,  transformée  en  une 
légende  chrétienne,  sous  le  titre  de  Fie  des  saints  Barlaam  et 
Josaphat,  est  rédigée  en  grec,  dans  le  cours  du  septième  ou  du 
huitième  siècle ,  probablement  dans  un  couvent  de  Palestine , 
pénètre  dans  l'Europe  occidentale  dès  avant  le  xii=  siècle,  par 
l'intermédiaire  d'une  traduction  latine,  et  obtient  une  très  grande 
diffusion  pendant  le  moyen  âge-. 

Ces  courants  littéraires,  qui  ont  porté  dans  toutes  les  direc- 
tions et  si  loin  les  contes  indiens ,  sont  très  importants  à  consta- 
ter. Il  y  a  là  une  indication  précieuse,  et  de  la  faveuf  que  ces 
contes  ont  rencontrée  partout ,  et  des  voies  qu'a  pu  suivre  égale- 
ment un  courant  oral.  Car,  assurément ,  nous  ne  prétendons  pas 
attribuer  à  la  littérature,  à  ces  recueils  traduits,  imités  de  tous 
côtés,  il  y  a  déjà  si  longtemps,  une  part  exclusive  ou  même  pré- 
pondérante dans  la  propagation  des  contes  indiens  en  Asie,  en 
Europe  et  dans  le  nord  de  l'Afrique.  Combien  de  nos  contes  popu- 
laires européens  doivent  se  rattacher,  non  point  à  la  forme  con- 
servée par  la  littérature  indienne ,  —  quand  elle  y  est  conservée , 

—  mais  à  telle  forme  orale,   encore  vivante  aujourd'hui  dans 

1.  Voir  les  travaux  de  M.  Benfey  sur  le  Pantchatantra ,  indiqués  plus  haut, 
p.  XV. 

2.  Ce  fait  est  si  curieux ,  que  nous  croyons  devoir  lui  cons;icrer  une  étude 
spéciale.  Voir,  à  la  suite  de  cette  introduction  ,  V Appendice  A. 


XX  INTRODUCTION 

l'Inde!  Voici  seulement  quelques  années  qu'on  a  commencé  à 
rassembler  les  contes  populaires  du  Bengale,  du  Deccan  ou  du 
Pandjab,  et  déjà  cette  observation  frappera  tous  les  esprits  atten- 
tifs. Veut-on  un  exemple?  Nous  avons  résumé,  dans  les 
remarques  de  notre  n°  60,  le  Sorcier  (II,  pp.  193-195),  deux 
contes  indiens  :  l'un  pris  dans  la  grande  collection  sanscrite 
formée  au  xii*  siècle  de  notre  ère  par  Somadeva,  de  Cache- 
mire, et  intitulée  Kathâ-Sarit-Sâgara,  V  «  Océan  des  Histoires  »  ; 
l'autre  recueilli  en  1875  par  M.  Minaef  chez  les  Kamaoniens, 
tribus  montagnardes  habitant  au  pied  de  l'Himalaya.  Que  l'on 
rapproche  ces  deux  contes  de  notre  conte  français  et  d'un  conte 
populaire  sicilien  de  même  famille,  cité  dans  nos  remarques: 
c'est  évidemment  avec  le  conte  oral  indien  que  ces  contes  euro- 
péens présentent  la  plus  grande  ressemblance ,  une  ressemblance 
qui  va  jusqu'à  l'identité  d'un  petit  détail  caractéristique. 

Il  importe,  à  ce  propos,  de  le  faire  remarquer  :  ce  n'est  pas 
une  forme  unique  de  chaque  théine,  de  chaque  type  de  contes, 
qui  serait  venue  de  l'Inde  en  Europe  pour  y  donner  naissance  à 
diverses  variantes.  Bien  que,  jusqu'à  présent,  on  ait  à  peine 
puisé  dans  les  richesses  de  la  tradition  orale  de  l'Inde ,  ce  qu'on 
en  a  tiré  suffit  pour  faire  penser  que  plus  tard  il  sera  possible  de 
mettre  en  regard  de  chacune,  pour  ainsi  dire,  des  variantes 
caractéristiques  d'un  conte  européen ,  une  variante  indienne 
correspondante.  Dès  maintenant  nous  sommes  en  état  de  le  faire 
en  partie  pour  certains  contes.  Nous  renverrons,  par  exemple, 
à  notre  conte  n°  4,  Tapai apautau ,  et  à  ses  remarques.  Dans  ce 
conte  et  dans  la  plupart  des  contes  européens  de  cette  famille, 
des  objets  magiques,  qu'un  pauvre  homme  reçoit  d'un  person- 
nage mystérieux,  lui  sont  dérobés  par  un  hôtelier,  qui  leur 
substitue  des  objets  en  apparence  semblables.  Or,  jusqu'à  ces  der- 
nières années ,  nous  ne  connaissions  qu'un  seul  conte  indien  du 
même  genre,  provenant  du  Deccan;  mais,  dans  ce  conte,  — 
dont  il  faut  rapprocher  sous  ce  rapport  un  conte  syriaque,  un 
conte  russe,  un  conte  allemand  d'Autriche,  etc.,  —  les  objets 
sont  enlevés  par  ordre  d'un  roi,  et  il  n'est  pas  question  de  substitu- 


INTRODUCTION  XXI 

tion  (voiri,  p.  55).  On  n'avait  donc  pas  trouvé  dans  l'Inde  la 
forme  de  ce  thème  la  plus  répandue  en  Europe.  Cette  forme, 
nous  la  possédons  aujourd'hui  :  nous  en  avons  trois  versions, 
qui  ont  été  recueillies.  Tune  dans  l'Inde  septentrionale,  chez  les 
Kamaoniens,  les  deux  autres,  dans  le  Bengale  (I,  pp.  56-57),  et 
l'une  de  ces  dernières  met  même  en  scène,  comme  les  contes 
européens,  un  fripon  d'aubergiste. 

Il  est  probable  que  les  auteurs  des  vieux  livres  de  contes 
indiens  ont  fait  comme  les  Perrault  ou  les  Basile  au  xvii^  siècle  : 
ils  ont  fixé  par  écrit  telle  ou  telle  des  formes  orales  existant  dans 
leur  pays.  Il  en  est  résulté  que  cette  forme  particulière  a  pu  péné- 
trer, par  la  voie  littéraire,  chez  les  Persans,  chez  les  Arabes, 
chez  les  Mongols,  et  enfin  en  Europe;  ce  qui  ne  Ta  pas  empê- 
chée défaire  aussi  son  chemin ,  avec  les  autres  variantes  du  même 
thème,  par  transmission  orale. 

Par  quelle  voie  cette  transmission  orale  s'est-elle  opérée  ?  Il  est 
bien  difficile  de  suivre  dans  leur  vol  toutes  ces  graines  emportées 
aux  quatre  vents  du  ciel  et  qui  ont  dû  voyager  non  point  à  telle 
époque  seulement,  mais  à  bien  des  époques;  qui  voyagent  peut- 
être  encore  à  l'heure  qu'il  est.  Mais  enfin  on  peut  rechercher  les 
occasions  que  les  contes  indiens  ont  eues,  dans  le  cours  des 
siècles,  de  se  répandre  au  dehors  et  d'arriver  jusqu'en  Europe. 

Les  intermédiaires  entre  l'Inde  et  les  autres  contrées,  depuis  le 
commencement  de  l'ère  chrétienne,  ont  dû  être,  à  l'ouest,  avant 
Mahomet,  les  Persans,  puis,  après  l'hégire,  les  diverses  nations 
musulmanes;  au  nord  et  à  l'est,  les  peuples  bouddhistes. 

Evidemment  ce  n'est  pas  uniquement  par  des  traductions  de 
livres  sanscrits  que  les  Persans  d'abord,  et  ensuite  les  Arabes  et  les 
autres  peuples  soumis  à  l'islamisme  ont  fait  connaissance  avec  les 
contes  indiens  ;  tous  ces  peuples  ont  dû  en  apprendre  un  grand 
nombre  de  la  bouche  même  des  Indiens,  dans  les  relations  soit 
belUqueuses,  soit  pacifiques,  qu'ils  eurent  avec  l'Inde.  Dès  le 
milieu  du  sixième  siècle  de  notre  ère ,  Cliosrocs  le  Grand,  roi  de 
Perse,  fit  une  expédition  dans  l'Inde.  En  707,  quatre-vingt-cinq 
ans  après  l'hégire,  un  lieutenant  du  calife  Abdul-Mélek  soumit  les 

Cosat'iM ,  Cunics.  0 


XXII  INTRODUCTION 

bords  de  l'Indas.  Enfin,  en  Tan  looo,  le  sultan  Mahmoud  le 
Ghasnévide  s'étendit  jusqu'au  Gange.  La  domination  arabe  dans 
l'Inde  dura  longtemps  :  elle  fut,  très  probablement,  d'une  grande 
influence  sur  la  propagation  des  contes  indiens  dans  les  royaumes 
islamites  d'Asie,  d'Afrique  et  d'Europe,  et  même  dans  l'Occident 
chrétien,  qui  avait  avec  eux  tant  de  points  de  contact,  surtout 
l'empire  byzantin,  l'Italie  et  l'Espagne  ^  Avant  l'époque  de 
Chosroës  le  Grand  et  des  campagnes  des  Persans  dans  l'Inde ,  il 
est  à  supposer  qu'il  ne  sera  parvenu  de  contes  dans  les  contrées 
situées  à  l'occident  de  ce  pays  que  par  l'intermédiaire  de  voyageurs 
et  de  marchands.  La  «  fable  »  de  Psyché^  conte  indien  facilement . 
reconnaissable  sous  le  lourd  manteau  mythologique  dont  il  a  été 
affublé  par  Apulée,  nous  montre  qu'un  de  ces  contes,  tout  au 
moins,  avait,  au  deuxième  siècle  de  notre  ère,  pénétré  dans 
le  monde  gréco-romain  ^. 

On  se  tromperait  grandement  si  l'on  croyait  qu'avant  l'ère 
chrétienne  il  n'existait  pas  de  relations  entre  l'Inde  et  le  monde 
occidental.  M.  Reinaud  a  montré  quelles  furent,  vers  le  milieu  du 
siècle  qui  précéda  notre  ère ,  les  conséquences  de  la  découverte  de 
la  mousson,  c'est-à-dire  de  la  périodicité  de  certains  vents  qui,  sur 
l'Océan  Indien,  soufflent  pendant  six  mois  de  l'ouest  à  l'est, 
et  pendant  les  six  autres  mois  dans  le  sens  contraire.  A  partir  du 
gouvernement  de  Marc-Antoine  et  de  Cléopâtre,  il  se  forma  des 
comptoirs  romains  dans  les  principales  places  de  commerce  des 
mers  orientales,  et  des  compagnies  de  marchands  s'organisèrent. 
«  Indépendamment  des  personnes  qui,  chaque  année,  se  rendaient 
par  terre  dans  les  régions  orientales ,  il  partait  d'Egypte ,  par  la 
mousson ,  environ  deux  mille  personnes ,  qui  visitaient  les  côtes 
de  la  mer  Rouge ,  du  golfe  Persique  et  de  la  presqu'île  de  l'Inde. 
Six  mois  après,  il  arrivait,  avec  la  mousson  contraire,  le  même 

1 .  Les  contes  si  curieux  et  présentant  avec  nos  contes  européens  de  si  nom- 
breux traits  de  ressemblance,  qui  ont  été  recueillis  chez  les  Kabyles  du 
Djurdjura  par  feu  le  P.  Rivière  et  publiés  en  1882,  ont  été  évidemment  apportés 
en  Kabylie,  avec  l'islamisme,  parles  Arabes. 

2.  Nous  étudions  cette  fable  de  Psyché  dans  les  remarques  de  nos  n°^  63 ,  k 
Loup  blanc,  et  65 ,  Firoselk  (II,  pp.  224-230  ;  242-24$). 


INTRODUCTION  XXIII 

nombre  de  personnes  en  Egypte.  Naturellement  ce  qui  s'était 
passé  d'important  d'un  côté  était  transmis  de  l'autre ,  et  l'Orient 
et  l'Occident  se  trouvaient  en  communication  régulière  ^  » 
'  A  l'orient  et  au  nord  de  Tlnde,  les  récits  indiens,  d'après 
M.  Benfey ,  s'étaient  répandus  de  bonne  heure,  principalement  par 
l'influence  du  bouddhisme 2.  Ce  fut  ainsi  que,  toujours  d'après  le 
même  savant,  ils  pénétrèrent  en  Chine  dès  le  premier  siècle  de 
notre  ère  et  tout  le  temps  que  la  Chine  demeura  en  relations 
étroites  avec  les  bouddhistes  de  l'Inde.  Du  Thibet,  où  ils  étaient 
aussi  parvenus  de  la  même  manière  qu'en  Chine ,  ils  arrivèrent , 
toujours  avec  le  bouddhisme,  chez  les  Mongols.  (On  se  rappelle 
que  les  Mongols  firent  passer  dans  leur  langue  des  contes  empruntés 
à  des  recueils  indiens).  Or  les  Mongols  ont  dominé,  dans  l'Eu- 
rope orientale ,  pendant  près  de  deux  cents  ans  à  partir  du  xiii*= 
siècle ,  et  il  n'est  pas  impossible  qu'ils  aient  ouvert  ainsi  un  nou- 
veau débouché  aux  contes  indiens  3. 

L'influence  des  invasions  mongoles  fut  plus  grande  qu'on  ne 
serait  porté  à  le  penser.  «  Que  le  lecteur  se  représente,  dit 
M.  Léon  Feer  4,  le  vaste  mouvement  dont  la  puissance  mongole 
fut  la  cause  au  xiii^  siècle,  ces  ambassadeurs  tartares  qui  visi- 
taient  toutes    les   cours   de    l'Europe...  ;    cette    résidence   des 

1 .  Relations  politiques  et  commerciales  de  V Empire  romain  avec  TAsie  orientale 
pendant  les  sept  premiers  siècles  de  Vère  chrétienne,  par  Reinaud  (Paris,  1863), 
pp.  18,  19. 

2.  Le  bouddhisme,  fondé,  probablement  vers  le  commencement  du  sixième 
siècle  avant  notre  ère ,  par  l'ascète  indien  Câkyamouni,  surnommé  Bouddha,  c'est- 
à-dire  sage,  savant,  fut  d'abord  une  simple  secte  philosophique  qui  rejetait  les 
Védas,  livres  sacrés  du  brahmanisme,  supprimait  les  distinctions  de  castes  et 
prêchait  une  morale  sans  Dieu.  Il  se  transforma  ensuite  en  une  religion  des 
plus  superstitieuses,  qui  se  répandit  hors  de  l'Inde  dès  avant  l'ère  chrétienne,  et 
qui ,  combattue  pendant  des  siècles  par  le  brahmanisme ,  finit  par  être  presque 
entièrement  bannie  de  l'Inde  vers  le  xivc  siècle  de  notre  ère. 

} .  «  La  domination  mongole  se  consolida  en  Europe  entre  la  mer  Caspienne 
et  la  mer  Noire,  et  au  nord  de  ces  deux  mers.  C'est  là  un  des  faits  les  plus  con- 
sidérables de  l'histoire ,  car  l'élément  tartare  est  prépondérant  dans  le  sud  de  la 
Russie ,  les  souvenirs  de  la  domination  mongole  y  sont  nombreux  et  vivaces.  » 
Voir  la  Puissance  et  la  Civilisation  mongoles  au  xin=  siècle,  par  M.  Léon  Feer, 
professeur  de  thibétainau  Collège  de  France,  1867,  p.  7. 

4.  La  Puissance  et  la  Civilisation  mongoles  au  xiii=  siècle,  p.  37- 


XXIV  INTRODUCTION 

Khaghans  à  Karakorum,  et  plus  tard  à  Kambalikh,  où  les  causes 
les  plus  diverses,  les  combinaisons  de  la  politique,  le  zèle  de  la 
religion,  les  intérêts  du  commerce,  les  hasards  de  la  guerre,  le 
goût  même  des  aventures ,  rassemblaient  des  hommes  de  tous  les 
pa3's,  et  faisaient  d'un  canton  de  l'Asie  centrale  une  sorte  de  ren- 
dez-vous et  d'abrégé  de  l'Europe  et  de  l'Asie  :  cette  cour  de 
Mangou,  où  un  moine,  venu  pour  répandre  le  christianisme, 
pouvait  admirer  de  colossales  et  ingénieuses  pièces  d'argenterie, 
fabriquées  avec  le  produit  des  rapines  des  Mongols  par  un  orfèvre 
de  Paris,  rencontrait  une  femme  de  Metz,  un  jeune  homme  des 
environs  de  Rouen,  sans  compter  bien  d'autres  représentants  de 
divers  peuples  et  pays...  Jamais  peut-être  il  n'y  eut  de  communi- 
cations  plus  étroites  entre  des  hommes  venus  de  contrées  plus 
éloignées  les  unes  des  autres...  Ce  vaste  ébranlemeot  donné  à  la 
société  du  moyen  âge,  succédant  au  mouvement  déjà  si  considé- 
rable des  croisades ,  eut  les  suites  les  plus  importantes  ;  il  modifia 
les  notions  reçues,  fit  sortir  les  peuples  de  leur  immobilité,  leur 
apprit  à  tourner  leurs  regards  et  leurs  pensées  vers  des  régions  nou- 
velles, spécialement  vers  l'Asie.  Quand  la  cause  eut  cessé,  l'effet 
subsista  ;  les  voyages  se  succédèrent  les  uns  aux  autres.  » 

Les  peuples  bouddhistes  ont  donc  pu  parfaitement  contribuer, 
pour  une  certaine  part,  à  la  propagation  des  contes  indiens,  non- 
seulement  en  Asie,  mais  en  Europe. 


m. 


Il  est  un  fait  qui  vient  fortifier  la  thèse  de  l'origine  indienne  des 
contes  populaires  européens  :  c'est  la  conformité  de  plusieurs  des 
idées  fondamentales  de  ces  contes  avec  les  idées  qui ,  de  longue 
date,  régnent  dans  l'Inde. 

M.  Benfey  a  présenté  des  considérations  fort  intéressantes  sur 
les  recueils  sanscrits  dans  lesquels  on  retrouve  une  partie  des 
thèmes  ou  même  des  types  de  nos  contes.  Il  y  voit  le  reflet  d'idées 


INTRODUCTION  XXV 

non  seulement  indiennes,  mais  bouddhiques.  Nous  donnerons  ici 
la  substance  de  ces  considérations ,  en  nous  réservant  d'indiquer 
tout  à  l'heure  quelques  objections  à  une  théorie  trop  exclusive. 

D'après  M,  Benfey,  les  recueils  sanscrits  de  fables,  contes  et 
nouvelles  furent  primitivement  rédigés  par  des  écrivains  boud- 
dhistes. Après  la  réaction  brahmanique  qui  anéantit  le  bouddhisme 
dans  l'Inde  et  dont  nous  avons  dit  un  mot  plus  haut  ^ ,  les  origi- 
naux de  la  plupart  de  ces  livres  furent  remaniés  par  les  brah- 
manes ,  et  c'est  sous  cette  forme  qu'ils  nous  sont  parvenus.  Mais 
les  traductions  qui  en  avaient  été  faites  avant  cette  refonte  fournis- 
sent le  moyen  de  reconstituer,  jusqu'à  un  certain  point,  le  texte 
primitif.  Ainsi  en  est-il  de  cette  traduction  en  pehlvi  de  l'origi- 
nal du  Pantchatantra ,  laquelle ,  faite  par  l'ordre  du  roi  de  Perse , 
au  sixième  siècle  de  notre  ère,  à  une  époque  où  le  bouddhisme 
était  encore  florissant  dans  l'Inde,  a  conservé  (on  le  voit  par  la 
version  arabe  qui  en  a  été  faite  et  qui  existe  encore  2)  tout  un 
chapitre  insultant  pour  les  brahmanes ,  lequel  a  été  retranché  du 
texte  sanscrit  actuel  '.  Ainsi  en  est-il  encore  des  traductions,  faites 
par  les  Mongols,  de  récits  provenant  de  l'Inde,  que  le  boud- 
dhisme leur  avait  apportés.  Le  Siddhi-Kûr,  V Histoire  d'Ardji 
Bordji  Khan,  sont  tout  imprégnés  des  idées  et  de  la  mythologie 
bouddhiques.  Enfin,  pour  nous  borner  à  ces  remarques,  la  littéra- 
ture bouddhique,  que  les  Chinois  ont  empruntée  à  l'Inde,  ren- 
ferme plusieurs  des  récits  figurant  dans  le  Pantchatantra.  On  peut 
étudier,  à  ce  sujet,  les  Avâdanas ,  contes  et  apologues  indiens,  que 
M.  Stanislas  Julien  a  extraits  de  deux  encyclopédies  bouddhiques 
chinoises,  et  dont  il  a  publié  la  traduction  en  1859. 

Ajoutons  qu'une  collection  de  contes  et  nouvelles,  rédigée  en 
sanscrit ,  la  grande  collection  formée ,  au  xii'=  siècle  de  notre  ère, 
par  Somadeva ,  de  Cachemire,  avec  des  matériaux  provenant  de 
recueils  antérieurs,  offre  encore  aujourd'hui,  en  divers  endroits, 
notamment  dans  son  livre  sixième ,  une  physionomie  franchement 

1.  Page  xxiii,  note  2. 

2.  Voir  suprù,  pp.  xvti  et  xix. 

3.  Th.  Benfey,  Introduction  au  PatitclMlanlra ,  5  225. 


XXVI  INTRODUCTION 

bouddhique  :  ici,  c'est  un  ennemi  du  bouddhisme  qui  se  conver- 
tit; là,  c'est  la  fille  d'un  roi  qui  fait  présenter  des  offrandes  au 
Bouddha  ;  le  bouddhisme  y  est  même  désigné  sous  ce  nom  : 
«  notre  religion.  »  ^. 

Les  autres  recueils  sanscrits,  malgré  les  remaniements  qu'ils 
ont  subis,  ont  conservé,  d'après  M.  Benfey,  des  traces  de  boud- 
dhisme. M.  Benfey  relève,  par  exemple,  dans  le  Pantchatantra , 
une  thèse  qu'il  considère  comme  une  des  thèses  favorites  des 
bouddhistes  :  l'ingratitude  des  hommes,  opposée  à  la  reconnais- 
sance des  animaux  ^.  Cette  thèse  y  est  mise  en  action  dans  un 
conte  dont  voici  l'analyse  : 

«  Un  brahmane  tire  d'un  trou,  dans  lequel  ils  sont  tombés,  un 
tigre,  un  singe,  un  serpent  et  un  homme.  Tous  lui  font  des  pro- 
testations de  reconnaissance.  Bientôt  le  singe  lui  apporte  des 
fruits;  le  tigre  lui  donne  la  chaîne  d'or  d'un  prince  qu'il  a  tué. 
L'homme,  au  contraire,  dénonce  son  libérateur  comme  le  meur- 
trier du  prince.  Jeté  en  prison ,  le  brahmane  pense  au  serpent , 
qui  paraît  aussitôt  devant  lui  et  lui  dit  :  «  Je  vais  piquer  l'épouse 
favorite  du  roi,  et  la  blessure  ne  pourra  être  guérie  que  par  toi.  » 
Tout  arrive  comme  le  serpent  l'avait  annoncé  ;  l'ingrat  est  puni , 
et  le  brahmane  devient  ministre  du  roi.  » 

Or,  non  seulement  l'idée  fondamentale  de  ce  conte,  mais  la 
forme  même  sous  laquelle  cette  idée  est  exprimée  se  retrouve 
dans  deux  Uvres  bouddhiques,  dans  la  Rasavdhini,  collection  de 
légendes  en  langue  pali  3 ,  et  dans  un  livre  thibétain ,  la  Karma- 
çataka ,  où  ce  conte  est  mis  dans  la  bouche  même  du  Bouddha 
Çâkyamouni  4. 

1.  Orient  tittd  Occident ,  i86i ,  p.  373. 

2.  Pantschatantra ,  t.  I,  §  71  ;  t.  II,  p.  128. 

3.  Le  pali  est  la  langue  sacrée  du  bouddhisme,  comme  le  sanscrit  est  la  langue 
sacrée  du  brahmanisme.  L'un  et  l'autre  appartiennent  à  la  famille  des  langues 
aryennes  ou  indo-européennes. 

4.  Il  est  intéressant  de  noter,  avec  M.  Benfey,  que  ce  conte  s'est  introduit, 
plus  ou  moins  modifié,  dans  deux  ouvrages  du  moyen  âge,  le  Livre  des  Merveilles 
et  les  Gcsta  Romanorum.  En  1 195,  d'après  la  Grande.  Chronique  de  Mathieu  Paris , 
Richard  Cœur-de-Lion  la  racontait  en  public.  On  le  retrouve  également  dans 
un  recueil  de  contes  populaires  de  la  Souabe  (Meier,  rfi  14)  et  dans  la  collée- 


INTRODUCTION  XXVII 

L'empreinte  du  bouddhisme  se  reconnaît  encore,  —  nous 
continuons  à  exposer  les  idées  de  M.  Benfey,  —  dans  cette 
étrange  charité  envers  les  animaux,  dont  les  héros  des  contes 
font  preuve  si  souvent  ^  On  sait  que  la  charité  des  bouddhistes 
doit  s'étendre  à  tout  être  vivant,  et,  dans  la  pratique,  comme 
M.  Benfey  le  fait  remarquer,  les  animaux  en  profitent  bien  plus 
que  les  hommes.  Cette  vertu  bouddhique  atteint  l'apogée  de 
l'absurde  dans  un  conte  persan  du  Touti-Nameh,  originaire  de 
l'Inde,  où  le  héros,  après  avoir  délivré  une  grenouille  qui  vient 
d'être  saisie  par  un  serpent,  se  fait  conscience  d'avoir  privé  le 
serpent  de  sa  nourriture  naturelle,  coupe  un  morceau  de  sa  propre 
chair  et  le  lui  donne  en  pâture  ^.  Les  légendes  bouddhiques  sont 
remplies  de  traits  de  ce  genre.  Tantôt  le  Bouddha  abandonne  son 
corps  à  une  tigresse  affamée  ;  tantôt  il  donne  un  morceau  de  sa 
chair  à  un  épervier  pour  racheter  la  vie  d'une  colombe  3. 

Ces  légendes  religieuses  du  bouddhisme  ont,  d'après  M.  Benfey, 
joué  un  rôle  dans  la  formation  des  contes  indiens ,  et  notamment 
donné  naissance  à  plusieurs  fables  ou  contes  du  Panichatantra  ou 
d'autres  collections.  Ainsi  un  trait  de  charité  et  d'immolation  de 
soi-même  du  Bouddha  s'est  transformé  en  une  simple  fable  en  pas- 
sant dans  le  Panichatantra.  La  légende  en  question  est  ce  qu'on 
appelle  un  djâtaka,  c'est-à-dire  un  récit  concernant  Tune  des 
existences  antérieures  du  Bouddha,  où,  selon  les  lois  de  la 
métempsycose,  il  était  tantôt  homme,  tantôt  animal.  Elle  se 
trouve  dans  un  ouvrage  bouddhique  qui  fut  traduit  du  sanscrit  en 
chinois,  sous  le  titre  de  Mémoires  sur  les  contras  occidentales,  par 
Hiouen-Thsang,  en  l'an  648  de  notre  ère,  et  que  M.  Stanislas 


tion  de  contes  siciliens  de  M.  Pitre  (n»  90).  Enfin ,  ce  qui  est  curieux ,  ce  même 
conte ,  un  peu  altéré ,  a  été  trouvé  chez  les  Nagos ,  peuple  nègre  de  la  Côte- 
des-Esclaves  (Mèlusine,  II,  col.  49  seq. ). 

1.  Un  missionnaire,  Mgr  Bruguière,  écrivait  de  Bangkok,  en  1829,  que  les 
dévots  siamois  achètent  du  poisson  encore  vivant  et  le  rejettent  dans  la  rivière. 
Absolument  comme  le  héros  du  conte  tchèque  de  la  Vierge  aux  chavux  d'or 
(Chodzko,  p.  84,  ou  Waldau,  p.  17). 

2.  Voir  Introduction  au  PaH/c/w/aH/ni,  p.  217. 

3.  //'/</.,  p.  389. 


XXVIII  INTRODUCTION 

Julien  a  fait  passer  du  cliinois  en  notre  langue.  La  voici,  d'après 
la  traduction  du  célèbre  sinologue  (t.  II,  p.  6i)  : 

A  l'est  de  tel  couvent  (dans l'Inde)  ,  il  y  a  un  stoûpa  (monument  commémo- 
ratif),  qui  a  été  bâti  par  le  roi  Açôka.  Jadis  le  Bouddha  y  expliqua  la  loi  pen- 
dant la  nuit,  en  faveur  de  la  grande  assemblée.  Au  moment  où  le  Bouddha 
expliquait  la  loi,  il  y  eut  un  oiseleur  qui  chassait  au  filet  dans  la  forêt.  Ayant 
passé  un  jour  entier  sans  rien  prendre ,  il  fit  cette  réflexion  :  «  Si  j'ai  peu 
de  bonheur,  c'est  sans  doute  parce  que  je  fais  cet  indigne  métier  ».  » 

Il  alla  trouver  le  Bouddha  et  dit  à  haute  voix  :  «  Aujourd'hui ,  ô  Joulaï, 
vous  expliquez  ici  la  loi  et  vous  êtes  cause  que  je  n'ai  pu  rien  prendre  dans  mes 
filets.  Ma  femme  et  mes  enfants  meurent  de  faim.  Quel  moyen  employer  pour 
les  soulager?  —  Il  faut  que  vous  allumiez  du  feu,  »  lui  dit  Joulaï;  «  je  m'en- 
gage à  vous  donner  de  quoi  manger.  » 

En  ce  moment ,  Joulaï  se  changea  en  une  grande  colombe ,  qui  se  jeta  dans 
le  feu  et  mourut.  L'oiseleur  la  prit  et  l'emporta  chez  lui ,  de  sorte  que  sa  femme 
et  ses  enfants  trouvèrent  là  de  quoi  manger  ensemble.  Après  cet  événement,  il 
se  rendit  une  seconde  fois  auprès  du  Bouddha  qui ,  par  des  moyens  habiles , 
opéra  sa  conversion.  Après  avoir  entendu  la  loi,  l'oiseleur  se  repentit  de  ses 
fautes  et  devint  un  nouvel  homme...  Voilà  pourquoi  le  couvent  que  bâtit 
Açôka  fut  appelé  le  Kialan  de  la  Colombe. 

Voyons  maintenant  ce  que  cette  légende  religieuse  devient 
dans  le  Pantchatantra  (t.  H,  p.  24)  : 

«  Un  chasseur  prend  une  colombe  et  l'enferme  dans  une  cage 
qu'il  porte  avec  lui.  Eclate  un  orage  ;  il  se  réfugie  sous  un  arbre 
en  s'écriant  :  «  O  toi,  qui  que  tu  sois,  qui  habites  ici,  j'implore 
ton  secours.  »  Or  cet  arbre  était  précisément  la  demeure  du  mâle 
de  la  colombe  prisonnière.  Fidèle  aux  devoirs  de  l'hospitalité,  et 
oubliant  son  ressentiment ,  l'oiseau  accueille  le  chasseur  et  cherche 
partout  pour  lui  quelque  chose  à  manger.  Ne  trouvant  rien ,  il  se 
précipite  dans  le  brasier  et  lui  livre  son  corps  en  nourriture.  » 

Il  est  évident  que  c'est  bien  là  notre  légende,  mais  purgée  par 
les  brahmanes  de  ce  qu'elle  avait  de  trop  expressément  boud- 
dhique. 

Telle  est,  en  abrégé,  la  thèse  de  M.  Benfey.  Nous  devons  dire 
que  d'autres  indianistes  sont  loin  d'admettre  cette  part  si  considé- 
rable attribuée  au  bouddhisme,  nous  ne  disons  pas  dans  la  propa- 

I .  Il  faut  se  rappeler  que  le  bouddhisme  prêche  la  charité  envers  tout  être 
vivant.  L'oiseleur  viole  constamment  cette  maxime. 


INTRODUCTION  XXIX 

gation  des  contes  indiens  (sur  ce  point  il  n'y  a  pas  de  doute),  mais 
dans  h  formation ,  la  création  de  ces  contes.  D'après  eux,  —  s'il 
nous  est  permis  de  traduire  ainsi  leur  pensée,  qui  nous  paraît 
très  juste,  —  les  écrivains  bouddhistes  seraient  à  comparer  à  ces 
prédicateurs  du  moyen  âge  qui,  pour  rendre  sensibles  et  frap- 
pantes certaines  thèses,  empruntaient  à  la  tradition  populaire  des 
anecdotes,  des  apologues,  voire  même  des  contes,  et  les  adap- 
taient à  leurs  sermons;  les  bouddhistes,  dans  leurs  livres,  où 
fables  et  contes  se  groupent  autour  de  thèses  morales,  auraient 
donc  fait  œuvre  non  de  création,  mais  d'adaptation.  «  Le  boud- 
dhisme, dit  M.  Sénart^,  a  été  en  réalité,  au  point  de 
vue  mythique  ou  légendaire,  très  peu  créateur  (Lassen, 
Alterthumskunde ,  I,  p.  454).  La  nature  populaire  de  ses  origines 
et  de  son  apostolat  a  fait,  il  est  vrai,  de  sa  littérature  un  répertoire 
capital  de  fables  et  de  contes  ;  ces  légendes  et  ces  contes,  il  les  a 
recueillis,  transmis,  il  ne  les  a  pas  inventés.  Ce  sont  des  restes, 
sauvés  par  lui,  sauf  les  accommodations  inévitables ,  du  dévelop- 
pement antérieur,  religieux  et  national,  d'où  il  surgit...  Et  pour- 
tant, dans  la  pratique  surtout,  on  n'a  pas  jusqu'à  présent  tenu 
grand  compte  de  cette  étroite  relation  entre  ce  que  j'appellerai  le 
brahmanisme  populaire  et  la  légende  bouddhique.»  M.  A.  Barth, 
lui  aussi,  critique,  chez  un  indianiste  anglais,  M.  Rhys  Davids, 
cette  tendance  à  revendiquer  pour  le  bouddi>:sme  «  un  peu  plus 
que  sa  part  ^  ». 

Peu  importe,  du  reste,  pour  notre  thèse ^  que  les  contes  popu- 
laires européens  aient  ou  non  un  cachet  bouddhique  ;  s'ils  ont  un 
cachet  indien,  cela  suffit,  et  il  nous  semble  que  cette  empreinte 
des  idées  indiennes  peut  facilement  se  constater. 

Il  n'est  pas  inutile  de  montrer  d'abord  que  certains  de  nos 
contes  européens  portent  la  trace  de  modifications  ayant  pour 
objet  d'adapter  à  notre  civilisation  occidentale  des  contes  nés  dans 

1.  /oHr«a/ ^j'/a//^//^  (  aoùt-scptembrc  1873,  p.  114). 

2.  Bulletin  des  religions  de  l'Inde,  dans  la  Ra'ue  de  Vlnstoire  des  religions 
(t.  III,  1881,  pp.  85  seq.)- 


XXX  INTRODUCTION 

un  tout  autre  milieu.  Il  était  impossible,  par  exemple,  de  trans- 
porter tel  quel  en  Europe  un  conte  où  l'on  voit  les  sept  fetmms 
d'un  roi  persécutées  par  une  rivale,  une  râkshasi  (mauvais  génie), 
qui  a  pris  une  forme  humaine  et  s'est  fait  épouser,  comme 
huitième  femme,  par  ce  roi  ^  Aussi,  dans  un  conte  sicilien 
(Gonzenbach,  n°  80),  ressemblant  pour  le  corps  du  récit  aux 
contes  orientaux  de  ce  type,  tout  ce  qu'il  y  a  là  de  trop  étranger 
à  nos  mœurs  a-t-il  été  changé.  Les  sept  femmes  du  roi  sont  deve- 
nues ses  sept  filles,  qui  épousent  sept  princes,  fils  d'une  reine 
veuve,  avec  laquelle  se  remarie  le  roi,  qui  lui-même  est  veuf. 
C'est  cette  reine  qui  persécute  les  sept  princesses ,  ses  belles- 
filles;  c'est  elle  qui,  comme  la  râkshasi  du  conte  indien,  leur  fait 
arracher  les  yeux  ;  qui  cherche  à  perdre ,  en  le  faisant  envoyer 
dans  des  expéditions  périlleuses,  le  fils  de  la  plus  jeune  des  sept 
princesses,  etc.  ^.  —  On  peut  voir  encore,  dans  les  remarques  de 
notre  n"  18,  VOiseau  de  vérité,  comment  s'est  modifiée  l'introduc- 
tion d'un  autre  conte  oriental,  où  un  roi  épouse  trois  sœurs. 

Mais  la  polygamie  n'est  pas  une  institution  spécialement 
indienne  ;  elle  est  commune  à  tout  l'Orient.  Tout  ce  qu'on  peut 
donc  affirmer  ici,  c'est  que  les  contes  européens  que  nous  venons 
de  citer  sont  des  contes  orientaux,  arrangés  à  la  mode  occiden- 
tale. Nous  pouvons,  ce  nous  semble,  nous  prononcer  plus  for- 
mellement au  sujet  de  certains  autres  contes,  et,  —  sans  attri- 
buer à  cette  partie  de  notre  démonstration,  à  ces  arguments 
intrinsèques,  une  importance  aussi  grande  qu'aux  arguments 
extrinsèques,  aux  arguments  historiques  que  nous  avons  exposés 
plus  haut,  —  nous  croyons  qu'en  étudiant  avec  quelque  attention 
les  collections  de  contes  européens,  on  y  trouvera,  en  plus  d'un 
endroit,  le  reflet  d'idées  non  pas  seulement  orientales,   mais 

1.  Ce  conte  a  été  recueilli  dans  plusieurs  pays  de  l'Inde  (Steel  et  Temple, 
p.  98  ;  Stokes,  n»  n  ;  Lai  Behari  Day,  n»  7)  ;  il  se  retrouve  chez  les  Siamois 
(Asiatic  Researclies,  t.  XX,  Calcutta,  1836,  p.  345)  et  chez  les  Arabes  du  Caire 
(Spitta-Bey,  n»  2). 

2.  Ce  conte  est  encore  plus  altéré  dans  un  conte  espagnol  (Biblioteia  de 
las  Iradiciones  populares  espanolas ,  I,  p.  172)  et  dans  un  conte  italien  des 
Abruzzes  (Finamore,  n"  94). 


INTRODUCTION  XXXI 

indiennes;  nous  voulons  surtout  parler  des  idées  se  rattachant  à  la 
croyance  en  la  métempsycose.  Rien,  plus  que  cette  croyance, 
n'était  favorable  à  la  formation  de  fables  et  de  contes.  Dans 
l'Inde,  la  fable,  avec  ses  animaux  parlants  qui  sont,  au  fond,  des 
hommes  déguisés,  était  l'expression  toute  naturelle  des  idées 
populaires  :  la  même  âme,  en  effet,  dans  ses  transmigrations,  ne  se 
voilait-elle  pas  tout  aussi  bien  sous  une  forme  animale  que  sous 
une  forme  humaine  ?  Par  conséquent,  l'animal  n'était-il  pas,  au 
fond,  identique  à  l'homme,  et  ne  pouvait-il  pas  être  substitué  à 
celui-ci  dans  les  petits  drames  où  l'on  voulait  mettre  en  action 
une  vérité  morale  ?  La  fable ,  dans  l'Inde ,  était ,  pour  ainsi  dire , 
un  produit  spontané  du  pays  ;  ailleurs,  ou  du  moins  dans  les  pays 
où  ne  régnait  pas  la  croyance  en  la  métempsycose ,  elle  ne  pou- 
vait avoir  cette  fécondité,  cette  force  d'expansion. 

Dans  les  contes  eux-mêmes,  c'est-à-dire  dans  des  récits  où  la 
préoccupation  de  la  leçon  morale  n'existe  pas,  où  l'on  cherche 
avant  tout  à  intéresser  l'auditeur,  cette  doctrine  de  la  métempsy- 
cose joue,  ce  nous  semble,  un  rôle  qui  doit  être  mis  en  relief. 
Nous  parlions  tout  à  l'heure  de  cette  singulière  charité  envers  les 
animaux,  que  manifestent  tant  de  fois  les  héros  des  contes  popu- 
laires, et  dont  ils  sont  ensuite  récompensés  parleurs  obligés.  Si  ce 
n'est  point  là  une  idée  bouddhique  d'origino^^'est  du  moins  une 
idée  bien  indienne,  et  elle  dérive  certainement  de  la  croyance  en 
la  métempsycose,  qui  efface  la  distinction  entre  l'homme  et  l'ani- 
mal, et  qui,  dans  tout  être  vivant,  voit  un  frère. 

De  cette  mçme  croyance  vient  encore,  ce  nous  semble,  l'idée 
que  les  animaux,  ces  frères  disgraciés,  soumis  à  une  dure  épreuve, 
sont  meilleurs  que  l'homme;  qu'ils  sont  reconnaissants,  tandis 
que  l'homme  est  ingrat.  Nous  avons  vu,  plus  haut,  cette  thèse 
développée  dans  des  récits  bouddhiques  ;  nous  la  retrouvons  dans 
un  conte  européen  bien  connu,  dans  le  Chat  Botté.  Les  versions 
bien  conservées  de  ce  conte  ont,  en  effet,  une  dernière  partie  qui 
manque  dans  Perrault  :  ainsi,  dans  un  conte  des  Avares  du  Cau- 
case (Schiefncr,  n"  6),  le  renard  qui ,  dans  ce  conte,  —  comme 
dans  divers  contes  européens,  —  joue  le  rôle  du  chat,  et  qui  sert 


XXXII  INTRODUCTION 

«  Boukoutchi-Khan  »  par  reconnaissance,  fait  le  mort  pour  éprouver 
son  maître;  celui-ci,  qui  doit  au  renard  toute  sa  fortune,  dit,  en 
le  voyant  étendu  raide  par  terre,  qu'il  est  bien  débarrassé;  sur  quoi 
le  renard  ressuscite  et  fait  des  reproches  à  l'ingrat  ^ 

A  la  métempsycose  se  rattache  encore  le  conte  dont  le  prétendu 
«  mythe  »  de  Psyché  n'est  qu'une  version  altérée.  On  peut  voir, 
dans  les  remarques  de  notre  n°  63  ,  le  Loup  hlanc  (t.  II  ,  pp.  224 
et  suivantes),  que  l'idée  fondamentale,  tout  indienne,  de  ce  conte 
est  celle  d'un  être  humain  revêtu  d'une  forme  animale,  d'une 
véritable  enveloppe,  qu'il  quitte  à  certains  moments,  mais  qu'il 
est  obligé  de  reprendre. 

Cette  croyance  en  la  métempsycose  est  bien  indienne.  Elle 
n'est  pas  de  ces  idées  que  l'on  peut  supposer  avoir  été  communes 
aux  diverses  tribus  aryennes,  avant  leur  séparation.  M.  Benfey, 
pour  ne  citer  que  lui,  a  fait  remarquer  qu'on  ne  la  trouve,  en 
dehors  de  l'Inde ,  chez  aucun  peuple  indo-européen ,  si  ce  n'est 
tout  au  plus  chez  les  Celtes,  et  encore  n'y  a-t-il  là  que  de 
faibles  traces,  à  une  époque  tardive  ^.  Les  Perses  eux-mêmes,  qui, 
de  tous  les  Aryas,  sont  restés  le  plus  longtemps  unis  aux  Indiens, 
n'ont  pas  cette  croyance.  Il  y  a  plus  :  dans  l'Inde  même,  l'idée  de 
la  métempsycose  n'apparaît  aucunement  dans  les  monuments  les 
plus  anciens  de  la  littérature.  Ce  fait  est  d'autant  plus  frappant 
que,  plus  tard,  et  certainement  bien  longtemps  avant  le  boud- 
dhisme, elle  règne  d'une  manière  incontestable  chez  les  Indiens. 
Entre  autres  hypothèses,  M.  Benfey  s'est  demandé  si  elle  ne  serait 
pas  venue  dans  l'Inde  du  dehors  et  spécialement  de  l'Egypte.  «  Il 
y  a  eu,  à  une  époque  très  reculée,  dit-il  i,  des  relations  entre 
l'Inde  et  l'Occident  :  nous  le  savons  avec  certitude  par  les  expé- 
ditions envoyées  à  Ophir  par  le  roi  Salomon.  Assurément  ces 

1.  Comparer  un  conte  swahili  de  l'île  de  Zanzibar  ( Steere,  p.  51  ),  le  conte 
no  14  du  Pcnlamerotte  napolitain ,  livre  antérieur  d'une  soixantaine  d'années  à  la 
publication  de  Perrault,  le  conte  sicilien  n"  65  de  la  collection  Gonzenbach,  etc. 

2.  Cela  est  même  contesté.  Voir  l'ouvrage  du  D""  Dœllinger,  HeidentJmm  und 
Jtuieutbum  (RatishonnQ,  1857,  pp.  559,  560). 

3.  Voir  la  revue  Orient  und  Occident,  3c  année  (1864),  p.  170. 


INTRODUCTIOX  XXXIII 

expéditions  ne  sont  pas  les  plus  anciennes.  Longtemps  aupara- 
vant ,  les  Phéniciens  ont  certainement  été  les  intermédiaires  du 
commerce  entre  l'Inde  et  l'Occident ,  et ,  de  même  que  très  vrai- 
semblablement ils  apportèrent  l'écriture  dans  l'Inde,  ils  peuvent 
fort  bien,  —  eux  et  peut-être  les  Egyptiens  eux-mêmes,  —  y 
avoir  apporté  et  à  leur  tour  en  avoir  emporté  bien  d'autres  élé- 
ments de  civilisation.  » 

Ces  réflexions  de  M.  Benfey  jettent-elles  quelque  lumière  sur 
une  question  d'un  grand  intérêt?  Nous  voulons  parler  des  res- 
semblances singulières  qu'un  conte  égyptien,  vieux  de  plus  de 
trois  mille  ans,  le  «  roman  »  ou  le  «  conte  »  des  Deux  Frères, 
traduit  pour  la  première  fois  en  1852  par  M.  de  Rougé,  présente 
avec  plusieurs  contes  actuels  d'Europe  et  d'Asie ,  se  rattachant, 
comme  les  autres,  à  l'Inde  ^ 

Ce  conte  des  Deux  Frères  est-il  originaire  de  l'Egypte  elle- 
même,  ou  vient-il  de  l'Inde  ?  S'il  est  né  en  Egypte,  il  s'ensuivrait 
que  dans  les  contes  indiens  se  seraient  introduits  tout  au  moins 
un  certain  nombre  d'éléments  égyptiens ,  ce  qui  nous  ouvrirait 
des  horizons  tout  à  fait  nouveaux.  Dans  cette  hypothèse,  en  effet, 
ce  vaste  réservoir  indien,  d'où  nous  voyons  les  contes  et  les 
fabliaux  découler  dans  toutes  les  directions ,  n'aurait  pas  été  ali- 
menté exclusivement  par  des  sources  locales  ;<i'aurait  reçu  l'af- 
fluent de  canaux  restés  inconnus  jusqu'à  ces  derniers  temps.  — 
Si,  au  contraire,  ce  conte  des  Deux  Frères  est  né  dans  l'Inde,  les 
conséquences  sont  aussi,  ce  nous  semble,  très  importantes.  Il  en 
résulterait  que  ce  conte  des  Deux  Frères  ou  ses  thèmes  principaux 
existaient  dans  l'Inde  avant  l'époque  où  le  scribe  Ennana,  contem- 
porain de  Moïse ,  en  écrivait  ou  plutôt  en  transcrivait  une  forme 
égyptianisée,  plus  ancienne  peut-être  de  beaucoup.  Nous  voici 
donc  reportés,  dans  l'Inde,  à  une  époque  antérieure  au  xiV  siècle 
avant  notre  ère.  Mais  quelles  étaient  à  ce  moment  les  populations 
indiennes  auxquelles  les  Egyptiens  pouvaient  emprunter  les  thèmes 

I.  Dans  V Appendice  fl,  à  la  suite  de  cette  introduction,  nous  traitons  ce  sujet 
avec  les  développements  que  nous  ne  pourrions  lui  donner  ici. 


XXXIV  INTRODUCTION 

dont  est  formé  le  conte  des  Deux  Frères  ?  11  nous  semble  difficile 
d'admettre  que  ce  soient  les  Aryas,  c'est-à-dire  la  race  qui  a  joué 
dans  les  temps  historiques  le  rôle  prépondérant  dans  l'Inde  et 
qui  a  créé  la  littérature  sanscrite.  Avant  le  xiv*^  siècle ,  les  con- 
quérants Aryas  étaient-ils  établis  dans  l'Inde ,  ou ,  du  moins,  l' oc- 
cupaient-ils tout  entière  ?  Cela  n'est  pas  prouvé.  En  outre,  —  ce 
qui  est  un  point  capital,  —  l'idée  de  la  métempsycose,  si  l'on 
en  juge  par  leurs  vieux  monuments  littéraires,  ne  devait  pas  encore 
s'être  implantée  chez  eux  ;  or ,  le  conte  des  Deux  Frères  est  cons- 
truit en  grande  partie  sur  cette  idée  de  la  métempsycose.  Si 
donc  les  Egyptiens,  à  cette  époque  reculée,  ont  emprunté  à  l'Inde 
des  thèmes  de  contes  (chose  qui,  après  tout,  n'a  rien  d'invrai- 
semblable), ils  ne  peuvent  guère  les  avoir  empruntés  qu'aux 
populations  habitant  l'Inde  avant  l'invasion  des  Aryas,  populations 
très  avancées  en  civilisation,  paraît-il,  et  probablement  de  race 
kouschite ,  c'est-à-dire  se  rattachant ,  comme  les  Egyptiens ,  à  la 
grande  famille  des  Chamites  ^.  Mais  alors  ce  serait  de  ces  popula- 
tions primitives  que  les  Aryas  conquérants  de  l'Inde  auraient  reçu 
plus  tard,  eux  aussi,  ces  thèmes  de  contes,  et  peut-être  bien  d'autres, 
et  peut-être  aussi  l'idée  même  de  la  métempsycose,  étrangère 
à  la  race  aryenne,  et  germe  d'une  foule  de  contes.  Il  nous  semble , 
du  reste,  que  ce  n'est  guère  par  l'intermédiaire  de  navigateurs, 
de  trafiquants,  égyptiens  ou  autres,  qu'une  croyance  comme  la 
croyance  en  la  métempsycose  a  pu  s'implanter  chez  ces  Aryas. 

Autant  de  questions  pour  la  solution  desquelles  les  données 
certaines  nous  font  défaut.  Bornons-nous  à  signaler  l'intérêt  du 
problème. 


IV. 


Quoi  qu'il  en  soit  de  l'origine  première  des  contes  indiens  ou  de 
tel  conte  indien  en  particulier,  il  nous  semble  que  l'importation 

I.  Voir,  par  exemple,  \e  Manuel (Thistoire  ancienne  dgV Orient,  pur  M..  François 
Lenormant  ( septième  édition ,  1869),  III,  pp.  415-429. 


INTRODUCTION  XXXV 

de  ces  contes  dans  les  pays  voisins  de  l'Inde  et  de  là  en  Europe , 
leur  rayonnement  autour  de  l'Inde,  est  un  fait  historiquement 
démontré. 

On  a  parlé ,  pour  combattre  cette  thèse ,  de  difficultés  consi- 
dérables qu'aurait  forcément  rencontrées  cette  importation  dune 
masse  de  contes  orientaux  en  Europe.  «  Pour  que  les  habitants 
des  campagnes,  a-t-on  dit  S  soient  imprégnés  de  certaines  tradi- 
tions, superstitions  ou  croyances,  il  faut  un  long  temps,  un  con- 
tact prolongé ,  une  propagande  opiniâtre ,  c'est-à-dire  un  mélange 
de  races  ou  de  civilisations ,  ou  l'expansion  d'une  doctrine  reli- 
gieuse. »  Nous  avons  répondu,  il  y  a  déjà  quelques  années,  à  cette 
objection  ^.  Il  nous  est  impossible  de  voir  quelle  «  difficulté  »  les 
les  contes  venus  de  l'Inde  auraient  eue  jadis  à  «  se  faire  adopter 
par  masses  populaires  et  rurales.  »  Il  existe,  sous  ce  rapport, 
une  grande  différence  entre  les  «  superstitions  »  et  les  contes. 
Les  premières,  on  y  croit,  et,  pour  qu'un  peuple  en  devienne 
«  imprégné  » ,  si  elles  arrivent  du  dehors ,  il  faut ,  cela  est  vrai , 
«  un  long  temps,  un  contact  prolongé,  une  propagande  opi- 
niâtre. »  Mais  les  contes,  est-il  besoin  d'y  croire  pour  y  prendre 
plaisir  et  les  retenir  ?  Si  un  conte  indien  ,  —  conte  merveilleux  ou 
fabliau,  — s'est  trouvé  du  goût  d'un  marchand,  d'un  voyageur 
persan  ou  arabe,  est-il  bien  étonnant  que  ce  marchand,  ce 
voyageur.  Tait  gardé  dans  sa  mémoire  et  rapp(3l^  chez  lui  pour 
le  raconter  à  son  tour?  Aujourd'hui  encore,  c'est  de  cette 
manière  que  les  contes  se  répandent.  Parmi  les  contes  que  nous- 
môme  nous  avons  recueiUis  de  la  bouche  de  paysans  lorrains, 
quelques-uns  avaient  été  apportés  dans  le  village,  peu  d'années 
auparavant,  par  un  soldat  qui  les  avait  entendu  raconter  au  régi- 
ment. Voici  encore  un  autre  exemple.  Un  professeur  à  l'université 
d'Helsingfors ,  en  Finlande,  M.  Lœnnrot,  demandait  un  jour  à 
un  Finlandais ,  près  de  la  frontière  de  Laponie ,  où  il  avait  appris 
tant  de  contes.  Cet  homme  lui  répondit  qu'il  avait  passé  plusieurs 
années  au  service  tantôt  de  pêcheurs  russes ,  tantôt  de  pêcheurs 

1.  Mi-lmine,  I,  1877,  col.  236;  article  de  M.  Loys  Brueyre. 

2.  Mél usine,  I,  col.  276  seq. 


XXXVI  INTRODUCTION 

norvégiens,  sur  le  bord  de  la  mer  Glaciale,  Quand  la  tempête 
empêchait  d'aller  à  la  pêche,  on  passait  le  temps  à  se  raconter 
des  contes  et  toutes  sortes  d'histoires.  Souvent,  sans  doute,  il 
s'était  trouvé  dans  ces  récits  des  mots,  des  passages  qu'il  n'avait 
pas  compris  ou  qu'il  avait  mal  compris  ;  mais  cela  ne  l'avait  pas 
empêché  de  saisir  le  sens  général  de  chaque  conte  ;  son  imagi- 
nation faisait  le  reste,  quand  ensuite,  revenu  au  pays,  il  racon- 
tait ces  mêmes  contes  dans  les  longues  soirées  d'hiver  et  dans  les 
autres  moments  de  loisir  ^ 

Le  témoignage  de  ce  Finlandais  est  intéressant.  Il  montre  bien, 
notamment,  comment  les  contes  se  modifient,  et  il  confirme  les 
observations  d'un  savant  qui  ne  se  paie  pas  de  mots,  M.  Gaston 
Paris.  «  Les  contes  qui  forment  le  patrimoine  commun  de  tant 
de  peuples,  se  sont  assurément  modifiés  dans  leurs  pérégrinations, 
dit  M.  Paris  ^,  mais  les  raisons  de  ces  changements  doivent  être 
cherchées  presque  toujours  dans  leur  propre  évolution,  si  l'on 
peut  ainsi  dire,  et  non  dans  l'influence  des  milieux  oîi  ils  ont 
pénétré.  Un  conte  à  l'origine  est  un,  logique  et  complet  ;  en  se 
transmettant  de  bouche  en  bouche,  il  a  perdu  certaines  parties, 
altéré  certains  traits  ;  souvent  alors  les  conteurs  ont  comblé  les 
lacunes,  rétabli  la  suite  du  récit,  inventé  des  motifs  nouveaux  à 
des  épisodes  qui  n'en  avaient  plus  ;  mais  tout  ce  travail  est 
déterminé  par  l'état  dans  lequel  ils  avaient  reçu  le  conte ,  et  rare- 
ment il  a  été  bien  actif  et  bien  personnel.  » 

La  diffusion  des  contes  par  la  voie  orale  s'explique  donc  sans 
aucune  difficulté. 


V. 


Nous  ne  dirons  qu'un  mot  des  traits,  des  épisodes,  épars  dans 
la  littérature  mythologique  de  la  Grèce  et  de  Rome ,  et  que  l'on 

1.  Bulletin  de  f  Académie  de  Saint-Pêlersbotirg ,  t.  III,  1861 ,  p.  503. 

2.  Revue  critique,  1882,  II,  p.  236. 


INTRODUCTION  XXXVII 

peut  légitimement  rapprocher  des  contes  populaires  actuels.  A  ce 
sujet,  nous  sommes  tout  à  fait  de  l'avis  de  M.  Reinhold  Kœhler  : 
«  Il  ne  s'en  trouve,  dit-il,  qu'un  très  petit  nombre  ;  car  il  faut 
assurément  laisser  de  côté  les  essais  qu'on  a  faits  de  ramener  de 
force  certains  de  nos  contes  à  la  mythologie  grecque  ^  »  Parmi 
les  rapprochements  innombrables  que  nous  avons  eus  à  faire  dans 
les  remarques  de  nos  contes,  c'est  à  peine  si,  —  en  dehors  de  la 
fable  de  Psyché,  qui  n'est  pas  un  mythe  2,  —  nous  avons  eu  à  citer 
trois  ou  quatre  fois  la  mythologie  gréco-romaine  ^ 

La  mythologie  germanique  entre  également  pour  peu  de  chose 
dans  les  comparaisons  que  l'on  peut  faire  à  propos  des  contes 
populaires  actuels,  môme  allemands.  C'est  ce  que  disait,  il  y 
a  une  vingtaine  d'années,  M.  Kœhler,  s'adressant  particulière- 
ment à  ses  compatriotes  :  «  Ce  dont  il  faut  avant  tout  se  garder, 
c'est  de  chercher,  et  naturellement  de  trouver ,  dans  chaque  conte 
allemand  un  vieux  mythe  païen  affiiibli  et  défiguré,  comme  plus 
d'un  mythologue  allemand  a  trop  aimé  à  le  faire...  On  court 
risque  ainsi,  —  un  homme  très  versé  dans  la  mythologie  germa- 
nique, M.  Adalbert  Kuhn,  en  a  fait  judicieusement  l'observation, 
—  de  prendre  des  idées  bouddhiques  pour  les  idàs  de  notre  antiquité 
germanique'^.  » 

Combien  de  fois  aussi  l'on  s'égare  quand  on  juge  ces  quêtions 
d'origine  par  des  raisons  que  nous  appellerons  de  sentiment! 
Prenons,  par  exemple,  une  «  chanson  de  geste  »  célèbre,  le 
poème  d'Amis  et  Amiles,  qui  remonte  au  onzième  ou  au  dou- 
zième siècle.  «  Amis  et  Amiles,  dit  M.  Léon  Gautier  5,  sont  deux 
amis,  et  le  modèle  des  parfaits  amis...  Or  Amis  devient  lépreux; 

1.  Weitnarer  Beitrag(,p.  186. 

2.  Voir  notre  tome  II,  pp.  224  seq.,  242  seq. 

3 .  Voir  I ,  pp.  48 ,  77 ,  80  ;  II ,  p.  28. 

4.  Wdmarer  Beilrage,  p.  190.  —  Il  est  assez  curieux  de  constater  qu'un  écri- 
vain allemand  de  la  seconde  moitié  du  xvi"-'  siècle,  Rollenhagen ,  dans  la  préface 
de  son  Froschmauseler ,  croit  aussi  trouver  dans  les  contes  des  veillées  «  les  doc- 
trines païennes  des  anciens  Germains.  »  (Cité  dans  VAcademy  du  21  janvier 
1882,  p.  38.) 

).  Lfs  Epopées  frattçaises ,  l ,  p.  273. 

Cosut'lN  ,   Contes,  ir' 


XXXVUI  INTRODUCTION 

Amiles  a  une  vision  céleste,  et  apprend  qu'il  guérira  son  ami  en 
le  lavant  dans  le  sang  de  ses  propres  enfants.  Amiles  n'hésite  pas, 
et,  d'une  main  implacable,  tue  ses  deux  fils  pour  sauver  son 
ami  qui  lui  avait  autrefois  sauvé  la  vie  et  l'honneur.  Mais  Dieu 
fait  un  beau  miracle,  et  les  deux  innocents  ressuscitent.  Certes, 
ajoute  M.  Léon  Gautier,  voilà  une  fiction  terrible,  et  il  n'en  est 
guère  qui  aient  plus  le  parfum  delà  Germanie.  »  — Il  est  probable  que 
le  savant  écrivain  n'aurait  pas  fait  cette  réflexion  s'il  avait  connu  le 
vieux  conte  suivant  de  la  Vetâla-pantchavinçati  sanscrite  :  «  Vîravara 
s'est  mis  au  service  d'un  roi.  Un  jour  celui-ci,  entendant  de  loin 
les  gémissements  d'une  femme,  envoie  Vîravara  pour  savoir 
le  sujet  de  ce  chagrin,  et  le  suit  sans  se  laisser  voir.  Vîravara 
interroge  la  femme,  et  apprend  qu'elle  est  la  Fortune  du  roi  : 
elle  pleure  parce  qu'un  grand  malheur  le  menace,  mais  ce  mal- 
heur pourra  être  détourné,  si  Vîravara  immole  son  fils  à  la 
déesse  Ûevî.  Le  fidèle  serviteur,  pour  sauver  son  maître ,  offre  à 
la  déesse  le  sacrifice  qu'elle  demande  ;  puis,  dégoûté  de  la  vie ,  il 
s'immole  lui-même.  A  cette  vue,  le  roi  veut  se  donner  la  mort, 
mais  la  déesse  se  radoucit  et  ressuscite  l'enfant  et  son  père  ^  »  — 
Dans  un  conte  populaire  indien  du  Bengale  (Lai  Behari  Day, 
n°  2),  nous  allons  voir  s'accentuer  encore  la  ressemblance  sur 
certains  points.  Les  héros  de  ce  conte  sont  deux  amis ,  comme 
dans  le  poème  du  moyen  âge.  L'un  d'eux  ayant  été  changé  en 
statue  de  marbre,  par  suite  de  son  dévouement  à  son  ami,  ce  der- 
nier, pour  lui  rendre  la  vie,  immole  son  fils  nouveau-né  et  prend 
son  sang  (comme  Amiles)  pour  en  oindre  la  statue.  Plus  tard  la 
déesse  Kali  ressuscite  l'enfant  ^. 


1.  Th.  Benfey,  Introduction  au  PantclMtatitra ,  p.  416. 

2.  Un  conte  westphalien ,  variante  du  Fidèle  Jean  (Grimm,  III,  p.  17),  pré- 
sente la  plus  grande  ressemblance  avec  ce  conte  indien  :  Une  voix  mystérieuse 
a  révélé  à  Joseph  plusieurs  dangers  qui  menacent  son  ami,  et  les  moyens  de  l'en 
préserver  ;  mais  Joseph  ne  doit  point  répéter  ce  qu'il  a  entendu ,  sinon  il  sera 
changé  en  pierre.  Trois  fois  Joseph,  par  des  démarches  singulières,  sauve  la  vie 
à  son  ami,  qui  ne  se  doute  pas  du  danger  qu'il  court ,  et  qui  trouve  fort  étrange 
la  conduite  de  Joseph.  (Toute  cette  partie  du  récit  est  à  peu  près  identique 
dans  le  conte  allemand  et  dans  le  conte  indien.)  Forcé  de  s'expliquer,  Joseph 


INTRODUCTION  XXXIX 

Après  avoir  lu  ces  récits  indiens,  que  personne  assurément 
n'aura  l'idée  de  faire  dériver  d'Amis  et  Amiles,  fiez-vous  en  donc 
au  «  parfum  »  d'une  œuvre  littéraire  ! 

Nous  aussi,  en  lisant  jadis  pour  la  première  fois  les  contes 
islandais  de  la  collection  Arnason,  nous  aurions  volontiers 
trouvé  une  saveur  Scandinave  à  tel  détail ,  à  celui-ci ,  par  exemple 
(p.  243  )  :  «  Une  troll  (ogresse)  qui ,  en  changeant  de  forme,  s'est 
fait  épouser  par  un  roi,  substitue  sa  fille  à  elle  à  la  fille  du  roi,  qu'un 
prince  est  venu  demander  en  mariage.  Le  prince ,  ayant  découvert 
la  tromperie,  tue  la  jeune  troll;  puis  il  fait  saler  sa  chair,  dont 
on  emplit  des  barils,  et  il  la  donne  à  manger  à  la  mère,  »  Et 
voici  que  non-seulement  ce  trait  se  retrouve  dans  des  contes  sici- 
liens (Gonzenbach,  n°^  48,  49,  34,  33  ;  Pitre,  n°  59),  avec 
cette  aggravation  de  sauvagerie  que  la  tête  de  la  fille  a  été  mise 
au  fond  du  baril,  afin  que  la  mère  ne  puisse  se  méprendre  sur  la 
nature  de  son  horrible  repas  ;  mais  un  conte  annamite  (A.  Landes, 
n°  22)  présente  identiquement  la  forme  sicilienne,  rattachant 
ainsi  à  l'Inde  un  trait  qu'à  première  vue,  et  en  l'absence  d'autres 
documents,  on  pouvait  croire  exclusivement  propre  à  la  race  des 
farouches  hommes  du  Nord  ^ 

Chercher,  dans  les  contes  populaires  des  différents  peuples,  des 
renseignements  sur  le  caractère  de  ces  peuples ,  paraît  tout  natu- 
rel à  quiconque  est  étranger  à  ces  matières,  et  pourtant  rien  n'est 
plus  trompeur.  Qiiand,  par  exemple,  feu  le  P.  Rivière,  en 
recueillant  les  contes  des  Kabyles  du  Djurdjura,  s'imaginait  que 


est  changé  en  pierre.  Un  an  après,  la  femme  de  son  ami,  ayant  rais  au  monde 
un  fils ,  rêve  trois  nuits  de  suite  que ,  si  l'on  frottait  Joseph  avec  le  sang  de  l'en- 
fant, il  serait  délivré  du  charme  qui  pèse  sur  lui.  L'enfant  est  immolé,  et  Joseph 
se  réveille  de  son  sommeil.  Il  se  met  aussitôt  en  route,  et  finit  par  trouver  une 
fiole  d'eau  de  la  vie,  avec  laquelle  il  ressuscite  l'enfant.  —  Bien  que  nous 
n'ayons  pas  à  étudier  ici  ce  type  de  conte ,  nous  ajouterons  qu'on  l'a  encore 
trouvé  dans  l'Inde,  sous  une  forme  affaiblie ,  chez  les  populations  du  Deccan 
(miss  Frère,  n»  5  ). 

I .  Voir  l'analyse  de  ce  conte  annamite  à  la  fin  de  notre  second  volume,  dans 
le  Supplément  aux  remarques  (au  n"  23 ,  le  Pair  in  (For). 


XXXX  INTRODUCTION 

«  dans  ces  pages  si  originales,  un  peuple  illettré  trace  à  notre 
curiosité  le  tableau  vivant  de  ses  qualités  et  surtout  de  ses  vices  » , 
c'est  qu'il  ne  savait  pas  que  les  contes  kabyles  sont  identiques , 
pour  le  fond ,  à  une  foule  de  contes  populaires  d'Europe  et 
d'Asie  :  s'il  eût  connu  ce  fait ,  il  n'aurait  jamais  songé  à  deman- 
der à  des  récits  d'importation  étrangère  des  renseignements  sur 
les  particularités  morales  du  peuple  au  sein  duquel  ils  ont  été 
introduits. 

Nous  en  dirons  autant  des  fabliaux  du  moyen  âge ,  ces  frères 
d'origine  des  contes  populaires.  M.  Gaston  Paris  a  fait  là-dessus 
des  réflexions  admirablement  justes  ^  :  «  Quant  aux  contes 
innombrables,  presque  toujours  plaisants ,  trop  souvent  grossiers, 
qui  ont  pour  sujet  les  ruses  et  les  perfidies  des  femmes,  ils 
ne  sont  pas  nés  spontanément  de  la  société  du  moyen  âge  ;  ils 
procèdent  de  l'Inde...  Ce  qui  surtout  est  nécessaire  pour  com- 
prendre l'inspiration  de  ces  contes,  c'est  de  se  représenter  qu'ils 
ont  été  composés  dans  un  pays  où  les  femmes,  privées  de  liberté, 
d'instruction,  de  dignité  personnelle,  ont  toujours  eu  des  vices 
dont  le  tableau ,  déjà  exagéré  dans  l'Inde,  n'a  jamais  pu  passer  en 
Europe  que  pour  une  caricature  excessive.  Cependant,  la  mali- 
gnité aidant,  les  contes  injurieux  pour  le  beau  sexe  réussirent 
merveilleusement  chez  nous,  et  se  transmirent,  en  se  renouvelant 
sans  cesse,  de  génération  en  génération.  La  nôtre  en  répète 
encore  plus  d'un  sans  accepter  la  morale  qu'ils  enseignent,  et 
simplement  pour  en  rire ,  parce  qu'ils  sont  bien  inventés  et 
piquants  ;  c'est  ce  que  faisaient  déjà  nos  pères,  et  il  ne  faut  pas 
apprécier  la  manière  dont  ils  jugeaient  les  femmes  et  le  mariage, 
d'après  quelques  vieilles  histoires,  venues  de  l'Orient,  qu'ils  se 
sont  amusés  à  mettre  en  jolis  vers.  » 

En  dehors  des  fabliaux,  dans  la  littérature  d'imagination  du 
moyen  âge,  dans  les  romans  de  chevalerie  notamment ,  on  peut 
signaler  plus  d'une  œuvre  où  est  bien  marquée  l'influence  de 
l'Inde.  M.  Benfey  et  M.  Liebrecht  ont  montré  qu'un  passage  du 

I.  Leçons  sur  les  Contes  orientaux  dans  la  Utthature  du  moyen  dge  {\%']<^). 


INTRODUCTION  XXXXl 

roman  de  Merlin  reproduit  un  conte  indien  de  la  Çoukasapiati  et 
du  recueil  de  Somadeva  ^;  on  verra  dans  les  remarques  d'un  de 
nos  contes  (I,  p.  144)  qu'une  certaine  légende  de  Robert-le- 
Diable  n'est  autre  qu'un  conte  actuellement  encore  vivant  dans 
rinde  et  très  répandu  en  Europe.  Un  autre  récit,  que  parfois  on 
a  considéré  comme  historique,  la  légende  de  Gabrielle  de  Vergy 
et  du  châtelain  de  Coucy,  est  identique  pour  le  fond  à  une 
légende  héroïque  indienne ,  récemment  recueillie  de  la  bouche  de 
villageois  du  Pandjab,  et  dans  laquelle  se  retrouve  bien  nettement 
le  trait  caractéristique  du  récit  français  :  le  cœur  de  l'amant,  que 
le  mari  fait  manger  à  la  femme  infidèle  ^.  Ces  rapprochements 
pourraient  certainement  être  multipliés. 


VI. 


Au  point  où  nous  en  sommes  arrivé  de  notre  exposé,  il 
est  assez  inutile  d'entrer  dans  la  discussion  des  interprétations 
mythiques  qui  ont  été  données  des  contes.  A  supposer  même 
qu'au  lieu  d'origine,  au  centre  d'où  ils  ont  rayonné  partout,  les 
contes  aient  eu  primitivement  une  signification  mythique,  ou  que 
des  éléments  mythiques  soient  entrés  dans  leur  composition, 
il  faudrait  absolument,  pour  raisonner  sur  cette  matière,  avoir 
sous  les  yeux  la  forme  première,  originale,  de  chaque  conte,  et 
cette  forme  primitive,  est-il  besoin  de  le  dire  ?  on  ne  pourra  jamais 
être  certain  de  la  posséder.  D'ailleurs,  nous  nous  méfions  fort 
des  interprétations ,  fussent-elles  les  plus  séduisantes.  Un  livre 
célèbre  au  moyen  âge ,  les  Gesta  Romanorum ,  donne  bien  l'inter- 
prétation mystique  (non  pas  mythique)  de  toute  sortes  de  fables  et 
de  contes,  et  c'est  merveille  de  voir  avec  quelle  ingéniosité  le 


1.  Orient  tind  Occident  (i86i,  pp.  541-354). 

2.  R.  C.  Temple,  The  Legends  of  the  Panjdh.  (Bombay,  1883),  p..  64.  —  Cette 
version  est  meilleure  que  celle  que  M.  Gaston  Paris  a  donnée  dans  la  Romania 
(1885.  p.  l>c)).  d'après  M.  C.  Swynncrton. 


XXXXII  INTRODUCTION 

vieil  écrivain  fait  une  parabole  chrétienne  de  tel  ou  tel  conte, 
parfois  assez  risqué,  venu  de  l'Inde.  Faudra-t-il  dire  pour  cela  que 
les  contes  sont  des  paraboles  chrétiennes  ? 

Revenons  au   bon  sens,   et  ne  nous  perdons  pas  dans  des 
systèmes  où  prévaut  l'imagination.  Le  spectacle  que  nous  donnent 
les  enfants  terribles  de  cette  école  mythique  est  bien  fait,  du 
reste,  pour  nous  prémunir  contre  ces  fantaisies.  Combinant  ce 
qu'ils  prétendent  découvrir  dans  les  contes  dits  «  aryens  »  avec 
le  résultat  de  l'analyse  plus  ou  moins  exacte  des  Fédas,  ces  vieux 
livres   indiens,  supposés   gratuitement   l'expression   fidèle    des 
croyances  primitives  de  la  race  indo-européenne,  ils  dressent 
toute  une  liste  de  mythes ,  dans  lesquels  seraient  invariablement 
symboHsés  la  lutte  de  la  lumière  et  des  ténèbres ,  du  soleil  et  du 
nuage ,    et   autres   phénomènes   météorologiques.    A    entendre 
M.  André  Lefèvre,  par  exemple,  il  n'y  a  pas  un  conte  qui  ne  soit 
un  «  petit  drame  cosmique  » ,  ayant  pour  «  acteurs  »  «  le  soleil 
et  l'aurore,  le  nuage,  la  nuit,  Thiver,  l'ouragan  ».  Voulez-vous 
l'interprétation  du  Petit  Chaperon  rouge  ?  La  voici  :  «  Ce  chaperon 
ou  coiffure  rouge,  dit  gravement  M.  Lefèvre  dans  son  édition  des 
Contes  de  Perrault,  c'est  le  carmin  de  l'aurore.  Cette  petite  qui 
porte  un  gâteau,  c'est  l'aurore,  que  les  Grecs  nommaient  déjà  la 
messagère,  angelieia.  Ce  gâteau  et  ce  pot  de  beurre,  ce  sont  peut- 
être  les  pains  sacrés  {adorea  liba)  et  le  beurre  clarifié  du  sacrifice. 
La  mère-grand',  c'est  la  personnification  des  vieilles  aurores,  que 
chaque  jeune  aurore  va  rejoindre.  Le  loup  astucieux,  à  la  plai- 
santerie féroce,  c'est,  ou  bien  le  soleil  dévorant  et  amoureux,  ou 
bien  le  nuage  et  la  nuit.  »  Dans  son  interprétation  de  Peau-d'AnCy 
M.  André  Lefèvre  trouve  plus  que  jamais  l'aurore  et  le  soleil  ; 
l'aurore,  une  fois,  c'est  l'héroïne;  le  soleil,  trois  fois,  c'est  : 
1°  le  roi,  père  de  Peau-d'Ane;  2°  le  prince  qui  épouse  celle-ci, 
et  enfin  3°  l'âne  aux  écus  d'or,  dont  elle  revêt  la  peau.  Tous  les 
contes  de  nourrices  recueiUis  jadis  par  Perrault  sont  soumis  par 
M.  André  Lefèvre  à  une  semblable  exégèse. 

Mais  M.  André  Lefèvre  n'est  qu'un  satellite  ;  le  soleil  de  l'école 
mythico-météorologique,    c'est    un    Italien,     M.     Angelo    de 


INTRODUCTION  XXXXIII 

Gubernatis,  professeur  de  sanscrit  à  Florence.  Toutes  les  beautés 
du  système  brillent  dans  les  volumes  de  Mythologie  ^^oologique, 
Mythologie  des  plantes,  Mythologie  védique,  Mythologie  comparée, 
Histoire  des  contes  populaires ,  que  ce  mythomane  a  écrits  en 
anglais,  en  français  et  aussi  dans  sa  propre  langue.  Ce  que  nous 
avons  cité  de  M.  André  Lcfèvre  indique  assez  bien  les  procédés 
d'interprétation  que  M.  de  Gubernatis  applique  aux  contes  et 
fables.  Voici,  par  exemple,  le  «  mythe  »  contenu  dans  la  fable 
de  la  Laitière  et  le  Pot  au  lait  :  «  Dans  Donna  Truhana  (l'héroïne 
d'une  vieille  fable  espagnole  correspondant  à  celle  de  La  Fontaine) 
et  dans  Perrette,  qui  rêvent,  rient  et  sautent  à  la  pensée  que  la 
richesse  va  venir ,  et  avec  elle  l'épouseur ,  nous  devons  voir  l'au- 
rore qui  rit,  danse  et  célèbre  ses  noces  avec  le  soleil,  brisant,  — 
comme  on  brise ,  en  pareille  occasion ,  la  vieille  vaisselle  de  la 
maison,  —  le  pot  qu'elle  porte  sur  sa  tète,  et  dans  lequel  est 
contenu  le  lait  que  l'aube  matinale  verse  et  répand  sur  la  terre  ^  » 
Si ,  après  les  mythes  solaires ,  on  veut  faire  connaissance  avec 
les  mythes  lunaires,  M.  de  Gubernatis  est  encore  là  pour  nous 
instruire.  Chez  plusieurs  peuples,  et  notamment  en  France,  on  a 
recueilli  un  conte  plaisant  où  le  héros  sème  une  graine  qui 
pousse  si  fort,  que  la  plante  monte  jusqu'au-dessus  des  nuages. 
Il  grimpe  à  la  tige  et  arrive  soit  au  ciel,  soit  dans  un  pays 
inconnu  où  il  a  diverses  aventures,  plus  ou  moins  facétieuses^. 
M.  de  Gubernatis  nous  révèle  qu'il  y  a  là  un  mythe  lunaire. 
D'abord ,  remarquez  bien  ce  héros  qui  «  vole  au  ciel  sur  un 
légume  » .  Et  ce  légume  lui-même ,  remarquez  que  c'est  «  tantôt 
une  fève,  tantôt  un  pois,  tantôt  un  chou,  tantôt  un  autre  légume 
du  rite  funèbre  ».  Ce  légume  «  du  rite  funèbre  »,  puisque  rite 
funèbre  il  y  a,  qu'est-ce  mythiquement  ?  «  Ce  légume,  dit 
M.  de  Gubernatis,  c'est  toujours  la  lune.  »  Et  il  ajoute  :  «  Le 
héros  qui,  dans  ces  contes,  monte  au  ciel,  en  tombe  toujours  (?); 
or  le  soleil  et  la  lune ,  après  être  montés  au  ciel,  redescendent  sur 


1.  Storia  dcUe  nmellive popolari  (Milan,  1883),  P-  83. 

2.  Voir  notre  n"  56,  le  Pois  de  Rome  et  les  remarques  de  ce  conte. 


XXXXIV  INTRODUCTION 

la  terre.  »  Donc  la  fève  est  la  lune.  «  Je  serais  infini ,  dit  M.  de 
Gubernatis,  si  je  voulais  faire  l'histoire  des  vicissitudes  du  mythe 
lunaire;  qu'il  me  suffise  de  dire  que  le  fromage  que  le  renard 
ravit ,  ou  fait  tomber  du  bec  du  corbeau ,  est  la  lune  que  Taurore 
matinale  fait  tomber  à  la  fin  de  la  nuit  ;  que  la  lune ,  pois  chiche 
ou  fève^  est  le  viatique  des  morts;  que  l'obole  donnée  par  les 
morts  à  Caron  pour  passer  le  Styx,  est  encore  la  lune,  etc., 
etc.  ^  »  —  Que  de  choses  dans  les  contes  populaires  !  Il  est  vrai 
que  c'est  toujours  la  même  chose ,  le  soleil  et  la  lune,  la  pluie  et 
le  beau  temps,  bref  Talmanach  de  Mathieu  Laensberg. 

D'autres  écrivains,  qui  se  moquent  très  agréablement  de 
l'exégèse  mythique,  ne  nous  paraissent  pas  plus  heureux  dans 
leurs  interprétations.  Nous  avons  dit  plus  haut  (p.  xiv)  un  mot 
de  cette  école  qui  croit  trouver  dans  les  idées  et  les  coutumes  des 
sauvages  actuels  la  clef  de  l'origine  de  nos  contes  ;  nous  donne- 
rons ici  un  échantillon  de  ses  explications.  Dans  le  conte  de 
Psyché  et  dans  les  autres  contes  analogues ,  ou  du  moins- dans  le 
passage  de  ces  contes  où  il  est  interdit  à  l'héroïne  de  chercher  à 
connaître  les  traits  de  son  mystérieux  époux,  M.  Lang,  le  princi- 
pal représentant  de  l'école ,  découvre  le  reflet  de  «  vieilles  cou- 
tumes nuptiales  »,  d'une  «  étiquette  »  de  nous  ne  savons  plus 
quels  sauvages,  d'après  laquelle  «  la  mariée  ne  doit  pas  voir  son 
époux  ».  Le  malheur  est  que  cette  explication  est  tout  à  fait 
arbitraire  et  qu'elle  perd  complètement  de  vue  un  élément 
important  du  conte  :  la  forme  animale,  l'enveloppe  de  serpent, 
par  exemple ,  dont  l'époux  mystérieux  est  revêtu  pendant  le  jour, 
et  qu'il  ne  dépouille  que  la  nuit,  quand  aucun  œil  humain  ne 
peut  le  voir.  De  là  cette  défense  faite  à  la  jeune  femme  d'allumer 
une  lumière.  L'idée  est  tout  indienne,  et  l'on  pourra  s'en  con- 
vaincre en  lisant  les  remarques  de  notre  n°  63  ,  auxquelles  nous 
avons  déjà  renvoyé  ci-dessus  ^. 


1 .  Milologia  Vedica,  p.  96.  —  On  trouvera  encore  d'autres  spécimens  des 
fantaisies  mythiques  de  M.  de  Gubernatis  dans  l'excellent  petit  livre  du  P.  do 
Gara,  Errori  mitologici del  projessore  Angeh  de  Gubermtis  (PtHo ,  1883). 

2.  Pages  XXII  et  xxxii. 


INTRODUCTION  XXXXV 

Il  est  temps  de  finir.  Réduite  à  ses  justes  proportions,  la  ques- 
tion des  contes  populaires  et  de  leur  origine  ne  perd  rien  de  son 
intérêt.  L'étude  des  contes,  —  si  elle  ne  s'appelle  plus  du  nom 
ambitieux  de  «  mythographie  »  ,  si  elle  ne  prétend  plus  chercher 
dans  Perrault  ou  dans  les  frères  Grimm  des  révélations  sur  la 
«  mythologie  ancienne  »  des  peuples  indo-européens,  ni  sur  les 
idées  de  l'humanité  primitive ,  —  n'en  sera  pas  moins  une  science 
auxiliaire  de  l'histoire,  de  l'histoire  littéraire  et  aussi  de  l'histoire 
générale.  Est-il,  en  effet ,  rien  de  plus  curieux,  de  plus  imprévu , 
sous  ce  double  rapport,  que  de  voir  tant  de  nations  diverses  rece- 
voir de  la  même  source  les  récits  dont  s'amuse  l'imagination 
populaire  ?  Et  quelle  instructive  odyssée  que  celle  de  ces  humbles 
contes,  qui,  au  milieu  de  tant  de  guerres  et  de  bouleversements, 
à  travers  tant  de  civilisations  profondément  différentes,  parvien- 
nent des  bords  du  Gange  ou  de  l'Indus  à  ceux  de  tel  ruisseau  de 
Lorraine  ou  de  Bretagne  !  L'édifice  du  système  mythique  avec 
ses  apparences  séduisantes  a  beau  s'écrouler  :  qu'importe  ?  Par 
delà  ces  nuages  évanouis  s'étend  un  vaste  champ  de  recherches, 
rempli  des  plus  vivantes ,  des  plus  saisissantes  réalités. 


APPENDICE  A' 


LA  «  VIE  DES  SAINTS  BARLAAM  ET  JOSAPHAT  » 
ET  LA  LÉGENDE  DU  BOUDDHA  ^. 


Au  nombre  des  ouvrages  les  plus  répandus  et  les  plus  goûtés  au  moyen  âge 
se  trouvait  un  livre  qui,  après  un  long  oubli,  a,  dans  ces  derniers  temps, 
attiré  l'attention  du  monde  savant ,  la  Vie  des  saints  Barlaam  et  Josaphat.  C'est 
l'histoire  d'un  jeune  prince,  fils  d'un  roi  des  Indes  et  nommé  Josaphat.  A  sa 
naissance,  il  avait  été  prédit  qu'il  abandonnerait  l'idolâtrie  pour  se  faire  chrétien 
et  renoncerait  à  la  couronne.  Malgré  les  précautions  ordonnées  par  le  roi  son 
père,  qui  le  fait  élever  loin  du  monde  et  cherche  à  écarter  des  yeux  de  l'enfant 
la  vue  des  misères  de  cette  vie,  diverses  circonstances  révèlent  à  Josaphat 
l'existence  de  la  maladie,  de  la  vieillesse,  de  la  mort,  et  l'ermite  Barlaam ,  qui 
s'introduit  auprès  de  lui,  n'a  pas  de  peine  à  le  convertir  au  christianisme, 
Josaphat,  de  son  côté,  convertit  son  père ,  les  sujets  de  son  roj'aume  et  jusqu'au 
magicien  employé  pour  le  séduire  ;  puis  il  dépose  la  couronne  et  se  fait  ermite. 

Attribuée  jadis  à  saint  Jean  Damascène  (vm^  siècle),  —  on  ne  sait  trop  sur 
quel  fondement,  dit  le  D""  Alzog  3,  — cette  histoire,  dont  l'original  est  écrit  en 
grec  et  a  dû  être  rédigé  en  Palestine  ou  dans  une  région  voisine ,  fut  traduite 
en  arabe,  à  l'usage  des  chrétiens  parlant  cette  langue ,  et  il  existe  encore  un 
manuscrit,  datant  du  xie  siècle,  de  cette  traduction  faite  probablement  sur  une 
version  syriaque ,  aujourd'hui  disparue.  La  traduction  arabe,  à  son  tour,  donna 
naissance  à  une  traduction  copte  et  à  une  traduction  arménienne.  —  Au 
xiic  siècle,  la  Vie  de  Barlaam  et  Josaphat  avait  déjà  pénétré  dans  l'Europe  occi- 
dentale, par  l'intermédiaire  d'une  traduction  latine.  Dans  le  courant  du 
xiiie  siècle,  cette  traduction  était  insérée  par  Vincent  de  Beauvais  (mort  vers 
1264)  dans  son  Spéculum  hisloriale,  puis  par  Jacques  de  Voragine,  archevêque 
de  Gènes  (mort  en  1298),  dans  sa  Légende  dorée,  qui  a  été  si  longtemps  popu- 

1.  Cet  Appendice  se  rapporte  ù  k  p.  xix. 

1.  Cette  étude  a  paru  d'abord  dans  la  Revue  des  Questions  hisloriquej  d'octobre  i88o. 

;.  •  On  lui  attribue  encore  (à  saint  Jean  Damascène),  nous  ignorons  sur  quel  ftmdenunl,  deux  ouvrages 
hagiographiques  :'  La  vie  de  saint  Barlaam  et  de  saint  Jotaptiat  et  ta  Passion  de  saint  Arihtmins.  » 
(  Palrologie  ,  trad.  de  l'abbé  P.  Bclet ,  1877  ,  p.  6J),) 


XXXXVIII  APPENDICE      A 

laire.  Dans  la  première  moitié  du  même  siècle,  le  trouvère  Gui  de  Cambrai 
tirait  de  cette  traduction  latine  la  matière  d'un  poème  français,  et  il  fut  com- 
posé dans  le  même  siècle  deux  autres  poèmes  français  de  Barlaam  et  Josapixit, 
ainsi  qu'une  traduction  en  prose.  A  la  même  époque  que  Gui  de  Cambrai ,  un 
poète  allemand,  Rodolphe  d'Ems ,  traitait  le  même  sujet,  et,  lui  aussi,  d'après 
la  traduction  latine;  deux  autres  Allemands  mettaient  également  cette  traduc- 
tion en  vers.  Les  bibliographes  mentionnent  encore  une  traduction  provençale, 
probablement  du  xive  siècle,  et  plusieurs  versions  italiennes,  dont  l'une  se 
trouve  dans  un  manuscrit  daté  de  1323.  Par  l'intermédiaire  d'une  traduction 
allemande  en  prose,  l'histoire  de  Barlaam  et  Josaphat  arriva  en  Suède  et  en  Islande. 
La  rédaction  latine  fut  traduite  en  espagnol,  puis  en  langue  tchèque  (vers  la  fin 
du  xvie  siècle),  plus  tard  en  polonais.  Ces  quelques  détails  peuvent  donner 
une  idée  de  la  diffusion  de  cette  légende  au  moyen  âge  « . 

* 
*  * 

Or,  voici  que ,  de  nos  jours ,  des  hommes  très  compétents  sont  venus  affir- 
mer que  la  Vie  des  saints  Barlaam  et  Josaphat  n'est  autre  chose  qu'un  arrangement 
d'un  récit  indien.  C'est  M.  Laboulaye  qui,  le  premier,  dans  le  Journal  des 
Débats  du  26  juillet  1859,  attira  l'attention  sur  l'étrange  ressemblance  que  cette 
histoire  présente  avec  la  légende  du  Bouddha ,  contenue  dans  le  livre  indien  le 
Lalitavistdra.  En  1860,  les  deux  récits  étaient  l'objet  d'une  comparaison 
détaillée  de  la  part  d'un  érudit  allemand,  M.  Liebrecht  2.  Dix  ans  plus  tard, 
M.  Max  Mûller  est  revenu  sur  ce  même  sujet  dans  une  conférence  publique  3. 
Chose  curieuse,  et  qui  a  été  signalée  par  M.  H.  Yule  dans  VAcademy  du 
I"  septembre  1883,  l'identité  existant,  pour  le  fond,  entre  les  deux  légendes 
avait  été  reconnue,  il  y  a  environ  trois  siècles,  par  un  historien  portugais, 
Diogo  de  Couto. 

Il  suffira,  pour  que  le  lecteur  se  fasse  une  opinion  par  lui-même,  de  mettre 
en  regard  les  principaux  traits  des  deux  récits.  L'indication  des  chapitres  de 
Barlaam  et  Josapixit  est  donnée  d'après  la  Patrologie  grecque  de  Migne.  La 
légende  du  Bouddha,  extraite  pour  la  plus  grande  partie  du  Lalitavistdra, 
est  citée  d'après  l'ouvrage  de  M.  Barthélémy  Saint-Hilaire,  le  Bouddha  et  sa  reli- 
gion (Paris,  i86o),  complété  par  la  traduction  que  M.  Foucaux  a  donnée 
du  Lalitaviftdra  d'après  une  version  thibétaine  de  ce  livre  4. 


I.  Voir  Barlaam  und  Josaphat.  Fran^testsches  Gcdichi  des  drei^ehnlen  Jahrhunderls  von  Gui  de  Cambrai, 
herausgcgeben  von  H.  Zotenberg  und  P.  Meyer  ( Stuttgart ,  1864),  p.  jio  seq.  —  Barlaam  und 
Josaphat  iw»  RudolJ  von  Ems,  herausgcgeben  von  Franz  Pfeiffer  (  Leipzig ,  1843  )  ,  p.  viii  seq.  —  Bnl- 
Itlitt  de  l'Académie  desScicnces  de  Saint-Pétersbourg  {cUsse  historicophilologique  ),  t.  IX  (l8)l),  n»»  îo  . 
21,  pp.  joo,  309. 

î.  Die  Quellen  des  Barlaam  und  Josaphat,  dans  la  revue  Jahrhuch  fur  romanische  und  englische  Littratur, 
t.  II  (  1860)  p.  314  seq.,  ou  dans  le  volume  de  M.  Liebrecht  intitulé  Zur  Folhkunde  (Heilbronn,  1879), 
p.  441. 

j.  On  Ihe  Migration  of  Fables ,  dans  la  Contemporary  Rrview  de  juillet  1870,  ou  dans  le  4»  volume  des 
Chips  from  a  Germa»  îVorluhop  (  1875). 

4.  Rgya  tch'er  roi  pa  ,  ou  Diveloppement  des  jeux ,  contenant  l'histoire  du  Bouddha  Çikya  Mouni. 
traduit  sur  la  version  thibétaine  du  Bkah  Hgyour.  et  revu  sur  l'original  sanscrit  (Lalitavistira)  .  par 
Ph.'E.  Foucaux  (Paris,  1849), 


APPENDICE      A 


XXXXIX 


LÉGENDE  DE 

BARLAAM  ET  JOSAPHAT 

Abenner,  roi  de  l'Inde,  est  ennemi 
et  persécuteur  des  chrétiens.  Il  lui  naît 
un  fils  merveilleusement  beau,  qui 
reçoit  le  nom  de  Joasaph  ' .  Un  astro- 
logue révèle  au  roi  que  l'enfant  devien- 
dra glorieux,  mais  dans  un  autre 
royaume  que  le  sien,  dans  un  royaume 
d'un  ordre  supérieur  :  il  s'attachera  un 
jour  à  la  religion  persécutée  par  son 
père. 

Le  roi,  très  affligé,  fait  bâtir  pour 
son  fils  un  palais  magnifique,  dans 
une  ville  écartée  ;  il  entoure  Joasaph 
uniquement  de  beaux  jeunes  gens, 
pleins  de  force  et  de  santé ,  auxquels 
il  défend  de  parler  jamais  à  l'enfant 
des  misères  de  cette  vie ,  de  la  mort , 
de  la  vieillesse,  de  la  maladie,  de  la 
pauvreté  ;  ils  devront  ne  l'entretenir 
que  d'objets  agréables,  afin  qu'il  ne 
tourne  jamais  son  esprit  vers  les  choses 
de  l'avenir;  naturellement  il  leur  est 
défendu  de  dire  le  moindre  mot  du 
christianisme  (chap,  m). 


Joasaph,  devenu  jeune  homme , 
demande  à  son  père,  qui  n'ose  la  lui 
refuser,  la  permission  de  faire  des 
excursions  hors  du  palais.  Un  jour, 
sur  son  chemin,  il  aperçoit  deux 
hommes,  l'un  lépreux,  l'autre  aveugle. 
Il  demande  aux  personnes  de  sa  suite 
d'où  vient  à  ces  hommes  leur  aspect 
repoussant.  On  lui  répond  que  ce  sont 
lA  des  maladies  qui  frappent  les 
hommes  quand  leurs  humeurs  sont 
corrompues.  Le  prince,  continuant  ses 
questions ,  finit  par  apprendre  que  tout 
liomme  peut  être  atteint  de  maux 
semblables.  Alors  il  cesse  d'interroger  ; 


LÉGENDE  DE 

SIDDHÂRTA  (le  Bouddha) 

Çouddhodana,  roi  de  Kapilavastou  , 
petit  royaume  de  l'Inde ,  est  marié  à 
une  femme  d'une  beauté  ravissante, 
qui  lui  donne  un  fils  aussi  beau  qu'elle- 
même  :  l'enfant  est  appelé  Siddhârta. 
A  sa  naissance  ,  les  Brahmanes  prédi- 
sent qu'il  pourra  bien  renoncer  à  la 
couronne  pour  se  faire  ascète.  (Bar- 
thélémy Saint-Hilaire,  pp.  4-6.) 

Le  roi  voit  en  songe  son  fils  qui  se 
fait  religieux  errant.  Pour  l'empêcher 
de  concevoir  ce  dessein,  il  lui  fait 
bâtir  trois  palais,  un  pour  le  prin- 
temps ,  un  pour  l'été  et  un  autre  pour 
l'hiver.  Et  à  chaque  coin  de  ces  palais 
se  trouvent  des  escaliers  où  sont  pla- 
cés cinq  cents  hommes,  de  manière 
que  le  jeune  homme  ne  puisse  sortir 
sans  être  aperçu.  Le  prince  voulant  un 
jour  aller  à  un  jardin  de  plaisance ,  le 
roi  fait  publier  à  son  de  cloche ,  dans 
la  ville,  l'ordre  d'écarter  tout  ce  qui 
pourrait  attrister  les  regards  du  jeune 
homme.  (Barthélémy  Sainl-Hilaire , 
pp.  6-12.  —  Foucaux ,  p,  180.) 

Un  jour,  le  jeune  prince  «  se  dirigeait 
avec  une  suite  nombreuse,  par  la  porte 
du  midi,  vers  le  jardin  de  plaisance, 
quand  il  aperçut  sur  le  chemin  un 
homme  atteint  de  maladie,  brûlé  de  la 
fièvre,  le  corps  tout  amaigri  et  tout 
souillé,  sans  compagnons,  sans  asile, 
respirant  avec  une  grande  peine ,  tout 
essoufflé  et  paraissant  obsédé  de  la 
frayeur  du  mal  et  des  approches  de  la 
mort.  Après  s'être  adressé  â  son 
cocher,  et  en  avoir  reçu  la  réponse 
qu'il  en  attendait  :  «  La  santé,  dit  le 
jeune  prince,  est  donc  comme  le  jeu 
d'un  rêve,  et  la  crainte  du  mal  a  donc 


I.  Joasafh  c-st  la  forme  primitive,  telle  que  la  donne  l'orignal  grec. 


APPENDICE      A 


mais  il  change  de  visage ,  et  son  cœur 
est  déchiré  au  souvenir  de  ce  qu'il  a  vu. 


Peu  de  temps  après ,  Joasaph ,  étant 
de  nouveau  sorti  de  son  palais,  ren- 
contre un  vieillard  tout  courbé,  les 
jambes  vacillantes ,  le  visage  ridé  ,les 
cheveux  tout  blancs,  la  bouche  dégar- 
nie de  dents,  la  voix  balbutiante. 
Effrayé  à  ce  spectacle ,  le  jeune  prince 
demande  à  ses  serviteurs  l'explication 
de  ce  qu'il  voit.  «  Cet  homme ,  lui 
répondent-ils,  est  très  âgé ,  et ,  comme 
sa  force  s'est  peu  à  peu  amoindrie ,  et 
que  ses  membres  se  sont  affaiblis,  il. 
est  enfin  arrivé  au  triste  état  dans 
lequel  tu  le  vois.  —  Et  quelle  fin 
l'attend  ?  »  demande  le  prince.  —  «  Pas 
d'autre  que  la  mort,  »  répondent  les 
gens  de  de  sa  suite.  —  v  Est-ce  que  ce 
destin  est  réservé  à  tous  les  hommes,  » 
dit  le  prince,  «  ou  quelques-uns  seule- 
ment y  sont-ils  exposés  ?  »  Les  servi- 
teurs lui  expliquent  que  la  mort  est 
inévitable  et  que  tôt  ou  tard  elle  fi-appe 
tous  les  hommes.  Alors  Joasaph  pousse 
un  profond  soupir,  et  il  dit  :  «  S'il  en 
est  ainsi ,  cette  vie  est  bien  amère  et 
pleine  de  chagrins  et  de  douleurs. 
Comment  l'homme  pourrait-il  être 
exempt  de  soucis,  quand  la  mort  n'est 
pas  seulement  inévitable ,  mais  qu'elle 
peut,  comme  vous  le  dites,  fondre 
sur  lui  à  chaque  instant  !  »  A  partir 
de  ce  jour,  le  prince  reste  plongé 
dans  une  profonde  tristesse,  et  il  se 
dit  :  «  Il  viendra  une  heure  où  la 
mort  s'emparera  de  moi  aussi  ;  et  qui 
alors  se  souviendra  de  moi  ?  Et,  quand 
je  mourrai,  serai-je  englouti  dans  le 
néant,  ou  bien  y  a-t-il  une  autre  vie 
et  un  autre  monde?  »  (chap.  v.) 


cette  forme  insupportable  !  Qjiel  est 
donc  l'homme  sage  qui ,  après  avoir 
vu  ce  qu'elle  est,  pourra  désormais 
avoir  l'idée  de  la  joie  et  du  plaisir  ?  » 
Le  prince  détourna  son  char ,  et  ren- 
tra dans  la  ville ,  sans  vouloir  aller 
plus  loin.  »  (  Barthélémy  Saint-Hilaire, 
p.  13.) 

«  Un  jour  qu'avec  une  suite  nom- 
breuse il  sortait  par  la  porte  orientale 
pour  se  rendre  au  jardin  de  Loumbinî 
auquel  s'attachaient  tous  les  souvenirs 
de  son  enfance,  il  rencontra  sur  sa 
route  un  homme  vieux ,  cassé ,  décré- 
pit ;  ses  veines  et  ses  muscles  étaient 
saillants  sur  tout  son  corps  ;  ses  dents 
étaient  branlantes  ;  il  était  couvert  de 
rides ,  chauve ,  articulant  à  peine  des 
sons  rauques  et  désagréables  ;  il  était 
tout  incliné  sur  son  bâton  ;  tous  ses 
membres,  toutes  ses  jointures  trem- 
blaient. «  Quel  est  cet  homme?  » 
dit  avec  intention  le  prince  à  son 
cocher.  «  Il  est  de  petite  taille  et  sans 
forces  ;  ses  chairs  et  son  sang  sont 
desséchés  ;  ses  muscles  sont  collés  à  sa 
peau,  sa  tête  est  blanchie,  ses  dents 
sont  branlantes  ;  appuyé  sur  son  bâton, 
il  marche  avec  peine,  trébuchant  à 
chaque  pas.  Est-ce  la  condition  parti- 
culière de  sa  famille  ?  ou  bien  est-ce 
la  loi  de  toutes  les  créatures  du 
monde  ?  —  Seigneur ,  »  répondit  le 
cocher,  «  cet  homme  est  accablé  par 
la  vieillesse  ;  tous  ses  sens  sont  affai- 
blis ,  la  souffrance  a  détruit  sa  force , 
et  il  est  dédaigné  par  ses  proches  ;  il 
est  sans  appui  :  inhabile  aux  affaires , 
on  l'abandonne  comme  le  bois  mort 
dans  la  forêt.  Mais  ce  n'est  pas  la 
condition  paniculière  de  sa  famille. 
En  toute  créature  la  jeunesse  est 
vaincue  par  la  vieillesse  ;  votre  père, 
votre  mère,  la  foule  de  vos  parents  et 
de  vos  alliés  finiront  par  la  vieillesse 
aussi  ;  il  n'y  a  pas  d'autre  issue  pour 
les  créatures.  —  Ainsi  donc,  »  reprit  le 


APPENDICE      A 


Ll 


(On  remarquera  que  les  deux  ren- 
contres du  Bouddha  avec  le  vieillard  et 
avec  le  mort  correspondent ,  pour  les 
réflexions  qu'elles  suggèrent  au  prince, 
à  la  rencontre  de  Joasaph  avec  le  seul 
vieillard.) 


L'ermite  Barlaam  parvient  à  péné- 
trer sous  un  déguisement  auprès  de 
Joasaph,  lui  expose  dans  une  suite  d'en- 
tretiens toute  la  doctrine  chrétienne 
et  le  convertit.  Après  le  départ  de 
Barlaam,  Joasaph  cherche  à  mener, 
autant  qu'il  le  peut,  dans  son  palais, 
la  vie  d'un  ascète  (chapitres  vi-xxi). 


prince,  «  la  créature  ignorante  et  faible, 
au  jugement  mauvais,  est  fière  de  la 
jeunesse  qui  l'enivre,  et  elle  ne  voit 
pas  la  vieillesse  qui  l'attend.  Pour  moi, 
je  m'en  vais.  Cocher,  détourne  promp- 
tement  mon  char.  Moi  qui  suis  aussi  la 
demeure  future  de  la  vieillesse,  qu'ai- 
je  à  faire  avec  le  plaisir  et  la  joie  ?  » 
Et  le  jeune  prince,  détournant  son 
char,  rentra  dans  la  ville  sans  aller  à 
Loumbinî.  »  (p.  12  seq.  ) 

«  Une  autre  fois  encore ,  il  se  ren- 
dait par  la  porte  de  l'ouest  au  jardin 
de  plaisance ,  quand  sur  la  route  il  vit 
un  homme  mort  placé  dans  une  bière 
et  recouvert  d'une  toile.  La  foule  de 
ses  parents  tout  en  pleurs  l'entourait , 
se  lamentant  avec  de  longs  gémisse- 
ments ,  s'arrachant  les  cheveux ,  se 
couvrant  la  tête  de  poussière ,  et  se 
frappant  la  poitrine  en  poussant  de 
grands  cris.  Le  prince,  prenant  encore 
le  cocher  à  témoin  de  ce  douloureux 
spectacle,  s'écria  :  «  Ah!  malheur  à 
la  jeunesse  que  la  vieillesse  doit 
détruire  ;  ah  !  malheur  à  la  santé  que 
détruisent  tant  de  maladies  !  Ah  !  mal- 
heur à  la  vie  où  l'homme  reste  si  peu 
de  jours  !  S'il  n'j'  avait  ni  vieillesse , 
ni  maladie ,  ni  mort  !  Si  la  vieillesse , 
la  maladie,  la  mort,  étaient  pour  tou- 
jours enchaînées!  »  (p.  13.) 

«  Une  dernière  rencontre  vint  le 
décider  et  terminer  toutes  ses  hésita- 
tions. Il  sortait  par  la  porte  du  nord 
pour  se  rendre  au  jardin  de  plaisance, 
quand  il  vit  un  hhikslmi  (religieux 
mendiant),  qui  paraissait,  dans  tout 
son  extérieur ,  calme ,  discipliné , 
retenu ,  voué  aux  pratiques  d'un 
Wahmatchari  (nom  donné  au  jeune 
brahmane,  tout  le  temps  qu'il  étudie 
les  Védas  )  ,  tenant  les  yeux  baissés , 
ne  fixant  pas  ses  regards  plus  loin  que 
la  longueur  d'un  joug,  ayant  une 
tenue  accomplie  ,  portant  avec  dignité 
le  vêtement  du  religieux  et  le   vasç 


LU 


APPENDICE      A 


Le  roi  emploie  tous  les  moyens 
pour  détourner  Joasaph  de  la  foi  que 
celui-ci  vient  d'embrasser  et  pour 
le  ramener  à  l'idolâtrie  ;  mais  tous 
ses    efforts    sont    inutiles    (chapitres 

XXII-XXXIIl). 

Après  la  mort  du  roi,  que  son  fils  a 
converti,  Joasaph  fait  connaître  à  ses 
sujets  sa  résolution  de  renoncer  au 
trône  et  de  se  consacrer  tout  entier  à 
Dieu  '.  Le  peuple  et  les  magistrats 
protestent  à  grands  cris  qu'ils  ne  le 
laisseront  point  partir.  Joasaph  feint 
de  céder  à  leurs  instances  ;  puis  il 
appelle  un  des  principaux  dignitaires , 
nommé  Barachias ,  et  lui  dit  que  son 
intention  est  de  lui  transférer  la  cou- 
ronne. Barachias  le  supplie  de  ne  pas 
le  charger  de  ce  fardeau.  Alors  Joasaph 
cesse  de  le  presser  ;  mais ,  pendant  la 
nuit ,  il  écrit  une  lettre  adressée  à  son 
peuple  et  dans  laquelle  il  lui  ordonne 
de  prendre  Barachias  pour  roi ,  et  il 
s'échappe  du  palais. 

Le  lendemain,  ses  sujets  se  mettent 


aux  aumônes.  «  Q;iel  est  cet  homme?  » 
demanda  le  prince.  —  «  Seigneur,  » 
répondit  le  cocher,  «  cet  homme  est 
un  de  ceux  qu'on  nomme  bhikshous  ;  il 
a  renoncé  à  toutes  les  joies  du  désir 
et  il  mène  une  vie  très  austère  ;  il 
s'efforce  de  se  dompter  lui-même  et 
s'est  fait  religieux.  Sans  passions, 
sans  envie ,  il  s'en  va  cherchant  des 
aumônes.  —  Cela  est  bon  et  bien  dit ,  » 
reprit  Siddhârta.  «  L'entrée  en  reli- 
gion a  toujours  été  louée  par  les  sages  ; 
elle  sera  mon  recours  et  le  recours  des 
autres  créatures  ;  elle  deviendra  pour 
nous  un  fruit  de  vie,  de  bonheur  et 
d'immortalité.  »  Puis  le  jeune  prince, 
ayant  détourné  son  char ,  rentra  dans 
la  ville  sans  voir  Loumbinî  ;  sa  résolu- 
tion était  prise.  »  (p.  1 5). 

Le  prince  informe  son  père  de 
cette  résolution  ;  le  roi  cherche  à  l'en 
détourner ,  mais  il  finit  par  com- 
prendre qu'il  n'y  a  point  à  combattre 
un  dessein  si  bien  arrêté  (pp.  15-17). 

Le  roi  ayant  convoqué  les  Çâkyas 
(la  tribu  à  laquelle  il  appartenait) 
pour  leur  annoncer  cette  triste  nou- 
velle, on  décide  de  s'opposer  par  la 
force  à  la  fuite  du  prince.  Toutes  les 
issues  du  palais  et  de  la  ville  sont  gar- 
dées ;  mais ,  une  nuit ,  quand  tous  les 
gardes ,  fatigués  par  de  longues  veilles, 
sont  endormis,  le  prince  ordonne  à 
son  cocher  Tchandaka  de  lui  seller  un 
cheval.  En  vain  ce  fidèle  serviteur  le 
supplie-t-il  de  ne  point  sacrifier  sa 
belle  jeunesse  pour  aller  mener  la  vie 
misérable  d'un  mendiant.  Le  prince 
monte  à  cheval  et  s'échappe  de  la  ville 
sans  que  personne  l'ait  aperçu  (p.  17 
seq.). 


Le  roi  envole  des  gens  à  la  pour- 


I.  Du  vivant  de  son  père ,  Joasaph  avait  consenti  à  gouverner  la  moitié  Ju  royaume  ,  et  il  en  avait 
converti  les  habiunts.  —  De  même ,  le  Bouddha  amène  son  père  et  les  sujets  de  celui-ci  i  embrasser  U 
nouvelle  religion  qu'il  prêche  (  Barthélémy  Saint-Hilaire  ,  p.  43  ). 


APPENDICE      A  Lin 

Si ,  j"(3rsuite  et  le  ramènent  dans  la  suite  de  son  fils  ;  mais  ceux-ci  ren- 
géc  ;  mais  voyant  que  sa  résolution  contrent  le  fidèle  Tchandaka,  qui  leur 
St  inébranlable ,  ils  se  résignent  à  sa  démontre  que  leur  démarche  est  inu- 
retraite(chap.  xxxvi).  tile,  et  ils  reviennent  sans  avoir  rien 

fait  (p.  20). 
Suit  le  récit  des  austérités  de  Joasaph  Avant  d'arriver  à  la  «  connaissance 

et  des  combats  qu'il  doit  soutenir  suprême  » ,  le  Bouddha  est  assailli, 
contre  le  démon  dans  le  désert.  Il  sort  dans  la  forêt  où  il  se  livre  à  d'ef- 
victorieux  de  cette  épreuve ,  comme  froyables  austérités ,  par  Mâra ,  dieu 
déjà,  du  vivant  de  son  père,  il  avait  de  l'amour,  du  péché  et  de  la  mort, 
triomphé  du  magicien  Theudas ,  qui  autrement  appelé  le  démon  Pâpiyân 
avait  cherché  à  le  séduire  par  les  (  «  le  très  vicieux  »  )  ,  qui  s'efforce 
attraits  de  la  volupté  (chap.  xxxvii.  vainement  de  le  séduire  en  envoyant 
Cf.  chap.  xxx).  vers  lui   ses    filles,   les   Apsaras.    Le 

démon  a  beau  tenter  un  dernier 
assaut  ;  son  armée  se  disperse ,  et  il 
s'écrie  :  Mon  empire  est  passé  (p.  64). 

Il  est  inutile  d'insister  sur  la  ressemblance  des  deux  récits  ou  plutôt  sur  l'iden- 
tité qu'ils  présentent  pour  le  fond.  Les  seules  modifications  un  peu  notables  sont 
celles  qu'a  rendues  nécessaires  la  transformation  d'une  légende  bouddhique  en 
une  légende  chrétienne.  Ainsi,  le  personnage  de  Barlaani  ,  qui  remplace  le 
hhikshou  du  récit  indien ,  a  pris  un  développement  considérable  :  cela  est  natu- 
rel, comme  le  fait  très  justement  observer  M.  Liebrecht.  Le  Bouddha  pouvait 
bien,  par  ses  seules  réflexions,  arriver  à  reconnaître  le  néant  de  la  religion 
dans  laquelle  il  était  né  et  la  nécessité  d'en  fonder  une  autre;  mais,  si  Joasaph 
pouvait  l'imiter  dans  la  première  partie,  toute  négative,  de  sa  formation 
religieuse,  il  lui  fallait,  pour  devenir  chrétien,  un  enseignement  extérieur.  De 
1;\  le  rôle  important  de  Barlaam. 

Dira-t-on  que  l'origine  bouddhique  de  la  légende  de  Barlaam  et  Joasaph  n'est 
pas  suffisamment  prouvée  par  ces  rapprochements,  et  que  la  légende  du 
Bouddha  a  fort  bien  pu  être  calquée  sur  l'histoire  de  Joasaph  ?  Un  ou  deux  faits 
suffisent  pour  réfuter  cette  objection.  Le  Lalitavistdra ,  d'où  sont  tirés  les  prin- 
cipaux passages  de  la  légende  bouddhique ,  était  rédigé  dès  avant  Van  76  de  notre 
ère  '.  De  plus,  le  souvenir  des  rencontres  attribuées  par  la  légende  au  Bouddha 
avec  le  malade ,  le  vieillard ,  etc. ,  a  été  consacré ,  dès  la  fin  du  quatrième 
siècle  avant  notre  ère,  par  Açoka,  roi  de  Magadha.  Ce  roi ,  dont  le  règne  com- 
mença vers  l'an  325  avant  Jésus-Christ,  fit  élever,  aux  endroits  où  la  tradition 
disait  que  ces  rencontres  avaient  eu  lieu,  des  stoùpas  et  des  vihdras  (monuments 
commémoratifs).  Ces  monuments  existaient  encore  au  commencement  du 
cinquième  siècle  de  notre  ère,  quand  le  voyageur  chinois  Fa-Hian  visita  l'Inde; 
un  autre  voyageur  chinois,  Hiouen-Thsang,  les  vit  également  deux  siècles  plus 
tard  2. 

1.  Suivant  les  Chinois,  la  première  traduction  du  Lalilavislàra  dans  leur  langue  a  ilé  faite  vers  l'an 
76   après  Jésus-Christ  (Foucaux,o/).  cf/.,  p.  XVI  ). 

î.  Barthélémy  Saint-Hilaire,  p.  15  ;  Max  Millier,  Chips  froi»  a  German  Worhhop,  t.  IV,  p.  t8o. 

CosauiN ,  Contts.  (* 


LÏV  APPENDICE      A 

Mais  il  y  a  plus  encore  :  le  nom  même  du  héros  de  la  légende  que'uoP"^^"  " 
dions  démontre  l'origine  bouddhique  de  cette  légende,  Le  nom  de  Joa^^^'  ** 
'Iwotaay,  en  effet,  est  identique  à  celui  de  Yoûasaf,  qui,  chez  les  Arabes,  design. ^^^ 
le  fondateur  du  bouddhisme,  le  Bouddha  i. 

Enfin,  —  s'il  fallait  un  argument  de  plus  à  une  démonstration  qui,  ce 
semble,  n'en  a  pas  besoin,  —  nous  pouvons  faire  remarquer  que  plusieurs  des 
paraboles  mises  dans  la  bouche  de  personnages  de  la  légende  chrétienne  por- 
tent des  traces  d'une  origine  bouddhique,  ou  tout  au  moins  se  retrouvent  dans 
des  écrits  bouddhiques  2. 

Il  nous  reste  à  rechercher  comment  la  légende  du  Bouddha  a  pu  arriver  dans 
l'Asie  occidentale,  où  a  dû  être  rédigé  le  texte  grec  de  Barlaam  cl  Josapbal.  Ici 
nous  ne  pouvons  faire  que  des  conjectures. 

Il  est  très  vraisemblable  que  l'original  indien  aura  suivi  à  peu  près  la  même 
route  que  le  Panichatanlra ,  cet  autre  livre  de  l'Inde  dont  nous  avons  raconté 
plus  haut  (pp.  xviii-xix)  les  pérégrinations  à  travers  l'Asie  et  l'Europe  î.  Tra- 
duit dans  la  langue  de  la  cour  des  Sassanides,  le  pehlvi,  il  sera  parvenu,  par  l'in- 
termédiaire d'une  version  ou  imitation  soit  syriaque,  soit  arabe,  entre  les  mains 
de  l'écrivain  grec  qui  aura  paraphrasé  cette  version  et  l'aura  munie  des  longues 
expositions  dogmatiques  et  polémiques  que  présente  aujourd'hui  l'ouvrage. 

1.  Voici,  sur  ce  nom  de  Yoûasaf,  ce  que  dit  feu  M.  Rcinand  dans  son  Mémoire  gc'ographiqut,  historique 
et  scientifique  sur  l'Inde  antérieurement  au  milieu  du  XI'  siècle  de  l'ère  chrétienne,  d'après  les  écri^wns  arahs  , 
persans  et  chinois  (  t.  XVIII  des  Mémoires  de  l'Académie  des  Inscriptions,  p.  90  )  ,  qui  a  été  lu  k  l'Académie 
des  Inscriptions,  le  28  mars  1845  :  «  Massoudi  (auteur  arabe)  rapporte  qu'un  des  cultes  les  plus  anciens 
de  l'Asie  était  celui  des  Sabéens.  Suivant  lui,  il  naquit  jadis  dans  l'Inde,  au  temps  où  la  Perse  était  sous 
les  lois,  soit  de  Tbamouras,  soit  de  Djemschid,  un  personnage  appelé  Youdasf,  qui  franchit  l'Indus  et 
pénétra  dans  le  Sedjestan  et  le  Zabulistan,  puis  dans  le  Kerman  et  le  Farès.  Youdasf  se  disait  envoyé  de 
Dieu,  et  chargé  de  servir  de  médiateur  entre  le  créateur  et  la  créature.  C'est  lui,  ajoute  Massoudi, 
qui  établit  la  religion  des  Sabéens  ;  or,  par  la  religion  des  Sabéens,  Massoudi  parait  entendre  le  boud- 
dhisme. En  effet,  il  dit  que  Youdasf  prêcha  le  renoncement  à  ce  monde  et  l'amour  des  mondes  supé- 
rieurs, vu  que  les  âmes  procèdent  des  mondes  supérieurs,  et  que  c'est  là  qu'elles  retournent  D'ailleurs... 
Vtatear  du  Ketab-al-Fihrist  (^naire  écrivain  arabe),  qui  emploie  la  forme  Yoûasaf,  dit  positivement 
qu'il  s'agit  du  Bouddha  considéré ,  soit  comme  le  représentant  de  la  divinité ,  soit  comme  son  apôtre.  Il 
est  évident  que  Koiiias/ et  yoiiaia/ sont  une  altérJtion  de  la  dénomination  sanscrite  bodhisativa  ,  qui , 
chez  les  Bouddhistes,  désigne  les  différents  Bouddha.  » 

Quelques  explications  sur  la  transformation  de  hodhisattva  en  Yoûasaf  ne  seront  pas  inutiles.  La  forme 
Boûdâsp,  Boûdàshp,  qui  se  trouve  chez  les  auteurs  arabes  et  persans  (A.  Webcr,  Indische  Streifen,  t.  III, 
p.  ;7,  note),  se  rapproche  déjà  davantage  de  Bodhisattva ,  dont  la  transcription  exacte  aurait  dQ  être 
Boûdsatf  {hodh  [i]  sattv  [a]).  Mais  comment ,  de  cette  forme,  est-on  arrivé  i  Yoûasaf?  Par  une  altéra- 
tion due  au  système  d'écriture  employé  par  les  Arabes  et  les  Persans.  Dans  l'écriture  arabe ,  le  même 
signe  ,  selon  qu'il  est  accompagné  ou  non  de  points  diversement  disposés ,  représente  diverses  lettres  , 
entre  autres  B  et  Y.  Dans  le  cas  présent,  les  points  étant  omis,  on  a  eu  la  forme  Yoûdsatf,  dont 
le»  auteurs  ne  présentent  pas  d'exemple ,  mais  que  suppose  le  mot  Yoûdsasp,  qui  a  été  trouvé 
(A.  Weber,  loc.  cit.);  puis  est  venu  Youdasf  et  enfin  Yoûasaf. 

M.  Théodore  Benfey  a  fait  remarquer  qu'un  autre  nom  qui  figure  dans  Barlaam  et  Josaphal  se  retrouve 
dans  les  légendes  bouddhiques.  Le  nom  du  magicien  Theudas,  qui  cherche  à  séduire  Joasaph,  est,  en 
effet,  philologiquement  identique  à  celui  de  Devadatta,  l'un  des  principaux  adversaires  du  Bouddha 
(Jhevdat=  Dev  [a\  datt  [a]). 

2.  Voir  M.  Benfey  {Pantschatantra,  I,  p.  80  seq.,  II,  p.  528,  et  I,  p.  407)  et  M.  Liebrecht,  op.  cil. 

3.  On  a  la  certitude  qu'outre  le  Punlschatantra ,  rapporté  par  lui  de  l'Inde,  Barzôi ,  médecin  de 
Chosroès  le  Grand,  traduisit  aussi  divers  ouvrages  indiens  (  Benfey,  Pantschalantra,  I,  p.  84).  Parmi  ces 
ouvrages  se  trouvait-il  la  légende  du  Bouddha?  Naturellement  il  est  impossible  de  l'affirmer;  mais  la 
chose  n'est  nullement  impossible,  le  bouddhisme  étant  encore  florissant  dans  l'Inde  à  l'époque  où  B.trzôi 
visita  ce  pays. 


APPENDICE     A  LV 

Si,  comme  M.  H.  Zotenberg  a  cherché  dernièrement  à  le  démontrer  par  d'in- 
génieux arguments  ',  le  texte  grec  est  l'œuvre  d'un  moine  grec  du  couvent  de 
Saint-Saba,  près  Jérusalem ,  et  a  été  écrit  avant  l'année  634,  c'eSt-à-dire  avant 
l'apparition  des  musulmans  dans  ces  contrées ,  l'hypothèse  d'une  version  arabe 
de  la  légende  du  Bouddha  semble  inadmissible,  et  il  faut  recourir  à  l'hypo- 
thèse d'une  version  syriaque,  déjà  peut-être  christianisée.  Mais  ici  s'élève  une 
grave  objection.  Le  nom  àajôasaph  correspond  exactement  au  mot  Yoûasaf  par 
lequel  le  Bouddha  est  désigné  dans  des  ouvrages  écrits  en  arabe ,  et  ce  mot  est 
nous  l'avons  vu,  le  dernier  terme  d'une  série  de  transformations  dans  lesquelles 
des  altérations  graphiques,  propres  au  système  d'écriture  arabe,  jçuent  un  rôle 
considérable.  Ces  erreurs  auraient-elles  pu  se  produire  également  en  syriaque  ? 
On  pourrait  admettre,  à  la  rigueur ,  que  la  lettre  I  ait  été  substituée  par  erreur 
à  la  lettre  B ,  qui  graphiquement  en  est  assez  voisine  :  on  aurait  eu  ainsi ,  en 
syriaque,  le  prototype  du  Jôasaph  grec;  mais,  nous  l'avouons,  supposer  qu'en 
partant  du  mot  sanscrit  Bodhisattva,  les  mêmes  transformations,  les  mêmes 
erreurs  graphiques  auraient  concouru ,  en  syriaque  comme  en  arabe ,  à  donner 
finalement  la  forme  Jôasaph,  c'est,  ce  nous  semble,  une  impossibilité. 

Nous  laissons  aux  orientalistes  à  résoudre  cette  difficulté.  Qyant  à  l'objet 
spécial  de  notre  travail ,  il  est  assez  peu  important  que  le  livre  de  Barlaam  et 
Josaphat  ait  été  composé  au  vue  siècle  plutôt  qu'au  viii^. 


Nous  permettra-t-on  d'efHeurer  ici  une  question  que  nous  avons  traitée 
ailleurs  ^  avec  plus  de  détails  ? 

En  1583,  l'autorité  du  rédacteur  prétendu  du  livre  qui  nous  occupe, 
saint  Jean  Damascène,  fit  entrer  dans  le  Martyrologe  Ronuiin  les  noms  des 
«  saints  Barlaam  et  Josaphat  ».  A  la  fin  de  la  liste  des  saints  dont  il  est  fait 
commémoration  le  27  novembre,  on  lit,  en  efîet ,  ce  qui  suit  :  «  Chez  les 
Indiens  limitroplies  de  la  Perse ,  les  saints  Barlaam  et  Josaphat ,  dont  les  actes 
extraordinaires  ont  été  écrits  par  saint  Jean  Damascène  3.  »  En  faut-il  conclure 
que,  comme  l'a  prétendu  un  indianiste,  M.  Rhys  Davids,  «  le  Bouddha,  sous 
le  nom  de  saint  Josaphat ,  est  actuellement  reconnu  officiellement ,  honoré  et 
révéré  dans  toute  la  catholicité  comme  un  saint  chrétien  ?»  Il  y  a  là,  aux  yeux 
de  tout  homme  impartial,  une  complète  inexactitude,  et  un  écrivain  anglais  bien 
connu,  M.  Ralston,  a  eu  la  loyauté  de  le  déclarer  publiquement,  dans  une  confé- 
rence faite  par  lui  à  la  London  Institution,  le  23  décembre  1880,  et,  l'année  sui- 
vante ,  dans  la  revue  de  VAcademy  (  22  janvier  1881  ).  Après  avoir  renvoyé  à  notre 
travail  de  la  Revue  des  Questions  historiques,  il  ajoute  :  «  M.  Emmanuel  Cosquin 
montre  clairement  que  le  Martyrologe  Romain,  q.ui  a  été  rédigé  en  1583  par 
ordre  de  Grégoire  XIII,  n'a  jamais  eu  le  poids  d'une  autorité  infaillible,  et  que 
l'existence  dans  ses  colonnes  d'un  nom  précédé  de  l'épithète  saint,  sanctns,  est 

1.  Notice  sur  le  livre  de  Barlaam  et  Joasaph  (Paris,  1886),  extraite  des  Notices  et  Extraits  lUs 
manuscrits  Je  la  Bibliothèque  Nationale,  t.  XXVIII.  —  Voir  aussi  le  Journal  Asiatique  (mai-juin  1885  ), 
et  le  compte  rendu  de  M.  Gaston  Paris  dans  la  Rn'ue  critique  (11"  du  7  juin  1886). 

2.  Dans  l'article  de  la  Revue  des  Questions  historiques,  indiqui  ci-dessus. 

j.  «  Apud  Indos  Persis  fiiiitimos,  sanctorum  Barlaam  et  Josiipînt  (commemoratio  ) ,  quorum  actus 
mirandos  smctus  Joannes  Damasccnus  conscripsit.  » 


LVI  APPENDICE      A 

une  chose  toute  différente  de  la  «  canonisation  ».  Benoît  XIV  affirme  expressé- 
ment, dans  son  livre  sur  la  Canonisation  des  saints ,  que  «  le  Saint-Siège  n'enseigne 
point  que  tout  ce  qui  a  été  inséré  dans  le  Martyrologe  Romain  est  vrai  d'une 
vérité  certaine  et  inébranlable  »,  et  il  ajoute  qu'autre  chose  est  la  «  sentence  de 
canonisation  » ,  autre  chose  1'  «  insertion  d'un  nom  dans  le  Martyrologe 
Romain  »  ;  à  l'appui  de  cette  doctrine,  il  mentionne  le  fait  que  plusieurs  erreurs 
ont  été  découvertes  et  corrigées  dans  cet  ouvrage.  » 

Et  maintenant,  que  faut-il  penser  de  cette  transformation  d'un  récit  boud- 
dhique en  une  légende  chrétienne?  Est-il  permis  d'en  tirer  la  conclusion 
que  le  bouddhisme  aurait  de  considérables  analogies  avec  le  christianisme? 
Ce  serait-là,  —  nous  l'avons  montré  ailleurs  ',  —  raisonner  d'une  façon  fort 
peu  scientifique.  Prenez,  par  exemple,  l'ascète  bouddhiste  et  le  moine  chrétien. 
Sans  doute,  dit  M.  Laboulaye  2,  la  ressemblance  extérieure  est  grande  entre  les 
ascètes  bouddhistes  et  les  premiers  moines  de  l'Egypte  ;  «  il  faut  reconnaître 
néanmoins  qu'elle  ne  dépasse  point  la  surface  ;  au  fond ,  il  n'y  a  rien  de  com- 
mun entre  l'ermite  qui  soupire  après  la  vie  éternelle  en  Jésus-Christ  et  le  boud- 
dhiste qui  n'a  d'autre  espoir  qu'un  vague  anéantissement.  »  Au  fond ,  — 
et  nous  terminerons  cette  digression  par  ces  paroles  de  M.  Barthélémy  Saint- 
Hilaire,  le  biographe  du  Bouddha  3,  —  «  le  bouddhisme  n'a  rien  de  commun 
avec  le  christianisme,  qui  est  autant  au-dessus  de  lui  que  les  sociétés  euro- 
péennes sont  au-dessus  des  sociétés  asiatiques.  » 

r.  Dans  notre  article  de  la  Revue  des  Questiom  historiques  ef  dans  le  Français  du  i"  septembre  1885. 

2.  Journal  des  Débals,  du  26  juillet  1859. 

3.  Trois  lettres  de  M.  Barthélémy  Saint-Hilaire,  adressées  à  M.  F  abbé  Deschamps,  vicaire  général  de  Châlons 
(Paris,  1880),  p.  2. 


APPENDICE   B" 


LE  CONTE  ÉGYPTIEN  DES  DEUX  FRÈRES  \ 


Tous  ceux  qui  se  sont  occupés  de  l'Egypte  antique  et  de  sa  littérature  ont  lu 
ce  vieux  conte  des  Deux  Frères^  dont  un  manuscrit  sur  papyrus  écrit  au 
xive  siècle  avant  notre  ère,  pour  un  prince  royal,  fils  de  Menephtah,  le 
Pharaon  de  l'Exode,  a  été  retrouvé  dans  un  tombeau,  comme  tant  de  docu- 
ments de  tout  genre  3. 

Traduit  d'abord,  en  1852,  par  M.  de  Rouge,  il  l'a  été  ensuite,  d'une  manière 
plus  complète,  par  divers  égyptologues,  et  notamment  par  M.  Maspero  4.  On 
peut  le  résumer  ainsi  : 

Il  y  avait  une  fois  deux  frères,  dont  l'aîné  s'appelait  Anoupou  et  le  plus 
jeune  Bitiou.  Anoupou  avait  une  maison  et  une  femme,  et  son  frère  demeu- 
rait avec  lui  ;  ce  dernier  était  un  très  bon  laboureur.  Un  jour  qu'ils  étaient  tous 
les  deux  ensemble  aux  champs,  Anoupou  envoya  son  jeune  frère  à'ia  maison 
pour  chercher  des  semences. 

Bitiou  part  donc,  et,  arrivé  à  la  maison,  il  y  trouve  la  femme  de  son  frère 
occupée  à  se  parer  et  qui  l'accueille  par  une  proposition  semblable  à  celle  que  la 
femme  de  Putiphar  fit  à  Joseph.  Bitiou  repousse  avec  indignation  cette  propo- 
sition et  retourne  aux  champs  rejoindre  son  frère. 

Cependant  la  femme  d'Anoupou  est  effrayée  des  paroles  qu'elle  a  dites,  et  elle 
s'avise  d'une  ruse.  Qiiand  son  mari  rentre  à  la  maison  ,  il  la  trouve  étendue  par 
terre ,  tout  en  désordre ,  et  elle  lui  dit  que  son  jeune  frère  a  voulu  lui  faire  vio- 
lence. Anoupou,  furieux,  veut  tuer  Bitiou,  mais  celui-ci  s'enfuit;  il  est  au 
moment  d'être  atteint ,  quand  le  dieu  Râ  (  le  soleil  ) ,  à  sa  prière ,  jette  entre 
eux  deux  une  grande  eau  remplie  de  crocodiles.  D'une  rive  à  l'autre  les  deux 

1.  Cet  .ippendicc  se  rapporte  à  la  p.  XXXIII. 

2.  Publié  d'abord  en  octobre  1S77  ,  dans  l.i  Revue  des  Questions  historiques  ,  notre  travail  a  ité  longue- 
ment cité  par  M.  Maspero,  dans  ses  Contes  populaires  de  l'Egypte  ancienne (^Paris,  1882). 

3.  Le  manuscrit,  dit  M.  Maspero  (^op.  cit.,  p.  4),  a  été  écrit  par  le  scribe  Ennin ,  qui  vécut 
sous  Ramscs  II,  sous  Mincplitah  et  sous  Scti  II.  Il  porte,  en  deux  places,  le  nom  de  son  propriétaire 
antique,  le  prince  Seti  Minephtah,  qui  régna  plus  tard  sous  le  nom  de  Setill. 

4.  Rei-ue  des  cours  tillt'raircs,  t.  VU,  p.  780  seq.  (1871).  —  Contes  populaires  de'FEgypl*  ancienne 
(pp.  S -28). 


LVIII  APPENDICE      B 

frères  se  parlent  :  Bitiou  se  justifie.  Il  prévient  ensuite  Anoupou  qu'il  va  se 
retirer  dans  le  Val  de  l'Acacia;  il  déposera  son  cœur  sur  la  fleur  de  cet 
arbre,  auquel  sa  vie  sera  désormais  indissolublement  attachée.  Si  l'on  coupe 
l'acacia ,  la  vie  de  Bitiou  sera  tranchée  en  même  temps  ;  alors  son  frère  devra 
chercher  son  cœur,  et,  quand  il  l'aura  trouvé,  le  mettre  dans  un  vase  plein 
d'eau  fraîche,  et  Bitiou  ressuscitera.  Ce  qui  devra  montrer  à  Anoupou  qu'il  est 
arrivé  malheur  à  son  frère ,  c'est  s'il  voit  tout  à  coup  la  bière  bouillonner  dans 
sa  cruche. 

Anoupou ,  désespéré ,  retourne  dans  sa  maison  et  tue  la  femme  impudique 
qui  l'a  séparé  de  son  frère.  Pendant  ce  temps ,  Bitiou  se  rend  au  Val  de  l'Aca- 
cia et  dépose,  comme  il  l'avait  dit,  son  cœur  sur  la  fleur  de  l'acacia,  auprès 
duquel  il  fixe  sa  demeure.  Les  dieux  ne  veulent  pas  le  laisser  seul  ainsi.  Ils  lui 
façonnent  une  femme,  la  plus  belle  de  la  terre  entière  ;  Bitiou  en  devient  folle- 
ment amoureux,  et  lui  révèle  le  secret  de  son  existence  liée  à  celle  de  l'acacia. 

Cependant  le  fleuve  (le  Nil)  s'éprend  de  la  femme  de  Bitiou  ,  de  la  créature 
formée  par  le  dieu  Khnoum.  Un  jour  qu'elle  est  à  se  promener  sous  l'acacia , 
son  mari  étant  à  la  chasse,  elle  aperçoit  le  fleuve  qui  monte  derrière  elle.  Elle 
s'enfuit  et  rentre  dans  la  maison.  Le  fleuve  dit  à  l'acacia  qu'il  veut  s'emparer 
d'elle  ;  mais  l'acacia  lui  livre  seulement  une  boucle  de  cheveux  de  la  belle.  Le 
fleuve  emporte  cette  boucle  en  Egypte  et  la  dépose  dans  l'endroit  où  se  tenaient 
les  blanchisseurs  du  Pharaon.  L'odeur  de  la  boucle  commence  à  se  répandre 
dans  les  vêtements  du  Pharaon,  et  l'on  ne  sait  comment  expliquer  la  chose. 
Enfin  le  chef  des  blanchisseurs  aperçoit  la  boucle  de  cheveux  qui  flotte  sur 
l'eau.  Il  envoie  quel  qu'un  la  retirer,  et,  trouvant  qu'elle  sent  merveilleusement 
bon,  il  la  porte  au  Pharaon.  On  fait  aussitôt  venir  les  magiciens  du  Pharaon. 
Ceux-ci  lui  disent  que  la  boucle  appartient  à  une  fille  des  dieux  :  sur  leur  con- 
seil, il  envoie  un  grand  nombre  d'émissaires  dans  toutes  les  directions  pour 
chercher  cette  femme,  et  notamment  vers  le  Val  de  l'Acacia.  Bitiou  les  tue 
tous,  à  l'exception  d'un  seul,  qu'il  laisse  en  vie  pour  rapporter  la  nouvelle.  Alors 
le  Pharaon  envoie  toute  une  armée  qui  lui  ramène  la  fille  des  dieux.  Il  élève 
celle-ci  au  rang  de  «  Grande  Favorite  » ,  et  elle  lui  révèle  le  secret  de  la  vie  de 
son  mari.  On  coupe  la  fleur  sur  laquelle  était  le  cœur  de  Bitiou ,  et  Bitiou 
meurt. 

Le  lendemain,  comme  Anoupou,  le  frère  aîné  de  Bitiou,  rentrait  dans  sa 
maison ,  on  lui  apporte  une  cruche  de  bière,  qui  se  met  à  écumer  :  on  lui 
en  apporte  une  de  vin ,  qui  se  trouble  aussitôt.  Il  part  pour  le  Val  de  l'Acacia 
et  trouve  son  frère  étendu  mort.  Il  se  met  immédiatement  en  quête,  et,  pen- 
dant trois  ans,  cherche  inutilement  le  cœur  de  Bitiou.  Enfin,  au  commen- 
cement de  la  quatrième  année,  l'âme  de  Bitiou  éprouve  le  désir  de  revenir  en 
Egypte.  Anoupou  découvre  le  cœur  de  son  frère  sous  l'acacia.  Il  le  met  dans 
un  vase  rempli  d'eau  fraîche,  et,  au  bout  de  quelques  heures,  Bitiou  ressuscite. 

Les  deux  frères  se  mettent  en  route  pour  punir  l'infidèle.  Bitiou  prend 
la  forme  d'un  taureau  sacré  et  se  fait  conduire  par  Anoupou  à  la  cour  du 
Pharaon,  qui  est  rempli  de  joie  en  le  voyant  et  fait  célébrer  de  grandes  fêtes. 
Un  jour,  le  taureau  se  trouve  auprès  de  la  favorite  et  lui  dit  :  «  Vois,  je  suis 
encore  vivant;  je  suis  Bitiou.  Tu  as  su  faire  abattre  par  le  Pharaon  l'acacia  sous 
lequel  était  ma  demeure ,  afin  que  je  ne  pusse  plus  vivre ,  et  vois ,  je  vis  pour- 


APPENDICE      B  LIX 

tant;  je  suis  taureau.  »  La  favorite  est  très  effrayée,  mais  elle  se  remet  bientôt 
et  elle  demande  au  Pharaon,  comme  une  faveur,  de  lui  donner  à  manger  le  foie 
du  taureau.  Le  Pharaon  y  consent,  non  sans  chagrin,  et  l'on  met  à  mort 
l'animal,  après  avoir  célébré  en  son  honneur  une  grande  fête  d'offrande  ;  mais, 
au  moment  où  on  lui  coupe  la  gorge,  il  secoue  son  cou  et  lance  par  terre  deux 
gouttes  de  sang  qui  vont  tomber,  l'une  d'un  côté  de  la  grande  porte  du 
Pharaon,  l'autre  de  l'autre  côté,  et  il  s'élève  là  deux  grands  et  magnifiques 
perséas. 

Le  Pharaon  sort  avec  la  favorite  pour  contempler  le  nouveau  prodige,  et  l'un 
des  arbres,  prenant  la  parole,  révèle  à  la  favorite  qu'il  est  Bitiou,  encore  une 
fois  transformé.  Elle  demande  alors  au  Pharaon  qu'on  abatte  les  perséas  et 
qu'on  en  fasse  de  bonnes  planches.  Le  Pharaon  y  consent,  et  elle  sort  pour 
assister  à  l'exécution  de  ses  ordres.  Or,  pendant  qu'on  coupait  les  arbres.  «  un 
copeau,  ayant  sauté,  entra  dans  la  bouche  de  la  favorite.  Elle  l'avala  et 
conçut...  Beaucoup  de  jours  après,  elle  mit  au  monde  un  enfant  mâle.  » 

Devenu  grand ,  l'enfant ,  qui  n'est  autre  que  Bitiou  revenu  à  une  nouvelle 
existence,  succède  au  Pharaon  sur  le  trône  d'Egypte,  et  son  premier  soin  est  de 
châtier  la  femme  dont  il  a  eu  tant  à  se  plaindre  dans  sa  première  vie. 

Tel  est  le  «  roman  d(is  Deux  Frères  ».  Ce  curieux  conte  a  été  étudié  au  point 
vue  de  la  mythologie;  M.  François  Lenormant  lui  a  consacré  un  chapitre  de 
sonlivrQ  Les  Premières  Civilisations  (t.  I,  p.  397  seq.).  Il  y  voit  «  la  transformation 
en  un  conte  populaire  du  mythe,  fondamental  dans  les  religions  de  l'Asie  occi- 
dentale ,  du  jeune  dieu  solaire  mourant  et  revenant  tour  à  tour  à  la  vie,  mythe 
dont  nous  avons  la  version  syro-phénicienne  dans  la  fable  d'Adonis,  la  version 
phrygienne  dans  celle  d'Atys,  et  enfin  la  version  hellénisée,  à  une  époque 
encore  impossible  à  déterminer,  dans  la  légende  de  Zagreus.  »  Ce  serait 
«  un  exemple  de  plus  de  cet  influx  des  traditions  asiatiques  en  Egypte,  à  l'époque 
de  la  dix-huitième  et  de  la  dix-neuvième  dynastie ,  non  plus  de  leur  introduc- 
tion dans  la  religion  à  l'état  de  mythe  sacré,  mais,  ce  qui  est  nouveau,  de  leur 
importation  sous  la  forme  de  conte  populaire.  »  Mais  nous  n'avons  pas  l'inten- 
tion de  suivre  M.  Lenormant  sur  ce  terrain  ;  c'est  à  un  tout  autre  point  de  vue 
que  nous  voudrions  examiner  le  roman  des  Deux  Frères. 

* 
*  * 

Nous  avons  affaire  ici ,  comme  M.  Lenormant  le  dit  fort  bien ,  à  un  véritable 
conte  populaire.  Or,  si  Ton  rapproche  des  contes  populaires  actuels  d'Europe  et 
d'Asie  les  divers  éléments  qui  composent  le  récit  égyptien,  on  constatera,  non 
sans  surprise ,  que  le  roman  des  Deux  Frères  présente  avec  plusieurs  de  ces 
contes  des  ressemblances  frappantes  et  beaucoup  trop  précises  pour  provenir  du 
hasard. 

Qu'on  en  juge. 

Prenons  d'abord  le  passage  final  où  sont  racontées  les  diverses  transforma- 
tions de  Bitiou ,  et  rapprochons-le  d'un  conte  populaire  allemand  recueilli  dans 
la  Hesse  (Wolf,  p.  394).  Dans  ce  conte,  un  berger,  devemi  général  des 
armées   d'un  roi,  se  laisse  dérober  par  une  rusée  princesse,  fille  d'un  roi 


LX  APPENDICE      B 

ennemi ,  une  épée  qui  le  rendait  invincible.  Il  est  vaincu ,  tué ,  et  son  corps , 
haché  en  morceaux ,  est  envoyé  dans  une  boîte  au  roi  son  maître.  Des  enchan- 
teurs lui  rendent  la  vie  et  lui  donnent  le  pouvoir  de  se  transformer  en  ce  qu'il 
voudra.  Il  se  change  en  un  beau  cheval  et  se  fait  vendre  au  roi  ennemi.  Quand 
la  princesse  voit  le  cheval,  elle  dit  qu'il  faut  lui  couper  la  tête.  La  cuisinière,  qui 
a  entendu,  va  caresser  le  cheval  en  le  plaignant  du  sort  qui  l'attend.  Le  cheval 
lui  dit  :  «  Qiaand  on  me  coupera  la  tête ,  il  sautera  trois  gouttes  de  mon  sang 
sur  ton  tablier  :  enterre-les  pour  l'amour  de  moi  à  telle  place.  «  La  cuisinière 
fait  ce  que  le  cheval  a  demandé ,  et,  le  lendemain,  à  la  place  où  les  gouttes  de 
sang  ont  été  enterrées,  il  s'élève  un  superbe  cerisier.  La  princesse  prie  son  père 
de  faire  abattre  le  cerisier,  La  cuisinière  va  plaindre  l'arbre ,  qui  lui  dit  : 
«  Qjiand  on  m'abattra,  ramasse  pour  l'amour  de  moi  trois  copeaux  et  jette-les 
dans  l'étang  de  la  princesse.  »  Le  lendemain  matin ,  trois  canards  d'or  nagent 
dans  l'étang.  La  princesse  prend  son  arc  et  ses  flèches  et  tue  deux  des  canards  ; 
elle  se  contente  de  s'emparer  du  troisième,  qu'elle  enferme  dans  sa  chambre.  La 
nuit  venue ,  le  canard  reprend  l'épée  magique  et  s'envole. 

On  le  voit ,  la  ressemblance  est  surprenante.  Dans  les  deux  récits ,  allemand 
et  égyptien,  le  héros,  qui  est  mort,  puis  ressuscité,  prend  la  forme  d'un  bel  ani- 
mal, taureau  ou  cheval,  et  se  fait  conduire  à  la  cour  d'un  roi  où  se  trouve  une 
femme  qui  a  été  la  cause  de  sa  mort.  Dans  les  deux  récits,  cette  femme  obtient 
du  roi  que  l'on  tue  l'animal,  et,  au  moment  où  on  l'égorgé,  il  saute  des 
gouttes  de  sang  qui  donnent  naissance  à  un  arbre.  Enfm,  en  Allemagne  comme 
dans  l'antique  Egypte,  la  vie  du  héros  se  réfugie  dans  des  copeaux  de  l'arbre 
que  la  princesse  a  fait  abattre. 

Un  conte  hongrois,  recueilli  par  le  comte  J.  Mailath,  a  une  grande  analogie 
avec  le  conte  allemand  ».  Le  héros,  Laczi,  a  été  tué  et  coupé  en  raille  mor- 
ceaux par  un  dragon.  Le  roi  des  serpents,  à  la  fille  duquel  il  a  rendu  service,  le 
ressuscite  au  moyen  de  certaines  plantes.  Laczi  se  change  en  cheval  et  va  dans 
la  cour  du  dragon.  La  femme  du  dragon ,  bien  qu'elle  ne  reconnaisse  pas  Laczi 
sous  sa  nouvelle  forme ,  se  doute  qu'il  y  a  là  quelque  enchantement ,  et  elle  dit 
au  dragon  qu'elle  mourra  si  elle  ne  mange  le  foie  du  cheval  (on  se  rappelle  le 
«  foie  du  taureau  »  dans  le  conte  égyptien).  On  prend  le  cheval  pour  le  tuer. 
La  sœur  de  Laczi ,  prisonnière  du  dragon ,  vient  à  passer  et  plaint  le  sort 
du  cheval.  Celui-ci  lui  dit  tout  bas  de  prendre  la  terre  sur  laquelle  tomberont 
les  deux  premières  gouttes  de  son  sang  et  de  la  jeter  dans  le  jardin  du  dragon. 
A  cette  place,  il  pousse  un  arbre  à  pommes  d'or.  La  femme  du  dragon  dit  alors 
qu'elle  mourra  si  on  ne  lui  fait  cuire  son  repas  avec  le  bois  de  l'arbre.  La  sœur 
de  Laczy  ayant  encore  exprimé  sa  compassion  pour  l'arbre ,  celui-ci  lui  dit  de 
prendre  les  deux  premiers  copeaux  qui  tomberont  et  de  les  jeter  dans  l'étang  du 
dragon.  Le  lendemain ,  un  beau  poisson  d'or  nage  dans  l'étang.  La  femme  du 
dragon  veut  avoir  le  poisson.  Le  dragon  se  jette  à  l'eau  pour  le  prendre  ;  mais, 
comme  il  a  ôté  une  certaine  chemise  qui  le  rendait  invulnérable,  le  poisson 
saute  sur  le  rivage,  redevient  Laczi ,  qui  revêt  la  chemise ,  s'empare  d'une  épée 
enchantée  que  le  dragon  avait  déposée  sur  le  bord  de  l'étang,  et  tue  le  dragon. 

I.  Cite  d'après  O.  L.  B.  Wolff,  Die  schansltn  Marchm  uni  SagenalUr  Zciten  utij  Valktr  (Leipzig, 
l8$o),  t.  I,  p.  229  seq. 


APPENDICEB  LXI 

Une  légende  héroïque  de  la  Russie  '  se  rapproche  encore  davantage ,  sur  un 
point,  du  conte  égyptien  :  la  femme  qui  cherche  à  faire  périr  le  héros  est,  en 
effet,  là  comme  en  Egypte,  sa  propre  femme.  Dans  cette  légende,  Ivan,  fils 
de  Germain  le  sacristain ,  trouve  dans  un  buisson  une  épée  magique ,  dont  il 
s'empare ,  puis  il  va  combattre  les  Turcs.  Pour  prix  de  ses  exploits,  il  obtient  la 
main  de  Cléopâtre,  fille  du  roi.  Son  beau-père  meurt,  le  voilà  roi  à  son  tour  ; 
mais  sa  femme  le  trahit ,  livre  son  épée  aux  Turcs ,  et ,  quand  Ivan  désarmé  a 
péri  dans  la  bataille,  elle  épouse  le  sultan.  Cependant,  Germain  le  sacristain, 
averti  par  un  flot  de  sang  qui  jaillit  tout  à  coup  au  milieu  de  l'écurie,  part  et 
retrouve  le  cadavre  de  son  fils.  Grâce  au  conseil  d'un  cheval ,  il  se  procure  de 
l'eau  de  la  vie  et  ressuscite  Ivan".  Celui-ci  se  met  aussitôt  en  route  et  rencontre 
un  paysan.  «  Je  vais,  »  lui  dit-il,  «  me  changer  pour  toi  en  un  cheval  merveil- 
leux à  la  crinière  d'or;  tu  le  conduiras  devant  le  palais  du  sultan.  »  Quand 
le  sultan  voit  le  cheval,  il  l'achète,  le  met  dans  son  écurie  et  ne  cesse  d'aller  le 
visiter.  «  Pourquoi,  seigneur,  »  lui  dit  Cléopâtre,  «  es-tu  toujours  aux  écuries? 
—  J'ai  acheté  un  cheval  qui  a  une  crinière  d'or.  —  Ce  n'est  pas  un  cheval,  c'est 
Ivan ,  le  fils  du  sacristain  :  commande  qu'on  le  tue.  »  Du  sang  du  cheval  naît 
un  bœuf  au  pelage  d'or  ;  Cléopâtre  le  fait  tuer.  De  la  tête  du  bœuf  naît 
un  pommier  aux  pommes  d'or;  Cléopâtre  le  fait  abattre.  Le  premier  copeau  se 
métamorphose  en  un  canard  magnifique.  Le  sultan  ordonne  qu'on  lui  donne  la 
chasse,  et  se  jette  lui-même  à  l'eau  pour  l'attraper.  Le  canard  s'échappe  vers 
l'autre  rive,  reprend  sa  figure  d'Ivan,  mais  avec  des  habits  de  sultan,  jette  sur  un 
bûcher  Cléopâtre  et  son  amant,  puis  règne  à  leur  place  ^. 

Nous  pouvons  encore  rapprocher  du  conte  égyptien  un  autre  groupe  de 
contes  actuels,  voisin  de  celui  que  nous  venons  d'examiner. 

Dans  un  conte  grec  moderne,  recueilli  dans  l'Asie  Mineure,  à  Aïvali,  l'an- 
cienne Cydonia  (Hahn ,  n"  49),  une  jeune  fille,  fiancée  d'un  prince,  est 
changée  en  un  poisson  d'or  par  une  négresse  qui  prend  sa  place  auprès  du 
prince.  Voyant  que  celui-ci  a  beaucoup  de  plaisir  à  regarder  le  poisson  d'or,  la 
négresse  fait  la  malade  et  dit  que  pour  qu'elle  soit  guérie ,  il  faut  qu'on  tue  le 
poisson  et  qu'on  lui  en  fasse  du  bouillon.  Quand  on  tue  le  poisson  d'or,  trois 
gouttes  de  sang  tombent  par  terre,  et  aussitôt  à  cette  place  il  pousse  un  grand 
cyprès.  Alors  la  négresse  feint  une  nouvelle  maladie  et  demande  qu'on  brûle  le 
cyprès  et  qu'on  lui  en  donne  de  la  cendre,  mais  qu'on  ne  laisse  personne 
prendre  du  feu.  Pendant  qu'on  est  en  train  de  brûler  l'arbre,  il  s'approche  une 
vieille  femme  ;  on  la  repousse ,  mais  un  copeau  du  cyprès  s'est  attaché  au  bord 
de  sa  robe.  Le  lendemain  matin ,  la  vieille  sort  sans  avoir  mis  son  ménage  en 
ordre.  Quand  elle  rentre,  elle  voit  avec  étonnement  que  tout  est  range.  La 
même  chose  s'étant  renouvelée  plusieurs  fois ,  la  vieille  se  cache  et  surprend  la 
jeune  fille.  Elle  l'adopte,  et  plus  tard  la  jeune  fille  se  fait  reconnaître  du  prince  3. 

Encore  ici,  même  thème  :  l'animal  qu'on  fait  tuer,  les  gouttes  de  sang, 
l'arbre,  le  copeau. 

1.  Rarabaud,  la  Russie  épique ,  pp.  377-380. 

2.  Comparer  un  conte  russe  de  la  collection  Erlcnwein  (Gubcrnatis ,  Florileglo,  p.  jio). 

3.  Comparer  un  autre  conte  grec  moderne  (baron  d'Hstournellcs  de  Constans,  la  Fie  de  province  en 
Grèce,  Paris,  1878,  p,  260  seq.),  et  un  conte  hongrois  (  Erdclyi,  n"  i  j  ). 


LXIl  APPENDICE      B 

Au  siècle  dernier,  en  France,  au  xviie  siècle,  en  Italie,  on  recueillait  des 
contes  du  même  genre.  Dans  le  conte  français  ',  une  jeune  reine  est  tuée  par 
ordre  de  la  vieille  reine,  sa  belle-mère,  et  son  corps  jeté  dans  le  fossé  du 
château.  Une  autre  femme  est  mise  à  sa  place.  Un  jour  que  le  roi  est  à  sa 
fenêtre,  il  aperçoit  dans  l'eau  un  merveilleux  poisson  incarnat,  blanc  et  noir.  Il 
ne  peut  se  lasser  de  le  contempler,  mais  la  vieille  obtient  que  le  poisson  soit 
tué  et  servi  à  la  fausse  reine,  alors  enceinte,  qui,  dit-elle,  en  a  envie.  Tout  à  coup 
on  voit  devant  la  fenêtre  du  château  un  arbre  aux  trois  mêmes  couleurs. 
La  vieille  le  fait  brûler,  mais  de  ses  cendres  s'élève  un  splendide  château,  tou- 
jours incarnat,  blanc  et  noir,  dont  le  roi  seul  peut  ouvrir  la  porte,  et  il 
y  trouve  sa  femme  vivante.  — Dans  le  conte  italien  {Petitanurone,  n°  49), 
comme  dans  le  conte  grec  moderne,  c'est  une  négresse  qui  se  substitue  à  la 
vraie  fiancée  d'un  roi.  Celle-ci  est  changée  en  colombe ,  et  elle  vient  plusieurs 
fois  sous  cette  forme  parler  au  cuisinier  du  château  et  lui  demander  ce  qui  se 
passe.  La  négresse  ordonne  au  cuisinier  de  prendre  la  colombe  et  de  la  faire 
rôtir.  Le  cuisinier  obéit,  et,  à  l'endroit  du  jardin  où  il  a  jeté  les  plumes  de  la 
colombe,  il  s'élève  bientôt  un  magnifique  citronnier  avec  trois  beaux  citrons. 
Quand  le  roi  ouvre  un  de  ces  citrons,  il  en  sort  sa  vraie  fiancée  2. 

Nous  trouvons  dans  l'Inde  un  conte  populaire  analogue ,  qui  a  été  recueilli 
dans  le  Deccan  (miss  Frère,  no  6)  :  Sur)'a-Bay,  qu'un  roi  a  prise  pour  femme,  est 
jetée  dans  un  étang  par  la  «  première  reine  »  jalouse.  Alors ,  dans  cet  étang , 
paraît  une  belle  fleur  d'or  qui  incline  gentiment  sa  tête  vers  le  roi  quand  celui- 
ci  s'approche  pour  la  voir.  Et  tous  les  jours  le  roi  va  s'asseoir  auprès  de  l'étang 
et  contempler  la  fleur  d'or.  La  première  reine,  en  étant  instruite,  ordonne 
d'arracher  la  fleur  et  de  la  brûler.  Mais ,  là  où  on  a  jeté  les  cendres ,  il  pousse 
un  grand  manguier  dont  le  fruit  est  si  beau,  que  personne  n'ose  le  cueillir 
et  qu'on  le  réserve  pour  le  roi.  Un  jour,  la  mère  de  Surya-Bay,  pauvre  laitière, 
vient  en  passant  se  reposer  sous  le  manguier.  Pendant  qu'elle  dort ,  le  fruit 
tombe  dans  un  de  ses  pots  à  lait.  Elle  l'emporte  dans  sa  maison  et  le  cache. 
Mais,  quand  on  veut  le  prendre,  il  se  trouve  à  la  place  une  belle  petite  dame, 
pas  plus  grande  qu'une  mangue ,  qui  grandit  tous  les  jours  et  finit  par  avoir  la 
taille  d'une  femme,  etc.  3.  (Comparer  un  autre  conte  indien,  recueilli  dans  le 
Bengale  par  miss  Stokes ,  n»  2 1 .  ) 

Un  conte  annamite  (A.  Landes,  n»  22)  se  rapproche  encore  davantage  des 
contes  européens  de  ce  groupe  :  Une  jeune  fille,  nommée  Cam,  est  tuée  par 
suite  d'une  machination  de  la  fille  de  sa  marâtre,  nommée  Tarn,  et  cette  der- 
nière prend  sa  place  auprès  d'un  prince.  Mais  Cam  revient  à  la  vie  sous  la 
forme  d'un  oiseau.  Aussitôt  Tam  dit  qu'elle  veut  manger  l'oiseau.  On  le  tue;  à 
la  place  où  les  plumes  ont  été  jetées  pousse  un  bambou.  Le  bambou  est  coupé  : 
de  son  écorce  naît  un  arbre  Ihi  avec  un  beau  fruit.  Vient  à  passer  une  vieille 

1 .  Nouveaux  Coula  de  fui  (1718).  Voir  le  conte  Incarnai,  Blanc  el  Noir  {Cabinel  des  Fées,  t.  XXXI , 
p.  233  seq.). 

2.  Comparer  un  conte  norvégien  (Asbjœrnsen,  Taies  from  ihe  Fjeld,  p.  156). 

}.  Dans  un  conte  lithuanien  (  Chodzko,  p  368),  le  héros,  i  qui  un  roi  a  promis  sa  fille  et  la  moitié 
de  son  royaume,  est  tué  traîtreusement  p.ir  ordre  d'un  des  courtisans.  De  son  sang ,  qui  a  jailli  sous  les 
fenêtres  de  la  princesse,  il  nait  un  pommier,  dont  bientôt  les  branches  touchent  ces  fenêtres.  Quand  la 
princesse  veut  prendre  une  des  pommes,  celle-ci  se  détache  de  l'arbre,  et  le  jeune  homme  reparait  plein 
d«  vie. 


APPENDICE      B  LXIII 

mendiante  :  «  O  thi,  »  dit-elle,  «  tombe  dans  la  besace  de  la  vieille.  »  Le 
fruit  obéit,  et  la  vieille  le  rapporte  chez  elle.  Pendant  qu'elle  est  absente,  Cam 
sort  du  fruit  et  fait  le  ménage  «.  La  vieille,  un  jour,  se  cache  et  la  surprend.  Elle 
l'interroge  et ,  ayant  appris  son  histoire ,  elle  fait  venir  le  prince ,  qui  reconnaît 
sa  femme. 

Nous  citerons  enfin  un  conte  des  «  Saxons»  de  Transylvanie  (Haltrich,  n»  i), 
qui  se  retrouve  presque  identiquement  chez  les  Roumains  du  même  pays 
(Ausland,  1858,  p.  118),  chez  les  Tziganes  de  la  Bukovine  (Miklosisch, 
p.  277),  en  Hongrie  (Gaal-Stier,  n"  7),  et  aussi  chez  les  Valaques  (Schott, 
no  8)  et  chez  les  Serbes  (Archiv  fiir  slavische  Philologie,  II,  p.  627)  :  Deux 
enfants  aux  cheveux  d'or,  fils  d'une  reine,  sont,  aussitôt  après  leur  naissance, 
enterrés  dans  un  fumier  par  une  servante  qui,  par  ses  calomnies,  parvient  à 
perdre  la  reine  et  à  se  faire  épouser  par  le  roi.  A  l'endroit  où  les  enfants  ont 
été  enterrés ,  il  pousse  deux  beaux  sapins  d'or.  La  nouvelle  reine  feint  d'être 
malade  et  dit  qu'elle  ne  guérira  que  si  elle  couche  sur  des  planches  faites  avec 
les  sapins  d'or.  On  coupe  les  sapins ,  et,  avec  les  deux  planches  qu'on  en  tire , 
on  fait  un  lit  pour  le  roi  et  la  reine.  Pendant  la  nuit,  l'une  des  deux  planches 
dit  à  l'autre  :  «  Frère ,  comme  c'est  lourd  !  c'est  la  méchante  marâtre  qui 
couche  sur  moi.  »  L'autre  répond  :  «  Frère,  comme  c'est  léger!  c'est  notre 
bon  père  qui  couche  sur  moi.  »  La  reine  a  tout  entendu ,  et  elle  obtient  qu'on* 
brûlera  les  planches.  Tandis  qu'on  y  est  occupé ,  deux  étincelles  sautent  dans 
de  l'orge,  qu'on  donne  ensuite  à  une  brebis,  et  la  brebis  met  bas  deux  agneaux 
à  laine  d'or.  La  reine  demande  à  manger,  pour  se  guérir,  les  cœurs  des  deux 
agneaux.  On  tue  les  agneaux  ;  mais ,  pendant  qu'on  lave  les  entrailles  dans  la 
rivière,  deux  morceaux  s'en  vont  au  fil  de  l'eau  et  sont  portés  sur  le  bord,  et  les 
deux  enfants  reparaissent  sous  leur  forme  naturelle. 

Dans  un  conte  indien  du  Bengale  (  miss  Stokes,  n"  2  )  se  trouve  un  passage 
qui  rappelle  ce  conte  :  Deux  enfants,  frère  et  sœur,  ont  été  tués  par  ordre  de 
la  reine  leur  marâtre.  A  l'endroit  où  l'on  a  jeté  leurs  foies  dans  le  jardin,  pousse 
un  arbre  avec  deux  belles  grandes  fleurs,  auxquelles  succèdent  deux  beaux 
fruits.  La  reine  veut  cueillir  ces  fruits ,  mais  ils  se  retirent  devant  sa  main  de 
plus  en  plus  haut.  Elle  fait  couper  l'arbre  ;  mais  il  repousse,  et  la  même  chose 
se  reproduit  plusieurs  jours  de  suite.  Le  roi,  en  ayant  été  averti,  va  voir  l'arbre, 
et  les  deux  fruits  tombent  d'eux-mêmes  dans  sa  main.  Il  les  emporte  dans  sa 
chambre  et  les  met  sur  une  table  auprès  de  son  lit.  Pendant  la  nuit ,  une  petite 
voix  sort  de  dedans  l'un  des  fruits  :  «  Frère  !  »  Et  une  autre  petite  voix  répond  : 
«  Sœur!  parle  plus  bas.  Demain  le  roi  ouvrira  les  fruits,  et  si  la  reine  nous 
trouve,  elle  nous  tuera.  Dieu  nous  a  fait  revivre  trois  fois,  mais  si  nous  mou- 
rons une  quatrième  fois,  il  ne  nous  rendra  plus  la  vie.  »  Le  roi,  qui  a  entendu, 
ouvre  les  fruits  avec  précaution ,  retrouve  ses  enfants  et  fait  périr  la  marâtre. 

Pour  terminer  cette  partie  de  notre  étude,  nous  signalerons  un  conte  russe 
de  ce  même  groupe  (Gubernatis,  Zoological  Mylbology,  I,  p.  412).  Là,  les  deux 
jumeaux  ,  après  avoir  passé  à  peu  près  par  les  transformations  que  nous  avons 
vues  dans  le  conte  transylvain,  sont  tués,  sous  leur  forme  d'agneaux,  et  leurs 
entrailles  sont  jetées  sur  la  route.  Leur  mère,  la  reine  répudiée,  ramasse  ces 

I.  Comparer  le  conte  grec  moderne  cité  plus  haut,  p.  lxi. 


LXIV  APPENDICE      B 

entrailles  sans  savoir  d'où  elles  viennent,  les  fait  cuire  et  les  mange,  et  elle 
donne  de  nouveau  naissance  à  ses  deux  fils,  lesquels,  interrogés  par  le  roi  leur 
père ,  racontent  l'histoire  de  leur  origine. 

Dans  cet  étrange  dénouement,  n'y  a-t-il  pas  quelque  chose  d'analogue  à 
la  renaissance  de  Bitiou? 


Un  second  passage  du  vieux  conte  égyptien  prête  aussi  à  de  nombreux  rap- 
prochements. 

Quand  Bitiou  s'en  va  vers  le  Val  de  l'Acacia ,  il  dit  à  son  frère  :  «  J'enchan- 
«  terai  mon  cœur;  je  le  placerai  sur  le  sommet  de  la  fleur  de  l'acacia,  et,  si 
«  l'on  coupe  l'acacia  et  que  mon  cœur  tombe  par  terre,  tu  viendras  le  cher- 
«  cher.  Quand  tu  passerais  sept  années  à  le  chercher,  ne  te  rebute  pas.  Une 
«  fois  que  tu  l'auras  trouvé ,  tu  le  mettras  dans  un  vase  d'eau  fraîche ,  et  alors 
«  je  reviendrai  à  la  vie,  et  je  rendrai  le  mal  qu'on  m'aura  fait.  Or  tu  sauras  que 
«  quelque  chose  m'est  arrivé ,  lorsqu'on  te  mettra  dans  la  main  une  cruche  de 
«  bière  et  qu'elle  bouillonnera;  ne  demeure  pas  un  moment  de  plus,  après  que 
«  cela  te  sera  arrivé.  »  On  se  rappelle  qu'ensuite  Bitiou  a  l'imprudence  de  révé- 
ler à  la  femme  que  les  dieux  lui  ont  donnée ,  le  mystère  de  sa  vie. 

Il  faut  étudier  séparément  dans  ce  passage ,  d'abord  ce  qui  est  relatif  au 
cœur  de  Bitiou ,  et  ensuite  ce  qui  concerne  la  manière  dont  le  frère  de  Bitiou 
doit  être  informé  des  malheurs  de  celui-ci. 

Dans  un  grand  nombre  de  contes  actuels,  comme  dans  le  conte  égyptien,  le 
«  cœur  » ,  r  «  âme  » ,  la  «  vie  »  d'un  personnage  se  trouvent  cachés  dans  un 
certain  endroit  et  liés  à  un  certain  objet ,  et ,  dans  le  plus  grand  nombre  de  ces 
contes,  ce  personnage  se  laisse  aller  à  révéler  son  secret  à  une  femme  qu'il  aime 
et  qui  le  trahit.  Seulement,  à  la  différence  du  roman  des  Deux  Frères,  le  per- 
sonnage en  question  n'est  pas  celui  qui  doit  attirer  la  sympathie  des  auditeurs  ; 
c'est  toujours  un  être  malfaisant,  un  «  géant  »  ,  un  «  magicien  »  ,  etc. 

Ainsi,  dans  un  conte  norvégien  intitulé  le  Géant  qui  n'avait  pas  de  cœur  dans  la 
poitrine  (Asb']œrnsen,  II,  p.  65),  une  princesse,  qui  a  été  enlevée  par  le  géant, 
lui  demande  où  est  son  cœur.  Il  finit  par  le  lui  dire  :  «  Loin,  loin  d'ici,  au  milieu 
d'une  grande  eau,  il  y  a  une  île;  dans  cette  île,  une  église;  dans  l'église,  un 
puits;  dans  le  puits,  un  canard  ;  dans  le  canard,  un  œuf,  et  dans  l'œuf  mon 
cœur.  »  —  Dans  un  conte  breton,  le  Corps  sans  âme  (  Luzel,  5e  rapport,  p.  13), 
la  vie  d'un  géant  est  dans  un  œuf;  cet  œuf  est  dans  une  colombe  ;  la  colombe 
est  dans  un  lièvre;  le  lièvre,  dans  un  loup,  et  le  loup  est  dans  un  coffre 
au  fond  de  la  mer.  «  Et  qui  pensez-vous  maintenant,  »  dit  le  géant,  «  qui  puisse 
me  tuer  ?  » 

On  remarquera  que,  dans  les  contes  actuels ,  ce  thème  a  plus  de  netteté  que 
dans  le  conte  égyptien  ;  on  comprend  très  bien ,  en  effet ,  dans  le  conte  norvé- 
gien et  dans  le  conte  breton ,  pourquoi  le  géant  s'est  séparé  de  son  «  cœur  »  , 
de  son  «  âme  »  :  il  Ta  cachée,  il  a  voulu  la  mettre  en  sûreté;  mais  on  ne  se 
rend  pas  compte  du  motif  qui  a  porté  Bitiou  à  mettre  son  cœur  sur  le  sommet 
delà  fleur  de  l'acacia.  Il  nous  semble  que,  dans  le  conte  égyptien,  malgré  son 
antiquité ,  nous  a^ons  affaire  à  une  forme  altérée  de  ce  thème  et  non  à  la  forme 
primitive. 


APPENDICE      B  LXV 

Ayant  traité  assez  au  long  de  ce  sujet  dans  les  remarques  de  notre  n»  15 , 
les  Dons  des  trois  Animaux  (I,  pp.  173-177),  nous  nous  permettrons  d'y  ren- 
voyer. 

Venons  à  la  seconde  partie  du  passage.  On  a  vu  de  quelle  manière  Anoupou, 
le  frère  aîné,  doit  être  averti  de  la  mort  de  Bitiou.  Complétons  la  citation  : 
«  Le  lendemain  du  jour  où  l'acacia  avait  été  coupé ,  comme  Anoupou ,  le  grand 
«  frère  de  Bitiou,  entrait  dans  sa  maison  et  s'asseyait  ayant  lavé  ses  mains,  on 
«  lui  apporta  une  cruche  de  bière,  et  elle  se  mit  à  bouillonner;  on  lui 
«  en  apporta  une  de  vin,  et  elle  se  troubla.  Il  prit  son  bâton  et  ses  sandales, 
«  ses  vêtements  et  ses  outils,  partit  pour  le  Val  de  l'Acacia,  entra  dans  la  mai- 
«  son  de  son  petit  frère  et  le  trouva  étendu  mort  sur  sa  natte.  » 

Ce  trait  se  retrouve  dans  une  foule  de  contes  populaires  modernes.  Ainsi , 
dans  un  conte  serbe  (Vouk ,  n»  29) ,  un  frère  dit  à  son  frère  en  le  quittant  pour 
un  long  voyage  :  «  Prends  cette  fiole  remplie  d'eau  et  garde-la  toujours  sur  toi. 
Si  tu  vois  l'eau  se  troubler,  alors  sache  que  je  suis  mort.  »  Même  chose  dans 
deux  contes  suédois  (Cavallius,  pp.  81  et  351)  :  En  quittant  son  frère,  un 
jeune  homme  lui  laisse  une  cuve  pleine  de  lait  :  si  le  lait  devient  rouge,  ce  sera 
signe  qu'il  est  en  grand  danger  ;  ou  bien  ,  il  lui  indique  une  certaine  source  : 
tout  le  temps  que  l'eau  en  sera  claire ,  ce  sera  signe  qu'il  est  en  vie  ;  si  elle 
devient  rouge  et  trouble ,  c'est  qu'il  sera  mort.  —  On  trouvera  beaucoup 
d'autres  rapprochements  dans  les  remarques  de  notre  n»  5 ,  les  Fils  du  Pêcheur 
(I,  pp.  70-72). 

Ce  thème ,  comme  le  précédent ,  nous  paraît  plus  net  dans  les  contes  actuels 
que  dans  le  conte  égyptien.  Dans  le  conte  serbe  que  nous  venons  de  citer,  par 
exemple ,  le  liquide  qui  doit  se  troubler  en  cas  de  malheur  du  héros,  n'est  pas 
un  liquide  quelconque ,  comme  la  bière  ou  le  vin  d'Anoupou  ;  il  a  été  donné 
par  celui-là  même  dont  il  fera  connaître  le  sort.  Mais  ce  n'est  point  encore  là, 
ce  nous  semble,  la  forme  primitive,  la  forme  logique  de  ce  thème.  Cette  forme 
logique ,  nous  la  trouvons,  par  exemple,  dans  notre  conte  n°  5  :  Un  pêcheur 
prend  plusieurs  fois  de  suite  un  poisson  merveilleux.  Ce  poisson  lui  dit  : 
«  Puisque  tu  veux  absolument  m'avoir,  je  vais  te  dire  ce  que  tu  dois  faire. 
Quand  tu  m'auras  tué,  tu  donneras  trois  gouttes  de  mon  sang  à  ta  femme, 
trois  gouttes  à  ta  jument,  et  trois  à  ta  petite  chienne  ;  tu  en  mettras  trois  dans  un 
verre ,  et  tu  garderas  mes  ouïes.  »  Le  pêcheur  fait  ce  que  lui  dit  le  poisson. 
Après  un  temps ,  sa  femme  accouche  de  trois  beaux  garçons  ;  le  même  jour,  la 
jument  met  bas  trois  beaux  poulains,  et  la  chienne  trois  beaux  petits  chiens  ;  à 
l'endroit  où  étaient  les  ouïes  du  poisson,  il  se  trouve  trois  belles  lances.  Le  sang 
qui  est  dans  le  veire  doit  bouillonner  s'il  arrive  quelque  malheur  aux  enfants , 
véritables  incarnations  du  poisson.  —  Dans  d'autres  contes  identiques,  dans 
un  conte  allemand ,  un  conte  écossais ,  un  conte  grec  moderne ,  etc. ,  ce  sont 
des  lis  d'or,  des  cyprès  ou  d'autres  arbres,  nés  du  sang  du  poisson  merveilleux, 
qui  doivent  se  flétrir  s'il  arrive  malheur  aux  jeunes  gens  unis  à  eux  par  la 
communauté  d'origine. 

Nous  arrivons  enfin  à  l'épisode  de  la  boucle  de  cheveux  dont  le.  parfum  donne 
l'idée  de  rechercher  partout  la  femme  de  qui  vient  cette  boucle. 


LXVI  APPENDICE      B 

Dans  un  conte  siamois  ',  Phom-Haam ,  ou  «  la  Belle  aux  boucles  par- 
fumées » ,  coupe  un  jour  une  de  ses  boucles  et  la  livre  au  vent.  Cette  boucle 
tombe  dans  l'Océan,  et  elle  est  portée  à  travers  les  flots  jusqu'au  pays  d'un  cer- 
tain roi  qui,  guidé  par  le  parfum  qu'elle  répand,  la  trouve  en  se  baignant. 
Comme  dans  le  roman  des  Deux  Frères,  il  consulte  des  devins  pour  savoir  de 
quelle  femme  vient  cette  précieuse  boucle,  et  les  devins  lui  indiquent  où 
demeure  Phom-Haam. 

Un  conte  mongol  du  Siddhi-Kûr  (n»  23  )  off"re  un  épisode  du  même  genre. 
L'héroïne  de  ce  conte  étant  un  jour  allée  se  baigner  dans  un  fleuve,  quelques 
boucles  de  ses  cheveux  se  détachent  et  s'en  vont  au  fil  de  l'eau.  Or  «  ces 
boucles  étaient  ornées  de  cinq  couleurs  et  de  sept  qualités  précieuses  ».  Juste- 
ment, à  l'embouchure  du  fleuve,  une  servante  d'un  puissant  roi  était  allée  cher- 
cher de  l'eau  :  les  boucles  vont  s'embarrasser  dans  le  vase  avec  lequel  elle  puise, 
et  la  servante  les  porte  au  roi.  Celui-ci  dit  à  ses  gens  :  «  A  la  source  de  ce 
fleuve,  il  doit  y  avoir  une  femme  très  belle  de  qui  viennent  ces  boucles  ;  prenez 
des  hommes  avec  vous  et  ramenez-la-moi.  » 

Dans  des  contes  indiens  du  Pandjab  (Steel  et  Temple,  p.  61),  du  Bengale 
(Lai  Behari  Day,  p.  86)  et  du  Kamaon  (Minaef,  n°  3  ;  voir  notre  tome  II, 
p.  303  ),  des  cheveux  d'or  d'une  princesse ,  flottant  au  cours  d'un  fleuve,  don- 
nent l'idée  à  un  roi  ou  à  un  prince  d'envoyer  à  la  recherche  de  la  femme  à  qui 
appartenaient  ces  cheveux  merveilleux. 

En  Europe,  on  peut  comparer  un  conte  tchèque  de  Bohême  (Chodzko, 
p.  81),  où  un  roi,  voyant  tomber  à  ses  pieds,  du  bec  d'un  oiseau,  un  cheveu 
de  la  Vierge  aux  cheveux  d'or,  ordonne  à  l'un  de  ses  serviteurs  de  lui  ramener 
cette  jeune  fille,  qu'il  veut  épouser.  —  Le  même  trait  se  retrouve  dans  une 
légende  juive  et  dans  le  vieux  roman  de  chevalerie  de  Tristan  et  Iseult.  Il  s'agit, 
dans  la  légende  juive  2,  d'un  roi  d'Israël  très  impie,  à  qui  les  anciens  du  peuple 
viennent  un  jour  conseiller  de  prendre  femme  pour  devenir  meilleur.  Le  roi  les 
renvoie  à  huit  jours.  Pendant  ce  délai,  un  oiseau  laisse  tomber  sur  lui  un  long 
cheveu  d'or.  Le  roi  déclare  aux  anciens  qu'il  n'épousera  que  la  femme  de  qui 
vient  ce  cheveu ,  et  qu'il  les  fera  tuer  tous  s'ils  ne  la  lui  ramènent  pas.  —  Dans 
le  roman  de  Tristan  et  Iseult  (voir  la  revue  Germania,  xie  année,  1866,  p.  393), 
Tristan  était  si  cher  au  roi  Marke ,  son  oncle ,  que  celui-ci  le  considérait  comme 
son  fils  et  ne  voulait  pas  prendre  femme.  Un  jour,  les  grands  du  royaume, 
jaloux  de  Tristan,  se  rendent  près  du  roi  et  le  prient  de  se  marier.  Le  roi  pro- 
met de  leur  donner  réponse  dans  un  certain  délai.  Tandis  qu'il  est  à  réfléchir 
aux  moyens  d'éluder  cette  demande ,  il  voit  se  disputer  deux  hirondelles  qui 
laissent  tomber  par  terre  un  long  et  beau  cheveu  de  femme.  Il  le  ramasse  et 
répond  aux  seigneurs  qu'il  épousera  celle  à  qui  appartient  ce  cheveu. 

Dans  ces  deux  derniers  récits ,  le  thème  primitif  a  été ,  comme  on  voit , 
modifié  par  l'introduction  d'autres  éléments. 

* 
*  ♦ 

Tels  sont  les  rapprochements  que  nous  pouvons  faire  entre  le  vieux  conte 

égyptien  et  les  contes  modernes,  et  ces  rapprochements  ne  portent  pas  sur  des 

I.  Asiaiic  Reseanha,  t.  XX(C«lcutta,  18)6),  p.  342, 
j.  Voir  notre  tome  II,  p.  30a. 


APPENDICE      B  LXVII 

idées  générales,  qui  peuvent  éclore ,  d'une  manière  parfaitement  indépendante, 
dans  plusieurs  cerveaux  humains.  Les  ressemblances  ici  portent  sur  des  traits 
caractéristiques,  parfois  bizarres,  et  qui  ne  s'inventeront  pas  plusieurs  fois. 
Rappelons,  par  exemple,  cette  curieuse  série  de  transformations  du  héros 
égyptien ,  si  exactement  reflétée  dans  un  conte  allemand  et  un  conte  hongrois 
de  nob  jours,  l'un  et  l'autre  recueillis  et  publiés  avant  que  M.  de  Rougé  eût 
révélé  au  monde,  —  et  au  monde  savant  seulement;,  —  le  roman  des  Deux 
Frères;  ou  bien  ce  trait  si  particulier  de  la  bière  qui  bouillonne  ou  du  vin  qui  se 
trouble  pour  annoncer  un  malheur.  Nous  n'avons  pas  affaire  ici  à  des  ressem- 
blances du  genre  de  celle  qu'on  a  prétendu  trouver  entre  ce  même  roman  des 
Deux  Frères  et  l'histoire  de  Joseph  dans  la  Genèse.  Et,  à  ce  propos,  disons  qu'un 
égyptologue  bien  connu,  M.  Ebers,  a  montré  une  perspicacité  vraiment  scienti- 
fique en  ne  voyant  entre  le  conte  égyptien  et  le  récit  de  la  Bible  qu'une  ressem- 
blance purement  fortuite  '.  Cette  idée  d'une  séduction  tentée  par  une  femme 
adultère,  qui  ensuite  accuse  celui  qu'elle  n'a  pu  corrompre,  est  une  idée  qui 
s'est  présentée  plus  d'une  fois  et  très  naturellement  à  l'esprit  des  poètes  et  des 
écrivains  (M.  Ebers  rappelle,  dans  la  mythologie  grecque,  Phèdre  et  Hippolyte, 
Pelée  et  Astydamie,  Phinée  et  Idée;  dans  la  littérature  persane,  Sijavusch 
et  Sudabe) ,  comme  plus  d'une  fois  aussi  le  fait  lui-même  a  dû  se  rencontrer 
dans  la  vie  réelle.  Mais  il  y  a  un  trait  qui  est  particulier  au  récit  historique  de  la 
Genèse  et  qui  lui  donne  son  individualité  :  c'est  le  trait  du  manteau  laissé  par 
Joseph  entre  les  mains  de  la  femme  de  Putiphar  et  qui  permet  à  celle-ci  de 
rendre  plus  vraisemblable  son  accusation.  Or  ce  trait  distinctif  et  caractéristique, 
il  n'en  est  pas  trace  dans  le  conte  égyptien. 

Revenons  à  notre  étude.  Le  problème  ici,  c'est  d'expliquer  la  ressemblance  si 
frappante  qui  existe  entre  ce  conte  égyptien,  vieux  de  plus  de  trois  mille  ans, 
inconnu  jusqu'à  ces  derniers  temps,  et  certains  des  contes  qui  de  l'Inde  ont 
rayonné  dans  toute  l'Asie  et  de  là  en  Europe.  Sans  doute  nous  connais- 
sions déjà  un  curieux  conte  égyptien ,  qui  a  de  nombreux  pendants  dans  la 
littérature  populaire  actuelle  de  l'Europe  et  de  l'Asie ,  le  conte  du  roi 
Rhampsinite  et  des  fils  de  son  architecte,  rapporté  par  Hérodote  2.  Mais,  dans 
ce  cas,  on  pourrait,  à  la  rigueur,  admettre  une  dérivation  du  récit  d'Hérodote.. 
Ici  la  chose  est  différente,  et  l'on  comprendra  que  nous  ayons  été  amené,  dans 
notre  introduction,  à  nous  poser,  à  propos  du  roman  des  Dcnx  Frères,  la  ques- 
tion des  rapports  qui  ont  pu  exister,  dans  les  temps  antiques,  entre  l'Egypte  et 
l'Inde  }. 

1.  G.  Ebers,  ^gypten  und  die  Bûclier  Mose's,  1868,  p.  315. 

2.  Hérodote,  livre  II,  121. 

3.  Un  autre  conte  égyptien  ,  le  conte  du  Prince  prédtsiM ,  presque  aussi  vieux  que  le  conte  des  Deux 
Frères  (  Maspcro ,  p.  33  seq.),  prséentc  aussi  des  points  de  ressemblance  avec  des  contes  actuels  Ainsi, 
dans  le  conte  égyptien,  le  roi  de  Syrie  fait  construire  à  sa  fille  une  maison  dont  les  soixante-dix  fenêtres 
sont  éloignées  du  sol  de  soixante-dix  coudées ,  et  il  dit  aux  princes  des  environs  que  celui  qui  atteindra 
la  fenêtre  de  sa  (Ule  l'aura  pour  femme  ;  de  même,  dans  un  conte  russe  ,  un  conte  polonais  ,  un  conte 
finnois,  les  prétendants  à  la  main  d'une  princesse  doivent  faire  sauter  leur  cheval  jusqu'au  troisième 
étage  du  ch.lteau  royal.  (Voir  notre  tome  II,  p.  96.) 


JEAN    DE    L'OURS 


Il  était  une  fois  un  bûcheron  et  une  bûcheronne.  Un  jour  que 
celle-ci  allait  porter  la  soupe  à  son  mari,  elle  se  trouva  retenue 
par  une  branche  au  milieu  du  bois.  Pendant  qu'elle  cherchait  à  se 
dégager,  un  ours  se  jeta  sur  elle  et  l'emporta  dans  son  antre. 
Quelque  temps  après,  la  femme,  qui  était  enceinte,  accoucha 
d'un  fils  moitié  ours  et  moitié  homme  :  on  l'appela  Jean  de 
l'Ours. 

L'ours  prit  soin  de  la  mère  et  de  l'enfant  :  il  leur  apportait  tous 
les  jours  à  manger  ;  il  allait  chercher  pour  eux  des  pommes  et 
d'autres  fruits  sauvages  et  tout  ce  qu'il  pouvait  trouver  qui  fût 
à  leur  convenance. 

Quand  l'enfant  eut  quatre  ans ,  sa  mère  lui  dit  d'essayer  de 
lever  la  pierre  qui  fermait  la  caverne  où  l'ours  les  tenait  enfer- 
més ,  mais  l'enflint  n'était  pas  encore  assez  fort.  Lorsqu'il  eut  sept 
ans,  sa  mère  lui  dit  :  «  L'ours  n'est  pas  ton  père.  Tâche  de  lever 
la  pierre  pour  que  nous  puissions  nous  enfuir.  —  Je  la  lèverai,  » 
répondit  l'eniant.  Le  lendemain  matin ,  pendant  que  l'ours  était 
parti ,  il  leva  en  effet  la  pierre  et  s'enfuit  avec  sa  mère.  Ils  arri- 
vèrent à  minuit  chez  le  bûcheron  ;  la  mère  frappa  \  la  porte. 
«  Ouvre,  »  cria-t-elle,  «  c'est  moi,  ta  femme.  »  Le  mari  se  re- 
leva et  vint  ouvrir  :  il  fut  dans  une  grande  surprise  de  revoir  sa 
femme  qu'il  croyait  morte.  Elle  lui  dit  :  «  Il  m'est  arrivé  une  ter- 
rible aventure  :  j'ai  été  enlevée  par  un  ours.  Voici  l'enfant  que 
je  portais  alors.  » 

On  envoya  le  petit  garçon  h  l'école  ;  il  était  très  méchant  et 
d'une  force  extraordinaire  :  un  jour,  il  donna  i\  l'un  de  ses  cama- 

COSQVIV  ,    Coillfl.  \ 


2  JEAN      DE       l'ours 

rades  un  tel  coup  de  poing  que  tous  les  écoliers  furent  lancés  à 
l'autre  bout  du  banc.  Le  maître  d'école  lui  ayant  fait  des  repro- 
ches, Jean  le  jeta  par  la  fenêtre.  Après  cet  exploit,  il  fut  renvoyé 
de  l'école ,  et  son  père  lui  dit  :  «  Il  est  temps  d'aller  faire  ton 
tour  d'apprentissage.  » 

Jean,  qui  avait  alors  quinze  ans,  entra  chez  un  forgeron,  mais 
il  faisait  de  mauvaise  besogne  :  au  bout  de  trois  jours,  il  de- 
manda son  compte  et  se  rendit  chez  un  autre  forgeron.  Il  y  était 
depuis  trois  semaines  et  commençait  à  se  faire  au  métier,  quand 
l'idée  lui  vint  de  partir.  Il  entra  chez  un  troisième  forgeron  ;  il  y 
devint  très  habile,  et  son  maître  faisait  grand  cas  de  lui. 

Un  jour,  Jean  de  l'Ours  demanda  au  forgeron  du  fer  pour  se 
forger  une  canne.  «  Prends  ce  qu'il  te  faut ,  »  lui  dit  son  maî- 
tre. Jean  prit  tout  le  fer  qui  se  trouvait  dans  la  boutique  et  se 
fit  une  canne  qui  pesait  cinq  cents  livres.  «  Il  me  fiiudrait  encore 
du  fer,  »  dit-il,  «  pour  mettre  un  anneau  à  ma  canne.  —  Prends 
tout  ce  que  tu  en  trouveras  dans  la  maison ,  »  lui  dit  son  maître; 
mais  il  n'y  en  avait  plus. 

Jean  de  l'Ours  dit  alors  adieu  au  forgeron  et  partit  avec  sa 
canne.  Sur  son  chemin  il  rencontra  Jean  de  la  Meule  qui  jouait 
au  palet  avec  une  meule  de  moulin.  «  Oh!  oh!  »  dit  Jean  de 
l'Ours,  «  tu  es  plus  fort  que  moi.  Veux-tu  venir  avec  moi?  — 
Volontiers ,  »  répondit  Jean  de  la  Meule.  Un  peu  plus  loin ,  ils 
virent  un  autre  jeune  homme  qui  soutenait  une  montagne  ;  il  se 
nommait  Appuie-Montagne.  «  Qiie  fais-tu  là?  »  lui  demanda 
Jean  de  l'Ours.  —  «  Je  soutiens  cette  montagne  :  sans  moi  elle 
s'écroulerait.  —  Voyons,  »  dit  Jean  de  l'Ours,  «  ôte-toi  un 
peu.  »  L'autre  ne  se  fut  pas  plus  tôt  retiré,  que  la  montagne 
s'écroula.  «  Tu  es  plus  fort  que  moi,  »  lui  dit  Jean  de  l'Ours. 
«  Veux-tu  venir  avec  moi  ?  —  Je  le  veux  bien.  »  Arrivés  dans  un 
bois,  ils  rencontrèrent  encore  un  jeune  homme  qui  tordait  un 
chêne  pour  lier  ses  fagots  :  on  l'appelait  Tord-Chêne.  «  Cama- 
rade, »  lui  dit  Jean  de  l'Ours,  «  veux-tu  venir  avec  moi?  — 
Volontiers,  »  répondit  Tord-Chêne. 

Après  avoir  marché  deux  jours  et  deux  nuits  à  travers  le  bois, 
les  quatre  compagnons  aperçurent  un  beau  château  ;  ils  y 
entrèrent ,  et ,  ayant  trouvé  dans  une  des  salles  une  table 
magnifiquement  servie,  ils  s'y  assirent  et  mangèrent  de  bon 
appétit.  Ils  tirèrent  ensuite  au  sort  à  qui  resterait  au  château , 


JEAN'      DE      l'ours  5 

tandis  que  les  autres  iraient  à  la  chasse  :  celui-là  devait  sonner 
une  cloche  pour  donner  à  ses  compagnons  le  signal  du  dîner. 

Jean  de  la  Meule  resta  le  premier  pour  garder  le  logis.  Il  allait 
tremper  la  soupe,  quand  tout  à  coup  il  vit  entrer  un  géant.  «  Que 
fais-tu  ici,  drôle  ?  »  lui  dit  le  géant.  En  même  temps,  il  terrassa 
Jean  de  la  Meule  et  partit.  Jean  de  la  Meule,  tout  meurtri,  n'eut 
pas  la  force  de  sonner  la  cloche. 

Cependant  ses  compagnons,  trouvant  le  temps  long,  revinrent 
au  château.  «  Qu'est-il  donc  arrivé?  »  demandèrent-ils  à  Jean  de 
la  Meule.  —  «  J'ai  été  un  peu  malade  ;  je  crois  que  c'est  la 
fumée  de  la  cuisine  qui  m'a  incommodé.  —  N'est-ce  que  cela?  » 
dit  Jean  de  l'Ours ,  «  le  mal  n'est  pas  grand.  » 

Le  lendemain,  ce  fut  Appuie-Montagne  qui  resta  au  château. 
Au  moment  où  il  allait  sonner  la  cloche,  le  géant  parut  une 
seconde  fois.  «  Que  fais-tu  ici,  drôle  ?  »  dit-il  à  Appuie-Mon- 
tagne, et  en  même  temps  il  le  renversa  par  terre.  Les  autres, 
n'entendant  pas  le  signal  du  dîner^  se  décidèrent  à  revenir. 
Arrivés  au  château,  ils  demandèrent  à  Appuie-Montagne  pour- 
quoi la  soupe  n'était  pas  prête.  «  C'est  que  la  cuisine  me  rend 
malade  »,  répondit-il.  —  «  N'est-ce  que  cela?  »  dit  Jean  de 
l'Ours,  «  le  mal  n'est  pas  grand.  » 

Tord-Chêne  resta  le  jour  suivant  au  château.  Le  géant  arriva 
comme  il  allait  tremper  la  soupe.  «  Que  fais-tu  ici,  drôle?  » 
dit-il  à  Tord-Chêne,  et,  l'ayant  terrassé,  il  s'en  alla. 'Jean  de 
l'Ours,  étant  revenu  avec  ses  compagnons,  dit  à  Tord-Chêne  : 
«  Pourquoi  n'as-tu  pas  sonné?  —  C'est,  »  répondit  l'autre, 
«  parce  que  la  fumée  m'a  fait  mal.  —  N'est-ce  que  cela  ?  »  dit 
Jean  de  l'Ours,  «  demain  ce  sera  mon  tour.  » 

Le  jour  suivant ,  au  moment  où  Jean  de  l'Ours  allait  sonner, 
le  géant  arriva.  «  Que  fais-tu  ici,  drôle  ?  »  dit-il  au  jeune  homme, 
et  il  allait  se  jeter  sur  lui,  mais  Jean  de  l'Ours  ne  lui  en  laissa 
pas  le  temps  ;  il  empoigna  sa  canne  et  fendit  en  deux  le  géant. 
Quand  ses  camarades  rentrèrent  au  château ,  il  leur  reprocha  de 
lui  avoir  caché  leur  aventure.  «  Je  devrais  vous  faire  mourir,  » 
dit-il,  <(  mais  je  vous  pardonne.  » 

Jean  de  l'Ours  se  mit  ensuite  à  visiter  le  château.  Comme  il 
frappait  le  plancher  avec  sa  canne ,  le  plancher  sonna  le  creux  : 
il  voulut  savoir  pourquoi,  et  découvrit  un  grand  trou.  Ses  com- 
pagnons accoururent.  On  fit  descendre  d'abord  Jean  de  la  Meule 


4  JEAN      DE      l'ours 

à  l'aide  d'une  corde  ;  il  tenait  à  la  main  une  clochette.  «  Quand 
je  sonnerai,  »  dit-il,  «  vous  me  remonterez.  »  Pendant  qu'on  le 
descendait,  il  entendit  au  dessous  de  lui  des  hurlements  épou- 
vantables ;  arrivé  à  moitié  chemin ,  il  cria  qu'on  le  fît  remonter, 
qu'il  allait  mourir.  Appuie-Montagne  descendit  ensuite;  effrayé, 
lui  aussi,  des  hurlements  qu'il  entendait,  il  sonna  bientôt  pour 
qu'on  le  remontât.  Tord-Chêne  fit  de  même. 

Jean  de  l'Ours  alors  descendit  avec  sa  canne.  Il  arriva  en  bas 
sans  avoir  rien  entendu  et  vit  venir  à  lui  une  fée.  «  Tu  n'as  donc 
pas  peur  du  géant  ?  »  lui  dit-elle.  —  «  Je  l'ai  tué,  »  répondit 
Jean  de  l'Ours.  —  «  Tu  as  bien  fait,  »  dit  la  fée.  «  Maintenant 
tu  vois  ce  château  :  il  y  a  des  diables  dans  deux  chambres,  onze 
dans  la  première  et  douze  dans  la  seconde  ;  dans  une  autre 
chambre  tu  trouveras  trois  belles  princesses  qui  sont  sœurs.  » 
Jean  de  l'Ours  entra  dans  le  château,  qui  était  bien  plus  beau  que 
celui  d'en  haut  :  il  y  avait  de  magnifiques  jardins ,  des  arbres 
chargés  de  fruits  dorés,  des  prairies  émaillées  de  mille  fleurs 
brillantes. 

Arrivé  à  l'une  des  chambres,  Jean  de  l'Ours  frappa  deux  ou 
trois  fois  avec  sa  canne  sur  la  grille  qui  la  fermait,  et  la  fit  voler 
en  mille  pièces  ;  puis  il  donna  un  coup  de  canne  à  chacun  des 
petits  diables  et  les  tua  tous.  La  grille  de  l'autre  chambre  était 
plus  solide;  Jean  finit  pourtant  par  la  briser  et  tua  onze  diables. 
Le  douzième  lui  demandait  grâce  et  le  priait  de  le  laisser  aller. 
«  Tu  mourras  comme  les  autres,  »  lui  dit  Jean  de  l'Ours,  et  il 
le  tua. 

Il  entra  ensuite  dans  la  chambre  des  princesses.  La  plus  jeune, 
qui  était  aussi  la  plus  belle,  lui  fit  présent  d'une  petite  boule 
ornée  de  perles,  de  diamants  et  d'émeraudes.  Jean  de  l'Ours 
revint  avec  elle  à  l'endroit  où  il  était  descendu ,  donna  le  signal  et 
fit  remonter  la  princesse,  que  Jean  de  la  Meule  se  hâta  de 
prendre  pour  lui.  Jean  de  l'Ours  alla  chercher  la  seconde  prin- 
cesse, qui  lui  donna  aussi  une  petite  boule  ornée  de  perles, 
d'émeraudes  et  de  diamants.  On  la  remonta  comme  la  première, 
et  Appuie-Montagne  se  l'adjugea.  Jean  de  lOurs  retourna  près 
de  la  troisième  princesse  ;  il  en  reçut  le  môme  cadeau ,  et  la  fit 
remonter  comme  ses  sœurs.  :  Tord-Chêne  la  prit  pour  lui.  Jean 
de  l'Ours  voulut  alors  remonter  lui-même;  mais  ses  compagnons 
coupèrent  la  corde  :  il  retomba  et  se  cassa  la  jambe.   Heureuse- 


JEANDE      l'ours  5 

ment  il  avait  un  pot  d'onguent  que  lui  avait  donné  la  fée  ;  il  s'en 
frotta  le  genou  ,  et  il  n'y  parut  plus. 

Il  était  à  se  demander  ce  qu'il  avait  à  faire,  quand  la  fée  se 
présenta  encore  à  lui  et  lui  dit  :  «  Si  tu  veux  sortir  d'ici| ,  prends 
ce  sentier  qui  conduit  au  château  d'en  haut  ;  mais  ne  regarde 
pas  la  petite  lumière  qui  sera  derrière  toi  :  autrement  la  lumière 
s'éteindrait,  et  tu  ne  verrais  plus  ton  chemin.  » 

Jean  de  l'Ours  suivit  le  conseil  de  la  fée.  Parvenu  en  haut,  il 
vit  ses  camarades  qui  faisaient  leurs  paquets  pour  partir  avec  les 
princesses.  «  Hors  d'ici,  coquins  !  »  cria-t-il,  «  ou  je  vous  tue. 
C'est  moi  qui  ai  vaincu  le  géant,  je  suis  le  maître  ici.  »  Et  il  les 
chassa.  Les  princesses  auraient  voulu  l'emmener  chez  le  roi  leur 
père,  mais  il  refusa.  «  Peut-être  un  jour,  »  leur  dit-il,  «  passe- 
rai-je  dans  votre  pays  :  alors  je  viendrai  vous  voir.  »  Il  mit  les 
trois  boules  dans  sa  poche  et  laissa  partir  les  princesses ,  qui , 
une  fois  de  retour  chez  leur  père,  ne  pensèrent  plus  à  lui. 

Jean  de  TOurs  se  remit  à  voyager  et  arriva  dans  le  pays  du  roi, 
père  des  trois  princesses.  Il  entra  comme  compagnon  chez  un 
forgeron;  comme  il  était  très  habile,  la  forge  fut  bientôt  en 
grand  renom. 

Le  roi  fit  un  jour  appeler  le  forgeron  et  lui  dit  :  «  Il  faut  me 
faire  trois  petites  boules  dont  voici  le  modèle.  Je  fournirai  tout 
et  je  te  donnerai  un  miUion  pour  ta  peine  ;  mais  si  dans  tel  temps 
les  boules  ne  sont  pas  prêtes ,  tu  mourras.  »  Le  forgeroii  raconta 
la  chose  à  Jean  de  l'Ours,  qui  lui  répondit  qu'il  en  faisait  son 
affaire. 

Cependant  le  terme  approchait,  et  Jean  de  l'Ours  n'avait  pas 
encore  travaillé  ;  il  était  à  table  avec  son  maître.  «  Les  boules  ne 
vseront  pas  prêtes,  »  disait  le  forgeron.  —  «  Maître,  allez 
encore  tirer  un  broc.  »  Pendant  que  le  forgeron  était  à  la  cave, 
Jean  de  l'Ours  frappa  sur  l'enclume ,  puis  tira  de  sa  poche  les 
boules  que  lui  avaient  données  les  princesses  :  la  besogne  était 
fiiite. 

Le  forgeron  courut  porter  les  boules  au  roi.  «  Sont-elles  bien 
comme  vous  les  vouliez  ?  »  lui  dit-il.  —  «  Elles  sont  plus  belles 
encore,  »  répondit  le  roi.  Il  fit  compter  au  forgeron  le  million 
promis,  et  alla  montrer  les  boules  à  ses  filles.  Celles-ci  se  dirent 
l'une  il  l'autre  :  «  Ce  sont  les  boules  que  nous  avons  données  au 
jeune  homme  qui  nous  a  délivrées.   »  Elles  en  avertirent  leur 


6  JEAN      DE      l'ours 

père,  qui  envoya  aussitôt  de  ses  gardes  pour  aller  chercher  Jean 
de  rOurs  ;  mais  il  ne  voulut  pas  se  déranger.  Le  roi  envoya 
d'autres  gardes,  et  lui  fit  dire  que,  s'il  ne  venait  pas,  il  le  ferait 
mourir.  Alors  Jean  de  l'Ours  se  décida. 

Le  roi  le  salua ,  et ,  après  force  compliments ,  force  remercie- 
ments, il  lui  dit  dechoisir  pour  femme  celle  de  ses  trois  filles  qui 
lui  plairait  le  plus.  Jean  de  l'Ours  prit  la  plus  jeune ,  qui  était 
aussi  la  plus  belle.  On  fit  les  noces  trois  mois  durant.  Quant  aux 
compagnons  de  Jean  de  l'Ours,  ils  furent  brûlés  dans  un  cent  de 
fagots. 


REMARaUES 

Comparer  notre  no  52  ,  la  Canne  de  cinq  cents  livres]  et  ses  deux  variantes. 

L'élément  principal  de  Jean  de  l'Ours,  —  la  défaite  d'un  monstre,  la  des- 
cente dans  le  monde  inférieur  et  la  délivrance  de  princesses  qui  y  sont  rete- 
nues ,  —  se  retrouve  dans  une  foule  de  contes  européens.  Il  en  est  beaucoup 
moins ,  ou,  pour  mieux  dire ,  assez  peu ,  où  figure  l'introduction  caractéris- 
tique de  Jean  de  l'Ours,  et  moins  encore  qui  aient ,  en  même  temps  que  cette 
introduction,  la  dernière  partie  de  notre  conte,  l'histoire  des  bijoux.  Nous 
étudierons  successivement  ces  trois  parties  da  Jean  de  l'Ours. 


L'introduction  de  notre  conte  est  presque  identique  à  celle  d'un  conte  du 
Tyrol  italien  de  môme  titre,  Giuan  daU'Urs  (Schneller,  p.  189).  L'enlèvement 
de  la  femme  par  l'ours,  les  efforts  de  l'enfant  pour  soulever  la  pierre  qui 
ferme  l'entrée  de  la  grotte  (pour  soulever  la  «  montagne  » ,  dit  le  conte  tyro- 
lien), ses  méfaits  à  l'école,  tout  s'y  retrouve.  —  Dans  un  conte  wende  de  la 
Lusace  (Haupt  et  Schmaler,  II,  p.  169),  une  femme  qui,  par  sa  négligence,  a 
laissé  plusieurs  fois  ses  vaches  s'échapper,  n'ose  plus  rentrer  à  la  maison  ;\ 
cause  des  menaces  de  son  mari.  Elle  rencontre  un  ours,  et  elle  est  bien 
effrayée  ;  mais  l'ours  devient  un  homme  et  lui  dit  de  venir  demeurer  avec  lui 
pour  lui  faire  la  cuisine.  La  femme  le  suit  dans  son  antre ,  et ,  quelque  temps 
après ,  elle  met  au  monde  un  fils.  Quand  celui-ci  a  sept  ans ,  il  parvient  à  sou- 
lever la  pierre  qui  ferme  la  caverne,  et  sa  mère  lui  dit  :  «  Nous  allons  retrouver 
ton  père.  »  —  Dans  un  conte  catalan  {Rondallayre,  fc  série,  p.  11  ),  réunis- 
sant les  trois  parties  de  Jean  de  l'Ours,  le  héros ,  qui  porte  le  même  nom ,  Jam 
de  l'Os,  est  le  fils  de  l'ours  et  de  la  femme  que  celui-ci  a  enlevée.  Joan  est, 
comme  Jean,  «  moitié  ours.  »  —  Pierre  l'Ours,  dans  un  conte  hanovrien 
(Colshorn,  n»  5)  très  complet  et  mieux  conservé  pour  la  dernière  partie  que  le 
conte  catalan,  est  aussi  le  fils  de  l'ours.  De  même ,  le  Giovanni  ddV  Orso  d'un 
conte  italien  du  Mantouan  (Visentini,  n"  32),  qui  n'a  pas  la  dernière  partie.  — 
Un  conte  picard,  Jean  de  l'Ours  (Méhisine,  1877,  col.   110,  scq.),  qui  n'a  pas 


JEANDELOURS  7 

non  plus  cette  dernière  partie ,  ressemble  beaucoup  à  notre  conte  pour  l'intro- 
duction '. 

Dans  un  conte  allemand  (Prœhle,  II ,  no  29),  Tétrangeté  de  ce  thème  a  été 
adoucie  :  Jean  l'Ours,  fils  d'un  forgeron,  a  été  emporté  tout  petit  par  une 
ourse  dans  son  antre ,  où  la  mère  de  l'enfant  l'a  suivie ,  et  il  est  allaité  par 
l'ourse ,  qui  fait  ménage  avec  la  femme.  —  Il  en  est  à  peu  près  de  même  dans 
un  conte  croate  {Archiv  fur  slawische  Philologie,  V,  p.  31  ),  qui  ne  donne  point 
de  nom  au  héros ,  fils  d'un  cordonnier.  —  Dans  un  conte  de  la  Flandre  fran- 
çaise (Ch.  Deulin,  II,  p.  i  ),  Jean  l'Ourson  a  été  également  allaité  par  une 
ourse.  (Ces  trois  derniers  contes  ont  les  trois  parties  du  conte  lorrain).  — 
Dans  un  conte  suisse  de  la  collection  Grimm  (no  166),  l'altération  du  thème 
primitif  est  beaucoup  plus  grande  :  Jean  ,  à  l'âge  de  deux  ans,  est  enlevé  avec 
sa  mère  par  des  brigands ,  qui  les  retiennent  dans  leur  caverne.  —  Un  conte 
souabe  (Birlinger,  p.  350),  comme  un  conte  de  la  Haute-Bretagne  (Sébillot, 
Littérature  orale,  p.  81),  a  conservé  seulement  le  nom  àt  Jean  l'Ours ,  sans 
expliquer  quelle  est  l'origine  de  ce  nom.  Ce  conte  souabe  offre  une  curieuse 
combinaison  de  notre  thème  avec  le  thème  de  V Homme  fort  (y oh  notre  n»  46), 
dont  il  a  été  parlé  tout  à  l'heure  dans  une  note. 

Au  conte  allemand  de  Prœhle  et  au  conte  flamand ,  dans  lesquels  le  héros 
devient  si  fort  parce  qu'il  a  été  allaité  par  une  ourse,  se  rattache  un  groupe  de 
contes  de  cette  même  famille.  Dans  un  conte  du  Tyrol  italien  (Schnel- 
1er,  no  39),  le  héros,  fils  adoptif  de  gens  sans  enfants,  est  allaité  par  une 
ânesse  et  en  garde  le  nom  de  Fillomusso  (le  Fils  de  l'ânesse).  Dans  un 
conte  portugais  (Coelho,  no  22),  il  l'eSt  par  une  jument;  de  même,  dans  un 
conte  recueilli  en  Slavonie  {Archiv  filr  slatvische  Philologie,  V,  p.  29),  où 
Grujo  est  surnommé  le  Fils  de  la  jument  2.  —  Ailleurs,  c'est  par  sa  mère 
qu'il  a  été  allaité,  mais  pendant  de  longues  années.  Ainsi,  dans  un  conte  du 
«  pays  saxon  »  de  Transylvanie  (Haltrich,  no  17),  Jean  est  allaité  par  sa 
mère,  d'abord  pendant  sept  ans,  puis,  après  qu'un  charme  jeté  sur  elle  l'a 
métamorphosée  en  vache ,  pendant  sept  ans  encore.  Dans  un  conte  lithuanien 
(Schleicher,  p.  128),  le  héros  n'est  sevré  par  sa  mère  qu'à  douze  ans;  dans 
un  conte  tchèque  de  Bohême  (Waldau ,  p.  346),  il  ne  l'est  qu'à  dix-huit  ans. 
Dans  un  conte  serbe  {Archiv  fur  slawische  Philologie,  V,  p.  27),  il  a  été  allaité 
par  sa  mère  pendant  trois  périodes  successives  de  sept  ans,  jusqu'à  ce  qu'il 


1.  Comparer  encore,  pour  cette  introduction,  divers  contes  où  le  héros  est  aussi  le  fils  d'un  ours  : 
un  conte  basque,  VOurson  (Me'lusine,  1877,  col.  160);  un  conte  allemand  du  grand-duché  d'Oldenbourg, 
pan  l'Ours  (Strackcrjan  ,  II ,  p.  326);  un  conte  serbe  (Vouk  ,  n"  i  ).  Tous  ces  contes,  pour  la  suite 
des  aventures,  appartiennent  plus  ou  moins  au  thème  de  VHomme  fort,  que  nous  aurons  plus  loin  i 
étudier  (voir  nos  n"»  46,  Bèiitdicili,  et  69,  le  Lahourtur  tt  son  VaUl)  ;  du  reste,  plusieurs  épisodes  de  ce 
thème  se  sont ,  ainsi  que  nous  l'indiquerons  tout  à  l'heure,  infiltrés  dans  certains  contes  du  genre  de 
Jmn  de  l'Ours.  —  Dans  un  conte  russe  dont  nous  ne  connaissons  que  ce  passage,  cité  par  M.  de  Guber- 
natis  dans  sa  Hoological  MylMogy  (II,  p.  117),  le  héros,  Ifatiio  Medviedko  (Jean,  fils  de  l'Ours  ),  qui 
est  né  d'un  ours  et  d'une  femme  enlevée  par  celui-ci ,  est  homme  de  la  tète  à  la  ceinture,  et  de  la  cein- 
ture aux  pieds  il  est  ours. 

2.  Dans  l'introduction  d'un  conte  slave  de  cette  famille,  recueilli  en  Herzégovine  (Krauss,  n"  159), 
le  héros,  étant  déj.\  grand  ,  est  nourri  au  moyen  d'une  n.ippe  merveilleuse ,  qu'une  vache  lui  donne  et 
qui  se  couvre  de  mets  au  commandement.  Cette  forme  particulière ,  qui  se  retrouve  dans  une  autre 
famille  de  contes  (comparer  notre  n°  aj ,  le  Poirier  d'or),  s'est  substituée  ici  au  thème  de  l'allaiiemcnt, 
q\ie  nouscx.iminons. 


8  JEAN      DE      L  OURS 

fût  en  état ,  non  seulement  de  déraciner  un  grand  chêne ,  mais  de  le  replanter 
les  racines  en  l'air,  —  Dans  un  conte  de  la  Bretagne  non  bretonnante  (Sébil- 
lot,  II ,  n»  26),  Petite  Baguette  reste  à  ne  rien  faire  jusqu'à  l'âge  de  quatorze 
ans  ;  après  quoi  il  montre  en  diverses  occasions  sa  force,  avant  de  s'en  aller  par 
le  monde  avec  sa  «  baguette  »  de  fer  de  sept  cents  livres  ' . 

Jean  à  la  Barre  de  fer,  dans  un  conte  allemand  du  Schleswig  (Mùllenhoff, 
n°  16),  est  fort  comme  un  géant  ;  mais  il  n'est  pas  dit  d'où  lui  est  venue  sa 
force,  pas  plus  que  dans  un  conte  suisse  (Sutermeister,  n°  21),  dont  toute  la 
première  partie,  comme  celle  du  conte  souabe  ci-dessus  mentionné,  n'est 
autre  que  le  conte  de  Y  Homme  fort ,  auquel  nous  venons  de  renvoyer. 

Mentionnons  à  part  l'introduction  d'un  conte  slave  de  Bosnie  (Mijatowics, 
p.  123  ),  toujours  de  la  famille  de  notre  conte  lorrain.  Grain-de-Poivre  est  né 
après  la  mort  de  ses  deux  frères ,  ses  parents  ayant  désiré  un  fils ,  fût-il  aussi 
petit  qu'un  grain  de  poivre.  Il  devient  d'une  force  extraordinaire ,  et  manie 
comme  une  plume  une  énorme  massue. 

Enfin,  dans  un  conte  sicilien  (Pitre,  n"  83),  Peppi  est  un  homme  tout 
ordinaire  ;  mais  il  a  l'adresse  de  faire  croire  à  un  drau  (sorte  d'ogre)  qu'il  est 
très  fort.  (Toute  cette  première  partie  n'est  autre  que  le  thème  de  notre  n»  25, 
le  Cordonnier  et  les  Voleurs.  Viennent  ensuite  la  rencontre  avec  trois  personnages 
extraordinaires ,  dont  l'un  répond  exactement  à  notre  Appuie-Montagne ,  les 
aventures  dans  la  maison  isolée  et  le  reste). 

Les  moindres  détails ,  pour  ainsi  dire ,  de  l'introduction  de  notre  conte  lor- 
rain, se  retrouvent,  tantôt  dans  l'un,  tantôt  dans  l'autre  des  contes  étrangers 
que  nous  avons  mentionnés.  Ainsi  le  conte  du  Tyrol  italien,  le  premier  cité 
(Schneller,  p.  189),  nous  donne  le  pendant  des  méfaits  de  Jean  de  l'Ours  à 
l'école  :  Giuan  dall'  Urs  bat  ses  camarades  qui  lui  donnent  des  sobriquets  ; 
un  jour,  il  va  même  jusqu'à  jeter  le  maître  d'école  et  le  curé  du  haut  en  bas  de 
l'escalier.  On  le  met  en  prison  ;  quand  il  est  las  d'y  être,  il  soulève  la  porte, 
va  trouver  le  juge  et  lui  dit  de  lui  donner  une  épée,  sinon  il  le  tuera.  Le  juge 
effrayé  lui  donne  une  épée  ;  alors  Giuan  dit  adieu  à  sa  mère  et  s'en  va  courir 
le  monde.  —  Dans  le  conte  croate ,  le  jeune  garçon  tue  son  maître  d'école  en 
croyant  lui  appliquer  un  petit  soufflet.  —  Dans  le  conte  catalan,  Joan  de 
rOs  étend  raide  par  terre  d'un  seul  coup  de  poing  un  de  ses  camarades  qui 
lui  a  cherché  noise.  —  Dans  le  conte  allemand  de  la  collection  Prcehle ,  Jean 
l'Ours  empoigne  un  jour  deux  de  ses  camarades,  chacun  d'une  main,  et  les 
cogne  si  fort  l'un  contre  l'autre,  qu'il  les  tue.  —  Voir  aussi  le  conte  flamand 
et  le  conte  picard. 

Le  héros  de  plusieurs  des  contes  ci-dessus  mentionnés  apprend  le  métier 
de  forgeron,  comme  notre  Jean  de  l'Ours.  Dans  le  second  conte  cité  du 
Tyrol  italien,  Filomusso  demande  à  son  maître  la  permission  de  se  forger  une 
canne  et  y  emploie  tout  le  fer  qui  se  trouve  dans  l'atelier.  —  Dans  le  conte 
picard,  Jean  de  l'Ours  se  fait  donner  pour  salaire  tout  le  fer  qu'il  a  cassé  en 


I.  Pour  CCS  dis'crs  contus  où  le  héros  a  été  allaité  par  sa  mire  pendant  <ics  années,  comparer,  dans 
les  remarques  de  notre  n"  46,  l'introduction  de  plusieurs  contes ,  se  rapportant  au  thème  de  l'Homme 
fort ,  déjà  mentionné. 


JEAN      DE      LOURS  9 

frappant  trop  fort  sur  l'enclume,  et  s'en  fait  une  canne.  —  Dans  le  conte  alle- 
mand de  la  collection  Prœhle,  Jean  l'Ours,  dont  le  père  est  forgeron,  se  fait 
une  canne  de  deux  quintaux;  le  Pierre  l'Ours  du  conte  hanovrien  s'en  fait  une 
de  trois  quintaux;  le  Mikes  du  conte  tchèque,  fils,  lui  aussi,  d'un  forgeron, 
une  de  sept.  —  Dans  d'autres  contes  déjà  cités  (conte  suisse  de  la  collection 
Grimm,  conte  lithuanien,  conte  flamand),  le  héros  demande,  le  plus  souvent 
à  son  père ,  qu'on  lui  forge  une  canne  de  fer. 

Dans  tous  les  contes  que  nous  avons  jusqu'à  présent  rapprochés  de  notre 
conte  lorrain ,  le  héros ,  quand  il  s'en  va  courir  le  monde ,  s'associe  à  des 
personnages  extraordinaires  i.  Celui  qui  se  rencontre  le  plus  fréquemment, 
c'est  notre  «  Tord-Chêne  » ,  ou  un  personnage  analogue.  Ainsi  nous 
trouvons  Tord-Chêne  lui-même  dans  les  contes  picard  et  flamand  ;  Tord- 
Sapins  {Tanne ndreher),  dans  le  conte  suisse  de  la  collection  Grimm  ;  Tord- 
Arbres  (Bawndrcber),  dans  le  conte  hanovrien  et  dans  le  conte  transylvain. 
Ailleurs,  ce  personnage  n'a  pas  de  nom ,  mais  il  est  dit  de  lui  qu'il  arrache 
des  arbres  entiers  (conte  allemand  de  la  collection  Prœhle,  conte  du  Tyrol 
italien,  no  39,  conte  wende),  des  pins  (contes  catalan  et  portugais).  — 
Nous  ne  connaissons,  dans  les  contes  étrangers,  que  le  conte  sicilien  n"  83 
de  la  collection  Pitre,  déjà  mentionné ,  où  figure  un  personnage  qui  corres- 
ponde exactement  à  notre  Appuie-Montagne.  Ce  personnage  se  trouve  en 
France,  dans  le  conte  de  la  Bretagne  non  bretonnante,  cité  plus  haut ,  où  il 
s'appelle  «  Range-Montagne  »  et  «  avec  son  dos  range  les  montagnes  et  les 
soutient  ».  Un  autre  conte  de  la  Haute-Bretagne,  toujours  de  la  même 
famille ,  mais  dont  l'introduction  est  absolument  difî"érente  de  celle  de  Jean  de 
VOtirs,  a  un  «  Appuie-Montagne  »  2.  —  Le  Jean  de  la  Meule  du  conte  lor- 
rain ,  qui  joue  au  palet  avec  une  meule  de  moulin ,  ne  s'est  pas  présenté  à 
nous  dans  les  contes  étrangers  de  notre  connaissance.  11  figure,  avec  le  nom 
de  Petit-Palet ,  dans  le  premier  conte  de  la  Haute-Bretagne ,  mentionné  plus 
haut  (  Sébillot ,  II ,  no  26). 

Nous  reviendrons ,  à  la  fin  de  ces  remarques ,  sur  ce  thème  des  personnages 
merveilleux. 

L'épisode  du  château  de  la  forêt  se  trouve  dans  tous  les  contes  indiqués  ci- 
dessus  ;  mais  presque  toujours  c'est  un  nain ,  —  un  nain  à  grande  barbe  assez 
souvent ,  —  qui  bat  les  compagnons  du  héros.  Dans  le  conte  allemand  de  la 


I.  Il  faut  excepter  le  conte  du  Sclileswig  ,  où  les  compagnons  de  Jean  à  la  Barre  de  fer  sont  un  cas- 
seur de  pierres ,  un  scieur  de  planches  et  un  findeur  de  bois  (  altération  évidente  du  thème  primitif,  où 
se  trouve,  par  exemple,  un  personnage  qui,  à  coups  de  poing,  brise  des  rochers);  il  faut  excepter 
aussi  le  conte  suisse  de  la  collection  Suternieister,  où  les  compagnons  du  héros  sont  un  chasseur  et  un 
pécheur;  le  premier  conte  du  Tyrol  italien  (Schneller,  p.  189)  où  Giuan  dall'  Urs  rencontre  et 
emmène  avec  lui  un  cordier  et  un  boulanger,  appelé  Bouche  de  Four  ;  le  conte  du  Mantouan,  où  les 
deux  compagnons  de  Giovanni  dell'  Orso  n'ont  rien  de  caractéristique ,  et  le  conte  souabe,  où  les 
compagnons  de  Jean  l'Ours  sont  un  cordonnier  et  un  tailleur  qu'il  a  rencontrés  sur  la  route  et  mis 
dans  sa  poche. 

1.  Voir  Sébillot,  I ,  n"  6.  —  L'introduction  de  ce  conte  ,  qui  a  été  raconté  A  M.  Sébillot  par  un 
matelot,  a  pris,  en  passant  par  la  bouche  des  marins,  une  couleur  toute  particulière;  mais  les  deux 
personnages  extraordinaires  que  rencontre  le  »  capitaine  Pierre  »  sont  deux  des  trois  personnages  du 
conte  lorrain  ,  Appuie-Montagne  et  Tord-Chine. 


10  JEAN      DE      l'ours 

collection  Prœhle,  dans  le  conte  suisse  de  la  collection  Sutcrmeister,  dans  le 
conte  sicilien  de  la  collection  Pitre,  c'est  une  vieille  femme,  une  sorcière  ; 
dans  le  conte  portugais,  un  diable.  Nous  ne  rencontrons  le  géant  du  conte 
lorrain  que  dans  un  conte  sicilien  (Gonzenbach,  n"  59)  et  dans  un  conte  ita- 
lien du  Napolitain  (JaMuch  fur  rotiianische  und  aiglisclK  Literatur ,  VIII , 
p.  241  ),  appartenant  tous  les  deux  à  un  autre  groupe  de  contes  de  cette  famille. 

Dans  ce  second  groupe  ,  l'introduction  de  Jean  de  VOurs  fait  défaut  ;  il  s'agit 
simplement  de  compagnons  qui  voyagent  ensemble  :  dans  un  conte  du  Tyrol 
allemand  (Zingerle,  II,  p.  403)  et  dans  un  conte  alsacien  (Alsatia,  année 
1852 ,  p.  77),  trois  déserteurs  ;  dans  un  conte  flamand  (Wolf ,  Deutsche  Man- 
chen  und  Sagen,  n»  21),  un  caporal,  un  tambour  et  un  sergent;  dans  un  conte 
russe  (Ralston,  p,  144-146),  quatre  «  héros  »  ;  dans  un  conte  italien  de  Pise 
(Comparetti ,  n»  40),  un  boulanger  et  deux  individus  non  désignés.  —  Ce  der- 
nier conte  nous  fournit  un  petit  détail  à  rapprocher  du  conte  lorrain  :  les  deux 
compagnons  du  boulanger,  après  avoir  été  battus  dans  la  maison  isolée  par  un 
mystérieux  petit  bossu ,  disent  qu'ils  n'ont  pu  préparer  le  dîner  parce  que  le 
charbon  leur  a  fait  mal.  C'est  tout  à  fait,  on  le  voit,  le  passage  où  les  com- 
pagnons de  Jean  de  l'Ours  disent  que  la  fumée  ou  la  cuisine  les  a  rendus 
malades.  —  Le  conte  sicilien  n°  80  de  la  collection  Pitre  se  rattache  à  ce 
groupe,  malgré  l'altération  de  son  introduction. 

Dans  beaucoup  de  contes  de  ce  groupe,  les  compagnons  vont  à  la  recherche  de 
princesses  disparues,  ces  mêmes  princesses  que  le  héros  trouvera  dans  le  monde 
souterrain  où  il  se  fait  descendre.  Ces  compagnons  sont ,  dans  un  conte  alle- 
mand de  la  principauté  de  Waldeck  (Curtze,  n"  23  ),  trois  soldats  ;  dans  un 
autre  conte  allemand  de  la  région  de  Paderborn  (Grimm,  no  91),  trois  jeunes 
chasseurs;  dans  un  conte  sicilien  (Gonzenbach,  no  59),  un  vieux  soldat  et 
trois  princes  ;  dans  le  conte  italien  du  Napolitain  ,  cité  un  peu  plus  haut ,  trois 
frères.  —  C'est,  nous  l'avons  dit,  uniquement  dans  ces  deux  derniers  contes 
(sicilien  et  napolitain)  que  nous  avons  retrouvé  le  géant  du  conte  lorrain: 
tous  les  contes  de  ce  groupe  que  nous  venons  de  mentionner,  à  l'exception  du 
conte  russe,  ont  le  vieux  nain.  —  Dans  un  conte  italien  du  Mantouan  (Visen- 
tini,  no  18),  où  les  compagnons  sont  trois  frères,  c'est  à  un  monstre  (bestiac- 
cia  )  qu'ils  ont  affaire. 

Cette  dernière  forme  d'introduction,  —  plusieurs  compagnons  ù  la  recherche 
de  princesses  disparues ,  —  se  trouve  combinée ,  dans  le  conte  de  la  Flandre 
française  cité  plus  haut ,  avec  l'introduction  de  Jeun  de  VOurs.  Dans  ce  conte 
de  la  collection  Deulin ,  le  roi  fait  publier  qu'il  donnera  une  de  ses  deux  filles 
en  mariage  à  celui  qui  les  délivrera  de  captivité.  Jean  l'Ourson  demande  qu'on 
lui  forge  une  caime  grosse  comme  le  bras ,  puis  il  se  met  en  campagne.  Il 
rencontre  d'abord  sa  mère  nourrice  l'ourse,  qui  le  guide,  puis  Tord-Chône 
qu'il  prend  avec  lui.  Ils  arrivent  dans  un  château.  Suit  l'aventure  de  Tord- 
Chêne,  puis  de  Jean  l'Ourson  avec  un  petit  vieux  qui  rosse  Tord-Chêne,  mais 
qui  est  battu  comme  plâtre  par  Jean.  Descendu  dans  le  monde  inférieur,  Jean 
tue  le  petit  vieux ,  dont  une  vieille  femme  était  en  train  de  panser  les  plaies. 
Cette  vieille  femme  indique  à  Jean  où  sont  les  princesses  et,  comme  la  fée  de 
notre  conte ,  lui  donne  de  la  graisse  qui  guérit  toutes  les  blessures,  etc.  — 


J  E  A  X      D  E      L  O  U  R  s  II 

Dans  le  conte  allemand  du  Schieswig,  qui  se  rattache  également  au  premier 
groupe  de  contes ,  Jean  à  la  Barre  de  fer  apprend ,  lui  aussi ,  que  les  trois 
filles  du  roi  ont  disparu  et  que  l'une  d'elles  est  promise  en  mariage  à  celui  qui 
les  ramènera.  —  Le  conte  souabe  présente  la  même  combinaison ,  mais  avec 
une  curieuse  modification.  Le  paysan  au  service  duquel  est  entré  Jean  l'Ours , 
effrayé  de  la  force  de  celui-ci ,  lui  dit ,  pour  se  débarrasser  de  lui ,  d'aller  cher- 
cher les  trois  plus  belles  femmes  du  monde,  pour  que  lui,  le  paysan,  qui  est 
veuf,  en  choisisse  une.  Viennent  ensuite  la  rencontre  d'un  cordonnier  et 
d'un  tailleur,  l'épisode  de  la  maison  isolée  et  la  descente  dans  le  monde  infé- 
rieur, où  se  trouvent  les  trois  plus  belles  femmes  du  monde  '. 

Mentionnons  encore  certains  contes  où  les  compagnons  sont  également  à  la 
recherche  des  princesses ,  mais  où  manque  l'épisode  de  la  maison  i  solée  :  un 
conte  autrichien  (Vernalekcn,  n"  54);  deux  contes  siciliens  (Gonzenbach, 
nos  58  et  62);  un  conte  irlandais  (Kennedy,  I,  p.  43);  un  conte  Hthuanien 
(Leskien,  n»  16);  un  conte  russe  (Gubernatis,  Floriîegio,  p.  72).  Dans  le 
conte  russe ,  le  héros  ,  Svetozor,  est  le  plus  jeune  de  trois  frères,  qui  tous  sont 
devenus  hommes  faits  en  quelques  heures.  Pour  faire  l'épreuve  de  sa  force, 
Svetozor  va  chez  le  forgeron  et  lui  commande  une  massue  de  fer  qui  pèse 
douze  piids  (480  livres)  ;  il  la  jette  en  l'air  et  la  reçoit  sur  la  paume  de  sa 
main  ;  la  massue  se  brise.  Il  s'en  fait  faire  une  autre  de  vingt  puds  (800  Uvres), 
qui  se  brise  sur  son  genou.  Enfin,  on  lui  en  forge  une  troisième,  de  trente 
puds  (1,200  livres);  il  la  lance  en  l'air  et  la  reçoit  sur  son  front;  elle  plie, 
mais  ne  rompt  pas.  (Nous  retrouvons  ici  ,  comme  on  voit ,  un  des  éléments  de 
Jean  de  l'Ours).  Svetozor  fait  redresser  sa  massue  et  l'emporte,  quand  il  s'en 
va,  avec  ses  frères,  pour  délivrer  les  trois  filles  du  tzar  que  trois  magiciens  ont 
transportées  dans  leurs  châteaux  de  cuivre ,  d'argent  et  d'or.  —  Dans  un  conte 
des  Tsiganes  de  la  Bukovine  (Miklosisch,  n"  4),  les  trois  frères  se  sont  mis  en 
route  pour  aller  chercher  leur  mère  ,  qui  a  été  enlevée  par  un  dragon. 

Un  conte  finlandais,  résumé  par  M.  Kœhler  (Jahibiicb  fiir  romahische  und 
englischcLiteratiir,  VII,  p.  26),  paraît,  au  premier  abord,  n'avoir  pas  non  plus 
l'épisode  de  la  maison  isolée;  mais,  en  réalité,  il  a  conservé  quelque  chose 
d'analogue  :  Le  palefrenier  Gylplio,  un  jour  qu'il  est  à  couper  du  bois  dans  la 
forêt ,  se  rend  maître  du  génie  Pellerwoinen  ,  en  lui  prenant  les  mains  dans  la 
fente  d'un  tronc  d'arbre.  (Dans  le  conte  allemand  de  la  collection  Prœhle, 
Jean  l'Ours  ,  dans  la  maison  isolée ,  fait  de  même  avec  la  vieille  ;  dans  le  conte 
lithuanien  de  la  collection  Schleicher,  Martin ,  après  avoir  terrassé  le  nain ,  lui 
emprisonne  la  barbe  dans  la  fente  d'un  gros  tronc  d'arbre  ).  Gylpho  ne  délivre 
Pellerwoinen  qu'après  que  celui-ci  lui  a  promis  de  lui  dire  où  se  trouvent  trois 
princesses  disparues.  Le  génie  lui  montre  dans  des  rochers  un  trou  profond 
dans  lequel  il  le  descend.  Suit  la  délivrance  des  trois  princesses.  Mais  trois 
«  hommes  blancs  »  s'étaient  glissés  sur  les  pas  de  Gylpho,  jusqu'au  trou. 
Quand  Pellerwoinen  a  fait  remonter  les  princesses  et  qu'il  veut  faire  remonter 

I.  Dans  un  conte  vaUtque  (Scliott,  n"  lo),  figurent  .lussi  la  rencontre  par  le  héros  de  personnages 
extraordinaires,  l'épisode  de  la  maison  isolée  et  la  descente  dans  lo  puits.  Les  aventures  du  héros  dans 
le  monde  inférieur  sont  diflerentes  et  se  rapprochent  principalement  d'un  des  thèmes  de  notre  n"  5,  1rs 
Fils  du  Pèchfur  (le  thème  de  la  princesse  exposée  .\  un  dragon  et  délivrée  par  le  héros),  thème  ijui,  du 
reste,  s'est,  d.ins  certains  contes,  joint  épisodiquemcnt  au  thème  dont  nous  traitons  ici. 


12  JEAN      DE      LOURS 

aussi  Gylpho,  ils  accourent ,  coupent  la  corde ,  chassent  Pellerwoinen  et 
s'emparent  des  princesses.  (Ces  trois  «  hommes  blancs  »,  qui  interviennent 
brusquement  dans  le  récit ,  sont ,  comme  on  voit ,  un  souvenir  altéré  des 
compagnons  du  héros,  traîtres  à  son  égard.) 

Nous  arrivons  enfin  à  une  dernière  forme  d'introduction.  Dans  un  conte 
grec  moderne  de  l'île  de  Syra  (Hahn,  n°  70),  un  roi  a  un  pommier  qui ,  tous 
les  ans ,  donne  trois  pommes  d'or  ;  mais  à  peine  sont-elles  mûres,  qu'elles 
disparaissent.  L'aîné  des  trois  fils  du  roi  s'oflfre  à  veiller  auprès  de  l'arbre.  Au 
milieu  de  la  nuit,  un  nuage  s'abaisse  ;  quelque  chose  comme  une  main  s'étend 
vers  l'arbre  et  une  pomme  d'or  disparaît.  Même  chose  arrive  quand  le  second 
prince  veille.  Mais  le  plus  jeune  tire  une  flèche  dans  le  nuage  ;  du  sang  coule , 
et  la  pomme  reste  sur  l'arbre.  Le  lendemain,  les  trois  princes  suivent  les  traces 
du  sang  et  arrivent  sur  une  haute  montagne,  auprès  d'une  pierre  au  milieu 
de  laquelle  est  scellé  un  anneau  de  fer.  Le  plus  jeune  prince  est  seul  assez  fort 
pour  soulever  la  pierre  et  seul  assez  courageux  pour  descendre  dans  le  monde 
inférieur,  où  il  tue  le  dragon  qui  a  volé  les  pommes  d'or  ;  il  délivre  ainsi  trois 
princesses.  —  On  peut  encore  citer  un  conte  sicilien  (Gonzenbach,  no  64),  où 
le  voleur  des  Iruits  du  jardin  d'un  roi  est  un  géant,  qui,  lui  aussi,  retient 
captives  dans  le  monde  inférieur  trois  belles  jeunes  filles  ;  un  conte  du  Tyrol 
italien  (Schneller,  p.  190),  où  un  enchanteur  cueille  chaque  nuit  des  noix  d'or 
sur  le  noyer  d'un  roi  (comparer  un  conte  italien  des  environs  de  Sorrente , 
publié  dans  le  Giambattisia  Basile,  I883,  p.  31);  un  conte  grec  moderne  de 
Smyrne(E.  Legrand,  p.  191),  où  c'est  un  nègre  qui  vient  couper  des  citrouilles, 
dans  lesquelles  réside  la  force  de  trois  princes  ;  un  conte  albanais  (A.  Dozon , 
n°  5),  où  une  lamie  (sorte  d'ogresse)  sort  chaque  jour  d'un  puits  pour  aller 
prendre  une  pomme  d'or  sur  le  pommier  d'un  roi.  —  Dans  un  conte  de  la 
Basse-Bretagne  (Luzel ,  5c  rapport,  p.  10),  c'est  un  aigle  qui  vient  chaque 
nuit  voler  une  poire  d'or  dans  le  jardin  d'un  roi  ;  dans  un  conte  toscan  (A.  de 
Gubcrnatis,  Zoological  MytMogy,  II,  p.  187),  un  dragon  à  trois  têtes  qui 
s'abat  chaque  nuit  sur  le  pommier  à  pommes  d'or  du  roi  de  Portugal  ;  dans  un 
conte  catalan  {Rondallayre,  I,  p.  94),  un  gros  oiseau  noir  qui  vient  prendre  les 
poires  d'un  certain  jardin  ;  dans  un  conte  russe  (Ralston,  p.  73),  un  monstre 
qui  ravage  le  parc  d'un  roi  ;  dans  un  conte  hongrois  (Gaal,  p.  77),  un  dragon 
qui  enlève  chaque  nuit  un  pan  de  muraille  d'une  citadelle  toute  de  lard  {sic), 
construite  par  un  roi.  Comparer  encore  un  conte  vénitien  (Widter  et  Wolf , 
n"  4),  et  un  conte  wende  de  la  Lusace  (Veckenstedt,  p.  244). 


Il  serait  trop  long  d'examiner  ici  toutes  les  différences  de  détails  que  pré- 
sente, dans  les  nombreux  contes  énumérés  ci-dessus,  le  récit  des  aventures  du 
héros  dans  le  monde  inférieur  Nous  ferons  seulement  quelques  remarques. 
Dans  le  dernier  groupe  dont  nous  avons  parlé,  —  à  une  exception  près,  celle  du 
conte  catalan ,  —  le  monstre  que  le  héros  doit  combattre  dans  le  monde  infé- 
rieur est  celui  qu'il  a  déjà  blessé  sur  la  terre,  le  voleur  des  fruits.  En  le  tuant , 
il  délivre  d'un  coup  les  trois  princesses ,  qui  n'ont  pas  d'autre  geôlier.  C'est  1;\ 
la  forme  la  plus  ordinaire  des  contes  de  ce  groupe.  Pourtant,  dans  certains,  le 


JEAN      DH      l'ours  I3 

monstre  ne  garde  qu'une  des  trois  princesses  ;  les  deux  sœurs  de  celle-ci  sont 
gardées  par  deux  autres  monstres.  Ainsi,  dans  le  conte  toscan,  le  prince,  étant 
descendu  dans  le  monde  inférieur,  arrive  dans  une  belle  prairie  où  s'élèvent 
trois  châteaux,  le  premier  de  bronze,  le  second  d'argent,  le  troisième  d'or.  Le 
dragon  à  trois  têtes,  qui  a  volé  les  pommes  d'or,  est  le  maître  du  château  de 
bronze  ;  celui  d'argent  appartient  à  un  dragon  à  cinq  têtes  ;  celui  d'or,  à  un 
dragon  â  sept  têtes.  Même  chose  à  peu  près  dans  le  conte  hongrois,  où  les 
trois  châteaux  sont  de  cuivre,  d'argent  et  d'or.  —  Les  trois  châteaux  (ici  d'acier, 
d'argent  et  d'or)  se  retrouvent  dans  le  conte  breton  ;  mais  l'aigle  que  le  prince 
a  blessé  est  seul  pour  garder  les  trois  princesses.  Il  s'envole  d'un  château  à 
l'autre,  et  le  jeune  homme  le  tue  dans  le  troisième  château  i. 

Dans  les  contes  qui  ont  l'épisode  de  la  maison  isolée,  le  personnage  malfai- 
sant que  le  héros  châtie  n'est  pas,  en  général,  celui  qui  garde  les  princesses 
dans  le  monde  inférieur.  Nous  ne  connaissons  guère,  comme  exceptions,  que 
le  conte  suisse  de  la  collection  Grimm ,  le  conte  bosniaque  et  le  conte  sicilien 
n"  83  de  la  collection  Pitre.  Tantôt  les  princesses,  presque  toujours  au  nombre 
de  trois,  sont  gardées  par  un  dragon  à  sept  têtes  (conte  du  Tyrol  allemand), 
à  douze  têtes  (conte  du  «  pays  saxon  »  de  Transylvanie),  ou  par  trois  dragons 
à  trois,  six  et  neuf  têtes  (conte  lithuanien);  tantôt  par  deux  dragons  et  deux 
lions  (conte  tchèque,  où  il  n'y  a  que  deux  princesses),  par  un  ours,  un  lion  et 
un  dragon  (conte  allemand  de  la  collection  Prœhle)  ;  tantôt  encore  par  trois 
géants  (contes  allemands  du  Schleswig  et  deja  principauté  de  Waldeck),  par 
un  magicien  (conte  italien  de  Pise),  par  trois  vieux  magiciens  (conte  du  Tyrol 
italien),  etc.,  etc.  —  Dans  le  conte  portugais,  la  première  princesse  est  gardée 
par  un    serpent,  la  seconde    par  une   couleuvre,    la   troisième  par  le  grand 
diable.  En  dehors  d'un  conte  breton  déjà  mentionné  (Sébillot,  Littérature oiale, 
p.  81),  où  il  est  question  d'une  chambre  remplie  de  diablotins,  c'est  le  seul 
rapprochement  que  nous  trouvions  à  faire  avec  les  diables  du  conte  lorrain  ^. 
Plusieurs  des  contes  de  cette  famille  ont  un  trait  qui  n'existe  pas  dans  le 
conte  lorrain.  Quand  le  héros  arrive  auprès  des  princesses,  en  l'absence  des 
monstres  qui  les  gardent ,  elles  lui  font  boire  d'une  certaine  eau  qui  le  rend 
capable  de  manier  une  lourde  épée  pendue  au  mur,  et  c'est  avec  cette  épée 
qu'il  tue  les  monstres.  Voir,  par  exemple,  le  conte  wende,  le  conte  allemand 
de  Waldeck,  le  conte  grec  de  lîle  de  Syra,  le  conte  hongrois.  —  Notre  conte 
lorrain ,  ainsi  que  tous  les  contes  du  type  spécial  de  Jean  de  l'Ours,  représentant 
le  jeune  homme  comme  étant  d'une  force  extraordinaire,  il  était  inutile  de  lui 
donner  une  autre  arme  que  sa  canne  de  fer.  Pourtant,  dans  le  conte  lithuanien 
et  dans  le  conte  du  Schleswig,  ce  n'est  pas  avec  sa  canne  de  fer  que  le  héros 
tue  les  dragons  ou  les  géants ,  et  nous  retrouvons  l'épée  et  l'eau   qui   donne 
la  force. 

Un  autre  détail,  qui  se  rencontre  dans  un  bon  nombre  des  contes  jusqu'ici 
mentionnés,  manque  dans  le  conte  lorrain.  Après  avoir  fait  remonter  les  prin- 
cesses par  ses  compagnons,  le  jeune  homme,  se  méfiant  de  ces  derniers,  attache 

I.  Les  trois  mêmes  cliîtciux  ou  k  peu  près  (verre,  argent  et  or)  figurent  encore  dans  le  conte  Ju 
Tyrol  italien,  n»  59,  cité  plus  h.int.  —  Rappelons  aussi  le  conte  russe  de  Sxtlo^or. 

3.  Dans  deux  variantes  lorraines  que  nous  donnerons  plus  loin  (n";]),  les  princesses  sont  gardies  par 
des  monstres  :  bètc  à  sept  tètes ,  serpent,  etc. 


14  JEAN      DE      LOURS 

à  la  corde,  (ou,  dans  certaines  versions,  met  dans  le  panier  suspendu  à  la 
corde)  une  grosse  pierre,  qui  se  brise  en  retombant  quand  les  traîtres  coupent  la 
corde.  Voir,  par  exemple,  le  conte  alsacien  ,  le  conte  westphalien  (Grimm , 
no  91),  le  conte  hanovrien,  le  conte  du  «  pays  saxon  »  de  Transylvanie,  un 
des  contes  russes  (Ralston,  p.  73),  un  des  contes  du  Tyrol  italien  (Schneller, 
p.  190),  un  des  contes  siciliens  (Gonzenbach,  n°  59),  le  conte  portugais.  — 
Dans  plusieurs  contes,  c'est  sa  canne  de  fer  que  le  héros  attache  à  la  corde.  Il 
en  est  ainsi  dans  le  conte  de  la  Flandre  française,  dans  le  conte  suisse  de  la 
collection  Grimm  ,  dans  le  conte  tchèque,  dans  le  conte  hongrois  (ici  c'est  une 
massue).  —  Dans  le  conte  allemand  de  la  principauté  de  Waldeck,  le  héros 
met  dans  le  panier  la  tête  d'un  des  géants  qu'il  a  tués. 

Qjjant  à  la  manière  dont  le  jeune  homme  sort  du  monde  inférieur,  il  est, 
dans  la  plupart  des  contes,  emporté  par  un  oiseau-géant.  Nous  aurons  à  étudier 
cette  forme  dans  les  remarques  de  deux  de  nos  variantes  de  Montiers  (n°  52), 
qui  ont  ce  passage.  —  Ailleurs  ,  le  héros  revient  sur  la  terre  par  le  moyen  d'un 
objet  magique  que  lui  ont  donné  les  princesses  (baguette,  dans  le  conte 
italien  'le  la  collection  Comparetti  ;  pomme  dans  le  conte  sicilien  n°  80  de 
Pitre;  noix,  dans  le  conte  grec  de  la  collection  E.  Legrand).  Dans  le  conte 
suisse  de  Grimm,  il  trouve  au  doigt  du  nain  qu'il  a  tué  un  anneau  (comparer 
le  conte  italien  de  Sorrente);  il  le  met  à  son  propre  doigt,  et,  quand  il  le 
tourne,  il  voit  paraître  des  esprits  qui ,  sur  son  commandement ,  le  transportent 
hors  du  monde  inférieur;  dans  le  conte  westphalien  (Grimm,  nogi),  une 
flûte,  qu'il  décroche  du  mur,  fait  paraître,  quand  il  en  joue,  une  multitude 
de  nains ,  qui  lui  rendent  le  même  service  (  comparer  le  sifflet  dans  le  conte 
sicilien  no  59  de  la  collection  Gonzenbach,  cité  plus  haut).  Dans  le  conte 
wende  de  la  collection  Veckenstedt,  un  «  bon  génie  »  apparaît  au  jeune 
homme  et  lui  off^re  de  le  tirer  du  monde  inférieur.  —  Ce  n'est  que  dans  trois 
des  contes  mentionnés  ci-dessus  que  nous  trouvons  quelque  chose  d'analogue 
à  notre  conte ,  où  une  fée  indique  à  Jean  de  l'Ours  un  sentier  qui  conduit  au 
château  d'en  haut.  Dans  l'un  des  deux  contes  catalans  {RomiaUayre,  I ,  p.  96), 
une  vieille  ,  que  le  héros  se  trouve  avoir  délivrée  d'un  enchantement  et  qui  est 
devenue  une  belle  dame ,  lui  fait  connaître  également  une  issue  ;  dans  le  conte 
souabe,  c'est  la  sorcière  à  laquelle  Jean  l'Ours  a  déjà  eu  affaire  dans  la  maison 
isolée,  qui  lui  indique  cette  issue,  mais  seulement  après  que  Jean  l'Ours  l'a  de 
nouveau  rudement  battue  ;  dans  une  variante  hessoise  résumée  par  Guillaume 
Grimm  dans  les  remarques  de  son  n"  91  (t.  III,  p.  165),  c'est  le  nain  de  la 
maison  isolée,  mais  qui  le  fait  bénévolement. 


*  * 


Dans  un  petit  nombre  de  contes  de  cette  famille,  le  héros,  au  lieu  de 
descendre  dans  le  monde  inférieur,  s'élève  dans  ce  qu'on  peut  appeler  le  monde 
supérieur,  et  c'est  là  qu'il  trouve  les  princesses.  Citons  d'abord  un  conte  grec 
moderne,  recueilli  en  Epire  (Hahn,  n°  26).  La  fille  d'un  roi  est  enlevée 
par  un  drakos  (sorte  d'ogre),  qui  l'emporte  sur  une  haute  montagne.  Le  plus 
jeune  des  trois  frères  de  la  princesse  se  met  en  route  pour  la  délivrer.  Un 
serpent,  auquel  il  a  rendu  service,  le  transporte  sur  la  montagne.  Il  trouve 
moyen  de  faire  périr  le  drakos,  puis  il  fiiit  descendre  avec  une  corde  sa  sœur 


JEAN      DE      LOURS  Ij 

d'abord,  puis  trois  princesses,  prisonnières,  elles  aussi,  du  drakos.  Quand  il 
est  au  moment  de  descendre  lui-même,  ses  deux  frères,  qui  attendaient  au 
pied  de  la  montagne,  coupent  la  corde.  Le  prince,  resté  seul  dans  le  château 
du  drakos,  voit  trois  objets  merveilleux  :  un  lévrier  de  velours,  poursuivant  un 
lièvre  également  de  velours;  une  aiguière  d'or,  qui  verse  d'elle-même  de  l'eau 
dans  un  bassin  d'or  ;  une  poule  d'or  avec  ses  poussins.  Il  voit  ensuite  trois 
chevaux  ailés,  l'un  blanc,  l'autre  rouge ,  le  troisième  vert;  il  les  met  en  liberté, 
et  les  chevaux ,  par  reconnaissance ,  le  transportent  dans  la  plaine,  où  chacun 
lui  donne  un  crin  de  sa  queue,  en  lui  disant  de  le  brûler  quand  il  aura  besoin 
de  ses  services.  Le  jeune  prince  se  couvre  la  tête  d'un  bonnet  de  boyau  de 
mouton,  pour  avoir  l'air  d'un  teigneux  •,  et  entre  comme  valet  chez  un 
orfèvre,  dans  la  ville  du  roi  son  père.  Cependant  l'aîné  des  princes  voulait  épou- 
ser l'aînée  des  trois  princesses.  Celle-ci  déclare  qu'auparavant  il  faut  lui  donner 
un  lévrier  de  velours  poursuivant  un  lièvre  de  velours,  comme  elle  en  avait  un 
chez  le  drakos.  Le  roi  fait  publier  que  celui  qui  pourra  fabriquer  ce  jouet  sera 
bien  récompensé.  Le  prétendu  valet  de  l'orfèvre  dit  à  son  maître  qu'il  se  charge 
de  la  chose  ;  il  fait  venir  le  cheval  vert  en  brûlant  le  crin  que  celui-ci  lui  a  donné 
et  lui  ordonne  de  lui  aller  chercher  dans  le  château  du  drakos  les  objets 
demandés;  puis  il  les  donne  à  l'orfèvre,  qui  les  porte  au  roi.  Le  jour  du  mariage, 
à  une  sorte  de  tournoi ,  le  jeune  homme  paraît,  tout  vêtu  de  vert,  sur  le  cheval 
vert;  il  se  montre  si  adroit  qu'on  veut  le  retenir  pour  savoir  qui  il  est,  mais  il 
s'échappe.  Le  cheval  rouge  lui  procure  ensuite ,  "pour  la  seconde  princesse , 
l'aiguière  d'or  et  le  bassin  d'or,  et  le  prince  se  signale  également  au  tournoi , 
où  il  se  montre  en  équipement  rouge,  sur  le  cheval  rouge.  Enfin  le  cheval 
blanc  va  lui  chercher  la  poule  d'or  pour  la  plus  jeune  princesse;  mais  ,  cette 
fois,  au  tournoi,  le  jeune  homme  lance  son  javelot  à  la  tête  du  fiancé,  le  frère 
du  roi,  qui  tombe  mort.  On  l'arrête;  il  se  fait  reconnaître  et  épouse  la  prin- 
cesse. —  Comparer  un  conte  serbe,  très  voisin  (Vouk,  no  2),  où  ne  figurent 
pas  les  objets  merveilleux,  mais  seulement  la  triple  apparition  du  héfos  sur  le 
cheval  noir,  le  cheval  blanc  et  le  cheval  gris  du  dragon.  —  Dans  un  conte 
russe  (Dietrich,  no  5),  une  tzarine  a  été  enlevée  par  un  ouragan.  Ses  trois  fils 
se  mettent  à  sa  recherche.  Le  plus  jeune  parvient,  au  moyen  de  crampons, 
au  sommet  de  la  Montagne  d'or.  Il  arrive  successivement  devant  trois  tentes , 
dans  chacune  desquelles  est  une  princesse  gardée  par  un  dragon.  Il  tue  les 
dragons  et  trouve  enfin  sa  mère,  qui  lui  donne  le  moyen  de  faire  périr  le  génie 
par  lequel  elle  a  été  enlevée.  Il  fait  descendre  sa  mère  et  les  princesses  au  moyen 
d'une  toile  qu'il  attache  à  un  arbre.  Ses  frères  lui  arrachent  la  toile  des  mains , 
et  il  ne  sait  plus  comment  descendre.  Machinalement  il  fait  passer  d'une  main 
à  l'autre  un  bâton  qu'il  a  trouvé  chez  le  génie  :  aussitôt  un  homme  paraît  et 
le  transporte  dans  sa  ville.  Ce  conte  russe  a  une  dernière  partie  correspondant 
à  celle  du  conte  lorrain. 

Cette  forme  particulière  de  notre  thème  a  été  versifiée  en  Espagne  au  siècle 
dernier  :  on  la  trouvera  dans  le  Romanaro  gênerai  (no  1263  de  l'édition 
Rivadcneyra,  Madrid,  1856)  :  Un  roi  de  Syrie,  qui  a  trois  filles,  les  enferme 


I.  Voir,  pour  ce  détail  et  pour  le  trait  des  trois  tournois  ,  notre  n"  ii  ,  le  Prince  tl  son  Chnvl, 
ainsi  que  les  remarques  d;  ce  conte. 


l6  JEAN      DE      l'ours 

dans  une  tour  enchantée ,  sans  porte  ni  fenêtre ,    et  fait  publier  que  celui 

qui  pourra  pénétrer  dans  la  tour  obtiendra  la  main  d'une  de  ses  filles.  Trois 

frères  tentent  l'entreprise.  Le  plus  jeune,  au  moyen  de  clous,  qu'il  enfonce  et 

retire  successivement,  grimpe  jusqu'au  haut  de  la  tour  et  fait  descendre  les 

princesses  en  les  attachant  à  une  corde.  Quand  elles  sont  toutes  descendues , 

les  frères  du  jeune  homme  lui  arrachent  la  corde  des  mains.  Avant  de  le 

quitter,  les  princesses  lui  avaient  recommandé  d'entrer  dans  une  salle  de  la  tour 

où  étaient  enfermés  trois  beaux  chevaux ,  et  de  leur  prendre  à  chacun  un  crin 

delà  queue,  qu'il  conserverait  précieusement  pour  le  brûler  en  cas  de  danger. 

En  outre,  la  plus  jeune  princesse  lui  avait  fait  présent  d'un  collier.  Se  voyant 

trahi  par  ses  frères ,  le  jeune  homme  entre  dans  l'écurie  et  saute  sur  le  cheval 

de  la  troisième  princesse  :  aussitôt ,  d'un  bond ,  le  cheval  le  transporte  dans  un 

désert.  Le  jeune  homme  échange  ses  habits  contre  ceux  d'un  berger  et  prend 

le  nom  de  Juanillo.  Cependant  la  plus  jeune  dos  princesses  dessine  le  modèle 

d'un  collier  tel  que  celui  qu'elle  avait  dans  la  tour  et  dit  à  son  père  qu'elle 

'épousera  celui  qui  lui  en  fera  un  semblable.  Le  roi  s'adresse  au  plus  savant  des 

«  alchimistes  » ,  lui  disant  que ,  si  dans  deux  mois  le  collier  n'est  pas  prêt ,  il 

lui  fera  couper  la  tête.  Justement  Juanillo  est  entré  au  service  de  l'alchimiste  ; 

il  se  charge  du  travail.  La  princesse  reconnaît  le  collier  qu'on  lui  apporte  et 

déclare,  au  grand  mécontentement  du  roi,  qu'elle  épousera  Juanillo.  Le  conte 

se  poursuit  en  passant  dans  le  thème  de  notre  n»  12,  le  Prince  et  son  Cheval. 

* 
*  * 

La  dernière  partie  de  notre  conte, —  la  commande,  faite  par  le  roi,  de  bijoux 
semblables  à  ceux  que  les  princesses  avaient  dans  le  monde  inférieur,  —  ne  se 
trouve  pas ,  à  beaucoup  près ,  dans  tous  les  contes  de  cette  famille.  Nous  avons 
indiqué,  chemin  faisant,  plusieurs  contes  où  elle  existe  :  nous  citerons  ici 
quelques  formes  caractéristiques  de  ce  thème. 

Une  des  plus  remarquables  est  celle  du  conte  allemand  no  29  de  la  collec- 
tion Prœhle.  Q.uand  Jean  l'Ours  est  arrivé  auprès  des  trois  princesses,  dans  le 
monde  inférieur,  la  chambre  de  la  première  était  éclairée  par  une  étoile  ;  celle 
de  la  seconde,  par  une  lune;  celle  de  la  troisième,  par  un  soleil.  Jean  l'Ours 
reçoit  de  l'aînée  des  princesses  une  boule  d'argent  ;  de  la  seconde ,  une  boule 
d'or;  de  la  plus  jeune,  une  boule  de  diamant.  Une  fois  sorti  du  monde  infé- 
rieur, après  la  trahison  des  douze  géants ,  ses  compagnons ,  Jean  l'Ours  entre 
en  qualité  d'ouvrier  chez  un  forgeron ,  dans  la  ville  des  princesses ,  et  bientôt 
les  gens  viennent  en  foule  pour  le  voir  travailler.  Un  soir,  il  s'avise  de  prendre 
un  cor  de  chasse  qu'il  a  rapporté  du  monde  inférieur  et  d'en  jouer.  Aussitôt 
paraissent  une  multitude  de  nains,  qui  lui  demandent  ses  ordres.  Il  leur  dit  que 
les  princesses  sont  malades  depuis  qu'elles  n'ont  plus  leur  étoile,  leur  lune  et 
leur  soleil ,  et  qu'il  faut  aller  chercher  d'abord  l'étoile  et  la  suspendre  devant  la 
fenêtre  de  l'aînée  des  princesses.  Il  commande  ensuite  aux  nains  de  suspendre 
la  lune  et  le  soleil  devant  la  fenêtre  des  deux  autres  princesses ,  et  toutes  les 
trois  guérissent.  Pour  se  débarrasser  des  géants ,  les  princesses  avaient  promis 
que  chacune  en  choisirait  un  pour  mari ,  s'ils  leur  apportaient  des  boules  aussi 
précieuses  que  celles  qu'elles  avaient  dans  le  monde  inférieur.  Les  géants  vont 
trouver  Jean  l'Ours,  qui  fait  semblant  de  fabriquer  les  boules,  et  leur  remet 


JEAN      DE      l'ours  I7 

celles  qu'il  a  reçues  des  princesses.  Celles-ci  reconnaissent  ainsi  que  leur  libé- 
rateur est  arrivé. 

Dans  le  conte  allemand  du  Schleswig  (MùllenhofF,  n"  i6),  les  princesses 
n'épouseront  leurs  trois  soi-disant  libérateurs  que  lorsqu'elles  auront  un  soleil 
d'or,  une  étoile  d'or  et  une  lune  d'or,  comme  ceux  qu'elles  avaient  dans  le 
monde  inférieur.  Cela  vient  aux  oreilles  de  Jean  à  la  Barre  de  fer,  qui  va  trou- 
ver un  orfèvre  et  lui  dit  qu'il  se  charge  de  l'affaire.  —  Dans  le  conte  flamand 
de  la  collection  Deulin,  les  objets  que  les  princesses  Boule  d'Or  et  Boule 
d'Argent  ont  donnés  à  leur  libérateur  sont  une  boule  d'or  portant  gravée  la 
figure  du  soleil ,  et  une  boule  d'argent  avec  la  figure  de  l'étoile  du  matin.  — 
Dans  le  conte  wende  de  la  collection  Veckenstedt  (p.  ,244),  les  objets  sont 
des  anneaux  :  sur  le  premier  est  le  soleil  ;  sur  le  second ,  le  soleil  et  la  lune  ; 
sur  le  troisième,  le  soleil,  la  lune  et  les  étoiles.  —  Dans  le  conte  hanovrien 
de  la  collection  Colshorn  (n°  5),  ce  sont  aussi  des  anneaux  ,  mais  sur  lesquels 
sont  gravés  certains  caractères. 

Le  conte  grec  de  l'île  de  Syra  (Hahn ,  no  70)  présente  une  petite  différence. 
La  princesse  ayant  successivement  demandé  avant  de  consentir  à  se  marier, 
trois  robes  sur  lesquelles  seraient  figurés  la  terre  avec  ses  fleurs ,  le  ciel  avec 
ses  étoiles ,  la  mer  avec  ses  poissons ,  le  héros ,  qui  est  entré  comme  compa- 
gnon chez  un  tailleur,  tire  ces  robes  d'une  noix,  d'une  amande  et  d'une  noi- 
sette que  la  princesse  lui  avait  données  dans  le  monde  souterrain.  (Comparer, 
dans  la  collection  E.  Legrand,  p.  191  ,  un  autre  conte  grec  mentionné  plus 
haut.  )  —  Dans  le  conte  sicilien  n»  80  de  la  collection  Pitre ,  les  couronnes 
que  le  roi  demande  pour  ses  filles  sont  procurées  au  jeune  homme  par  des 
objets  magiques  qu'il  a  reçus  des  princesses.  (Comparer  le  conte  de  Sorrente.) 

Enfin  un  conte  russe  (Ralston,  p.  73)  et  un  conte  hongrois  (Gaal,  p.  77), 
également  mentionnés  ci-dessus,  ont  ici  une  forme  toute  particulière.  Quand  le 
héros  du  conte  russe  est  au  moment  de  faire  remonter  les  princesses,  celles-ci 
changent  en  œufs  leurs  trois  châteaux,  de  cuivre,  d'argent  et  d'or,  et  elles 
donnent  ces  œufs  au  prince.  Arrivées  à  la  cour  du  roi ,  après  la  trahison  des 
frères  de  leur  libérateur,  elles  déclarent  qu'elles  ne  se  marieront  que  si  elles  ont 
des  habits  pareils  à  ceux  qu'elles  portaient  dans  r«  autre  monde  ».  Le  jeune 
prince,  qui  est  entré  comme  ouvrier  chez  un  tailleur,  souhaite  que  ses  trois 
œufs  redeviennent  des  palais ,  et  y  prend  les  robes  des  princesses ,  qu'il  leur 
envoie  par  son  maître  II  fait  la  même  chose  chez  un  cordonnier,  etc.  —  Le 
conte  hongrois  est  à  peu  près  identique.  —  Dans  le  conte  de  l'Herzégovine , 
n»  139  de  la  collection  Krauss ,  les  châteaux  sont  transformés  également, 
mais  en  pommes  d'or.  (Comparer  le  conte  bohème.) 


En  Orient,  nous  allons  trouver,  pour  ainsi  dire  aux  quatre  coins  de  l'Asie, 
les  différentes  parties  dont  se  compose  Jean  de  l'Ours. 

Dans  le  Dardistan ,  contrée  située  au  nord  de  Cachemire ,  dans  la  vallée  du 
Haut-Indus,  on  raconte  l'histoire  d'une  petite  fille  qu'un  ours  emporte  dans 
son  antre  ;  toutes  les  fois  qu'il  sort ,  il  roule  une  grosse  pierre  devant  l'entrée 
de  la  caverne.  Q.uand  l'enfant  est  devenue  grande,  il  la  prend  pour  femme. 
Elle  meurt  en  couches  (Leitner.  Tlx  Languages  atid  Races  of  Dardistan,  III,  p.  12). 

CosaviN ,  Coiiiei.  , 


l8  JEAN      DE      l'ours 

Un  conte  syriaque ,  recueilli  dans  la  région  du  nord  de  la  Mésopotamie ,  va 
déjà  se  rapprocher  davantage  de  l'introduction  de  notre  Jean  de  l'Ours  (E.  Prym 
et  A.  Socin,  II,  p.  258)':  Une  femme,  poursuivant  dans  la  montagne  un 
bœuf  échappé ,  est  prise  par  un  ours ,  qui  l'emporte  dans  sa  caverne  et  en  fait 
sa  femme.  Elle  finit  par  s'enfuir  et  rentre  dans  la  maison  de  son  mari.  Elle  y 
accouche  d'un  fils  moitié  ours  et  moitié  homme.  Quand  l'enfant  est  devenu 
grand,  personne  n'est  plus  fort  que  lui.  Le  conte  finit  brusquement. 

Avec  un  conte  avare  2,  nous  aurons,  non  seulement  l'introduction,  mais 
la  plus  grande  partie  des  aventures  de  Jean  de  FOurs  (Schiefner,  no  2)  : 
La  fille  d'un  roi  est  enlevée  par  un  ours,  qui  en  fait  sa  femme.  Elle  met  au 
monde  un  fils.  L'enfant,  qui  a  des  oreilles  d'ours,  grandit  d'une  façon  merveil- 
leuse et  devient  d'une  force  extraordinaire.  Un  jour  que  l'ours  est  sorti ,  il  se 
fait  raconter  par  sa  mère  toute  son  histoire.  L'ours  survenant,  il  le  précipite 
dans  un  ravin,  où  l'ours  se  tue;  puis  il  dit  à  sa  mère  de  retourner  dans  son 
pays  et  s'en  va  d'un  autre  côté.  —  Il  entre  bientôt  au  service  d'un  roi  qui , 
effrayé  de  sa  force,  cherche  à  se  débarrasser  de  lui  en  le  chargeant  d'entre- 
prises fort  périlleuses  3.  Après  s'être  tiré  de  tous  ces  dangers,  il  s'en  va  droit 
devant  lui  et  rencontre  un  homme  qui  porte  sur  ses  bras  deux  platanes  arrachés 
avec  leurs  racines.  «  Qui  es-tu ,  ami ,  homme  de  force  ?  »  lui  dit  Oreille- 
d'Ours.  —  «  Quelle  force  puis-je  avoir  ?  »  répond  l'autre.  «  Un  homme  fort , 
c'est ,  à  ce  qu'on  dit ,  Oreille-d'Ours ,  qui  a  traîné  la  Kart  (  un  certain  être 
malfaisant)  devant  le  roi.  »  Oreille-d'Ours  se  fait  connaître,  et  l'autre  se  met 
en  route  avec  lui.  Ils  rencontrent ,  assis  au  milieu  du  chemin ,  un  homme  qui 
fait  tourner  un  mouUn  sur  ses  genoux.  Après  avoir  échangé  avec  Oreille- 
d'Ours  à  peu  près  les  mêmes  paroles  que  le  premier,  cet  homme  se  joint  aussi 
à  lui.  —  Les  trois  amis  s'arrêtent  dans  un  endroit  convenable  pour  une  halte, 
et  vivent  de  leur  chasse.  Les  deux  compagnons  d'Oreille-d'Ours  sont  successi- 
vement, pendant  qu'ils  apprêtent  le  repas,  garrottés  par  un  nain  à  longue 
barbe,  qui  arrive  chevauchant  sur  un  Uèvrc  boiteux  et  qui  mange  toute  la 
viande  4.  Mais  Oreille-d'Ours  empoigne  le  nain  et  lui  emprisonne  la  barbe 
dans  la  fente  d'un  platane.  Le  nain  finit  par  s'échapper,  traînant  le  platane 
après  lui  ;  les  compagnons  suivent  ses  traces  et  parviennent  ù  une  ouverture , 
sur  le  bord  de  laquelle  le  platane  a  été  jeté.  Oreille-d'Ours  s'y  fait  descendre. 
Il  trouve  dans  un  palais  une  princesse  que  le  nain  retient  prisonnière,  et  tue  ce 
dernier,  —  Ensuite,  il  est  trahi  par  ses  compagnons,  qui  enlèvent  la  princesse 
et  le  laissent  dans  le  monde  inférieur.  Vient  alors  l'épisode  d'une  fille  de  roi 


I.  Les  contes  syriaques,  publiés  par  MM.  Prym  et  Socin  en  1881,  ont  été  recueillis  de  U  bouche 
d'un  chrétien  jacobite  ,  originaire  du  Tûr  Wbdîn  ,  région  mont.igneuse  située  au  nord  de  Id  Mésopo- 
tamie ,  dans  le  district  de  Mardin  ,  et  habitée  par  des  Kurdes  et  des  Jacobites. 

3.  Les  Avares,  peuplade  d'origine  mongole,  de  même  race  que  les  tribus  de  ce  nom  exterminées  par 
Charlemagne,  habitent  le  versant  septentrional  du  Caucase.  AL  Ant.  Schiefner  a  publié,  en  187  J,  d'après 
des  manuscrits,  plusieurs  contes  en  langue  avare,  auxquels  il  a  joint  une  traduction  allemande  et  des 
remarques  fort  intéressantes ,  dues  à  M.  Reinhold  Kœhler. 

}.  Toute  cette  partie  du  conte  avare  se  rapporte  au  thème  de  l'Homme  fort  (voir  nos  n"*  46  et  69K 
que  nous  avons  déjà  vu  se  combiner  avec  des  contes  de  la  famille  de  Jean  de  l'Ours.  Nous  aurons  occa- 
sion d'y  revenir. 

4.  Dans  le  conte  valaque  (Schott,  n"  10),  cité  plus  h.iut  en  note,  le  nain  ik  gr.\nJe  barbe  arrive  clu- 
vauchant  «  sur  une  moitié  de  lièvre  «. 


JEAN      DE      LOURS  I9 

délivrée  par  Oreille-d'Ours  d'un  dragon  à  neuf  têtes ,  à  qui  l'on  était  forcé  de 
donner  chaque  année  une  jeune  fille  '.  Oreille-d'Ours  est  ramené  sur  la  terre 
par  un  aigle  reconnaissant,  dont  il  a  sauvé  les  petits,  menacés  par  un  serpent. 
Il  arrive  dans  sa  demeure ,  où  il  trouve  ses  deux  compagnons  qui  se  disputent 
la  princesse  ;  il  les  jette  tous  les  deux  par  terre  d'un  revers  de  main,  recon- 
duit la  jeune  fille  dans  le  royaume  du  père  de  celle-ci  et  l'épouse. 

Il  faut  encore  citer  un  conte  kalmouk,  faisant  partie  du  livre  de  contes 
intitulé  Siddhi-Kilr  («  le  Mort  doué  du  siddhi ,  »  c'est-à-dire  d'une  vertu 
magique),  ouvrage  dont  M.  Théodore  Benfey  a  montré  l'origine  indienne,  et 
qui  est  imité  du  livre  sanscrit  la  Vetdlapaiitchavinçati  («  les  Vingt-cinq  Histoires 
d'un  veldla  »  ,  sorte  de  démon  qui  entre  dans  le  corps  des  morts).  Voici  le 
résumé  de  ce  conte  kalmouk  (n»  3  de  la  traduction  B.  Jùlg)  :  Le  héros, 
Massang,  a  un  corps  d'homme  et  une  tête  de  bœuf.  Arrivant  dans  une 
foret,  il  y  trouve  au  pied  d'un  arbre  un  homme  tout  noir,  qui  est  né 
de  la  forêt;  il  le  prend  pour  compagnon.  Plus  loin,  dans  une  prairie,  il  ren- 
contre un  homme  vert,  qui  est  né  du  gazon,  et,  plus  loin  encore,  près  d'un 
monticule  de  cristal ,  un  homme  blanc ,  né  du  cristal  :  il  emmène  aussi  ces 
deux  derniers  avec  lui.  Les  quatre  compagnons  s'établissent  dans  une  maison 
isolée  ;  chaque  jour  trois  d'entre  eux  vont  à  la  chasse ,  le  quatrième  garde  le 
logis.  Un  jour  l'homme  noir,  en  préparant  le  repas,  voit  arriver  une  petite 
vieille  qui  lui  demande  à  goûter  de  son  beurre  et  de  sa  viande  ;  il  y  consent, 
mais  à  peine  a-t-elle  mangé  un  morceau ,  que  le  beOrre  et  la  viande  dispa- 
raissent, et  la  vieille  aussi  2.  L'homme  noir,  bien  ennuyé  ,  s'avise  d'un  expé- 
dient :  il  imprime  sur  le  sol ,  tout  autour  de  la  maison ,  des  traces  de  pieds  de 
chevaux ,  et  dit  à  ses  compagnons ,  à  leur  retour,  qu'une  grande  troupe 
d'hommes  est  venue,  et  qu'ils  l'ont  battu  et  lui  ont  volé  son  beurre  et  sa 
viande.  Les  jours  suivants ,  la  même  aventure  arrive  à  l'homme  vert ,  puis  à 
l'homme  blanc.  C'est  alors  le  tour  de  Massang  de  rester  seul  ;  mais  il  se  méfie 
delà  vieille,  combat  contre  elle  et  la  met  en  sang.  Q.uand  ses  compagnons 
sont  de  retour,  il  leur  fait  des  reproches  et  leur  enjoint  de  se  mettre  avec  lui 
à  la  poursuite  de  la  vieille.  En  suivant  les  traces  du  sang,  ils  arrivent  à  une 
crevasse  de  rochers  et  aperçoivent  au  fond  d'un  grand  trou  le  cadavre  de  la 
vieille  et  d'immenses  trésors.  Massang  se  fait  descendre  dans  le  gouffre  au 
moyen  d'une  corde,  puis  fait  remonter  tous  les  trésors  par  ses  compagnons. 
Mais  ceux-ci  l'abandonnent  dans  ce  trou.  Massang  croit  alors  qu'il  ne  lui  reste 
plus  qu'à  mourir.  Cependant ,  en  cherchant  quelque  chose  à  manger,  il  trouve 
trois  noyaux  de  cerise.  Il  les  plante  en  disant  :  «  Si  je  suis  vraiment  Massang, 
qu'à  mon  réveil  ces  trois  noyaux  soient  devenus  de  grands  arbres.  »  Il  s'étend 
par  terre,  en  se  servant  comme  d'oreiller  du  cadavre  de  la  vieille,  et  s'endort. 
Plusieurs  années  s'écoulent  :  il  dort  toujours.  Quand  il  se  réveille,  les  cerisiers 
sont  devenus  grands,  et  il  peut,  en  y  grimpant,  sortir  du  trou.  Il  retrouve 

1.  Cet  ipisotle,  se  r.ittacluntà  un  tliiinc  que  nous  .lurons  à  étudier  dans  les  remarques  de  notre  n"  ,, 
Us  Fils  du  Pfcheur,  se  trouve  intcrcnlé  également  dans  dos  contes  européens  de  la  famille  de  Jtan  Je 
l'Ours  (dans  le  conte  grec  moderne  n''  70  de  la  collection  Halin  et  le  conte  russe  de  S\tlo^or). 

2.  On  se  rappelle  que ,  dans  plusieurs  des  contes  européens  cités  plus  haut  et  recueillis  en  Alle- 
magne, en  Suisse,  en  Sicile,  et  aussi  en  Russie  (  Ralston  ,  p.  i  h-m6  i>  c'est  une  vieille  sorcière  qui 
bat  les  compagnons  du  liéros. 


20  JEAN      DE      LOURS 

ses  compagnons ,  auxquels  il  fait  grâce  ;  puis ,  continuant  sa  route,  il  monte 
dans  le  ciel,  où,  avec  son  arc  de  fer,  il  défend  les  dieux  contre  les  attaques  des 
mauvais  génies. 

Un  conte  appartenant  à  cette  famille  a  été  recueilli  dans  l'Asie  centrale, 
chez  des  peuplades  qui  habitent  au  pied  du  plateau  du  Pamir,  dans  les  vallées 
des  affluents  de  l'Oxus.  Ce  conte  shighni  a  été  publié  dans  le  Journal  of  tlx 
Asiatic  Society  of  Bengal  (t.  XLVI,  1877,  part.  I,  no  2)  :  Le  fils  d'un 
vizir  s'est  mis  en  route  pour  aller  chercher  un  faucon  blanc,  qui  lui  fera 
obtenir  la  main  de  la  fille  du  roi.  Il  rencontre  un  cavalier  nommé  Ala-aspa  ; 
il  se  joint  à  lui.  Les  deux  compagnons  entrent  dans  un  château  inhabité 
qu'ils  trouvent  au  milieu  d'un  désert.  Le  lendemain  matin,  Ala-aspa  dit  au  fils 
du  vizir  de  rester  à  la  maison ,  tandis  que  lui  ira  à  la  chasse.  Le  jeune  homme 
prépare  le  dîner;  après  avoir  mangé  sa  part,  il  met  de  côté  celle  d' Ala-aspa. 
Tout  à  coup  la  porte  s'ouvre  :  un  petit  bout  d'homme,  haut  d'un  empan, 
arrive  près  du  foyer;  il  s'arrache  un  poil  de  la  moustache,  en  lie  les  pieds  et  les 
mains  du  fils  du  vizir  et  le  jette  par  terre  ;  après  quoi  il  mange  ce  qui  était  pré- 
paré '.  Pendant  ce  temps,  le  jeune  homme  a  réussi  à  se  dégager,  il  pour- 
suit le  nain  et  le  voit  disparaître  dans  une  sorte  de  puits.  Au  retour  d'Ala-aspa, 
le  fils  du  vizir ,  entendant  la  porte  grincer ,  se  précipite  sabre  en  main  ;  en 
voyant  son  compagnon ,  il  lui  raconte  ce  qui  s'est  passé.  Le  lendemain  ,  c'est 
Ala-aspa  qui  reste  à  la  maison  ;  à  peine  le  nain  ouvre-t-il  la  porte ,  qu' Ala-aspa 
lui  tranche  la  tête  d'un  coup  de  sabre  ;  mais  voilà  la  tête  qui  rejoint  les 
épaules,  et  le  nain  qui  s'enfuit.  Ala-aspa  ne  peut  l'atteindre.  —  Il  dit  au  fils  du 
vizir  qu'il  faut  tresser  une  corde  pour  pouvoir  descendre  dans  le  puits.  La 
corde  étant  prête,  c'est  le  fils  du  vizir  qui  tente  le  premier  l'aventure.  A 
peine  commence-t-il  à  descendre,  qu'il  se  met  à  crier  :  «  Je  brûle.  »  Ala-aspa 
le  fait  remonter  et  se  fait  descendre  à  son  tour  en  ordonnant  ù  son  camarade 
de  ne  tenir  aucun  compte  de  ses  cris.  En  effet,  il  a  beau  crier  :  «  Je  brûle,  »  le 
fils  du  vizir  n'en  continue  pas  moins  à  lâcher  la  corde ,  et  enfin  Ala-aspa 
touche  terre.  Il  rencontre  successivement  plusieurs  troupeaux ,  qu'on  lui  dit 
appartenir  au  nain ,  et  arrive  à  une  ville.  Un  homme  qui  est  assis  à  la  porte 
lui  donne  le  moyen  de  tuer  le  nain,  dont  la  vie  est  cachée  dans  deux  pierres 
placées  auprès  de  lui.  Le  nain  étant  mort ,  Ala-aspa  met  la  main  sur  ses  qua- 
rante clefs  :  dans  la  dernière  chambre,  il  trouve  une  belle  jeune  fille,  qui  avait 
été  enlevée  par  le  nain  à  l'âge  de  sept  ans.  Le  lendemain ,  il  ramasse  toutes  les 
richesses  du  nain  et  les  fait  remonter  par  le  fils  du  vizir  ;  il  lui  fait  remonter  en 
dernier  lieu  la  princesse.  Au  lieu  de  s'attacher  ensuite  lui-même  â  la  corde ,  il 
met  à  sa  place  une  brebis  noire.  Le  fils  du  vizir,  qui  veut  s'emparer  de  la  prin- 
cesse, coupe  la  corde,  et  la  brebis  est  broyée  en  tombant.  Il  regrette  ensuitç 
ce  qu'il  a  fait  et  jette  la  corde  à  Ala-aspa,  qu'il  fait  remonter.  Ala-aspa  lui  par- 
donne, lui  cède  ses  droits  sur  les  trésors  et  sur  la  jeune  fille,  et  va  même  lui 
chercher  le  faucon  blanc. 


I.  Dans  le  conte  avare  que  nous  avons  donné  il  y  a  un  instant ,  le  nain  s'arrache  également  un  poil 
de  la  barbe  pour  lier  les  compagnons  d'Oreillc-J'Ours. 


JEAX      DE      LOURS  21 

Dans  l'Inde,  chez  les  tribus  Dzo  du  Bengale,  on  a  trouvé  un  conte  dont 
notre  thème  forme  la  dernière  partie».  Voici  cette  dernière  partie  (Progressive 
colloquial  Exercises  in  the  Lushai  Dialect  of  the  D^o  or  Kuki  Language  with  vocabu- 
laries  and  popular  taies,  by  Capt.  T.  H.  Lewin.  Calcutta,  1874,  p.  85)  : 
Deux  jeunes  gens,  Hpohtir  et  Hrangchal,  ont  délivré  une  jeune  femme, 
nommée  Kungori,  des  griffes  d'un  homme-tigre.  L'homme-tigre  est  à  peine 
tué ,  que  Kungori  est  enlevée  par  un  certain  Kuavang ,  qui  l'emmène  dans  son 
village ,  où  l'on  arrive  par  un  grand  trou  ;  mais  la  femme  a  eu  la  précaution 
de  marquer  le  chemin  au  moyen  d'un  fil  qu'elle  a  laissé  se  dérouler  derrière 
elle ,  de  sorte  que  Hpohtir  et  Hrangchal  peuvent  suivre  les  traces  du  ravisseur  ; 
ils  écartent  un  rocher  qui  ferme  le  trou  et  arrivent  au  village  de  Kuavang. 
Hpohtir  se  fait  rendre  la  femme;  mais,  tandis  qu'ils  sont  en  route  pour  sortir 
du  monde  inférieur,  la  femme  s'aperçoit  qu'elle  a  oublié  son  peigne  ;  Hrangchal 
n'osant  aller  le  chercher,  Hpohtir  y  va  lui  même.  Pendant  ce  temps,  son 
compagnon  s'empare  de  la  femme,  l'emmène  hors  du  monde  inférieur  et 
ferme  l'entrée  avec  une  grosse  pierre.  La  jeune  femme,  de  retour  chez  ses 
parents  avec  Hrangchal,  est  forcée  d'épouser  ce  dernier,  qui  se  donne  pour 
son  libérateur.  De  son  côté,  Hpohtir  est  obligé  de  rester  dans  le  village  de 
Kuavang  et  d'épouser  la  fille  de  celui-ci.  Près  de  la  maison,  il  sème  une 
graine  d'une  plante  appelée  koy,  et  la  plante  grandit  chaque  jour  davantage,  si 
bien  qu'un  beau  matin ,  profitant  de  l'absence  de  sa  femme ,  Hpohtir  grimpe  à 
la  plante  comme  à  une  échelle  et  sort  du  monde  inférieur.  Il  arrive  chez 
le  père  de  Kungori,  la  jeune  femme  qu'il  a  déhvrée  de  l'horarae-tigre ,  coupe 
d'un  coup  de  son  dao  (sorte  de  couteau)  la  tête  de  Hrangchal ,  et ,  après  avoir 
raconté  de  quelle  perfidie  il  a  été  la  victime ,  il  épouse  Kungori. 

Comme  on  voit,  ce  conte  indien  se  rattache  au  groupe  de  contes  étudiés  plus 
haut ,  où  le  héros  se  met  à  la  recherche  d'une  ou  plusieurs  princesses  enle- 
vées, et  l'épisode  de  la  maison  isolée  fait  défaut.  On  remarquera  que  le  moyen 
employé  par  Hpohtir  pour  sortir  du  monde  inférieur  est  tout  à  fait  celui  que 
prend  Massang ,  le  héros  du  conte  kalmouk  du  Siddhi-Kiïr. 

Nous  nous  contenterons  ici  de  renvoyer  à  un  fragment  d'une  sorte  de 
légende  héroïque ,  recueillie  chez  les  Tartares  de  la  Sibérie  méridionale ,  et 
que  nous  résumerons  dans  les  remarques  de  notre  no  52,  la  Canne  de  cinq  cents 
livres. 

Nous  allons  rencontrer,  toujours  en  Orient,  dans  deux  contes  syriaques, 
une  autre  forme  de  notre  thème,  celle  que  présentent  les  contes  européens 
appartenant,  pour  leur  introduction,  au  dernier  groupe. 

Le  premier  de  ces  contes  syriaques  (E.  Prym  et  A.  Socin ,  n»  46)  est  très 
simple.  Comme  dans  le  groupe  que  nous  venons  d'indiquer,  c'est  afin  de  pour- 
suivre un  monstre,  —  ici  un  géant ,  —  qui  vole  chaque  nuit  les  fruits  d'un 
certain  arbre  dans  le  jardin  d'un  roi ,  que  le  plus  jeune  des  trois  fils  de  ce  roi 
se  fait  descendre  par  ses  frères  dans  une  citerne.  Il  y  voit  le  géant  blessé ,  qui 
repose  sa  tête  sur  les  genoux  d'une  belle  jeune  fille.  Après  avoir  tué  le  géant, 

I.  Nous  aurons  .\  ctiulicr  l.i  prcniicic  partie  de  ce  conte  dans  les  remarques  de  notre  n"»  «2,  1t  Princt 
tl  ion  Cheval. 


22  JEAN      DE      l'ours 

il  trouve  encore  deux  autres  jeunes  filles.  Il  en  épouse  une ,  et  donne  les  deux 
autres  à  ses  frères. 

Le  second  conte  syriaque  (ibid.,  n»  39)  est  beaucoup  plus  complet,  et  il  a 
même  tout  un  passage  de  Jean  de  l'Ours ,  —  l'épisode  des  bijoux,  —  qui 
ne  s'était  pas  encore  présenté  à  nous  en  Orient  ».  Ici ,  il  ne  s'agit  pas  des  trois 
fils  d'un  roi ,  mais  de  ses  deux  fils  et  de  son  frère ,  et  le  géant  dérobe  non  point 
des  fruits,  mais  des  oies.  Le  plus  jeune  prince ,  qui  seul  a  pu  veiller  sans  céder 
au  sommeil,  a  blessé  d'un  coup  de  feu  {sic)  le  géant.  Le  lendemain,  on  suit  la 
trace  du  sang  et  on  arrive  à  une  citerne.  Le  frère  du  roi ,  puis  l'aîné  des 
princes  veulent  se  faire  descendre  dans  le  gouflre  ;  mais  ils  n'y  sont  pas  plus 
tôt  jusqu'à  moitié  du  corps,  qu'ils  crient  :  «  J'étouffe.  Remontez-moi.  »  Le 
plus  jeune  prince,  lui,  parvient  jusqu'au  fond  de  la  citerne,  sur  laquelle 
s'ouvrent  trois  cavernes.  Il  trouve  dans  chacune  un  géant  endormi  et  une  belle 
jeune  fille,  qui  lui  donne  le  moyen  de  tuer  le  géant.  La  seconde  est  plus  belle 
que  la  première,  et  la  troisième  est  la  plus  belle  de  toutes.  Il  se  dit  dans  son 
cœur  :  «  Celle-ci  est  pour  moi.  »  La  jeune  fille  jouait  avec  une  poule  d'or  et 
des  poussins  d'argent  qui  picoraient  des  perles  ;  elle  portait  un  vêtement  qui 
avait  été  coupé  sans  ciseaux  et  cousu  sans  aiguille  ;  enfin  elle  avait  une  pan- 
toufle d'or,  qui  ne  touchait  pas  la  terre  quand  elle  marchait.  Au  moment  où 
il  va  faire  remonter  cette  jeune  fille ,  elle  lui  dit  de  remonter  le  premier  ; 
autrement  ses  compagnons  s'empareront  d'elle  et  le  laisseront  dans  la  citerne  ; 
mais  i!  ne  veut  pas  la  croire.  Alors  elle  lui  donne  trois  anneaux  :  s'il  tourne  le 
chaton  du  premier,  aussitôt  paraîtra  la  poule  d'or  ;  s'il  tourne  celui  du  second, 
le  vêtement  merveilleux;  s'il  tourne  celui  du  troisième,  la  pantoufle.  Elle  lui 
donne  de  plus  un  certain  oiseau  :  quand  ses  compagnons  couperont  la  corde, 
le  jeune  homme  s'enfoncera  jusqu'au  fond  de  la  terre;  là,  il  verra  trois 
chevaux  ;  il  leur  arrachera  à  chacun  un  crin  de  la  queue  et  le  mettra  dans  sa 
poche;  ensuite  l'oiseau  le  transportera  à  la  surface  de  la  terre.  Tout  arrive 
comme  la  jeune  fille  l'avait  dit,  trahison  des  compagnons  du  prince,  et  le 
reste.  —  Une  fois  sorti  du  monde  inférieur,  le  prince  se  couvre  la  tête  d'une 
vessie  (comparer  notre  n»  12,  le  Prince  et  son  chevaî),  afin  d'avoir  l'air  chauve 
et  de  ne  pas  être  reconnu ,  et  il  se  rend  dans  la  ville  de  son  père.  A  l'occasion 
du  mariage  du  frère  du  roi  avec  l'une  des  jeunes  filles,  on  avait  organisé  un 
grand  tournoi.  Le  prince  tire  de  sa  poche  un  des  crins  :  aussitôt  paraît  un 
superbe  cheval  noir.  Le  prince  endosse  un  beau  vêtement ,  saute  sur  son  cheval 
et  se  môle  aux  cavaliers ,  qui  se  demandent  qui  peut  bien  être  ce  chauve.  Il 
reparaît  ensuite  sur  un  cheval  blanc,  puis  sur  un  cheval  brun.  Cette  fois  il 
enlève  au  marié  son  bonnet  et  s'enfuit ,  sans  qu'on  puisse  l'atteindre.  Il  entre 
alors  au  service  d'un  orfèvre  2.  —  Le  mariage  du  frère  du  prince  avec  les  deux 

t.  On  trouvera  d.ins  un  conte  indien  du  Bengale  ,  résumé  dans  les  remarques  de  notre  n°  19,  U  Pctil 
Bossu ,  un  épisode  qui  n'est  pas  sans  ressemblance  avec  cet  épisode  des  bijoux. 

2.  Ce  conte  syriaque  offre  ,  pour  l'ensemble ,  une  grande  ressemblance  avec  un  conte  grec  moderne, 
analysé  plus  haut  (Hahn  ,  n"  26).  —  Dans  plusieurs  des  contes  de  ce  type ,  cités  dans  ces  remarques  , 
le  prince  paraît  également  à  cheval ,  sous  divers  costumes.  Voir,  entre  autres ,  les  contes  grecs 
modernes,  p.  19;  de  la  collection  Em.  Legrand  et  n°  70  de  la  collection  Hahn;  le  conte  de  la 
Vénétie  n°  4  de  la  collection  Widter  et  Wolf  ;  le  conte  portugais  n"  22  de  la  collection  Coclho.  Dans 
les  trois  derniers ,  il  y  a  un  tournoi  ou  une  course  de  chevaux.  —  Dans  le  conte  portugais ,  le 
héros  s'est  couvert  la  tète  d'une  vessie  ;  dans  le  second  conte  grec  ,  d'un  bonnet  en  boyau  de  mouton. 


JEAN      DE      LOURS  2} 

autres  princesses  devait  avoir  lieu  ensuite;  mais  la  fiancée  du  prince,  qui  avait 
vu  les  trois  chevaux,  savait  que  le  prince  était  de  retour;  elle  dit  qu'avant  de 
se  marier,  elle  veut  avoir  une  poule  d'or  et  des  poussins  d'argent,  qui  picorent 
des  perles.  Le  roi  ordonne  à  l'orfèvre  de  lui  fabriquer  ces  objets,  sinon  il  lui 
fera  couper  la  tête.  Tandis  que  l'orfèvre  est  à  se  lamenter,  le  «  chauve  »  lui  dit 
qu'il  se  charge  de  la  besogne.  Il  tourne  le  chaton  de  la  première  bague,  et 
aussitôt  paraissent  la  poule  et  les  poussins.  Même  chose  arrive  pour  le  vête- 
ment (le  prince  s'est  engagé  chez  le  tailleur  de  la  ville),  et  enfin  pour  la  pan- 
toufle. Alors  la  princesse  déclare  qu'elle  ne  veut  épouser  que  celui  qui  a  fait  la 
pantoufle ,  et ,  comme  le  roi  lui  dit  :  «  Mais  c'est  le  chauve  !  »  elle  répond  : 
«  Non ,  c'est  ton  fils.  »  Le  prince  raconte  toute  l'histoire ,  et  il  épouse  la  belle 
jeune  fille. 

Enfin ,  la  littérature  indienne  nous  offre ,  dans  la  grande  collection  sans- 
crite de  Somadeva ,  de  Cachemire ,  la  '  Kathd-Sarit-Sdgara  (  «  l'Océan  des 
Histoires  »  ),  qui  date  du  xiie  siècle  de  notre  ère ,  quelques  traits  des  contes 
que  nous  étudions.  Dans  deux  récits  de  cette  collection  (t.  I,  p.  110-113,  et 
t.  II,  p.  175  de  la  traduction  allemande  de  Brockhaus),  le  héros  donne  la 
chasse  à  un  sanglier  énorme,  qui  se  réfugie  dans  une  caverne.  Le  héros  l'y 
poursuit  et  se  trouve  dans  un  autre  monde,  où  il  rencontre  une  belle  jeune 
fille.  Dans  le  premier  récit,  la  jeune  fille  a  pour  père  un  râhshasa  (mauvais 
génie),  qui  n'est  vulnérable  que  dans  la  paume  de  sa  main  droite.  C'est  lui 
qui  était  changé  en  sanglier.  Sa  fille  apprend  à  Chandasena  comment  il 
pourra  le  tuer».  —  Dans  le  second  récit,  la  jeune  fille  est  une  princesse 
retenue  captive  par  un  démon.  Elle  dit  à  Saktideva  que  le  démon  vient 
justement  de  mourir  d'une  flèche  qu'un  hardi  archer  lui  a  lancée.  Saktideva 
lui  apprend  qu'il  est  cet  archer  et  l'épouse. 


C'est  le  moment  de  revenir  sur  un  des  éléments  de  notre  conte ,  ces  person- 
nages d'une  force  extraordinaire ,  Tord-Chêne ,  Jean  de  ,1a  Meule ,  Appuie- 
Montagne  ,  qui  deviennent  les  compagnons  de  Jean  de  l'Ours.  Cet  élément 
appartient  évidemment  à  un  autre  thème  ;  car  la  force  de  ces  personnages  ne 
sert  absolument  à  rien  dans  le  récit,  et  il  semblerait  même,  à  en  juger  par  les 
aventures  du  château  de  la  forêt ,  qu'elle  ait  disparu  après  qu'ils  se  sont  associés 
à  Jean  de  l'Ours.  Au  contraire ,  dans  le  thème  auquel  ils  se  rattachent  vérita- 
blement,  les  personnages  doués  de  dons  merveilleux,  force,  finesse  d'ouïe, 
rapidité  à  la  course,  etc.,  qui  se  mettent  à  la  suite  du  héros,  aident  celui-ci  à 
mener  à  bonne  fin  des  entreprises  à  première  vue  impossibles,  imposées  à 
quiconque  veut  épouser  une  certaine  princesse.  (Voir,  par  exemple,  le  conte 
allemand  n"  71  de  la  collection  Grimm.)  M.  Théodore  Benfey,  dans  la  revue 
YAitsland  (1858,  nos  41-45),  a  traité  i  fond  de  ce  thème  et  de  son  origine.  — 
Le  seul  personnage  qui ,  en  général ,  passe  de  ce  thème  dans  celui  de  Jean 
de  rOiirs,  est  l'homme  fort,  le  Bon-Dos  du  n»  28  du  Peniamerone  napolitain, 

I.  D.ins  un  conte  russe,  déji  muntionni  (Ralston  ,  p.  144-146),  c'est  également  grice  aux  avis  des 
filles  de  la  Baha  Yaga  (  sorte  de  sorcière  ou  d'être  malfaisant  j  que  le  héros  réussit  i  tuer  celle-ci. 
—  Comparer  le  conte  italien  de  Sorrentc. 


24  JEA\      DE      l'ours 

qui  peut  porter  une  montagne;  le  Forle-Écbinc  du  Chevalier  Forttitté  de 
Mn^c  d'Aulnoy,  qui  correspond  à  notre  Tord-Chêne  ;  comme  aussi  le  Bondos 
d'un  conte  arabe  traduit  au  siècle  dernier  par  Chavis  et  Cazotte ,  véritable 
parodie  des  contes  de  ce  type,  et  le  Tramhe-Mont  du  même  conte,  qui  se 
retrouve ,  sous  le  nom  de  Brise-Montagne ,  dans  le  conte  picard  de  Jean  de 
l'Ours,  mentionné  ci-dessus.  —  Dans  le  conte  catalan  de  Joan  de  Y  Os,  à  côté 
des  hommes  forts,  Arrache-Pins  et  autres,  il  se  trouve  encore  un  autre 
personnage  appartenant  au  thème  que  nous  venons  d'indiquer  :  un  homme  à 
l'ouïe  si  fine  qu'il  entend  ce  qui  se  passe  à  l'autre  bout  du  monde,  sans  que  ce 
don  merveilleux  soit  plus  utile ,  dans  la  suite  des  aventures ,  que  la  force  de 
ses  camarades. 

Une  forme  orientale  de  ce  thème  des  personnages  extraordinaires  présente 
un  détail  caractéristique  qui  fait  lien  avec  le  thème  de  Jean  de  l'Ours.  Nous  la 
rencontrons  dans  un  conte  indien,  qui  a  été  recueilli  en  1875  chez  les  Kamao- 
niens ,  tribus  montagnardes  habitant  au  pied  de  l'Himalaya,  et  publié  en  russe 
par  M.  Minaef  (n»  33)  «  :  Un  prince  s'est  mis  en  route  pour  aller  demander  la 
main  de  la  princesse  Hirâ ,  une  princesse  qui ,  toutes  les  fois  qu'elle  rit ,  fait 
tomber  des  rubis  de  ses  lèvres  et,  quand  elle  pleure,  des  perles  de  ses  yeux,  et 
que ,  par  avarice ,  son  père  ne  veut  pas  marier.  Chemin  faisant ,  le  prince 
aperçoit  un  berger  qui  fait  paître  des  chèvres;  il  en  a  deux  mille  dans  son 
manteau.  Ce  berger  arrache  un  arbre  dont  les  branches  touchent  au  ciel 
et  dont  les  racines  descendent  aux  enfers.  «  Frère,  »  lui  dit  le  prince,  «  que 
tu  es  fort  !  —  Mahâradjâ,  »  dit  l'autre,  «  l'homme  qui  est  fort,  c'est  celui 
qui  va  pour  épouser  la  princesse  Hirâ.  —  J'y  vais ,  »  dit  le  prince.  Et  le  berger 
se  joint  à  lui.  Ils  rencontrent  ensuite  successivement  et  emmènent  avec  eux 
quatre  personnages  extraordinaires,  entre  autres  un  habile  tireur  à  l'arc,  un 
menuisier  qui  bâtit  en  une  nuit  un  palais  avec  vingt-deux  galeries  et  vingt-deux 
portes,  et  un  homme  n'ayant  qu'une  jambe  et  qui,  en  une  minute,  rapporte 
des  nouvelles  des  quatre  coins  du  monde.  A  chacun  le  prince  dit  :  «  Que  tu  es 
fort  !  »  et  chacun  lui  répond  :  «  L'homme  qui  est  fort ,  c'est  celui  qui  va  pour 
épouser  la  princesse  Hirâ.  »  Arrivé  chez  la  princesse  Hirâ ,  le  prince  n'a  point 
de  peine  à  obtenir  sa  main,  et  il  n'est  plus  question  des  personnages  qu'il  avait 
amenés  avec  lui.  Il  y  a  là  certainement  une  altération.  —  Le  dialogue  entre  le 
prince  et  les  hommes  qu'il  rencontre  relie  tout  à  fait  le  conte  indien  aux 
contes  européens  du  type  de  Jean  de  TOurs.  Déjà,  en  Orient,  le  conte  avare 
de  ce  dernier  type  présentait  un  passage  analogue.  En  Europe  aussi,  nous 
retrouvons  le  même  trait  dans  un  conte  allemand  (Prœhle,  II,  no  29).  Jean 
l'Ours  rencontre  un  homme  qui  arrache  des  arbres  comme  en  se  jouant.  «  Tu 
es  bien  fort,  »  lui  dit-il.  —  «  Pas  aussi  fort  que  Jean  l'Ours ,  »  répond  l'autre 
sans  le  connaître.  D'autres  hommes  d'une  force  extraordinaire,  que  Jean 
l'Ours  rencontre  ensuite,  lui  font  une  semblable  réponse.  Plusieurs  des  contes 
mentionnés  dans  ces  remarques,  le  conte  hanovrien  de  Pierre  l'Ours 
(Colshorn,  n"  5),  le  conte  bosniaque  de  Grain  de  Poivre  (Mijatowics ,  p.  123), 
le  conte  portugais  (Coelho ,  no  22),  ont  le  même  épisode. 


I .  Nous  devons  k  traduction  sommaire  de  ce  conte  et  des  autres  contes  kamaonicns  que  nous  aurons 
occasion  de  citer,  à  l'obligeance  d'un  savant  bien  connu  ,  le  R.  P.  Martinov,  S.  J. 


JEAN      DE      L  OURS  2) 

Dans  un  autre  conte  indien ,  recueilli  dans  le  Pandjab  (Indian  Antiquary, 
août  1881,  p.  228;  —  Steel  et  Temple,  n°  5),  une  forme  particulière  du 
thème  des  personnages  extraordinaires  se  combine  avec  l'épisode  de  la 
maison  isolée  :  Le  prince  Cœur-de-Lion ,  jeune  homme  aussi  courageux 
que  fort ,  est  né  d'une  manière  merveilleuse ,  neuf  mois  après  qu'un  fakir 
a  fait  manger  de  certains  grains  d'orge  à  la  reine  ,  qui  jusqu'alors  n'avait  point 
d'enfants.  Un  jour,  il  veut  voyager  et  se  met  en  route ,  emmenant  avec 
lui  trois  compagnons,  un  rémouleur,  un  forgeron  et  un  menuisier.  (La  suite 
du  récit  montre  que  ces  trois  compagnons  du  prince  sont  des  personnages 
aussi  extraordinaires  pour  leur  habileté  que  le  menuisier  et  le  tireur  à  l'arc  du 
conte  kamaonien  qui  précède.)  Ils  arrivent  dans  une  ville  complètement 
déserte,  et  entrent  dans  un  palais  également  abandonné.  Le  rémouleur  dit  au 
prince  qu'il  se  rappelle  avoir  entendu  dire  qu'un  démon  ne  laisse  personne 
s'établir  dans  cette  ville  :  il  vaudrait  donc  mieux  aller  plus  loin.  Mais  le  prince 
dit  qu'il  faut  d'abord  dîner,  et  que  le  rémouleur  restera  au  palais  pour  préparer 
le  repas ,  tandis  que  les  autres  feront  un  tour  dans  la  ville.  Quand  le  dîner  va 
être  prêt ,  arrive  un  petit  personnage ,  armé  de  pied  en  cap ,  avec  sabre 
et  lance ,  et  monté  sur  une  souris  brillamment  caparaçonnée  ' .  «  Donne-moi 
mon  dîner,  »  dit-il  au  rémouleur,  «  ou  je  te  pends  à  l'arbre  le  plus  voisin.  — 
Bah  !  »  dit  le  rémouleur  ;  «  approche  un  peu ,  et  je  t'écrase  entre  deux  doigts.  » 
Aussitôt  le  nain  se  change  en  un  terrible  géant ,  qui  pend ,  en  effet ,  le  rémou- 
leur ;  mais,  la  branche  ayant  cassé,  celui-ci  en  est  quitte*pour  la  peur.  Quand 
ses  camarades  reviennent,  il  leur  dit  qu'il  a  eu  un  accès  de  fièvre.  Même  aven- 
ture arrive  au  forgeron ,  puis  au  menuisier.  Quant  au  prince ,  il  tue  le  démon 
d'un  coup  d'épée.  Puis  il  écrit  à  tous  les  gens  de  la  ville  de  revenir,  et  leur 
donne  le  rémouleur  pour  roi.  Avant  de  continuer  son  voyage,  il  plante  une 
tige  d'orge  et  dit  au  rémouleur  que ,  si  elle  vient  à  languir,  ce  sera  signe  qu'il 
lui  est  arrivé  malheur  à  lui,  le  prince  :  alors  il  faudra  venir  à  son  secours  ^.  Le 
prince  se  remet  en  route  en  compagnie  du  forgeron  et  du  menuisier,  et 
parvient  dans  une  seconde  ville  abandonnée  où  il  leur  arrive  à  peu  près  même 
chose  que  dans  la  précédente.  Le  prince  établit  le  forgeron  roi  du  pays  et 
plante ,  là  encore ,  une  tige  d'orge  avant  son  départ  ;  ce  qu'il  fait  aussi  avant 
de  quitter  une  troisième  ville,  où  il  a  marié  le  menuisier  avec  une  princesse. 
Lui-même,  après  diverses  aventures,  épouse  une  belle  princesse  qui  était 
gardée  par  un  génie.  Mais  sa  femme  se  laisse  prendre  aux  paroles  perfides 
d'une  vieille,  et  elle  révèle  innocemment  à  celle-ci  que  la  vie  du  prince  est 
attachée  ;\  une  certaine  épée  :  si  cette  épée  est  brisée ,  il  mourra.  La  vieille 
dérobe  l'épée  et  la  met  dans  un  brasier  ardent;  le  prince  meurt.  Aussitôt  les 
tiges  d'orge  se  flétrissent  chez  les  trois  anciens  compagnons  du  prince ,  qui  se 
mettent  sans  tarder  à  sa  recherche.  Ils  trouvent  le  corps  du  prince  et,  près  de 
lui,  l'épée  brisée.  Le  forgeron  en  ramasse  les  débris  et  reforge  l'épée;  le 
rémouleur  lui  rend  son  premier  éclat ,  et  le  prince  recouvre  la  vie.  Alors  c'est 
au  tour  du  menuisier  de  se  rendre  utile  au  prince  en  lui  ramenant  sa  femme, 


I.  Comparer  le  passage  correspondant  du  conte  avare  et  du  conte  valaquc ,  où  le  nain  chevauche  sur 
un  lièvre, 
î.  Voir,  pour  ce  détail,  les  remarques  de  notre  n"  5,  /«  Fils  du  Pcchtur, 


26  JEAN      DE      l'ours 

qui  a  été  enlevée  par  la  vieille.  Il  y  parvient  au  moyen  d'un  palanquin  qu'il 
construit  et  qui  vole  dans  les  airs. 

On  voit  comme,  dans  ce  conte  indien,  tout  est  logique  et  s'enchaîne  bien  : 
les  compagnons  du  prince  sont  des  personnages  extraordinaires ,  mais  par  leur 
habileté,  non  par  leur  force,  ce  qui  explique  leur  mésaventure  avec  le 
démon  ;  et  leurs  dons  merveilleux,  loin  d'être  inutiles ,  servent  à  amener 
le  dénouement. 

Un  autre  conte  oriental ,  qui  offre,  pour  la  marche  générale  du  récit,  beau- 
coup d'analogie  avec  ce  conte  indien ,  se  rapproche  davantage ,  sur  certains 
points ,  des  contes  du  type  de  Jean  de  l'Ours  :  c'est  par  leurs  qualités  physiques 
et  non  par  leur  habileté  que  les  compagnons  du  héros  sont  extraordinaires; 
de  plus ,  si  l'épisode  de  la  maison  isolée  fait  défaut ,  nous  trouvons  la  déli- 
vrance de  trois  jeunes  filles,  prisonnières  de  monstres.  Voici  ce  conte,  recueilli 
chez  un  peuple  de  l'extrême  Orient,  les  Kariaines,  qui  habitent  dans  l'Indo- 
Chine ,  au  milieu  des  montagnes  du  Pégu  et  de  la  Birmanie  (Journal  of  the 
Asiatic  Society  of  Bengal,  t.  XXXIV  (1865),  seconde  partie,  p.  225)  : 
Par  suite  d'une  malédiction  du  soleil  contre  sa  mère,  Ta-y\va  est  né  aussi 
petit  qu'une  jujube.  Il  mange  énormément  et  devient  très  fort.  S'étant  fabriqué 
un  arc ,  il  va  à  la  fontaine  où  les  enfants  du  soleil  viennent  à  l'eau ,  les  menace 
et  leur  ordonne  d'aller  dire  à  leur  père  de  le  faire  plus  grand.  Le  soleil  envoie 
contre  lui  divers  animaux,  fait  déborder  les  eaux,  lance  des  rayons  brûlants 
pour  le  faire  périr.  Peine  inutile.  Alors  il  le  fait  très  grand.  Les  gens 
deviennent  envieux  de  sa  force  et  cherchent  à  se  débarrasser  de  lui  (comme 
dans  le  conte  avare  et  dans  les  contes  européens  du  type  de  V Homme  fort ,  déjà 
plus  d'une  fois  mentionné  ).  Voyant  qu'on  ne  l'aime  pas ,  il  quitte  le  pays. 
Sur  son  chemin  il  rencontre  Longues-Jambes  «  qui  a  dans  ses  cheveux  un 
cotonnier  dont  l'ombre  couvre  six  pays.  »  Ta-ywa  lui  raconte  pourquoi  il 
s'est  mis  à  voyager.  L'autre  lui  dit  qu'il  s'est  trouvé  dans  le  même  cas  : 
«  Parce  que  mes  jambes  étaient  longues ,  on  ne  m'aimait  pas.  »  Et  il  se  joint 
à  Ta-ywa.  Mêmes  scènes  avec  d'autres  personnages  extraordinaires,  Longs- 
Bras,  Larges-Oreilles,  etc.  Mais  il  ne  reste,  en  définitive,  avec  Ta-ywa  que 
Longs-Bras  et  Longues -Jambes.  Après  avoir  vaincu  un  personnage  nommé 
Shic-oo,  les  trois  compagnons  arrivent  dans  une  maison  vide.  «  La  place  où 
Ta-ywa  s'assit  était  au  dessus  de  la  tête  d'une  belle  jeune  fille  qui  était  cachée 
dans  une  fente  du  plancher  :  elle  se  mit  à  le  pincer.  »  Croyant  que  c'était  un 
insecte  qui  l'avait  mordu ,  Ta-j^-a  souleva  le  plancher  et  découvrit  la  jeune 
fille.  Celle-ci  leur  dit  :  «  Ah!  mes  chers  amis,  comment  êtes-vous  venus  ici? 
Le  grand  aigle  a  mangé  mon  père  et  ma  mère ,  mes  frères  et  mes  sœurs.  Mes 
parents  ont  eu  pitié  de  moi  et  m'ont  cachée.  Comment  êtes-vous  venus  ici?  Le 
grand  aigle  va  vous  dévorer.  »  Ils  lui  disent  de  ne  rien  craindre,  et  Ta-ywa 
parvient  à  tuer  l'aigle.  Puis  il  plante  deux  herbes  à  haute  tige  et  laisse  dans  la 
maison  de  l'aigle  Longues-Jambes  en  lui  disant  :  «  Si  les  plantes  se  flétrissent , 
mets-toi  vite  à  ma  recherche.  »  Ta-ywa  et  Longs-Bras  reprennent  leur  route 
et  arrivent  à  une  autre  maison  vide  où  ils  trouvent  dans  une  jarre  une  jeune 
fille  et  où  Ta-ywa  tue  des  tigres ,  maîtres  de  la  maison.  Il  plante  encore  des 
herbes,  et,  laissant  derrière  lui  Longs-Bras  avec  les  recommandations  qu'il  a 
faites  à  Longues-Jambes ,  il  se  remet  en  chemin  et  arrive  dans  une  troisième 


JEAN      DE      LOURS  27 

maison  où  se  cache  encore  une  jeune  fille.  Cette  fois,  ce  sont  trois  gros  ser- 
pents qu'il  doit  combattre.  Il  en  tue  deux,  mais  le  troisième  l'avale.  Aussitôt 
les  plantes  se  flétrissent  :  Longues-Jambes  et  Longs-Bras  accourent  à  son  aide , 
tuent  le  serpent  et  rendent  la  vie  à  Ta-ywa. 

Nous  avons  fait  remarquer  que ,  dans  la  combinaison  du  thème  des  person- 
nages extraordinaires  avec  le  thème  qui  est  proprement  celui  de  Jean  de  VOurs , 
la  plus  grande  partie  des  aventures  constituant  le  premier  thème  disparaît. 
Nous  allons  voir,  dans  un  conte  écossais  (Campbell,  no  i6),  unique,  croyons- 
nous  ,  en  son  genre  ,  cette  même  combinaison  se  faire  de  la  façon  la  plus  ingé- 
nieuse, sans  occasionner  l'élimination  d'aucun  élément  important  de  l'un  ni 
de  l'autre  thème.  —  Le  héros ,  fils  d'une  pauvre  veuve ,  part  avec  trois 
seigneurs  pour  aller  délivrer  les  trois  filles  d'un  roi  que  trois  géants  ont 
emportées  dans  le  monde  inférieur.  Il  s'adjoint  sur  la  route  trois  personnages 
extraordinaires  ;  un  «  buveur  »,  capable  de  boire  toute  une  rivière;  un  «  man- 
geur »,  dont  la  faim  ne  peut  être  assouvie;  un  «  écouteur  »,  qui  entend 
l'herbe  pousser.  Ce  dernier,  grâce  à  sa  finesse  d'ouïe,  découvre  où  sont  les 
princesses  ;  le  fils  de  la  veuve  et  les  trois  personnages  extraordinaires  se  font 
descendre  par  les  seigneurs  dans  le  monde  inférieur.  Le  premier  des  géants 
leur  dit  qu'ils  n'auront  pas  les  princesses  avant  d'avoir  trouvé  un  homme 
capable  de  boire  autant  d'eau  que  lui.  Le  buveur  tient  si. bien  tête  au  géant, 
que  celui-ci  crève.  Il  en  est  de  même  du  second  géant,  quand  il  veut  se  mesurer 
avec  le  mangeur.  Le  troisième  géant  donne  les  princesses,  mais  à  condition 
que  le  fils  de  la  veuve  restera  à  son  service  pendant  un  an  et  un  jour.  On  fait 
remonter  les  filles  du  roi,  dont  les  seigneurs  s'emparent.  Le  fils  de  la  veuve 
sort  du  monde  inférieur  sur  un  aigle  que  le  géant  lui  a  donné.  Suit  son  entrée 
comme  compagnon  chez  un  forgeron,  et  la  commande,  faite  par  les  seigneurs , 
de  trois  couronnes  pareilles  à  celles  que  les  princesses  portaient  chez  les  géants. 
Le  fils  de  la  veuve  appelle  l'aigle  au  moyen  d'un  sifflet  que  celui-ci  lui  a 
donné,  et  l'envoie  chercher  ces  couronnes  dans  le  monde  inférieur. 


I 


l 


II 


LE    MILITAIRE    AVISÉ 


Il  était  une  fois  un  militaire  qui  revenait  du  service.  Passant 
un  jour  devant  un  château ,  il  frappa  pour  demander  à  boire ,  car 
il  avait  grand'  soif.  Un  lion  vint  lui  ouvrir  :  dans  ce  temps-là  les 
lions  faisaient  l'office  de  domestiques.  Le  maître  et  la  maîtresse 
du  château  étaient  sortis.  Le  mihtaire  pria  le  lion  de  lui  donner 
un  verre  d'eau.  «  Militaire  »,  répondit  le  Hon,  «  je  ne  te  donne- 
rai pas  de  l'eau;  tu  boiras  du  vin  avec  moi.  »  L'autre  ne  se  le  fit 
pas  dire  deux  fois.  Ils  burent  ensemble  quelques  bouteilles,  puis 
le  lion  dit  au  militaire  :  «  Militaire,  veux-tu  jouer  avec  moi  une 
partie  de  piquet?  je  sais  que  les  miHtaires  jouent  à  ce  jeu  quand 
ils  n'ont  rien  à  faire.  —  Lion ,  très  volontiers.  » 

Ils  jouèrent  sept  ou  huit  parties.  Le  Hon,  qui  perdait  toujours, 
était  furieux.  Il  laissa  tomber  à  dessein  une  carte  et  demanda  au 
militaire  de  la  lui  ramasser;  mais  celui-ci,  voyant  bien  que  le 
lion  n'attendait  que  le  moment  où  il  se  baisserait  pour  se  jeter 
sur  lui,  ne  bougea  pas  et  lui  dit  :  «  Je  ne  suis  pas  ton  domes- 
tique, tu  peux  la  ramasser  toi-même.  Cependant,  comme  je 
m'aperçois  que  tu  es  un  peu  en  colère ,  nous  allons  jouer  à  un 
autre  jeu.  Apporte-moi  une  poulie,  une  corde  et  une  planche.  » 
Le  lion  alla  chercher  tout  ce  qu'il  demandait  ;  le  militaire  fit  une 
balançoire  et  y  monta  le  premier.  A  peine  s'était-il  balancé 
quelques  instants,  que  le  lion  lui  cria  :  «  Descends,  miUtaire, 
descends  donc,  c'est  mon  tour.  —  Pas  encore,  lion,  »  dit  l'autre, 
«  tu  as  le  temps  d'y  être.  »  Enfin  le  militaire  se  décida  à  des- 
cendre; il  aida  le  hon  à  monter  sur  la  balançoire  et  lui  dit  : 
«  Lion,  comme  tu  ne  connais  pas  ce  jeu,  je  crains  que  tu  ne 
tombes  et  que  tu  ne  te  casses  les  reins.  Je  vais  t'attachcr  par  les 
pattes.  »  Il  l'attacha  en  effet ,  et ,  du  premier  coup ,  il  le  lança  au 


LE      MILITAIRE      AVISÉ  29 

plafond.  «  Ah!  militaire,  militaire,  descends-moi,  »  criait  le 
lion ,  «  j'en  ai  assez.  —  Je  te  descendrai  quand  je  repasserai  par 
ici,  »  répondit  le  militaire,  et  il  sortit  du  château. 

Le  lion  poussait  des  cris  affreux  qu'on  entendait  de  trois  lieues. 
Les  maîtres  du  château,  qui  étaient  au  bois,  se  hâtèrent  de  revenir. 
Après  avoir  cherché  partout,  ils  finirent  par  découvrir  le  Hon 
suspendu  en  l'air  sur  la  balançoire.  «  Eh!  lion,  »  lui  dirent-ils, 
«  que  fais-tu  là  ?  —  Ah  !  ne  m'en  parlez  pas  !  c'est  un  méchant 
petit  crapaud  de  militaire  qui  m'a  mis  où  vous  voyez.  —  Si  nous 
te  descendons,  que  lui  feras-tu  ?  —  Je  courrai  après  lui,  et  si  je 
l'attrape,  je  le  tue  et  je  le  mange.  » 

Cependant  le  militaire  continuait  à  marcher;  il  rencontra  un 
loup  qui  fendait  du  bois.  «  Loup  »,  lui  dit-il,  «  ce  n'est  pas  ainsi 
qu'on  s'y  prend.  Donne-moi  ton  merlin,  et  puis  mets  ta  patte 
dans  la  fente  pour  servir  de  coin.  »  Le  loup  n'eut  pas  plutôt  mis 
sa  patte  dans  la  fente ,  que  le  militaire  retira  le  merlin,  et  la  patte 
se  trouva  prise.  «  Militaire,  militaire,  dégage-moi  donc  la  patte. 

—  C'est  bon,  »  dit  l'autre,  «  ce  sera  pour  quand  je  repasserai 
par  ici.  » 

Le  lion,  qui  était  â  la  poursuite  du  militaire,  accourut  aux 
hurlements  du  loup.  «  Q.u 'as-tu  donc,  loup?  »  lui  dit-il.  — 
«  Ah  !  ne  m'en  parle  pas  !  c'est  un  méchant  petit  crapaud  de 
militaire  qui  m'a  pris  la  patte  dans  cette  fente.  —  Si  je  te 
délivre,  que  lui  feras-tu?  —  Je  courrai  avec  toi  après  lui;  nous 
le  tuerons  et  nous  le  mangerons.  »  Le  lion  dégagea  la  patte  du 
loup  et  ils  coururent  ensemble  après  le  militaire. 

Mais  celui-ci  avait  déjà  gagné  du  terrain  ;  il  avait  fait  rencontre 
d'un  renard  qui  était  au  pied  d'un  arbre,  le  nez  en  l'air.  «  Eh! 
renard,  »  lui  dit-il,  «  que  regardes-tu  là-haut?  —  Je  regarde  ces 
cerises  de  bois.  —  Si  tu  veux  »,  dit  le  militaire,  «  je  vais  t'aider 
à  monter  sur  l'arbre.  »  En  disant  ces  mots,  il  prit  un  bâton  bien 
aiguisé,  l'enfonça  dans  le  corps  du  renard,  puis  l'ayant  élevé  à 
six  pieds  de  terre ,  il  ficha  le  bâton  sur  l'arbre  et  laissa  le  renard 
embroché.  «  Ah!  militaire,  militaire,  descends-moi  donc,  » 
criait  le  renard.  —  «  Oiiand  je  repasserai ,  »  dit  le  militaire. 
«  Les  cerises  auront  le  temps  de  mûrir  d'ici-là.  » 

Le  renard  poussait  des  cris  lamentables,  qui  attirèrent  de  son 
côté  le  lion  et  le  loup.  «  Qjiie  fais-tu  là,  renard  ?  »  lui  dirent-ils. 

—  «  Ah  !  ne  m'en  parlez  pas  !  c'est  un  méchant  petit  crapaud  de 


30  -^Jy  LE      MILITAIRE      AVISÉ 

militaire  qui  m'a  joué  ce  tour.  —  Si  nous  te  délivrons,  que  lui 
feras-tu  ?  —  Je  courrai  avec  vous  après  lui  ;  nous  le  tuerons  et 
nous  le  mangerons.  » 

Le  militaire,  ayant  continué  sa  route,  rencontra  une  jeune 
fille.  «  Mademoiselle,  »  lui  dit-il,  «  il  y  a  derrière  nous  trois 
bêtes  féroces  qui  vont  nous  dévorer  :  voulez-vous  suivre  mon 
conseil?  faisons  une  balançoire.  »  La  jeune  fille  y  consentit,  et 
le  jeu  était  en  train  quand  le  lion,  qui  était  en  avance  sur  ses 
compagnons,  arriva.  «  Quoi?  »  dit-il,  «  encore  le  même  jeu! 
sauvons-nous.  »  Ensuite  le  militaire  se  mit  à  fendre  du  bois.  Le 
loup,  étant  survenu,  s'écria  :  «  C'est  donc  toujours  la  même 
chose  !  »  Et  il  détala.  Ainsi  fit  le  renard. 

Le  militaire  ramena  la  jeune  fille  chez  ses  parents,  qui  furent 
bien  joyeux  d'apprendre  qu'elle  avait  échappé  à  un  si  grand  péril. 
Ils  firent  mille  remerciements  au  mifitaire  et  lui  donnèrent  leur 
fille  en  mariage. 


REMARQUES 

Il  a  été  recueilli  dans  la  Basse-Normandie  un  conte  analogue  (J.  Fleury, 
p.  193)  :  Un  rémouleur,  qui  va  être  mangé  par  un  loup,  demande  à  celui-ci 
la  permission  de  s'amuser  A  faire  tourner  encore  une  fois  son  «  émoulette.  » 
Le  loup  y  consent,  et,  trouvant  le  jeu  très  joli,  veut  jouer  lui  aussi.  Le 
rémouleur  fait  en  sorte  que  le  loup  ait  la  patte  prise,  puis  il  se  sauve.  Un 
autre  loup  délivre  son  camarade,  et  les  voilà  tous  les  deux  à  courir  après 
le  rémouleur.  Sur  leur  chemin ,  ils  rencontrent  un  lièvre  auquel  le  rémouleur 
a  mis  de  petits  boulets  aux  oreilles,  en  lui  faisant  croire  qu'ainsi  il  courra  plus 
vite  ;  et  ensuite  un  renard ,  auquel  ce  même  rémouleur  a  enfoncé ,  sous  le 
même  prétexte,  un  «  ragot  »  dans  le  derrière.  Ils  les  débarrassent,  l'un  de  ses 
boulets,  l'autre  de  son  ragot,  et  tous  se  lancent  sur  les  traces  du  rémouleur. 
Ils  l'aperçoivent  enfin;  mais  alors  le  rémouleur  montre  l'émoulette  au  loup, 
puis  les  boulets  au  lièvre  et  le  ragot  au  renard ,  et  successivement  chacun  des 
trois  s'enfuit. 

Un  conte  croate  (Krauss ,  n"  20)  est  du  même  genre  :  Un  jeune  paysan , 
dont  le  comte  son  maître  voudrait  se  débarrasser,  doit  passer  la  nuit  dans  une 
chambre  où  se  trouve  un  ours  affamé.  Il  y  entre  en  jouant  de  la  guimbarde. 
L'ours  demande  aussitôt  à  apprendre  cet  instrument  ;  mais  le  jeune  homme  lui 
dit  qu'il  a  les  griffes  trop  longues ,  et ,  sous  prétexte  de  les  lui  couper,  il  lui 
emprisonne  la  patte  dans  la  fente  d'un  morceau  de  bois.  Le  lendemain,  le 
comte  ordonne  au  jeune  honniie  de  prendre  une  voiture  et  de  se  rendre  dans 
un  autre  de  ses  châteaux  ;  puis  il  lance  l'ours  à  sa  poursuite.  Chemin  faisant , 
le  jeune  homme  joue  de  mauvais  tours  d'abord  ;\  un  renard  qu'il  suspend  à  un 


LE      MILITAIRE      AVISÉ  31 

arbre  sous  prétexte  de  le  guérir  de  la  colique,  et  ensuite  à  un  lièvre,  auquel  il 
disloque  les  jambes  pour  le  rendre,  dit-il,  encore  plus  agile.  Le  renard  et  le 
lièvre,  délivrés  par  l'ours,  se  joignent  à  lui,  et  ils  arrivent  non  loin  du  jeune 
homme,  à  un  moment  où  celui-ci  est  descendu  de  voiture  et  entré  dans  un 
taillis.  L'ours  s'imagine  le  voir  fendre  un  morceau  de  bois;  le  renard,  préparer 
une  corde,  et  le  lièvre,  aiguiser  un  bâton.  Et  tous  les  trois  décampent  au  plus 
vite.  (On  se  rappelle  que,  dans  le  conte  lorrain,  le  militaire  fait  route  avec 
une  jeune  fille,  qu'il  épouse  ensuite;  dans  le  conte  croate,  le  jeune  homme 
a  pris  avec  lui  dans  sa  voiture  la  fille  du  seigneur,  à  l'insu  de  celui-ci,  et 
il  l'épouse  également.") 

Un  conte  allemand  de  la  région  de  Worms  (Grimm ,  no  8)  présente  une 
forme  écourtée  de  ce  thème  :  Un  joueur  de  violon ,  passant  dans  une  forêt ,  se 
met  à  jouer  de  son  instrument  pour  voir  s'il  lui  viendra  un  compagnon. 
Arrive  un  loup ,  qui  demande  à  apprendre  le  violon  :  le  musicien  lui  dit  de 
mettre  les  pattes  dans  la  fente  d'un  vieil  arbre,  et,  quand  les  pattes  se 
trouvent  prises ,  il  le  laisse  là.  Il  traite  un  renard  et  un  lièvre  à  peu  près  de  la 
même  façon.  Cependant  le  loup,  à  force  de  se  débattre,  est  parvenu  à  se 
dégager  ;  il  délivre  le  renard  et  le  lièvre ,  et  tous  les  trois  se  mettent  à  la  pour- 
suite du  musicien.  Mais  les  sons  du  violon  ont  attiré  près  de  celui-ci  un  bûche- 
ron armé  de  sa  hache,  et  les  animaux  n'osent  pas  l'attaquer. 

Le  dénouement  du  Militaire  avisé ,  qui  manque  dans  le  conte  allemand  que 
nous  venons  d'analyser,  a  beaucoup  d'analogie  avec  celui  d'un  autre  conte, 
allemand  aussi ,  et  recueilli  dans  la  Hesse  (Grimm,  no  114).  Voici  ce  passage  : 
Un  tailleur  a  serré  dans  un  étau  les  pattes  d'un  ours  qui  veut  apprendre  le 
violon.  L'ours,  délivré  par  des  ennemis  du  tailleur,  se  met  à  sa  poursuite; 
alors  le  tailleur,  qui  se  trouve  en  ce  moment  en  voiture,  sort  brusquement  les 
jambes  par  la  portière ,  et ,  les  écartant  et  resserrant  comme  les  branches  d'un 
étau  :  «  Veux-tu  rentrer  là-dedans?  »  crie-t-il  à  l'ours.  Celui-ci  s'enfuit 
épouvanté. 

On  peut  encore  comparer,  dans  les  contes  allemands  de  la  collection  Wolf , 
la  fin  du  conte  page  408  ;  le  conte  souabe  no  59  de  la  collection  Mcier,  et  une 
partie  d'un  autre  conte  allemand  (Prœhle,  II,  no  28). 


111 


LE  ROI  D'ANGLETERRE  &  SON  FILLEUL 


Il  était  une  fois  un  roi  d'Angleterre  qui  aimait  la  chasse  à  la 
folie.  Trouvant  qu'il  n'y  avait  pas  assez  de  gibier  dans  son  pavs, 
il  passa  en  France  où  le  gibier  ne  manquait  pas. 

Un  jour  qu'il  était  en  chasse,  il  vit  un  bel  oiseau  d'une  espèce 
qu'il  ne  connaissait  pas;  il  s'approcha  tout  doucement  pour  le 
prendre ,  mais  au  moment  où  il  mettait  la  main  dessus ,  l'oiseau 
s'envola,  et,  sautant  d'arbre  en  arbre,  il  alla  se  percher  dans  le 
jardin  d'une  hôtellerie.  Le  roi  entra  dans  l'hôtellerie  pour  l'y 
poursuivre,  mais  il  perdit  sa  peine  :  l'oiseau  lui  échappa  encore 
et  disparut. 

Après  toute  une  journée  passée  à  battre  les  bois  et  la  plaine,  le 
roi  arriva  le  soir  dans  un  hameau ,  où  il  dut  passer  la  nuit.  Il  alla 
frapper  à  la  porte  de  la  cabane  d'un  pauvre  homme,  qui 
l'accueillit  de  son  mieux,  et  lui  dit  que  sa  femme  venait  d'accou- 
cher d'un  petit  garçon;  mais  ils  n'avaient  point  de  parrain, 
parce  qu'ils  étaient  pauvres.  Le  roi,  à  leur  prière,  voulut  bien 
être  parrain  de  l'enfant,  auquel  il  donna  le  nom  d'Eugène.  Avant 
de  prendre  congé,  il  tira  de  son  portefeuille  un  écrit  cacheté 
qu'il  remit  aux  parents,  en  leur  disant  de  le  donner  à  leur  fils 
quand  celui-ci  aurait  dix-sept  ans  accomplis. 

Lorsque  l'enfant  eut  six  ans,  il  dit  à  son  père  :  «  Mon  père, 
vous  me  parlez  souvent  de  ma  marraine  ;  pourquoi  ne  me  parlez- 
vous  pas  de  mon  parrain?  —  Mon  enfant,  »  répondit  le  père, 
«  ton  parrain  est  un  grand  seigneur  :  c'est  le  roi  d'Angleterre.  Il 
m'a  laissé  un  écrit  cacheté  que  je  dois  te  remettre  quand  tu  auras 
dix-sept  ans  accomplis.  » 

Cependant  le  jeune  garçon  allait  à  l'école  :  une  somme  d'argent 


LE      ROI      DANGLETERRE      ET      SON      FILLEUL  3? 

avait  été  déposée  pour  lui  chez  le  maître  d'école  sans  qu'on  sût 
d'où  elle  venait. 

Enfin  arriva  le  jour  où  Eugène  eut  ses  dix-sept  ans.  Il  se  leva 
de  bon  matin  et  dit  à  son  père  :  «  Il  faut  que  j'aille  trouver  mon 
parrain.  »  Le  père  lui  donna  un  cheval  et  trente-six  liards,  et  le 
jeune  homme  lui  dit  adieu;  mais,  avant  de  se  mettre  en  route, 
il  alla  voir  sa  marraine,  qui  était  un  peu  sorcière.  «  Mon  ami,  » 
lui  dit-elle,  «  si  tu  rencontres  un  tortu  ou  un  bossu,  il  faudra 
rebrousser  chemin.  » 

Le  jeune  homme  lui  promit  de  suivre  son  avis  et  partit..  A 
quelque  distance  du  hameau ,  il  rencontra  un  tortu  et  tourna 
bride.  Le  jour  suivant,  il  rencontra  un  bossu  et  revint  encore  sur 
ses  pas.  «  Demain,  »  pensail-il,  «  je  serai  peut-être  plus  heu- 
reux. »  Mais  le  lendemain  encore,  un  autre  bossu  se  trouva  sur 
son  chemin  :  c'était  un  de  ses  camarades  d'école,  nommé  Adolphe. 
«  Cette  fois,  »  se  dit  Eugène,  »  je  ne  m'en  retournerai  plus.  » 

«  Où  vas-tu  ?  »  lui  demanda  le  bossu.  —  «  Je  m'en  vais  voir 
mon  parrain ,  le  roi  d'Angleterre.  —  Veux-tu  que  j'atlle  avec  toi? 
—  Je  le  veux  bien.  » 

Ils  firent  route  ensemble,  et,  le  soir  venu,  ils  entrèrent  dans 
une  auberge.  Eugène  dit  au  garçon  d'écurie  qu'il  partirait  à 
quatre  heures  du  matin  ;  mais  le  bossu  alla  ensuite  donner 
l'ordre  de  tenir  le  cheval  prêt  pour  trois  heures ,  et ,  trois  heures 
sonnant ,  il  prit  le  cheval  et  s'enfuit. 

Eugène  fut  fort  étonné  de  ne  plus  trouver  son  cheval.  «  Où  donc 
est  mon  cheval?  »  demanda-t-il  au  garçon  d'écurie.  —  «  Votre 
compagnon ,  »  répondit  le  garçon ,  «  est  venu  de  votre  part  dire 
de  le  tenir  prêt  pour  trois  heures.  Il  y  a  une  heure  qu'il  est  parti.» 

Eugène  se  mit  aussitôt  à  la  poursuite  du  bossu,  et  il  le  rejoignit 
dans  une  forêt  auprès  d'une  croix.  Le  bossu  s'arrêta  et  dit  à 
Eugène  en  le  menaçant  :  «  Si  tu  tiens  à  la  vie,  jure  devant  cette 
croix  de  ne  dire  à  personne  que  tu  es  le  filleul  du  roi ,  si  ce  n'est 
trois  jours  après  ta  mort.  »  Eugène  le  jura,  puis  ils  continuèrent 
leur  voyage  et  arrivèrent  au  palais  du  roi  d'Angleterre. 

Le  roi ,  croyant  que  le  bossu  était  son  filleul ,  le  reçut  à  bras 
ouverts.  Il  accueillit  aussi  très  bien  son  compagnon.  «  Quel  est  ce 
jeune  homme?  »  demanda-t-il  au  bossu.  —  «  Mon  parrain,  c'est 
un  camarade  d'école  que  j'ai  amené  avec  moi.  — Tu  as  bien  fait,  » 
dit  le  roi.  Puis  il  ajouta  :  «  Mon  enfant,  je  ne  pourrai  pas  tenir 

C0SQ.UIN ,    Conles.  3 


54  LE    ROI    d'angleterre    et    son    filleul 

ma  promesse.  Tu  sais  que  je  me  suis  engagé  autrefois  à  te 
donner  ma  fille,  quand  tu  serais  en  âge  de  te  marier;  mais  elle 
m'a  été  enlevée.  Depuis  onze  ans  que  je  la  fais  chercher  par  terre 
et  par  mer,  je  n'ai  pu  encore  parvenir  à  la  retrouver.  » 
:  [  Les  deux  jeunes  gens  furent  logés  au  palais.  Tous  les  seigneurs 
et  toutes  les  dames  de  la  cour  aimaient  Eugène,  qu'ils  ne  con- 
naissaient que  sous  le  nom  d'Adolphe  :  c'était  un  jeune  homme 
bien  fait  et  plein  d'esprit  ;  mais  tout  le  monde  détestait  le  bossu. 
Le  roi  seul,  qui  le  croyait  toujours  son  filleul,  avait  de  l'affection 
pour  lui,  mais  il  témoignait  aussi  beaucoup  d'amitié  à  son  com- 
pagnon, ce  dont  le  bossu  était  jaloux. 

Un  jour,  celui-ci  vint  trouver  le  roi  et  lui  dit  :  «  Mon  parrain, 
Adolphe  s'est  vanté  d'aller  prendre  la  mule  du  géant.  »  Le  roi  fit 
venir  Adolphe  :  «  Eugène  m'a  dit  que  tu  t'es  vanté  d'aller  prendre 
la  mule  du  géant.  —  Moi,  sire?  comment  m'en  scrais-je  vanté? 
je  ne  saurais  seulement  où  la  trouver,  cette  mule.  —  N'importe  ! 
si  tu  ne  me  l'amènes  pas,  tu  seras  brûlé  dans  un  cent  de  fagots.  » 

Adolphe  prit  quelques  provisions  et  partit  bien  triste.  Après 
avoir  marché  quelque  temps,  il  rencontra  une  vieille  qui  lui 
demanda  un  peu  de  son  pain.  «  Prenez  tout  si  vous  voulez,  » 
dit  Adolphe;  «  je  ne  saurais  manger.  —  Tu  es  triste,  mon  ami,  » 
dit  la  vieille;  «  je  sais  ce  qui  te  cause  ton  chagrin  :  il  faut  que  tu 
ailles  prendre  la  mule  du  géant.  Eh  bien!  le  géant  demeure  de 
l'autre  côté  de  la  mer;  il  a  un  merle  dont  le  chant  se  fait  entendre 
d'un  rivage  à  l'autre.  Dès  que  tu  entendras  le  merle  chanter,  tu 
passeras  l'eau,  mais  pas  avant.  Une  fois  en  présence  du  géant, 
parle-lui  hardiment.  » 

Le  jeune  homme  fut  bientôt  arrivé  au  bord  de  la  mer,  mais  le 
merle  ne  chantait  pas.  Il  attendit  que  l'oiseau  eût  chanté,  et  il 
passa  la  mer.  Le  géant  ne  tarda  pas  à  paraître  devant  lui  et  lui 
dit  :  «  Qjje  viens-tu  faire  ici,  ombre  de  mes  moustaches,  pous- 
sière de  mes  mains  ?  —  Je  viens  chercher  ta  mule.  —  Qu'en 
veux-tu  faire?  —  Que  t'importe?  donne-la-moi.  —  Eh  bien!  je 
te  la  donne ,  mais  à  la  condition  que  tu  me  la  rendras  un  jour.  » 
Adolphe  prit  la  mule ,  qui  faisait  cent  lieues  d'un  pas ,  et  retourna 
au  palais. 

Le  roi  fut  très  content  de  le  revoir  et  lui  promit  de  ne  plus  lui 
faire  de  peine.  Mais  bientôt  le  bossu ,  qui  avait  entendu  parler  du 
merle  du  géant,  vint  dire  au  roi  :  «  Mon  parrain,  Adolphe  s'est 


LE      ROI      D'ANGLETERRE      ET      SON      FILLEUL  3$ 

vanté  d'aller  chercher  le  merle  du  géant  qui  chante  si  bien  et 
qu'on  entend  de  si  loin.  »  Le  roi  fit  venir  Adolphe  :  «  Eugène 
m'a  dit  que  tu  t'es  vanté  d'aller  chercher  le  merle  du  géant.  — 
Moi,  sire?  je  ne  m'en  suis  point  vanté,  et  comment  ferais-je 
pour  le  prendre  ?  —  N'importe  !  si  tu  ne  me  le  rapportes  pas,  tu 
sera  brûlé  dans  un  cent  de  fagots.  » 

Adolphe  se  rendit  de  nouveau  sur  le  bord  de  la  mer.  Dès  qu'il 
entendit  le  merle  chanter,  il  passa  l'eau  et  s'empara  de  l'oiseau. 
«  Que  viens-tu  faire  ici,  »  lui  dit  le  géant,  «  ombre  de  mes 
moustaches ,  poussière  de  mes  mains  ?  —  Je  suis  venu  prendre 
ton  merle.  —  Qu'en  veux-tu  faire  ?  —  Que  t'importe  ?  laisse-le- 
moi.  —  Eh  bien  !  je  te  le  donne,  mais  à  la  condition  que  tu  me 
le  rendras  un  jour.  »  Quand  Adolphe  fut  de  retour  au  palais  du 
roi,  toutes  les  dames  de  la  cour  furent  ravies  d'entendre  le  merle 
chanter,  et  le  roi  promit  au  jeune  homme  de  ne  plus  le  tour- 
menter. 

Quelque  temps  après,  le  bossu  dit  au  roi  :  «  Le  géant  a  un 
falot  qui  éclaire  tout  le  pays  à  cent  lieues  à  la  ronde  ;  Adolphe 
s'est  vanté  de  prendre  ce  falot  et  de  l'apporter  ici.  »  Le  roi 
fit  venir  Adolphe  :  «  Eugène  m'a  dit  que  tu  t'es  vanté  d'aller 
prendre  le  falot  du  géant.  —  Moi ,  sire  ?  comment  le  pourrais-je 
faire?  —  N'importe!  si  tu  ne  me  rapportes  pas  ce  falot,  tu  seras 
brûlé  dans  un  cent  de  fagots.  » 

Adolphe  s'éloigna  et  fut  bientôt  sur  le  bord  de  la  mer.  Le 
merle  n'était  plus  là  pour  l'avertir  du  moment  où  il  pourrait 
passer  l'eau;  il  tenta  pourtant  l'aventure,  et,  étant  parvenu  sur 
l'autre  bord ,  il  alla  droit  au  géant.  «  Que  viens-tu  faire  ici ,  »  lui 
dit  le  géant,  «  ombre  de  mes  moustaches,  poussière  de  mes 
mains  ?  —  Je  viens  prendre  ton  falot.  —  Qu'en  veux-tu  faire  ?  — 
Que  t'importe  ?  donne-le-moi.  —  Eh  bien  !  je  te  le  donne,  mais 
à  la  condition  que  tu  me  le  rendras  un  jour.  »  Le  jeune  homme 
remercia  le  géant  et  s'en  retourna.  Quand  il  fut  arrivé  à  quelque 
distance  du  palais  du  roi,  il  attendit  la  nuit,  et  alors  il  s'avança 
en  tenant  haut  le  falot ,  dont  tout  le  pays  fut  éclairé.  Le  roi , 
remph  de  joie,  promit  encore  une  fois  à  Adolphe  de  ne  plus  lui 
faire  de  peine. 

Un  bon  bout  de  temps  se  passa  sans  qu'Adolphe  eût  à  subir  de 
nouveaux  ennuis;  enfin  le  bossu  dit  au  roi  :  «  Adolphe  s'est 
vanté  de  savoir  où  est  votre  fille  et  de  pouvoir  vous  la  rendre.  » 


36  LE      ROI      D'ANGLETERRE       ET      SON      FILLEUL 

Le  roi  fit  venir  Adolphe  :  «  Eugène  m'a  dit  que  tu  t'es  vanté 
de  savoir  où  est  ma  fille  et  de  pouvoir  me  la  rendre.  — 
—  Ah  !  sire ,  vous  l'avez  fait  chercher  partout ,  par  terre  et  par 
mer,  sans  avoir  pu  la  retrouver.  Comment  voulez-vous  que  moi, 
pauvre  étranger,  je  puisse  en  venir  à  bout  ?  —  N'importe  !  si  tu 
ne  me  la  ramènes  pas,  tu  seras  brûlé  dans  un  cent  de  fagots.  » 

Adolphe  s'en  alla  bien  chagrin.  La  vieille  qu'il  avait  déjà  ren- 
contrée se  trouva  encore  sur  son  chemin  ;  elle  lui  dit  :  «  Le  roi 
veut  que  tu  lui  ramènes  sa  fille.  Retourne  chez  le  géant.  » 
Adolphe  passa  donc  encore  la  mer,  et,  arrivé  chez  le  géant ,  il  lui 
demanda  s'il  savait  où  était  la  fille  du  roi.  «  Oui,  je  le  sais,  » 
répondit  le  géant  ;  «  elle  est  dans  le  château  de  la  reine  aux  pieds 
d'argent;  mais  pour  la  délivrer  il  y  a  beaucoup  à  faire.  Il  faut 
d'abord  que  tu  ailles  redemander  au  roi  ma  mule ,  mon  merle  et 
mon  falot.  Ensuite  tu  feras  construire  un  vaisseau  long  de  trois 
cents  toises,  large  d'autant  et  haut  de  cent  cinquante  toises;  il 
faut  qu'il  y  ait  dans  ce  vaisseau  une  chambre ,  et  dans  la  chambre 
un  métier  de  tisserand.  Mais,  sur  toutes  choses,  il  ne  doit  entrer 
dans  ce  bâtiment  ni  fer,  ni  acier  :  le  roi  fera  comme  il  pourra.  » 

Adolphe  alla  rapporter  au  roi  les  paroles  du  géant.  On  fit 
aussitôt  venir  des  ouvriers,  et  on  leur  commanda  de  construire 
un  vaisseau  long  de- trois  cents  toises,  large  d'autant  et  haut  de 
cent  cinquante  toises;  dans  ce  vaisseau,  il  devait  y  avoir  une 
chambre,  et  dans  la  chambre  un  métier  de  tisserand,  le  tout  sans 
fer  ni  acier.  En  quarante-huit  heures,  le  bâtiment  fut  terminé; 
mais  le  bossu  avait  donné  de  l'argent  à  un  ouvrier  pour  qu'il  y 
mît  une  broche  de  fer. 

Adolphe  amena  le  bâtiment  au  géant.  «  Il  est  entré  du  fer  dans 
ton  bâtiment,  »  dit  le  géant.  —  «  Non,  »  répondit  Adolphe, 
«  il  n'y  en  a  pas.  —  Il  y  a  du  fer  en  cet  endroit,  »  dit  le  géant. 
«  Ramène  au  roi  le  vaisseau  ;  qu'il  fasse  venir  un  ouvrier  avec  un 
marteau  et  un  ciseau,  et  l'on  verra  si  je  dis  vrai.  »  Dès  que 
l'ouvrier  eut  appuyé  son  ciseau  à  l'endroit  indiqué,  et  qu'il  eut 
donné  dessus  un  coup  de  marteau,  le  ciseau  se  cassa.  On  retira 
la  broche  de  fer,  et  le  géant,  quand  Adolphe  fut  de  retour  avec 
le  vaisseau ,  ne  trouva  plus  rien  à  redire. 

«  Maintenant ,  »  dit-il ,  «  il  faut  qu'il  y  ait  dans  ce  vaisseau 
trois  cents  miches  de  pain,  trois  cents  livres  de  viande,  trois 
cents  sacs  de  millet ,  trois  cents  livres  de  lin ,  et  de  plus  qu'il  s'y 


LE      ROI      DANGLETERRE      ET      SON      FILLEUL  37 

trouve  trois  cents  filles  vierges.  »  Le  roi  fit  chercher  dans  la  ville 
de  Londres  et  dans  les  environs  les  trois  cents  filles  demandées  ; 
quand  on  les  eut  trouvées ,  on  les  embarqua  dans  le  vaisseau ,  on 
y  mit  aussi  le  pain ,  la  viande  et  le  reste ,  et  Adolphe  retourna 
chez  le  géant.  Celui-ci  donna  un  coup  d'épaule,  et  le  navire  fut 
porté  à  plus  de  deux  cents  lieues  en  mer.  Adolphe  était  au  gou- 
vernail ;  sous  le  pont ,  les  trois  cents  filles  filaient  et  le  géant 
tissait. 

Tout  à  coup  on  aperçut  au  loin  une  grosse  montagne  toute 
noire.  «  Ah!  n  dit  Adolphe,  «  nous  allons  arriver!  —  Non,  » 
dit  le  géant.  «  C'est  le  royaume  des  poissons.  Pour  qu'ils  te  laissent 
passer,  tu  diras  que  tu  es  un  prince  de  France  qui  voyage.  » 

«  Qiie  viens-tu  faire  ici  ?  »  demandèrent  les  poissons  au  jeune 
homme.  —  «  Je  suis  un  prince  de  France  qui  voyage.  —  Prince 
ou  non,  tu  ne  passeras  pas.  »  Alors  Adolphe  leur  jeta  des  miettes 
de  pain  ;  tous  les  poissons  y  coururent  à  la  fois  et  le  laissèrent 
passer.  Il  n'était  pas  encore  bien  loin  quand  le  roi  des  poissons  dit 
à  son  peuple  :  «  Nous  avons  été  bien  malhonnêtes  de  n'avoir  pas 
remercié  ce  prince  qui  nous  a  secourus  dans  notre  détresse.  Courez 
après  lui  et  faites-le  retourner.  »  Les  poissons  ayant  ramené  le 
jeune  homme,  le  roi  lui  dit  :  «  Tenez,  voici  une  de  mes  arêtes. 
Quand  vous  aurez  besoin  d'aide ,  vous  me  retrouverez ,  moi  et 
mon  royaume.  » 

«  Eh  bien  !  »  demanda  le  géant ,  «  que  t'a  donné  le"  roi  des 
poissons  ?  —  Il  m'a  donné  une  de  ses  arêtes  :  mais  que  ferai-je 
de  cette  arête  ?  —  Mets-la  dans  ta  poche  :  tu  auras  occasion  de 
t'en  servir.  » 

On  aperçut  bientôt  une  autre  montagne  plus  noire  encore  que 
la  première.  «  N'allons-nous  pas  aborder  ?  »  demanda  le  jeune 
homme.  —  «  Non,  »  répondit  le  géant.  «  C'est  le  royaume  des 
fourmis.  » 

Les  fourmis  avaient  le  sac  au  dos  et  faisaient  l'exercice  ; 
elles  crièrent  à  Adolphe  :  «  Que  viens-tu  faire  ici  ?  —  Je  suis 
un  prince  de  France  qui  voyage.  —  Prince  ou  non,  tu  ne  pas- 
seras pas.  »  Adolphe  leur  jeta  du  millet  :  les  fourmis  se  mirent 
à  manger  le  grain  et  laissèrent  passer  le  jeune  homme.  «  Nous 
avons  été  bien  malhonnêtes,  »  dit  alors  le  roi  des  fourmis,  «  de 
n'avoir  pas  remercié  ce  prince.  Courez  le  rappeler..  »  Quand 
Adolphe  fut  revenu  près  de  lui,  le  roi   des  fourmis  lui  dit  ; 


jS  LE      ROI      D'ANGLETERRE      ET      SON      FILLEUL 

«  Prince,  nous  étions  depuis  sept  ans  dans  la  détresse;  vous 
nous  en  avez  tirés  pour  quelque  temps.  Tenez ,  voici  une  de  mes 
pattes  :  quand  vous  aurez  besoin  d'aide,  vous  me  retrouverez, 
moi  et  mon  royaume.  » 

«  Que  t'a  donné  le  roi  des  fourmis  ?  »  demanda  le  géant.  — 
«  Il  m'a  donné  une  de  ses  pattes;  mais  que  ferai-je  d'une  patte 
de  fourmi  ?  —  Mets-la  dans  ta  poche  :  tu  auras  occasion  de  t'en 
servir.  » 

Quelque  temps  après ,  parut  au  loin  une  montagne  plus  grosse 
et  plus  noire  encore  que  les  deux  premières.  «  Allons-nous  enfin 
arriver?  »  demanda  Adolphe.  —  «  Non,  »  dit  le  géant.  «  C'est 
le  royaume  des  rats.  » 

«  Que  viens-tu  faire  ici  ?  »  crièrent  les  rats.  —  «  Je  suis  un 
prince  de  France  qui  voyage.  —  Prince  ou  non ,  tu  ne  passeras 
pas.  »  Adolphe  leur  jeta  du  pain,  et  les  rats  le  laissèrent  passer. 
«  Nous  avons  été  bien  malhonnêtes ,  »  dit  le  roi  des  rats ,  «  de 
n'avoir  pas  remercié  ce  prince.  Courez  le  rappeler.  »  Et  le  jeune 
homme  étant  retourné  sur  ses  pas  :  «  Nous  vous  remercions 
beaucoup,  »  lui  dit  le  roi,  «  de  nous  avoir  secourus  dans  notre 
misère.  Tenez,  voici  un  poil  de  ma  moustache  :  quand  vous 
aurez  besoin  d'aide,  vous  me  retrouverez,  moi  et  mon  royaume.» 

«  Eh  bien!  »  demanda  le  géant,  «  que  t'a  donné  le  roi  des 
rats?  —  Il  m'a  donné  un  poil  de  sa  moustache;  que  ferai-je  de 
cela  ?  —  Mets-le  dans  ta  poche  :  tu  auras  occasion  de  t'en  servir.  » 

Le  vaisseau  continua  sa  route  et  arriva  en  vue  d'une  autre 
grosse  montagne.  «  N'est-ce  point  là  que  nous  devons  nous 
arrêter?  »  demanda  le  jeune  homme.  —  «  Non,  »  dit  le  géant. 
«  C'est  le  royaume  des  corbeaux.  » 

«  Que  viens-tu  faire  ici  ?  »  dirent  les  corbeaux.  —  «  Je  suis 
un  prince  de  France  qui  voyage.  — Prince  ou  non,  tu  ne  passeras 
pas.  »  Adolphe  leur  jeta  de  la  viande,  et  les  corbeaux  le  laissèrent 
passer.  «  Nous  avons  été  bien  malhonnêtes,  »  dit  le  roi  des  cor- 
beaux, <f  de  n'avoir  pas  remercié  ce  bon  prince.  Courez  après  lui 
et  faites-le  retourner.  »  Le  jeune  homme  fut  donc  ramené  devant 
le  roi,  qui  lui  dit  :  «  Vous  nous  avez  rendu  un  grand  service,  et 
nous  vous  en  remercions.  Tenez,  voici  une  de  mes  plumes  : 
quand  vous  aurez  besoin  d'aide,  vous  me  retrouverez,  moi  et 
mon  royaume.  » 

«  Que  t'a  donné  le  roi  des  corbeaux  ?  »  demanda  le  géant.  — 


LE   ROI   D'ANGLETERRE   ET   SON   FILLEUL  59 

«  Il  m'a  donné  une  de  ses  plumes;  mais  que  ferai-je  de  cette 
plume  ?  —  Mets-la  dans  ta  poche  :  tu  auras  occasion  de  t'en 
servir.  » 

Au  bout  de  quelque  temps  ^  Adolphe  aperçut  une  montagne 
qui  était  encore  plus  grosse  et  plus  noire  que  toutes  les  autres. 
«  Cette  fois ,  »  dit-il ,  «  nous  allons  arriver.  —  Non ,  »  dit  le 
géant.  «  C'est  le  royaume  des  géants.  » 

«  Que  viens-tu  faire  ici  ?  »  crièrent  les  géants.  —  «  Je  suis  un 
prince  de  France  qui  voyage.  —  Prince  ou  non,  tu  ne  passeras 
pas.  »  Adolphe  leur  jeta  de  grosses  boules  de  pain;  les  géants, 
les  ayant  ramassées ,  se  mirent  à  manger  et  le  laissèrent  passer. 
«  Nous  avons  été  bien  malhonnêtes,  »  dit  le  roi  des  géants,  «  de 
n'avoir  pas  remercié  ce  prince.  Courez  le  rappeler.  »  Et,  le  jeune 
homme  de  retour,  le  roi  lui  dit  :  «  Nous  vous  remercions  de 
nous  avoir  secourus;  nous  étions  sur  le  point  de  nous  dévorer  les 
uns  les  autres.  Tenez,  voici  un  poil  de  ma  barbe  :  quand  vous 
aurez  besoin  d'aide,  vous  me  retrouverez,  moi  et  mon  royaume. 
—  Avec  ceux-ci,  »  se  dit  Adolphe,  «  je  gagnerai  plus  qu'avec 
les  autres,  car  ils  sont  grands  et  forts.  » 

«  Eh  bien!  »  demanda  le  géant,  «  que  t'a  donné  le  roi  des 
géants?  —  Il  m'a  donné  un  poil  de  sa  barbe;  qu'en  ferai-je  ?  — 
Mets-le  dans  ta  poche  :  tu  auras  occasion  de  t'en  servir.  » 

«  Maintenant,  »  continua  le  géant,  «  le  premier  pays  que 
nous  découvrirons  sera  celui  de  la  reine  aux  pieds  d'argent.  Tu 
iras  droit  au  château;  la  porte  en  est  gardée  par  la  princesse,  fille 
du  roi  d'Angleterre,  changée  en  lionne  qui  jette  du  feu  par  les 
yeux,  par  les  naseaux  et  par  la  gueule.  Il  y  a  trente-six  chambres 
dans  le  château  :  tu  entreras  d'abord  dans  la  chambre  de  gauche, 
puis  dans  celle  de  droite,  et  ainsi  de  suite.  » 

Arrivé  dans  le  pays  de  la  reine  aux  pieds  d'argent ,  Adolphe  se 
rendit  au  château.  Quand  il  en  passa  le  seuil,  la  lionne,  loin 
de  lui  faire  du  mal,  se  mit  à  lui  lécher  les  mains  :  elle  pressentait 
qu'il  serait  son  libérateur.  Le  jeune  homme  alla  d'une  chambre  à 
l'autre  suivant  les  recommandations  du  géant,  et  entra  enfin  dans 
la  dernière  chambre,  où  se  trouvait  la  reine  aux  pieds  d'argent. 

«  Que  viens-tu  faire  ici?  »  lui  dit  la  vieille  reine. —  «  Je  viens 
chercher  la  princesse.  —  Tu  mériterais  d'être  changé  toi  aussi  en 
bête,  en  punition  de  ton  audace.  Sache  que  pour  délivrer  la  prin- 
cesse il  y  a  beaucoup  à  faire.  Et  d'abord  je  veux  trois  cents  livres 


40  LE      ROI      D'ANGLETERRE      ET      SON      FILLEUL 

de  lin ,  filées  par  trois  cents  filles  vierges.  «  Adolphe  lui  apporta 
les  trois  cents  livres  de  lin  et  lui  présenta  les  trois  cents  filles  qui 
les  avaient  filées.  «  C'est  bien,  »  dit  la  reine.  «  Maintenant  tu 
vois  cette  grosse  montagne  :  il  faut  l'aplanir  et  faire  à  la  place  un 
beau  jardin ,  orné  de  fleurs  et  planté  d'arbres  qui  portent  des 
fruits  déjà  gros  ;  et  tout  cela  en  quarante-huit  heures.  » 

Adolphe  alla  demander  conseil  au  géant.  Celui-ci  appela  le 
royaume  des  géants,  le  royaume  des  fourmis,  le  royaume  des 
rats  et  le  royaume  des  corbeaux.  En  quatre  ou  cinq  tours  de 
main  les  géants  eurent  aplani  la  montagne,  dont  ils  jetèrent  les 
débris  dans  la  mer.  Puis  les  fourmis  et  les  rats  se  mirent  à  fouiller 
et  à  préparer  la  terre  ;  les  corbeaux  allèrent  chercher  au  loin  dans 
les  jardins  les  fleurs  et  les  arbres,  et  tout  fut  terminé  avant  le 
temps  fixé  par  la  reine.  Adolphe  alla  dire  à  la  vieille  de  venir 
voir  le  jardin  ;  elle  ne  put  rien  trouver  à  reprendre ,  cependant 
elle  grondait  entre  ses  dents.  «  Ce  n'est  pas  tout,  »  dit-elle  au 
jeune  homme,  «  il  me  faut  de  l'eau  qui  ressuscite  et  de  l'eau  qui 
fait  mourir.  » 

Adolphe  eut  encore  recours  au  géant ,  mais  cette  fois  le  géant 
ne  put  rien  lui  conseiller  :  il  n'en  savait  pas  si  long  que  la  vieille 
reine.  «  Les  corbeaux,  »  dit-il,  «  nous  apprendront  peut-être 
quelque  chose.  »  On  battit  la  générale  parmi  les  corbeaux  ;  ils  se 
rassemblèrent,  mais  aucun  d'eux  ne  put  donner  de  réponse.  On 
s'aperçut  alors  qu'il  manquait  à  l'appel  deux  vieux  soldats,  La 
Chique  et  La  Ramée  :  on  les  fit  venir.  La  Ramée,  qui  était  ivre, 
déclara  qu'il  ne  savait  pas  où  était  l'eau,  mais  que  peu  lui  impor- 
tait. On  le  mit  en  prison.  La  Chique  arriva  ensuite,  plus  ivre 
encore;  on  lui  demanda  où  se  trouvait  l'eau;  il  répondit  qu'il  le 
savait  bien ,  mais  qu'il  fallait  d'abord  tirer  de  prison  son  cama- 
rade. Adolphe  le  fit  délivrer;  puis  il  donna  cinquante  francs  à  La 
Chique  pour  boire  à  sa  santé ,  et  La  Chique  le  conduisit  dans  un 
souterrain  :  ;\  l'une  des  extrémités  coulait  Teau  qui  ressuscite,  à 
l'autre  l'eau  qui  fait  mourir.  La  Chique  recommanda  que  l'on 
mît  des  factionnaires  à  l'entrée  du  souterrain ,  parce  que  la  vieille 
reine  devait  envo3'er  des  colombes  pour  briser  les  fioles  dans 
lesquelles  on  prendrait  l'eau.  Les  colombes  arrivèrent  en  effet, 
mais  les  corbeaux,  qui  étaient  plus  forts  qu'elles,  les  empêchèrent 
d'approcher.  Le  géant  dit  alors  au  jeune  homme  :  «  Tu  pré- 
senteras d'abord  à  la  reine  l'eau  qui  ressuscite,  et  tu  lui  diras  de 


LE      ROI      DANGLETERRE      ET      SON      FILLEfL  41 

rendre  à  la  princesse  sa  première  forme;  cela  fait,  tu  jetteras  au 
visage  de  la  vieille  l'eau  qui  fait  mourir,  et  elle  mourra.  » 

Quand  Adolphe  fut  de  retour,  la  vieille  reine  lui  dit  :  «  M'as- 
tu  rapporté  l'eau  qui  ressuscite  et  l'eau  qui  fait  mourir  ?  —  Oui ,  » 
répondit  Adolphe.  «  Voici  l'eau  qui  ressuscite.  —  C'est  bien, 
Maintenaint,  où  est  Teau  qui  fait  mourir?  —  Rendez  d'abord  à 
la  princesse  sa  première  forme  ,  et  je  vous  donnerai  l'eau  qui  fait 
mourir.  » 

La  reine  fit  ce  qu'il  demandait ,  et  la  lionne  redevint  une  belle 
jeune  fille,  parée  de  perles  et  de  diamants,  qui  se  jeta  au  cou 
d'Adolphe  en  le  remerciant  de  l'avoir  délivrée.  «  A  présent,  »  dit 
la  vieille  reine,  «  donne-moi  l'eau  qui  fait  mourir.  »  Adolphe 
la  lui  jeta  au  visage  et  elle  tomba  morte.  Ensuite  le  jeune  homme 
reprit  avec  la  princesse  le  chemin  du  royaume  d'Angleterre  et 
dépêcha  au  roi  un  courrier  pour  lui  annoncer  leur  arrivée. 

La  joie  fut  grande  au  palais.  Toutes  les  dames  de  la  cour 
vinrent  au  devant  de  la  princesse  pour  la  complimenter  :  elle  les 
embrassa  l'une  après  l'autre.  Le  bossu  ,  qui  se  trouvait  14,  s'étant 
aussi  approché  pour  l'embrasser  :  «  Retire-toi ,  »  lui  dit-elle. 
«  Que  tu  es  laid  !  » 

Le  soir,  pendant  le  souper,  le  roi  dit  à  la  princesse  :  «  Ma  fille, 
je  t'ai  promise  en  mariage  à  mon  filleul  :  je  pense  que  tu  ne 
voudras  pas  me  faire  manquer  à  ma  parole.  —  Mon  père ,  » 
réponditia  princesse,  «  laissez-moi  encore  huit  jours  pouf  faire 
mes  dévotions.  »  Le  roi  y  consentit. 

Au  bout  des  huit  jours,  la  princesse  dit  au  roi  qu'elle  avait 
laissé  tomber  dans  la  mer  un  anneau  qui  lui  venait  de  la  reine 
aux  pieds  d'argent ,  et  qu'avant  tout  elle  voulait  le  ravoir.  Le 
bossu,  jaloux  de  la  préférence  que  la  princesse  montrait  pour 
Adolphe ,  alla  dire  au  roi  :  «  Mon  parrain ,  Adolphe  s'est  vanté 
de  pouvoir  retirer  de  la  mer  l'anneau  de  la  princesse.  »  Le  roi 
fit  aussitôt  appeler  Adolphe  :  «  Eugène  m'a  dit  que  tu  t'es  vanté 
de  pouvoir  retirer  de  la  mer  l'anneau  de  la  princesse.  —  Non, 
sire,  je  ne  m'en  suis  pas  vanté;  d'ailleurs,  je  ne  le  saurais  faire. 
—  N'importe  !  si  tu  ne  me  rapportes  pas  cet  anneau ,  tu  seras 
brûlé  dans  un  cent  de  fagots.  » 

Adolphe  s'éloigna  bien  triste  et  se  rendit  chez  le  géant ,  auquel 
il  conta  sa  peine.  «  Je  m'étais  dit  que  je  ne  ferais  plus  ri^n  pour 
toi,   »  dit  le  géant.  «  Pourtant  je  ne  veux  pas  te  laisser  dans 


42  LE      ROI      DANGLETERRE      ET      SON      FILLEUL 

l'embarras.  Je  vais  appeler  les  poissons.  »  On  battit  la  générale 
parmi  les  poissons;  ils  arrivèrent  en  foule,  mais  aucun  d'eux 
ne  savait  où  était  l'anneau.  On  s'aperçut  alors  qu'il  manquait  à 
l'appel  deux  vieux  soldats,  La  Chique  et  La  Ramée;  on  les  fît 
venir.  La  Ramée,  qui  était  ivre,  déclara  qu'il  ne  savait  où  était 
l'anneau,  mais  que  peu  lui  importait;  on  le  mit  en  prison.  La 
Chique  arriva  ensuite,  encore  plus  ivre;  il  dit  qu'il  avait  la 
bague  dans  son  sac,  mais  qu'il  fallait  d'abord  tirer  La  Ramée 
de  prison.  Qpand  son  camarade  fut  en  liberté,  La  Chique 
remit  la  bague  au  jeune  homme.  Adolphe  lui  donna  cent  francs 
pour  boire  à  sa  santé  et  courut  porter  la  bague  au  roi. 

«  Je  pense,  ma  fille,  »  dit  alors  lé  roi,  «  que  tu  dois  être 
contente;  tu  te  marieras  demain.  —  Je  ne  suis  pas  encore 
décidée,  »  répondit  la  princesse;  «  je  voudrais  auparavant  que 
l'on  transportât  ici  le  château  de  la  reine  aux  pieds  d'argent.  » 
On  fit  aussitôt  préparer  les  fondations,  et  le  bossu,  de  plus  en 
plus  jaloux  d'Adolphe,  alla  dire  au  roi  :  «  Mon  parrain,  Adolphe 
a  dit  qu'il  savait  le  moyen  de  transporter  ici  le  château  de  la 
reine  aux  pieds  d'argent  sans  aucune  égratignure,  pas  même  une 
égratignure  d'épingle.  »  Le  roi  fit  appeler  Adolphe  :  «  Eugène 
m'a  dit  que  tu  t'es  vanté  de  pouvoir  transporter  ici  le  château  de 
la  reine  aux  pieds  d'argent  sans  aucune  égratignure,  pas  même 
une  égratignure  d'épingle.  — Non,  sire,  je  ne  m'en  suis  pas 
vanté.  D'ailleurs,  comment  le  pourrais-je  faire  ?  —  N'importe  ! 
si  tu  ne  le  fais  pas,  tu  seras  brûlé  dans  un  cent  de  fagots.  » 

Adolphe,  bien  désolé,  alla  de  nouveau  trouver  le  géant,  qui 
lui  dit  :  «  Demande  d'abord  au  roi  de  te  faire  construire  un 
grand  vaisseau.  »  Le  vaisseau  construit,  Adolphe  s'y  embarqua 
avec  le  géant.  Celui-ci  appela  le  royaume  des  fourmis,  le 
royaume  des  rats  et  le  royaume  des  géants.  Les  fourmis  et  les 
rats  détachèrent  le  château  de  ses  fondations;  quatre  géants  le 
soulevèrent  et  l'allèrent  porter  sur  le  navire  ;  puis  on  appela  le 
royaume  des  poissons  pour  soutenir  le  navire. 

Tout  le  monde  à  la  cour  du  roi  d'Angleterre  fut  enchanté  de 
voir  Adolphe  de  retour,  et  le  château  fut  posé  sur  les  fondations 
préparées  vis-à-vis  du  palais  du  roi.  Le  roi  dit  alors  à  sa  fille  : 
«  Maintenant  j'espère  que  tu  vas  épouser  Eugène.  —  Mon  père,  » 
répondit  la  princesse,  «  accordez-moi  quelque  temps  encore;  je 
ne  suis  pas  décidée.  » 


LE      ROI      D'ANGLETERRE      ET      SON      FILLEUL  45 

Comme  la  princesse  ne  cachait  pas  au  bossu  qu'elle  ne  pouvait 
le  souffrir,  la  jalousie  de  celui-ci  contre  Adolphe  ne  faisait  que 
croître.  Un  jour,  il  dit  au  jeune  homme  :  «  Allons  faire  ensemble 
une  partie  de  chasse  dans  le  bois  des  Cerfs.  — Volontiers,  » 
répondit  Adolphe.  Quand  le  bossu  fut  dans  la  forêt  avec 
Adolphe,  il  lui  tira  un  coup  de  fusil  par  derrière  et  l'étendit 
mort  sur  la  place;  puis  il  creusa  un  trou  et  l'y  enterra. 

Le  roi ,  ne  voyant  pas  revenir  Adolphe ,  demanda  au  bossu  ce 
qu'il  était  devenu.  «  Je  n'en  sais  rien,  »  dit  le  bossu.  «  Il  sera 
parti  pour  courir  le  monde  ;  il  se  lassait  sans  doute  d'être  bien 
ici.  »  La  princesse  était  au  désespoir,  mais  elle  n'en  montra  rien 
à  son  père  et  lui  demanda  la  permission  d'aller  chasser  dans  le 
bois  des  Cerfs.  Le  roi,  de  crainte  d'accident,  voulait  la  faire 
accompagner  par  quarante  piqueurs  à  cheval,  mais  elle  le  pria 
de  l'y  laisser  aller  seule. 

En  arrivant  dans  la  forêt ,  elle  aperçut  des  corbeaux  qui  volti- 
geaient autour  d  un  trou;  elle  s'approcha,  et,  reconnaissant  le 
pauvre  Adolphe  que  les  corbeaux  avaient  déjà  à  moitié  dévoré, 
elle  se  mit  à  pleurer  et  à  gémir.  Enfin  elle  s'avisa  qu'elle  avait 
sur  elle  un  flacon  de  l'eau  qui  ressuscite  ;  elle  en  frotta  le  cadavre, 
et  le  jeune  homme  se  releva  plein  de  vie  et  de  santé. 

Or  c'était  le  troisième  jour  après  sa  mort. 

La  princesse  revint  au  château  avec  Adolphe;  elle  le  cacha  dans 
une  de  ses  chambres,  et  alla  trouver  le  roi.  «  Mon  père,  "»  lui 
dit-elle,  «  seriez-vous  bien  aise  de  voir  Adolphe  ?  —  Ma  fille,  » 
répondit  le  roi,  «  que  me  dis-tu  là?  Adolphe  est  parti  pour 
aller  au  bout  du  monde  :  il  ne  peut  être  sitôt  de  retour.  —  Eh 
bien  !  »  reprit  la  princesse,  «  faites  fermer  toutes  les  portes  du 
palais,  mettez-y  des  factionnaires,  et  suivez-moi.  » 

Le  roi  étant  entré  dans  l'appartement  de  la  princesse ,  celle-ci 
fit  paraître  devant  lui  le  jeune  homme  qui  lui  dit  :  «  Sire, 
Adolphe  n'est  pas  mon  nom;  je  suis  Eugène ,  votre  filleul.  »  Puis, 
tirant  de  son  sein  la  lettre  que  le  roi  avait  remise  à  ses  parents,  il 
la  présenta  au  roi  en  lui  disant  :  «  Reconnaissez-vous  cet  écrit?» 
Quand  le  roi  eut  appris  ce  qui  s'était  passé,  il  fit  brûler  le  bossu 
dans  un  cent  de  fagots,  et  Eugène  épousa  la  princesse. 

Moi ,  j'étais  de  faction  à  la  porte  de  la  princesse;  je  m'y  suis 
ennuyé,  et  je  suis  parti. 


44  Lt      ROI       UANGLETURRE      HT      SON       FILLEUL 


REMARQUES 

Nous  tenons  ce  conte  d'un  jeune  homme  de  Montiers  ,  qui  l'a  entendu 
raconter  au  régiment. 

* 

Pour  sa  partie  principale ,  notre  Roi  d'Angleterre  et  son  Filleul  se  rattache  au 
thème  que  l'on  peut  appeler  le  thème  de  la  Jeune  Fille  aux  cheveux  d'or  et  de 
PEau  de  la  irmrt  et  de  la  vie.  Nous  traiterons  en  détail  de  ce  thème  dans  les 
remarques  de  notre  n»  73 ,  la  Belle  aux  cheveux  d'or.  Nous  y  renvoyons  donc  le 
lecteur,  nous  bornant  à  examiner  ici  les  contes  qui ,  dans  diverses  collections  . 
se  rapprochent  plus  particulièrement  du  présent  conte. 

Il  convient  de  citer  d'abord  un  conte  grec  moderne ,  recueilli  en  Épire  par 
M,  de  Hahn  (n»  37)  :  Un  roi  est  obligé,  pendant  la  grossesse  de  sa  femme  ,  de 
s'éloigner  de  son  royaume.  Il  recommande  à  la  reine ,  si  elle  met  au  monde  un 
fils ,  de  le  lui  envoyer  quand  il  aura  seize  ans  accomplis ,  mais  de  se  garder  de 
prendre  pour  conducteur  un  homme  sans  barbe.  (Dans  les  contes  grecs  et 
dans  les  contes  serbes ,  les  hommes  sans  barbe  sont  représentés  comme  étant 
artificieux  et  méchants.)  Lorsque  le  moment  est  venu  d'envoyer  le  jeune 
garçon  à  son  père ,  la  reine ,  s'étant  rendue  sur  la  place  du  marché  pour  louer 
un  cheval  et  son  conducteur,  ne  peut  trouver  d'autre  conducteur  qu'un  homme 
sans  barbe.  Le  lendemain  et  le  surlendemain ,  elle  n'est  pas  plus  heureuse. 
Elle  se  décide  alors ,  sur  les  instances  de  son  fils ,  à  le  laisser  partir  avec  un 
homme  sans  barbe.  Pendant  le  voyage ,  le  jeune  garçon ,  pressé  par  une  soif 
ardente ,  se  fait  descendre  dans  une  citerne  par  son  compagnon.  Celui-ci  lui 
déclare  alors  qu'il  l'abandonnera  dans  cette  citerne ,  si  le  prince  ne  s'engage 
par  serment  à  lui  céder  son  titre  et  ses  droits ,  et  à  ne  point  révéler  le  secret 
jusqu'à  ce  qu'il  soit  mort  et  ressuscité  des  morts.  Le  pacte  est  conclu,  et 
l'imposteur,  qui  s'est  revêtu  des  habits  du  prince,  est  accueilli  parle  roi  comme 
son  fils.  Pour  se  débarrasser  du  prince ,  il  le  fait  jeter  en  proie  à  un  dragon 
aveugle,  auquel  il  fallait  de  temps  en  temps  une  victime  ;  mais  le  jeune  homme, 
instruit  par  un  vieux  cheval,  son  confident,  rend  la  vue  au  dragon,  qui,  par 
reconnaissance ,  lui  apprend  le  langage  des  animaux  en  l'avalant  et  le  rendant 
quelques  instants  après  à  la  lumière.  Ensuite ,  quand  il  est  obligé  d'aller  à  la 
recherche  de  la  jeune  fille  aux  cheveux  d'or,  que  l'homme  sans  barbe  veut 
épouser,  le  prince ,  toujours  d'après  les  conseils  du  vieux  cheval ,  se  montre 
secourable ,  d'abord  envers  des  fourmis  qui  ne  peuvent  traverser  un  ruisseau , 
puis  envers  des  abeilles  dont  un  ours  dévore  le  miel ,  enfin  envers  de  jeunes 
corbeaux  qui  vont  être  déchirés  par  un  serpent.  Grâce  à  l'aide  de  ses  obligés , 
le  prince  vient  à  bout  des  tâches  qui  lui  sont  imposées  :  les  fourmis  trient  pour 
lui  un  tas  énorme  de  blé,  de  millet  et  d'autres  graines  confondues  ensemble; 
les  abeilles  lui  font  reconnaître  la  jeune  fille  aux  cheveux  d'or  au  milieu  d'un 
grand  nombre  de  femmes  voilées;  enfin  les  corbeaux  lui  apportent  une  fiole 
d'eau  de  la  vie.  La  jeune  fille,  amenée  à  la  cour  du  roi,  fait  fort  mauvais  visage  à 
l'homme  sans  barbe,  qui ,  pour  se  venger,  tue  le  prince  à  la  chasse.  Elle  exige 
que  le  cadavre  lui  soit  apporté ,  et  lui  rend  la  vie  au  moyen  de  l'eau  merveil- 


LE      ROI       DANGLETERRE      ET      SON      FILLEUL  4<j 

leuse.  Le  prince  alors,  dégagé  de  son  serment,  puisqu'il  est  ressuscité  des 
morts ,  démasque  l'imposteur  et  le  fait  périr. 

Un  autre  conte  grec  moderne  ,  recueilli  dans  le  Péloponnèse  (E.  Legrand  , 
p.  57),  offre  une  grande  ressemblance  avec  le  conte  épirote  :  nous  y  retrou- 
vons notamment  le  serment  prêté  par  le  jeune  homme  à  l'homme  sans  barbe 
qui ,  là  aussi,  tient  la  place  du  bossu  du  conte  français.  Au  lieu  du  cheval  (qui 
figure  dans  presque  tous  les  contes  du  type  de  la  Belle  aux  cheveux  d'or  ;  voir  les 
remarques  de  notre  n°  73),  c'est  une  fée  qui  aide  le  héros  de  ses  conseils. 
Qpand  le  jeune  homme  est  envoyé  à  la  recherche  de  «  la  plus  belle  fille  du 
monde  »,  la  fée,  comme  le  géant  de  notre  conte,  lui  dit  de  demander  au  roi 
telle  quantité  de  provisions  (viande ,  blé  et  miel),  qu'il  donnera  en  route  aux 
lions,  aux  fourmis  et  aux  abeilles  qu'il  rencontrera.  Ici,  comme  dans  le  conte 
français,  ces  divers  animaux  ont  un  roi  :  le  roi  des  lions  donne  au  jeune 
homme  un  poil  de  sa  crinière;  le  roi  des  fourmis  et  celui  des  abeilles,  chacun 
une  de  leurs  ailes. 

Un  conte  albanais  (A.  Dozon,  n°  12)  a  une  introduction  plus  voisine  encore 
de  celle  du  conte  français.  Un  roi  est  hébergé  chez  un  Valaque,  possesseur  de 
nombreux  troupeaux.  Cette  nuit-là  même,  la  femme  du  Valaque  accouche 
d'un  garçon.  Le  roi  engage  le  père  à  faire  apprendre  plusieurs  langues  à  son 
fils,  et,  lui  remettant  une  croix,  il  lui  dit  :  «  Quand  ton  fils  aura  quinze  ans, 
donne-lui  cette  croix  et  dis-lui  d'aller  me  trouver  dans  telle  ville.  »  Le  jour  où 
le  jeune  garçon  atteint  ses  quinze  ans ,  le  père  lui  remet  la  croix ,  *et  le  jeune 
garçon  lit  ces  mots,  écrits  dessus  :  «  Je  suis  le  roi  ton  parrain  ;  viens  me 
trouver  dans  telle  ville.  »  Ce  conte ,  où  figure  également  un  traître ,  a  aussi 
le  serment  :  «  Si  je  meurs  et  que  je  ressuscite ,  alors  seulement  je  te  dénon- 
cerai. » 

Un  conte  serbe  du  même  type  (Jagitch,  no  i)  a  une  introduction  très  voisine 
de  celle  du  conte  grec  de  la  collection  Hahn;  mais  il  y  manque  le  serment, 
comme  dans  tous  les  contes  qu'il  nous  reste  à  citer.  Dans  ce  conte  serbe , 
nous  rencontrons  encore  les  «  princes  »  des  aigles ,  des  fourmis ,  des  pies.  — 
Comparer  également  un  autre  conte  serbe  (Jagitch,  n»  i  a)  et  un  conte  bulgare 
{Archiv  fur  slawische  Philologie,  V,  p.  79). 

Citons  aussi  un  conte  breton ,  donné  par  M.  F. -M.  Luzel ,  dans  son  cin- 
quième rapport  sur  une  mission  en  Basse-Bretagne,  déjà  mentionné  par  nous. 
Dans  ce  conte ,  intitulé  la  Princesse  de  Tronkolaine,  un  roi,  qui  a  bien  voulu  être 
le  parrain  du  vingt-sixième  enfant  d'un  charbonnier,  dit  à  celui-ci  de  lui 
envoyer  l'enfant  à  Paris  quand  il  aura  dix-huit  ans.  Le  moment  arrivé,  le  jeune 
Louis  se  met  en  route  sur  un  vieux  cheval.  Comme  il  passe  auprès  d'une 
fontaine,  un  prétendu  camarade  d'école  lui  dit  de  mettre  pied  à  terre  pour 
boire ,  et ,  Louis  l'ayant  fait  malgré  l'avis  que  lui  avait  donné  une  bonne  vieille, 
l'autre  le  jette  dans  la  fontaine,  lui  enlève  le  signe  de  reconnaissance  que 
Louis  devait  montrer  au  roi,  et  s'enfuit  sur  le  vieux  cheval.  Louis  l'ayant 
rattrapé ,  ils  entrent  ensemble  chez  le  roi ,  qui  fait  bon  accueil  à  son  prétendu 
filleul  et  admet  Louis  dans  le  château  comme  valet  d'écurie.  Bientôt ,  à  l'insti- 
gation du  faux  filleul ,  Louis  est  envoyé  en  des  expéditions  très  périlleuses.  Il 
doit  notamment  amener  au  roi  la  princesse  de  Tronkolaine.  —  Cette  partie  du 
conte  breton   présente  une   grande  ressemblance  avec  notre  conte.    Nous  y 


46  LE      ROI      D'ANGLETERRE      ET      SON      FILLEUL 

retrouvons  le  bâtiment  chargé  de  provisions  dont  le  jeune  homme  régale  les 
fourmis ,  les  éperviers  et  les  lions  par  les  royaumes  desquels  il  passe  ;  les  tâches 
imposées  par  la  princesse  :  démêler  un  gros  tas  de  grains  mélangés ,  abattre 
une  allée  de  grands  arbres ,  aplanir  une  montagne ,  —  tâches  dans  lesquelles 
le  jeune  homme  est  aidé  par  les  animaux  ses  obligés.  (  Dans  d'autres  versions 
du  conie  breton  ,  il  faut  apporter  le  palais  de  la  princesse  devant  celui  du  roi  et 
aller  chercher  de  l'eau  de  la  mort  et  de  l'eau  de  la  vie .)  Arrivée  chez  le  roi ,  la 
princesse  de  Tronkolaine  dit  de  jeter  dans  un  four  le  faux  filleul,  comme  étant 
un  démon ,  et ,  la  chose  faite ,  elle  épouse  Louis. 

Nous  renverrons  encore  à  un  autre  conte  breton,  résumé  dans  les  remarques 
de  notre  n"  73  ,  /«  Belle  aux  cheveux  d'or. 

Dans  un  conte  italien  de  Pise  (Comparetti,  no  5),  nous  relevons  un  trait 
particulier  de  notre  conte  :  Un  prince  se  met  en  route  pour  aller  voir  son  oncle  le 
roi  de  Portugal,  qu'il  ne  connaît  pas.  En  chemin,  un  jeune  homme  se  joint  à 
lui  et  se  fait  raconter  l'objet  de  son  voyage.  Quand  ils  se  trouvent  dans  un 
endroit  isolé,  ce  jeune  homme  met  au  prince  un  pistolet  sur  la  gorge,  et  le  force 
à  consentir  à  ce  qu'il  prenne  son  titre  et  sa  place  :  le  prince  passera  pour  son  page. 
Arrivé  à  la  cour,  l'imposteur  ne  tarde  pas  à  faire  charger  le  page  d'entreprises 
dangereuses,  entre  autres  de  retrouver  Granadoro,  la  reine,  qui  a  disparu  '. 
Grâce  aux  conseils  d'une  cavale ,  le  page  réussit  dans  ces  diverses  entreprises. 
Pour  aller  à  la  recherche  de  la  reine,  il  se  fait  donner  un  vaisseau,  sur  lequel  il 
s'embarque  avec  la  cavale.  Pendant  la  traversée,  il  recueille  dans  son  vaisseau 
un  poisson ,  une  hirondelle  et  un  papillon ,  et  ensuite  ces  animaux  lui  viennent 
en  aide  quand  ,  avant  de  revenir  avec  lui ,  Granadoro  lui  demande  successive- 
ment de  lui  apporter  son  anneau  qu'elle  a  jeté  au  fond  de  la  mer,  de  lui 
procurer  une  fiole  d'une  eau  qui  jaillit  au  sommet  d'une  montagne  inacces- 
sible, et  enfin  de  la  reconnaître  entre  ses  deux  sœurs ,  tout  à  fait  semblables  à 
elle.  De  retour  à  la  cour  du  roi  son  mari,  Granadoro  ressuscite  au  moyen  de 
l'eau  le  page  que  le  prétendu  neveu  du  roi  a  tué,  et  elle  démasque  l'imposteur. 

■Voir  enfin  un  second  conte  albanais  (G.  Meyer,  n»  13). 


Le  passage  où ,  à  l'instigation  du  bossu ,  «  Adolphe  »  reçoit  l'ordre  d'aller 
dérober  au  géant  sa  mule,  son  merle  et  son  falot,  est  emprunté  à  un  thème 
que  nous  indiquerons  en  quelques  mots  :  Plusieurs  frères  se  sont  trouvés 
ensemble  chez  un  ogre,  un  géant  ou  autre  être  de  ce  genre,  et  ils  y  ont  vu 
certains  objets  merveilleux.  Ayant  pu  s'échapper,  ils  entrent  au  service  d'un 
roi ,  qui  donne  sa  faveur  au  plus  jeune.  Les  aînés ,  jaloux ,  ont  alors  l'idée  de 
faire  ordonner  par  le  roi  à  leur  frère  d'aller  dérober  les  objets  du  géant,  puis 
d'amener  le  géant  lui-même.  Ici ,  à  la  diff'érence  de  notre  conte  français ,  c'est 
par  ruse  que  le  héros  réussit  dans  ces  diverses  entreprises.  M.  Reinhold  Kœhler 
a  étudié  ce  thème  à  propos  d'un  conie  des  Avares  du  Caucase  (Sclnefner,  n»  3). 
Nous  donnerons  ici  l'analyse  rapide  de  ce  conte  avare,  comme  spécimen  orien- 

1 .  Ce  trait  correspond  au  passage  de  notre  conte  où  .\doiphe  doit  retrouver  la  fille  du  roi ,  qui  est 
on  ne  sait  où  —  Dans  un  conte  portugais  (Coelho,  n"  19),  dont  nous  donnerons  le  résumé  ^  l'occa- 
sion de  notre  n»  73,  h  Belle  aux  chnviix  cPor,  c'est  la  fille  du  roi  qu'il  s'agit  de  retrouver,  comme  dans 
le  conte  français. 


LE      ROI      DANGLETERRE      ET      SON      FILLEUL  47 

tal  de  ce  type  de  conte  :  Trois  frères  se  sont  égarés  dans  la  forêt.  Les  deux 
gînés  disent  au  plus  jeune,  nommé  Tchilbik,  de  monter  sur  un  arbre  pourvoir 
s'il  n'apercevrait  pas  la  fumée  d'une  cheminée.  Tchilbik  voit  une  colonne  de 
fumée  s'élever  du  milieu  de  la  forêt.  Les  trois  frères  marchent  dans  cette 
direction  et  arrivent  à  une  maison  où  ils  se  trouvent  en  face  d'une  Kart 
(ogresse)  et  de  ses  trois  filles.  La  Kart  leur  donne  à  manger;  ensuite  elle  fait 
coucher  ses  filles  dans  un  lit,  et  les  frères  dans  un  autre.  Pendant  la  nuit, 
Tchilbik  met  les  filles  de  la  Kart  à  sa  place  et  à  celle  de  ses  frères ,  et  la  Kart 
tue  ses  filles,  croyant  tuer  les  trois  jeunes  gens  ' .  Quand  Tchilbik  revient  à  la 
maison,  le  roi  du  pays,  qui  entend  parler  de  ses  aventures,  lui  dit  :  «  On  raconte 
que  la  Kart  a  une  couverture  de  lit  qui  peut  couvrir  cent  hommes;  va  la 
dérober.  »  (Il  y  a  là  une  altération  :  dans  les  contes  européens,  mieux 
conservés,  c'est,  comme  nous  l'avons  dit,  à  l'instigation  de  ses  méchants  frères 
que  le  héros  reçoit  l'ordre  d'aller  dérober  les  objets  merveilleux.)  Il  faut  ensuite 
que  Tchilbik  aille  voler  la  chaudière  de  la  Kart,  où  l'on  peut  préparer  à 
manger  pour  cent  hommes;  puis  sa  chèvre  aux  cornes  d'or.  Enfin  le  roi  lui  dit 
que,  s'il  amène  la  Kart  elle-même,  il  lui  donnera  sa  fille  en  mariage  et 
l'associera  à  son  pouvoir  2. 

Dans  certains  contes  européens  de  ce  type,  nous  trouvons  des  objets  merveil- 
leux analogues  à  ce  «  falot  »  Ju  géant ,  qui  éclaire  à  cent  lieues  à  la  ronde. 
Ainsi,  dans  un  conte  breion  (Luzel,  Contes  bretons,  n°  i),  Allanic  doit  aller 
prendre  au  géant  Goulaffre  une  «  demi-lune  »,  qui  éclaire  à  plusieurs  lieues  à  la 
ronde;  dans  un  conte  basque  (Webster,  p.  86),  altéré  sur  divers  points,  le 
héros  doit  s'emparer  de  la  «  lune  »  d'un  ogre ,  qui  éclaire  à  sept  lieues  ;  dans 
un  conte  écossais  (Campbell,  n"  17)  et  un  conte  irlandais  (Kennedy,  II,  p.  3), 
où  les  trois  frères  sont  remplacés  par  trois  sœurs,  la  plus  jeune  reçoit  l'ordre 
d'aller  chercher  le  «  glaive  de  lumière  du  géant  ».  Dans  deux  contes  suédois 
(Cavallius,  no  3 ,  B  et  C),  l'un  des  objets  merveilleux  qu'il  faut  enlever  à  une 
sorcière  ou  à  un  géant,  est  une  lampe  d'or  qui  éclaire  comme  la  pleine  lune. 

Un  conte  sicilien  (Gonzenbach,  no  30)  met  en  relief  de  la  façon  la  plus 
nette  la  combinaison  du  thème  que  nous  venons  d  indiquer  avec  le  thème  de 
la. Belle  aux  cheveux  d'or,  duquel  dérive,  pour  l'ensemble,  notre  conte  français. 
Dans  ce  conte  sicilien ,  les  frères  de  Ciccu ,  envieux  de  la  faveur  dont  il  jouit 
auprès  du  roi ,  disent  à  celui-ci  que  Ciccu  est  en  état  d'aller  prendre  le  sabre  de 
l'ogre,  qui  répand  une  lueur  merveilleuse,  et  ensuite  l'ogre  lui-même.  Ce 
dernier  trait  est,  nous  l'avons  vu,  tout  à  fait  caractéristique  du  thème  en 
question.  Le  récit  passe  ensuite  dans  le  thème  de  la  Belle  aux  cheveux  d'or,  qui 
s'appelle  ici  la  «  Belle  du  monde  entier  »,  et  que  Ciccu  doit  aller  chercher  pour 
le  roi.  —  Du  reste,  un  conte  des  Tsiganes  de  la  Bukovine  (Miklosisch,  no  9), 
un  conte    tchèque  de    Bohême   (Waldau,    p.    568),   un   conte    lithuanien 

1.  Inutile  de  faire  remarquer  que  cette  partie  du  conte  avare  correspond  au  Petit  Pouctt  de  Perrault.. 
Dans  plusieurs  contes  europiens  du  type  de  Tchilbik  ,  ce  sont  les  coiffures  que  le  héros  échange, 
comme  dans  Perrault. 

2.  Ce  même  conte  se  retrouve  chez  les  Kabyles  (Rivière,  p.  224).  Bien  qu'il  soit,  en  général,  asseï 
altéré ,  il  est,  sur  un  point  important,  un  peu  mieux  conservé  que  le  conte  avare.  Après  s'être  échappés, 
de  chez  l'ogreste  ,  les  sept  frères  rentrent  chez  leur  père.  Un  jour,  l'un  d'eux  dit  à  celui-ci  :  «  O  mon 
père,  il  y  u  chez  l'ogresse  un  tapis  qui  s'étend  seul.  Amor  (l'un  des  frères,  le  héros  du  conte)  nous 
le  rapporter.».   .1  J 


48  LE      ROI      D'ANGLETERRE      ET      SON      FILLEUL 

(Chodzko,  p.  249),  et  un  conte  croate  (Krauss,  n°  80),  après  avoir  donné 
les  aventures,  résumées  ci-dessus,  du  héros  et  de  ses  frères  chez  une  ogresse  ou 
une  sorcière ,  ont  une  seconde  partie  qui  se  rattache  au  thème  de  la  Belle  aux 
cheveux  d'or. 


Nous  reviendrons,  pour  terminer,  sur  quelques  traits  du  conte  français. 
Nous  retrouvons  en  Orient  le  «  roi  des  fourmis  »  qui ,  par  reconnaissance , 
promet  au  héros  son  secours  et  celui  de  ses  sujets.  Dans  un  conte  indien  de 
Calcutta  (missStokes,  n»  22),  un  prince  ayant  donné  à  des  fourmis  des 
gâteaux  qu'il  avait  emportés  comme  provisions  de  route ,  le  radjah  des  fourmis 
lui  dit  :  «  Vous  avez  été  bon  pour  nous.  Si  jamais  vous  êtes  dans  la  peine , 
pensez  à  moi ,  et  nous  arriverons.  »  —  Pour  le  passage  où  le  roi  des  poissons 
donne  au  jeune  homme  une  de  ses  arêtes,  le  roi  des  corbeaux,  une  de  ses 
plumes,  etc.,  comparer  un  conte  oriental  des  Mille  et  un  Jours,  cité  par 
M.  Bcnfey  (^Pantschatantra ,  I,  p.  203)  :  Un  serpent  reconnaissant  donne  au 
héros  trois  de  ses  écailles,  en  lui  disant  de  les  brûler  si  jamais  il  est  menacé 
d'un  danger  :  alors  le  serpent  accourra  à  son  secours.  —  Dans  un  conte  arabe 
des  Mille  et  une  Nuits  (  Histoire  de  Zobéide),  Zobéide  a  sauvé  la  vie  à  une  fée 
transformée  en  serpent  ailé  ;  la  fée  lui  donne  un  paquet  de  ses  cheveux  ,  dont 
il  suffit  de  brûler  deux  brins  pour  la  faire  venir  immédiatement,  fût-elle  au 
delà  du  Caucase. 

Dans  notre  conte ,  on  rassemble  les  corbeaux  pour  savoir  où  se  trouve  l'eau 
qui  ressuscite  et  l'eau  qui  fait  mourir,  et  un  seul  d'entre  eux,  l'un  des  deux 
qui  ne  s'étaient  pas  présentés  d'abord ,  peut  donner  des  renseignements  à  cet 
égard.  Dans  deux  contes  grecs  modernes  d'Épire  (Hahn ,  n"*  15  et  25),  on 
rassemble  aussi  tous  les  oiseaux  pour  leur  demander  où  est  une  certaine  ville , 
et  le  seul  qui  le  sache  est  précisément  celui  qui  n'est  pas  venu  à  l'assemblée. 
Il  en  est  de  même  dans  un  conte  suédois  (Cavallius,  p.  186),  dans  un  conte 
hongrois  (Gaal-Stier,  no  13),  et  dans  d'autres  contes  européens.  Un  troisième 
conte  grec  moderne  d'Epire  (Hahn,  no  65,  variante  2),  offre  sur  un  point  une 
ressemblance  presque  complète  avec  le  conte  français  :  ce  qu'on  demande  aux 
corneilles  rassemblées,  c'est  d'aller  chercher  de  l'eau  de  la  vie.  —  En  Orient, 
le  trait  de  l'oiseau  arrivé  en  retard  et  qui  seul  peut  donner  le  renseignement 
demandé,  se  rencontre  dans  un  conte  arabe  des  Mille  et  une  Nuits  (  Histoire  de 
Djanschah),  et  dans  un  conte  des  Avares  du  Caucase  (Schiefner,  n0  4);  ce 
dernier  conte  a  même,  en  commun  avec  deux  des  contes  grecs  modernes 
que  nous  venons  de  mentionner  (Hahn,  no  25  et  no  65,  var.  2),  un  petit 
détail  assez  curieux  .  dans  le  conte  avare  comme  dans  les  contes  épirotes,  l'oiseau 
en  question  est  boiteux.  —  Dans  la  mythologie  grecque  {Apollodori  Bibliotheca, 
1,9,  12),  Mélampus  ayant  rassemblé  les  oiseaux  et  leur  ayant  demandé  un 
remède  pour  Iphiclus ,  le  fîls  de  son  maître ,  il  n'y  a  qu'un  vautour  qui  puisse 
le  lui  indiquer;  mais  il  n'est  pas  dit  que  ce  vautour  fût  le  seul  qui  n'eût  pas 
d'abord  répondu  à  l'appel.  Aussi  l'absence  de  ce  trait  caractéristique  nous  fait- 
elle  hésiter  à  rapprocher  de  nos  contes  modernes  l'histoire  de  Mélampus. 

Quant  au  passage  de  notre  conte  où  un  poisson ,  qui  est  arrivé  en  retard  à 


LE      ROI      DANGLETERRE      ET      SON      FILLEUL  49 

l'assemblée,  rapporte  l'anneau  de  la  princesse,  nous  pouvons  en  rapprocher 
un  conte  serbe,  du  type  de  la  Belle  aux  cheveux  d'or  (Jagitch,  n»  5 }).  Là,  les  clefs 
que  la  princesse  avait  jetées  dans  la  mer  sont  rapportées  par  une  vieille  gre- 
nouille qui ,  de  tous  les  «  animaux  marins  » ,  convoqués  par  leur  roi ,  est 
arrivée  la  dernière.  —  Dans  un  conte  de  la  Haute-Bretagne  (Sébillot,  III, 
p.  147),  c'est  un  vieux  marsouin  en  retard  qui  rapporte  les  clefs.  Comparer  le 
conte  tchèque  mentionné  plus  haut  (Waldau ,  p.  368),  un  conte  danois 
(Grundvig,  II,  p.  15),  un  conte  de  la  Basse-Bretagne  (Luzel,  4^  rapport,  la 

Princeise  de  Ttéméné:(aour) . 

* 

Un  dernier  mot  sur  un  détail ,  tout  de  forme  ,  de  notre  conte.  Dans  un 
conte  de  la  Haute-Bretagne  (Sébillot,  II,  p.  193),  nous  retrouvons,  dans  la 
bouche  d'un  ogre,  les  expressions  du  géant  :  «  Poussière  de  mes  mains, 
ombre  de  mes  moustaches.  » 


Cosat'iv  ,  Contes. 


IV 


TAPALAPAUTAU 


Il  était  une  fois  un  homme  qui  avait  autant  d'enfants  qu'il  y  a 
de  trous  dans  un  tamis.  Un  beau  jour,  il  s'en  alla  faire  un  tour 
dans  le  pays  pour  chercher  à  gagner  sa  vie  et  celle  de  sa  famille. 
Il  rencontra  sur  son  chemin  le  bon  Dieu  qui  lui  dit  :  «  Où  vas- 
tu  ,  mon  brave  homme?  —  Je  m'en  vais  par  ces  pays  chercher  à 
gagner  ma  vie  et  celle  de  ma  femme  et  de  mes  enfants.  — 
Tiens,  »  dit  le  bon  Dieu,  «  voici  une  serviette.  Tu  n'auras  qu'à 
lui  dire  :  Serviette ,  fais  ton  devoir,  et  tu  verras  ce  qui  arrivera.  » 
Le  pauvre  homme  prit  la  serviette  en  remerciant  le  bon  Dieu ,  et 
voulut  en  faire  aussitôt  l'expérience.  Après  l'avoir  étendue  par 
terre ,  il  dit  :  «  Serviette ,  fais-ton  devoir,  »  et  la  serviette  se 
couvrit  d'excellents  mets  de  toute  sorte.  Tout  joyeux,  il  la  replia 
et  reprit  le  chemin  de  son  village. 

Comme  il  se  faisait  tard,  il  entra  dans  une  auberge  pour  y 
passer  la  nuit,  et  dit  à  l'aubergiste  :  «  Vous  voyez  cette  ser- 
viette, gardez-vous  de  lui  dire  :  Serviette,  fais  ton  devoir.  —  Soyez 
tranquille ,  mon  brave  homme.  »  Il  était  à  peine  couché ,  que 
l'aubergiste  dit  à  la  serviette  :  «  Serviette,  fais  ton  devoir.  »  Il 
fut  grandement  étonné  en  la  voyant  se  couvrir  de  pain ,  de  vin , 
de  viandes  et  de  tout  ce  qu'il  fallait  pour  faire  un  bon  repas,  dont 
il  se  régala  avec  tous  les  gens  de  sa  maison.  Le  lendemain,  il 
garda  la  bienheureuse  serviette  et  en  donna  une  autre  au  pauvre 
homme,  qui  partit  sans  se  douter  du  tour  qu'on  lui  avait  joué. 

Arrivé  chez  lui,  il  dit  en  entrant  :  «  Ma  femme,  nous  ne 
manquerons  plus  de  rien  à  présent.  —  Oh!  »  répondit-elle, 
«  mon  mari ,  vous  nous  chantez  toujours  la  même  chanson ,  et 
nos  affaires  n'en  vont  pas  mieux.  »  Cependant  l'homme  avait  tiré 


TAPALAPAUTAU  JI 

la  serviette  de  sa  poche.  «  Serviette,  »  dit-il,  «  fais  ton  devoir.  » 
Mais  rien  ne  parut.  Il  répéta  les  mêmes  paroles  jusqu'à  vingt 
fois,  toujours  sans  succès,  si  bien  qu'il  dut  se  remettre  en  route 
pour  gagner  son  pain. 

Il  rencontra  encore  le  bon  Dieu.  «  Où  vas-tu ,  mon  brave 
homme?  —  Je  m'en  vais  par  ces  pays  chercher  à  gagner  ma  vie 
et  celle  de  ma  femme  et  de  mes  enfants.  —  Qu'as-tu  fait  de  ta 
serviette?  »  L'homme  raconta  ce  qui  lui  était  arrivé.  «  Que  tu  es 
simple,  mon  pauvre  homme!  »  lui  dit  le  bon  Dieu.  «  Tiens, 
voici  un  âne.  Tu  n'auras  qu'à  lui  dire  :  Fais-moi  des  écus,  et 
aussitôt  il  t'en  fera.  »• 

L'homme  emmena  l'âne,  et,  à  la  tombée  de  la  nuit,  il  entra 
dans  l'auberge  où  il  avait  déjà  logé.  Il  dit  aux  gens  de  la  maison  : 
«  N'allez  pas  dire  à  mon  âne  :  Fais-moi  des  écus.  —  Ne  craignez 
rien ,  »  lui  répondirent-ils.  Dès  qu'il  fut  couché ,  l'aubergiste  dit 
à  l'âne  :  «  Fais-moi  des  écus;  »  et  les  écus  tombèrent  à  foison. 
L'aubergiste  avait  un  âne  qui  ressemblait  à  s'y  méprendre  à  l'âne 
aux  écus  d'or  :  le  lendemain,  il  donna  sa  bête  à  Thômme,  et 
garda  l'autre. 

De  retour  chez  lui ,  le  pauvre  homme  dit  à  sa  femme  :  «  C'est 
maintenant  que  nous  aurons  des  écus  autant  que  nous  en  vou- 
drons !  »  La  femme  ne  le  croyait  guère.  «  Allons,  »  dit  l'homme 
à  son  âne,  «  fais-moi  des  écus.  »  L'âne  ne  fit  rien.  On  lui 
donna  des  coups  de  bâton,  mais  il  n'en  fit  pas  davantage. 

Voilà  notre  homme  encore  sur  les  chemins.  Il  rencontra  le 
bon  Dieu  pour  la  troisième  fois.  «  Où  vas-tu ,  mon  brave 
homme  ?  —  L'âne  ne  m'a  point  fait  d'écus.  —  Que  tu  es  simple, 
mon  pauvre  homme!  Tiens,  voici  un  bâton  ;  quand  tu  lui  diras  : 
Tapalapautau ,  il  se  mettra  à  battre  les  gens  ;  si  tu  veux  le  rappe- 
ler, tu  lui  diras  :  Alapautau.  »  L'homme  prit  le  bâton  et  entra 
encore  dans  la  même  auberge.  Il  dit  aux  gens  de  l'auberge  : 
«  Vous  ne  direz  pas  à  mon  bâton  :  Tapalapautau.  —  Non,  non, 
dormez  en  paix.  » 

Quand  les  gens  virent  qu'il  était  couché  ,  ils  s'empressèrent  de 
dire  au  bâton  :  «  Tapalapautau.  »  Aussitôt  le  bâton  se  mit  à  les 
corriger  d'importance  et  à  leur  casser  bras  et  jambes.  «  Hé! 
l'houime  !  »  criaient-ils ,  «  rappelez  votre  bâton  ;  nous  vous  ren- 
drons votre  serviette  et  votre  âne.  »  L'homme  dit  alors  :  «  Ala- 
pautau, »  et  le  bâton  s'arrêta.  On  lui  rendit  bien  vite  sa  serviette 


52  TAPALAPAUTAU 

et  son  âne  ;  il  s'en  retourna  chez  lui  et  vécut  heureux  avec  sa 
femme  et  ses  enfants. 

Moi ,  je  suis  revenu  et  je  n'ai  rien  eu. 


REMARaUES 

Comparer  nos  n»*  39, /«an  delà  Noix,  et  $6,  le  Pois  de  Rome  :  les  remarques 
de  ces  deux  variantes  complètent  les  rapprochements  que  nous  allons  faire  ici. 


Dans  un  conte  valaque  (Schott,  no  20),  c'est,  comme  dans  notre  conte,  le 
bon  Dieu  qui  donne  à  un  pauvre  paysan  un  âne  aux  écus  d'or  ;  puis ,  après 
que  des  aubergistes  le  lui  ont  volé ,  une  table  qui  se  couvre  de  mets  au  com- 
mandement, et  enfin  un  gourdin  qui  rosse  les  gens.  —  Dans  un  conte  toscan 
(Gubernatis,  Novelline  di  Santo  Stefatio,  n°  21),  celui  qui  donne  les  objets 
merveilleux  (table,  brebis  et  bâton)  est  un  vieillard,  qui  n'est  autre  que 
Jésus  I  ,  —  Dans  un  conte  hongrois  (  Erdelyi-Stier,  n»  12),  les  objets  sont 
donnés  par  un  vieux  mendiant  envers  lequel  le  héros  a  été  charitable,  et  qui  se 
révèle  à  lui  comme  étant  «  celui  qui  récompense  le  bien  » . 

Partout  ailleurs,  le  donateur  des  objets,  celui  que  rencontre  le  pauvre 
homme,  est  un  autre  personnage  que  le  bon  Dieu.  —  Dans  des  contes  siciliens 
(Gonzenbach,  no  52;  Pitre,  no  29),  c'est,  sous  la  figure  d'une  belle  femme, 
la  Fortune,  le  Destin  du  héros;  —  dans  un  conte  espagnol  (Caballero,  I, 
p.  46),  c'est  un  follet  ;  —  dans  un  conte  autrichien  (Vernaleken  ,  no  1 1  ),  une 
statue;  — dans  un  conte  picard  (Carnoy,  p.  308),  un  magicien;  —  dans  un 
conte  lithuanien  (Leskien,  no  30),  un  vieux  nain;  — dans  un  autre  conte 
lithuanien  (Schleicher,  p.  105),  un  vieillard;  —  dans  un  conte  islandais 
(Amason,  trad,  anglaise,  p.  563),  le  pasteur  de  la  paroisse;  —  dans  un 
conte  vénitien  (Bernoni,  I,  n»  9),  un  signor  ;  —  dans  un  conte  toscan 
(Nerucci ,  no  54),  une  signora  ;  —  dans  un  autre  conte  toscan  (^ibid.,  n°  43  ), 
un  fermier,  dont  le  héros,  qui  est  ici  un  jeune  garçon,  est  le  neveu. 

Dans  tout  un  groupe  de  contes  de  cette  famille ,  c'est  de  maîtres  au  service 
desquels  il  est  entré,  que  le  héros  reçoit  les  objets  merveilleux  :  dans  un  conte 
du  Tyrol  italien  (Schneller,  no  15),  de  trois  fées  4  —  dans  un  conte  des 
Abruzzes  (Finamore,  no  37),  de  fées  aussi;  —  dans  un  conte  catalan  (^Ron- 
dallayre,  III,  p.  31),  du  diable  ;  —  dans  un  conte  portugais  (Coelho,  no  24), 
d'un  roi  ;  —  dans  un  conte  italien  de  la  province  d'Ancône  (Comparetti , 
no  12),  d'un  homme,  non  autrement  désigné;  —  dans  un  conte  irlandais 
(Kennedy,  II,  p.  25),  d'une  vieille  femme. 

Dans  un  conte  tchèque  de  Bohême  (Waldau,  p.  41  ),  il  s'agit  de  trois  frères 
dont  chacun  reçoit  successivement  d'un  vieillard,  leur  maître,  au  bout  d'une 
année  de  service,  un  des  objets  merveilleux.  (Comparer  le  conte  toscan  de  la 
collection  Gubernatis,  cité  plus  haut.)  —  Dans  un  conte  hessois(Grimm,  n"  36), 

I.  Ici  ce  sont  trois  frères  qui  reçoivent  chacun  successivement  un  des  objets  merveilleux. 


TAPALAPAUTAU  33 

il  y  a  aussi  trois  frères  ,  mais  c'est  d'un  maître  différent  que  chacun  reçoit  un 
des  objets.  (Comparer  le  conte  portugais  n"  49  de  la  collection  Braga,  où  les 
objets  sont  donnés  à  trois  frères  par  trois  personnages  qu'ils  rencontrent.) 

Un  conte  russe  (Gubernatis,  Zoological  Mythology ,  II,  p.  262)  est  tout  par- 
ticulier :  un  vieux  bonhomme  s'en  va  trouver  «  la  cigogne  » ,  et  la  prie  d'être 
pour  lui  comme  son  enfant  (allusion  à  la  piété  filiale  attribuée  aux  cigognes). 
La  cigogne  lui  donne  successivement  les  objets  merveilleux.  —  Dans  un  autre 
conte  russe  (Goldschmidt ,  p.  61),  la  cigogne  est  remplacée  par  une  grue, 
reconnaissante  envers  un  paysan ,  qui  lui  a  rendu  la  liberté  après  l'avoir  prise 
au  filet. 

Un  second  conte  russe  et  d'autres  contes  qui  s'en  rapprochent  beaucoup  sont 
bien  curieux  aussi.  Dans  le  conte  russe  (Dietrich,  no  8),  un  homme  va 
trouver  le  Vent  du  sud ,  pour  se  plaindre  de  ce  que  celui-ci  lui  a  enlevé  sa 
farine.  Il  en  reçoit  une  corbeille  merveilleuse,  etc.  —  Dans  un  conte  norwé- 
gien  (  Asbjœrnsen ,  traduction  allemande,  I,  n°  7),  c'est  le  Vent  du  nord  qui 
donne  les  objets  merveilleux ,  et ,  là  aussi ,  pour  remplacer  la  farine  qu'on  lui 
réclame.  —  Dans  un  conte  de  la  Haute-Bretagne  (Sébillot,  III,  x\°  24),  les 
objets  sont  donnés  par  le  Vent  du  nord-ouest,  qui  a  enlevé  tout  le  lin  d'un 
bonhomme  (comparer  un  conte  de  la  Basse-Bretagne,  publié  par  M.  Luzel, 
dans  Méhisine,  1877,  col.  129,  et  un  conte  toscan  de  la  collection  Comparetti, 
no  7).  —  Enfin,  dans  un  conte  esthonien  (H.  Jannsen,  n°  7),  au  lieu  du  Vent 
figure  la  Gelée,  qui  a  détruit  les  semailles  d'un  pauvre  diable,* et  chez  qui 
celui-ci  va  se  lamenter. 

Dans  une  dernière  catégorie  de  contes  de  cette  famille,  les  objets  merveil- 
leux arrivent  au  pauvre  homme  par  voie  d'échange  contre  sa  vache  ou  son 
cochon ,  par  exemple.  Dans  un  conte  irlandais ,  de  la  collection  Crofton 
Croker  (traduit  dans  le  Magasin  pitloresqtie ,  t.  XI,  p.  133),  dans  un  conte, 
souabe  (Meier,  no  22),  peut-être  dérivé  directement  du  livre  irlandais,  dans 
un  conte  du  Tyrol  allemand  (Zingerle,  II,  p.  56),  et  dans  un  conte  autrichien 
(Vernaleken,  n°  17),  c'est  avec  un  nain  que  se  fait  l'échange  ;  — dans  deux 
contes  du  Tyrol  allemand  (Zingerle,  II,  p.  84  et  185),  avec  un  personnage 
inconnu  ou  avec  un  roi  ;  —  dans  un  conte  allemand  du  duché  d'Oldenbourg 
(Strackerjan,  II,  p.  312),  avec  le  diable. 


Dans  bon  nombre  de  ces  contes,  nous  retrouvons  exactement  les  objets 
merveilleux  du  conte  lorrain.  Dans  d'autres,  il  y  a  quelques  différences.  Ainsi, 
au  lieu  de  l'àne,  un  mulet  (conte  bas-breton),  un  cheval  (conte  vénitien),  un 
coq  (conte  du  duché  d'Oldenbourg),  qui  font  de  l'or;  —  une  poule  qui  fait 
des  ducats  (premier  conte  tyrolien);  — une  poule  aux  œufs  d'or  (conte  irlandais, 
collection  Kennedy)  ;  —  un  bélier  (conte  tchèque),  une  brebis  (conte  lithua- 
nien ,  collection  Schleicher  j,  un  bouc  (  conte  lithuanien ,  collection  Leskien  ; 
conte  norwégien),  une  chèvre  (conte  autrichien),  dont  les  poils  ruissellent  de 
pièces  d'or,  quand  on  leur  dit  de  se  secouer  ;  —  un  tamis  d'où  il  tombe  de 
l'argent  comme  de  la  urine  (conte  portugais  de  la  collection  Coelho). 

Dans  le  premier  conte  portugais,  dans  le  conte  tyrolien  (Zingerle,  II, 
p.  185),  dans  le  conte  hessois  et  dans  les  deux  contes  lithuaniens,  la  serviette 


54  TAPALAPAUTAU 

est  remplacée  par  une  petite  table  ;  dans  le  conte  sicilien  de  la  collection  Gon- 
zenbach ,  par  une  baguette  magique. 

Le  gourdin  se  retrouve  partout ,  excepté  dans  le  conte  picard ,  où  il  est  très 
bizarrement  remplacé  par  une  chèvre,  qui  bat  l'aubergiste,  et  dans  le  conte 
autrichien  n»  ii  de  la  collection  Vernaleken ,  où  le  troisième  objet  merveil- 
leux est  un  chapeau  d'où  sort  un  régiment,  quand  on  le  frappe  avec  une 
baguette.  Ce  détail  relie  ce  conte  aux  contes  du  genre  de  nos  no*  42,  Les  trois 
Frères ,  et  31,  l'Homme  de  fer. 

Un  petit  groupe ,  parmi  les  contes  indiqués  ci-dessus ,  n'a  que  deux  objets 
merveilleux.  Dans  le  conte  irlandais  de  la  collection  Crofton  Croker,  ce  sont 
deux  bouteilles  :  de  la  première,  il  sort,  au  commandement,  deux  petits 
génies  fort  jolis,  apportant  toute  sorte  de  mets;  de  la  seconde,  deux  génies 
affreux  qui  bâtonnent  tout  le  monde  (comparer  le  conte  souabe  et  le  premier 
des  contes  tyroliens).  —  Dans  les  contes  russes  que  nous  font  connaître  M.  de 
Gubernatis  et  M.  Goldschmidt,  des  sacs  remplacent  les  bouteilles.  —  Dans  le 
conte  russe  de  la  collection  Dietrich,  les  deux  objets  sont  une  corbeille ,  qui 
donne  toute  une  sorte  de  mets ,  et  un  tonneau ,  auquel  on  dit  :  «  Cinq  hors  du 
tonneau  !  «  —  Enfin,  dans  le  conte  toscan  de  la  collection  Nerucci,  il  y  a  deux 
boîtes  :  de  la  première ,  sortent  deux  serviteurs  ,  qui  apportent  tout  ce  que  l'on 
souhaite  ;  de  la  seconde ,  deux  personnages  armés  de  bâtons.  (  Comparer  le 
conte  itahen  de  la  collection  Comparetti  et  le  conte  esthonien,  où,  au  lieu  des 
boîtes ,  figurent  deux  havresacs.) 


Quant  à  la  perte  des  objets  merveilleux ,  elle  a  lieu ,  dans  les  contes  ci-des- 
sus mentionnés,  de  diverses  façons.  La  forme  la  plus  ordinaire  est  celle  du 
conte  lorrain  :  ils  sont  volés  par  un  hôtelier  qui  leur  substitue  d'autres  objets 
en  apparence  semblables.  Ailleurs,  ils  sortent  des  mains  de  leurs  possesseurs 
par  une  vente  ou  un  échange  imprudents  (contes  toscans ,  conte  islandais , 
conte  esthonien).  —  Dans  le  conte  russe  de  la  collection  Dietrich,  la  femme 
du  bonhomme  veut  absolument ,  par  sotte  vanité ,  inviter  un  certain  seigneur 
à  manger  des  bonnes  choses  fournies  par  la  corbeille  merveilleuse,  et  le  sei- 
gneur envoie  ensuite  ses  gens  enlever  la  corbeille  et  lui  en  substituer  une  autre. 
(Le  conte  autrichien  a  quelque  chose  du  même  genre.  Comparer  le  conte 
hongrois.) 

Si  nous  tenons  à  indiquer  ici  ces  diverses  formes,  c'est  que  nous  les  retrou- 
verons toutes  en  Orient. 

On  a  vu  que ,  dans  notre  conte ,  le  bonhomme  recommande  à  l'auber- 
giste de  ne  pas  dire  telle  ou  telle  chose  aux  objets  merveilleux.  Il  en  est  de 
même  dans  le  conte  du  Tyrol  italien ,  dans  le  conte  vénitien ,  dans  le  conte 
tchèque  et  dans  un  conte  napolitain  du  xviie  siècle ,  dont  nous  allons  parler. 
(Comparer  le  conte  portugais  de  la  collection  Braga.)  —  Dans  les  autres 
contes  où  figure  l'auberge,  le  pauvre  diable  a  fait  imprudemment  l'essai  des 
objets  devant  l'hôtelier,  ou  bien  celui-ci  l'a  épié. 


TAPALAPAUTAU  5$ 


*  * 


Au  xviie  siècle,  le  Napolitain  Basile  insérait  dans  son  P««/flm«ro«<  (no  i  ), 
un  conte  où  le  héros  reçoit  d'un  ogre,  chez  qui  il  a  servi ,  un  âne  qui  fait  des 
pierres  précieuses,  et  ensuite,  après  que  l'âne  a  été  volé  par  un  hôtelier,  une 
serviette  et  un  gourdin  merveilleux. 


* 

*  * 


En  Orient,  nous  avons  d'abord  à  citer  un  conte  syriaque  (Prim  et  Socin, 
no  8i ,  p.  343)  :  Un  renard,  que  sa  femme  a  mis  à  la  porte  de  sa  maison, 
reçoit  d'un  personnage  mystérieux,  qui  tout  à  coup  s'est  dressé  devant  lui  du 
fond  d'une  source ,  une  assiette  qui  se  remplit  de  mets  au  commandement  ; 
mais  il  lui  est  défendu  de  la  montrer  à  sa  femme.  Il  a  l'imprudence  de  se  ser- 
vir, en  présence  de  celle-ci,  de  l'assiette  merveilleuse,  et  sa  femme  l'oblige  à 
inviter  à  dîner  le  roi  des  renards.  Ce  dernier,  quand  il  voit  quelle  est  la  vertu 
de  l'assiette,  envoie  de  ses  gens  qui  s'en  emparent  '.  Le  renard  retourne  â 
la  fontaine ,  et  l'homme  lui  donne  un  âne  qui  fait  des  pièces  d'or.  Même 
imprudence  de  la  part  du  renard.  Un  jour,  sa  femme  veut  absolument  monter 
sur  l'âne  pour  aller  au  bain.  La  maîtresse  du  bain  substitue  à  l'âne  aux  pièces 
d'or  un  âne  ordinaire,  tout  semblable  en  apparence.  Force  est  au  renard  de 
retourner  une  troisième  fois  à  la  fontaine.  Cette  fois  l'homme  lui  donne  une 
gibecière  d'où  sortent,  quand  le  renard  le  leur  ordonne,  deux  géants,  qui  tuent 
la  femme  du  renard  ,  pour  la  punir,  le  roi  des  renards  et  la  maîtresse  du  bain  , 
pour  leur  reprendre  l'assiette  et  l'âne.  ^ 

Il  a  été  recueilli ,  dans  le  sud  de  l'Inde ,  dans  le  Deccan ,  un  conte  de  cette 
même  famille  (miss  Frère,  p.  166)  :  Un  brahmane  très  pauvre  a  marié  sa  fille 
à  un  chacal ,  lequel  n'est  autre  qu'un  prince  qui  a  pris  cette  forme.  Un  jour,  il 
va  trouver  son  gendre ,  et  lui  demande  de  le  secourir  dans  sa  misère.  Il  en 
reçoit  un  melon  que ,  sur  le  conseil  du  chacal ,  il  plante  dans  son  jardin.  Le 
lendemain  et  les  jours  suivants,  à  la  place  où  il  a  planté  le  melon,  il  trouve 
des  centaines  de  melons  mûrs.  Sa  femme  les  vend  tous  successivement  à  sa 
voisine,  sans  savoir  qu'ils  sont  remplis  de  pierres  précieuses.  Quand  enfin  elle 
s'en  aperçoit  et  qu'elle  réclame ,  l'autre  fait  semblant  de  ne  pas  comprendre  et 
la  met  à  la  porte.  Le  brahmane  retourne  chez  le  chacal  ;  celui-ci  lui  fait  présent 
d'une  jarre ,  toujours  remplie  d'excellents  mets.  Mais  le  brahmane  a  l'impru- 
dence d'inviter  â  dîner  chez  lui  un  riche  voisin ,  qui  l'a  flatté  pour  savoir  son 
secret.  Une  fois  informé  des  vertus  de  la  jarre ,  le  voisin  va  en  parler  au  roi. 
Celui-ci  vient,  à  son  tour,  dîner  chez  le  brahmane,  et  ensuite  envoie  de  ses 
gardes  s'emparer  de  la  jarre  merveilleuse.  Nouveau  voyage  du  brahmane ,  qui 
cette  fois,  rapporte  une  seconde  jarre  d'où  il  sort ,  quand  on  en  soulève  le  cou- 
vercle ,  une  corde  qui  lie  les  gens  et  un  gourdin  qui  les  roue  de  coups.  Grâce 
au  gourdin ,  le  brahmane  rentre  en  possession  de  ce  qui  lui  a  été  volé. 

1 .  Comparer  le  conte  russe  citi  plus  haut. 

2.  Comparer  le  groupe  de  contes  européens,  ci-dessus  indiqué,  où  des  génies  armés  de  bAtons 
sortent ,  au  commandement ,  d'un  sac  ,  d'un  tonneau  ou  d'une  bouteille.  —  En  Orient ,  nous  retrou- 
vons aussi  les  génies  bienfaisants  dus  contes  européens.  Ainsi,  dans  un  conte  des  Mille  el  une  Nuits 
(Histoire  de  Djaudar),  figure  un  bissac  «  où  habite  un  serviteur  (c'est-à-dire  un  génie),  qui  donne  tous 
les  mets  que  l'on  désire  ». 


5»  TAPA  LA  PAU  TA  U 

Si ,  du  sud  de  l'Inde  ,  nous  passons  tout  au  nord  ,  nous  trouvons  au  pied  de 
l'Himalaya,  chez  les  Kamaoniens,  un  conte  analogue  (Minaef,  n»  12).  Voici 
la  traduction  de  ce  conte  :  Il  était  une  fois  un  petit  vantard.  Un  jour,  ildit  à 
sa  mère  :  «  Ma  mère,  cuis-moi  du  pain,  et  j'irai  voyager.  »  Le  voilà  parti. 
Arrivé  sur  le  bord  d'un  étang ,  il  s'assit ,  tira  quatre  pains  de  son  sac  et  les  mit 
aux  quatre  coins  de  l'étang  ;  et  il  dit  :  «  J'en  mangerai  un  ,  puis  un  autre ,  piiis 
un  troisième  ,  et ,  si  l'envie  m'en  prend ,  je  mangerai  tous  les  quatre  gendres.  »  « 
Or,  dans  l'étang ,  il  y  avait  quatre  serpents  ,  un  à  chacun  des  quatre  coins.  En 
entendant  le  petit  vantard ,  ils  eurent  peur  et  se  dirent  :  «  Oh  !  il  nous  man- 
gera ,  bien  sûr  !  »  Alors  l'un  d'eux  dit  au  petit  vantard  :  «  Petit  frère,  ne  nous 
mange  pas  :  je  te  donnerai  un  lit  qui  vole  de  lui-même.  «  Le  second  lui  dit.  : 
«  Petit  frère,  ne  nous  mange  pas  :  je  te  donnerai  des  chiffons  qui  sèment 
d'eux-mêmes.  »  Le  troisième  lui  offrit  «  une  coupe  qui  bout  d'elle-même  »,  et 
le  quatrième  «  une  cuiller  qui  puise  d'elle-même  ».  Le  premier  serpent 
ajouta  :  «  Mon  lit  a  cette  propriété ,  qu'il  te  portera  partout  où  tu  voudras 
être.  »  Le  second  :  «  Mes  chiffons  ont  cette  propriété  que,  si  tu  leur  dis  :  Semez 
des  roupies,  ils  t'en  donneront  un  tas.  »  Le  troisième  :  «  Ma  coupe  te  préparera 
la  nourriture  que  tu  désireras,  sans  feu  et  sans  eau.  »  Enfin  le  quatrième  : 
«  Ma  cuiller  mettra  devant  toi  tout  ce  que  tu  voudras.  »  Le  petit  vantard  con- 
templa ces  objets  et  en  fut  tout  réjoui.  Survint  la  nuit  ;  comme  il  était  -trop 
tard  pour  retourner  à  la  maison ,  il  entra  chez  une  vieille  femme.  Celle-ci , 
pendant  qu'il  dormait,  prit  ses  objets  et  leur  en  substitua  d'autres  qui  n'étaient 
bons  à  rien.  Le  lendemain ,  le  petit  vantard  arriva  tout  joyeux  à  la  maison , 
en  criant  :  «  Petite  mère,  apporte  un  seau  pour  mesurer  mon  argent.  »  Il 
commanda  aux  chiffons  de  semer  ;  mais  il  n'en  sortit  que  des  poux.  Il  se  mit 
à  réfléchir  :  «  C'est  étrange  !  Comment  cela  a-t-il  pu  arriver  ?  »  Bref ,  il  s'en 
retourna  à  l'étang  et  dit  comme  la  première  fois  :  «  Je  vous  mangerai  tous  les 
quatre.  »  Les  serpents ,  eux  aussi ,  se  mirent  à  réfléchir  :  «  C'est  étrange  ! 
Nous  lui  avons  donné  tant  d'objets  merveilleux,  et  il  vient  toujours  nous 
tourmenter!  »  Finalement  ils  lui  dirent  :  «  Petit  frère,  là  où  tu  as  passé  la 
nuit ,  la  vieille  femme  a  changé  tes  objets.  Nous  allons  te  donner  un  gourdin 
qui  bat  et^ne  corde  qui  lie.  Prends-les  ;  va  chez  cette  vieille  et  dis  :  Corde , 
gourdin ,  reprenez  mes  objets  à  la  vieille  !  Ils  reprendront  tous  tes  objets  et 
battront  d'importance  la  vieille  pour  ta  consolation.  »  Le  petit  vantard  retrouva 
ainsi  son  bien. 

Un  autre  conte  indien ,  venant  probablement  de  Bénarès  (  miss  M.  Stokes , 
n"  7),  ressemble  beaucoup  au  conte  kamaonien;  il  ne  présente  guère  que  les 
différences  suivantes.  Les  quatre  serpents  sont  remplacés  par  cinq  lées  ;  la  pre- 
mière fois  que  Sachuli  leur  fait  peur,  elles  lui  donnent  un  pot  qui  procure  tous 
les  mets  qu'on  lui  demande  ;  la  seconde  fois,  une  boîte  qui  procure  tous  les 
habits  qu'on  désire.  Ces  deux  objets  sont  successivement  volés  par  un  cuisi- 
nier, dans  la  boutique  duquel  Sachuli  a  eu  l'imprudence  d'en  faire  l'expé- 
rience, et  qui  leur  substitue  des  objets  ordinaires.  Alors  les  fées  donnent  à 
Sachuli  une  corde  et  un  bâton  magiques. 

Ces  deux  contes  nous  offrent  déjà  un  détail  qui  n'existait  pas  dans  le  conte 

I .  Ce  terme  est  considiri  comme  injurieux  chez  les  Kamaoniens. 


i 


TAPALAPAUTAC  >7 

indien  du  Deccan  :  la  substitution  à  l'objet  merveilleux  d'un  objet' ordinaire  en 
apparence  identique.  Dans  le  conte  du  Deccan,  en  effet,  c'est  par  la  force  que 
le  roi  s'empare  de  la  jarre  merveilleuse  du  brahmane.  Un  quatrième  conte 
indien,  recueilli  dans  le  Bengale  (Lai  Behari  Day,  n»  3),  va  se  rapprocher 
encore  davantage  de  nos  contes  européens  ;  nous  y  trouverons  même  le  fripon 
d'aubergiste  :  Un  pauvre  brahmane ,  ayant  femme  et  enfants ,  est  très  dévot  à  la 
déesse  Durga,  l'épouse  du  dieu  Siva.  Un  jour  qu'il  est  dans  une  forêt  à  se 
lamenter  sur  sa  misère,  le  dieu  Siva  et  son  épouse  viennent  justement  se  pro- 
mener dans  cette  forêt.  La  déesse  appelle  le  brahmane  et  lui  fait  présent  d'un 
objet  merveilleux,  qu'elle  a  demandé  pour  lui  à  Siva  :  c'est  un  pot  de  terre 
qu'il  suffit  de  retourner  pour  en  voir  tomber  sans  fin  une  pluie  des  meilleurs 
inudki  (sorte  de  beignets  sucrés).  Le  brahmane  remercie  la  déesse  et  s'empresse 
de  reprendre  le  chemin  de  la  maison.  Il  est  encore  loin  de  chez  lui  quand  il  a 
l'idée  de  faire  l'essai  du  pot  de  terre  :  il  le  retourne,  et  aussitôt  en  sort  une 
quantité  de  beignets,  les  plus  beaux  que  le  brahmane  ait  jamais  vus.  Vers 
midi ,  ayant  faim ,  il  s'apprête  à  manger  ses  mudki  ;  mais ,  comme  il  n'a  pas 
fait  ses  ablutions  ni  dit  ses  prières  ,  il  s'arrête  dans  une  auberge  près  de  laquelle 
se  trouve  un  étang.  Il  confie  le  pot  de  terre  à  l'aubergiste,  en  lui  recommandant 
à  plusieurs  reprises  d'en  avoir  grand  soin ,  et  s'en  va  se  baigner  dans  l'étang. 
Pendant  ce  temps,  l'aubergiste,  qui  avait  été  fort  étonné  de  voir  le  brahmane 
attacher  tant  de  prix  à  un  simple  pot  de  terre,  se  met  à  examiner  ce  pot  : 
comme  il  le  retourne,  il  en  tombe  une  pluie  de  beignets.  L'aubergigte  s'empare 
du  pot  magique  et  lui  substitue  un  autre  pot  d'apparence  semblable.  Ayant  fini 
ses  dévotions,  le  brahmane  reprend  son  pot  et  se  remet  en  route.  Arrivé  chez 
lui ,  il  appelle  sa  femme  et  ses  enfants  et  leur  annonce  les  merveilles  qu'ils  vont 
voir.  Naturellement  ils  ne  voient  rien  du  tout.  Le  brahmane  court  chez 
l'aubergiste  et  lui  réclame  son  pot  ;  l'autre  feint  de  s'indigner  et  met  le  pauvre 
homme  à  la  porte.  —  Le  brahmane  retourne  à  la  forêt  dans  l'espoir  de  ren- 
contrer encore  la  déesse  Durga.  Il  la  rencontre  en  effet ,  et  elle  lui  donne  un 
second  pot  de  terre.  Le  brahmane  en  fait  vite  l'essai  ;  il  le  retourne,  et  il  en  sort 
une  vingtaine  de  démons  d'une  taille  gigantesque  et  d'un  aspect  terrible ,  qui 
se  mettent  à  battre  le  brahmane.  Heureusement  celui-ci  a  la  présence  d'esprit 
de  remettre  le  pot  dans  sa  position  première  et  de  le  couvrir,  et  aussitôt  les 
démons  disparaissent.  Le  brahmane  retourne  chez  l'aubergiste  et  lui  fait  les 
mêmes  recommandations  que  la  première  fois.  L'aubergiste  s'empresse  de 
retourner  le  pot  de  terre ,  et  il  est  roué  de  coups  ,  lui  et  sa  famille.  Il  supplie 
le  brahmane  d'arrêter  les  démons.  L'autre  se  fait  rendre  son  premier  pot  do 
terre  et  fait  ensuite  disparaître  les  démons  >.  Le  brahmane  s'établit  alors  mar- 
chand de  mudki  et  devient  très  riche. 

Ce  conte  indien  a  une  seconde  partie  :  les  enfants  du  brahmane  ayant  un 
jour  pénétré  dans  la  chambre  où  leur  père  enfermait  le  pot  aux  beignets ,  se 
disputent  à  qui  s'en  servira  le  premier  ;  dans  la  mêlée ,  le  pot  tombe  par  terre 
et  se  brise.  Durga  prend  encore  pitié  du  brahmane  et  lui  donne  un  troisième 
pot  d'où  sort  à  flots  du  sandesa  délicieux  (sorte  de  laitage  sucré).  Le  brah- 
mane se  met  à  vendre  de  ce  sandesa  et  gagne  beaucoup  d'argent.  Le  leniindar 

I.  Comparer  le  coiitc  syriaque  et  les  contes  européens  qui  en  ont  été  rapproches. 


SB  TAPALAPAUTAU 

du  village,  qui  marie  sa  fille,  prie  le  brahmane  d'apporter  son  pot  dans  la 
maison  où  a  lieu  la  fête.  Le  brahmane  obéit ,  non  sans  résistance.  Alors  le 
zemindar  s'empare  du  pot  merveilleux.  Mais,  à  l'aide  du  pot  aux  démons,  le 
brahmane  se  remet  en  possession  de  son  bien.  —  Cette  seconde  partie  corres- 
pond, pour  la  fin,  au  conte  indien  du  Deccan. 

Dans  d'autres  contes  orientaux,  qui  ne  se  rapportent  pas  au  même  thème  que 
le  nôtre,  nous  trouvons  des  objets  merveilleux  analogues  :  ainsi,  dans  le  livre 
kalmouk  intitulé  Siddhi-Kûr,  livre  dont  l'origine  est  certainement  indienne, 
une  co  jpe  d'or  qu'il  suffit  de  retourner  pour  avoir  ce  que  l'on  souhaite ,  et  un 
bâton  qui,  au  commandement  de  son  possesseur,  s'en  va  tuer  les  gens  et 
reprendre  ce  qu'ils  ont  volé;  dans  une  légende  bouddhique,  rédigée  dans  la 
langue  sacrée  du  bouddhisme ,  le  pâli ,  une  tasse ,  qui  a  des  propriétés  iden- 
tiques à  la  coupe  du  conte  kalmouk ,  et  une  hache  qui  exécute  tous  les  ordres 
qu'on  lui  donne  et  notamment  s'en  va  couper  la  tête  à  ceux  qu'on  lui  désigne. 
Nous  renvoyons  ,  pour  plus  de  rapprochements,  aux  remarques  de  notre  n»  42, 
les  trois  Frères.  Nous  ajouterons  seulement  ici  que,  dans  un  conte  recueilli  chez 
lesTartares  de  la  Sibérie  méridionale  (Radloff,  IV,  p.  365-366),  il  est  question 
d'une  «  nappe  merveilleuse  »  qui ,  «  si  on  l'étend  au  nom  de  Dieu ,  se  couvre 
de  toutes  sortes  de  mets  » ,  et  une  «  cruche  merveilleuse  » ,  d'où  coulent  sans 
fin  du  thé,  du  sucre,  du  miel  et  du  vin. 

Au  sujet  de  l'âne  aux  écus  d'or,  qui  ne  s'est  présenté  à  nous  en  Orient  que 
dans  le  conte  syriaque,  on  peut  voir  l'Introduction  au  Pantchatantra  de  M.  Théo- 
dore Benfey  (I,  p.  379).  D'après  le  savant  orientaliste,  il  se  trouve  dans  un 
livre  bouddhique  thibétain,  le  Djmigloun,  un  éléphant  aussi  extraordinaire 
(«  ein  goldkackender  ntid  goldharnender  Eléphant  »).  Dans  un  conte  indien  du 
Bengale  (Lai  Behari  Day,  no  6),  le  fumier  d'une  certaine  vache  est  aussi  de 
l'or. 


Notre  conte  se  retrouve,  pour  l'idée,  en  Afrique,  chez  les  nègres  du  pays 
d'Akwapim,  pays  qui  fait  partie  du  royaume  des  Achantis.  Ces  nègres  racontent, 
au  sujet  d'un  personnage  nommé  Anansé  (l'Araignée),  l'histoire  suivante 
(Petermann's  Mittheilungen  ausj.  Perlhes  geographischer  Anstalt,  1856,  p.  467)  : 
Au  temps  d'une  grande  famine,  Anansé  s'en  fut  au  bois  et  trouva  un  grand 
pot.  «  Ah  !  »  dit-il,  «  voilà  que  j'ai  un  pot  !  »  Le  pot  lui  dit  :  «  Je  ne  m'appelle 
pas  pot ,  mais  Hô  hore  (lève  !  comme  on  dit  de  la  pâte  qui  fermente  ).  »  Et ,  sur 
le  commandement  d'Anansé,  il  se  remplit  de  nourriture.  Anansé  l'emporte 
chez  lui  et  le  cache  dans  sa  chambre.  Ses  enfants ,  étonnés  de  voir  qu'il  ne 
mange  plus  avec  eux ,  entrent  dans  la  chambre  pendant  son  absence ,  trouvent 
le  pot  et  lui  parlent  à  peu  près  comme  avait  fait  leur  père.  Après  avoir  bien 
mangé ,  ils  brisent  le  pot  en  mille  pièces.  Anansé ,  de  retour,  est  bien  désolé  et 
s'en  retourne  au  bois,  où  il  voit  une  cravache  pendue  à  un  arbre.  «  Voilà  une 
cravache  !  »  s'écrie-t-il.  —  «  On  ne  m'appelle  pas  cravache  ;  on  m'appelle 
Abridiahradu  (fouaille!  ).  —  Voyons!  »  dit  Anansé,  «fouaille  un  peu  !  »  Mais, 
au  lieu  de  lui  donner  à  manger,  comme  il  s'y  attendait ,  la  cravache  lui  donne 
force  coups.  Il  l'emporte  chez  lui ,  la  pend  dans  sa  chambre  et  sort  en  laissant 
à  dessein  la  porte  ouverte.  Ses  enfants  s'empressent  d'entrer  pour  voir.  Il 


TAPALAPAUTAU  59 

leur  arrive  avec  la  cravache  ce  qui  est  arrivé  i  leur  père.  Qtiand  la  cravache 
cesse  de  les  battre ,  ils  la  coupent  en  morceaux  et  dispersent  ces  morceaux  dans 
tout  le  monde.  «  Voilà  comment  il  y  a  beaucoup  de  cravaches  dans  le  monde  ; 
auparavant  il  n'y  en  avait  qu'une.  » 


Un  détail  pour  finir.  Dans  le  conte  hongrois  n»  4  de  la  collection  Gaal- 
Stier,  il  est  parlé ,  exactement  dans  les  mêmes  termes  que  dans  Tapalapautati , 
d'un  pauvre  homme  «  qui  avait  autant  d'entants  qu'il  y  a  de  trous  dans  un 
tamis  ».  Cette  bizarre  expression  se  trouve  également  dans  un  conte  du  «  pays 
saxon  »  de  Transylvanie  (Haltrich,  n"  21)  et  dans  un  conte  de  la  Haute-Bre- 
tagne (Sébillot,  Liltèraiiire  orale,  p.  213). 


n 


V 


LES    FILS   DU    PÊCHEUR 


Il  était  une  fois  un  pêcheur.  Un  jour  qu'il  était  à  pêcher,  il 
prit  un  gros  poisson.  «  Pêcheur,  pêcheur,  »  lui  dit  le  poisson , 
«  laisse-moi  aller,  et  tu  en  prendras  beaucoup  d'autres.  »  Le 
pêcheur  le  rejeta  dans  l'eau  et  prit  en  effet  beaucoup  de  poissons. 
De  retour  chez  lui,  il  dit  à  sa  femme  :  «  J'ai  pris  un  gros  pois- 
son qui  m'a  dit  :  Pêcheur,  pêcheur,  laisse-moi  aller  et  tu  en  pren- 
dras beaucoup  d'autres.  —  Et  tu  ne  l'as  pas  rapporté?  »  dit  la 
femme,  «  j'aurais  bien  voulu  le  manger.  » 

Le  lendemain,  le  pêcheur  prit  encore  le  gros  poisson. 
«  Pêcheur,  pêcheur,  laisse-moi  aller,  et  tu  en  prendras  beaucoup 
d'autres.  »  Le  pêcheur  le  rejeta  dans  l'eau,  et,  sa  pêche  faite, 
revint  à  la  maison.  Sa  femme  lui  dit  :  «  Si  tu  ne  rapportes  pas 
demain  ce  poisson,  j'irai  avec  toi ,  et  je  le  prendrai.  » 

Le  pêcheur  retourna  pêcher  le  jour  suivant,  et,  pour  la 
troisième  fois,  prit  le  gros  poisson.  «Pêcheur^  pêcheur,  laisse- 
moi  aller,  et  tu  en  prendras  beaucoup  d'autres.  —  Non,  «  dit  le 
pêcheur,  «  ma  femme  veut  te  manger. —  Eh  bien  !  »  dit  le  pois- 
son ,  «  s'il  faut  que  vous  me  mangiez ,  mettez  de  mes  arêtes  sous 
votre  chienne,  mettez-en  sous  votre  jument,  mettez-en  dans  le 
jardin  derrière  votre  maison  ;  enfin,  emplissez  trois  fioles  de  mon 
sang.  Quand  les  fils  que  vous  aurez  seront  grands ,  vous  leur 
donnerez  à  chacun  une  de  ces  fioles ,  et ,  s'il  arrive  malheur  à 
l'un  d'eux,  le  sang  bouillonnera  aussitôt.  » 

Le  pêcheur  fit  ce  que  le  poisson  lui  avait  dit,  et,  après  un  temps, 
sa  femme  accoucha  de  trois  fils,  la  jument  mit  bas  trois  poulains 
et  la  chienne  trois  petits  chiens.  A  l'endroit  du  jardin  où  l'on 
avait  mis  des  arêtes  du  poisson ,  il  se  trouva  trois  belles  lances. 


LES      FILS      DU      PÉCHEUR  6l 

Quand  les  fils  du  pêcheur  furent  grands ,  ils  quittèrent  la  mai- 
son pour  voir  du  pays ,  et ,  à  une  croisée  de  chemin ,  ils  se  sépa- 
rèrent. De  temps  en  temps,  chacun  regardait  si  le  sang  bouillon- 
nait dans  sa  fiole. 

L'aîné  arriva  dans  un  village  où  tout  le  monde  était  en  deuil  ; 
il  demanda  pourquoi.  On  lui  dit  que  tous  les  ans  on  devait  livrer 
une  jeune  fille  à  une  bête  à  sept  têtes ,  et  que  le  sort  venait  de 
tomber  sur  une  princesse. 

Aussitôt  le  jeune  homme  se  rendit  dans  le  bois  où  l'on  avait 
conduit  la  princesse;  elle  était  à  genoux  et  priait  Dieu.  «  Que 
faites-vous  là  ?  »  lui  demanda  le  jeune  homme.  —  «  Hélas  !  »  dit- 
elle  ,  «  c'est  moi  que  le  sort  a  désignée  pour  être  dévorée  par  la 
bête  à  sept  têtes.  Eloignez-vous  bien  vite  d'ici.  —  Non,  »  dit  le 
jeune  homme,  «  j'attendrai  la  bête.  »  Et  il  fit  monter  la  princesse 
en  croupe  sur  son  cheval. 

La  bête  ne  tarda  pas  à  paraître.  Après  un  long  combat,  le 
jeune  homme,  aidé  de  son  chien,  abattit  les  sept  têtes  de  la  bête 
à  coups  de  lance.  La  princesse  lui  fit  mille  remerciements,  et 
l'invita  à  venir  avec  elle  chez  le  roi  son  père,  mais  il  rKusa.  Elle 
lui  donna  son  mouchoir,  marqué  à  son  nom;  le  jeune  homme 
y  enveloppa  les  sept  langues  de  la  bête ,  puis  il  dit  adieu  à  la 
princesse,  qui  reprit  toute  seule  le  chemin  du  château  de  son 
père. 

Comme  elle  était  encore  dans  le  bois,  elle  rencontra  trois 
charbonniers  à  qui  elle  raconta  son  aventure.  Les  charbonniers  la 
menacèrent  de  la  tuer  à  coups  de  hache  si  elle  ne  les  conduisait 
à  l'endroit  où  se  trouvait  le  corps  de  la  bête.  La  princesse  les  y 
conduisit.  Ils  prirent  les  sept  têtes ,  puis  ils  partirent  avec  la 
princesse,  après  lui  avoir  fait  jurer  de  dire  au  roi  que  c'étaient 
eux  qui  avaient  tué  la  bête.  Ils  arrivèrent  ensemble  à  Paris,  au 
Louvre ,  et  la  princesse  dit  à  son  père  que  c'étaient  les  trois  char- 
bonniers qui  l'avaient  délivrée.  Le  roi ,  transporté  de  joie , 
déclara  qu'il  donnerait  sa  fille  à  l'un  d'eux;  mais  la  princesse 
refusa  de  se  marier  avant  un  an  et  un  jour  :  elle  était  triste  et 
malade. 

Un  an  et  un  jour  se  passèrent.  On  commençait  déjà  les  réjouis- 
sances des  noces,  quand  arriva  dans  la  ville  l'aîné  des  fils  du 
pêcheur,  qui  se  logea  dans  une  hôtellerie.  Une  vieille  femme  lui 
dit  :  «  Il  y  a  aujourd'hui  un  an  et  un   jour,  tout  le  monde  était 


62  LES      FILS      DU      PÊCHEUR 

dans  la  tristesse ,  et  maintenant  tout  le  monde  est  dans  la  joie  : 
trois  charbonniers  ont  délivré  la  princesse  qui  allait  être  dévorée 
par  une  bête  à  sept  têtes ,  et  le  roi  va  la  marier  à  l'un  d'eux.  » 

Le  jeune  homme  dit  alors  à  son  chien  :  «  Va  me  chercher  ce 
qu'il  y  a  de  meilleur  chez  le  roi.  »  Le  chien  lui  apporta  deux 
bons  plats.  Les  cuisiniers  du  roi  se  plaignirent  à  leur  maître ,  et 
celui-ci  envoya  de  ses  gardes  pour  voir  où  allait  le  chien.  Le  jeune 
homme  les  tua  tous  à  coups  de  lance,  à  l'exception  d'un  seul 
qu'il  laissa  en  vie  pour  rapporter  la  nouvelle.  Puis  il  dit  au  chien 
d'aller  lui  chercher  les  meilleurs  gâteaux  du  roi.  Le  roi  envoya 
d'autres  gardes  que  le  jeune  homme  tua  comme  les  premiers. 
«  Il  faut  que  j'y  aille  moi-même,  »  dit  le  roi.  Il  vint  donc  dans 
son  carrosse  ,  y  fit  monter  le  jeune  homme  et  le  ramena  avec  lui 
au  château,  où  il  l'invita  à  prendre  part  au  festin. 

Au  dessert,  le  roi  dit  :  «  Que  chacun  raconte  son  histoire. 
Commençons  par  les  trois  charbonniers.  »  Ceux-ci  racontèrent 
qu'ils  avaient  délivré  la  princesse,  quand  elle  allait  être  dévorée 
par  la  bête  à  sept  têtes.  «  Voici ,  »  dirent-ils ,  «  les  sept  têtes  que 
nous  avons  coupées.  —  Sire,  »  dit  alors  le  jeune  homme, 
«  voyez  si  les  sept  langues  y  sont.  »  On  ne  les  trouva  pas. 
«  Lequel  croira-t-on  plutôt ,  »  continua-t-il ,  «  de  celui  qui  a  les 
langues  ou  de  celui  qui  a  les  têtes  ?  —  Celui  qui  a  les  langues,  » 
répondit  le  roi.  Le  jeune  homme  les  montra  aussitôt.  La  prin- 
cesse reconnut  le  mouchoir  où  son  nom  était  brodé ,  et  fut  si 
contente  qu'elle  ne  sentit  plus  son  mal.  «  Mon  père,  »  dit-elle, 
«  c'est  ce  jeune  homme  qui  m'a  délivrée.  »  Aussitôt  le  roi  com- 
manda qu'on  dressât  une  potence  et  y  fit  pendre  les  trois  char- 
bonniers. Puis  on  célébra  les  noces  du  fils  du  pêcheur  et  de  la 
princesse. 

Le  soir,  après  le  repas,  quand  le  jeune  homme  fut  dans  sa 
chambre  avec  sa  femme,  il  aperçut  par  la  fenêtre  un  château 
tout  en  feu.  «  Qu'est-ce  donc  que  ce  château  ?  »  demanda-t-il. 
—  «  Chaque  nuit,  »  répondit  la  princesse,  «  je  vois  ce  château 
en  feu ,  sans  pouvoir  m' expliquer  la  chose.  »  Dès  qu'elle  fut 
endormie ,  le  jeune  homme  se  releva ,  et  sortit  avec  son  cheval 
et  son  chien  pour  voir  ce  que  c'était. 

Il  arriva  dans  une  belle  prairie,  au  milieu  de  laquelle  s'élevait 
le  château ,  et  rencontra  une  vieille  fée  qui  lui  dit  :  «  Mon  ami, 
voudriez-vous  descendre  de  cheval  pour  m'aider  à  charger  cette 


LES      FILS      DU      PÊCHEUR  63 

botte  d'herbe  sur  mon  dos  ?  —  Volontiers,  »  répondit  le  jeune 
homme.  Mais  sitôt  qu'il  eut  mis  pied  à  terre,  elle  lui  donna 
un  coup  de  baguette,  et  le  changea  en  une  touffe  d'herbe,  lui, 
son  cheval  et  son  chien. 

Cependant  ses  frères ,  ayant  vu  le  sang  bouillonner  dans  leurs 
fioles ,  voulurent  savoir  ce  qu'était  devenu  leur  aîné.  Le  second 
frère  se  mit  en  route.  Arrivé  dans  la  ville,  il  vint  à  passer  près  du 
château  du  roi.  En  ce  moment,  la  princesse  était  sur  la  porte 
pour  voir  si  son  mari  ne  revenait  pas.  Elle  crut  que  c'était  lui,  car 
les  trois  frères  se  ressemblaient  à  s'y  méprendre.  «  Ah  !  »  s'écria- 
t-elle,  »  vous  voilà  donc  enfin,  mon  mari,  vous  avez  bien  tardé. 
—  Excusez-moi,  »  répondit  le  jeune  homme,  «  j'avais  donné  un 
ordre,  on  ne  l'a  pas  exécuté,  et  j'ai  dû  faire  la  chose  moi- 
même.  »  On  se  mit  à  table,  puis  la  princesse  alla  dans  sa 
chambre  avec  le  jeune  homme.  Celui-ci,  ayant  regardé  par  la 
fenêtre,  vit,  comme  son  frère,  le  château  en  feu.  «  Qu'est-ce 
que  ce  château?  »  dit-il.  —  «  Mais,  mon  mari,  vous  me  l^avez 
déjà  demandé.  —  C'est  que  je  ne  m'en  souviens  plus.  —  Je  vous 
ai  dit  que  ce  château  est  en  feu  toutes  les  nuits  et  que  je  ne  puis 
m'expliquer  la  chose.  »  Le  jeune  homme  prit  son  cheval  et  son 
chien  et  partit.  Arrivé  dans  la  prairie ,  il  rencontra  la  vieille  fée, 
qui  lui  dit  :  «  Mon  ami ,  voudriez-vous  descendre  de  cheval  pour 
m'aider  à  charger  cette  botte  d'herbe  sur  mon  dos?  »  Le  jeune 
homme  descendit,  et  aussitôt,  d'un  coup  de  baguette,  la  fée  le 
changea  en  une  touffe  d'herbe,  lui,  son  cheval  et  son  chien. 

Le  plus  jeune  des  trois  frères ,  ayant  vu  de  nouveau  le  sang 
bouillonner  dans  sa  fiole,  fut  bientôt  lui-même  dans  la  ville,  et 
la  princesse,  le  voyant  passer,  le  prit  lui  aussi  pour  son  mari.  Il 
la  questionna ,  comme  ses  frères ,  au  sujet  du  château  en  feu ,  et 
la  princesse  lui  répondit  :  «  Je  vous  ai  déjà  dit  plusieurs  fois  que 
ce  château  brûle  ainsi  toutes  les  nuits  et  que  je  n'en  sais  pas 
davantage.  »  Le  jeune  homme  sortit  avec  son  cheval  et  son 
chien,  et  arriva  dans  la  prairie,  près  du  château.  «  Mon  ami,  » 
lui  dit  la  fée,  «  voudriez-vous  descendre  de  cheval  pour  m'aider 
à  charger  cette  botte  d'herbe  sur  mon  dos?  —  Non,  »  dit  le 
jeune  homme,  «  je  ne  descendrai  pas.  C'est  toi  qui  as  fait  périr 
mes  deux  frères;  si  tu  ne  leur  rends  pas  la  vie,  je  te  tue.  »  En 
parlant  ainsi ,  il  la  saisit  par  les  cheveux ,  sans  mettre  pied  à 
terre.  La  vieille  demanda  grâce  ;  elle  prit  sa  baguette ,  en  frappa 


64  I.  ES      FILS      DU      PÊCHEUR 

les  touffes  d'herbe,  et,  à  mesure  qu'elle  les  touchait,  tous  ceux 
qu'elle  avait  changés  reprenaient  leur  première  forme.  Quand 
elle  eut  fini,  le  plus  jeune  des  trois  frères  tira  son  sabre  et  coupa 
la  vieille  en  mille  morceaux ,  puis  il  retourna  avec  ses  frères  au 
château.  La  princesse  ne  savait  lequel  des  trois  était  son  mari. 
«  C'est  moi ,  »  lui  dit  l'aîné. 

Ses  frères  épousèrent  les  deux  sœurs  de  la  princesse,  et  l'on  fit 
de  grands  festins  pendant  six  mois. 


VARIANTE 


LA  BÊTE  A  SEPT  TÊTES 


Il  était  une  fois  un  pêcheur.  Un  jour  qu'il  péchait,  il  prit  un 
gros  poisson.  «  Si  tu  veux  me  laisser  aller,  »  lui  dit  le  poisson , 
«  je  t'amènerai  beaucoup  de  petits  poissons.  »  Le  pêcheur  le  rejeta 
dans  l'eau  et  prit  en  effet  beaucoup  de  petits  poissons.  Quand  il 
en  eut  assez ,  il  revint  à  la  maison ,  et  raconta  à  sa  femme  ce 
qui  lui  était  arrivé.  «  Tu  aurais  dû  rapporter  ce  poisson  ,  »  lui 
dit-elle,  «  puisqu'il  est  si  gros  et  qu'il  sait  si  bien  parler  :  il  faut 
essayer  de  le  reprendre.  » 

Le  pêcheur  ne  s'en  souciait  guère ,  mais  sa  femme  le  pressa 
tant,  qu'il  retourna  à  la  rivière  ;  il  jeta  le  filet  et  ramena  encore 
le  gros  poisson,  qui  lui  dit  :  «  Puisque  tu  veux  absolument 
m'avoir,  je  vais  te  dire  ce  que  tu  dois  faire.  Quand  tu  m'auras 
tué,  tu  donneras  trois  gouttes  de  mon  sang  à  ta  femme,  trois 
gouttes  à  ta  jument,  et  trois  h  ta  petite  chienne;  tu  en  mettras 
trois  dans  un  verre ,  et  tu  garderas  mes  ouïes.  » 

Le  pêcheur  fit  ce  que  lui  avait  dit  le  poisson  :  il  donna  trois 
gouttes  de  sang  à  sa  femme,  trois  à  sa  jument  et  trois  à  sa  petite 
chienne  ;  il  en  mit  trois  dans  un  verre  et  garda  les  ouïes.  Après 
un  temps ,  sa  femme  accoucha  de  trois  beaux  garçons  ;  le  même 
jour,  la  jument  mit  bas  trois  beaux  poulains ,  et  la  chienne  trois 
beaux  petits  chiens  ;  à  l'endroit  où  étaient  les  ouïes  du  poisson , 
il  se  trouva  trois  belles  lances.  Le  sang  qui  était  dans  le  verre 
devait  bouillonner  s'il  arrivait  quelque  malheur  aux  enfants. 


LES      FILS      DU      PÊCHEUR  6$ 

Quand  les  fils  du  pêcheur  furent  devenus  de  grands  et  forts 
cavaliers,  Taîné  monta  un  jour  sur  son  cheval,  prit  sa  lance, 
siffla  son  chien  et  quitta  la  maison  de  son  père.  Il  arriva  devant 
un  beau  château  tout  brillant  d'or  et  d'argent.  «  A  qui  appar- 
tient ce  beau  château  ?  »  demanda-t-il  aux  gens  du  pays.  —  «  N'y 
entrez  pas,  »  lui  répondit-on,  «  c'est  la  demeure  d'une  vieille 
sorcière  qui  a  sept  têtes.  Aucun  de  ceux  qui  y  sont  entrés  n'en 
est  sorti  ;  elle  les  a  tous  changés  en  crapauds.  —  Moi  je  n'ai  pas 
peur,  »  dit  le  cavalier,  «  j'y  entrerai.  »  Il  entra  donc  dans  le 
château  et  salua  la  sorcière  :  «  Bonjour,  ma  bonne  dame.  »  Elle 
lui  répondit  en  branlant  ses  sept  têtes  :  «  Que  viens-tu  faire  ici , 
pauvre  ver  de  terre  ?  »  En  disant  ces  mots,  elle  lui  donna  un  coup 
de  baguette,  et  aussitôt  il  fut  changé  en  crapaud,  comme  les 
autres. 

Au  même  instant,  ses  frères,  qui  étaient  restés  à  la  maison, 
virent  le  sang  bouillonner  dans  le  verre.  «  Il  est  arrivé  malheur  à 
notre  frère,  »  dit  le  second,  «  je  veux  savoir  ce  qu'il  est 
devenu.  »  Il  se  mit  en  route  avec  son  cheval,  son  chien  et  sa 
lance,  et  arriva  devant  le  château.  «  N'avez-vous  pas  vu  passer 
un  cavalier  avec  un  chien  et  une  lance  ?  »  demanda-t-il  à  une 
femme  qui  se  trouvait  là  ;  «  voilà  trois  jours  qu'il  est  parti  ;  il 
faut  qu'il  lui  soit  arrivé  malheur.  —  Il  a  sans  doute  été  puni  de 
sa  curiosité ,  »  lui  répondit-elle  ;  «  il  sera  entré  dans  le  château 
de  la  bête  à  sept  têtes ,  et  il  aura  été  changé  en  crapaud.  —  }e 
n'ai  pas  peur  de  la  bête  à  sept  têtes ,  »  dit  le  jeune  homme  ,  «  je 
lui  abattrai  ses  sept  têtes  avec  ma  lance.  »  Il  entra  dans  le  châ- 
teau et  vit  dans  l'écurie  un  cheval,  dans  la  cuisine  un  chien  et 
une  lance.  «  Mon  frère  est  ici ,  »  pensa-t-il.  Il  salua  la  sorcière  : 
«  Bonjour,  ma  bonne  dame.  —  Que  viens-tu  faire  ici ,  pauvre 
ver  de  terre  ?»  Et ,  sans  lui  laisser  le  temps  de  brandir  sa  lance  , 
elle  lui  donna  un  coup  de  baguette  et  le  changea  en  crapaud. 

Le  sang  recommença  à  bouillonner  dans  le  verre.  Ce  que 
voyant,  le  plus  jeune  des  fils  du  pêcheur  partit  à  la  recherche  de 
ses  deux  frères.  Comme  il  traversait  une  grande  rivière,  la  rivière 
lui  dit  :  «  Vous  passez,  mais  vous  ne  repasserez  pas.  — C'est  un 
mauvais  présage ,  »  pensa  le  jeune  homme ,  «  mais  n'importe.  » 
Et  il  poursuivit  sa  route.  «  N'avez-vous  pas  vu  passer  deux  cava- 
liers ?  »  demandait-il  aux  gens  qu'il  rencontrait.  —  «  Nous  en 
avons  vu  un,  »  lui  répondait-on,  «  qui  cherchait  son  frère.   » 

Cosacix ,  Ccniifs.  ç 


66  LES      FILS      DU      PÊCHEUR 

En  approchant  du  château ,  il  entendit  parler  de  la  sorcière  ;  il 
accosta  un  charbonnier  qui  revenait  du  bois ,  et  lui  dit  :  «  De 
bons  vieillards  m'ont  parlé  de  la  bête  à  sept  têtes  ;  ils  disent 
qu'elle  change  en  crapauds  tous  ceux  qui  entrent  dans  son  châ- 
teau. —  Oh  !  »  répondit  le  charbonnier,  «  je  ne  crains  rien,  j'irai 
avec  vous  ;  à  nous  deux  nous  en  viendrons  bien  à  bout.  » 

Ils  entrèrent  ensemble  dans  le  château,  et  le  jeune  homme  vit 
les  chevaux,  les  chiens  et  les  lances  de  ses  frères.  Dès  qu'il 
aperçut  la  sorcière ,  il  se  mit  à  crier  :  «  Vieille  sorcière ,  rends- 
moi  mes  frères,  ou  je  te  coupe  toutes  tes  têtes.  —  Que  viens-tu 
faire  ici,  pauvre  ver  de  terre?  »  dit-elle;  mais  au  moment  où 
elle  levait  sa  baguette,  le  jeune  homme  lui  abattit  une  de  ses 
sept  têtes  d'un  coup  de  lance.  «  Vieille  sorcière ,  où  sont  mes 
frères?  »  En  disant  ces  mots,  il  lui  abattit  encore  une  tête. 
Chaque  fois  qu'elle  levait  sa  baguette,  le  jeune  homme  et  le 
charbonnier  lui  coupaient  une  tête.  A  la  cinquième,  la  sorcière 
se  mit  à  crier  :  «  Attendez,  attendez,  je  vais  vous  rendre  vos 
frères.  »  Elle  prit  sa  baguette,  la  frotta  de  graisse  et  en  frappa 
plusieurs  fois  la  porte  de  la  cave.  Aussitôt  tous  les  crapauds  qui 
s'y  trouvaient  reprirent  leur  première  forme.  La  sorcière  croyait 
qu'on  lui  ferait  grâce ,  mais  le  charbonnier  lui  dit  :  «  Il  y  a  assez 
longtemps  que  tu  fais  du  mal  aux  gens.  »  Et  il  lui  coupa  ses  deux 
dernières  têtes. 

Or  il  était  dit  que  celui  qui  aurait  tué  la  bête  à  sept  têtes  aurait 
le  château  et  épouserait  la  fille  du  roi  ;  comme  preuve ,  il  devait 
montrer  les  sept  langues.  Le  fils  du  pêcheur  prit  les  langues  et 
les  enveloppa  dans  un  mouchoir  de  soie.  Le  charbonnier,  qui 
avait  aussi  coupé  plusieurs  têtes  à  la  bête ,  n'avait  pas  songé  à 
prendre  les  langues.  Il  se  ravisa  et  tua  le  jeune  homme  pour  s'en 
emparer,  puis  il  alla  les  montrer  au  roi  et  épousa  la  princesse. 


I 


REMARQUES 

Comparer  nos  nos  37,  /a  Reine  des  Poissons,  et  5$  ,  Léopold.  —  On  pourra 
aussi  consulter  les  remarques  de  M.  R.  Kœhler  sur  le  conte  sicilien  n»  40  de 
la  collection  Gonzenbach ,  et  sur  le  n»  4  de  la  collection  de  contes  écossais  de 
Campbell  (dans  la  revue  Orient  und  Occident ,  t.  II,  p.  118),  ainsi  que  celles  de 
M.  Leskien  sur  les  contes  lithuaniens  nos  10  et  11  de  sa  collection. 


LES      FILS      DU      PÊCHEUR  67 


Les  trois  parties  dont  se  compose  notre  conte  des  Fils  du  Pécheur  y  —  nais- 
sance merveilleuse  des  enfants  ;  exploits  de  l'aîné  contre  le  dragon  et  délivrance 
de  la  princesse  ;  enfin  rencontre  de  la  sorcière  et  ce  qui  s'ensuit ,  —  ne  se 
trouvent  pas  toujours  réunies  dans  les  contes  de  cette  famille  ;  souvent  l'une 
d'elles  fait  défaut.  Nous  les  rencontrons  toutes  les  trois  dans  un  conte  de  la 
Haute-Bretagne  (Sébillot,  I,  no  i8),  dans  un  conte  grec  moderne  d'Épire 
(Hahn,  no  22),  dans  un  autre  conte  grec  (E,  Legrand,  p.  i6i),  un  conte 
sicilien  (Gonzenbach ,  no  40),  un  conte  italien  des  Abruzzes  (Finamore,  no  22), 
un  conte  toscan  (Comparetti,  no  32),  un  autre  conte  toscan  (Nerucci,  n°  8), 
un  conte  du  Tyrol  italien  (Schneller,  n"  28,  variante),  un  conte  basque 
(Webster,  p.  87),  un  conte  espagnol  (Caballero ,  II,  p.  11),  un  conte  catalan 
{Rondallayre ,  I,  p,  25),  un  conte  portugais  (Braga,  no  48),  un  conte  danois 
(Grundtvig,  I,  p.  277),  un  conte  suédois  (  Cavallius ,  p.  348),  deux  contes 
allemands  (Kuhn  et  Schwarz,  p,  337;  Prœhle ,  I,  r\°  5),  dont  le  second 
surtout  est  très  altéré,  un  conte  lithuanien  (Leskien,  no  10),  un  conte  de  la 
Petite-Russie  (Leskien  ,  p.  544). 

Deux  contes  allemands  (Grimm,  no  60,  et  Colshorn,  no  47)  n'ont  pas  la 
première  partie.  —  Beaucoup  d'autres  n'ont  pas  la  seconde  (le  cort^jDat  contre  le 
dragon)  ;  nous  mentionnerons  :  un  conte  de  la  Basse-Bretagne  (Luzel,  Contes 
bretons ,  p.  63  ),  un  conte  flamand  (Wolf,  Deutsche  Marchen  und  Sagen  ,  n"  27), 
des  contes  allemands  (Grimm,  n"  85;  Simrock ,  no  63),  un  conte  autrichien 
(Vernaleken,  no  35),  un  conte  du  Tyrol  italien  (Schneller,  no  28) ,  un  conte 
italien  du  Mantouan  (Visentini ,  n»  19),  un  conte  sicilien  (Gonzenbach, 
no  39),  un  conte  portugais  (Consiglieri-Pedroso,  no  25  ),  un  conte  serbe 
(Vouk,  no  29),  un  conte  bosniaque  (Leskien,  p.  S43)>  un  conte  écossais 
(Campbell,  no  4).  —  La  troisième  partie  manque  dans  quelques-uns  :  ainsi, 
dans  un  conte  du  Tyrol  allemand  (Zingerle,  I,  no  25  )  et  un  conte  portugais 
(Coelho,  no  52).  —  Un  conte  souabe  (Meier,  no  58),  un  conte  roumain 
{Roumanian  Fairy  Taies ,  p.  48),  n'ont  que  le  combat  contre  le  dragon  et  les 
aventures  qui  s'y  rattachent. 

Nous  étudierons  séparément  chacune  de  ces  trois  parties. 

* 
*  * 

Pour  l'introduction ,  la  plupart  des  contes  que  nous  venons  de  mentionner  se 
rapprochent  beaucoup  du  conte  lorrain ,  souvent  même  dans  de  petits  détails  : 
ainsi ,  dans  plusieurs  de  ces  contes ,  le  poisson  merveilleux ,  pour  se  faire  rejeter 
dans  l'eau,  promet  au  pêcheur,  comme  dans  notre  conte,  de  lui  faire  prendre 
beaucoup  d'autres  poissons.  (Voir  le  conte  grec  moderne  de  la  collection  E. 
Legrand,  les  deux  contes  toscans,  le  conte  italien  du  Mantouan,  le  premier 
des  deux  contes  du  Tyrol  italien,  le  conte  portugais  no  25  de  la  collection 
ConsigHeri-Pedroso  ,  le  conte  suédois.) 

Presque  toujours,  le  poisson  dit  au  pêcheur  de  le  couper  en  un  certain 
nombre  de  morceaux  :  il -en  donnera  à  sa  femme,  à  sa  chienne,  à  sa  jument, 


68  LES      FILS      DU      PÉCHEUR 

et  enterrera  le  reste  à  tel  endroit.  Cette  forme,  qui  se  retrouve  d'une  manière 
équivalente  dans  notre  variante  la  Bête  à  sept  tètes,  est  plus  nette  que  celle  des 
Fils  du  Pêcheur. 

C'est  seulement  dans  une  partie  des  contes  indiqués  ci-dessus  que  les  enfants, 
les  chiens  et  les  poulains  sont  au  nombre  de  trois.  Il  en  est  ainsi  dans  le  conte 
des  Abruzzes,  dans  les  deux  contes  toscans,  dans  le  conte  du  Mantouan,  dans 
le  second  conte  du  Tyrol  italien ,  dans  le  conte  du  Tyrol  allemand ,  dans  le 
conte  allemand  de  la  collection  Simrock ,  dans  le  conte  flamand ,  dans  le  conte 
écossais,  dans  le  conte  portugais  n"  25  de  la  collection  Consiglieri  Pedroso,  et 
enfin  dans  le  conte  catalan  et  dans  le  conte  de  la  Haute-Bretagne  (dans  lesquels 
il  n'y  a  ni  chiens  ni  poulains).  —  Partout  ailleurs  les  enfants  ,  chiens ,  etc.,  ne 
sont  que  deux. 

Dans  notre  conte  lorrain  ,  comme  dans  sa  variante ,  le  pêcheur  voit  tout  à 
coup  «  trois  belles  lances  »  à  l'endroit  où  il  a  mis  les  ouïes  du  poisson ,  ou  ses 
arêtes.  Dans  le  conte  allemand  de  la  collection  Simrock,  ce  sont  trois  épées 
qui  paraissent  à  la  place  où  a  été  enterrée  la  queue  du  poisson  ;  dans  le  conte 
flamand  ,  trois  fleurs ,  dont  les  racines  sont  trois  épées  ;  dans  le  conte  suédois 
et  le  conte  danois ,  deux  épées  (il  n'y  a  que  deux  enfants)  ;  dans  le  conte  serbe 
et  le  conte  sicilien  n»  39  de  la  collection  Gonzenbach ,  deux  épées  d'or.  Le 
conte  espagnol,  les  trois  contes  portugais,  le  conte  des  Abruzzes  et  le  conte 
toscan  de  la  collection  Nerucci  sont  encore  plus  voisins  sur  ce  point  de  nos 
Fils  du  Pêcheur,  car  nous  y  trouvons  exactement  les  lances  ,  et  même  ,  dans  le 
conte  toscan,  les  «  trois  belles  lances  ». 

Deux  des  contes  mentionnés  au  commencement  de  ces  remarques  ont  une 
forme  particulière  d'introduction ,  très  voisine ,  d'ailleurs ,  de  l'introduction 
ordinaire.  Ainsi,  dans  le  conte  écossais,  une  espèce  de  sirène  promet  à  un 
pêcheur  qu'il  aura  des  enfants  ,  s'il  s'engage  à  lui  livrer  son  premier  fils. 
Quand  il  s'y  est  engagé,  elle  lui  donne  douze  grains,  en  lui  disant  d'en  faire 
manger  trois  à  sa  femme ,  trois  à  sa  chienne  ,  trois  à  sa  jument ,  et  de  planter 
les  trois  derniers  derrière  sa  maison.  (  De  ces  trois  derniers  grains  naissent  trois 
arbres ,  qui  se  flétriront  s'il  arrive  malheur  aux  enfants.)  —  Dans  Je  conte 
bosniaque  ,  un  homme  sans  enfants  reçoit  d'un  pèlerin  une  pomme  :  il  faut 
qu'après  l'avoir  pelée,  il  donne  la  pelure  à  sa  chienne  et  à  sa  jument,  qu'il 
partage  la  pomme  avec  sa  femme  et  qu'il  plante  les  deux  pépins,  (De  ces 
pépins  naissent  deux  pommiers ,  dont  les  deux  enfants  se  font  des  lances  :  nous 
voici  revenus ,  par  un  détour,  aux  lances  du  conte  lorrain.) 

Dans  le  conte  de  la  Petite-Russie,  une  jeune  fille,  pressée  d'une  soif  ardente 
en  revenant  des  champs,  voit  sur  le  chemin  deux  empreintes  de  pieds, 
remplies  d'eau  ;  elle  boit  de  cette  eau.  Or  «  c'étaient  des  empreintes  de  pas 
divins  ».  Quelque  temps  après,  elle  donne  le  jour  à  deux  enfants,  et  le  conte 
se  poursuit  à  peu  près  comme  les  contes  précédents. 

Un  conte  de  la  même  famille  que  tous  ces  contes ,  recueilli  au  xyii*  siècle 
par  Basile,  présente  encore  une  autre  forme  d'introduction.  Dans  ce  conte 
mpolitAin  (Peut amer one ,  n°  9),  un  ermite  conseille  à  un  roi  sans  enfants  de 
prendre  le  cœur  d'un  dragon  de  mer,  de  le  faire  cuire  par  une  fille  vierge  et  de 


LES      FILS      DU      PÉCHEUR  69 

le  donner  à  manger  à  la  reine.  Le  roi  suit  ce  conseil ,  et ,  quelques  jours 
après,  la  reine,  et  aussi  la  jeune  fille  qui  a  respiré  la  vapeur  de  ce  mets  merveil- 
leux, mettent  au  monde  chacune  un  fils.  Les  deux  enfants,  qui  se  ressemblent 
à  s'y  méprendre ,  ont  à  peu  près  les  mêmes  aventures  que  nos  «  fils  du 
pêcheur  »  '.  —  M.  Leskien  cite  (p.  546)  plusieurs  contes  russes  dont  l'intro- 
duction est  analogue;  mais  il  nous  avertit,  sans  préciser  davantage,  que  tous 
ces  contes  n'appartiennent  pas ,  pour  la  suite  du  récit ,  à  la  famille  de  contes 
étudiée  ici.  Dans  ces  contes  russes,  une  reine  doit  manger  d'un  certain 
poisson  ponr  devenir  mère  ;  la  servante  qui  a  goûté  de  ce  poisson ,  et  la 
chienne  qui  a  mangé  les  entrailles,  ou  la  jument  qui  a  bu  de  l'eau  dans 
laquelle  on  a  lavé  le  poisson,  mettent  au  monde  chacune  un  petit  garçon  (sic), 
semblable  à  celui  dont  accouche  la  reine,  (Voir,  dans  le  Florikgio  de  M.  de 
Gubernatis ,  un  conte  russe,  du  type  des  Fils  du  Pêcheur,  qui  a  une  introduction 
de  ce  genre.)  —  Dans  un  conte  italien,  faisant  partie  d'une  autre  famille  que 
nos  Fils  du  Pêcheur,  et  cité  par  M.  R.  Kœhler  (JVeimarer  Beitrage,  186 S, 
p.  196),  une  reine  qui  a  mangé  une  certaine  pomme,  donnée  par  une  vieille 
femme,  et  la  femme  de  chambre  qui  a  mangé  les  pelures,  ont  chacune  un  fils. 

En  Orient,  un  livre  mongol,  l'Histoire  d'Ardji  Bordji  Khan  (traduite  en  alle- 
mand par  B.  Jùlg,  Inspruck,  1868),  nous  fournit  un  trait  à  rapprocher  de  cette 
dernière  forme  d'introduction.  Dans  ce  conte  mongol  (p.  73  seq.),  venu  de 
l'Inde ,  ainsi  que  le  montrent  les  noms  des  personnages ,  la  femme  du  roi 
Gandharva ,  qui  n'a  point  d'enfants,  prépare,  d'après  l'avis  d'sn  ermite,  une 
certaine  bouillie.  Quand  elle  en  a  mangé ,  elle  devient  grosse  et  met  au  monde 
un  fils,  Vikramatidya.  Une  servante  a  mangé  ce  qui  restait  au  fond  du  plat  : 
elle  donne,  elle  aussi,  le  jour  à  un  fils  qui,  sous  le  nom  de  Schalou  ,  deviendra 
le  fidèle  compagnon  de  Vikramatidya. 

M.  Th.  Benfey  (Gattingische  Gelehrte  AtiT^eigen,  1858,  p.  1511)  nous  apprend 
que  ce  trait  se  trouve  dans  un  conte  indien  faisant  partie  d'un  livre  sanscrit.  — 
Dans  un  roman  hindoustani ,  les  Aventures  de  Kdmrûp,  analysé  par  M.  Garcin 
de  Tassy  (Discours  d'ouverture  du  cours  d'hindoustani ,  1861,  p.  13),  nous 
remarquons  le  passage  suivant  :  Le  roi  d'Aoudh  n'a  point  d'enfants.  11  se 
présente  un  jour  devant  lui  un  fakir  qui  lui  donne  un  fruit  de  srt  «  prospé- 
rité »,  en  lui  recommandant  de  le  faire  manger  à  la  reine.  Celle-ci  mange  en 
effet  ce  fruit  et  ne  tarde  pas  à  se  sentir  enceinte  ;  bien  plus  ,  six  autres  dames , 
femmes  des  principaux  officiers  du  roi ,  qui  avaient  goûté  du  même  fruit ,  se 
trouvent  enceintes  en  môme  temps  et  accouchent  le  même  jour  que  la  reine  ». 

Dans  un  conte  arabe  des  Mille  et  une  Nuits  (Histoire  de  SeiJ  Almoulouk 
et  de  la  Fille  du  Roi  des  Génies),  le  «  prophète  Salomon  »  dit  à  un  roi  et  à  son 

I.  Un  second  conte  du  Pentamerone  (n°  7)  doit  également  être  rapproché  de  notre  conte  pour 
l'ensemble  ;  mais  il  n'a  pas  l'introduction. 

1.  Dans  deux  autres  contes  indiens,  l'un  du  Bengale,  l'autre  du  Kamaon,  figure  aussi  un  fakir,  qui 
donne  ou  indique  à  un  roi  un  certain  fruit  dont  il  devra  faire  manger  à  ses  sept  temmes,  pour  que 
chacune  ait  un  fils.  (Voir  les  remarques  de  notre  n°  12  ,  h  Prince  et  son  Clm-al.) —  Comparer,  plus  bas, 
p.  72  et  p.  80,  l'introduction  de  contes  indiens  du  Pandjab  et  du  Bengale.  —  Dans  un  conte  indien  du 
Deccan  (miss  Frère,  n°  22),  une  femme  s'en  va  trouver  Mahjideo  (  le  Créateur)  pour  lui  demander  de 
lui  accorder  un  enfant.  Mahadeo  lui  donne  un  (ruit,  une  mangue,  qu'elle  partage  avec  deux  autres 
femmes  qui  .ivaient  fait  route  avec  elle.  De  retour  A  la  maison  ,  clic  a  un  fils,  et  les  deux  autres ,  cha- 
cune une  fille. 


JO  LES      FILS      DU      PECHEUR 

vizir,  qui  n'ont  point  d'enfants ,  de  tuer  deux  serpents  qu'ils  rencontreront 
à  tel  endroit ,  d'en  faire  apprêter  la  chair  et  de  la  donner  à  manger  à  leurs 
femmes.  (On  peut  rapprocher  de  ces  serpents  le  «  dragon  de  mer  »  du 
Peniameroite  et  le  poisson  des  contes  populaires  actuels.) 

Mentionnons   enfin  une    dernière   forme    d'introduction.   Dans   un  conte 

suédois,  Wattuman  et  Wattusin  (Cavallius,  p.  95),  et  dans  un  conte  allemand 

(Grimm,  III,  p.  103),  les  deux  héros,  dont  les  aventures  sont  à  peu  près  celles 

de  nos  «  fils  du  pêcheur  »,  sont  les  fils,   l'un  d'une  princesse,  l'autre  de  sa 

suivante ,  qui  toutes  deux  sont  devenues  mères  en  même  temps ,  après  avoir 

bu  de  l'eau  d'une  fontaine  merveilleuse,  laquelle  a  tout  à  coup  jailli  dans 

une  tour  où  elles  étaient  enfermées.  (Comparer  le  conte  de  la  Petite-Russie.) 

* 
*  * 

Dans  presque  tous  les  contes  de  cette  famille ,  il  est  question  d'objets  qui 
annoncent  les  malheurs  dont  les  héros  peuvent  être  frappés.  Dans  nos  deux 
versions  lorraines ,  c'est  le  sang  du  poisson  merveilleux  qui ,  en  pareil  cas , 
bouillonne  dans  le  vase  où  on  l'a  mis;  trait  qui  s'explique  facilement,  quand 
on  se  rappelle  que  les  jeunes  gens  sont  de  véritables  incarnations  du  poisson. 
Il  en  est  à  peu  près  de  même  dans  l'un  des  deux  contes  du  Tyrol  italien  cités 
plus  haut  (Schneller,  n»  28)  :  là,  le  sang  du  poisson,  mis  dans  un  verre,  se 
sépare  en  trois  parties,  qui  remuent  constamment  :  si  l'une  de  ces  parties 
s'arrête ,  ce  sera  signe  de  malheur. 

Dans  un  conte  toscan  de  la  collection  Comparetti ,  on  suspend  la  grande 
arête  du  poisson  à  une  poutre  de  la  maison  du  pêcheur  :  s'il  arrive  un  malheur 
à  quelqu'un  des  trois  enfants,  il  en  dégouttera  du  sang.  —  Le  conte  catalan 
présente  à  la  fois  le  trait  de  l'arête  ensanglantée  et  celui  du  sang  qui  bouillonne. 

Ailleurs,  l'idée  première  s'est  obscurcie  :  ainsi,  dans  le  conte  serbe,  l'un  des 
deux  jeunes  gens,  au  moment  de  se  mettre  en  route ,  donne  à  son  frère  une 
fiole  remplie  d'eau  et  lui  dit  que,  si  cette  eau  se  trouble,  c'est  qu'Usera  mort,  — 
Deux  contes  suédois  ont  un  passage  analogue  :  dans  le  premier  (Cavallius, 
p.  351),  l'un  des  jumeaux,  en  quittant  son  frère,  lui  laisse  une  cuve  pleine  de 
lait  :  si  le  lait  devient  rouge ,  ce  sera  signe  que  le  jeune  homme  est  en  grand 
danger  ;  dans  l'autre  (ibid.,  p.  81),  au  heu  du  lait,  c'est  l'eau  d'une  certaine 
source  qui  doit  devenir  rouge  et  trouble. 

Au  xviie  siècle,  ce  trait  figure  dans  le  conte  italien  du  Pentamerone ,  déjà  cité. 
Avant  de  quitter  son  frère,  le  jeune  Canneloro  prend  un  poignard ,  le  lance 
contre  terre ,  et  il  jaillit  une  belle  source,  dont  les  eaux  se  troubleront ,  s'il  est 
en  danger,  et  qui  tarira,  s'il  meurt.  Puis  il  enfonce  profondément  dans  la  terre 
ce  même  poignard ,  et  aussitôt  il  pousse  un  arbrisseau  qui ,  s'il  se  flétrit  ou  s'il 
meurt,  donnera  les  mêmes  indices.  —  Plus  anciennement,  au  xve  siècle  (d'après 
les  Mélanges  tirés  d'une  grande  bibliothèque,  t.  E,  p.  82),  un  roman  français, 
V Histoire  d'Olivier  de  Castille  et  d'Artus  d'Algarbe ,  son  loyal  compagnon  ,  présente 
un  trait  identique.  Olivier,  forcé  de  quitter  le  pays ,  fait  remettre  à  son  ami 
une  fiole  remplie  d'eau  claire,  qui  deviendra  noire,  s'il  a  «  aucune  mauvaise 
adventure  ».  —  Enfin,  au  xive  siècle  avant  notre  ère ,  dans  ce  conte  égyptien 
des  Deux  Frères ,  que  nous  avons  étudié  au  commencement  de  ce  volume , 


{ 


LESFILSDUPÊCHEUR  7I 

nous  rencontrons  encore  un  passage  absolument  du  même  genre  :  une  cruche 
de  bière  bouillonne  et  une  cruche  de  vin  se  trouble  entre  les  mains  d'Anoupou  , 
quand  il  est  arrivé  malheur  à  son  frère  Bitiou. 

Dans  plusieurs  des  contes  cités  plus  haut  (conte  allemand  n"  85  de  la 
collection  Grinim ,  contes  grecs  modernes ,  conte  du  Tyrol  allemand ,  conte 
écossais,  conte  des  Abruzzes),  ce  sont  des  hs  d'or,  des  œillets,  des  cyprès  ou 
d'autres  arbres ,  nés  du  sang  du  poisson  merveilleux ,  qui  doivent  se  flétrir 
s'il  arrive  malheur  aux  jeunes  gens  unis  à  eux  par  la  communauté  d'origine. 

Ailleurs,  dans  le  conte  danois  et  dans  les  contes  allemands  de  la  Hesse,  du 
Hanovre  et  de  la  Souabe ,  c'est  un  couteau  ou  une  épée  qui  se  rouille.  Le  conte 
danois,  où  les  couteaux  des  deux  frères,  ainsi  que  leurs  épées,  proviennent 
d'une  transformation  de  la  tête  du  poisson ,  enterrée  par  l'ordre  de  celui-ci , 
nous  donne  l'explication  de  ce  trait. 

Sans  nous  arrêter  sur  divers  contes  où  la  relation  d'origine  entre  les  jeunes 
gens  et  l'objet  qui  doit  faire  connaître  leur  sort  a  complètement  disparu ,  nous 
noterons  que  le  trait  qui  nous  occupe  s'est  introduit  dans  certain  récit  légen- 
daire de  la  vie  de  sainte  Elisabeth  de  Hongrie.  Le  duc  Louis ,  en  partant  pour 
la  croisade,  aurait  remis  à  sainte  EHsabeth ,  sa  femme,  une  bague  dont  la 
pierre  avait  la  propriété  de  se  briser  lorsqu'il  arrivait  malheur  à  la  personne  qui 
l'avait  donnée.  Dans  les  documents  historiques  relatifs  à  la  sainte ,  il  est  effec- 
tivement question  d'un  anneau  (voir  le  livre  de  M.  de  Montalqnbert).  A  son 
départ,  le  duc  Louis  dit  à  sainte  EHsabeth  que,  s'il  lui  envoie  son  anneau, 
cela  voudra  dire  qu'il  lui  sera  arrivé  malheur.  Voilà  un  fait  bien  simple  ;  mais 
l'imagination  populaire  n'a  pas  manqué  de  rattacher,  à  cette  mention  d'un 
anneau,  un  trait  merveilleux  qui  lui  était  famiher.  Dans  la  légende,  en  effet, 
nous  retrouvons  l'anneau  constellé  du  vieux  roman  de  Flores  et  Blanchefleur,  cet 
anneau  dont  la  pierre  doit  se  ternir  si  la  vie  ou  la  liberté  de  Blanchefleur  sont 
en  péril. 

Le  même  trait ,  sous  une  autre  de  ses  formes ,  s'est  glissé  aussi  dans  une 
légende  berrichonne ,  se  rapportant  à  un  saint  du  pays ,  saint  Honoré  de 
Buzançais  (fin  du  xiii«  siècle).  Partant  en  voyage,  le  saint  dit  à  sa  mère  que, 
par  le  moyen  d'un  laurier  qui  a  été  planté  le  jour  de  sa  naissance ,  elle  aura  à 
chaque  instant  de  ses  nouvelles  :  le  laurier  languira,  si  lui-même  est  malade, 
et  se  desséchera,  s'il  est  mort.  Le  saint  ayant  été  assassiné,  le  laurier  se 
dessèche  à  l'instant  même  '. 

En  Orient ,  ce  trait  se  présente  sous  deux  formes  différentes. 

Dans  un  conte  arabe  des  Mille  et  une  Nuits  {Histoire  de  deux  Sœurs  jalouses  de 
leur  cadette),  deux  princes,  au  moment  d'entreprendre  un  voyage,  donnent  à 
leur  sœur,  l'un  un  couteau  dont  la  lame  doit  se  tacher  de  sang  s'il  n'est  plus 
en  vie  ;  l'autre ,  un  chapelet  dont  les  grains ,  dans  le  même  cas ,  cesseront  de 
rouler  entre  les  doigts. 

Dans  un  conte  kalmouk  du  Siddbi-Kûr  (n»  i),  plusieurs  compagnons ,  avant 
de  se  séparer,  plantent  chacun  un  «  arbre  de  vie  »,  qui  doit  se  dessécher,  s'il 

I.  Vies  des  saints,  par  Mgr  Paul  Guérin  (;•  édition ,  Bar-le-Duc ,  187»),  au  9  janvier. 


72  LES      FILS      DU      PÉCHEUR 

arrive  malheur  à  celui  qui  l'a  planté.  Le  héros  d'un  conte  des  Kariaines  de  la 
Birmanie ,  résumé  vers  la  fin  des  remarques  de  notre  n°  i ,  Jean  de  TOurs 
(p.  26),  plante,  lui  aussi,  deux  herbes  à  haute  tige,  et  dit  à  un  de  ses  cama- 
rades de  se  mettre  à  sa  recherche  si  ces  herbes  se  flétrissent. 

La  relation  d'origine  entre  les  plantes  et  celui  dont  elles  doivent  indiquer  le 
sort ,  apparaît  très  nette  dans  un  conte  indien  du  Pandjab ,  voisin  de  ce  conte 
kariaine  et  analysé  également  dans  les  remarques  de  notre  n»  i  (p.  25)  :  Le 
Prince  Cœur-de-Lion  est  né  d'une  manière  merveilleuse ,  neuf  mois  après 
qu'un  fakir  a  fait  manger  de  certains  ^rami  d'orge  à  la  reine,  qui  jusqu'alors 
n'avait  point  d'enfants.  Dans  le  cours  de  ses  aventures ,  le  jeune  homme  plante 
une  tige  d'oi-ge  et  dit  que,  si  elle  vient  à  languir,  c'est  qu'il  lui  sera  arrivé 
malheur  à  lui-même  :  alors  il  faudra  venir  à  son  secours'.  —  Un  autre  conte 
indien ,  qui  a  été  recueilli  dans  le  Bengale  et  dont  nous  donnerons  le  résumé 
dans  les  remarques  de  notre  no  19,  le  Petit  Bossu,  présente  le  même  trait, 
mais  d'une  manière  analogue  au  conte  kalmouk  et  au  conte  kariaine  :  Un  prince, 
en  quittant  sa  mère ,  lui  donne  une  certaine  plante  :  si  cette  plante  se  flétrit , 
c'est  qu'il  sera  arrivé  quelque  malheur  au  prince  ;  si  elle  meurt ,  ce  sera  signe 
que  lui  aussi  sera  mort. 

On  peut  encore  comparer  un  chant  populaire  de  l'Inde  ,  cité  par  Guillaume 
Grimni  (III,  p.  145).  —  Dans  un  conte  persan  (Touti  Nameh,  traduit  en 
allemand  par  C.-J.-L.  Iken.  Stuttgard,  1822,  p.  32),  une  femme  donne  un 
bouquet  à  son  mari  qui  part  pour  un  long  voyage  :  tout  le  temps  que  le 
bouquet  se  conservera  frais,  c'est  qu'elle  lui  sera  restée  fidèle. 

Enfin,  d'après  M.  de  Charcncey  (Annales  de  philosophie  cbrétienne ,  juillet 
1881  ,  p.  942),  dans  une  légende  quiche,  recueillie  au  Mexique,  chez  les 
Toltcqucs  occidentaux ,  les  héros  plantent  au  milieu  de  la  maison  de  leur 
aïeule  un  roseau  qui  doit  se  dessécher  s'ils  viennent  à  périr. 


Nous  avons  énuméré ,  au  début  de  ces  remarques,  plusieurs  contes  de  cette 
famille  qui  n'ont  pas  la  seconde  partie  de  notre  conte  lorrain ,  le  combat  contre 
le  dragon.  Dans  certains  de  ces  contes  (conte  sicilien,  conte  autrichien),  le 
jeune  homme  épouse  la  princesse  à  la  suite  d'un  tournoi  ou  d'une  joute  où  il 
s'est  distingué;  ailleurs  (conte  serbe,  conte  flamand  ),  la  princesse  s'est  éprise 
de  lui  en  le  voyant  passer. 

L'épisode  du  dragon  n'est ,  du  reste ,  pas  toujours  lié  au  type  de  conte  que 
nous  étudions  ici;  il  se  rencontre  dans  des  contes  dont  le  cadre  général  est 
différent  :  ainsi,  dans  des  contes  appartenant  à  la  famille  de  notre  n»  i  ,  Jean 
de  rOurs  (conte  grec  moderne  no  70  de  la  collection  Hahn;  conte  slave  de 
Bosnie,  p.  123  de  la  collection  Mijatovicz;  conte  valaque  no  10  de  la  collec- 
tion Schott);  ainsi  encore,  et  plus  complètement,  dans  des  contes  appartenant 
à  un  thème  que  nous  aurons  occasion  d'examiner  rapidement  dans  les 
remarques  de  notre  no  37,  la  Reine  des  Poissons. 


I    Comparer  plus  haut,  p.  68,  le  conte  écossais  de  la  collection  Gimpbcll. 


1 


LES      FILS      DU      PECHEUR  73 

En  Orient,  nous  avons,  pour  cet  épisode  du  dragon,  divers  rapproche- 
ments à  faire.  Dans  un  conte  persan  du  Touti  Nameh,  recueil  dont  l'origine  est 
indienne,  un  roi  (t.  II,  p.  291  de  la  traduction  G.  Rosen)  a  promis  sa  fille  à 
celui  qui  tuerait  un  certain  dragon.  Le  héros  Férîd  le  tue  et  épouse  la  princesse. 
La  ressemblance ,  sans  doute ,  est  éloignée ,  car  ici  la  princesse  n'est  pas  déli- 
vrée du  dragon  ;  mais  ce  qui  est  remarquable ,  —  et  ce  qui  nous  confirme  dans 
notre  conviction  que  toutes  les  combinaisons  de  thèmes  que  nous  relevons 
dans  les  contes  européens  existent  en  Orient  et  se  retrouveront  un  jour  dans  des 
contes  venant  directement  ou  indirectement  de  l'Inde, —  c'est  que  l'introduction 
de  ce  conte  persan  correspond  presque  exactement  à  l'introduction  toute  parti- 
culière d'un  conte  allemand  de  la  famille  des  Fils  du  Pêcheur,  le  n»  60  de  la 
collection  Grimm,  mentionné  plus  haut ,  qui  a,  lui  aussi,  l'épisode  du  dragon. 
Montrons-le  rapidement. 

Dans  l'introduction  du  conte  persan ,  un  «  ermite  »  a  acheté  un  oiseau 
qui,  chaque  jour,  lui  donne  une  émeraude.  Pendant  qu'il  est  en  voyage,  sa 
femme  s'éprend  d'un  changeur.  Celui-ci  ayant  appris  d'un  sage  que  quiconque 
mangera  la  tête  de  cet  oiseau  merveilleux,  deviendra  roi  ou  tout  au  moins 
vizir,  dit  à  la  femme  de  le  lui  faire  rôtir.  Pendant  qu'elle  y  est  occupée ,  elle 
donne  à  son  enfant,  le  petit  Férîd,  pour  apaiser  ses  pleurs,  la  tête  de  l'oiseau, 
dont  elle  ignore  la  valeur.  Le  changeur,  furieux,  va  trouver  encore  son  ami  le 
sage,  qui  lui  conseille  de  manger  la  tête  de  l'enfant.  Mais  la  servante  qui  garde 
Férîd  a  vent  de  la  chose  et  s'enfuit  avec  l'enfimt  '.  —  Dans  l'intiipduction  du 
conte  allemand ,  un  pauvre  homme  vend  à  son  frère ,  riche  orfèvre ,  un 
oiseau  au  plumage  d'or,  qu'il  a  tué.  L'orfèvre  lui  donne  une  bonne  somme, 
car  il  sait  que  ,  si  l'on  mange  le  cœur  et  le  foie  de  l'oiseau  ,  on  trouvera  chaque 
matin  une  pièce  d'or  sous  son  oreiller.  Pendant  que  l'oiseau  est  en  train  de 
rôtir,  les  deux  fils  du  pauvre  homme,  tout  jeunes  encore,  entrent  dans  la 
cuisine ,  et ,  voyant  le  cœur  et  le  foie  tombés  dans  la  lèche-frite ,  ils  les 
mangent  :  à  partir  de  ce  jour,  ils  trouvent  chaque  matin  une  pièce  d'or  à  leur 
réveil.  L'orfèvre,  pour  se  venger,  décide  son  frère  à  chasser  de  chez  lui  les 
deux  enfants  2.  —  Un  conte  indien,  recueilli  dans  le  pays  de  Cachemire  (Steel 
et  Temple,  p.  138),  et  où  se  rencontre  le  combat  contre  un  monstre ,  a 
encore  une  introduction  de  même  genre  que  celle  du  conte  persan  et  du  conte 
allemand.  Deux  frères,  fils  de  roi ,  fuient  la  maison  de  leur  père,  où  une  belle- 
mère  les  maltraite.  S' étant  arrêtés  sous  un  arbre  pour  se  reposer,  ils  entendent 


1.  Cette  introduction  se  retrouve  dans  plusieurs  contes  orientaux  où  ne  figure  pas  l'épisode  du 
dragon:  dans  un  livre  thibitain ,  provenant  de  l'Inde  (Melaiigts  asiatiques,  publiés  par  l'Académie  des 
Scienc'sde  Saint-Pétersbourg,  t.  VII,  p.  676),  dans  un  conte  des  Tartarcs  de  la  Sibérie  méridionale 
(RaJIoff,  t.  IV,  p.  477),  dans  un  conte  arabe  recueilli  i  Mardîn,  au  nord  delà  Mésopotamie  (Z«i(frfcriy/ 
dtr  Dtutschen  Morgenlandischen  Gesdlsclxifl ,  1882,  p.  238),  dans  un  conte  de  l'ile  de  Bornéo  (L.  de 
Backcr,  VAnhipel  indien,  1874,  p.  Ï03).  —  Comparer  encore  une  légende  birmane  (Bastian,  Die 
Valhrdes  œstlichen  Asiens ,  t.  I  ,  p.  27)  et  un  conte  du  Cambodge  {ihid.,  t.  IV,  p.  128  seq). 

2.  Dans  plusieurs  contes  européens ,  les  deux  traits  du  conte  pers.in  et  du  conte  allemand  se 
trouvent  réunis  :  l'un  des  frères  mange  la  tite  de  l'oiseau  et  devient  roi  ;  l'autre  mange  le  cœur,  et  ch.ique 
matin  il  trouve  de  l'or  sous  son  oreiller.  Voir,  par  exemple  ,  un  conte  de  la  Haute-Bretagne  (Sébillot , 
'  •  P-  97 )>  ""  conte  hcssois  (Grimm  ,  III  ,  p.  102),  un  conte  serbe  (Vouk  ,  n'>  26),  un  conte  grec 
moderne  (Halin  ,  n"  36),  un  conte  tchèque  de  Bohème  (Waldau ,  p.  91),  un  conte  italien  de  Rome 
(Busk  ,  p.  146) ,  etc.  —  Il  en  est  de  même  dans  le  conte  ar«bc  de  Mardtn,  mentionné  .dans  la  note 
précédente. 


74  LES      FILS      DU      PÊCHEUR 

deux  oiseaux,  un  étourneau  et  un  perroquet,  se  disputer  au  sujet  de  leurs 
mérites  respectifs  :  «  Celui  qui  me  mangera ,  dit  l'étoumeau ,  deviendra  pre- 
mier ministre.  —  Celui  qui  me  mangera,  dit  le  perroquet,  deviendra  roi.  » 
Les  deux  jeunes  garçons  prennent  leur  arc  et  tuent  les  deux  oiseaux.  L'aîné 
mange  le  perroquet ,  le  cadet  mange  l'étoumeau  ' .  Dans  la  suite ,  le  cadet 
arrive  dans  un  pays  dont  le  roi  avait  promis  sa  fille  en  mariage  à  celui  qui 
tuerait  un  certain  rdkshasa  (sorte  d'ogre)  :  il  fallait,  en  effet,  livrer  chaque 
jour  à  ce  râkshasa  une  victime  humaine.  Le  jeune  homme  tue  le  monstre,  et 
ensuite,  épuisé  par  le  combat,  il  s'étend  par  terre  et  s'endort.  Pendant  son 
sommeil ,  un  balayeur  vient,  comme  il  en  avait  l'ordre  tous  les  jours,  enlever 
les  débris  du  festin  du  râkshasa.  Il  s'empare  de  la  tête  du  râkshasa  et  se 
donne  pour  le  vainqueur.  Plus  tard  ,  la  fraude  est  découverte.  —  On  voit  que 
ce  conte  indien  nous  offre  un  trait  qui  n'existait  pas  dans  le  conte  persan  :  le 
trait  de  l'imposteur  qui  se  fait  passer  pour  le  vainqueur  du  monstre. 

Un  épisode  d'un  conte  des  Avares  du  Caucase,  dont  nous  avons  résumé  tout 
l'ensemble  dans  les  remarques  de  notre  n»  i^  Jean  de  l'Ours  (p.  i8),  nous  offre, 
au  moins  indiqué,  ce  trait  de  la  princesse  délivrée  du  dragon,  qui  manque 
dans  le  conte  persan  et  le  conte  indien.  Oreille-d'Ours,  se  trouvant  dans  une 
grande  ville  du  «  monde  inférieur  »,  demande  de  l'eau  à  une  vieille  femme. 
Celle-ci  lui  répond  qu'elle  ne  peut  lui  en  donner  :  un  dragon  à  neuf  têtes  se 
tient  auprès  de  la  source;  chaque  année,  on  lui  livre  une  jeune  fille,  et,  ce 
jour-là  seulement,  il  laisse  puiser  de  l'eau.  Oreille-d'Ours  prend  deux  cruches 
et  se  rend  à  la  fontaine ,  où  il  les  remplit  ;  le  dragon  le  laisse  faire.  Il  y 
retourne,  toujours  sans  être  inquiété  par  le  dragon.  Le  bruit  s'en  répand,  et 
le  roi  du  «  monde  inférieur  »  promet  à  Oreille-d'Ours  de  lui  donner  ce  qu'il 
voudra,  s'il  tue  le  dragon.  Oreille-d'Ours  se  fait  deux  oreillères  de  feutre  qu'il 
met  sur  ses  oreilles  et  s'en  va  avec  ses  cruches  à  la  fontaine.  Le  dragon  lui 
demande  comment  il  a  le  front  de  venir  une  troisième  fois.  Oreille-d'Ours  lui 
répond  en  lui  reprochant  de  priver  la  ville  de  l'eau  que  Dieu  a  faite  pour  tous 
et  de  dévorer  des  jeunes  filles.  Alors  le  dragon  se  lève,  et,  jetant  ses  griffes  sur 
Oreille-d'Ours,  lui  arrache  ses  oreillères  de  feutre;  mais  Oreille-d'Ours  brandit 
une  épée  de  diamant  qu'il  avait  conquise  dans  une  aventure ,  et  d'un  coup  il 
abat  les  neuf  têtes  du  dragon.  Il  coupe  les  dix-huit  oreilles  et  les  porte  au  roi. 
Celui-ci  lui  offre  en  mariage  sa  fille  qui  devait,  cette  année-là  même,  être  livrée 
au  dragon  ;  mais  Oreille-d'Ours  demande  pour  toute  récompense  que  le  roi  lui 
donne  le  moyen  de  revenir  sur  la  terre  *. 

Dans  un  conte  arabe  des  Mille  et  une  Nuits  (t.  XI,  p.  177  de  la  trad.  alle- 
mande dite  de  Breslau),  dont  nous  donnerons  l'analyse  complète  dans  les 

1.  Comparer  l'introduction  d'un  autre  conte  indien,  un  conte  manipuri  (ludian  Anliquary,  187;  , 
p.  260).  —  Dans  le  conte  sibérien  et  dans  le  conte  de  l'île  de  Bornéo  ,  indiqués  plus  haut ,  il  y  a  égale- 
ment deux  enfants  ,  mais  un  seul  oiseau  :  dans  le  conte  sibérien  ,  celui  qui  mange  la  tête  de  l'oiseau 
devient  roi ,  et  celui  qui  mange  le  cœur  devient  vizir. 

2.  Ce  qu'il  y  a  de  caractéristique  dans  cet  épisode  du  conte  avare  se  retrouve  dans  un  conte  grec 
moderne  (Hahn ,  n°  70),  où  l'histoire  de  la  jeune  fille  délivrée  du  dragon  est ,  comme  dans  le  conte 
avare ,  intercalée  dans  un  conte  de  la  famille  de  notre  n°  i  ,  Jean  dt  l'Ours.  Dans  ce  conte  grec  de  l'ile 
deSyra,  la  ville  où  arrive  le  héros  dans  le  monde  inférieur  n'a  qu'une  seule  fontaine,  et  dans  cette 
fontaine  est  un  serpent  i  douze  tètes,  auquel  il  faut  livrer,  chaque  semaine,  une  victime  humaine; 


LES      FILS      DU      PÉCHEUR  75 

remarques  de  notre  no  19,  le  Petit  Bossu,  le  plus  jeune  fils  du  sultan  d'Yémen 
arrive  dans  une  ville  où  tout  le  monde  est  plongé  dans  la  douleur.  Il  apprend 
que,  chaque  année,  on  est  obligé  de  livrer  à  un  monstre  une  belle  jeune  fille; 
cette  année  le  sort  est  tombé  sur  la  fille  du  sultan.  Le  prince  se  rend  à 
l'endroit  où  le  monstre  doit  saisir  sa  victime  ;  après  un  terrible  combat ,  il  le 
tue  et  laisse  la  princesse  s'en  retourner  seule  chez  son  père.  Le  sultan ,  pour 
connaître  le  libérateur  de  sa  fille,  ordonne  à  tous  les  hommes  de  la  ville  de 
comparaître  devant  elle;  mais  elle  n'en  reconnaît  aucun  pour  celui  qui  l'a 
sauvée  du  monstre.  Alors  on  apprend  qu'il  y  a  encore  dans  telle  maison  un 
étranger;  on  le  fait  venir,  et  la  princesse,  remplie  de  joie,  le  salue  comme 
son  libérateur.  —  Comparer  un  autre  conte  des  Mille  et  une  Nuits,  où  la  même 
idée  se  présente  sous  une  forme  moins  bien  conservée  (ibid.,  t.  X,  p.  107). 

On  a  recueilli  dans  l'Afghanistan,  à  Candahar,  une  légende  musulmane  que 
nous  croyons  devoir  rapporter  ici.  En  voici  les  principaux  traits  {Orient  und 
Occident ,  t.  II,  p.  753  )  :  Au  temps  des  païens ,  le  roi  de  Candahar  s'était  vu 
forcé  de  promettre  à  un  dragon  de  lui  Hvrer  tous  les  jours  une  jeune  fille. 
Chaque  matin ,  on  envoyait  donc  au  dragon  une  jeune  fille  montée  sur  un 
chameau.  Dès  que  le  chameau  arrivait  à  une  certaine  distance  de  l'antre  du 
monstre,  celui-ci  aspirait  l'air  avec  une  telle  force  que  sa  proie  se  trouvait 
entraînée  dans  sa  gueule.  Un  jour  que  le  sort  était  tombé  sur  la  plus  belle  jeune 
fille  de  Candahar,  il  se  trouva  qu'AH,  «  le  glaive  de  la  foi  »,  passait  dans  le 
pays.  Il  voit  la  victime  éplorée;  ayant  appris  d'elle  la  cause  de  ^es  larmes,  il 
se  met  à  sa  place  sur  le  chameau ,  et ,  quand ,  attiré  par  le  souffle  du  dragon , 
il  est  au  moment  d'entrer  dans  sa  gueule  béante ,  il  tranche  la  tête  du  monstre 
d'un  coup  de  son  irrésistible  épée. 

Nous  citerons  encore  deux  autres  légendes  orientales,  l'une  japonaise, 
l'autre  chinoise.  C'est  M.  F.  Liebrecht  qui  nous  fait  connaître  la  première  (Zur 
Volhskunde.  Heilbronn,  1879,  p.  70).  Le  héros  de  cette  légende,  Sosano-no- 
Nikkoto,  arrive  un  jour  dans  une  maison  où  tout  le  monde  est  en  pleurs.  Il 
demande  la  cause  de  ce  chagrin.  Un  vieillard  lui  répond  qu'il  avait  huit  filles  ; 
un  terrible  dragon  à  huit  têtes  lui  en  a  mangé  sept  en  sept  ans  :  il  ne  lui  en 
reste  plus  qu'une  ,  et  cette  dernière  est  au  moment  de  se  rendre  sur  le  bord  de 
la  mer  pour  être  dévorée  à  son  tour.  Sosano  dit  qu'il  combattra  le  dragon.  Il 
prend  huit  pots  remplis  de  saki  (  sorte  d'eau-de-vie  de  riz  )  et  les  dispose  sur  le 
rivage,  mettant  la  jeune  fille  derrière.  Qjiantà  lui,  il  se  cache  derrière  un  rocher. 
Le  dragon  sort  de  la  mer  et  plonge  chacune  de  ses  huit  têtes  dans  un  pot  de 
saki  :  bientôt  il  est  enivré.  Alors  Sosano  accourt  et  lui  coupe  ses  huit  têtes. 
Dans  la  queue  du  dragon  il  trouve  une  longue  épée,  qui,  dit  la  légende,  est 
celle  que  porte  aujourd'hui  encore  le  mikado.  Sosano  épouse  la  jeune  fille.  On 
les  honore  comme  les  «  dieux  »  de  tous  les  gens  mariés.  Leur  temple  est  à 
Oyashiro. 


après  quoi,  il  laisse  puiser  de  l'eau.  La  vieille  femme  chez  qui  loge  le  héros  lui  ayant  appris  la  chose, 
il  lui  demande  une  cruche  et  se  rend  h.  la  fontaine.  Ce  jour  \k ,  précisément ,  c'était  la  fille  du  roi  qui 
allait  être  dévorée  par  le  serpent.  Le  héros  tue  le  monstre;  le  roi  lui  ayant  offert  la  main  de  la  prin- 
cesse ,  il  le  remercie  et  lui  demande  seulement  de  le  faire  ramener  sur  la  terre.  (Voir,  pour  ce  dernier 
épisode,  les  remarques  de  notre  n°  $2,  Lk  Canne  de  cinq  cents  livtes.)  —  Comparer  deux  contes,  égale- 
ment grecs ,  du  type  des  Fils  du  Pichtur  (Hahn  ,  n"  îj  ;  Legrand  ,  p.  161). 


76  LES      FILS      DU      PÊCHEUR 

La  légende  chinoise  n'est  pas  sans  quelque  analogie  avec  les  récits  précé- 
dents (The  Folk-lore  of  China,  by  N.  B.  Dennys,  Hong-Kong,  1876,  p.  no): 
Les  montagnes  de  la  province  de  Yueh-Min  étaient  hantées  jadis  par  un  énorme 
serpent  qui,  un  jour,  signifia  aux  habitants  du  pays,  par  l'intermédiaire  de 
personnes  versées  dans  la  divination,  qu'il  avait  envie  de  dévorer  une  jeune 
fille  de  douze  à  treize  ans.  On  lui  en  livra  jusqu'à  neuf,  qu'on  avait  prises 
parmi  les  filles  des  criminels  et  des  esclaves ,  une  chaque  année.  Alors ,  comme 
on  ne  pouvait  trouver  de  nouvelle  victime,  la  fille  d'un  magistrat  chargé 
d'enfants  se  présenta ,  demandant  seulement  qu'on  lui  donnât  une  bonne  épée 
et  un  chien.  Elle  avait  aussi  préparé  plusieurs  mesures  de  riz  bouiUi  mêlé  de 
miel,  qu'elle  plaça  à  l'entrée  de  l'antre  du  serpent.  Pendant  que  celui-ci  man- 
geait le  riz ,  Ki  (c'était  le  nom  de  la  jeune  fille)  lança  sur  lui  son  chien  qui  le 
saisit  avec  sa  gueule,  tandis  qu'elle  le  frappait  par  derrière.  Bref,  elle  tua  le 
monstre,  et  le  prince  de  Yueh ,  apprenant  ce  haut  fait,  l'épousa. 

Un  conte  indien  ,  qui  se  trouve  dans  un  manuscrit  en  langue  hala  canara  et 
qui  a  été  analysé  par  le  célèbre  indianiste  Wilson ,  off"re  plusieurs  traits  de 
notre  conte  les  Fils  du  Pécheur  (Asiatic  Journal.  New  Séries ,  t.  XXIV,  1837, 
p.  196):  Deux  princes,  Somasekhara  et  Chitrasekhara ,  ont  fait  toute  sorte 
d'avanies  à  Ikrama,  roi  de  Lilavati,  pour  forcer  celui-ci  à  accorder  à  l'un 
d'eux  la  main  de  sa  fille  Rupavati.  Le  roi  consent  enfin  à  donner  la  princesse , 
mais  à  la  condition  que  le  prétendant  tuera  certain  lion  des  plus  terribles.  Les 
princes  tuent  le  monstre  et  emportent  une  partie  de  la  queue  comme  trophée. 
Le  blanchisseur  du  palais  ayant  trouvé  le  corps  du  lion ,  lui  coupe  la  tête  et  va 
la  présenter  au  roi  en  réclamant  pour  prix  de  son  prétendu  exploit  la  main  de 
la  princesse.  Le  mariage  est  au  moment  d'être  célébré  quand  les  princes  se  font 
connaître,  et  le  blanchisseur  est  mis  à  mort.  La  princesse  épouse  le  prince 
cadet,  Chitrasekhara.  Quelque  temps  après,  l'aîné  se  met  en  campagne  pour 
aller  délivrer  une  princesse  prisonnière  d'un  géant.  En  partant ,  il  donne  à  son 
frère  une  fleur  qui  se  fanera  s'il  lui  arrive  malheur.  —  Les  aventures  qui  suivent 
n'ont  plus  de  rapport  avec  notre  conte  ;  mais  cette  première  partie  du  conte 
indien ,  dont  les  héros  sont ,  là  aussi ,  des  frères ,  ne  nous  en  a  pas  moins 
offert ,  réunis  d'une  manière  qui  évidemment  n'est  pas  fortuite ,  deux  des  prin- 
cipaux traits  de  notre  thème  :  l'épisode  du  monstre  tué  et  de  l'imposteur 
démasqué ,  et  la  particularité  de  l'objet  qui  annonce  le  malheur  de  celui  qui  Ta 
donné. 

Ces  deux  traits  se  retrouvent  dans  un  autre  conte  indien  ,  avec  un  élément 
important  qui  manquait  dans  le  conte  «  hala  canara  »  :  la  jeune  fille ,  ou 
même  simplement  la  victime  humaine  livrée  à  un  monstre.  Voici  ce  conte 
indien,  recueilli  dans  le  Bengale  (LalBehari  Day,  no  4)  :  Un  brahmane,  par  suite 
de  circonstances  qu'il  serait  trop  long  de  rapporter,  se  trouve  avoir  deux 
femmes ,  dont  la  seconde  est  une  rdkshasi  (ogresse)  qui  a  pris  la  forme  d'une 
belle  princesse.  Chacune  de  ses  femmes  lui  donne  un  fils  :  celui  de  la  râkshasi 
se  nomme  Sahasra  Dal  ;  l'autre ,  Champa  Dal.  Les  deux  enfants  s'aiment 
tendrement.  La  première  femme  du  brahmane,  ayant  eu  la  preuve  que  l'autre 
femme  est  une  râkshasi  et  s' attendant  à  être  dévorée ,  elle ,  son  mari  et  son 
fils ,  donne  à  ce  dernier  un  peu  de  son  propre  lait  dans  un  petit  vase  d'or  et  lui 


1 


LES      FILS      DU      PÉCHEUR  77 

dit  :  «  Si  tu  vois  ce  lait  devenir  rougeâtre ,  c'est  que  ton  père  aura  été  tué  ;  s'il 
devient  tout  à  fait  rouge,  c'est  que  j'aurai  été  tuée  moi-même.  Alors  monte  à 
cheval  et  enfuis-toi  au  plus  vite  pour  ne  pas  être  dévoré  toi  aussi.  »  Le  jeune 
garçon  ayant  vu  le  lait  devenir  d'abord  un  peu  rouge ,  puis  tout  à  fait  rouge , 
saute  sur  son  cheval.  Son  frère  Sahasra  Dal  apprend  de  lui  ce  qui  s'est  passé 
et  s'enfuit  avec  lui  '.  Comme  la  râkshasi  les  poursuit,  Sahasra  Dal  lui  tranche 
la  tête  d'un  coup  de  sabre.  Les  deux  frères  arrivent  à  un  village  où  ils  reçoivent 
l'hospitalité  dans  une  famille  qui  est  plongée  dans  la  douleur.  11  apprennent 
qu'il  y  a  dans  le  pays  une  râkshasi  avec  laquelle  le  roi  est  convenu ,  pour 
empêcher  un  plus  grand  mal ,  de  lui  livrer  chaque  soir,  dans  un  certain 
temple ,  une  victime  humaine.  C'est  le  tour  de  cette  famille  d'en  fournir  une. 
Les  deux  frères  déclarent  qu'ils  iront  se  livrer  eux-mêmes  à  la  râkshasi.  Ils  se 
rendent  au  temple  avec  leurs  chevaux  et  s'y  enferment.  Après  divers  incidents, 
Sahasra  Dal  coupe  la  tête  de  la  râkshasi.  Il  met  cette  tête  près  de  lui  dans  le 
temple  et  s'endort.  Des  bûcherons ,  venant  à  passer  par  là  ,  voient  le  corps  de 
la  râkshasi,  et,  comme  le  roi  avait  promis  la  main  de  sa  fïUe  et  une  partie 
de  son  royaume  à  celui  qui  tuerait  la  râkshasi ,  ils  prennent  chacun  un 
membre  du  cadavre  et  se  présentent  devant  le  roi.  Mais  celui-ci  fait  uiie 
enquête,  et  l'on  trouve  dans  le  temple  les  deux  jeunes  gens  ainsi  que  la  tête 
de  la  râkshasi.  Le  roi  donne  sa  fille  et  la  moitié  de  son  royaume  à  Sahasra  Dal. 
—  Suivent  les  aventures  de  Champa  Dal ,  dont  il  sera  dit  un  mot  dans  les 
remarques  de  notre  no  1 5 ,  les  Dons  des  trots  Animaux.  « 

L'épisode  de  la  princesse  exposée  à  la  «  bête  à  sept  tètes  »  peut  être 
rapproché  du  mythe  si  connu  de  Persée  et  Andromède  {ApoUodori  Bibliolheca , 
II,  4,  3).  Ce  mythe  de  Persée,  l'un  des  rares  mythes  de  l'antiquité  classique 
qui  offrent  des  ressemblances  avec  nos  contes  populaires  actuels,  fournit  encore, 
ce  nous  semble ,  un  autre  rapprochement  intéressant  avec  les  contes  du  genre 
de  nos  Fils  du  Pêcheur,  et  surtout  avec  le  conte  suédois  de  Watliiman  et 
Watlusin  mentionné  plus  haut.  Rappelons  les  principaux  traits  de  ce  mythe  de 
Persée  :  Acrisius ,  roi  d'Argos ,  à  qui  il  a  été  prédit  qu'il  serait  tué  par  le  fîls 
de  sa  fille  Danaé,  enferme  celle-ci  sous  terre  dans  une  chambre  toute  en 
airain.  Jupiter,  métamorphosé  en  pluie  d'or,  pénètre  par  le  toit  dans  le  sou- 
terrain et  rend  la  jeune  fille  mère.  (Dans  le  conte  suédois,  la  princesse  et  sa 
suivante ,  enfermées  dans  une  tour,  deviennent  mères  après  avoir  bu  de  l'eau 
d'une  source  qui  jaillit  tout  à  coup  dans  la  tour,  )  Quand  elle  a  donné  le  jour 
à  Persée,  Acrisius  la  fait  mettre  avec  son  enfant  dans  un  coffre  que  l'on  jette 
à  la  mer.  Après  diverses  aventures  qui  sont  assez  dans  le  genre  des  contes 
populaires  (Persée,  par  exemple,  a  un  bonnet,  xuvfj,  qui  le  rend  invisible), 
Persée,  devenu  grand,  arrive  en  Ethiopie,  où  règne  Céphée.  Il  trouve  la  fille 
de  celui-ci ,  Andromède ,  exposée  en  pâture  à  un  monstre  marin ,  en  vertu  d'un 
oracle.  Il  la  délivre  et  l'épouse. 


I.  Ivi  encore  nous  retrouvons,  mais  introduit  d'une  autre  fafon  dans  te  récit,  l'objet  qui  doit  faire 
connaître  le  sort  de  celui  de  qui  on  le  tient.  Dans  un  conte  suédois  ,  cité  plus  haut ,  nous  avons  déji 
vu  ce  trait  du  lait  qui  devient  rouge;  mais  le  vase  de  lait  avait  été  donné  par  un  frère  i  son  frère.  Le 
conte  indien  est  ici  beaucoup  plus  naturel. 


78  LES      FILS      DU      PÊCHEUR 

Ainsi  que  l'a  fait  remarquer  Mgr  Mislin  dans  son  livre  les  Saints  Lieux 
(t.  I,  p.  194 de  l'éd.  allemande),  le  mythe  de  Persée  et  Andromède  s'est  infil- 
tré dans  la  légende  de  saint  Georges,  légende  dans  laquelle,  du  reste,  aucun 
catholique  ne  prend  à  la  lettre  cet  épisode  de  la  princesse  et  du  dragon  ,  qui , 
d'après  un  critique  allemand  i,  apparaît  seulement  dans  des  versions  assez 
récentes  2. 

A  propos  du  détail  relatif  aux  langues  de  la  bête  à  sept  tètes,  détail  qui 
existe  dans  la  plupart  des  contes  du  genre  de  nos  Fils  du  Pécheur,  mentionnons 
un  trait  de  la  mythologie  grecque.  D'après  Pausanias  (I,  41,  4),  le  roi  de 
Mégare  avait  promis  sa  fille  en  mariage  à  celui  qui  tuerait  certain  lion  qui 
ravageait  le  pays.  Alcathus,  fils  de  Pélops,  tua  le  monstre;  après  quoi,  suivant 
le  scholiaste  d'Apollonius  de  Rhodes  (sur  I,  317),  il  lui  coupa  la  langue  et  la 
mit  dans  sa  gibecière.  Aussi ,  des  gens  qui  avaient  été  envoyés  pour  combattre 
le  lion  s'étant  attribué  son  exploit ,  Alcathus  n'eut  pas  de  peine  à  les  convaincre 
d'imposture. 

Dans  la  plupart  des  contes  où  figure  le  combat  contre  le  dragon ,  l'individu 
qui  se  donne  pour  le  libérateur  de  la  princesse  a  assisté  de  loin  au  combat. 
Cette  version  est  meilleure  que  la  rencontre  fortuite  des  trois  charbonniers.  — 
Dans  le  conte  grec  moderne  de  la  collection  E.  Legrand  et  dans  le  conte 
basque,  l'imposteur  est  un  charbonnier,  qui  a  trouvé  les  têtes  du  monstre. 

L'épisode  du  chien,  que  le  «  fils  du  pêcheur  »  envoie  prendre  des  plats  dans 
la  cuisine  du  roi,  est  mieux  conservé  dans  certains  contes  étrangers,  par 
exemple ,  dans  le  conte  allemand  no  60  de  la  collection  Grimm ,  et  dans  le 
conte  suédois  de  Wattuman  et  Wattusin.  Dans  ces  deux  contes ,  le  héros , 
revenu  au  bout  de  l'an  et  jour  dans  le  pays  de  la  princesse ,  parie  contre  son 
hôtelier  que  les  animaux  qui  le  suivent  lui  rapporteront  des  mets  et  du  vin  de 
la  table  du  roi;  la  princesse  reconnaît  les  animaux  de  son  libérateur  et  leur  fait 
donner  ce  qu'ils  demandent. 

* 
*  * 

Au  sujet  de  la  dernière  partie  de  notre  conte ,  nous  ferons  remarquer  que , 
dans  la  plupart  des  contes  de  cette  famille,  la  sorcière  change  les  jeunes  gens 
en  pierre,  et  non  en  touffes  d'herbe,  comme  dans  notre  conte.  —  Dans  certains 
contes  (par  exemple,  dans  le  conte  allemand  no  85  de  la  collection  Grimm  , 
dans  le  conte  grec  de  la  collection  Hahn ,  dans  le  conte  toscan  de  la  collection 
Nerucci,  etc.),  c'est  à  la  chasse  qu'ils  ont  rencontré  la  sorcière.  Dans  d'autres, 
comme  dans  le  conte  lorrain ,  ils  ont  été  attirés  sur  son  domaine  par  un  feu 
mystérieux,  brillant  dans  le  lointain  (montagne  en  feu  dans  le  conte  serbe; 


I.  M.  de  Gutschmid  ,  dans  les  comptes  rendus  de  l'Académie  de  Leipzig  (1861 ,  p.  i8o). 

I.  Le  conte  portugais  (Coclho,  n"  52)  mentionné  ci-dessus  met  un  o  saint  Georges  »  en  scène  dans 
un  récit  analogue  k  ceux  que  nous  étudions  ici.  Après  l'histoire  du  poisson  merveilleux  et  de  la  bête  à 
sept  tètes  ,  tuée  par  Georges,  celui-ci  dit  à  son  frère,  qui  est  venu  le  rejoindre,  que,  par  suite  d'un 
voeu ,  il  ne  peut  se  marier  ;  il  lui  donne  une  des  tètes  de  la  bête  en  lui  disant  de  se  faire  passer  pour 
lui  auprès  du  roi.  II  fait  ensuite  «  tant  d'exploits  pour  la  patrie  »,  et  il  est  si  vertueux,  qu'il  est  canonisé 
après  sa  mort. 


LES      FILS      DU      PECHEUR  79 

grande  lumière  sur  une  montagne  dans  le  conte  sicilien  n»  40  de  la  collection 
Gonzenbach  ;  maisonnette  en  feu  dans  le  conte  petit-russien  ;  château  en  feu , 
dans  le  conte  flamand). 

Un  détail,  commun  à  la  plupart  des  contes  présentant  cette  dernière  partie, 
a  disparu  de  notre  conte.  Le  frère  du  jeune  homme,  qui  passe  la  nuit  dans  la 
chambre  de  la  princesse ,  laquelle  le  croit  son  mari ,  met  dans  le  lit  son  sabre 
entre  elle  et  lui.  Ce  trait  se  retrouve  dans  les  Mille  et  une  Nuits  (Hist.  cTAlad- 
din)  et  aussi  dans  le  vieux  poème  allemand  des  Nibelungen ,  ainsi  que  dans  son 
prototype  Scandinave,  où  Siegfried  (ou  Sigurd)  met  une  épée  nue  entre  lui  et 
Brunehilde,  qui  doit  devenir  l'épouse  du  roi  Gunther,  pour  lequel  il  l'a  con- 
quise. 

* 
*  * 

En  Orient,  on  l'a  vu  ,  nous  n'avons  trouvé  jusqu'à  présent  que  certaines  des 
parties  qui  composent  notre  conte.  La  dernière  partie  notamment  (  les  aven- 
tures des  frères  et  delà  sorcière)  ne  s'est  pas  présentée  à  nous.  Nous  allons  la 
rencontrer,  avec  presque  tout  l'ensemble  du  conte  européen,  dans  un  conte  venu 
de  l'Orient ,  de  l'Inde  évidemment ,  chez  les  Kabyles  par  le  canal  des  Arabes. 
Dans  ce  conte  kabyle  (J.  Rivière,  p.  195),  deux  frères,  Ali  et  Mohammed, 
nés  du  même  père  et  de  deux  mères  différentes,  se  ressemblent  à  s'y 
méprendre.  Mohammed,  au  moment  de  quitter  le  pays,  plante  un  figuier  et 
dit  à  Ali  que  l'arbre  perdra  ses  feuilles  si  lui ,  Mohammed ,  est  sur  le  point  de 
mourir,  et  se  desséchera  s'il  est  mort.  Il  prend  son  faucon ,  son  lévrier  et  son 
cheval  et  se  met  en  route.  Arrivé  auprès  d'une  ville,  il  tue  un  serpent  qui 
empêchait  une  fontaine  de  donner  de  l'eau  et  sauve  ainsi  la  vie  de  la  fille  du 
roi,  en  danger  d'être  dévorée  par  le  monstre.  Après  quoi,  il  se  déguise  en 
mendiant  ;  mais  la  fille  du  roi  s'est  emparée  d'une  de  ses  sandales,  et,  en  la  lui 
faisant  essayer,  on  le  reconnaît  pour  le  vainqueur  du  serpent.  Mohammed 
épouse  la  princesse  et  devient  roi.  Un  jour  qu'il  est  à  la  chasse,  il  s'aventure, 
malgré  les  avertissements  que  lui  avait  donnés  son  beau-père ,  dans  le  domaine 
d'une  ogresse.  Celle-ci  vient  à  sa  rencontre.  Elle  lui  dit  d'empêcher  son 
cheval ,  son  lévrier  et  son  faucon  de  lui  faire  du  mal.  «  Ne  crains  rien  ,  »  dit 
le  jeune  homme.  L'ogresse  s'approche ,  attache  les  animaux  avec  des  crins  et 
les  mange,  ainsi  que  leur  maître  '.  Aussitôt  le  figuier  se  dessèche.  Ali  se  met 
à  la  recherche  de  son  frère.  Il  rencontre  la  femme  de  ce  dernier.  «Je  te  salue,  » 
dit-elle,  «  ô  sidi  ;  nous  croyions  que  tu  étais  mort.  —  Comment  serais-je  mort? 
—  Mon  père  t'avait  dit  :  Chasse  à  tel  et  tel  endroit,  mais  ne  va  pas  là  :  c'est  le 
domaine  de  l'ogresse.  »  Ali  se  dirige  sans  retard  vers  la  demeure  de  l'ogresse. 
Qpand  cette  dernière  s'avance  pour  manger  le  cheval,  celui-ci,  qui  a  reçu  ses 
instructions  d'Ali,  la  frappe  d'un  coup  de  pied  au  front  et  la  tue.  Le  faucon  lui 


I.  Dans  plusieurs  des  contes  européens,  c'est  au  rnoyen  d'un  chetvu  que  la  sorcière  cncliaine  les 
animaux  du  jeune  homme,  avant  de  changer  celui-ci  en  pierre.  Voir,  par  exemple,  le  conte  suédois 
(Givallius,  p.  352),  le  conte  danois  (Grundtvig,  p.  jij),  un  conte  serbe  (Mijatowics,  p.  156), deux  contes 
portugais  (Consiglieri-Pedroso,  n"  1 1  ;  Braga,  n"  48),  etc. —  Comparer,  dans  les  remarques  de  notre  n"  t 
de  Jean  l'Ours  (p.  20),  le  passage  du  conte  avare  du  Caucase  et  d'un  conte  de  l'Asie  centrale,  où  le  nain 
s'arrache  un  poil  de  la  barbe  pour  lier  les  compagnons  du  héros.  (  Dans  le  conte  italien  des  Abrunes  , 
où  la  sorcière  est  remplacée  par  un  magicien,  c'est  en  jetant  sur  le»  gens  un  poil  de  sa  barbe,  que  ce 
magicien  les  transforme  en  statues  de  marbre.) 


8o  LES      FILS      DU      PÉCHEUR 

crève  les  yeux ,  le  lévrier  lui  ouvre  le  ventre  et  en  tire  Mohammed  et  ses  ani- 
maux ,  tous  inanimés.  Alors  Ali  voit  deux  tarentules  qui  se  battent  et  dont 
l'une  tue  l'autre.  Ali  lui  ayant  fait  des  reproches  :  «  Je  lui  rendrai  la  vie ,  »  dit 
la  tarentule.  En  effet,  au  moyen  du  suc  d'une  certaine  herbe,  elle  ressuscite  sa 
sœur.  Ali,  à  son  exemple,  emploie  de  ce  suc,  et  il  rend  la  vie  à  Mohammed 
et  aux  animaux  '. 

On  a  recueilli  dans  l'Inde ,  dans  le  Bengale ,  un  conte  qui  présente  égale- 
ment la  dernière  partie  des  contes  de  cette  famille  (Lai  Behari  Day,  no  13)  : 
Un  rehgieux  mendiant  promet  à  un  roi  de  lui  faire  avoir  deux  fils ,  si  celui-ci 
consent  à  lui  en  donner  un.  Le  roi  s'y  engage ,  et  le  mendiant  fait  manger  à  la 
reine  d'une  certaine  substance  :  au  bout  d'un  temps ,  elle  met  au  monde  deux 
fils.  Quand  les  enfants  ont  seize  ans,  le  mendiant  vient  en  réclamer  un.  L'aîné 
se  dévoue,  et ,  avant  de  partir,  il  plante  un  arbre ,  en  disant  à  ses  parents  et  à 
son  frère  :  «  Cet  arbre  est  ma  vie  :  si  vous  le  voyez  dépérir,  c'est  que  je  serai 
en  danger;  s'il  est  mort,  c'est  que  je  serai  mort  aussi.  »  Sur  son  chemin,  il 
rencontre  une  chienne  et  ses  deux  petits  chiens,  dont  l'un  se  joint  au  prince  ; 
de  même,  plus  loin,  un  jeune  faucon  2.  Le  mendiant,  arrivé  chez  lui  avec  le 
jeune  homme ,  défend  à  celui-ci  d'aller  du  côté  du  nord  ;  autrement ,  il  lui 
arrivera  malheur.  Un  jour  que  le  prince  poursuit  un  cerf,  il  s'égare  du 
côté  du  nord.  Le  cerf  entre  dans  une  maison  ;  le  prince  l'y  suit,  et,  au  lieu  du 
cerf,  il  y  trouve  une  femme  d'une  merveilleuse  beauté,  qui  lui  propose  de 
jouer  une  partie  de  dés  ;  il  perd  successivement  son  faucon ,  son  chien  et  sa 
propre  Hberté.  La  femme,  qui  est  une  rdkshasi,  l'enferme  dans  une  cave, 
pour  le  manger  plus  tard  3.  Voyant  l'arbre  se  flétrir,  le  frère  du  prince 
se  met  en  route.  Il  rencontre,  lui  aussi,  la  chienne  avec  son  second  petit 
chien,  lequel  demande  au  jeune  homme  de  le  prendre  avec  lui,  comme  il  a 
pris  son  frère  (les  deux  jeunes  gens  se  ressemblent  au  point  que  l'on  prend 
l'un  pour  l'autre).  Même  chose  de  la  part  d'un  jeune  faucon.  Le  jeune  homme 
arrive  chez  le  mendiant ,  et  y  apprend  que  son  frère  a  dû  tomber  entre  les 
mains  d'une  râkshasi.  Il  poursuit  également  un  cerf,  qui  l'amène  chez  la 
râkshasi ,  et  cette  dernière  lui  propose  aussi  une  partie  de  dés  ;  mais ,  cette 
cette  fois,  elle  perd,  et  le  jeune  homme  gagne  coup  sur  coup  le  chien  et  le 
faucon  de  son  frère  et  enfin  son  frère  lui-même.  La  râkshasi,  pour  sauver  sa 

1.  Dans  un  conte  valaque,  en  partie  de  ce  type  (Schott,  n"  lo),  et  dans  plusieurs  autres  contes  euro- 
péens, par  exemple,  dans  des  contes  grecs  modernes  (t.  Il,  p.  204  et  260,  de  la  collection  Hahn),  un 
serpent  ayant  été  tué ,  un  autre  va  chercher  une  certaine  herbe  au  moyen  de  Liquetle  il  lui  rend  la  vie. 
Cette  herbe ,  qui  a  été  ramassée  avec  soin,  sert  ensuite  à  ressusciter  le  héros.  Voit  encore  le  conte 
allemand  n"  16  de  la  collection  Grimm,  et  comparer  la  fable  antique  de  Polyidus  et  Glaucus  (ApoUo- 
dore,  III,  3,  i).  —  M.  R.  Kœhler  a  étudié  à  fond  ce  thème  dans  ses  remarques  sur  les  Lais  de  .Marie 
de  France  (édition  K.  Warake,  188;,  pp.  civ-cviii). 

2.  Dans  le  conte  allemand  n"  60  de  la  collection  Grimm,  cité  plus  haut,  des  animaux  sau- 
vages, épargnés  par  les  deux  frères,  leur  donnent  chacun  deux  de  leurs  petits,  qui  se  mettent  à  leur 
suite.  Comparer  les  contes  allemands  n°  58  de  la  collection  Mtier  et  p.  337  de  la  collection  Kuhn  et 
Schwartz  le  conte  suédois  de  fVattuman  cl  Wallusin,  un  conte  du  Tyrol  allemand  (Zingerle ,  II, 
p.  260),  un  conte  valaque  Schott,  (n»  10),  etc. 

3.  Dans  le  conte  napolitain  n°  7  du  Penlatnerone,  mentionné  ci-dessus,  le  héros,  fasciné  par  la  beauté 
d'une  sorte  de  magicienne  ou  de  sorcière,  entre  dans  sa  maison.  Alors  la  magicienne  crie  :  «  Enchaînez 
cet  homme,  mes  cheveux  !  »  Et  ses  cheveux  l'enchaînent,  et  il  devient  prisonnier  de  la  magicienne. 
(Comparer  le  conte  kabyle  et  les  contes  européens  où  c'est  au  moyen  d'un  tri»,  d'un  chnfu,  que  la  sor- 
cière enchaîne  les  animaux  du  héros.) 


LES      FILS      DU      PÊCHEUR  8l 

vie,  révèle  alors  aux  jeunes  gens  que  le  mendiant  a  de  mauvais  desseins  contre 
l'aîné ,  et  leur  donne  le  moyen  de  le  faire  périr  lui-même. 

Ce  conte  indien  renferme,  on  le  voit,  à  l'exception  de  la  seconde  partie  (le 
combat  contre  le  dragon),  presque  tous  les  éléments  que  nous  avons  rencon- 
trés dans  les  contes  étudiés  ci-dessus  :  naissance  merveilleuse  des  deux  enfants, 
leur  ressemblance  prodigieuse ,  leur  séparation  et  le  signe  donné  par  celui  qui 
part  pour  qu'on  sache  toujours  ce  qu'il  devient ,  les  animaux  qui  accompagnent 
le  héros  et  qui  le  suivent  chez  l'être  malfaisant  où  il  risque  de  perdre  la  vie  ; 
enfin  ,  la  dernière  partie ,  fort  ressemblante ,  malgré  son  individualité. 

*  * 

On  remarquera  que ,  dans  notre  variante  la  Bête  à  sept  têtes ,  deux  person- 
nages de  la  forme  première  se  sont  fondus  en  un  seul  :  le  dragon  à  sept  têtes 
auquel  on  expose  une  princesse  et  la  sorcière  qui  change  en  pierres  ceux  qui 
s'approchent  d'elle. 

La  fin  tragique  du  héros  ne  se  trouve  pas,  à  notre  connaissance,  ailleurs  que 
dans  cette  variante  lorraine. 


CusoviM ,  Conlis. 


VI 


LE   FOLLET 


Il  y  a  bien  trois  mille  ans ,  notre  voisin  avait  beaucoup  de  blé 
en  grange.  Tous  les  matins  il  trouvait  une  partie  de  ce  blé  battu, 
et  des  gerbes  préparées  sur  l'aire  pour  le  lendemain  :  il  ne  savait 
comment  expliquer  la  chose. 

Un  soir,  s'étant  caché  dans  un  coin  de  la  grange,  il  vit  entrer 
un  petit  homme  qui  se  mit  à  battre  le  blé.  Le  laboureur  se  dit  en 
lui-même  :  «  Il  faut  que  je  lui  donne  un  beau  petit  habit  pour 
sa  peine.  »  Car  le  petit  homme  était  tout  nu.  Il  alla  dire  à  sa 
femme  :  «  C'est  un  petit  homme  qui  vient  battre  notre  blé  ;  il 
faudra  lui  faire  un  petit  habit.  »  Le  lendemain ,  la  femme  prit 
toutes  sortes  de  pièces  d'étoffe ,  et  en  fit  un  petit  habit ,  que  le 
laboureur  posa  sur  le  tas  de  blé. 

Le  follet  revint  la  nuit  suivante,  et,  en  battant  le  blé,  il  trouva 
l'habit.  Dans  sa  joie  il  se  mit  à  gambader  à  l'entour,  en  disant  : 
«  Qui  bon  maître  sert ,  bon  loyer  en  tire.  »  Ensuite  il  endossa 
l'habit,  et  se  trouva  bien  beau.  «  Puisque  me  voilà  payé  de  ma 
peine ,  battra  maintenant  le  blé  qui  voudra  !  »  Cela  dit ,  il  partit 
et  ne  revint  plus. 


REMARQUES 

Dans  un  conte  hessois  de  la  coUeclion  Grimm  (n"  39),  un  pauvre  cordon- 
nier trouve  cousus  tous  les  matins  les  souliers  qu'il  a  taillés  la  veille.  Il  s'aper- 
çoit que  ce  sont  deux  petits  hommes  qui  font  l'ouvrage.  Comme  ils  sont  nus, 
sa  femme  leur  fait  de  petits  habits.  Ils  les  revêtent  tout  joyeux  en  disant  qu'ils 
sont  maintenant  trop  beaux  pour  faire  le  métier  de  cordonnier  ;  puis  ils  dispa- 
raissent pour  toujours.  —  Comparer  un  conte  de  la  Basse-Saxe  (Schambach 


LE      FOLLET  83 

et  Mùller,  p.  140),  et  aussi  un  conte  de  l'Oberland  bernois,  le  Tailleur 
d'Isenfluh  (^Karhruher  Zeitung,  n°  du  8  août  1873). 

En  Suède,  histoire  du  même  genre  {Magasin pittoresque,  1865,  p.  235),  où 
le  lutin  tamise  de  la  farine.  En  Espagne  (Caballero,  II,  p.  81),  il  pétrit  du 
pain.  Là  il  est  vêtu  en  moine,  et,  quand  à  la  place  de  son  vieux  froc  tout  usé, 
il  a  endossé  celui  qu'on  lui  a  fait,  il  se  met  à  dire  qu'avec  son  habit  neuf,  le 
moinillon  ne  veut  plus  pétrir  ni  être  boulanger. 

En  Irlande  (Kennedy,  I ,  p.  126),  un  pooha  (sorte  de  follet)  vient  toutes  les 
nuits  dans  une  maison  ,  sous  la  forme  d'un  âne ,  laver  la  vaisselle ,  balayer  le 
plancher,  etc.  L'un  des  domestiques  s'étant  hasardé  à  lui  demander  d'où  il 
vient,  le  pooka  répond  qu'il  a,  pendant  sa  vie,  servi  dans  cette  même  maison. 
Après  sa  mort,  il  a  été  condamné,  en  punition  de  sa  paresse,  à  faire  la 
besogne  qu'il  fait  toutes  les  nuits.  Qiaelque  temps  après,  les  domestiques, 
voulant  lui  témoigner  leur  reconnaissance ,  lui  font  demander  par  l'un  d'eux  en 
quoi  ils  pourraient  lui  être  agréables.  Le  pooka  leur  répond  qu'il  serait  fort 
aise  d'avoir  un  habit  bien  chaud.  L'habit  est  apporté,  et,  dès  que  le  pooka  en 
est  revêtu  ,  il  s'enfuit  en  disant  :  «  Maintenant  ma  pénitence  est  terminée.  Elle 
devait  durer  jusqu'à  ce  qu'on  eût  trouvé  que  je  méritais  un  salaire.  »  Et  on  ne 
le  revit  plus  jamais. 

Enfin,  en  Angleterre,  on  raconte  beaucoup  d'histoires  de  follets  secourables 
(brownies,  pixies),  qui  disparaissent  dès  qu'ils  ont  mis  les  habits  à^ux  destinés. 
Parfois  même ,  quand  on  veut  se  débarrasser  d'eux,  on  n'a  qu'à  leur  faire  un 
semblable  don.  (Voir  Halliwell,  p.  190;  —  W.  Henderson,  Notes  on  the  Folk- 
lore of  the  northern  counties  of  England  and  the  Borders.  Nouvelle  éd.  Londres, 
1879,  p.  248;  —  Loys  Brueyre,  p.  241  seq.). 


VII 


LES  DEUX  SOLDATS  DE  1689 


Il  était  une  fois  deux  soldats  qui  avaient  bien  soixante  ans. 
Obligés  de  quitter  le  service ,  ils  résolurent  de  retourner  au  pays. 
Chemin  faisant,  ils  se  disaient  :  «  Qu'allons-nous  faire  pour 
gagner  notre  vie  ?  Nous  sommes  trop  vieux  pour  apprendre  un 
métier  ;  si  nous  demandons  notre  pain ,  on  nous  dira  que  nous 
sommes  encore  en  état  de  travailler,  et  on  ne  nous  donnera  rien. 

—  Tirons  au  sort,  »  dit  l'un  d'eux ,  «  à  qui  se  laissera  crever  les 
yeux,  et  nous  mendierons  ensemble.  »  L'autre  trouva  l'idée 
bonne. 

Le  sort  tomba  sur  celui  qui  avait  fait  la  proposition  ;  son  cama- 
rade lui  creva  les  yeux,  et,  l'un  guidant  l'autre,  ils  allèrent  de 
porte  en  porte  demander  leur  pain.  On  leur  donnait  beaucoup, 
mais  l'aveugle  n'en  profitait  guère  :  son  compagnon  gardait  pour 
lui-même  tout  ce  qu'il  y  avait  de  bon  et  ne  lui  donnait  que  les  os 
et  les  croûtes  de  pain  dur.  «  Hélas!  »  disait  le  malheureux, 
«  n'est-ce  pas  assez  d'être  aveugle  ?  Faut-il  encore  être  si  mal- 
traité?—  Si  tu  te  plains  encore,  »  répondait  l'autre,  «  je  te 
laisserai  là.  »  Mais  le  pauvre  aveugle  ne  pouvait  s'empêcher  de 
se  plaindre.  Enfin  son  compagnon  l'abandonna  dans  un  bois. 

Après  avoir  erré  de  côté  et  d'autre ,  l'aveugle  s'arrêta  au  pied 
d'un  arbre.  «  Que  vais-je  devenir  ?  »  se  dit-il.  «  La  nuit  approche, 
les  bêtes  sauvages  vont  me  dévorer  !  »  Il  monta  sur  l'arbre  pour 
se  mettre  en  sûreté. 

Vers  onze  heures  ou  minuit,  quatre  animaux  arrivèrent  en  cet 
endroit  :  le  renard,  le  sanglier,  le  loup  et  le  chevreuil.  «  Je  sais 
quelque  chose ,  »  dit  le  renard ,  «  mais  je  ne  le  dis  à  personne. 

—  Moi  aussi ,  je  sais  quelque  chose ,  »  dit  le  loup.  —  «  Et  moi 


I 


LES      DEUX      SOLDATS      DE      1689  85 

aussi,  »  dit  le  chevreuil.  —  «  Bah  !  »  dit  le  sangHer,  «  toi,  avec 
tes  petites  cornes ,  qu'est-ce  que  tu  peux  savoir  ?  —  Eh  !  »  repar- 
tit le  chevreuil,  «  dans  ma  petite  cervelle  et  dans  mes  petites 
cornes  il  y  a  beaucoup  d'esprit.  —  Eh  bien!  »  dit  le  sanglier, 
«  que  chacun  dise  ce  qu'il  sait.  » 

Le  renard  commença  :  «  Il  y  a  près  d'ici  une  petite  rivière  dont 
l'eau  rend  la  vue  aux  aveugles.  Plusieurs  fois  déjà,  dans  ma  vie, 
j'ai  eu  un  œil  crevé;  je  me  suis  lavé  avec  cette  eau,  et  j'ai  été 
guéri.  — Cette  rivière,  je  la  connais,  »  dit  le  loup;  «  j'en  sais 
même  plus  long  que  toi.  La  fille  du  roi  est  bien  malade  ;  elle  est 
promise  en  mariage  à  celui  qui  pourra  la  guérir.  Il  suffirait  de  lui 
donner  de  l'eau  de  cette  rivière  pour  lui  rendre  la  santé.  »  Le 
chevreuil  dit  à  son  tour  :  «  La  ville  de  Lyon  manque  d'eau,  et 
l'on  promet  quinze  mille  francs  à  celui  qui  pourra  lui  en  procu- 
rer. Or,  en  arrachant  l'arbre  de  la  liberté,  on  trouverait  une 
source  et  l'on  aurait  de  l'eau  en  abondance.  —  Moi ,  »  dit  le  san- 
glier, «  je  ne  sais  rien.  »  Là-dessus,  les  animaux  se  séparèrent. 

«  Ah!  »  se  dit  l'aveugle,  «  si  je  pouvais  seulement  trouver 
cette  rivière  !  »  Il  descendit  de  l'arbre  et  marcha  à  tâtons  à  travers 
la  campagne.  Enfin  il  trouva  la  rivière.  Il  s'y  lava  les  yeux,  et  il 
commença  à  entrevoir  ;  il  se  les  lava  encore ,  et  la  vue  lui  revint 
tout  à  fait. 

Aussitôt  il  se  rendit  près  du  maire  de  Lyon  et  lui  dit  que ,  s'il 
voulait  avoir  de  l'eau ,  il  n'avait  qu'à  faire  arracher  l'arbre  de  la 
liberté.  En  effet,  l'arbre  ayant  été  arraché,  on  découvrit  une 
source ,  et  la  ville  eut  de  l'eau  autant  qu'il  lui  en  fallait.  Le  soldat 
reçut  les  quinze  mille  francs  promis  et  alla  trouver  le  roi. 
«  Sire ,  »  lui  dit-il ,  «  j'ai  appris  que  votre  fille  est  bien  malade , 
mais  j'ai  un  moyen  de  la  guérir.  »  Et  il  lui  parla  de  l'eau  de  la 
rivière.  Le  roi  envoya  sur-le-champ  ses  valets  chercher  de  cette 
eau  ;  on  en  fit  boire  à  la  princesse ,  on  lui  en  fit  prendre  des  bains, 
et  elle  fut  guérie. 

Le  roi  dit  au  soldat  :  «  Quoique  tu  sois  déjà  un  peu  vieux,  tu 
épouseras  ma  fille,  ou  bien,  si  tu  le  préfères,  je  te  donnerai  de 
l'argent.  »  Le  soldat  aima  mieux  épouser  la  princesse  :  il  savait 
bien  qu'avec  la  fille  il  aurait  aussi  l'argent.  Le  mariage  se  fit  sans 
tarder. 

Un  jour  que  le  soldat  se  promenait  dans  le  jardin ,  il  vit  un 
homme  tout  déguenillé  qui  demandait  l'aumône  ;   il  reconnut 


86  LES      DEUX      SOLDATS      DE      I  689 

aussitôt  son  ancien  camarade.  «  N'étiez- vous  pas  deux  à  mendier 
autrefois?  »  lui  dit-il  en  l'abordant,  «  Où  est  votre  compagnon? 
—  Il  est  mort,  »  répondit  le  mendiant.  —  «  Dites  la  vérité, 
vous  n'aurez  pas  à  vous  en  repentir.  Qu'est-il  devenu  ?  —  Je 
l'ai  abandonné.  —  Pourquoi  ?  —  Il  était  toujours  à  se  plaindre  ; 
c'était  pourtant  lui  qui  avait  les  bons  morceaux  :  quand  nous 
avions  du  pain ,  je  lui  donnais  la  mie ,  parce  qu'il  n'avait  plus  de 
dents ,  et  je  mangeais  les  croûtes  ;  je  lui  donnais  la  viande  et  je 
gardais  les  os  pour  moi.  —  C'est  un  mensonge  ;  vous  faisiez  tout 
le  contraire.  Pourriez-vous  reconnaître  votre  compagnon  ?  —  Je 
ne  sais.  —  Eh  bien!  ce  compagnon,  c'est  moi.  — ■  Mais  n'êtes- 
vous  pas  le  roi  ?  —  Sans  doute ,  mais  je  suis  aussi  ton  ancien 
camarade.  Entre ,  je  te  raconterai  tout.  » 

Quand  le  mendiant  eut  appris  ce  qui  était  arrivé  à  l'aveugle,  il 
lui  dit  :  «  Je  voudrais  bien  avoir  la  même  chance.  Mène-moi 
donc  à  cet  arbre-là;  les  animaux  y  viendront  peut-être  encore.  — 
Volontiers,  »  dit  l'autre,  «  je  veux  te  rendre  le  bien  pour  le 
mal.  »  Il  conduisit  le  mendiant  auprès  de  l'arbre,  et  le  mendiant 
y  monta. 

Vers  onze  heures  ou  minuit ,  les  quatre  animaux  se  trouvèrent 
là  réunis.  Le  renard  dit  aux  autres  :  «  On  a  entendu  ce  que  nous 
disions  l'autre  nuit  :  la  fille  du  roi  est  guérie  et  la  ville  de  Lyon 
a  de  l'eau.  Qui  donc  a  révélé  nos  secrets  ?  —  Ce  n'est  pas  moi,  » 
dit  le  loup.  —  «  Ni  moi,  »  dit  le  chevreuil.  —  «  Je  suis  sûr  que 
c'est  le  sanglier,  »  reprit  le  renard  ;  «  il  n'avait  eu  rien  à  dire ,  et 
il  est  allé  rapporter  ce  que  nous  autres  avions  dit.  —  Ce  n'est 
pas  vrai,  »  répliqua  le  sangUer.  —  «  Prends  garde,  »  dit  le 
renard ,  «  nous  allons  nous  mettre  tous  les  trois  contre  toi.  — 
Je  n'ai  pas  peur  de  vous  ,  »  dit  le  sanglier  en  montrant  les  dents, 
«  frottez-vous  à  moi.  » 

Tout  à  coup ,  en  levant  les  yeux ,  ils  aperçurent  le  mendiant 
sur  l'arbre.  «  Oh  !  oh  !  »  dirent-ils,  «  voilà  un  homme  qui  nous 
espionne.  »  Aussitôt  ils  se  mirent  à  déraciner  l'arbre,  puis  ils  se 
jetèrent  sur  l'homme  et  le  dévorèrent. 


LES   DEUX   SOLDATS   DE   1689  87 

REMARQUES 

On  a  remarqué  la  bizarrerie  de  ce  titre  :  les  deux  Soldats  de  1689.  1689  est 
mis  probablement  pour  1789  :  le  souvenir  de  1'  «  arbre  de  la  liberté  »  se 
rapporte  tout  naturellement  à  l'époque  de  la  Révolution. 

La  personne  de  qui  nous  tenons  ce  conte  l'avait  appris  à  Joinville ,  petite 
ville  de  Champagne,  à  quatre  lieues  de  Montiers-sur-Saulx.  On  le  raconte 
aussi  à  Montiers,  mais  d'une  manière  moins  complète. 

Dans  cette  variante,  intitulée  Jacques  et  Pierre,  les  animaux  sont  au  nombre 
de  trois,  le  lion,  le  renard  et  l'ours.  Le  renard  seul  a  quelque  chose  à  dire.  Il 
raconte  que  la  fille  du  roi  Dagobert  est  aveugle  de  naissance  :  si  on  lui  lavait 
les  yeux  avec  l'eau  d'une  certaine  fontaine,  elle  verrait.  L'aveugle  apprend 
aussi  que  les  animaux  se  réunissent  une  fois  tous  les  ans,  à  pareil  jour,  à  la 
même  heure  et  au  même  endroit.  Jacques ,  le  méchant  camarade ,  instruit  par 
Pierre  de  cette  particularité,  se  rend  à  l'endroit  indiqué,  pour  entendre  la 
conversation  des  animaux.  Le  lion  dit  :  «  Je  sais  quelque  chose.  La  princesse 
d'Angleterre  a  quatre  millions  cachés  dans  un  pot.  »  Jacques  se  baisse  pour 
mieux  entendre.  Au  bruit  qu'il  fait,  les  animaux  lèvent  la  tête;  l'ours  grimpe 
sur  l'arbre ,  tire  Jacques  par  le  bras  et  le  fait  tomber  par  terre ,  où  les  animaux 
le  dévorent. 

Voir  les  remarques  de  M.  Reinhold  Kœhler  sur  un  conte  italien  de  Vénétie 
(Widter  et  Wolf,  n"  i  )  ,  de  même  famille  que  nos  deux  contes  français. 

Nous  pouvons  rapprocher  de  ces  deux  contes,  outre  le  conte  italien,  des 

contes  recueillis  dans  la  Basse-Bretagne  (  Luzel ,  Légendes ,  p.    1 1 1 ,  et  Veillées 

bretonnes,  p,  258);  dans  le  pays  basque  (Cerquand,  I,  p.  51;  J.   Vinson, 

p.  17);  en  Allemagne  (Prœhle,  II,  n"  i  ;  Ey,  p.  188);  en  Flandre  (Wolf. 

Deutsche  Marchen  und  Sagen,  n».  4);  en  Suisse  (  Sutermeister,  n"*  43- et  47); 

dans  le  Tyrol  allemand  (  Zingerle ,  I ,  n»  20  )  ;  dans  le  Tyrol  italien  (  Schneller, 

nos  g     10  et  II);  en  Toscane  (Nerucci,  n°  23);  en  Danemark  (d'après 

M.    Kœhler);   en    Norwège    (Asbjœrnsen,    II,    p.    166);    en     Finlande 

(E.  Beauvois,  p.  139);  en  Russie  (Goldschmidt,  p.  61);  chez  les  Wendes 

de  la  Lusace  (Haupt  et  Schmaler,  II,  p.  181  );  chez  les  Tchèques  de  Bohême 

(Waldau,  p.  271  )  ;  chez  les  Hongrois  (conte  de  la  collection  Mailath,  traduit 

dans  la  Semaine  des  Familles,    1866-1867,    p.    4);   chez   les   Roumains  de 

Transylvanie  (dans  la  revue  VAusland,  1857,  p.  1028);  chez  les  Tsiganes  de 

la  Bukovine  (  Miklosisch ,  n"  12);  en  Serbie  (  Vouk ,  n"  16,  et  Jagitch  ,  no  5  5  )  ; 

chez    les   Grecs   de  l'Épire   (Hahn,   no   30),   en    Catalogne   (Rondallayre, 

I,  p.  68);  en  Portugal  (Coelho,  no  20);  en  Irlande  (d'après  M.  Kœhler). 

* 
*  * 

Dans  plusieurs  des  contes  de  ce  tjrpe,  l'introduction  est  très  caractéristique. 
Ainsi ,  dans  le  premier  conte  serbe ,  deux  frères  se  disputent  au  sujet  de  cette 
question  :  La  justice  vaut-elle  mieux  que  l'injustice?  et  ils  conviennent  de  s'en 
rapporter  au  jugement  du  premier  qu'ils  rencontreront.  Ils  rencontrent  à 
plusieurs  reprises  le  diable ,  qui  a  pris  diverses  formes  et  qui  décide  toujours  en 


88  LES   DEUX   SOLDATS   DE   1689 

faveur  de  l'injustice.  Le  champion  de  la  justice,  qui  perd  ainsi  son  procès,  perd, 
comme  conséquence ,  tout  ce  qu'il  possède  ,  et  finalement  ses  yeux  :  son  frère 
les  lui  crève  et  l'abandonne. 

Le  conte  italien  de  Vénétie ,  le  conte  grec ,  le  second  conte  serbe ,  le  conte 
russe ,  les  contes  wende ,  allemand  de  la  collection  Prœhle ,  finnois ,  portugais , 
catalan ,  le  premier  conte  breton ,  ont  une  introduction  analogue ,  parfois  plus 
ou  moins  altérée.  La  question  débattue  est  tantôt  ;  «  Celui  qui  fait  le  bien 
fait-il  bien?  »  (conte italien ) ;  tantôt  :  «  Est-ce  la  loyauté  ou  la  déloyauté  qui 
l'emporte  dans  le  monde?  »  ou  bien  :  «  Est-ce  la  justice  ou  l'injustice  qui 
gouverne  le  monde?  »  (conte  finnois,  conte  grec),  etc.  —  Dans  les  contes 
italien,  portugais,  catalan,  breton,  le  partisan  du  bien  ne  perd  pas  ses  yeux, 
mais  simplement  sa  fortune. 

Dans  le  conte  norwégien ,  Déloyal  crève  les  yeux  à  son  frère  Loyal ,  parce 
que  ce  dernier  lui  reproche  de  l'avoir  trompé.  (C'est  là,  évidemment,  un 
souvenir  de  l'introduction  du  premier  groupe.  ) 

Ailleurs  l'introduction  est  différente.  Dans  les  contes  toscan,  tsigane, 
roumain,  russe,  flamand,  le  méchant  frère  (ou  compagnon)  ne  consent  à 
donner  du  pain  au  héros  qu'en  échange  des  yeux  de  celui-ci  '. 

Dans  le  second  conte  breton ,  le  conte  basque  et  le  conte  allemand  de  la 
collection  Ey,  nous  retrouvons  l'introduction  de  nos  Soldats  de  i6Sç  ;  ainsi  , 
dans  le  conte  allemand,  recueiUi  dans  le  Harz,  deux  compagnons  s'en  vont  par 
le  monde  et  gagnent  leur  pain  en  faisant  des  armes.  L'un  est  bon  et  un  peu 
simple;  l'autre  est  méchant  et  rusé.  Un  jour,  ce  dernier  dit  à  l'autre  que 
décidément  le  métier  ne  va  pas;  il  vaudrait  mieux  que  l'un  des  deux  se  rendît 
aveugle  :  l'autre  le  conduirait ,  et  ils  recueilleraient  beaucoup  d'aumônes.  Le 
simple  et  naïf  compagnon  se  laisse  crever  les  yeux.  (Comparer  l'introduction 
altérée  d'un  conte  italien  des  Abruzzes,  n"  14  de  la  collection  Finamorc, 
conte  qui  n'a  pas  la  dernière  partie  du  nôtre.  ) 

Dans  le  conte  tchèque ,  un  voyageur  est  dépouillé  et  aveuglé  par  ses  deux 
compagnons. 

Enfin,  dans  une  dernière  catégorie  (contes  suisses,  conte  du  Tyrol  alle- 
mand, contes  du  Tyrol  italien  n°s  9  et  10),  il  n'est  point  parlé  de  bon  ni  de 
mauvais  compagnon ,  mais  simplement  de  deux  frères  ou  de  deux  compa- 
gnons à  l'un  desquels  il  arrive ,  par  l'eflfet  du  hasard ,  les  aventures  du  héros 
de  nos  contes.  En  un  mot,  l'introduction  a  disparu. 

*  * 

Dans  nos  deux  contes  français ,  ce  sont  des  animaux  qui ,  sans  le  savoir, 
révèlent  au  héros  les  secrets  dont  la  connaissance  fait  sa  fortune.  Il  en  est  de 
même  dans  le  second  conte  breton  (  lion ,  sangher,  loup)  ;  dans  le  premier 
conte  basque  (singe,  ours  et  loup);  dans  le  conte  allemand  de  la  collection 

I.  Dans  certains  contes,  tels  qu'un  conte  allemand  (Grimm,  n°  107)  et  deux  contes  hongrois 
(  Gaal ,  p.  175  ;  Erdelyi-Stier,  n°  10),  l'introduction  est  celle  de  ce  groupe;  mais  la  suite  des  aven- 
turcs  n'est  plus  la  même.  —  Un  conte  croate  (  Krauss ,  I ,  n"  74  )  ,  voisin  de  ces  contes  ,  se  rapproche 
beaucoup  plus  qu'eux  des  contés  du  genre  de  nos  Deux  Soldais. 


LES      DEUX      SOLDATS      DE      1689  89 

Prœhle  (ours,  lion,  renard);  dans  le  conte  flamand  (ours,  renard,  loup); 
dans  le  conte  norwégien  (ours,  loup,  renard  ,  lièvre).  Dans  le  conte  allemand 
de  la  collection  Ey,  dans  le  conte  hongrois  et  dans  le  second  conte  serbe, 
les  animaux  sont  trois  corbeaux.  —  Ailleurs,  le  héros  surprend  la  conversation 
de  diables  (conte  du  Tyrol  allemand  ,  contes  grec,  portugais,  tsigane,  russe, 
finnois,  premier  conte  breton),  ou  de  sorcières  (contes  du  Tyrol  italien,  contes 
italiens  de  la  Vénétie  et  de  la  Toscane ,  contes  tchèque ,  catalan ,  suisse 
n"  43),  ou  de  vilas,  sorte  de  génies  ou  de  fées  (premier  conte  serbe),  ou 
d'esprits  (conte  wende),  ou  enfin  de  géants  (conte  suisse  n"  47). 

Quant  aux  secrets  eux-mêmes ,  dans  le  plus  grand  nombre  des  contes  cités 
plus  haut,  il  y  en  a  trois,  et  ils  sont  les  mêmes  que  dans  nos  Soldats  de  i68p  : 
moyen  de  recouvrer  la  vue,  de  guérir  une  princesse  et  de  donner  de  l'eau  aune 
ville.  Voir  les  contes  breton ,  flamand ,  du  Tyrol  italien  n°  11,  wende , 
tchèque,  tsigane,  le  second  conte  serbe,  et  aussi  les  contes  allemands  des 
collections  Ey  et  Prœhle  (dans  ces  deux  derniers,  c'est  un  roi  ou  un  homme 
riche  qui  est  guéri  et  non  une  princesse).  —  Dans  le  conte  norwégien  ,  il  y  a , 
en  plus ,  le  moyen  de  faire  produire  des  fruits  aux  arbres  d'un  jardin  devenus 
stériles  ;  dans  le  conte  finnois ,  le  moyen  de  ramener  des  élans  dans  le  parc 
d'un  roi.  (Notons  que,  dans  ce  conte  finnois,  pour  faire  jaillir  de  l'eau  dans  la 
cour  du  château  royal,  il  faut,  comme  dans  nos  Soldais  de  i68p,  arracher  un 
certain  arbre.)  —  Dans  les  autres  contes,  il  manque  un  ou  deux  des  trois 
secrets  ;  mais  dans  tous  figure  la  guérison  de  la  princesse.  • 

* 
*  * 

Au  xvie  siècle ,  notre  conte  se  retrouve  dans  le  chapitre  464  du  recueil 
d'anecdotes  publié  en  15 19  par  le  moine  franciscain  allemand  Jean  Pauli, 
sous  le  titre  de  Schimpf  itnd  Ernst  (Plaisanteries  et  choses  sérieuses),  et  qui  a 
eu  plus  de  trente  éditions  en  Allemagne.  Le  récit  de  PauH  se  rattache,  pour 
l'introduction ,  au  premier  groupe  de  contes  indiqué  ci-dessus  :  Un  maître 
soutient  contre  son  serviteur  que  ce  n'est  pas  la  vérité  et  la  justice,  mais  bien 
la  fausseté  et  la  déloyauté  qui  gouvernent  ce  bas  monde.  Trois  personnages  à 
qui  la  question  est  soumise  décident  en  faveur  du  maître.  Il  a  été  convenu 
d'avance  que,  si  le  serviteur  perd  son  procès,  il  perdra  aussi  ses  yeux.  Le 
maître  les  lui  crève  et  l'abandonne  dans  un  bois.  Pendant  la  nuit,  le  serviteur 
entend  des  diables  parler  d'une  certaine  plante  qui  croît  à  cet  endroit  même  et 
qui  rend  la  vue  aux  aveugles.  Il  se  guérit  ainsi  et  guérit  également  une  prin- 
cesse aveugle,  qu'il  épouse.  Son  ancien  maître,  auquel  il  raconte  ses  aventures, 
veut  aller  chercher  la  plante ,  mais  les  diables  le  découvrent  et  lui  crèvent  les 
yeux. 

L'introduction  est  du  même  genre,  avec  de  fortes  altérations,  dans  un  récit 
analogue  à  nos  contes  et  qui  fait  partie  d'un  recueil  de  fables  et  paraboles , 
écrites  en  Espagne,  au  plus  tard  dans  les  premières  années  du  xivc  siècle,  le 
Libre  de  las  Gaios  '.  Nous  ferons  remarquer  que  là  ce  sont,  comme  dans  nos 
Soldats  de  168^ ,  des  animaux  sauvages  qui  conversent  ensemble. 

I.  Voir  d^ns  \e  Jahrbuch  fur  romanisclK  und  englische  Lileralur,  t.  VI,  p.  28,  la  traduction  de  ce 
conte.  —  .M.  H.  Ocstcrlcy  a  montré,  dans  la  revue  la  GtrmaHÏa  (années  1864,  p.  126  ,  et  1871 ,  p.  129). 


90  LES      DEUX      SOLDATS      DE      1689 


En  Orient,  nous  citerons  d'abord,  comme  pendant  de  tous  ces  récits,  un 
conte  arabe  existant  dans  certains  manuscrits  des  Mille  et  une  Nuits  (éd.  du 
Panthéon  littéraire,  p.  717).  Abou-Nyout  (le  Bienveillant),  pressé  par  la  soif, 
se  fait  descendre  dans  un  puits  par  son  compagnon  de  voyage  Abou-Nyoutine 
(le  Trompeur).  Celui-ci  coupe  la  corde  et  abandonne  Abou-Nyout.  Pendant 
la  nuit ,  le  malheureux,  du  fond  de  son  puits ,  entend  deux  mauvais  génies  qui 
s'entretiennent  du  moyen  de  guérir  certaine  princesse  et  de  découvrir  certain 
trésor.  Tiré  du  puits  le  matin  par  des  voyageurs  qui  passent ,  Abou-Nyout 
met  à  profit  ce  qu'il  vient  d'apprendre  et  devient  l'époux  de  la  princesse. 
Quelque  temps  après ,  il  rencontre  son  ancien  compagnon ,  réduit  à  mendier. 
Il  lui  pardonne  et  lui  raconte  tout.  Mais ,  la  nuit ,  les  génies  reviennent  au 
puits ,  se  plaignent  de  ce  que  leurs  secrets  ont  été  découverts ,  et ,  de  colère , 
comblent  le  puits ,  écrasant  sous  d'énormes  pierres  le  méchant  Abou-Nyoutine, 
qui  y  était  descendu  pour  épier  leur  conversation. 

Dans  un  conte  kirghis  de  la  Sibérie  méridionale  (Radloff,  III,  p.  345),  la 
ressemblance  avec  nos  contes  européens  s'accentue  sur  certains  points.  Le  Bon 
et  le  Méchant  voyagent  de  compagnie.  Ce  sont  les  provisions  du  Bon  qu'ils 
mangent  d'abord.  Qjaand  elles  sont  épuisées,  le  Méchant  coupe  successivement 
au  Bon  les  deux  oreilles  et  lui  arrache  l'un  après  l'autre  les  deux  yeux ,  qu'il  lui 
donne  à  manger.  Finalement ,  il  l'abandonne  dans  un  bois.  Arrivent  trois 
animaux,  un  tigre,  un  renard  et  un  loup.  Le  loup  dit  aux  autres  que  dans  la 
forêt  il  y  a  deux  trembles  qui  rendent  des  yeux  et  des  oreilles  à  qui  n'en  a 
plus.  Le  tigre  parle  d'un  certain  chien,  dont  les  os  ressuscitent  les  morts.  Le 
renard  connaît  un  endroit  où  il  y  a  un  morceau  d'or  gros  comme  la  tète.  Le 
Bon  profite  de  ces  indications ,  recouvre  ses  yeux  et  ses  oreilles ,  achète  le  chien 
avec  le  morceau  d'or  qu'il  a  déterré  ,  et ,  au  moyen  des  os  du  chien  ,  ressuscite 
un  prince  qui  lui  donne  sa  fille  en  mariage.  Un  jour  il  rencontre  son  compagnon 
qui,  apprenant  l'origine  de  sa  fortune,  lui  dit  de  lui  couper  les  oreilles,  de  lui 
crever  les  yeux  et  de  le  conduire  dans  la  forêt.  Quand  il  y  est ,  les  trois  ani- 
maux le  dévorent. 

Voici  maintenant  un  conte  sarikoli ,  recueilli  dans  l'Asie  centrale ,  chez  des 
peuplades  qui  habitent  les  vallées  à  l'ouest  du  plateau  du  Pamir  (Journal  of  the 
Asiatic  Society  of  Bengal ,  vol.  45,  part.  I,  no  2,  p.  180)  :  Deux  hommes,  l'un 
bon,  l'autre  méchant,  s'en  vont  en  voyage  ensemble.  Le  bon  ayant  épuisé  ses 
provisions,  le  méchant  ne  consent  à  lui  donner  du  pain  que  s'il  se  crève 
d'abord  un  œil,  puis  l'autre;  alors  il  l'abandonne.  Le  bon,  qui  s'est  réfugié 
dans  une  caverne,  entend  pendant  la  nuit  la  conversation  d'un  loup,  d'un 
ours  et  d'un  renard ,  qui  se  sont  donné  rendez-vous  en  cet  endroit.  Ils  s'entre- 
tiennent de  la  fille  du  roi,  qui  est  aveugle,  et  du  moyen  de  la  guérir.  L'un 
d'eux  parle  d'un  certain  arbre  et  d'une  fontaine,  tout  voisins  de  la  caverne,  par 
le  moyen  desquels  un  aveugle  peut  recouvrer  la  vue.  Le  bon  se  guérit  lui- 

que  le  Libro  de  los  Galos  n'est  qu'une  traduction,  souvent  servile ,  des  Narrationes  compostes  dans  le 
dernier  tiers  du  xii«  siècle  par  le  moine  cistercien  anglais  Eudes  de  Sherrington  {OtLi  de  CiringUmia). 
Mais,  dans  ce  que  M.  Oesterley  a  publié  des  Narrationes,  nous  n'avons  pas  trouvi  de  conte  de  ce 
genre. 


I 


LES   DEUX   SOLDATS   DE   1689  9I 

même  et  guérit  ensuite  k  princesse ,  que  le  roi  lui  donne  pour  femme.  — 
Dans  la  seconde  partie  de  ce  conte ,  qui  est  altérée ,  le  méchant  se  rend  à  la 
caverne ,  sur  les  indications  du  bon  ;  les  animaux  l'entendent  faire  du  bruit ,  et 
le  loup  le  déchire. 

Dans  l'Inde ,  nous  trouvons  d'abord  un  conte  du  Bengale  {Indian  Antiquary, 
1874,  p.  g).  Voici  le  résumé  de  ce  conte  :  Le  fils  d'un  roi  et  le  fils  d'un 
kotwal  (officier  de  police),  s'étant  liés  d'amitié,  se  mettent  à  voyager  ensemble 
en  pays  étranger.  Un  jour,  le  fils  du  kotwal  dit  au  fils  du  roi  :  «  Vous  faites 
toujours  du  bien  aux  autres;  quant  à  moi,  je  leur  fais  toujours  du  mal.  »  Le 
prince  ne  répond  rien,  et  ils  poursuivent  leur  route,  jusqu'à  ce  qu'ils  par- 
viennent à  un  puits ,  où  le  prince,  qui  a  grand'soif ,  se  fait  descendre  par  son 
compagnon.  Celui-ci  l'y  abandonne.  Pendant  la  nuit ,  arrivent  auprès  du  puits 
deux  bhuls  (sortes  de  génies)  ,  qui  se  mettent  à  causer  ensemble.  L'un  deux  a 
pris  possession  d'une  certaine  fille  de  roi,  et  personne  ne  pourra  le  chasser,  si 
l'on  ne  fait  telle  ou  telle  chose ,  qu'il  indique ,  mais  personne  ne  connaît  ce 
secret.  A  son  tour,  le  second  bhut  dit  à  l'autre  qu'au  pied  d'un  arbre  voisin  il 
y  a  cinq  pots  remplis  d'or,  sur  lesquels  il  veille ,  et  que  personne  ne  pourra  les 
lui  enlever,  si  l'on  ne  recourt  à  tel  ou  tel  moyen  '.  —  Du  fond  de  son  puits, 
le  prince  a  tout  entendu ,  et ,  le  matin ,  il  s'en  fait  tirer  par  un  homme  qui 
passe.  Précisément  cet  homme  était  envoyé  par  le  roi,  père  de  la  princesse 
possédée  par  le  bhut,  pour  annoncer  partout  qu'il  donnerait  à  celui  qui 
délivrerait  sa  fille  la  main  de  celle-ci  et  son  royaume.  Le  prinœ,  profitant 
des  secrets  qu'il  a  surpris ,  délivre  la  princesse ,  puis  s'empare  des  pots  d'or. 
Les  bhuts  s'aperçoivent  alors  que  leur  conversation  a  dû  être  enfendue  et  ils 
se  promettent  de  bien  surveiller  le  puits  à  l'avenir.  Quelques  jours  après  ,  le  fils 
du  kotwal ,  ayant  appris  du  prince  ce  qui  s'est  passé ,  va  se  cacher  dans  le  puits  ; 
les  bhuts  s'y  trouvent  et  le  mettent  en  pièces. 

On  remarquera  combien  le  conte  arabe  résumé  tout  à  l'heure  est  voisin  de 
ce  conte  indien. 

Deux  des  contes  indiens  qu'il  nous  reste  à  faire  connaître  ont  été  recueillis 
au  pied  de  l'Himalaya,  chez  les  Kamaoniens.  Le  premier  (Minaef,  n°  42) 
peut  se  résumer  ainsi  :  Il  était  une  fois  un  pauvre  brahmane  qui  vivait 
d'aumônes.  Il  arriva  qu'un  jour  il  alla  mendier  dans  trois  ou  quatre  villages  sans 
rien  recevoir.  Dans  le  dernier  de  ces  villages  ,  il  frappa  chez  l'ancien  ,  qui  n'était 
pas  à  la  maison  ;  mais  sa  femme  lui  permit  d'entrer.  L'ancien  ,  étant  de  retour, 
battit  le  brahmane  à  grands  coups  de  souliers  et  le  chassa.  Le  brahmane  s'en 
alla  et  aperçut  un  petit  feu  allumé  dans  le  cimetière.  Il  s'en  approcha ,  et  que 
vit-il?  un  certain  démon  piçac  qui  entretenait  le  feu.  Le  brahmane  s'assit  auprès 
pour  se  chauffer.  Le  démon,  en  le  regardant,  se  mit  à  rire  d'abord,  puis  à  pleurer, 
et  le  brahmane  fit  de  même.  Le  démon  ayant  demandé  au  brahmane  pourquoi 
il  se  réjouissait  d'abord  et  pleurait  ensuite ,  le  brahmane  lui  adressa  la  même 
question.  «  Je  me  suis  réjoui  d'abord,  »  dit  le  démon  piçac,  «  parce  que  j'étais 
seul  et  qu'il  m'arrivait  un  compagnon  ;  puis  je  me  suis  mis  à  pleurer  parce  qu'il 


I .  Dans  notre  variante  Jacques  et  Pierre ,  le  lion  raconte  aux  autres  animaux  que  la  princesse 
«l'Angleterre  a  quatre  millions  cachés  dans  un  pot.  (Comparer  aussi  le  passage  du  conte  kir^hisoù  il  est 
question  d'un  morceau  d'or  enfoui,  et  les  deux  contes  kamaoniens  résumés  ci-après.) 


92  LES      DEUX      SOLDATS      DE      I  689 

viendra  aujourd'hui  quatre  rdkshasas  (  sorte  de  mauvais  génies ,  d'ogres  )  des 
quatre  coins  du  monde,  et  qu'ils  mangeront  ou  toi  ou  moi.  —  Est-ce  qu'il  n'y 
a  pas  moyen  de  rester  en  vie  ?  »  demanda  le  brahmane.  —  «  Monte  sur  cet 
arbre-ci ,  »  dit  le  démon.  Et  le  brahmane  monta  sur  l'arbre.  Les  quatre 
râkshasas  arrivèrent;  ils  mangèrent  le  démon  piçac  et  se  mirent  à  causer. 
«  Amis,  racontez  quelque  chose.  »  Et  le  premier  dit  :  «c  Frères,  sous  cet  arbre 
il  y  a  deux  coupe;  pleines  d'argent.  Celui  qui  les  déterrera  aura  de  quoi 
manger  toute  sa  vie.  »  Le  second  ràkshasa  dit  :  «  Il  y  a  sur  cet  arbre  un 
oiseau  :  si  on  nourrit  de  sa  fiente  un  vieillard  de  soixante-dix  ans,  il  deviendra 
comme  un  enfant  de  dix  ans.  »  Le  troisième  dit  :  «  Il  y  a  ici  un  trou ,  et  dans 
ce  trou  une  souris  ayant  au  cou  un  précieux  collier.  Tous  les  matins ,  de  bonne 
heure,  cette  souris  sort  pour  regarder  le  soleil.  Celui  qui  lui  lancera  une  poignée 
d'argile  aura  le  collier.  »  Le  quatrième  dit  :  «  Si  quelqu'un  bâtit  une  maison 
sur  telle  montagne ,  celui-là  trouvera  dans  sa  maison  des  pierres  d'or.  »  Après 
ces  discours,  les  râkshasas  s'en  allèrent  chacun  de  son  côté.  Le  brahmane 
descendit  de  l'arbre  ;  il  déterra  d'abord  l'argent  et  le  mit  en  sûreté  ;  il  ramassa 
de  la  fiente  de  l'oiseau ,  et ,  au  lever  du  soleil ,  il  ôta  du  cou  de  la  souris  le 
collier.  —  Or,  il  y  avait  dans  la  ville  voisine  un  roi  lépreux.  Beaucoup  de 
médecins  le  traitaient,  sans  qu'aucun  remède  pût  le  guérir.  Le  brahmane  se 
présenta  au  palais.  D'abord  repoussé  et  battu  par  les  domestiques ,  il  parvint 
enfin  à  être  introduit  auprès  du  roi.  «  Moi  seul,  »  dit-il,  «  et  le  roi,  nous 
resterons  dans  le  palais,  et,  dans  six  jours,  le  roi  sera  guéri.  »  Il  le  guérit  en 
effet.  Alors  le  roi  lui  dit  :  «  Je  te  donnerai  tout  ce  que  tu  demanderas.  — 
Mahârâdjâ  (grand  roi)  ,  »  dit  le  brahmane,  «  fais-moi  cadeau  de  telle  mon- 
tagne. —  Tu  es  fou  !  »  reprit  le  roi ,  «  pourquoi  demander  une  montagne? 
demande  autre  chose.  —  Mahârâdjâ,  situ  me  donnes  cette  montagne,  j'y 
bâtirai  une  petite  cabane  pour  y  vivre.  »  Le  roi  lui  donna  la  montagne  et,  de 
plus,  quelques  pièces  d'or.  Le  brahmane  s'en  retourna  chez  lui,  puis  il  bâtit  une 
maison  sur  la  montagne  et  devint  très  riche.  —  Un  jour,  cet  ancien  du  village 
qui  avait  battu  le  brahmane  à  coups  de  souliers,  vint  frapper  à  la  porte  de 
celui-ci  et  lui  dit  :  «  Donne-moi  quelque  chose  à  manger.  »  Le  brahmane  dit 
à  sa  femme  :  «  Remplis  de  perles  une  assiette  et  donne-la-lui.  »  C'est  ce  que  fit 
la  femme;  mais  l'ancien  ne  prit  pas  l'assiette.  La  femme,  rentrant  à  la  maison, 
dit  au  brahmane  :  «  Il  ne  prend  pas  l'assiette.  —  Tu  y  a  mis  trop  peu  de 
perles,  »  dit  le  brahmane.  «  Remplis-la  jusqu'aux  bords.  «  11  porta  lui-même 
l'assiette  à  l'ancien  ;  mais  celui-ci  ne  la  prit  toujours  pas.  «  Que  veux-tu  ?  »  lui 
demanda  le  brahmane.  —  «  Fais-moi  aussi  riche  que  toi ,  «  dit  l'autre.  A  quoi 
le  brahmane  répondit  :  «  Frère ,  l'autre  jour,  quand  tu  m'as  battu  à  coups  de 
souliers ,  j'ai  aperçu  un  petit  feu  dans  le  cimetière  ,  je  suis  allé  de  ce  côté  ,  et  il 
m'est  arrivé  telle  et  telle  chose.  »  Et  il  lui  raconta  toute  l'histoire.  L'ancien  se 
rendit  lui  aussi  au  cimetière,  et  il  lui  arriva  la  même  chose  qu'au  brahmane. 
«  Il  n'y  a  donc  pas  moyen  de  rester  en  vie  ?  »  demanda-t-il  au  démon  piçac. 
Celui-ci  lui  dit  de  monter  sur  l'arbre.  L'ancien  le  fit,  et  quatre  râkshasas, 
venus  des  quatre  coins  du  monde ,  se  mirent  à  causer  entre  eux.  «  Amis , 
racontez  quelque  chose.  —  Que  raconter?  »  dit  le  premier  ràkshasa.  «  Je 
vous  ai  dit  une  fois  déjà  que  sous  cet  arbre  il  y  avait  des  richesses.  Quelqu'un 
est  venu  et  les  a  emportées.  »  Le  second  dit  :  o  Que  raconter,  frères?  J'ai  déjà 


i 


LES      DEUX      SOLDATS      DE      1689  93 

dit  qu'il  y  avait  ici  une  souris  ayant  au  cou  un  précieux  collier.  Un  homme  le 
lui  a  pris ,  et  maintenant  la  souris  pleure.  —  Que  raconter  ?  »  dit  le  troisième 
râkshasa,  «  j'ai  déjà  dit  que  sur  cet  arbre  il  y  a  un  oiseau.  »  Ils  regardèrent 
en  l'air  et  aperçurent  l'ancien.  «  Ah  !  »  crièrent-ils ,  «  c'est  toi  qui  nous  as 
volés.  »  Et  les  quatre  râkshasas  saisirent  l'ancien  et  le  mangèrent.    ^ 

Le  second  conte  I<amaonien  (Minaef,  n"  i6),  bien  qu'altéré  en  certains 
endroits,  a  son  importance,  en  tant  qu'il  nous  présente  une  forme  indienne 
très  nette  de  l'introduction  caractéristique  du  premier  groupe  de  contes 
européens  de  cette  famille.  Voici  ce  conte  kamaonien  :  Il  était  une  fois  le  fils 
d'un  riche  et  le  fils  d'un  brahmane.  Le  premier  dit  :  «  Le  péché  est 
puissant.  —  Non,  »  répondit  le  fils  du  brahmane,  «  la  loi  est  puissante. 
—  Bon ,  »  dit  le  premier,  «  consultons  quatre  hommes  ;  s'ils  disent  :  Le 
péché  est  puissant ,  je  te  couperai  les  mains  et  les  pieds  ;  et  s'ils  disent  :  La 
loi  est  puissante ,  tu  me  les  couperas.  »  Ils  se  mirent  donc  en  chemin  et  ren- 
contrèrent une  vache.  Ils  lui  demandèrent  :  «  Qu'est-ce  qui  est  puissant  des 
deux,  la  loi  ou  le  péché?  —  C'est  le  péché  qui  est  puissant,  »  répondit  la 
vache;  «  il  n'y  a  point  de  loi.  La  maison  de  mon  maître  est  pleine  de  ma 
postérité,  et  voilà  que  mon  maître  m'a  chassée  dans  la  forêt  malgré  ma 
vieillesse.  »  Ils  rencontrèrent  un  brahmane ,  et  lui  dirent  :  «  Qu'est-ce  qui  est 
puissant  des  deux,  le  péché  ou  la  loi  ?  —  C'est  le  péché  qui  est  puissant ,  » 
répondit  le  brahmane  ;  «  autrement  ma  femme  et  mes  enfants  m'auraient-ils 
chassé,  moi  pauvre  vieillard?  »  Ensuite  ils  rencontrèrent  un  our*et  lui  firent 
la  même  question.  «  C'est  le  péché  qui  est  puissant,  »  répondit  le  roi  des 
forêts  ;  «  je  vis  dans  la  forêt ,  et  néanmoins  les  hommes  me  tourmentent.  » 
Plus  loin ,  un  lion  leur  fit  la  même  réponse  :  «  Je  vis  dans  la  forêt ,  et  les 
hommes  cherchent  à  me  tuer  pour  recevoir  quelque  récompense.  »  Alors  le  fils 
du  riche  dit  :  «  Voilà  quatre  hommes  '  qui  ont  été  interrogés.  )>  Et  il  coupa 
au  fils  du  brahmane  les  pieds  et  les  mains,  le  jeta  dans  la  forêt  et  s'en 
retourna  chez  lui  2.  —  Douze  ans  après,  c'était  un  jour  de  fête;  le  fils  du 
brahmane  était  assis  sous  un  arbre.  Il  y  vint  une  divinité ,  un  ours ,  un  tigre 
et  un  lion ,  qui  peu  à  peu  se  mirent  à  causer  entre  eux.  «  On  sent  ici  une 
odeur  d'homme ,  »  dirent-ils.  «  Oui ,  il  y  a  ici ,  dans  le  trou ,  un  homme.  » 
Alors  l'ours  descendit  dans  le  trou  et  dit:  «  Homme,  pourquoi  est-tu  venu 
ici  ?  »  Et  ils  se  mirent  à  dire  tous  :  «  Il  y  a  sur  cet  arbre  un  oiseau.  Celui  qui 
se  ft-ottera  les  mains  et  les  pieds  de  sa  fiente  sera  guéri.  »  Et  l'un  d'eux  ajouta  : 
«  Sous  cet  arbre  il  y  a  deux  pots  remplis  de  pièces  de  monnaie.  »  Le  fils 
du  brahmane  se  frotta  avec  la  fiente  de  l'oiseau ,  et  il  lui  revint  des  mains 
et  des  pieds.  Qjaelque  temps  après,  le  roi  de  cette  ville  mourut,  et  le  peuple 
choisit  le  fils  du  brahmane  pour  régner  à  sa  place,  et  ce  dernier  prit  le 
trésor  qui  était  sous  l'arbre.  —  Ayant  entendu  raconter  ces  choses ,  le  fils  du 
riche  vint  chez  le  fils  du  brahmane  et  lui  dit  :  «  Coupe-moi  les  pieds  et  les 
mains.  — Non,  je  ne  le  ferai  pas,  »  répondit  le  fils  du  brahmane.  L'autre 
insista ,  et  le  fils  du  brahmane  lui  coupa  les  pieds  et  les  mains  et  le  jeta  dans 

I .  Cette  expression  s'explique  par  les  idées  des  Hindous  sur  k  méterapsychose. 

^.  Pour  cet  épisode  de  la  consultation  des  arbitres,  qui  se  trouve  dans  une  fable  de  La  Fontaine 
(livre  X,  fable  II),  comparer  un  passage  du  Pantchatantra  ,  extrait  de  l'édition  en  usage  che7  les 
populations  du  sud  de  l'Inde  (  Th.  Bcnfcv,  Panlschalanlra ,  t.   I  ,  p.  i  n  ,  scq.  ). 


94  LES      DEUX      SOLDATS      DE      1689 

la  forêt.  Au  même  endroit  se  réunirent  encore  une  divinité ,  un  ours ,  un 
tigre  et  un  lion  ,  qui  se  dirent  l'un  à  l'autre  :  «  On  sent  id  une  odeur  d'homme. 
Et  cet  homme  est  dans  le  trou.  »  Ils  y  regardèrent  et  virent  l'homme  assis.  Ils 
le  retirèrent  du  trou  et  le  mangèrent. 

Si ,  de  l'Inde  septentrionale ,  nous  passons  à  l'Inde  du  Sud ,  nous  y  trouvons 
un  conte  de  ce  même  type,  altéré    aussi,  mais  ayant  conservé,  tout  en  le 
motivant  d'une  manière  qui  ne  nous  paraît  point  la  manière  primitive  ,  un  trait 
commun  à  presque  tous  les  contes  européens  ci-dessus  indiqués ,  ainsi  qu'au 
conte  sibérien  et  au  conte  des  peuplades  de  la  région  du  Pamir,  le  trait  des 
yeux  crevés.  Voici  ce  conte  indien  {Indian  Antiquary ,  octobre  1884,  p,  285)  : 
Un  roi  a  un  fils  nommé  Subuddhi  ;  son  ministre  en  a  un ,  nommé  Durbuddhi. 
La  devise  favorite  du  prince  est  :  «  Charité  seule  triomphe  ;  »  celle  du  fils  du 
ministre  est  tout  le  contraire.  Un  jour  que  les  deux  jeunes  gens  sont  à  la  chasse 
et  que  le  prince  blâme  son  ami  de  la  maxime  qu'il  répète  à  tout  propos ,  l'autre 
saute  sur  lui ,  lui  arrache  les  yeux  et  l'abandonne.  Le  prince  se  traîne  à  tâtons 
jusqu'à  un  temple  où  le  hasard  le  conduit  et  dans  lequel  il  s'enferme.  C'est  le 
temple  de  la  terrible  déesse  Kâlî.  La  déesse  est  justement  sortie  pour  aller  cher- 
cher des  racines  et  des  fruits  ;  trouvant ,  à  son  retour,  les  portes  fermées ,  elle 
menace  l'intrus  de  le  faire  périr.  Le  prince  répond  :  «  Je  suis  déjà  aveugle  et  à 
moitié  mort  ;  si  tu  me  tues,  tant  mieux.  Si ,  au  contraire  ,  tu  as  pitié  de  moi  et 
me  rends  mes  yeux,  j'ouvrirai  les  portes.  »  Kâlî ,  bien  qu'affamée,  promet  au 
prince  d'exaucer  sa  prière,  et  aussitôt  il  recouvre  la  vue.  —  Plus  tard,  la  déesse, 
qui  a  pris  le  prince  en  amitié ,  lui  dit  que ,  dans  un  pays  voisin ,  la  fille  du  roi 
est  devenue  aveugle  à  la  suite  d'une  maladie  ;  le  roi  a  promis  son  royaume  et 
sa  fille  à  celui  qui  guérirait  celle-ci.  Et  la  déesse  ajoute  :  «  Applique  trois  jours 
de  suite  sur  les  yeux  de  la  jeune  fille  un  peu  des  cendres  sacrées  de  mon 
temple,  et,  le  quatrième  jour,  elle  verra.  »  Le  prince  suit  ce  conseil  ;  la  prin- 
cesse est  guérie,  et  il  l'épouse.  —  Dans  la  suite,  le  prince  rencontre  Durbuddhi, 
le  fils  du  ministre,  réduit  à  demander  l'aumôme.  Il  le  comble  de  bienfaits. 
Durbuddhi,  loin  de  lui  être  reconnaissant,  cherche  à  le  perdre;  mais,  après 
divers  incidents,  il  est  providentiellement  puni,  et,  là  encore,  la  devise  du 
prince  est  justifiée. 

Enfin,  chez  les  Kabyles  (Rivière,  p.  35),  nous  rencontrons  encore  une  forme 
de  notre  thème  où  se  trouve  le  trait  des  yeux  crevés ,  et  cette  forme  se  rattache 
étroitement ,  par  la  façon  dont  ce  trait  est  motivé ,  au  conte  sibérien ,  au  conte 
des  peuplades  du  Pamir  et  à  tout  un  groupe  de  contes  européens  :  Un 
homme  de  bien  et  un  méchant  voyagent  ensemble.  Le  premier  partage 
ses  provisions  avec  son  compagnon;  mais,  quand  elles  sont  épuisées,  le 
méchant  ne  veut  lui  en  donner  des  siennes  que  si  l'homme  de  bien  se  laisse 
arracher  d'abord  un  œil ,  puis  l'autre  ;  après  quoi  il  l'abandonne.  Un  oiseau 
vient  à  passer  et  dit  à  l'homme  de  bien  de  prendre  une  feuille  d'un  certain 
arbre  et  de  l'appliquer  sur  ses  yeux.  Il  le  fait  et  recouvre  la  vue  ;  il  guérit 
ensuite  un  roi  qui  était  aveugle ,  et  le  roi  lui  donne  sa  fille  en  mariage.  —  Le 
conte  kabyle  se  continue  en  passant  dans  un  autre  thème ,  et  le  méchant  est 
puni ,  mais  d'une  autre  manière  que  dans  les  contes  analysés  ci-dessus. 


VIII 


LE  TAILLEUR  &  LE  GÉANT 


Un  jour,  un  tailleur  mangeait  dans  la  rue  une  tartine  de 
fromage  blanc.  Voyant  des  mouches  contre  un  mur,  il  donna  un 
grand  coup  de  poing  dessus  et  en  tua  douze.  Aussitôt  il  courut 
chez  un  peintre  et  lui  dit  d'écrire  sur  son  chapeau  :  j'en  tue 
DOUZE  d'un  coup,  puis  il  se  mit  en  campagne.  ^ 

Arrivé  dans  une  forêt,  il  rencontra  un  géant.  Le  géant  lui  dit 
tout  d'abord  :  «  Que  viens-tu  faire  ici,  poussière  de  mes  mains, 
ombre  de  mes  moustaches  ?  »  Mais  quand  il  vit  ce  qui  était  écrit 
sur  le  chapeau  du  tailleur  :  J'en  tue  dou^e  d'un  coup  :  «  Oh  !  oh  !  » 
se  dit-il,  «  il  ne  faut  pas  se  frotter  à  ce  gaillard-là.  »  Et  il  lui 
demanda  s'il  voulait  venir  avec  lui  dans  son  château,  où  ils 
vivraient  bien  tranquilles  ensemble. 

Quand  ils  furent  au  château,  ils  se  mirent  à  table,  et  le  géant 
régala  le  tailleur.  Après  le  repas,  il  lui  dit  :  «  Veux-tu  jouer  aux 
quilles  avec  moi  ?  nous  nous  amuserons  bien.  —  Volontiers,  » 
répondit  le  tailleur.  Chaque  quille  pesait  mille  livres  et  la  boule 
vingt  mille.  «  Le  jeu  est-il  trop  loin  ou  trop  près  ?  »  demanda  le 
géant.  —  «  Mets-le  comme  tu  voudras.  »  Le  géant  qui  maniait 
la  boule  comme  si  elle  n'eût  rien  pesé ,  joua  le  premier.  Après 
avoir  abattu  quatre  quilles,  il  dit  au  petit  tailleur  de  jouer  à  son 
tour;  mais  celui-ci,  au  lieu  de  prendre  la  boule,  voyant  qu'il  ne 
pouvait  même  l^i  soulever,  se  jeta  par  terre  en  se  tordant,  comme 
s'il  avait  la  colique.  «  Si  tu  as  mal,  »  lui  dit  le  géant,  «  viens, 
je  te  rapporterai  au  logis  sur  mon  dos.  — C'est  bon,  »  répondit  le 
tailleur,  «  je  marcherai  bien.  »  Quant  ils  furent  revenus  au 
château ,  le  géant  lui  fit  boire  un  coup  pour  le  remettre. 


96  LE      TAILLEUR      ET      LE      GÉANT 

Il  y  avait  en  ce  temps-là  un  sanglier  et  une  licorne  qui  déso- 
laient tout  le  pays  ;  le  roi  avait  promis  sa  fille  en  mariage  à  celui 
qui  les  tuerait.  Le  géant  se  mit  en  route  avec  le  petit  tailleur  pour 
aller  combattre  les  deux  bêtes.  Le  tailleur  prit  un  tranchet  bien 
aiguisé  et  se  coucha  par  terre  ;  quand  le  sanglier  passa ,  il  lui 
enfonça  le  tranchet  dans  le  ventre  et  se  retira  bien  vite  pour  ne 
pas  être  écrasé  par  l'animal  dans  sa  chute.  «  Porte  cette  bête  au 
roi,  ))  dit-il  au  géant,  «  tu  es  un  grand  paresseux,  tu  ne  fais 
jamais  rien.  »  Le  géant  chargea  le  sanglier  sur  ses  épaules  et  le 
porta  au  roi.  «  C'est  bien,  »  dit  le  roi,  «  je  suis  content,  mais  il  y 
a  encore  une  Ucorne  à  combattre.  » 

Les  deux  compagnons  retournèrent  dans  la  forêt,  et  bientôt 
ils  virent  la  licorne.  Le  tailleur  était  auprès  d'un  arbre  ;  elle  se 
mit  à  tourner  tout  autour,  et  le  tailleur  faisait  de  même  ;  enfin , 
comme  elle  s'élançait  sur  lui ,  sa  corne  s'enfonça  dans  l'arbre,  et 
elle  ne  put  l'en  retirer.  Le  petit  tailleur  prit  son  tranchet  et  tua  la 
licorne,  puis  il  dit  au  géant  :  «  Toi  qui  n'as  rien  fait,  porte  cette 
bête  au  roi.  » 

Lorsqu'ils  se  présentèrent  devant  le  roi,  celui-ci  fut  fort 
embarrassé,  car  le  géant  voulait  aussi  épouser  la  princesse. 
«  J'avais  promis  ma  fille  à  un  seul,  »  dit  le  roi,  «  mais  vous  êtes 
deux.  Je  vais  faire  venir  ma  fille  :  celui  qui  lui  plaira  le  plus 
l'épousera.  »  Ils  entrèrent  ensemble  dans  la  chambre  de  la  prin- 
cesse ,  qui  préféra  le  petit  tailleur  :  elle  trouvait  le  géant  trop 
grand  et  trop  laid.  Le  géant,  furieux  contre  le  tailleur,  jura  qu'il 
le  tuerait.  L'autre  avait  pensé  d'abord  à  se  sauver,  mais  il  se 
ravisa  et  vint,  pendant  la  nuit,  enfoncer  d'un  grand  coup  de 
masse  la  porte  du  géant.  «  Je  vais  t'en  faire  autant ,  »  lui  dit-il , 
«  si  tu  ne  me  laisses  pas  épouser  la  princesse.  »  Le  géant,  effrayé , 
céda  la  place  et  s'enfuit. 

Le  tailleur  épousa  la  princesse;  on  fit  un  grand  festin,  et 
depuis  on  ne  revit  plus  le  géant. 


REMARQUES 

Comparer  plusieurs  contes  allemands  (Birlinger,  I,  p.  356  ;  Meier,  n»  37; 
Kuhn,  Markische  Sagen,  p.  289;  Prœhle,  I,  n"  47  ;  Grimm ,  n°  20);  deux 
contes  du  Tyrol  allemand  (Zingerle,  II,  pp.  12  et  108);  un  conte  du 
Vorarlberg  (d'après  M.   Kœhler,  remarques   sur  le  no  41  de  la  collection 


LE      TAILLEUR      ET      LE      GÉANT  97 

Gonzenbach  )  ;  deux  contes  suisses  (  Sutermeister,  nos  30  et  41  )  ;  deux  contes 
du  Tyrol  italien  (Schneller,  no  53  et  54);  un  conte  sicilien  (Gonzenbach, 
no  41);  un  conte  recueilli  chez  les  Espagnols  du  Chili  (Biblioteca  de  las 
Iradiciones  populares  espaholas ,  t.  I,  p.  121);  un  conte  portugais  (Braga, 
no  79);  deux  contes  russes  (Gubernatis,  Zoological  Mytholo^y,  I,  pp.  203  et 
33  5;  Naakè ,  p.  22);  un  conte  hongrois  (Gaal-Stier,  no  11  );  un  conte  de  la 
Bukovine  (d'après  M.  Kœhler)  ;  un  conte  grec  moderne  d'Epire  (Hahn, 
n"  23  )  ;  enfin,  un  conte  irlandais ,  qui  a  été  inséré  par  le  romancier  irlandais 
Lover  dans  sa  nouvelle  le  Cheval  blanc  des  Peppers  {Semaine  des  Familles, 
1861-1862  ,  p.  553  ). 


Tous  ces  contes,  excepté  le  conte  suisse  no  41  de  la  collection  Sutermeister 
et  le  conte  du  Tyrol  italien  no  54  de  la  collection  Schneller,  ont  une  introduc- 
tion analogue  à  celle  du  conte  lorrain. 

Les  plus  complets ,  pour  l'ensemble ,  sont  le  conte  hongrois ,  le  conte  de  la 
Marche  de  Brandebourg  (collection  Kuhn  )  ;  le  conte  du  Tyrol  allemand  ,  p.  12 
de  la  collection  Zingerle ,  et  le  conte  du  Tyrol  italien  n»  54  de  la  collection 
Schneller.  Voici ,  par  exemple ,  les  principaux  traits  du  conte  hongrois  :  Un 
tailleur  tue  du  plat  de  sa  main  des  mouches  qui  s'étaient  posées  sur  son  assiette 
de  lait  caillé.  Il  les  compte  :  il  y  en  a  cent.  Aussitôt  il  met  en  grosses  lettres 
sur  un  écriteau  :  «  Je  suis  celui  qui  en  a  tué  cent  d'un  coup ,  ))*et  il  s'attache 
l'écriteau  derrière  le  dos.  Il  arrive  dans  la  capitale  d'un  royaume  ;  le  roi ,  ayant 
eu  connaissance  de  l'inscription,  fait  venir  le  tailleur  et  lui  demande  de  le 
délivrer  de  douze  ours  qui  désolent  le  pays.  Le  tailleur  y  parvient  par  ruse ,  en 
enivrant  les  ours ,  qu'il  tue  alors  tout  à  son  aise.  Le  roi  l'envoie  ensuite  com- 
battre trois  géants ,  lui  promettant ,  s'il  l'en  débarrasse ,  la  moitié  de  son 
royaume  et  la  main  de  sa  fille.  Le  tailleur  se  rend  chez  les  géants  ;  il  leur 
donne,  par  diverses  ruses,  une  haute  idée  de  sa  force,  et  les  géants  lui 
demandent  de  rester  avec  eux  et  de  devenir  leur  camarade.  Pendant  la  nuit , 
l'un  d'eux  entre  tout  doucement  dans  la  chambre  du  tailleur  qui  a  mis  une 
vessie  pleine  de  sang  dans  le  lit,  et  il  s'imagine  le  tuer;  après  quoi,  les 
trois  géants ,  dans  leur  joie ,  se  mettent  à  boire  :  ils  boivent  si  bien  qu'ils 
roulent  par  terre,  et  le  tailleur  n'a  pas  de  peine  à  les  tuer  ».  Le  tailleur 
accomplit  encore  un  exploit  :  grâce  à  une  heureuse  chance ,  il  met  en 
fuite  une  armée  ennemie ,  contre  laquelle  son  futur  beau-père  l'avait 
envoyé  à  la  tête  de  ses  soldats.  (Comme  cet  épisode  se  trouvera  dans  on  conte 
nisse  sous  une  forme  plus  primitive,  nous  ne  ferons  que  l'indiquer  ici.) 
—  Les  mêmes  épisodes  se  rencontrent  dans  les  trois  autres  contes  indiqués. 

Dans  le  premier  conte  du  Tyrol  allemand  ,  l'animal  terrible  contre  lequel  est 
envoyé  le  héros ,  n'est  pas  un  ours  ,  mais  un  sanglier  ;  de  même  dans  le  conte 
espagnol.  Dans  le  second  conte  du  Tyrol  italien,  c'est  un  dragon.  Dans  le  conte 

I.  Cet  épisode  des  géants  forme  parfois  un  conte  à  part,  par  exemple  dans  notre  n"»  ij,  le  Cordonnier 
tl  les  Voleurs.  Voir  les  remarques  de  ce  conte.  —  Le  passage  de  notre  conte  où  le  petit  tailleur  feint 
d'être  malade  pour  ne  pas  montrer  au  géant  qu'il  ne  peut  manier  s.i  boule,  est  évidemment  une 
•Itération  i  dans  la  forme  primitive ,  le- tailleur  devait ,  par  divjrscs  rusfs,  persuader  de  plus  en  plus 
le  géant  de  sa  force. 

CosQyiN ,   Contti  7 


98  LE      TAILLEUR      ET      LE      GÉANT 

souabe,  le  tailleur  doit  d'abord  tuer  un  sanglier,  puis  une  licorne,  comme  dans 
le  conte  lorrain,  et  enfin  trois  géants.  —  Dans  le  second  conte  du  Tyrol 
allemand ,  le  héros  est  envoyé  contre  un  ours ,  puis  contre  un  ogre.  —  Dans 
le  premier  conte  du  Tyrol  italien,  dans  le  conte  sicilien  et  le  conte  souabe 
de  la  collection  Meier,  il  doit  combattre  un  ou  plusieurs  géants  ;  dans  le  conte 
allemand  de  la  collection  Prœhle  ,  une  bande  de  voleurs. 

Le  conte  grec  se  rapproche  beaucoup ,  pour  sa  première  partie ,  du  conte 
lorrain.  Le  savetier  Lazare,  qui  a  tué  d'un  coup  de  poing  quarante  mouches 
sur  son  miel ,  fait  graver  sur  une  épée  :  «  J'en  ai  tué  quarante  d'un  coup  » ,  et 
il  part  en  guerre.  Pendant  qn'il  dort  auprès  d'une  fontaine ,  un  drakos  (sorte 
d'ogre)  vient  pour  puiser  de  l'eau  et  lit  l'inscription.  Il  réveille  Lazare  et  le  prie 
de  contracter  avec  lui  et  les  siens  amitié  de  frère.  Ici ,  de  même  que  dans  notre 
conte,  le  héros  n'est  pas  envoyé  contre  le  drakos,  qui  tient  la  place  du  géant, 
mais  le  rencontre  par  hasard.  Les  aventures  de  Lazare  chez  les  drakos 
correspondent  à  notre  n»  25  ,  /«  Cordonnier  et  les  Voleurs. 

Dans  le  conte  suisse  n»  41  de  la  collection  Sutermeister,  nous  trouvons  le 
seul  exemple  à  nous  connu  ,  en  dehors  de  notre  conte  ,  d'un  récit  dans  lequel 
le  géant  est  associé  avec  le  tailleur  pour  une  entreprise  (ici  tuer  un  autre  géant) 
où  la  main  d'une  princesse  est  en  jeu. 

Les  deux  contes  qui  vont  suivre  nous  fourniront  tout  à  l'heure  des  rappro- 
chements avec  des  contes  orientaux  ;  voilà  pourquoi  nous  les  donnons  en  détail. 

En  Irlande  ,  le  «  petit  tisserand  de  la  porte  de  Duleek  »  tue  un  jour  d'un 
coup  de  poing  cent  mouches  rassemblées  sur  sa  soupe.  Après  cet  exploit , 
il  fait  peindre  sur  une  sorte  de  bouclier  cette  inscription  :  Je  suis  rbomme  qui 
en  a  tué  uni  d'un  coup  ;  puis  se  rend  à  Dublin.  Le  roi,  ayant  lu  l'inscription , 
prend  le  héros  à  son  service  pour  se  débarrasser  de  certain  dragon.  Le  petit 
tisserand  se  met  en  campagne.  A  la  vue  du  dragon ,  il  grimpe  au  plus  vite  sur 
un  arbre.  Le  dragon  s'établit  au  pied  de  cet  arbre  et  ne  tarde  pas  à  s'endormir. 
Ce  que  voyant ,  le  tisserand  veut  descendre  de  son  arbre  pour  s'enfuir  ;  mais, 
on  ne  sait  comment ,  il  tombe  à  califourchon  sur  le  dragon  et  le  saisit  par  les 
oreilles.  Le  dragon  ,  furieux,  prend  son  vol  et  arrive  à  toute  vitesse  jusque  dans 
la  cour  du  palais  du  roi ,  où  il  se  brise  la  tête  contre  le  mur. 

En  Russie  (Gubernatis,  loc.  cit.),  le  petit  Thomas  Berennikoff  tue  une  armée 
de  mouches  et  se  vante  ensuite  d'avoir  anéanti ,  à  lui  seul ,  toute  une  armée  de 
cavalerie  légère.  Il  fait  la  rencontre  de  deux  vrais  braves ,  Elle  de  Murom  et 
Alexis  Papowitch ,  qui ,  l'entendant  raconter  ses  exploits ,  le  reconnaissent 
immédiatement  pour  leur  «  frère  aîné  ».  La  valeur  des  trois  compagnons  ne 
tarde  pas  à  être  mise  à  l'épreuve.  Elle  et  Alexis  se  comportent  en  véritables 
héros.  Vient  ensuite  le  tour  du  petit  Thomas.  Par  une  chance  heureuse ,  il  tue 
l'ennemi  contre  lequel  il  est  envoyé ,  pendant  que  celui-ci  a  les  yeux  fermés.  Il 
essaie  ensuite  de  monter  le  cheval  du  «  héros  ».  Ne  pouvant  en  venir  à  bout , 
il  attache  le  cheval  à  un  chêne  et  grimpe  sur  l'arbre  pour  sauter  de  là  en 
selle.  Le  cheval ,  sentant  un  homme  sur  son  dos ,  fait  un  tel  bond  qu'il 
déracine  l'arbre  et  le  traîne  après  lui  dans  sa  course,  emportant  Thomas 
jusqu'au  cœur  de  l'armée  chinoise.   Dans  cette  charge  furieuse,  nombre  de 


LE      TAILLEUR      ET      LE      GÉANT  99 

Chinois  sont  renversés  par  l'arbre  ou  foulés  aux  pieds  par  le  cheval  ;  le  reste 
s'enfuit.  L'empereur  de  la  Chine  déclare  qu'il  ne  veut  plus  faire  la  guerre  contre 
un  héros  de  la  force  de  Thomas ,  et  le  roi  de  Prusse ,  ennemi  des  Chinois , 
donne  à  Thomas ,  en  récompense  de  ses  services  ,  sa  fille  en  mariage. 

Un  conte  de  ce  genre  se  retrouve,  d'après  Guillaume  Grimm  (III,  p.  31), 
dans  un  livre  populaire  danois  et  dans  un  livre  populaire  hollandais.  Le  héros 
du  premier,  qui  a  tué  quinze  mouches  d'un  coup  ,  est  successivement  vainqueur 
d'un  sanglier,  d'une  licorne  et  d'un  ours.  Le  héros  du  second ,  qui  «  en  a  tué 
sept  d'un  coup  » ,  devient  gendre  du  roi  après  avoir  été  envoyé  contre  un 
sanglier,  puis  contre  trois  géants ,  et  avoir  repoussé  une  invasion  ennemie. 


Le  conte  n°  20  de  la  collection  Grimm  a  été  emprunté  en  partie  à  un  vieux 
livre  allemand,  publié  en  1557  par  Martinus  Montanus  de  Strasbourg  (Grimm, 

m,  p.  29). 

Aux  allusions  faites  à  l'introduction  de  ce  conte,  d'après  G.  Grimm,  par 
Fischart  (  1575)  et  par  Grimmelshausen  (1669),  on  peut  ajouter  un  passage 
d'un  sermon  de  Bosecker,  publié  à  Munich  en  1614,  et  où  il  est  parlé  du 
tailleur  «  qui  tuait  sept  mouches,  —  sept  Turcs,  je  me  trompe,  —  d'un  coup.  » 
(Voir  la  revue  Germania,  1872  ,  fe  livraison,  p.  92.  ) 

*    * 

En  Orient,  nous  citerons  d'abord  un  conte  des  Avares  du  Caucase  (Schiefner, 
no  1 1  )  :  Il  y  avait  dans  le  Daghestan  un  homme  si  poltron ,  que  sa  femme , 
lasse  de  sa  couardise ,  finit  par  le  mettre  à  la  porte.  Le  voilà  donc  parti ,  armé 
d'un  tronçon  de  sabre.  Passant  auprès  d'un  endroit  où  étaient  amassées  des 
mouches ,  il  jette  dessus  une  pierre  plate  et  en  tue  cinq  cents.  Alors  il  fait 
graver  sur  son  sabre  :  «  Le  héros  Nasnai  Bahadur,  qui  en  tue  cinq  cents  d'un 
coup.  »  11  continue  son  chemin  et  s'arrête  dans  une  grande  ville.  Le  roi, 
informé  de  l'arrivée  d'un  tel  héros,  lui  donne  sa  fille  en  mariage  pour  le  retenir 
auprès  de  lui.  Peu  de  temps  après ,  le  roi  dit  à  Nasnaï  d'aller  combattre  un 
dragon  qui  ravage  ses  troupeaux.  En  entendant  parler  de  dragon ,  Nasnaï  est 
pris  de  coliques,  et,  la  nuit  venue,  il  s'enfuit  pour  mettre  sa  vie  en  sûreté. 
Il  arrive  dans  une  forêt  et  grimpe  sur  un  arbre  pour  y  dormir.  Le  lendemain , 
en  se  réveillant ,  il  aperçoit  le  dragon  au  pied  de  l'arbre  ;  il  perd  connaissance 
et  tombe  sur  le  dragon,  qui  est  si  épouvanté  qu'il  en  meurt  '.  Nasnaï  lui 
coupe  la  tête  et  va  la  porter  au  roi.  Ensuite  le  roi  envoie  son  gendre  contre  trois 
narts  (sorte  de  géants  ou  d'ogres).  Fort  heureusement  pour  le  «  héros  du 
Daghestan  » ,  les  trois  narts ,  qui  se  sont  arrêtés  sous  l'arbre  où  Nasnaï  s'est 
réfugié  comme  la  première  fois ,  se  prennent  de  querelle  et  se  tuent  les  uns  les 

I.  Comparer  le  conte  irlandais.  —  Dans  un  conte  du  Cambodge,  un  homme  ,  apercevant  un  tigre  , 
se  réfugie  sur  un  arbre.  La  branche  sur  laquelle  il  s'est  mis  vient  à  rompre  et  il  tombe  à  califourchon 
juste  sur  le  dos  du  tigre.  Alors  c'est  le  tour  du  tigre  d'avoir  peur.  Il  s'enfuit  i  toutes  jambes  ,  empor- 
tant k  travers  champs  son  cavalier  malgré  lui.  Celui-ci ,  de  son  côté ,  tremble  si  fort  de  frayeur  que , 
sans  le  vouloir,  il  ne  cesse  d'éperonner  sa  monture.  Et ,  dit  le  conte  cambodgien ,  ils  courent  encore, 
(Ad.  Bastian  ,  Dit  Valktr  des  mtlichen  Asitns  ,  t.  IV  ,  p.  liJ.  ) 


100  LE      TAILLEUR      ET      LE      GÉANT 

autres  '.  Nasnaï  rapporte  triomphalement  leurs  têtes  et  leurs  dépouilles.  Enfin 
le  roi  lui  dit  que  le  «  roi  infidèle  »  lui  a  déclaré  la  guerre  et  qu'il  s'avance  avec 
une  armée  innombrable  pour  cerner  la  ville.  Nasnaï  est  obligé  de  se  mettre  à  la 
tête  des  troupes  du  roi.  A  la  vue  des  ennemis,  il  se  sent  fort  mal  à  l'aise.  11  ôtc 
ses  bottes,  ses  armes,  ses  habits,  pour  être  plus  léger  à  se  sauver.  L'armée,  qui 
a  reçu  du  roi  l'ordre  de  se  régler  en  tout  sur  Nasnaï ,  fait  comme  lui.  Justement 
il  vient  à  passer  un  chien  affamé  qui  saisit  une  des  bottes  de  Nasnaï  et  s'enfuit 
dans  la  direction  de  l'armée  ennemie.  Nasnaï  court  après  lui ,  toute  l'armée  le 
suit.  A  la  vue  de  ces  hommes  nus  comme  vers ,  les  ennemis  se  disent  que  ce 
sont  des  diables  et  prennent  la  fuite.  Nasnaï  ramasse  un  grand  butin  et  revient 
en  triomphateur, 

La  collection  mongole  du  Stddin-Kiir,  qui  dérive  de  récits  indiens,  contient 
un  conte  de  ce  genre  (n©  19)  :  Un  pauvre  tisserand  d'une  ville  du  nord  de 
l'Inde  se  présente  un  jour  devant  le  roi  et  lui  demande  sa  fille  en  mariage.  Le 
roi ,  pour  plaisanter,  dit  à  la  princesse  de  l'épouser.  Naturellement  la  princesse 
se  récrie ,  et  comme  le  roi  lui  demande  quel  homme  elle  veut  donc  épouser, 
elle  répond  :  «  Un  homme  qui  sache  faire  des  bottes  avec  de  la  soie.  »  On 
examine  les  bottes  du  tisserand ,  et ,  à  la  grande  surprise  de  tout  le  monde , 
on  en  tire  de  la  soie.  Le  roi  se  dit  que  ce  n'est  pas  un  homme  ordinaire  et  le 
garde  provisoirement  dans  le  palais  ;  mais  la  reine  n'est  pas  contente ,  et  elle 
voudrait  se  débarrasser  du  prétendant.  Elle  lui  demande  de  quelle  façon  il 
entend  gagner  la  main  de  la  princesse  :  par  ses  richesses  ou  par  sa  bravoure. 
L'autre  répond  :  «  Par  ma  bravoure.  »  Comme  justement  un  prince  ennemi 
marchait  contre  le  roi,  on  envoie  contre  lui  le  tisserand.  Celui-ci  monte  à 
cheval ,  mais ,  étant  fort  mauvais  cavalier,  il  est  emporté  dans  un  bois.  Il  se 
raccroche  aux  branches  d'un  arbre  ;  l'arbre  est  déraciné  ,  et,  le  cheval  portant 
notre  homme  au  milieu  de  l'armée  ennemie,  le  tronc  d'arbre  fait  grand  carnage, 
et  les  ennemis  s'enfuient  épouvantés  2.  Le  tisserand  est  ensuite  envoyé  contre 
un  grand  et  terrible  renard,  avec  ordre  d'en  rapporter  la  peau.  II  parcourt  le 
pays  sans  rien  rencontrer.  En  revenant,  il  s'aperçoit  qu'il  a  laissé  son  arc  en  route. 
Il  retourne  sur  ses  pas  et  retrouve  l'arc  avec  le  renard  tué  à  côté  :  en  voulant 
ronger  la  corde  de  l'arc ,  le  renard  a  fait  partir  la  flèche.  Enfin  le  roi  ordonne 
au  tisserand  de  lui  ramener  les  «  sept  démons  des  Mongols  »  avec  leurs  chevaux. 
Comme  provisions  de  voyage ,  la  princesse  lui  donne  sept  morceaux  de  pain 
noir  et  sept  de  pain  blanc.  Le  tisserand  commence  par  le  pain  noir.  Comme  il 
est  à  manger,  arrivent  les  démons  qui ,  le  voyant  s'enfuir,  le  laissent  aller  et 
mangent  son  pain  blanc.  Aussitôt  ils  tombent  tous  morts ,  car  le  pain  blanc 
était  empoisonné.  Le  tisserand  rapporte  au  roi  leurs  armes  et  leurs  chevaux,  et 
il  épouse  la  princesse. 

1 .  Même  chose  dans  le  livre  allemand  du  xvi»  siècle  utilisé  par  les  frères  Grimm ,  et  dans  le  livre 
populaire  hollandais.  Mais ,  à  la  différence  du  conte  avare ,  le  héros  joue  un  rôle  actif  dans  l'affaire. 
Pendant  que  les  trois  géants  dorment  sous  un  arbre  ,  il  leur  jette  i  chacun  successivement  des  pierres 
du  haut  de  cet  arbre,  de  sorte  que  chaque  géant  croit  que  les  autres  l'ont  frappé  et  devient  furieux. 

2.  Cet  épisode  de  l'arbre  ,  que  nous  avons  vu  dans  le  conte  russe ,  se  rencontre  sous  une  forme 
altérée  dans  le  conte  hongrois  ,  dans  les  deux  contes  du  Tyrol  italien ,  dans  un  des  contes  du  Tyrol 
allemand  (  Zingcrle  ,  II ,  p.  i  >  )  et  dans  le  livre  populaire  hollandais.  Le  héros  ,  emporté  par  son  cheval 
vers  l'ennemi ,  saisit  sur  son  passage  ,  pour  se  retenir,  une  croix  plantée  le  long  du  chemin  et  la 
déracine.  Quand  les  ennemis  voient  accourir  cet  homme  A  cheval  ,  une  croix  dans  ses  bras ,  ils  sont  pris 
de  terreur  et  s'enfuient. 


I 


LE      TAILLEUR      ET      LE      GÉANT  lOI 

Dans  le  Cambodge,  on  a  recueilli,  indépendamment  du  petit  conte  déjà  cité, 
un  conte  qui  doit  être  rapproché  des  précédents  (E.  Aymonier,  p.  19).  Voici  le 
résumé  qu'en  donne  M.  Aymonier  :  «  Jadis  un  homme  du  nom  de  Kong,  voya- 
geant avec  ses  deux  femmes,  traversait  un  pays  infesté  de  tigres.  Attaqué  par  l'un 
de  ces  animaux  féroces,  il  se  blottit  dans  le  creux  d'un  arbre,  à  demi  mort  de 
peur,  tandis  que  ses  deux  femmes ,  abandonnées  à  elles-mêmes ,  parviennent  à 
tuer  le  tigre.  Kong  alors  sort  de  sa  cachette ,  et ,  armé  d'un  bâton ,  frappe  le 
cadavre.  Aux  reproches  de  ses  femmes ,  il  répond  avec  hauteur  que  jamais  tigre 
n'a  été  tué  par  une  femme.  Ils  emportent  la  bête.  Les  gens  du  pays  s'extasient 
sur  cet  exploit ,  dont  Kong  s'attribue  tout  le  mérite.  Il  donne  une  représentation 
de  la  lutte,  bondit,  gesticule,  simule  les  coups  portés,  au  grand  ébahissement 
de  la  foule ,  qui ,  à  partir  de  ce  jour,  ne  l'appelle  plus  que  Kong  le  Brave.  Sa 
renommée  se  répand  jusqu'au  roi ,  qui  le  nomme  général  et  l'envoie  à  la  guerre. 
Kong  est  saisi  d'effroi,  mais  il  ne  peut  éluder  l'ordre  royal,  et  il  est  tenu  de 
soutenir  sa  réputation.  Ses  femmes  l'encouragent  et  lui  offrent  de  l'accompa- 
gner. Il  part  enfin ,  monté  sur  le  cou  d'un  éléphant.  Ses  femmes  sont  assises 
sur  le  bât,  derrière  lui.  L'armée  qu'il  commande  l'escorte,  disposée  selon  les 
règles  de  la  guerre.  Arrivé  en  vue  de  l'ennemi ,  il  commence  à  trembler  de  tous 
ses  membres.  L'éléphant  croit  que  son  conducteur  l'excite  (les  cornacs  font 
marcher  les  éléphants  en  les  frappant  à  petits  coups  plus  ou  moins  précipités 
derrière  l'oreille  )  et  il  se  lance  en  avant.  A  la  vue  de  ce  général  qui  fond  droit 
sur  elle ,  l'armée  ennemie  est  prise  de  panique  et  se  disperse  Me  tous  côtés. 
Kong  le  Brave  se  gonfle,  se  pavane  devant  ses  troupes.  Toutefois  les  sceptiques 
se  doutent  de  la  vérité  en  apercevant  sur  l'éléphant  des  preuves  manifestes  de 
la  frayeur  de  leur  général.  Le  roi  le  comble  de  faveurs ,  puis  il  lui  ordonne  de 
s'emparer  d'un  crocodile  monstrueux,  la  terreur  des  bateliers.  Kong  se  croit 
cette  fois  perdu  sans  ressource.  Il  se  rend  ,  suivi  de  ses  serviteurs ,  sur  le  bord 
du  fleuve  où  l'attend  une  foule  immense.  Désespéré,  il  se  précipite  dans  l'eau. 
Le  crocodile  surpris  fait  un  bond  et  s'engage  par  le  milieu  du  corps  entre  deux 
branches  rapprochées  l'une  de  l'autre,  qui  se  dressaient  près  de  la  rive.  Kong, 
revenu  sur  l'eau ,  voit  la  bête  qui  ne  peut  ni  avancer  ni  reculer.  Il  crie ,  il 
appelle  ;  les  gens  accourent ,  et  bientôt  le  pays  est  délivré  du  monstre.  Ce  haut 
fait  ajoute  encore  à  la  réputation  de  Kong  le  Brave ,  et  sa  faveur  auprès  du  roi 
augmente  d'autant.  » 

Enfin,  dans  l'Inde,  nous  avons  trouvé  deux  versions  de  ce  conte.  La 
première  vient  du  Deccan  (miss  M.  Frère,  n°  16)  :  Un  potier,  un  peu  gris, 
prend,  pendant  un  orage,  un  tigre  pour  son  âne  égaré.  Il  saute  dessus,  le  bat 
et  l'attache  auprès  de  sa  maison.  De  son  côté,  le  tigre  le  prend  pour  un  être 
terrible  dont  il  a  entendu  prononcer  le  nom,  et  il  n'ose  faire  de  résistance.  Voilà 
le  potier,  preneur  de  tigres,  en  grand  renom  dans  toute  la  contrée.  Le  roi ,  dont 
le  pays  est  envahi ,  lui  donne  son  armée  à  conduire.  Le  potier,  mauvais 
cavalier,  se  fait  attacher  par  sa  femme  sur  le  cheval  de  guerre  que  le  roi  lui  a 
envoyé.  Le  cheval ,  agacé  de  se  sentir  lié  ,  prend  le  mors  aux  dents  et  emporte 
le  potier  dans  le  camp  des  ennemis ,  qui  sont  pris  de  panique  et  s'enfuient , 
laissant  une  lettre  pour  demander  la  paix. 

La  seconde  version ,  beaucoup  plus  complète ,  a  été  recueillie  dans  le  pays 
de  Cachemire,  de  la  bouche  d'un  mahométan  (Indian  Antiqmry,  octobre  1882, 


I02  LE      TAILLEUR      ET      LE      GÉANT 

p.  282;  —  Steel  et  Temple,  p.  89).  Le  héros  est  un  tisserand,  nommé 
Fatteh-Khan ,  un  petit  bout  d'homme  fort  ridicule  et  dont  tout  le  monde  se 
moque.  Un  jour  qu'il  est  à  tisser,  sa  navette  s'en  va  tuer  un  moustique  qui 
s'est  posé  sur  sa  main  gauche.  Emerveillé  de  son  adresse,  Fatteh-Khan 
déclare  à  ses  voisins  qu'il  entend  désormais  qu'on  le  respecte;  il  bat  sa  femme 
qui  le  traite  d'imbécile,  et  se  met  en  campagne  avec  sa  navette  et  une  grosse 
miche  de  pain.  Il  arrive  dans  une  ville  où  un  éléphant  terrible  tue  chaque  jour 
plusieurs  habitants.  Fatteh-Khan  dit  au  roi  qu'il  ira  combattre  la  bête  ;  mais  à 
peine  voit-il  l'éléphant  courir  sur  lui ,  qu'il  jette  derrière  lui  sa  navette  et  sa 
miche  de  pain  et  s'enfuit  à  toutes  jambes.  Or,  la  femme  du  petit  tisserand , 
pour  se  venger  de  sa  brutalité,  avait  empoisonné  le  pain  ,  et ,  afin  de  dissimuler 
Je  poison,  y  avait  mêlé  des  aromates.  L'éléphant,  sentant  les  aromates, 
ramasse  le  pain  avec  sa  trompe  et  l'avale ,  sans  ralentir  sa  course.  Le  petit 
tisserand ,  se  voyant  près  d'être  atteint ,  essaie  de  faire  un  circuit  et  se  trouve 
face  à  face  avec  l'éléphant  ;  mais,  juste  à  ce  moment,  le  poison  fait  son  effet,  et 
l'éléphant  tombe  raide  mort.  Tout  le  monde  est  bien  étonné  de  l'issue  de  cette 
aventure  et  de  la  force  du  petit  tisserand ,  qui  d'une  chiquenaude  renverse  un 
éléphant  >.  —  Le  roi  le  nomme  général  en  chef  de  son  armée  et  bientôt 
l'envoie  avec  des  troupes  contre  un  tigre  qui  ravage  le  pays,  lui  promettant,  s'il 
réussit  dans  cette  expédition ,  la  main  de  sa  fille.  A  la  vue  du  tigre ,  Fatteh- 
Khan  décampe  au  plus  vite  et  se  réfugie  sur  un  arbre ,  au  pied  duquel  le  tigre 
vient  monter  la  garde.  Fatteh-Khan  reste  sept  jours  et  sept  nuits  sur  son  arbre; 
au  bout  de  ce  temps,  il  veut  profiter,  pour  s'échapper,  du  moment  où  le  tigre 
fait  sa  sieste.  Mais,  tandis  qu'il  descend,  le  tigre  se  réveille,  et  Fatteh-Khan 
n'a  que  le  temps  de  se  hisser  sur  une  branche.  Pendant  qu'il  exécute  ce 
mouvement,  son  poignard  sort  de  sa  gaine  et  va  tomber  juste  dans  la  gueule 
du  tigre,  qui  en  meurt.  Fatteh-Khan  coupe  la  tête  du  monstre  et  va  la  présenter 
au  roi;  après  quoi  il  épouse  la  princesse.  —  En  dernier  lieu,  Fatteh-Khan 
reçoit  l'ordre  d'aller  détruire  l'armée  d'un  roi  ennemi  qui  est  venu  établir  son 
camp  sous  les  murs  de  la  ville.  Cette  fois,  il  se  dit  qu'il  est  perdu  et  qu'il  faut 
gagner  le  large.  La  nuit  venue ,  il  se  glisse  à  travers  le  camp  ennemi ,  suivi  de 
la  princesse ,  sa  femme ,  qui ,  d'après  les  instructions  de  Fatteh ,  porte  sa 
vaisselle  d'or.  Ils  ont  déjà  à  moitié  traversé  le  camp,  lorsqu'un  hanneton  \ient 
se  jeter  au  nez  de  Fatteh-Khan.  Celui-ci,  épouvanté,  rebrousse  chemin,  en 
criant  à  sa  femme  de  courir.  La  princesse  s'enfuit ,  elle'  aussi ,  laissant  tomber 
par  terre ,  avec  un  grand  fracas ,  la  vaisselle  d'or.  A  ce  bruit ,  les  ennemis  se 
croient  attaqués ,  se  lèvent  à  moitié  endormis ,  au  milieu  de  la  nuit  noire  ,  et  se 
jettent  les  uns  sur  les  autres.  Le  matin ,  il  n'en  reste  plus.  Fatteh-Khan  reçoit, 
en  récompense  de  cette  victoire ,  la  moitié  du  royaume. 

I .  Comparer,  pour  cet  épisode    de  l'éléphant  empoisonné ,  la  dernière  partie   du   conte  mongol 
résumé  plus  haut. 


IX 


L'OISEAU   VERT 


Il  était  une  fois  un  jeune  homme,  fils  de  gens  riches,  qui 
aimait  à  se  promener  au  bois.  Un  jour  qu'il  s'y  promenait,  il  vit 
un  bel  oiseau  vert  ;  il  se  mit  à  sa  poursuite,  mais  l'oiseau  sautait 
de  branche  en  branche,  et  il  attira  ainsi  le  jeune  homme  bien 
avant  dans  la  forêt.  Le  jeune  homme  réussit  pourtant  à  l'attraper 
vers  le  soir,  et,  comme  il  avait  grand'faim,  il  s'î^ssit  sous  un 
arbre  pour  manger  quelques  provisions  qu'il  avait  emportées; 
puis  il  se  remit  en  route ,  et  marcha  une  partie  de  la  nuit  sans 
savoir  où  il  allait.  Enfin  il  aperçut  une  lumière,  et,  se  dirigeant 
de  ce  côté ,  il  arriva  vers  deux  heures  du  matin  près  d'une  mai- 
son ;  or  cette  maison  était  la  demeure  d'un  ogre. 

Le  jeune  homme  frappa  à  la  porte;  une  belle  jeune  fiile  vint 
lui  ouvrir.  «  Je  suis  bien  fatigué,  »  lui  dit-il  ;  «  voulez-vous  me 
recevoir  ?  »  La  jeune  fille  répondit  :  «  Mon  père  est  un  ogre  ;  il 
va  rentrer.  Toute  la  nuit  il  est  dehors ,  et  il  se  repose  pendant  le 
jour.  —  Peu  m'importe,  »  dit  le  jeune  garçon,  «  pourvu  que  je 
puisse  dormir.  »  La  jeune  fille  le  laissa  donc  entrer. 

Bientôt  après ,  l'ogre  revint.  «  Je  sens  la  chair  de  chrétien ,  » 
dit-il  en  entrant.  —  «  Mon  père,  c'est  un  jeune  homme,  un 
beau  jeune  homme ,  qui  sait  très  bien  travailler  en  tous  métiers. 
—  C'est  bien,  »  dit  l'ogre. 

A  huit  heures  du  matin ,  l'ogre  appela  le  jeune  homme  et  lui 
dit  :  «  Tu  vas  me  démêler  tous  ces  écheveaux  de  fil  ;  si  tu  n'as 
pas  fini  pour  midi ,  je  te  mangerai.  »  Le  pauvre  garçon  se  mit  à 
l'ouvrage ,  mais  le  fil  était  si  emmêlé  qu'il  n'en  pouvait  venir  à 
bout.  Il  commençait  à  se  désespérer,  quand  il  vit  la  fille  de  l'ogre 
entrer  dans  la  chambre.   «  Eh  bien!  »  dit-elle,  «  que  vous  a 


104  l'oiseau    vert 

commandé  mon  père?  —  Il  m'a  commandé  de  lui  démêler  son 
fil,  et  je  ne  puis  y  parvenir  :  quand  je  le  démêle  par  un  bout,  il 
s'emmêle  par  l'autre.  »  La  jeune  fille  donna  un  petit  coup  de 
baguette,  et  le  fil  se  trouva  démêlé.  A  midi,  l'ogre  arriva. 
«  As-tu  fini  ta  besogne?  —  Oui.  —  Demain  il  faudra  me  trier 
toutes  ces  plumes,  et  si  tu  n'as  pas  fini  pour  midi,  je  te  man- 
gerai. » 

Il  y  avait  là  des  plumes  d'oiseaux  de  toutes  couleurs  ;  le  jeune 
homme  essaya  de  les  trier,  mais  il  n'y  pouvait  réussir.  Un  peu 
avant  midi ,  la  fille  de  l'ogre  entra.  «  Eh  bien  !  que  vous  a  com- 
mandé mon  père  ?  —  Il  m'a  commandé  de  trier  ces  plumes,  et  je 
n'en  puis  venir  à  bout:  quand  j'en  ai  trié  une  partie,  elles 
s'envolent  et  vont  se  mêler  aux  autres.  »  La  jeune  fille  donna  un 
petit  coup  de  baguette,  et  voilà  toutes  les  plumes  triées.  L'ogre 
étant  arrivé,  demanda  au  jeune  homme  :  «  As-tu  fini  ta  besogne? 

—  Oui.  —  C'est  bien.  » 

Le  lendemain ,  la  fille  de  l'ogre  vint  encore  trouver  le  jeune 
homme.  «  Eh  bien!  »  dit-elle,  «  que  vous  a  commandé  mon 
père?  —  Il  ne  m'a  rien  commandé.  —  Alors,  c'est  qu'il  veut 
vous  manger.  »  Et  elle  lui  proposa  de  s'enfuir  avec  elle.  Ils 
partirent  donc  ensemble. 

Après  qu'ils  eurent  couru  quelque  temps ,  la  jeune  fille  dit  au 
jeune  homme  :  «  Regardez  derrière  vous  si  vous  voyez  mon  père. 

—  Je  vois  là-bas  un  homme  qui  vient  vite,  vite  comme  le  vent. 

—  C'est  mon  père.  »  Aussitôt  elle  se  changea  en  poirier,  et 
changea  le  jeune  homme  en  femme  qui  abattait  les  poires  avec 
un  bâton.  Quand  l'ogre  arriva  près  du  poirier,  il  dit  à  la  femme  : 
«  Vous  n'avez  pas  vu  passer  un  garçon  et  une  fille  ?  —  Non ,  je 
n'ai  vu  personne.  » 

L'ogre  s'en  retourna,  et,  quand  il  fut  à  la  maison,  il  dit  à  sa 
femme  :  «  Je  n'ai  rien  vu  qu'un  poirier  et  une  femme  qui  abattait 
les  poires  avec  un  bâton.  —  Eh  bien!  »  répondit  l'ogresse,  «  le 
poirier  c'était  elle,  et  la  femme  c'était  lui.  —  J'y  retourne,  »  dit 
l'ogre. 

Cependant  les  deux  jeunes  gens  s'étaient  remis  à  courir. 
«  Regardez  derrière  vous  si  vous  voyez  mon  père.  —  Je  vois 
là-bas  un  homme  qui  vient  vite ,  vite  comme  le  vent.  — C'est  mon 
père.  »  Aussitôt  la  jeune  fille  se  changea  en  ermitage,  et  changea 
le  jeune  homme  en  ermite  qui  balayait  les  araignées  dans  la 


l'oiseau    vert  IOJ 

chapelle.  L'ogre  ne  tarda  pas  à  arriver.  «  N'avez-vous  pas  vu 
passer  un  garçon  et  une  fille  ?  »  dit-il  à  l'ermite.  —  Non,  je  n'ai 
vu  personne.  » 

L'ogre,  de  retour  chez  lui,  dit  à  sa  femme  :  «  Je  n'ai  rien  vu 
qu'un  ermitage  et  un  ermite  qui  balayait  les  araignées  dans  la 
chapelle.  —  Eh  bien  !  »  dit  l'ogresse,  «  l'ermitage,  c'était  elle,  et 
l'ermite,  c'était  lui.  —  Cette  fois,  »  dit  l'ogre,  «  je  prendrai  ce 
que  je  trouverai.  »  Et  il  se  remit  en  marche. 

La  jeune  fille  dit  au  jeune  homme  :  Regardez  derrière  vous  si 
vous  voyez  mon  père.  —  Je  vois  là-bas  un  homme  qui  vient  vite , 
vite  comme  le  vent.  —  C'est  mon  père.  »  Elle  se  changea  en  carpe, 
et  changea  le  jeune  homme  en  rivière.  Lorsque  l'ogre  arriva ,  il 
voulut  prendre  la  carpe,  mais  il  fit  le  plongeon  et  se  noya. 

Le  jeune  homme  emmena  la  jeune  fille  avec  lui  dans  son  pays 
et  l'épousa. 


REMARQUES 

Ce  conte  est  une  forme  écourtée  d'un  type  de  conte  que  nous  étudierons  à 
l'occasion  de  notre  n»  32  ,  Chatte  Blanche.  Nous  nous  bornerons  ici  à  quelques 
remarques  sur  ce  que  YOiseau  vert  présente  de  particulier. 

* 

*  * 

Dans  la  plupart  des  contes  de  ce  type  que  nous  connaissons,  les  lâches 
imposées  au  jeune  homme  par  l'être  malfaisant,  —  ogre,  sorcier,  diable,  etc., 
—  chez  lequel  il  se  trouve ,  sont  autres  que  les  deux  tâches  de  notre  conte. 
Nous  ne  retrouvons  exactement  celles-ci  que  dans  un  conte  français ,  d'ailleurs 
différent  pour  le  reste,  recueilli  au  xviie  siècle  par  M^e  d'Aulnoy,  Gracieuse  et 
Percitiet. 

En  revanche ,  les  transformations  des  deux  jeunes  gens  sont  presque  iden- 
tiques dans  notre  conte  et  dans  plusieurs  des  contes  que  nous  examinerons 
en  détail  dans  les  remarques  de  notre  n°  32.  Ainsi ,  dans  un  conte  sicilien 
(Gonzenbach,  no  54),  la  jeune  fille  se  change  en  jardin  et  change  le  jeune 
homme  en  jardinier;  puis  elle-même  en  église,  et  le  jeune  homme  en  sacristain  ; 
enfin  ,  le  jeune  homme  en  rivière,  et  elle-même  en  petit  poisson.  Même  chose, 
à  peu  près,  dans  d'autres  contes  siciliens  (Gonzenbach,  n»  55  et  n»  14;  Pitre, 
no  15).  —  Dans  un  conte  westphalien  (Grimm  ,  n"  1 13  )  ,  les  transformations 
sont  :  buisson  d'épines  et  rose,  église  et  prédicateur,  étang  et  poisson.  —  Danb 
un  conte  de  la  Bretagne  non  bretonnante  (  Sébillot ,  1 ,  n"  3 1  ) ,  la  jeune  fille 
change  en  jardin  le  cheval  sur  lequel  elle  s'enfuyait  avec  le  jeune  homme  ;  elle 
se  change  elle-même  en  poirier  et  le  jeune  homme  en  jardinier  ;  suivent  les 
translormations  en  église ,  autel  et  prêtre ,  et  enfin  en  rivière ,  bateau  et  batç- 


4C> 


io6  l'oiseau    vert 

lier.  —  Dans  un  conte  portugais  (Coelho,  n»  14),  les  chevaux  sont  méta- 
morphosés en  terre ,  les  harnais  en  jardin ,  la  jeune  fille  en  laitue ,  le  jeune 
homme  en  jardinier  ;  viennent  ensuite  ermitage ,  autel ,  statue  de  sainte , 
sacristain  qui  sonne  la  messe ,  et  finalement  mer,  barque ,  batelier  et  tanche. 
Il  serait  trop  long  de  poursuivre  minutieusement  cette  revue.  Qu'il  nous  suffise 
de  constater,  comme  un  détail  curieux,  que  la  plupart  des  contes  dont  il  s'agit 
ici  ont  la  transformation  des  jeunes  gens  en  église  et  prêtre  ou  sacristain.  Il  en 
est  ainsi ,  indépendamment  des  contes  indiqués  ci-dessus ,  dans  un  conte  picard 
{Mélusine,  1877,  col.  446);  dans  des  contes  allemands  (MùUenhoff ,  p.  39s  ; 
Prœhle,  I,  n°  8);  dans  un  conte  du  «  pays  saxon  »  de  Transylvanie  (Haltrich, 
no  26);  dans  un  conte  du  Tyrol  italien  (Schneller,  n°  27);  dans  un  conte 
milanais  (  Imbriani ,  Novellaja  Fioientina ,  p.  403  )  ;  dans  des  contes  toscans 
(Comparetti,  n»  11  ;  Gubernatis,  Novellitie  di  Santo-Slefano ,  n"*  >)  et  6 ,  et 
Rivisia  di  letteratura  popolare,  I,  fascic.  II,  p.  84);  dans  un  conte  italien 
des  Abruzzes  (  Finamore,  no  4)  ;  dans  un  conte  hongrois  (Gaal-Stier,  no  3  )  ; 
dans  un  conte  croate  (Krauss,  I  ,  no  48)  ;  dans  un  conte  russe  (Ralston, 
p.  129)  ;  dans  des  contes  catalans  (  Rondallayre ,  I,  p.  89,  II,  p.  30);  dans  un 
conte  portugais  (Consiglieri-Pedroso,  no  4);  dans  un  conte  portugais  du 
Brésil  (Roniéro,  n°  11).  —  Un  conte  de  la  Basse-Bretagne  (Luzel,  Contes 
bretons,  p.  37),  des  contes  allemands  (Wolf,  p.  292;  Grimm,  no  56),  un 
conte  esthonien  (Kreutzwald  ,  no  14),  un  conte  suédois  (  Cavallius,  no  14  B), 
et   un   conte  islandais   (Arnason,   p.   380),  n'ont  pas   cette    transformation 

particulière. 

* 

Au  xviie siècle,  M™*  d'Aulnoy  recueillaifun  conte  de  ce  genre  et  le  pubUait , 
après  l'avoir  fort  arrangé ,  sous  le  titre  de  l'Oranger  et  V Abeille.  Là  aussi  un 
jeune  homme ,  un  prince,  arrive  chez  des  ogres;  une  princesse  captive  (ce  n'est 
pas  la  fille  des  ogres)  s'éprend  de  lui ,  et  ils  s'enfuient  ensemble  en  emportant 
une  baguette  magique.  L'ogre  s'étant  mis  à  leur  poursuite ,  la  princesse  change 
en  étang  le  chameau  sur  lequel  ils  sont  montés,  le  prince  en  bateau  et  elle- 
même  en  vieille  batelière  ;  puis ,  plus  tard ,  elle  transforme  le  chameau  en 
pilier,  le  prince  en  portrait  et  elle-même  en  nain  (nous  soupçonnons  fort 
Mme  d'Aulnoy  d'avoir  retouché  en  ce  point  le  récit  original);  enfin,  quand 
l'ogresse  arrive  en  personne ,  la  princesse  change  le  chameau  en  caisse , 
le  prince  en  oranger  et  elle-même  en  abeille  qui  vole  autour. 


Un  conte  kabyle  (Rivière  ,  p.  209)  nous  off're  d'une  manière  très  évidente, 
malgré  des  altérations  considérables ,  le  thème  dont  l'Oiseau  vert  est ,  nous 
l'avons  dit ,  une  forme  écourtée  :  Un  fils  de  roi  arrive  dans  la  maison  d'une 
ogresse ,  dont  il  veut  épouser  la  fille.  Cette  dernière  le  cache ,  et ,  pendant  la 
nuit ,  ils  s'enfuient  ensemble.  Qyand  l'ogresse  s'aperçoit  de  leur  départ ,  elle  se 
met  à  leur  poursuite;  mais  elle  est  arrêtée  par  divers  obstacles. 

Un  poème  héroïque  recueilli  chez  les  Tartares  de  la  Sibérie  méridionale 
(Radloff,  II,  p.  202  seq.)  offre,  parmi  les  transformations  qui  y  sont  accumulées, 


LOISEAU      VERT  IO7 

un  point  de  comparaison  avec  l'Oiseau  vert  et  les  contes  analogues.  Le  héros , 
Ai  Tolysy,  a  enlevé  une  jeune  fille  ;  les  trois  frères  de  celle-ci  se  mettent  à  sa 
poursuite.  Alors  la  jeune  fille  change  le  cheval  d'Ai  Tolysy  en  peuplier,  Ai 
Tolysy  et  elle-même  en  deux  corbeaux,  et  les  trois  frères  passent  sans  se  douter 
de  rien.  —  Cette  forme  très  simple  peut  être  particulièrement  rapprochée  du 
conte  suédois  indiqué  il  y  a  un  instant,  et  dans  lequel  les  deux  jeunes  gens 
se  changent  successivement  en  deux  rats,  deux  oiseaux  et  deux  arbres  (Com- 
parer le  conte  islandais  ). 

♦ 

L'introduction  caractéristique  de  notre  Oiseau  vert  figure ,  mieux  rattachée 
au  corps  du  récit ,  dans  un  conte  allemand  de  la  principauté  de  Waldeck 
(Curtze,  no  8).  Ici  l'animal  que  poursuit  le  héros  et  qui  l'entraîne  jusque  dans 
un  monde  inférieur,  où  se  trouve  le  château  d'un  géant,  n'est  pas  un  oiseau, 
c'est  un  lièvre  ;  mais,  rapprochement  bizarre,  ce  lièvre  est  vert,  comme  l'oiseau 
du  conte  lorrain.  —  Dans  un  conte  sicilien  (Gonzenbach,  no  55  ),  un  oiseau 
est  envoyé  par  une  sorcière  pour  attirer  le  héros  dans  son  château ,  où  il  se 
trouve  subitement  transporté,  dès  qu'il  a  fait  feu  sur  l'oiseau.  (Comparer  le 
conte  westphahen  n°  113  de  la  collection  Grimm.) 


J 


X 


RENÉ   &   SON   SEIGNEUR 


Il  était  une  fois  un  homme  appelé  René ,  qui  demeurait  avec 
sa  femme  dans  une  pauvre  cabane  et  n'avait  pour  tout  bien 
qu'une  vache.  Cette  vache  étant  morte,  René  voulut  tirer 
quelque  argent  de  la  peau  en  l'allant  vendre  à  la  ville  voisine. 
Après  avoir  dépouillé  la  vache ,  il  jeta  la  peau  sur  ses  épaules  et 
se  mit  en  route.  Comme  il  n'avait  pas  détaché  la  tête  de  la  bête , 
elle  lui  faisait  une  sorte  de  capuchon,  au  dessus  duquel  se 
dressaient  deux  grandes  cornes. 

Pour  arriver  à  la  ville ,  il  y  avait  à  traverser  une  forêt.  Au 
moment  où  René  passait ,  des  voleurs ,  assis  sur  le  bord  du 
chemin,  étaient  en  train  de  compter  leur  argent.  Voyant  de  loin 
venir  l'homme  aux  cornes ,  ils  crurent  que  c'était  le  grand  diable , 
et  décampèrent  au  plus  vite ,  laissant  là  tout  leur  argent  :  il  y  en 
avait  un  tas  qui  était  bien  haut  de  six  pieds.  René  remplit  de 
pièces  d'or  sa  peau  de  vache  et  continua  sa  route.  Arrivé  à  la 
ville ,  il  acheta  un  âne  et  lui  donna  à  manger  du  son  dans  lequel 
il  avait  jeté  quelques  louis  d'or,  puis  il  retourna  chez  lui.  D 
n'était  guère  rassuré  en  repassant  par  la  forêt.  «  Ce  matin,  » 
pensait-il,  «  j'ai  fait  peur  aux  gens  ;  ce  sera  peut-être  mon  tour  ce 
soir  d'avoir  peur.  »  Mais  personne  ne  se  montra,  et  il  rentra  à  la 
nuit  dans  sa  chaumière. 

Le  lendemain  matin ,  on  trouva  des  pièces  d'or  sur  la  litière  de 
l'âne.  La  nouvelle  s'en  répandit  dans  tout  le  village  et  arriva  aux 
oreilles  du  seigneur,  qui  vint  aussitôt  trouver  René  et  lui  dit  : 
«  On  raconte  que  tu  as  un  âne  qui  fait  de  l'or.  —  Monseigneur, 
c'est  la  vérité.  —  Combien  veux-tu  me  le  vendre  ?  —  Deux  mille 
écus ,  Monseigneur.  —  C'est  bien  cher.  —  Oh  !  Monseigneur, 


\ 


RENÉ      ET      SON      SEIGNEUR  IO9 

un  âne  qui  vous  donnera  chaque  jour  un  tas  d'or!  »  Bref,  le 
seigneur,  qui  était  un  peu  tirnbré,  lui  compta  deux  mille  écus  et  ^«h^^ 
emmena  l'âne.  En  rentrant  chez  lui,  il  fut  querellé  par  sa  femme 
à  cause  du  sot  marché  qu'il  avait  fait.  Le  premier  jour,  l'âne 
donna  encore  quelque  peu  d'or,  mais  les  jours  suivants  il  n'y  en 
eut  plus. 

Le  seigneur,  furieux,  sortit  pour  aller  faire  des  reproches  à 
René.  Celui-ci ,  l'ayant  aperçu  de  loin  ,  dit  à  sa  femme  :  «  Je  gage 
que  le  seigneur  vient  pour  me  chercher  noise  au  sujet  de  notre 
marché.  Qu'allons-nous  faire  ?  »  En  disant  ces  mots ,  il  jeta  les 
yeux  sur  la  marmite  qui  était  sur  le  feu  et  bouillait  à  gros  bouil- 
lons. Il  éteignit  le  feu  en  toute  hâte ,  prit  la  marmite  et  la  porta 
toute  bouillante  sur  le  toit  de  sa  cabane  ;  puis  il  descendit  et  se 
mit  à  tailler  la  soupe.  A  ce  moment  arriva  le  seigneur.  «  Es-tu 
fou ,  »  dit-il  à  René ,  «  de  tailler  la  soupe  sans  avoir  mis  le  pot 
au  feu  ?  —  Monseigneur,  »  répondit  René,  «  le  pot  est  sur  le  toit. 
—  Comment,  sur  le  toit?  par  le  froid  qu'il- fait  !  »  (En  effet,  il 
gelait  à  pierre  fendre).  —  «  Monseigneur,  »  dit  Ren^,  «  j'ai  un 
moyen  de  faire  cuire  ma  soupe  en  un  instant  et  sans  feu.  Voulez- 
vous  voir  ?  —  Volontiers.  »  Le  seigneur  suivit  René  et  monta 
non  sans  peine  avec  lui  sur  le  toit  ;  alors  René  donna  au  pot  de 
grands  coups  de  fouet  et  le  découvrit  ensuite.  «  Voyez,  »  dit-il 
au  seigneur,  «  il  bout  à  gros  bouillons.  Quand  je  veux  faire  cuire 
ma  soupe,  je  n'ai  qu'à  mettre  ce  pot  sur  le  toit  et  à  lui  donner 
des  coups  de  fouet  :  il  bout  aussitôt.  —  Combien  veux-tu  me 
vendre  ce  pot  ?  »  demanda  le  seigneur.  —  «  Deux  mille  écus , 
Monseigneur.  —  C'est  bien  cher.  —  Oh  !  Monseigneur,  vous 
qui  usez  pour  mille  ou  douze  cents  écus  de  bois  par  an ,  songez 
quelle  économie  cela  vous  ferait.  »  Le  seigneur  donna  les  deux 
mille  écus  et  retourna  avec  le  pot  au  château,  où  il  fut  encore 
fort  mal  reçu  par  sa  femme.  «  Attendez,  madame,  »  dit  le 
seigneur,  «  et  vous  verrez  merveilles.  »  Il  ordonna  à  quatre  de  ses 
valets  de  mettre  le  pot  sur  le  toit  et  de  le  frapper  à  grands  coups  de 
fouet,  ce  qu'ils  firent  avec  tant  de  conscience,  que  bientôt  la 
chaleur  les  obligea  d'ôter  leur  habit  ;  mais  le  pot  ne  bouillait  ^ 

toujours  pas. 

Le  seigneur,  encore  plus  furieux  que  la  première  fois ,  courut 
chez  René  qui,  le  voyant  venir,  remplit  de  sang  une  ves$ie  et   ^i»-«»*->'< 
dit  à  sa  femme  :  «  Mets  cette  vessie  sous  ta  ceinture  :  tout  à 


no  RENÉ      ET      SON      SEIGNEUR 

l'heure  je  donnerai  un  coup  de  couteau  dedans ,  et  tu  tomberas 
par  terre  comme  si  je  t'avais  tuée.  Je  sifflerai ,  et  tu  te  relèveras 
aussitôt.  »  Qiiand  le  seigneur  entra  ,  il  trouva  René  qui  sautait 
et  gambadait  dans  sa  cabane.  «  Es-tu  fou ,  René ,  »  lui  dit-il , 
(f  de  danser  ainsi  ?  — Monseigneur,  »  dit  René  ,  «  ma  femme  va 
danser  avec  moi.  —  Nenni,  vraiment,  »  répondit  la  femme.  Alors 
René  prit  un  grand  couteau  et  lui  en  donna  un  coup.  Elle  tomba 
comme  morte,  et  tout  le  sang  qui  était  dans  la  vessie  se  répandit 
par  terre.  «  Malheureux  !  qu'as-tu  fait  ?  »  cria  le  seigneur  ;  «  voilà 
ta  femme  tuée.  Tu  seras  pendu.  —  Oh  !  »  dit  René ,  «  je  ne 
serai  pas  pendu  pour  si  peu.  »  Il  donna  un  coup  de  sifflet ,  et  à 
l'instant  sa  femme  fut  sur  pied  et  dansa  avec  lui.  «  Voilà ,  »  dit  le 
seigneur,  «  un  merveilleux  sifflet  !  Combien  en  veux-tu  ?  — 
Deux  mille  écus ,  Monseigneur.  —  Voilà  deux  mille  écus.  »  Et 
le  seigneur  s'empressa  d'aller  montrer  son  emplette  à  sa  femme , 
qui  le  querella  encore  plus  aigrement  qu'auparavant. 

Un  jour,  le  seigneur  était  avec  sa  femme  au  coin  du  feu  et 
s'amusait  à  siffloter.  «  Que  tu  es  ennuyeux  !  »  lui  dit  sa  femme  ; 
«  finiras-tu  bientôt  ?  »  Le  seigneur  se  leva ,  prit  un  couteau ,  et , 
le  plus  tranquillement  du  monde ,  le  lui  enfonça  dans  le  corps  ; 
la  pauvre  femme  tomba  raide  sur  le  plancher.  Alors  il  tira  son 
sifflet  de  sa  poche  ,  mais  il  eut  beau  siffler,  sa  femme  était  morte 
et  resta  morte. 

Aussitôt  le  seigneur  fit  mettre  les  chevaux  à  son  carrosse,  et , 
accompagné  de  deux  laquais ,  se  rendit  en  toute  hâte  chez  René. 
Il  s'empara  de  lui  et  le  fit  porter  dans  le  carrosse ,  pieds  et  poings 
liés,  pour  aller  le  jeter  dans  un  grand  trou  rempli  d'eau.  Mais, 
en  chemin ,  le  seigneur  et  ses  gens  étant  descendus  un  moment , 
un  pâtre  vint  à  passer  avec  ses  vaches  ;  il  vit  René  qui  était  seul , 
garrotté  dans  le  carrosse.  «  Que  fais-tu  là  ?  »  lui  demanda-t-il.  — 
«  Ah  !  »  répondit  l'autre ,  «  on  m'emmène  de  force  pour  être 
curé,  et  je  ne  sais  ni  lire  ni  écrire.  —  Ma  foi,  »  dit  le  pâtre, 
«  cela  ferait  joliment  mon  affaire  à  moi  qui  sais  lire  et  écrire 
couramment.  —  Mets-toi  donc  à  ma  place  ,  »  dit  René.  Le  pâtre 
accepta  la  proposition  ;  il  délivra  René  et  se  laissa  mettre  dans  le 
carrosse,  pieds  et  poings  liés.  Cela  fait,  René  partit  avec  le 
troupeau.  Quand  le  carrosse  fut  arrivé  près  du  trou  ,  les  laquais 
prirent  le  pâtre  et  le  jetèrent  dans  l'eau. 

Quelque  temps  après  ,    le  seigneur,   étant  rentré  au  château  , 


RENÉ      ET      SON      SEIGNEUR  III 

vit  arriver  René  conduisant  ses  vaches.  «  Pourriez-vous ,  Monsei- 
gneur, »  dit  René ,  «  me  recevoir  pour  la  nuit  avec  mes  bêtes  ?  — 
Comment  ?  »  s'écria  le  seigneur,  «  te  voilà  revenu  !  —  Oui , 
Monseigneur.  Je  serais  encore  là-bas  ,  si  vous  m'aviez  fait  jeter  un 
peu  plus  loin  ;  mais  à  l'endroit  où  je  suis  tombé ,  j'ai  trouvé  un 
beau  carrosse  à  six  chevaux,  et  de  l'or  et  de  l'argent  en  quan- 
tité. » 

Le  seigneur  demanda  à  René  de  le  conduire  à  cet  endroit  avec 
ses  deux  laquais.  Quand  ils  furent  au  bord  du  trou  ,  René  dit  au 
seigneur  :  «  Mettez-vous  ici  ;  —  et  vous ,  »  dit-il  aux  laquais , 
«  mettez-vous  là.  »  Puis  il  les  poussa  tous  les  trois  dans  le  trou  , 
où  ils  se  noyèrent. 

Après  cette  aventure ,  René  se  trouva  le  plus  riche  du  village 
et  en  devint  le  seigneur. 


REMARQUES 

Comparer  nos  n°^  20,  Richedeau ,  49,  Blancpied,  et  71 ,  le  Roi  et  ses  fils.  Voir 
les  remarques  de  M.  Kœhler  sur  un  conte  écossais  de  ce  genre  dans  la  revue 
Orient  und  Occident  (t.  II,  1863,  p.  486  seq.)  et  sur  deux  contes  siciliens 
(Gonzenbach,  n»"!  70,  71). 


Ce  thème  se  présente  sous  deux  formes  différentes,  avec  la  même  dernière 
partie  (la  ruse  du  héros  qui  fait  jeter  un  autre  dans  l'eau  à  sa  place). 

Dans  la  première  forme ,  celle  à  laquelle  se  rattache  le  conte  lorrain  que  nous 
étudions  en  ce  moment,  le  héros  vend,  comme  on  l'a  vu  ,  des  objets  qu'il  fait 
passer  pour  merveilleux.  —  Dans  la  seconde  forme,  il  ne  vend  rien  à  ses 
dupes,  mais  il  leur  joue  d'autres  tours  :  nous  dirons  un  mot  de  cette  forme 
dans  les  remarques  de  notre  n"  20,  Richedeau.  Qiielquefois  un  ou  deux  éléments 
de  la  première  forme  viennent  se  combiner  avec  la  seconde. 

Le  conte  étranger  qui ,  pour  le  corps  du  récit ,  se  rapproche  peut-être  le  plus 
de  notre  conte,  est  un  conte  toscan  (Gubernatis,  Ncrvelline  di  SantoSlefano , 
no  30  )  :  Un  homme  qui  passe  pour  niais  vend  à  ses  deux  frères  une  mar- 
mite qui,  grâce  à  son  adresse,  paraît  bouillir  sans  feu.  Quand  ses  frères 
viennent  pour  se  plaindre  du  marché  qu'ils  ont  fait,  il  feint  de  tuer  sa  femme, 
qui  a  mis  sous  ses  vêtements  une  vessie  pleine  de  sang ,  et  de  la  ressusciter  au 
moyen  d'un  sifflet.  Les  frères  achètent  le  sifflet  et  tuent  leurs  femmes.  Vient 
alors  l'épisode  de  la  jument  qui  fait  des  écus,  et  le  dénouement  ordinaire ,  que 


112  RENÉ      ET      SON      SEIGNEUR 

nous  étudierons  à  part.  —  Dans  un  conte  sicilien  (Gonzenbach,  n"  71),  le  héros 
vend  successivement  à  un  seigneur  un  âne  aux  écus ,  une  marmite  qui  bout 
sans  feu ,  et  un  lapin  qui  fait  les  commissions  ;  dans  un  autre  conte  sicilien 
(Pitre,  no  157),  les  objets  sont  les  mêmes,  excepté  l'âne,  qui  est  remplacé  par  le 
sifflet  qui  ressuscite  (il  en  est  ainsi  dans  un  conte  italien  du  Mantouan,  n»  13 
de  la  collection  Visentini).  Dans  un  troisième  conte  sicilien  (Gonzenbach, 
no  70),  au  lieu  du  sifflet,  c'est  une  guitare.  —  Dans  un  conte  lithuanien 
(Schlcicher,  p.  83),  nous  trouvons  un  cheval  qui  fait  des  ducats,  un  traîneau 
qui  marche  tout  seul  et  un  bâton  qui  ressuscite.  —  Dans  un  conte  basque 
(Webster,  p.  154;  Vinson,  p.  103),  deux  objets  seulement  :  un  lièvre  qui 
fait  les  commissions  et  une  flûte  qui  ressuscite;  —  dans  un  conte  écossais 
(Campbell,  no  39,  III),  deux  aussi  :  cheval  qui  fait  de  l'or  et  de  l'argent,  cor 
qui  ressuscite;  —  dans  un  conte  irlandais,  cité  par  M.  Kœhler  {loc.  cit., 
p.  501  )  ,  cheval  également  et  corne  à  bouquin  ;  —  dans  un  conte  norwégien 
(Asbjœrnsen,  Taks  of  the  Fjeld ,  p.  94),  corne  à  bouquin  et  marmite. 

Tous  ces  contes  n'ont  pas ,  à  proprement  parler,  d'introduction  caractéris- 
tique qui  précède  le  récit  des  mauvais  tours  joués  par  le  héros.  Dans  ceux  qui 
vont  suivre ,  il  en  est  autrement.  Ainsi ,  dans  un  conte  gascon  de  la  collection 
Cénac-Moncaut  (p.  173  ),  un  jeune  homme  un  peu  niais  se  laisse  attraper  par 
deux  marchands  auxquels  il  vend ,  pour  moins  que  rien ,  les  deux  bœufs  de  sa 
mère.  Pour  se  venger,  il  vend  à  son  tour  à  ces  mêmes  marchands  un  loup 
couvert  d'une  peau  de  bélier,  et  le  loup ,  mis  dans  la  bergerie  ,  étrangle  les 
moutons.  Furieux,  les  marchands  arrivent  chez  le  jeune  homme ,  qui  feint  de 
tuer  son  chien  et  de  lui  rendre  ensuite  la  vie  au  moyen  de  certaines  paroles.  Il 
vend  le  couteau  et  la  formule  magique  aux  marchands,  qui  tuent  l'un  son 
bœuf,  l'autre  son  mulet.  Suit  le  dénouement.  —  Dans  un  conte  allemand 
(MûUenhoflf,  p.  458),  l'introduction  est  presque  la  même.  Un  vieux  bonhomme 
a  été  attrapé  par  trois  frères  ;  il  leur  vend  ensuite  un  loup  en  leur  faisant  croire 
que  c'est  un  bouc  qui  n'a  pas  encore  de  cornes.  Les  objets  prétendus  merveilleux 
sont  ici  le  cheval  et  le  sifflet.  —  Un  conte  catalan  {Roiidallayre,  III,  p.  82)  a 
également  la  vente  du  loup ,  mais  elle  n'est  pas  la  revanche  d'un  mauvais  tour 
qui  aurait  été  précédemment  joué  au  héros.  Trois  objets  :  lièvre  qui  fait  les 
commissions ,  trompette  qui  ressuscite  et  marmite  qui  bout  toute  seule. 

Dans  un  conte  grec  moderne  (Hahn,  no  42),  un  pope  a  été  attrapé  par  des 
«  hommes  sans  barbe  »  qui ,  par  leurs  avis  malicieux,  lui  ont  fait  mutiler  son 
bœuf.  Il  leur  vend  ensuite  un  âne  qui  fait  de  l'or  et  un  sifflet  qui  ressuscite. 

Dans  un  conte  de  la  Basse-Bretagne  (Luzel,  Coules  bretons,  p.  85),  la 
vache  d'un  meunier  a  été  tuée  d'un  coup  de  fusil  par  le  seigneur  du  village. 
Le  meunier  écorche  la  bête  et  s'en  va  pour  en  vendre  la  peau  à  la  ville  voisine. 
Passant  à  travers  un  bois  pendant  la  nuit,  il  grimpe  sur  un  arbre  pour 
attendre  le  jour.  Arrivent  des  voleurs ,  qui  s'arrêtent  sous  l'arbre  pour  partager 
leur  argent.  Le  meunier  jette  au  milieu  d'eux  la  peau  de  vache.  Les  voleurs,  en 
voyant  ces  grandes  cornes  et  cette  peau  noire ,  croient  que  c'est  le  diable  et 
s'enfuient ,  laissant  là  tout  leur  argent ,  que  le  meunier  ramasse.  —  Cette 
introduction ,  qui  est ,  on  le  voit ,  presque  l'introduction  du  conte  lorrain , 
reparaît  presque  identiquement  dans  un  conte  toscan  (  Nerucci ,  no  2 1  )  et  dans 


I 


RENÉ      ET      SON      SEIGNEUR  II3 

un  conte  bourguignon  (Beauvois,  p.  218),  l'un  et  l'autre  de  cette  famille'. 
L'épisode  du  prétendu  diable  aux  grandes  cornes  se  retrouve  aussi ,  avec  d'assez 
fortes  altérations,  dans  un  conte  allemand  de  ce  type  (Mùllenhoff,  p.  461). 
—  Enfin,  un  conte  grec  moderne  de  la  Terre  d'Otrante  (E.  Legrand  ,  p.  177), 
qui  se  rattache  à  la  seconde  forme  de  notre  thème ,  présente  une  introduction 
analogue.  Le  plus  jeune  de  trois  frères  n'a  pour  héritage  qu'une  vache  maigre; 
il  la  tue ,  l'écorche  et  étend  la  peau  sur  un  poirier  sauvage.  La  peau  devient 
très  sèche  ;  alors  il  se  l'attache  autour  du  corps  et  s'en  va  frappant  dessus , 
comme  sur  un  tambour.  Des  voleurs ,  en  train  de  se  partager  de  l'argent , 
entendent  le  bruit  ;  ils  croient  que  ce  sont  les  gendarmes  et  s'enfuient  sans 
prendre  le  temps  d'emporter  leur  butin. 

Notons  que  le  conte  breton ,  dont  nous  venons  de  parler,  a  non  seulement , 
comme  tant  d'autres ,  la  marmite  merveilleuse ,  mais  aussi ,  comme  notre 
conte,  le  fouet  avec  lequel  on  la  fait  bouillir.  L'autre  objet  merveilleux  (il 
n'y  en  a  que  deux)  est  un  violon  qui  rempht  le  rôle  du  sifflet  ^.  —  Dans  un 
conte  de  la  Basse-Normandie,  très  altéré  ( Fleury,  p.  180),  il  y  a  également  un 
fouet ,  et ,  en  outre ,  une  corne  qui  ressuscite. 

* 

La  dernière  partie  de  notre  conte  est  altérée.  Le  «  carrosse  »  remplace  assez 
maladroitement  le  sac  (ou  parfois  le  coffre)  où,  dans  les  autres )<:ontes  de  cette 
famille,  on  enferme  le  héros  3.  De  plus,  nous  avons  dû  laisser  de  côté  un 
passage  qui  ne  présentait  aucun  sens  raisonnable.  Après  avoir  dit  que  le 
seigneur  avait  fait  mettre  René  dans  un  carrosse,  pieds  et  poings  liés, 
pour  aller  le  jeter  à  l'eau  ,  et  que ,  chemin  faisant ,  le  seigneur  et  ses  gens 
étaient  descendus  un  moment ,  le  conte  de  Montiers  ajoutait  que  René ,  voyant 
passer  un  lièvre,  sautait  à  pieds  joints  hors  du  carrosse.  Venait  ensuite,  ratta- 
chée d'une  manière  incohérente ,  la  rencontre  du  pâtre.  —  Un  conte  irlandais 
(  The  Royal  Hibernian  Taies,  p.  61  )  nous  a  mis  sur  la  voie  de  la  forme  primitive 
de  cet  épisode  du  lièvre.  Dans  ce  conte  irlandais ,  les  deux  voisins  de  Donald , 
à  qui  celui-ci  a  joué  plusieurs  tours  pour  se  venger  du  mal  qu'ils  lui  ont  fait , 
le  mettent  dans  un  sac  pour  aller  le  jeter  à  la  rivière.  Chemin  faisant ,  ils  font 
lever  un  lièvre  ;  ils  déposent  alors  leur  fardeau  et  courent  après  le  lièvre. 
Pendant  ce  temps,  passe  un  pâtre,  que  Donald  trompe,  comme  cela  a  lieu  dans 
tous  les  contes  de  ce  genre.  —  Evidemment  voilà  la  forme  primitive  du 
passage  complètement  défiguré  de  notre  conte. 

Dans  bon  nombre  de  contes  de  cette  famille,  le  héros ,  enfermé  dans  son  sac 
et  laissé  seul ,  crie ,  en  entendant  passer  le  berger  :  «  Je  ne  veux  pas  épouser  la 
princesse!  »  Et  l'autre  demande  à  se  mettre  â  sa  place.  —  Dans  plusieurs,  il 
crie:  «  Je  ne  veux  pas  être  maire!  »  (conte  allemand,  Grimm,  no  6i  ;  conte 
lithuanien,  Schleicher,  p.  121;  conte  du  «  pays  saxon  »  de  Transylvanie, 

1 .  Comparer  notre  n"  32  ,  Jtamie  fl  Brlmhoriau  ,  et  les  remarques. 

2.  Dans  un  conte  de  la  Haute-Bretagne  (  Sébillot ,  Lillt'ralurt  oralt  .p.  12;  )  >  '^''■■*'  ""  soufBet  avec 
lequel  le  héros  dit  qu'il  ressuscite  les  gens  ,  en  leur  soufRant  sur  k  figure. 

3.  Voir  cette  forme  bien  conservée  dans  notre  n"  20  ,  Richeiltaii. 

CosauiN ,   CoMifS.  8 


112  RENÉ      ET      SON      SEIGNEUR 

nous  étudierons  à  part.  —  Dans  un  conte  sicilien  (Gonzenbach,  n"  71),  le  héros 
vend  successivement  à  un  seigneur  un  âne  aux  écus ,  une  marmite  qui  bout 
sans  feu ,  et  un  lapin  qui  fait  les  commissions  ;  dans  un  autre  conte  sicilien 
(Pitre,  no  157),  les  objets  sont  les  mêmes,  excepté  l'âne,  qui  est  remplacé  par  le 
sifflet  qui  ressuscite  (il  en  est  ainsi  dans  un  conte  italien  du  Mantouan,  n»  13 
de  la  collection  Visentini).  Dans  un  troisième  conte  sicilien  (Gonzenbach, 
n"  70),  au  lieu  du  sifflet,  c'est  une  guitare.  —  Dans  un  conte  lithuanien 
(Schlcicher,  p.  83),  nous  trouvons  un  cheval  qui  fait  des  ducats,  un  traîneau 
qui  marche  tout  seul  et  un  bâton  qui  ressuscite.  —  Dans  un  conte  basque 
(Webster,  p.  154;  Vinson,  p.  103),  deux  objets  seulement  :  un  lièvre  qui 
fait  les  commissions  et  une  flûte  qui  ressuscite;  —  dans  un  conte  écossais 
(Campbell,  n°  39,  III),  deux  aussi  :  cheval  qui  fait  de  l'or  et  de  l'argent,  cor 
qui  ressuscite;  —  dans  un  conte  irlandais,  cité  par  M.  Kœhler  {loc.  cit., 
p.  501  )  ,  cheval  également  et  corne  à  bouquin  ;  —  dans  un  conte  norwégien 
(Asbjœrnsen,  Taies  of  the  Fjeld ,  p.  94),  corne  à  bouquin  et  marmite. 

Tous  ces  contes  n'ont  pas ,  à  proprement  parler,  d'introduction  caractéris- 
tique qui  précède  le  récit  des  mauvais  tours  joués  par  le  héros.  Dans  ceux  qui 
vont  suivre ,  il  en  est  autrement.  Ainsi ,  dans  un  conte  gascon  de  la  collection 
Cénac-Moncaut  (p.  173  ),  un  jeune  homme  un  peu  niais  se  laisse  attraper  par 
deux  marchands  auxquels  il  vend ,  pour  moins  que  rien ,  les  deux  boeufs  de  sa 
mère.  Pour  se  venger,  il  vend  à  son  tour  à  ces  mêmes  marchands  un  loup 
couvert  d'une  peau  de  bélier,  et  le  loup ,  mis  dans  la  bergerie  ,  étrangle  les 
moutons.  Furieux,  les  marchands  arrivent  chez  le  jeune  homme ,  qui  feint  de 
tuer  son  chien  et  de  lui  rendre  ensuite  la  vie  au  moyen  de  certaines  paroles.  Il 
vend  le  couteau  et  la  formule  magique  aux  marchands,  qui  tuent  l'un  son 
bœuf,  l'autre  son  mulet.  Suit  le  dénouement.  —  Dans  un  conte  allemand 
(MûUenhoff",  p.  458),  l'introduction  est  presque  la  même.  Un  vieux  bonhomme 
a  été  attrapé  par  trois  frères  ;  il  leur  vend  ensuite  un  loup  en  leur  faisant  croire 
que  c'est  un  bouc  qui  n'a  pas  encore  de  cornes.  Les  objets  prétendus  merveilleux 
sont  ici  le  cheval  et  le  sifflet.  —  Un  conte  catalan  {Roiidallayre,  III,  p.  82)  a 
également  la  vente  du  loup  ,  mais  elle  n'est  pas  la  revanche  d'un  mauvais  tour 
qui  aurait  été  précédemment  joué  au  héros.  Trois  objets  :  lièvre  qui  fait  les 
commissions,  trompette  qui  ressuscite  et  marmite  qui  bout  toute  seule. 

Dans  un  conte  grec  moderne  (Hahn,  n°  42),  un  pope  a  été  attrapé  par  des 
«  hommes  sans  barbe  »  qui ,  par  leurs  avis  malicieux,  lui  ont  fait  mutiler  son 
bœuf.  Il  leur  vend  ensuite  un  âne  qui  fait  de  l'or  et  un  sifflet  qui  ressuscite. 

Dans  un  conte  de  la  Basse-Bretagne  (Luzel,  Contes  bretons,  p.  85),  la 
vache  d'un  meunier  a  été  tuée  d'un  coup  de  fusil  par  le  seigneur  du  \'illage. 
Le  meunier  écorche  la  bête  et  s'en  va  pour  en  vendre  la  peau  à  la  ville  voisine. 
Passant  à  travers  un  bois  pendant  la  nuit,  il  grimpe  sur  un  arbre  pour 
attendre  le  jour.  Arrivent  des  voleurs ,  qui  s'arrêtent  sous  l'arbre  pour  partager 
leur  argent.  Le  meunier  jette  au  milieu  d'eux  la  peau  de  vache.  Les  voleurs,  en 
voyant  ces  grandes  cornes  et  cette  peau  noire ,  croient  que  c'est  le  diable  et 
s'enfuient ,  laissant  là  tout  leur  argent ,  que  le  meunier  ramasse.  —  Cette 
introduction,  qui  est,  on  le  voit,  presque  l'introduction  du  conte  lorrain, 
reparaît  presque  identiquement  dans  un  conte  toscan  (  Nerucci ,  no  2 1  )  et  dans 


RENÉ      ET      SON      SEIGNEUR  II3 

un  conte  bourguignon  (Beauvois,  p.  218),  l'un  et  l'autre  de  cette  famille». 
L'épisode  du  prétendu  diable  aux  grandes  cornes  se  retrouve  aussi ,  avec  d'assez 
fortes  altérations,  dans  un  conte  allemand  de  ce  type  (MùUenlioff,  p.  461). 
—  Enfin,  un  conte  grec  moderne  de  la  Terre  d'Otrante  (E.  Legrand  ,  p.  177), 
qui  se  rattache  à  la  seconde  forme  de  notre  thème ,  présente  une  introduction 
analogue.  Le  plus  jeune  de  trois  frères  n'a  pour  héritage  qu'une  vache  maigre  ; 
il  la  tue ,  l'écorche  et  étend  la  peau  sur  un  poirier  sauvage.  La  peau  devient 
très  sèche;  alors  il  se  l'attache  autour  du  corps  et  s'en  va  frappant  dessus, 
comme  sur  un  tambour.  Des  voleurs ,  en  train  de  se  partager  de  l'argent , 
entendent  le  bruit  ;  ils  croient  que  ce  sont  les  gendarmes  et  s'enfuient  sans 
prendre  le  temps  d'emporter  leur  butin. 

Notons  que  le  conte  breton ,  dont  nous  venons  de  parler,  a  non  seulement , 
comme  tant  d'autres,  la  marmite  merveilleuse,  mais  aussi,  comme  notre 
conte,  le  fouet  avec  lequel  on  la  fait  bouillir.  L'autre  objet  merveilleux  (il 
n'y  en  a  que  deux)  est  un  violon  qui  rempht  le  rôle  du  sifflet  *.  —  Dans  un 
conte  de  la  Basse-Normandie,  très  altéré  ( Fleury,  p.  180),  il  y  a  également  un 
fouet,  et,  en  outre,  une  corne  qui  ressuscite. 

* 
*  * 

La  dernière  partie  de  notre  conte  est  altérée.  Le  «  carrosse  »  remplace  assez 
maladroitement  le  sac  (ou  parfois  le  coffre)  où,  dans  les  autresifontes  de  cette 
famille,  on  enferme  le  héros  3.  De  plus,  nous  avons  dû  laisser  de  côté  un 
passage  qui  ne  présentait  aucun  sens  raisonnable.  Après  avoir  dit  que  le 
seigneur  avait  fait  mettre  René  dans  un  carrosse,  pieds  et  poings  liés, 
pour  aller  le  jeter  à  l'eau  ,  et  que ,  chemin  faisant ,  le  seigneur  et  ses  gens 
étaient  descendus  un  moment ,  le  conte  de  Montiers  ajoutait  que  René ,  voyant 
passer  un  lièvre,  sautait  à  pieds  joints  hors  du  carrosse.  Venait  ensuite,  ratta- 
chée d'une  manière  incohérente ,  la  rencontre  du  pâtre.  —  Un  conte  irlandais 
(  The  Royal  Hibernian  Taies,  P-  61  )  nous  a  mis  sur  la  voie  de  la  forme  primitive 
de  cet  épisode  du  lièvre.  Dans  ce  conte  irlandais ,  les  deux  voisins  de  Donald , 
à  qui  celui-ci  a  joué  plusieurs  tours  pour  se  venger  du  mal  qu'ils  lui  ont  fait , 
le  mettent  dans  un  sac  pour  aller  le  jeter  à  la  rivière.  Chemin  faisant ,  ils  font 
lever  un  lièvre  ;  ils  déposent  alors  leur  fardeau  et  courent  après  le  lièvre. 
Pendant  ce  temps ,  passe  un  pâtre ,  que  Donald  trompe ,  comme  cela  a  lieu  dans 
tous  les  contes  de  ce  genre.  •—  Evidemment  voilà  la  forme  primitive  du 
passage  complètement  défiguré  de  notre  conte. 

Dans  bon  nombre  de  contes  de  cette  famille,  le  héros ,  enfermé  dans  son  sac 
et  laissé  seul ,  cric ,  en  entendant  passer  le  berger  :  «  Je  ne  veux  pas  épouser  la 
princesse  !  »  Et  l'autre  demande  à  se  mettre  â  sa  place.  —  Dans  plusieurs ,  il 
crie:  «  Je  ne  veux  pas  être  maire!  »  (conte  allemand,  Grimm,  n"  61  ;  conte 
lithuanien,  Schleicher,  p.  121;  conte  du  «  pays  saxon  »  de  Transylvanie, 

I.  Comparer  notre  n»  il ,  Jtanne  tl  Briml>oriau  ,  et  les  remarques. 

1.  Dans  un  conte  de  la  Haute-Bretagne  (  Sébillot ,  Litléralurt  craie  .p.  n;  )  ,  c'est  un  soufflet  avec 
lequel  le  héros  dit  qu'il  ressuscite  les  gens  ,  en  leur  soufflant  sur  la  figure. 
3.  Voir  cette  forme  bien  conservée  d.ins  notre  n"  ïo  ,  RicMtau. 

CosaviN  ,  Cotilrs.  S 


Il6  RENÉ      ET      SON      SEIGNEUR 

eu  la  précaution  de  mouiller.  —  a  Mais  est-ce  que  nous  ne  t'avons  pas  jeté  à 
l'endroit  le  plus  profond?  — Je  n'en  sais  rien;  mais  là  où  vous  m'avez  jeté, 
il  y  a  de  grands  troupeaux  de  moutons;  j'en  ai  pris  trois  que  voici,  et  j'y 
retournerai  après  déjeuner.  »  Là  dessus ,  les  villageois  coururent  se  jeter  à 
la  rivière ,  et  ils  s'y  noyèrent  tous. 

Le  second  conte  afghan  complète  le  premier.  En  voici  l'analyse  :  Dans  un 
village,  il  y  avait  deux  frères,  l'un  très  avisé,  nommé  Tagga-Khan ,  l'autre 
niais.  Un  jour,  Tagga-Khan  envoie  son  frère  conduire  une  chèvre  au  marché. 
L'innocent  rencontre  successivement  six  fripons  qui  se  sont  échelonnés  le  long 
de  la  route  ;  chacun  d'eux  lui  dit  à  son  tour  que  c'est  un  chien  qu'il  conduit 
et  non  pas  une  chèvre  ;  sur  quoi  le  pauvre  garçon ,  ahuri ,  laisse  là  sa  bête  ' . 
Tagga-Khan ,  ayant  appris  le  tour  joué  à  son  frère ,  jure  de  le  faire  payer  au 
centuple.  Le  lendemain ,  il  se  met  en  route  pour  le  marché ,  monté  sur  un 
méchant  âne  qu'il,  a  splendidement  caparaçonné.  Les  six  fripons ,  qui  sont 
frères ,  se  trouvent  également  sur  son  chemin  ,  et  lui  demandent  pourquoi  il  a 
si  magnifiquement  harnaché  son  âne.  «  Ce  n'est  pas  un  âne ,  »  dit  Tagga- 
Khan  ;  «  c'est  un  bouchaki .  —  Qu'est-ce  qu'un  houchaki  ?  —  C'est  un  animal 
qui  vit  cent  ans  et  qui  fait  de  l'or,  qu'on  trouve  chaque  matin  dans  son  fumier.  » 
Tagga-Khan ,  s'étant  arrangé  pour  ne  pouvoir  arriver  le  soir  à  la  ville ,  est 
invité  par  les  frères  à  passer  la  nuit  chez  eux,  et ,  le  lendemain  matin,  ceux-ci, 
qui  l'observent  en  cachette,  le  voient  ramasser  sur  le  fumier  de  l'âne  un 
morceau  d'or  qu'il  y  avait  adroitement  déposé.  Ils  se  rendent  quelques  jours 
après  chez  Tagga-Khan  et  lui  achètent  son  âne  pour  cinq  cents  roupies. 
Bientôt  ils  reviennent  se  plaindre  du  marché  qu'ils  ont  fait.  Mais  Tagga- 
Khan  a  prévu  la  chose  et  il  a  donné  ses  instructions  à  sa  femme.  Celle- 
ci  dit  aux  frères  que  son  mari  est  sorti  et  qu'elle  va  l'envoyer  chercher  par  son 
lapin  gris.  Et  elle  lâche  le  lapin  en  lui  disant  de  ramener  son  maître.  Une  heure 
après,  Tagga-Khan,  qui  avait  emporté  un  autre  lapin  gris  tout  pareil  au 
premier,  revient  avec  l'animal  sous  le  bras  et  répond  aux  questions  des  frères 
que  le  lapin  est  venu  en  eflfet  l'appeler.  Les  six  frères ,  émerveillés ,  achètent 
encore  le  lapin  pour  cinq  cents  roupies  *.  Quand  ils  reviennent  pour  chercher 
querelle  à  Tagga-Khan,  celui-ci  fait  semblant  d'être  mécontent  de  sa  femme 
et  de  la  tuer  ;  puis ,  se  radoucissant ,  il  prend  un  certain  bâton ,  en  touche  sa 
femme,  et  elle  se  relève.  Les  six  frères  achètent,  toujours  pour  cinq  cents 
roupies ,  le  bâton  magique  Rentrés  chez  eux,  ils  ont  une  dispute  avec  leur 
mère  et  la  tuent ,  comptant  sur  le  bâton  pour  la  ressusciter  ;  mais  la  bonne 
femme  reste  morte.  Alors  ils  s'enfuient,  l'un  d'un  côté,  l'autre  de  l'autre,  et 
on  ne  les  revoit  plus. 

Dans  l'Inde  même,  on  a  recueilli  plusieurs  contes  de  cette  famille.  Nous 
donnerons    d'abord    l'analyse    d'un    conte    provenant   du   Bengale    (Itidian 


1.  Il  est  curieux  de  constater  que  celte  première  partie  du  conte  afgh.iu  ,  qui  parfois  forme  un 
conte  k  elle  seule  (  voir  le  Paiiclxilanlra  indien  et  les  observ.itions  de  M.  Benfey  ,  I ,  p.  ;>;,  et  II  , 
p.  3}8  )  ,  se  trouve  aussi  combinée  avec  notre  thème  dans  le  conte  de  Straparola. 

2.  Comparer  plusieurs  contes  cités  plus  haut  :  le  conte  sicilien  n°  71  de  la  collection  Gonzenbach  , 
le  conte  basque  (  Webster  ,  p.  i;4  )  ,  le  conte  catalan  {Rondallayrr  ,  III ,  p.  i8î  )  ,  et  le  petit  livre 
italien  du  xvi«  siècle. 


I 


RENE      ET      SON      ShlGNt.UR  II7 

Antiquary,  1874,  p.  11)  :  Un  paysan  a  un  oiseau  apprivoisé  ;  quand  il  est  à 
travailler  aux  champs ,  sa  femme  attache  à  l'oiseau  une  pipe  et  tout  ce  qu'il 
faut  pour  fumer,  et  l'oiseau  va  le  porter  à  son  maître.  Un  jour,  six  hommes 
qui  passent  par  là  voient  ce  manège  de  l'oiseau,  et  ils  offrent  au  paysan  de  le  lui 
acheter  trois  cents  roupies.  Le  marché  fait,  ils  attachent  à  l'oiseau  trois  cents 
autres  roupies  et  lui  disent  de  les  porter  à  certain  endroit.  Mais  l'oiseau , 
naturellement ,  s'en  retourne  avec  sa  charge  à  la  maison  du  paysan.  Celui-ci 
prend  l'argent  et  fait  avaler  à  sa  vache  une  centaine  de  roupies.  Cependant,  les 
six  hommes ,  s"apercevant  que  l'oiseau  n'a  pas  fait  la  commission ,  vont 
trouver  le  paysan.  En  entrant  chez  lui ,  ils  voient  la  vache  en  train  de  se  débar- 
rasser des  roupies  :  voilà  l'oiseau  oublié ,  et  les  six  hommes  donnent  au  paysan 
cinq  mille  roupies  pour  avoir  cette  merveilleuse  vache.  Ils  l'emmènent  chez 
eux,  mais  la  vache  ne  donne  plus  d'or  du  tout,  et  les  six  hommes  la  ramènent 
au  paysan.  Celui-ci  les  invite  à  dîner  avant  qu'on  ne  s'explique.  Ils  acceptent. 
Pendant  le  repas ,  le  paysan  prend  un  bâton ,  et ,  au  moment  où  sa  femme  sort 
pour  aller  chercher  encore  à  manger,  il  l'en  frappe  en  disant  :  «  Sois  changée 
en  jeune  fille  et  apporte-nous  un  autre  plat.  »  A  leur  grande  surprise,  les  six 
hommes  voient,  au  lieu  de  la  femme,  une  jeune  fille  (en  réalité  la  fille  du 
paysan)  apporter  le  second  plat.  Cette  même  scène  se  renouvelle  plusieurs  fois. 
Ils  achètent  le  bâton  cent  cinquante  roupies,  et  le  paysan  leur  recommande  de 
bien  battre  leurs  femmes  quand  elles  leur  apporteront  à  manger  :  elles  recou- 
vreront ainsi  leur  première  jeunesse  et  leur  première  beauté.  4,es  six  hommes 
suivent  si  bien  cette  recommandation ,  qu'ils  les  assomment  toutes  ' .  Furieux, 
ils  courent  à  la  maison  du  paysan  et  y  mettent  le  feu.  Le  paysan  ramasse  une 
partie  des  cendres,  en  remplit  plusieurs  sacs,  dont  il  charge  un  bufile,  et  il 
se  met  en  route  vers  Rangpour.  Chemin  faisant,  il  rencontre  des  hommes 
qui  conduisent  à  un  banquier  de  cette  ville  des  buffles  chargés  de  sacs  de 
roupies.  Il  se  joint  à  eux,  et,  pendant  qu'ils  dorment,  il  leur  prend  deux  sacs 
de  roupies ,  met  à  la  place  deux  sacs  de  cendres  et  s'enfuit.  Il  prie  ensuite  un 
des  six  hommes ,  qu'il  rencontre ,  de  porter  les  sacs  à  sa  femme  :  auparavant 
il  avait  enduit  de  gomme  le  fond  d'un  des  sacs,  de  sorte  qu'il  y  était  resté 
attachées  quelques  roupies  ,  et  l'homme  peut  ainsi  voir  quel  en  était  le  contenu. 
Il  va  aussitôt  le  dire  à  ses  camarades ,  et  les  six  hommes  viennent  demander 
au  paysan  comment  il  a  eu  cet  argent  ;  il  répond  que  c'est  en  vendant  les 
cendres  de  sa  maison.  Aussitôt  les  autres  brûlent  leurs  maisons  et  s'en  vont  au 
bazar  mettre  les  cendres  en  vente.  Ils  n'y  gagnent  que  des  coups  ^.  Plus 
furieux  que  jamais,  ils  se  saisissent  du  paysan,  et,  après  l'avoir  mis  dans  un 
sac,  pieds  et  poings  liés,  ils  le  jettent  dans  la  rivière  Ghoradhuba,  qui  coule 
près  de  là.  Par  bonheur  pour  le  paysan  ,  le  sac ,  en  s'en  allant  à  la  dérive , 
s'accroche  à  un  pieu.  Vient  à  passer  un  homme  à  cheval.  Le  paysan  lui  crie  de 
vouloir  bien  le  tirer  du  sac ,  lui  promettant  de  lui  couper  de  l'herbe  pour  son 

i.  Dans  un  conte  bavarois  ,  cité  par  M.  Kœhlcr  (OrUiil  iiml  Occident ,  II ,  p.  '497  )  ,  le  héros  ,  qui 
s'est  entendu  avec  sa  femme  ,  bat  celle-ci ,  qui  ensuite  se  cache.  Alors  apparaît  leur  fille.  Le  héros  dit 
que  son  b.iton  rajeunit  les  femmes.  Les  dupes  achètent  le  biton  et  assomment  leurs  femmes. 

2.  Comparer  pour  cet  épisode,  qui  appartient  à  la  seconde  forme  Je  notre  thème  ,  un  conte  islan- 
dais (  Arnason  ,  II ,  p.  s8i  )  ,  où  Sigurdr  fait  croire  aux  fils  du  roi  qu'il  a  gagné  beaucoup  d'argent  en 
vendant  les  cendres  de  la  forge  qu'ili  lut  ont  méchamment  brûlée. 


Il8  RENÉ      ET      SOK      SEIGKEUR 

cheval  sans  demander  de  salaire.  L'homme  le  tire  du  sac ,  et  le  paysan  lui  pro- 
pose d'aller  promener  son  cheval  ;  l'autre  le  lui  confie  ,  et  le  paysan  passe  ainsi 
auprès  des  six  hommes.  Ceux-ci ,  fort  étonnés  de  le  revoir,  lui  demandent  où 
il  a  trouvé  ce  cheval.  Il  leur  répond  que  c'est  dans  la  rivière  Ghoradhuba  et 
qu'il  y  en  reste  beaucoup  d'autres  plus  beaux.  Aussitôt  ils  veulent  savoir  ce 
qu'il  faut  faire  pour  les  avoir.  Le  paj'san  leur  dit  d'apporter  chacun  un  sac  avec 
une  bonne  corde  et  de  se  mettre  dedans.  La  chose  faite ,  il  en  jette  un  dans 
l'eau.  En  entendant  le  bouillonnement  de  l'eau  ,  les  autres  demandent  ce  que 
c'est  :  le  paysan  répond  que  c'est  leur  camarade  qui  prend  un  cheval.  Alors 
tous  demandent  à  être  jetés  vite  dans  l'eau.  Le  paysan  leur  donne  satisfaction, 
et  ensuite  il  vit  tranquille  et  heureux. 

On  le  voit,  ce  conte  indien  est  tout  à  fait  le  pendant  des  contes  européens 
de  ce  type.  La  fin  seule  n'est  pas  complète,  mais  nous  en  avons  une  forme  sans 
lacune  dans  un  épisode  d'un  autre  conte  également  indien  ,  qui  a  été  recueilli 
chez  les  Santals  et  publié  dans  VIndian  Antiquary  (1875  ,  p.  258)  :  Gouya  s'est 
associé  à  une  bande  de  voleurs.  Un  jour,  il  se  prend  de  querelle  avec  eux  ;  les 
voleurs  le  battent ,  le  garrottent  et  le  portent  vers  la  rivière  pour  le  noyer. 
Mais ,  en  chemin ,  comme  ils  ont  grand'fiiim  ,  ils  s'en  vont  chercher  à  manger 
et  déposent  Gouya  au  pied  d'un  arbre.  Un  pâtre  qui  passe  par  là  ,  attiré  par  les 
cris  de  Gouya ,  lui  demande  qui  il  est  et  pourquoi  il  crie.  Gouya  répond  :  «  Je 
suis  un  fils  de  roi,  et  on  m'emporte  malgré  moi  pour  me  faire  épouser  une  fille 
de  roi  que  je  n'aime  pas.  —  Laissez-moi  me  mettre  à  votre  place ,  »  dit  le 
pâtre,  «  j'épouserai  volontiers  la  princesse.  »  Il  délivre  Gouya  et  se  laisse 
mettre  à  sa  place,  pieds  et  poings  liés.  Bientôt  après  reviennent  les  voleurs  ;  ils 
prennent  le  prétendu  Gouya  et ,  en  dépit  de  ses  protestations ,  ils  le  jettent 
dans  la  rivière.  Pendant  ce  temps,  Gouya  s'est  enfui,  poussant  devant  lui  les 
vaches  du  pâtre.  Quelques  jours  après ,  les  voleurs  le  rencontrent  avec  son 
troupeau  et  lui  demandent  d'où  lui  viennent  ces  vaches.  Gouya  leur  dit  qu'il 
les  a  prises  dans  la  rivière  où  ils  l'ont  jeté  ;  s'ils  le  veulent ,  il  les  jettera  dedans 
à  leur  tour,  et  ils  trouveront  autant  de  vaches  qu'ils  en  pourront  désirer.  La 
proposition  est  acceptée  avec  empressement  ;  les  voleurs  sont  garrottés  et  jetés 
par  Gouya  dans  la  rivière ,  où  ils  se  noient. 

Les  principaux  traits  de  cet  épisode  se  présentent  dans  un  troisième  conte 
indien  sous  une  forme  non  plus  plaisante ,  mais  merveilleuse ,  sottement 
merveilleuse,  à  vrai  dire.  On  en  jugera  en  lisant  ce  fragment  d'un  conte 
recueilli  dans  la  même  région  que  le  précédent  (Indian  Antiquary,  1875  ,  p.  11): 
Un  roi,  voulant  se  débarrasser  du  héros  du  conte, nommé  Toria,  fait  organiser 
une  grande  chasse  ;  Toria  doit  faire  partie  de  la  suite  et  porter  la  provision 
d'œufs  et  d'eau.  Arrivés  auprès  d'une  caverne,  les  gens  du  roi  disent  qu'il  s'}' 
est  réfugié  un  lièvre,  et  ils  forcent  Toria  à  y  pénétrer;  puis  ils  roulent  à  l'entrée 
de  grosses  pierres ,  amassent  des  broussailles  devant  et  y  mettent  le  feu  pour 
étouff"er  Toria.  Mais  celui-ci  casse  ses  œufs ,  et  toutes  les  cendres  sont 
dispersées  (sic)  ;  ensuite  il  verse  son  eau  sur  la  braise,  et  le  feu  s'éteint.  Etant 
parvenu ,  non  sans  peine ,  à  se  glisser  hors  de  la  caverne ,  il  voit ,  à  son  grand 
étonnement ,  que  toutes  les  cendres  sont  devenues  des  vaches,  et  tout  le  bois  à 
moitié  brûlé ,  des  buffles.  Il  rassemble  toutes  ces  bêtes  et  les  mène  chez  lui. 
ÇLuand  le  roi  les  voit ,  il  demande  à  Toria  où  il  se  les  est  procurées.  Celui-ci 


RENÉ      E.T      SOK      SEIGNEUR  II.9 

lui  dit  qu'il  les  a  trouvées  dans  la  caverne  où  on  l'a  enfermé  :  il  y  en  a  encore 
bien  d'autres  ;  mais ,  pour  les  avoir,  il  faut  que  le  roi  et  ses  gens  entrent  dans 
la  caverne ,  qu'on  en  bouche  l'entrée  et  qu'on  allume  du  feu  devant ,  comme 
on  a  fait  pour  lui.  Le  roi  s'introduit  aussitôt  avec  ses  gens  dans  la  caverne, 
après  avoir  dit  à  Toria  de  fermer  l'entrée  et  d'allumer  le  feu.  Toria  ne  se  fait 
pas  prier,  et  le  roi  et  sa  suite  périssent  étouffés. 

Le  dénouement  ordinaire  se  trouve  dans  le  Cambodge,  avec  quelques 
altérations.  Nous  donnerons  le  conte  cambodgien  en  entier,  le  commencement, 
bien  qu'il  ne  ressemble  pas  aux  contes  que  nous  avons  cités ,  étant  nécessaire 
pour  l'intelligence  du  reste.  Voici  ce  conte  (E.  Aymonier,  p.  8)  :  «  Un  jeune 
homme  aurait  bien  voulu  manger  un  porc  que  sa  mère  élevait  pour  le  vendre. 
Un  jour,  il  prétend  que  les  esprits  célestes  lui  ont  indiqué  la  place  d'un  trésor. 
Muni  d'un  panier,  il  se  fait  suivre  par  sa  mère  au  fond  de  la  forêt.  Tout  à  coup 
il  s'élance ,  applique  son  panier  contre  le  sol ,  puis  il  recommande  à  sa  mère 
d'appuyer  ferme  pendant  qu'il  va  chercher  une  pelle  et  une  pioche  pour 
déterrer  le  trésor.  Il  court  alors  à  la  maison ,  tue  le  cochon  et  invite  amis  et 
voisins  à  faire  ripaille.  Sa  mère ,  après  l'avoir  attendu  longtemps ,  mourant  de 
faim  et  à  bout  de  forces,  lAche  le  panier  et  regarde  dedans. Furieuse  de  n'y  rien 
trouver,  elle  retourne  à  la  maison ,  se  doutant  du  mauvais  tour  que  lui  a  joué 
son  fils,  et  elle  arrive  au  milieu  du  festin.  Alors,  outrée  de  colère,  elle  charge 
son  frère  d'enfermer  le  jeune  homme  dans  un  sac  et  d'aller  le  jfeter  à  la  rivière. 
Quand  il  est  sur  le  bord  de  l'eau ,  le  menteur  demande  que  par  pitié  on  lui 
donne  son  traité  sur  l'art  de  mentir  qu'il  a  laissé  à  la  maison  sur  une  poutre  : 
au  moins  ce  traité  l'aidera  à  gagner  sa  vie  là-bas  dans  le  monde  des  trépassés. 
L'oncle  consent  à  aller  chercher  le  livre.  Pendant  qu'il  est  absent,  par  hasard 
passe  un  lépreux  ;  le  menteur  l'aperçoit  et  feint  de  se  parler  à  lui-même  :  Il  y  a 
longtemps  qu'il  est  entré  en  retraite  dans  ce  sac  pour  se  guérir  de  la  lèpre  ;  il 
croit  être  guéri ,  mais  il  voudrait  bien  s'en  assurer.  Le  lépreux  dresse  l'oreille 
et  ouvre  le  sac  sur  l'invitation  de  l'autre ,  qui  sort  en  disant  :  «  Je  suis  bien 
guéri ,  ma  foi  !  »  Le  lépreux  demande  à  le  remplacer  dans  le  sac ,  et  le  men- 
teur l'y  enferme  en  lui  recommandant ,  s'il  veut  une  guérison  prompte 
et  radicale  ,  de  ne  pas  répondre  aux  questions ,  dût-il  être  insulté  et  même 
frappé.  A  peine  le  menteur  s'est-il  esquivé  que  l'oncle  revient ,  furieux  de 
sa  course  inutile.  11  tombe  à  grands  coups  de  bùton  sur  le  lépreux,  qui 
s'efforce  de  tout  supporter  sans  mot  dire.  Après  l'avoir  bien  frappé,  l'oncle 
jette  le  sac  à  l'eau.  —  Echappé  de  là ,  le  menteur  rencontre  sur  le  bord  de  la 
rivière  un  autre  garçon  ,  habile  comme  lui  à  tromper.  Ce  dernier,  après  avoir 
plongé,  revient  à  la  surface  de  l'eau,  montrant  de  la  menue  monnaie ,  faible 
partie ,  dit-il ,  de  son  gain  au  jeu  eflfréné  que  l'on  joue  là-bas.  Le  menteur  se 
déshabille  ,  plonge  à  son  tour  et  domic  de  la  tête  contre  une  souche.  S'aperce- 
vant  alors  que  l'autre  jeune  homme  s'est  moqué  de  lui,  il  revient  en  songeant 
au  moyen  de  lui  rendre  la  pareille.  «  En  effet ,  »  lui  dit-il ,  «  on  joue  là  un  jeu 
d'enfer.  J'ai  beaucoup  gagn^",  mais  on  me  renvoie  à  toi  pour  le  paiement. 
Comme  je  me  suis  obstiné  à  exiger  mon  gain ,  j'ai  reçu  une  rude  taloche,  avec 
injonction  de  me  faire  payer  ici.  »  L'autre  voit  qu'il  s'est  adressé  à  plus  fort  que 
lui.  Il  donne  moitié  de  ses  sapèques ,  et  les  deux  menteurs  se  lient  d'amitié.  « 


120  RENÉ      ET      SON      SEIGNEUR 

Dans  la  Zeitschrift  fur  rouianische  Philologie  (t.  II,  p.  350),  M.  Kœhler 
nous  apprend  qu'un  conte  présentant  une  fin  de  ce  genre  a  été  recueilli  à 
Madagascar  et  publié  par  M.  W.-H.-I.  Blcek  dans  le  Cape  Monthly  Maga:(itie 
(déc.  1871  ,  p.  334).  Il  s'agit  dans  ce  conte  malgache  des  exploits  de  deux 
fripons,  Ikotofetsy  et  Mahaka.  Ikotofetsy  est  pris  au  moment  où  il  com- 
met un  vol  dans  un  village.  On  le  coud  dans  une  natte  pour  le  jeter  à  l'eau. 
Pendant  qu'il  est  laissé  sans  gardien ,  vient  à  passer  une  femme.  Il  fait  si  bien 
qu'il  la  décide  à  le  délivrer  ;  puis  il  la  met  à  sa  place  et  s'enfuit.  La  femme  est 
jetée  à  l'eau ,  et  quelques  jours  après ,  Ikotofetsy  reparaît  dans  le  village,  por- 
tant une  quantité  de  bijoux  qu'il  a  volés,  et  il  dit  aux  gens  qu'il  les  a  trouvés 
au  fond  de  l'eau.  Alors  les  villageois  lui  demandent  tous  de  les  jeter  à  l'eau, 
ce  qu'il  s'empresse  de  faire. 

Enfin ,  on  a  recueilli  aux  Antilles ,  de  la  bouche  d'une  mulâtresse ,  née 
à  Antigoa  et  nourrice  du  fils  d'un  gouverneur  de  la  Jamaïque,  une  histoire 
qui  présente  le  même  dénouement  que  les  contes  de  cette  famille  (^Folklore 
Record ,  III ,  p.  S  3  )  =  Ananci  »  étant  tombé  entre  les  mains  de  ses  ennemis , 
ceux-ci  le  mettent  dans  un  sac  ponr  aller  le  jeter  à  la  mer.  Pendant  le  trajet, 
Ananci  ne  cesse  de  chanter  :  «  Je  suis  trop  jeune  pour  épouser  la  fille  du  roi.  » 
Comme  il  fait  chaud  et  qu'Ananci  est  lourd,  les  hommes  entrent  dans  une 
maison  pour  se  rafraîchir,  après  avoir  déposé  le  sac  à  la  porte.  Un  berger, 
qui  passe  avec  son  troupeau ,  entend  ce  que  chante  Ananci  ;  il  lui  demande  de 
le  laisser  prendre  sa  place  ;  mais ,  la  chose  faite ,  il  a  beau  chanter  :  «  Je  suis 
assez  âgé  pour  épouser  la  fille  du  roi  ;  »  on  le  jette  à  la  mer.  Ensuite  les 
hommes  rencontrent  Ananci  conduisant  le  troupeau  du  berger,  et  il  leur  dit 
qu'il  y  a  encore  dans  la  mer  beaucoup  plus  de  moutons  qu'il  n'en  a  pris. 

Nous  aurions  encore  à  résumer  ici  un  conte  kabyle  appartenant  à  cette 
famille.  Mais  comme  une  partie  de  ce  conte  doit  être  particulièrement 
rapprochée  de  notre  no  20 ,  Ricbedeau ,  nous  n'en  donnerons  l'analyse  que  dans 
les  remarques  de  ce  n°  20. 

I.  Nous  avons  déjà  rencontré  cet  Ananci  ou  Ananst,  «  l'Araignée  »,  figurant  comme  personnage 
principal  dans  un  conte  recueilli  chez  les  nègres  du  pys  d'Akwapim  ,  qui  fait  partie  du  royaume  des 
Achantis.  (Voir  les  remarques  de  notre  n°  5,  Tapalapaulau ,  p.  58.)  —  Le  Folltlore  Journal  (1885, 
I,  p.  280)  nous  apprend  que  les  nègres  des  Antilles  appellent,  dans  leur  jargon  anglais,  Ananti 
Slories  ,  «  Histoires  d'Ananci  »  ,  toute  espèce  de  contes  blçus  ,  qu'Ananci  y  figure  ou  non. 


XI 


LA  BOURSE,  LE  SIFFLET  &  LE  CHAPEAU 


Il  était  une  fois  trois  frères,  le  sergent,  le  caporal  et 
l'appointé^,  qui  montaient  la  garde  dans  un  bois.  Un  jour  que 
c'était  le  tour  de  l'appointé,  une  vieille  femme  vint  à  passer 
près  de  lui  et  lui  dit  :  «  L'appointé,  veux-tu  que  je  me  chauffe 
à  ton  feu  ?  — Non,  car  si  mes  frères  s'éveillaient,  ils  te  tueraient. 

—  Laisse-moi  me  chauffer,   et  je  te  donnerai  une  petite  bourse. 

—  Que  veux-tu  que  je  fasse  de  ta  bourse?  —  T\i  sauras, 
l'appointé ,  que  cette  bourse  ne  se  vide  jamais  :  quand  on  y  met 
la  main,  on  y  trouve  toujours  cinq  louis.  — Alors,  donne-la 
moi.  » 

Le  lendemain,  c'était  le  caporal  qui  montait  la  garde;  la 
même  vieille  s'approcha  de  lui.  «  Caporal,  veux-tu  que  je.  me 
chauffe  à  ton  feu  ?  —  Non  ,  car  si  mes  frères  s'éveillaient ,  ils 
te  tueraient.  —  Laisse-moi  me  chauffer,  et  je  te  donnerai  un 
petit  sifflet.  —  Que  veux-ta  que  je  fasse  de  ton  sifflet  ?  —  Tu 
sauras,  caporal,  qu'avec  mon  sifflet  on  fait  venir  en  un  instant 
cinquante  mille  hommes  d'infanterie  et  cinquante  mille  hommes 
de  cavalerie.  —  Alors,  donne-le  moi.  » 

Le  jour  suivant,  pendant  que  le  sergent  montait  la  garde, 
il  vit  aussi  venir  la  vieille.  «  Sergent,  veux-tu  que  je  me  chauffe 
à  ton  feu?  —  Non,  car  si  mes  frères  s'éveillaient,  ils  te  tue- 
raient. —  Laisse-moi  me  chauffer,  et  je  te  donnerai  un  beau 
petit  chapeau.  —  Que  veux-tu  que  je  fasse  de  ton  chapeau  ?  — 
Tu  sauras,  sergent,  qu'avec  mon  chapeau  on  se  trouve  trans- 
porté partout  où  Ton  veut  être.  — Alors,  donne-le  moi.  » 

I .  Avant  la  Révolution ,  on  appelait  appointés  les  soldats  qui  touchaient  de 
plus  grosses  paies  que  les  autres. 


122  LA      BOURSE,      LE      SIFFLET      ET      LE      CHAPEAU 

Un  jour,  l'appointé  jouait  aux  cartes  avec  une  princesse  ; 
celle-ci  avait  un  miroir  dans  lequel  elle  voyait  le  jeu  de 
l'appointé  :  elle  lui  gagna  sa  bourse.  Il  s'en  retourna  au  bois 
bien  triste,  et  il  sifflait  en  marchant.  La  vieille  se  trouva  sur 
son  chemin.  «  Tu  siffles ,  mon  ami ,  »  lui  dit-elle  ;  «  mais  tu 
n'as  pas  le  cœur  joyeux.  —  En  effet,  »  répondit-il.  —  «  Tu  as 
perdu  ta  bourse.  —  Oui.  —  Eh  bien  !  va  dire  à  ton  frère  de  te 
prêter  son  sifflet  ;  avec  ce  sifflet  tu  pourras  peut-être  ravoir  ta 
bourse.  « 

«  Mon  frère,  »  dit  l'appointé  au  caporal,  «  je  crois  que  si 
j'avais  ton  sifflet,  je  pourrais  ravoir  ma  bourse.  —  Et  si  tu 
perdais  aussi  mon  sifflet  ?  —  Ne  crains  rien.  » 

L'appointé  prit  le  sifflet  et  retourna  jouer  aux  cartes  avec  la 
princesse.  Grâce  à  son  miroir,  elle  gagna  encore  la  partie,  et 
l'appointé  fut  obligé  de  lui  donner  son  sifflet.  Il  revint  au  bois 
en  sifflotant,  «  Tu  siffles ,  mon  ami ,  »  lui  dit  la  vieille ,  «  mais 
tu  n'as  pas  le  cœur  joyeux.  —  En  effet ,  »  répondit-il.  —  «  Tu 
as  perdu  ton  sifflet.  —  Oui.  — Eh  bien!  demande  à  ton  frère 
de  te  prêter  son  chapeau  ;  avec  ce  chapeau  tu  pourras  peut-être 
ravoir  ta  bourse  et  ton  sifflet.  » 

«  Mon  frère,  »  dit  l'appointé  au  sergent,  «  je  crois  que  si 
j'avais  ton  chapeau ,  je  pourrais  ravoir  ma  bourse  et  mon  sifflet. 
—  Et  si  tu  perdais  aussi  mon  chapeau  ?  —  Ne  crains  rien.  » 

L'appointé  s'en  retourna  jouer  aux  cartes  avec  la  princesse, 
et  elle  lui  gagna  son  chapeau.  Il  revint  bien  chagrin  et  trouva 
la  vieille  dans  le  bois.  «  Tu  siffles ,  mon  ami ,  »  lui  dit-elle , 
«  mais  tu  n'as  pas  le  cœur  joyeux.  —  En  effet,  »  répondit-il.  — 
«  Tu  as  encore  perdu  ton  chapeau.  —  Oui.  —  Eh  bien  !  tiens, 
voici  des  pommes;  tu  les  vendras  un  louis  pièce  :  il  n'y  aura 
que  la  princesse  qui  pourra  en  acheter.  » 

L'appointé  alla  crier  ses  pommes  devant  le  palais.  La  princesse 
envoya  sa  servante  voir  ce  que  c'était.  «  Ma  princesse ,  »  dit  la 
servante ,  «  c'est  un  homme  qui  vend  des  pommes.  —  Combien 
les  vend-il  ?  —  Un  louis  pièce.  —  C'est  bien  cher,  mais  n'im- 
porte. »  Elle  en  acheta  cinq,  en  donna  deux  à  sa  servante  et 
mangea  les  trois  autres  :  aussitôt  il  leur  poussa  des  cornes,  deux 
à  la  servante ,  et  trois  à  la  princesse.  On  fit  venir  un  médecin 
des  plus  habiles  pour  couper  les  cornes;  mais  plus  il  coupait, 
plus  les  cornes  grandissaient. 


LA      BOURSE,      LE      SIFFLET      ET      LE      CHAPEAU  1^3 

La  vieille  dit  à  l'appointé  :  «  Tiens,  voici  deux  bouteilles 
d'eau,  l'une  pour  faire  pousser  les  cornes,  et  l'autre  pour  les 
enlever.  Va-t'en  trouver  la  princesse.  »  L'appointé  se  rendit  au 
palais  et  s'annonça  comme  un  grand  médecin.  Il  employa  pour 
la  servante  l'eau  qui  faisait  tomber  les  cornes  ;  mais ,  pour  la 
princesse,  il  prit  l'autre  bouteille,  et  les  cornes  devinrent 
encore  plus  longues.  «  Ma  princesse,  »  lui  dit-il,  «  vous  devez 
avoir  quelque  chose  sur  la  conscience.  —  Rien ,  en  vérité.  — 
Vous  voyez  pourtant  que  les  cornes  de  votre  servante  sont 
tombées,  et  que  les  vôtres  grandissent.  —  Ah!  j'ai  bien  une 
méchante  petite  bourse...  —  Que  voulez-vous  faire  d'une 
méchante  petite  bourse  ,  ma  princesse  ?  donnez-la  moi.  —  Vous 
me  la  rendrez.^  —  Oui,  ma  princesse,  certainement  je  vous  la 
rendrai.  »  Elle  lui  donna  la  bourse,  et  il  fit  tomber  une  des  trois 
cornes.  «  Ma  princesse,  vous  devez  avoir  encore  quelque  chose 
sur  la  conscience.  —  Rien,  en  vérité...  J'ai  bien  un  méchant 
petit  sifflet...  —  Que  voulez-vous  faire  d'un  méchant  petit 
sifflet,   ma  princesse?  donnez-le  moi.  —  Vous  me  le  , rendrez  ? 

—  Bien  certainement.  »  Il  fit  tomber  la  seconde  corne ,  mais  il 
en  restait  encore  une.  «  Vous  devez  encore  avoir  quelque  chose 
sur  la  conscience.  — Plus  rien,  en  vérité...  J'ai  bien  un  méchant 
petit  chapeau...  —  Que  voulez- vous  faire  d'un  méchant  petit 
chapeau,  ma  princesse  ?  donnez-le  moi.  —  Vous  me  le  rendrez  ? 

—  Oui,  oui,  je  vous  le  rendrai...  Par  la  vertu  de  mon  p"etit 
chapeau,  que  je  sois  avec  mes  frères.  » 

Aussitôt  il  disparut,  laissant  la  princesse  avec  sa  dernière 
corne.  Quand  je  la  vis  l'autre  jour,  elle  l'avait  encore. 


REMARQUES 

Nous  avons  recueilli  une  variante  de  ce  conte ,  provenant  d'Ecurey,  hameau 
situé  à  deux  ou  trois  kilomètres  de  Montiers-sur-Saulx.  Cette  variante  est, 
sur  certains  points ,  plus  complète.  En  voici  le  résumé  : 

Trois  militaires,  qui  reviennent  de  la  guerre  ,  entrent  dans  un  beau  château, 
au  milieu  d'une  forêt.  Ils  y  trouvent  une  table  bien  servie  ,  avec  trois  couverts; 
mais  ils  ne  voient  personne,  sinon  des  mains,  qui  les  servent.  En  se  prome- 
nant dans  le  jardin,  ils  rencontrent  un  chat,  qui  donne  au  premier  une  bourse 
toujours  remplie;  au  second,  une  baguette  qui  fait  paraître. des  soldats,. autant 
qu'on  en  veut  ;  au  troisième ,  un  petit  billet ,  par  la  vertu  duquel  on  se  trans- 


124  LA      BOURSE,      LE      SIFFLET      ET      LE      CHAPEAU 

porte  partout  où  l'on  désire  être.  Celui  qui  a  la  bourse  s'en  va  jouer  aux 
cartes  avec  une  princesse.  Celle-ci ,  qui  gagne  toujours  ,  exprime  son  étonne- 
ment  de  voir  qu'il  a  toujours  de  l'argent.  Il  lui  parle  de  la  bourse.  La 
princesse  se  lève  pendant  la  nuit,  va  fouiller  dans  sa  poche,  lui  prend  sa 
bourse  et  en  fait  faire  une  autre  d'apparence  semblable ,  qu'elle  met  à  la  place 
de  la  bourse  merveilleuse.  Le  militaire  se  fait  prêter  la  baguette  par  son  cama- 
rade ;  mais  il  a  l'imprudence  de  la  remettre  à  la  princesse  qui  demande  à 
l'examiner,  et  il  est  obligé  de  s'enfuir.  Il  revient  avec  le  billet  qu'il  a  emprunté 
à  son  autre  camarade,  et  il  offre  à  la  princesse  de  la  transporter  avec  lui  en 
un  instant  bien  loin  sur  la  mer.  La  princesse  accepte ,  et  ils  sont  transportés 
dans  une  île.  Voyant  un  beau  pommier,  la  princesse  demande  au  militaire 
de  lui  cueillir  des  pommes.  Pendant  qu'il  monte  sur  l'arbre ,  il  laisse  tomber 
son  billet  ;  la  princesse  le  ramasse  et  se  souhaite  chez  elle.  Le  militaire ,  resté 
sur  son  arbre,  mange  des  pommes,  et  voilà  qu'il  lui  pousse  des  cornes,  et 
plus  il  mange  de  pommes,  plus  il  lui  pousse  de  cornes.  Il  descend  de  l'arbre 
et  s'en  va  plus  loin.  Il  monte  sur  un  poirier,  et  à  peine  a-t-il  commencé  ù 
manger  des  poires ,  qu'il  voit  une  corne  tomber,  puis  une  autre  ;  elles  finis- 
sent par  tomber  toutes.  —  Il  rencontre  une  fée  qui  lui  conseille  de  s'habiller 
en  fruitier  et  d'aller  dans  le  pays  de  la  princesse  crier  ses  pommes  à  cinquante  , 
deux  cents  et  trois  cents  louis  la  pomme.  Le  militaire  suit  ce  conseil  ;  la  prin- 
cesse fait  acheter  par  sa  servante  un  panier  de  pommes  ;  elle  en  mange ,  et 
aussitôt  il  lui  vient  des  cornes  et  des  cornes.  Tous  les  médecins  y  perdent  leur 
latin.  Le  militaire  se  présente  au  palais,  déguisé  en  docteur;  il  est  bien  reçu. 
Pendant  deux  ou  trois  mois,  il  donne  des  tisanes  à  la  princesse,  sans  qu'il  y 
ait  d'amélioration.  Enfin  il  lui  dit  :  «  Il  faudrait  aller  vous  confesser,  et  vos 
cornes  s'en  iraient.  »  La  princesse  répond  d'abord  qu'elle  n'oserait  pas  traver- 
ser le  village  avec  ses  cornes  ;  puis  elle  dit  qu'elle  ira  se  confesser  au  curé ,  le 
lendemain ,  à  six  heures  du  matin.  —  Le  lendemain  ,  à  six  heures ,  le  militaire 
s'affuble  d'un  surplis  et  se  met  dans  le  confessionnal.  La  princesse  se  confesse. 
«  Vous  devez  avoir  encore  quelque  chose  sur  la  conscience,  car  le  docteur 
m'a  dit  que  toutes  vos  cornes  tomberaient  si  vous  disiez  tout.  —  Je  n'ai 
qu'une  méchante  bourse.  —  Donnez-la  toujours.  »  La  princesse  la  donne, 
et  le  prétendu  curé  lui  fait  manger  deux  poires  «  pour  la  remettre  ».  Aussitôt 
il  tombe  plusieurs  cornes.  Le  militaire  se  fait  ainsi  donner  la  baguette  et  le 
billet,  et  chaque  fois  il  fait  manger  deux  poires  à  la  princesse.  Quand  il  est 
rentré  en  possession  des  trois  objets ,  il  crie  :  «  Par  la  vertu  de  mon  billet,  que 
je  sois  transporté  avec  mes  camarades  1  »  Il  rend  à  chacun  ce  qui  lui  appar- 
tient, et  ils  se  marient  tous  les  trois  avec  des  princesses. 


Comparer  nos  nos  42 ,  ks  hois  Frères ,  et  71,  le  Roi  et  ses  Fils ,  et  aussi , 
pour  les  objets  merveilleux,  notre  no  59,  les  trois  Charpentiers. 

* 
*  * 

Par  rapport  à  l'introduction ,  où  il  est  dit  comment  les  objets  merveilleux 
sont  venus  aux  héros ,  les  contes  de  cette  famille  peuvent  se  diviser  en  plu- 
sieurs groupes. 


LA      BOURSE,      LE      SIFFLET      ET      LE      CHAPEAU  12$ 

Le  premier  est  celui  auquel  se  rattache  notre  premier  conte  lorrain.  Nous 
citerons  d'abord  un  conte  hessois  (Grimm  ,  III ,  p.  202)  :  Trois  vieux  soldats 
congédiés  montent ,  l'un  après  l'autre ,  la  garde  dans  une  forêt  qu'ils  ont  à  tra- 
verser ;  ils  reçoivent  successivement  d'un  vieux  petit  homme  rouge  un  manteau 
qui  fait  avoir  tout  ce  que  l'on  souhaite  ,  une  bourse  qui  ne  se  vide  jamais ,  un 
cor  qui  fait  venir  tous  les  peuples  du  monde.  (Dans  un  autre  conte  allemand , 
très  voisin,  de  la  collection  Curtze,  p.  34,  les  objets  merveilleux  sont  un 
bâton  qui  procure  à  boire  et  à  manger,  une  bourse  inépuisable  et  une  trom- 
pette au  moyen  de  laquelle  on  fait  venir  autant  de  soldats  qu'on  en  veut.)  — 
Dans  un  troisième  conte  allemand  (Prœhle ,  I,  n"  27),  c'est  d'une  vieille  que 
quatre  frères  déserteurs  reçoivent ,  comme  dans  le  premier  conte  lorrain ,  les 
objets  merveilleux  (bourse,  trompette,  chapeau  qui  procure  tout  ce  que  l'on 
désire,  et  manteau  qui  transporte  où  l'on  veut),  et,  toujours  comme  dans 
notre  conte ,  la  vieille  demande  à  celui  qui  monte  la  garde  de  la  laisser  se 
chauffer  à  son  feu.  Dans  un  conte  itaHen  des  Marches  (Gubernatis,  Zoohgical 
Mythology,  p.  288),  les  objets  merveilleux  (bourse,  siffîet  qui  fait  venir  toute 
une  armée,  et  manteau  qui  rend  invisible)  sont  également  donnés  par  une 
vieille,  une  fée  ,  à  trois  frères.  —  Un  conte  écossais  (Campbell ,  n"  10)  met 
en  scène  trois  soldats,  un  sergent,  un  caporal  et  un  simple  soldat,  comme 
notre  conte.  S'étant  attardés  en  allant  rejoindre  leur  régiment ,  ils  entrent  dans 
une  maison  déserte,  où  ils  trouvent  une  table  bien  servie.  (C'est,  on  le  voit, 
l'introduction  de  notre  variante.)  Trois  princesses  enchantées,  ou'ils  parvien- 
nent plus  tard  à  déUvrer,  font  présent,  la  première  au  sergent  d'une  bourse 
magique  ;  la  seconde  au  caporal  d'une  nappe  qui  se  couvre  de  mets  au  com- 
mandement et  transporte  où  l'on  veut  ;  la  troisième  donne  au  soldat  un  sifflet 
merveilleux. 

Dans  un  conte  flamand  de  Condé-sur-Escaut  (Deulin,  I,  p.  85  ),  une  prin- 
cesse-serpent à  tête  de  femme  est  délivrée  par  un  petit  soldat.  Elle  vient 
ensuite  trois  fois  pour  l'emmener  avec  elle  ;  il  dort.  Elle  laisse  alors  auprès 
de  lui  un  manteau  et  une  bourse  magiques  '.  —  Il  n'y  a  également  qu'un 
soldat  dans  un  conte  roumain  de  Transylvanie ,  dont  nous  résumerons  l'intro- 
duction dans  les  remarques  de  notre  n"  42  ,  les  trois  Frères. 

Un  second  groupe  comprend  un  certain  nombre  de  contes.  On  peut  citer 
d'abord  un  conte  italien  recueilli  à  Rome  (Busk,  p.  129),  dans  lequel  un 
vieux  bonhomme ,  très  pauvre ,  laisse  en  héritage  à  ses  trois  fils  un  vieux 
chapeau ,  qui  rend  invisible ,  une  vieille  bourse ,  où  il  y  a  toujours  un  écu , 
et  un  cor  qui  procure  ce  que  l'on  désire,  dîner,  palais,  armée,  etc.  (Comparer 
l'introduction  presque  identique  d'un  conte  sicilien  de  la  collection  Pitre,  n" 
28,  où  les  objets  dont  héritent  les  trois  frères  sont  une  bourse,  un  manteau 
qui  rend  invisible  et  un  cor  qui  fait  venir  des  soldats.)  —  Dans  un  conte  du 
Tyrol  allemand  (Zingerle,  II,  p.  142),  où  les  objets  sont  absolument  les 
mêmes  et  ont  les  mêmes  propriétés  que  ceux  du  premier  conte  lorrain  ,  le  père 


I.  Comparer,  pour  cette  introduction  seulement ,  entre  autres  contes  ,  les  contes  allemands,  p.  |6 
de  U  collection  Wolf,  et  n»  93  de  la  collection  Grimm  ,  ainsi  que  le  conte  icossjis  n"  44  de  U 
collection   Campbell. 


126  LA      BOURSE,      LE      SIFFLET      ET      LE      CHAPEAU 

qui  les  lègue  à  ses  trois  fils  n'est  pas  représenté  comme  pauvre  (comparer  un 
autre  conte  tyrolien,  ibid,  p.  73). 

Dans  ces  divers  contes,  il  n'est  pas  dit  comment  les  objets  merveilleux 
étaient  venus  en  la  possession  du  père  des  jeunes  gens.  Un  conte  de  la  Haute- 
Bretagne  (Sébillot,  I,  n»  5  )  explique  qu'ils  lui  avaient  été  donnés  par  une 
fée  de  ses  amies.  —  Dans  un  conte  grec  moderne  (Hahn ,  variante  du  n°  9), 
le  père  les  avait  reçus  d'un  serpent  reconnaissant,  et  son  fils,  qui  les  trouve 
après  sa  mort ,  n'en  découvre  que  par  hasard  les  propriétés. 

Dans  un  conte  sicilien  (Gonzenbach,  no  30),  un  père,  très  pauvre,  lègue  à 
son  fils  aîné  une  vieille  couverture,  au  cadet  une  vieille  bourse  et  au  plus  jeune 
un  cor.  Trois  fées ,  qui  voient  un  jour  les  jeunes  gens  faisant  la  sieste  devant 
leur  cabane ,  sont  frappées  de  leur  beauté  et  se  disent  qu'elles  vont  leur  faire 
des  dons  :  la  couverture  transportera  partout  où  l'on  voudra;  la  bourse  four- 
nira l'argent  qu'on  lui  demandera  ;  si  l'on  soutfle  dans  le  cor,  la  mer  se  cou- 
vrira de  vaisseaux.  —  Ailleurs,  dans  un  autre  conte  sicilien  (Pitre,  n<»  26), 
ce  sont  les  objets  merveilleux  eux-mêmes  (  bourse  ,  serviette  qui  se  couvre  de 
mets  au  commandement  et  violon  qui  force  les  gens  à  danser)  que  les  trois 
fées  donnent,  comme  dans  un  songe,  à  Petru  endormi  — Dans  un  conte 
irlandais  (Kennedy,  II,  p.  67),  un  jeune  homme,  qui  a  partagé  ses  petites 
provisions  de  voyage  avec  une  pauvre  vieille  femme ,  voit  en  songe  une  belle 
dame  qui  lui  donne  une  bourse  magique  ;  une  autre  fois  ,  il  reçoit  de  la  même 
manière  un  manteau  qui  transporte  où  l'on  veut ,  et ,  une  troisième  fois ,  un 
cor  de  chasse  qui  appelle  au  service  de  son  possesseur  tous  les  soldats  qui 
l'entendent. 

Dans  deux  contes,  un  conte  allemand  (Wolf,  p,  16)  et  un  conte  sicilien 
(Gonzenbach,  n»  31),  le  héros  trouve  moyen  d'enlever  à  des  brigands  les 
objets  merveilleux. 

Enfin,  dans  un  conte  catalan  (Rondalîayre ,  III,  p.  58),  l'aîné  de  deux 
frères  trouve  sur  son  chemin  une  bourse  pleine  d'argent  (il  n'est  pas  dit 
qu'elle  soit  merveilleuse).  Le  cadet  rencontre  des  enfants  qui  se  disputent  au 
sujet  d'une  chaise  qui  transporte  où  l'on  veut  et  d'une  trompette  qui  fait 
venir  autant  de  soldats  qu'on  en  désire.  Le  jeune  homme  leur  dit  qu'il  va 
faire  le  partage.  Il  se  fait  remettre  la  trompette,  s'assied  sur  la  chaise  et  se 
souhaite  dans  la  ville  du  roi ,  père  de  la  princesse  qui  lui  dérobera  les  objets 
merveilleux.  (Nous  reviendrons  plus  bas  sur  cette  forme  particulière.) 


Dans  plusieurs  des  contes  ci-dessus  mentionnés ,  —  conte  allemand  de  la 
collection  Grimm ,  conte  roumain  de  Transylvanie ,  conte  italien  de  Rome, 

le  héros ,  comme  dans  les  deux  contes  lorrains ,  va  jouer  aux  cartes  avec 

une  princesse  ;  mais,  dans  aucun,  la  princesse  ne  gagne  les  objets  merveil- 
leux, comme  cela  a  lieu  dans  notre  premier  conte  ;  elle  les  dérobe ,  comme 
dans  notre  variante.  Ainsi,  dans  le  conte  roumain,  Hserstccldai,  le  soldat, 
se  rend  chez  la  fille  du  roi,  qui  aime  beaucoup  à  jouer  aux  cartes  et  qui 
ruine  tous  ceux  qui  osent  jouer  avec  elle  :  elle  a  promis  sa  main  à  celui  qui 
la  vaincrait  au  jeu.  Quand  la  princesse  voit  qu'elle  ne  peut  ruiner  Haerstaeldai 


LA      BOURSE,      LE      SIFFLET      ET      LE      CHAPEAU  12/ 

(celui-ci  a  une  bourse  qui  ne  se  vide  jamais),  elle  le  grise  et  lui  prend  la 
bourse  merveilleuse.  Comme  elle  ne  veut  pas  la  lui  rendre,  il  déclare  la  guerre 
au  roi,  et,  au  moyen  d'un  chapeau  magique,  d'où  il  sort,  quand  on  le  secoue, 
autant  de  soldats  que  l'on  veut ,  il  a  bientôt  à  ses  ordres  une  grande  armée. 
A  la  vue  de  cette  armée,  le  roi  fait  rendre  la  bourse.  Hœrstasldai  retourne 
jouer  aux  cartes  avec  la  princesse,  qui  l'enivre  encore  et  lui  vole  ses  deux 
objets  merveilleux. 

Dans  les  contes  italiens  de  Rome  et  des  Marches,  le  héros,  après  que  sa 
bourse  lui  a  été  volée,  se  fait  prêter  successivement  par  ses  deux  frères  leurs 
objets  merveilleux,  comme  dans  les  deux  contes  lorrains. 

Dans  le  conte  allemand ,  la  princesse  ,  après  avoir  grisé  le  soldat ,  substitue 
à  sa  bourse  inépuisable  une  autre  bourse  en  apparence  semblable,  comme 
dans  notre  variante. 

Il  serait  trop  long  d'examiner  les  modifications  de  détail  que  cette  partie 
du  récit  (le  vol  des  objets  m2rveilleu.\)  présente  dans  les  autres  contes  de  cette 
famille  dont  nous  avons  étudié  l'introduction. 

* 
*  * 

Quant  à  la  dernière  partie ,  notre  variante  présente  une  forme  beaucoup 
mieux  conservée  que  notre  premier  conte.  Dans  presque  tous  les  contes  de 
cette  famille,  c'est  aussi  après  en  avoir  fait  involontairement  l'expérience  sur 
lui-même,  que  le  héros  reconnaît  la  vertu  des  deux  sortes  de  /ruits.  Nous 
ne  connaissons  que  le  conte  tyrolien  (Zingerle,  II,  p.  142),  cité  plus  haut, 
où  il  en  soit  autrement.  Là,  un  ermite,  comme  la  vieille  du  conte  lorrain, 
donne  au  héros  des  pommes  qui  ont  la  propriété  de  faire  pousser  des  cornes, 
et  une  pommade  qui  a  celle  de  les  enlever. 

Dans  plusieurs  contes  (contes  allemands  des  collections  Grimm  etCurtze, 
conte  italien  de  Rome,  conte  irlandais),  au  lieu  des  cornes  qui  poussent, 
c'est  le  nez  qui  s'allonge  démesurément  quand  on  a  mangé  des  pomm'es  ou 
des  figues  merveilleuses.  Dans  le  conte  italien  des  Marches,  il  pousse  une 
queue  énorme;  dans  le  conte  écossais,  une  tête  de  cerf. 

Tous  les  contes  mentionnés  ci-dessus  n'ont  pas  cette  dernière  partie.  Les 
contes  allemands  des  collections  Prœhle  et  Wolf ,  le  conte  sicilien  n"  26  de 
la  collection  Pitre  se  rapprochent  sur  ce  point  de  notre  n°  42  ,  les  trois  Frères. 
Le  conte  sicilien  n"  30  de  la  collection  Gonzenbach  passe  dans  un  cycle  tout 
différent. 

En  revanche ,  un  conte  grec  moderne  (  Hahn  ,  no  44  )  n'a  de  commun  avec 
nos  contes  lorrains  que  la  dernière  partie.  Le  héros,  au  moyen  de  figues  qui 
font  pousser  des  cornes ,  réussit  à  se  faire  épouser  par  une  princesse.  — 
Comparer  un  épisode  d'un  conte  esthonien  (  Kreutzwald ,  n»  23),  où  des 
pommes  qui  font  allonger  le  nez  et  des  noix  qui  le  raccourcissent  sont ,  pour 
le  héros ,  l'occasion  de  gagner  beaucoup  d'argent. 

Au  siècle  dernier ,  on  imprimait  un  conte  de  ce  genre  dans  les  Aventures 
d'Abdallah,  fils  d'Hanif ,   ouvrage  soi-disant   traduit   de  l'arabe  d'après   un 


128  LA      BOURSE,      LE      SIFFLET      ET      LE      CHAPEAU 

manuscrit  cnvo5'é  de  Batavia  par  un  M.  Sandisson ,  mais  dont  le  véritable 
auteur  est  l'abbé  Bignon  (Paris,  171 3,  2  vol.  in-12  ).  C'est  l'histoire  du 
Prince  Tangut  et  de  la  princesse  au  pied  de  ue^  (t.  I ,  p.  231  )  ,  mise  plus  tard  en 
vers  par  Laharpe  '. 

Citons  encore  le  livre  de  Fortunatus ,  publié  à  Augsbourg  en  1530. 
Fortunatus,  égaré  dans  un  bois,  a  reçu  de  dame  Fortuna  une  bourse  qui  ne  se 
vide  jamais,  et  il  a  enlevé  par  ruse  au  sultan  d'Alexandrie  un  chapeau  qui 
transporte  où  l'on  veut.  En  mourant,  il  laisse  à  ses  deux  fils,  Ampedo  et 
Andalosia  ,  ces  objets  merveilleux.  Andalosia  se  met  à  voyager  avec  la  bourse, 
et  se  la  laisse  dérober  par  Agrippine ,  fille  du  roi  d'Angleterre ,  dont  il  s'est 
épris.  Il  retourne  dans  son  pays ,  prend  à  son  frère  le  chapeau ,  et ,  s'étant 
introduit  dans  le  palais  du  roi  d'Angleterre,  il  enlève  la  princesse  et  la 
transporte  par  le  moyen  du  chapeau  dans  une  solitude  d'Hibernie.  Là  se 
trouvent  des  arbres  chargés  de  belles  pommes.  La  princesse  en  désirant 
manger,  Andalosia  lui  remet  les  objets  merveilleux  et  grimpe  sur  l'arbre. 
Cependant  Agrippine  dit  en  soupirant  :  «  Ah  !  si  j'étais  seulement  dans  mon 
palais  !  »  Et  aussitôt ,  par  la  vertu  du  chapeau  ,  elle  s'y  trouve.  Andalosia , 
bien  désolé,  erre  dans  ce  désert,  et,  pressé  par  la  faim,  il  mange  deux  des 
pommes  qu'il  a  cueillies  :  aussitôt  il  lui  pousse  deux  cornes.  Un  ermite  entend 
ses  plaintes ,  et  lui  indique  d'autres  pommes  qui  le  débarrassent  de  ses  cornes. 
Andalosia  prend  des  deux  sortes  de  fruits.  Arrivé  à  Londres,  il  vend  des 
premières  pommes  à  la  princesse  et  se  présente  ensuite  comme  médecin  pour 
lui  enlever  les  cornes  qui  lui  ont  poussé.  Il  trouve  l'occasion  de  reprendre  ses 
objets  merveilleux  ;  puis  il  transporte  la  princesse  dans  un  couvent ,  où  il  la 
laisse. 

La  littérature  du  moyen  âge  nous  offre  un  récit  analogue.  Dans  les  Gesla 
Romanorum  (ch.  CV  de  la  traduction  du  xvie  siècle  intitulée  le  VioUer  des 
histoires  romaines  ) ,  on  voit  un  prince ,  nommé  Jonathas ,  qui  a  reçu  en  legs 
du  roi  son  père  trois  précieux  joyaux  :  «  un  anneau  d'or,  un  fermail  ou  monilc, 
semblablement  un  drap  précieux.  »  «  L'anneau  avait  telle  grâce  que  qui  en  son 
doigt  le  portait,  il  était  de  tous  aimé,  si  qu'il  obtenait  tout  ce  qu'il  demandait. 
'Le  fermail  faisait  à  celui  qui  le  portait  sur  son  estomac  obtenir  tout  ce  que 
son  cœur  pouvait  souhaiter.  Et  le  drap  précieux  était  de  telle  et  semblable 
complection ,  qui  rendait  celui  qui  dessus  se  séait  au  lieu  où  il  voulait  être  tout 
soudainement.  »  Jonathas ,  qui  est  tombé  dans  les  pièges  d'une  «  jeune  pucclle 
moult  belle  »,  se  laisse  successivement  dérober  par  elle  ses  trois  objets 
merveilleux,  et  finalement  il  se  trouve  seul ,  abandonné  dans  un  désert ,  où  il 
s'était  fait  transporter  ainsi  que  la  traîtresse.  Comme  il  a  faim ,  il  mange  du 
fruit  d'un  arbre  qu'il  rencontre  sur  son  chemin,  «  et  fut  ledit  Jonathas  fait, 
par  la  commenstion  dudit  fruit,  adoncques  ladre.  »  Plus  loin,  il  mange  du 
fruit  d'un  autre  arbre ,  et  sa  lèpre  disparaît.  Il  arrive  dans  un  pays  où  il  guérit 
un  lépreux  et  acquiert  la  réputation  de  grand  médecin.  De  retour  dans  sa  ville 
natale ,  il  est  appelé  auprès  de  «  son  amoureuse  »  malade ,  qui  ne  le  reconnaît 
pas.  Iliui  dit  :  «  Ma  très  chière  dame,  si  vous  voulez  que  je  vous  donne  santé, 
il  faut  premièrement  que   vous  vous  confessiez  de  tous  les  péchés  qu'avez 

I.  Essai  historique  sur  les  faUrs  indiennes,    par  I.oiseleur-Deslongchamps,  p.  xxxili, 


LA      BOURSE,      LE     SIFFLET      ET      LE     CHAPEAU  129 

commis ,  et  que  vous  rendiez  tout  de  l'autrui ,  s'il  est  ainsi  que  aucune  chose 
vous  en  ayez  ;  tout  autrement  jamais  ne  serez  guérie.  »  »  Elle  raconte  alors 
comment  elle  a  volé  Jonathas ,  et  dit  au  prétendu  médecin  où  sont  les  trois 
joyaux.  Quand  Jonathas  est  rentré  en  possession  de  son  bien ,  il  donne  à  la 
fille  du  fruit  qui  rend  lépreux  et  s'en  retourne  chez  lui. 

*  * 

En  Orient,  nous  rencontrons  d'abord  un  conte  hindoustani ,  que  M.  Garcin 
de  Tassy  a  traduit  sur  un  manuscrit  de  la  Bibliothèque  nationale  et  publié 
dans  la  Revue  orientale  et  américaine  (année  186$  ,  p.  149)  :  Un  roi,  à 
qui  vient  l'idée  de  voyager,  confie  son  royaume  à  son  premier  ministre  :  si , 
dans  un  an ,  il  n'est  pas  revenu ,  celui-ci  doit  remettre  le  gouvernement  au 
second  ministre  et  aller  à  la  recherche  de  son  maître.  Le  roi ,  s'étant  mis  en 
route ,  rencontre  bientôt  quatre  voleurs  qui ,  après  s'être  emparés  de  quatre 
objets  de  grand  prix,  se  disputent  pour  savoir  à  qui  d'entre  eux  chacun  de  ces 
objets  doit  appartenir.  Le  premier  de  ces  objets  est  une  épée  qui  a  la  propriété 
de  trancher  la  tête  à  un  ou  plusieurs  ennemis ,  à  une  grande  distance  ;  le 
second,  une  tasse  de  porcelaine  de  Chine ,  qui  se  remplit,  au  commandement, 
des  mets  les  plus  exquis  ;  le  troisième ,  un  tapis  qui  fournit  tout  l'argent  qu'on 
peut  souhaiter  ;  enfin  le  quatrième ,  un  trône  qui  vous  transporte  partout  où 
vous  désirez  aller.  Le  roi ,  pris  pour  arbitre ,  conçoit  le  dessein  d'enlever  ces 
objets  aux  voleurs.  Il  les  engage  à  plonger  dans  un  étang  voiilin ,  en  leur 
disant  que  l'objet  le  plus  précieux  appartiendra  à  celui  d'entre  eux  qui  restera 
le  plus  longtemps  sous  l'eau.  Ils  acceptent  la  proposition.  Mais  à  peine  ont-ils 
la  tête  dans  l'eau  que  le  roi  prend  l'épée,  la  tasse  et  le  tapis  ,  monte  sur  le  trône 
et  se  souhaite  dans  une  ville  lointaine ,  où  il  est  aussitôt  transporté  *.  Là ,  il 
s'éprend  d'une  célèbre  courtisane  et  lui  prodigue  l'or  fourni  par  le  tapis 
magique.  La  courtisane ,  étonnée  de  cette  prodigalité ,  ordonne  à  une  suivante 
d'épier  le  prince  et  apprend  ainsi  le  secret  du  tapis.  Elle  fait  si  bien  que  le 
prince  lui  apporte  ses  objets  merveilleux.  Alors  elle  le  presse  d'aller  voir  le  roi 
du  pays  pour  faire  avec  lui  une  partie  de  chasse.  Dès  qu'il  est  parti ,  elle  place 
les  quatre  objets  en  lieu  sûr,  puis  elle  met  le  feu  à  sa  maison.  Le  prince 
aperçoit  de  loin  la  flamme  et  accourt.  Il  trouve  la  courtisane  les  cheveux  épars 
et  se  roulant  par  terre.  Il  la  console  et  lui  demande  ce  que  sont  devenus  les 
objets  merveilleux.  Elle  répond  qu'elle  l'ignore.  Bientôt  le  prince  a  dépensé 
tout  ce  qui  lui  restait  d'argent,  et  la  courtisane  le  fait  mettre  à  la  porte.  Il  est 
tellement  fasciné  qu'il  ne  peut  quitter  le  seuil  de  la  maison  de  cette  femme.  — 
Cependant ,  une  année  s'étant  écoulée ,  le  grand  vizir  se  met  en  route.  Il  arrive 

1 .  Comparer  la  fin  de  nos  deux  contes  lorrains,  et  aussi  le  conte  irlandais ,  le  conte  hessois 
(Urimm,  III ,  p.  202)  et  le  conte  du  Tyrol  allemand  (Zingerle,  II,  p.   142). 

i.  On  se  rappelle  que  cet  épisode  figurait  diji  dans  le  conte  catalan  cité  plus  haut.  —  Sans  parler  de 
bon  nombre  de  contes  européens ,  n'appartenant  pas  à  cette  famille  ,  il  se  retrouve  dans  un  conte 
kalmouk  et  dans  un  conte  arabe  d'Egypte  que  nous  donnerons  tout  à  l'heure ,  et  aussi  dans  un  conte 
arabe  des  Millt  tt  une  Nuits  (  Histoire  de  Mazen  de  Khorassan  ,  éd.  du  Panthéon  littéraire ,  p. 
741),  dans  un  conte  persan  du  Bahar-Danush  (_ibid.,  p.  xxiij  )  ,  dans  un  conte  chinois  du  recueil 
des  Ax>adanas ,  traduit  par  M.  Stanislas  Julien  (n»  74)  ,  dans  un  conte  populaire  du  Bengale  (miss 
Stokes,  n»  aa),  et  enîin  dans  un  conte  indien  de  la  collection  de  Somadeva  (  trad.  Brockhaus  ,  t. 
I,  p.  19). 

CosQyiN ,  Contts,  g 


IjO  LA      BOURSE,      LE      SIFFLET      ET      LE      CHAPEAU' 

auprès  d'un  puits  dont  l'eau  noire  bouillonne  avec  bruit  :  un  chacal  s'étant 
approché  pour  boire ,  quelques  gouttes  de  l'eau  tombent  sur  sa  tête ,  et  il  est 
métamorphosé  en  singe.  Le  vizir  comprend  la  vertu  de  cette  eau  merveilleuse, 
et  en  remplit  une  outre.  Il  finit  par  trouver  le  prince ,  lui  donne  de  l'or  et  lui 
dit  d'aller  chez  la  courtisane  en  l'emmenant ,  lui  vizir,  comme  son  serviteur. 
Au  moment  de  l'ablution,  le  vizir  jette  sur  la  tête  de  la  courtisane  un  peu  de 
l'eau  merveilleuse,  et  aussitôt  elle  est  changée  en  singe.  Ses  femmes  supplient 
le  vizir  de  lui  rendre  sa  première  forme.  Il  répond  qu'il  lui  faut  pour  cela  une 
tasse  chinoise,  une  épée,  un  trône  et  un  tapis.  On  lui  apporte  les  objets  du 
prince.  Alors  lui  et  son  maître  mettent  le  tapis,  l'épée  et  la  tasse  sur  le 
trône ,  s'y  placent  eux-mêmes ,  et ,  en  une  heure ,  ils  sont  de  retour  dans  leur 
pays. 

Dans  ce  conte  hindoustani ,  on  a  pu  remarquer  comme  un  trait  particulier 
la  métamorphose  en  animal.  Ce  trait ,  nous  le  retrouvons  dans  un  conte 
romain  de  la  collection  Busk  (p.  146)  :  Un  jeune  homme,  qui  a  mange  le 
cœur  d'un  oiseau  merveilleux,  trouve  chaque  matin  sous  sa  tête  une  boîte  de 
sequins  '.  En  voyageant,  il  arrive  dans  une  ville  où  il  demande  l'hospitalité 
dans  une  maison  où  habitent  une  femme  et  sa  fille.  La  jeune  fille  ,  qui  est  très 
belle  ,  lui  a  bientôt  fait  raconter  son  histoire  et  révéler  le  secret  de  sa  richesse. 
Elle  lui  donne  alors,  au  souper,  du  vin  où  elle  a  mis  de  l'émétique,  et ,  quand 
il  a  rejeté  le  coeur  de  l'oiseau ,  elle  s'en  empare  et  met  le  jeune  homme  à  la 
porte.  Des  fées ,  prenant  pitié  de  son  chagrin ,  lui  donnent  successivement 
divers  objets  merveilleux,  qu'il  se  laisse  dérober  par  la  jeune  fille.  En  dernier 
lieu,  celle-ci  l'abandonne  sur  le  haut  d'une  montagne  où  un  anneau  magique, 
qu'elle  lui  vole  encore,  les  a  transportés  tous  les  deux.  Le  jeune  homme, 
mourant  de  faim,  mange  d'une  sorte  de  salade  qui  croît  sur  cette  montagne. 
Aussitôt  il  est  changé  en  âne.  Au  pied  de  la  montagne ,  il  trouve  une  autre 
herbe  qui  lui  rend  sa  forme  naturelle.  Il  prend  de  l'une  et  de  l'autre  herbe  et  va 
crier  sa  «  belle  salade  »  sous  les  fenêtres  de  la  jeune  fille.  Celle-ci  en  achète, 
en  mange,  et  la  voilà  changée  en  ânesse.  Quand  elle  a  restitué  les  objets 
merveilleux,  le  jeune  homme ,  par  le  moyen  de  son  autre  herbe ,  lui  rend  sa 
première  forme. 

Ce  conte  italien ,  dont  on  peut  rapprocher  un  conte  de  la  Haute-Bretagne 
(Sébillot,  I,  n»  14),  un  conte  tchèque  de  Bohême  (Waldau,  p.  ^i)  et  des 
contes  allemands  (Prœhle,  II,  a°  18;  Grimm ,  n°  122),  présente  de  grands 
rapports  avec  un  conte  kalmouk  de  la  collection  du  Siddhi-Kùr,  laquelle  est, 
nous  l'avons  dit,  d'origine  indienne.  Dans  ce  conte  kalmouk  (2e  récit),  deux 
jeunes  gens,  un  fils  de  khan  et  son  ami,  doivent  être  livrés  en  proie  ù  deux 
grenouilles  monstrueuses ,  sortes  de  dragons ,  qui  exigent  chaque  année  une 
victime.  Ils  surprennent  une  conversation  des  deux  grenouilles  qui ,  sans  le 
vouloir,  leur  révèlent  la  manière  de  les  tuer  et  leur  apprennent  que  ceux  qui 
les  auront  mangées  cracheront  (sic)  à  volonté  de  l'or  et  des  pierres  précieuses. 
Ils  tuent  les  deux  grenouilles  et  les  mangent  ».  Ensuite  ils  se  mettent  en  route, 

1.  Pour  abréger,  nous  supprimons  dans  cette  analyse  toute  la  partie  du  conte  où  se  trouve  combiné 
avec  le  thème  principal  le  thème  de  l'oiseau  merveilleux  et  des  deux  frères ,  dont  nous  avons  dit 
quelques  mots  dans  nos  remarques  sur  le  n°  5  de  notre  collection  ,  la  Fih  du  Pichtur  (p.   73). 

2.  Ces  grenouilles  correspondent ,  on  le  voit ,  à  l'oiseau  dont  on  mange  le  coeur. 


LA      BOURSE,      LE      SIFFLET      ET      LE      CHAPEAU  I3I 

et ,  arrivés  au  pied  d'une  montagne ,  ils  se  logent  chez  deux  femmes ,  la 
mère  et  la  fille ,  qui  vendent  de  l'eau-de-vie.  Ces  deux  femmes ,  une  fois 
instruites  des  dons  merveilleux  de  ces  deux  étrangers ,  les  enivrent ,  se  four- 
nissent d'or  et  de  pierres  précieuses  à  leurs  dépens,  puis  les  mettent  à  la 
porte.  Plus  loin  ils  rencontrent  des  enfants  qui  se  disputent  un  bonnet  qui 
rend  invisible.  Le  fils  du  khan  leur  dit  que  le  bonnet  appartiendra  à  celui  qui 
arrivera  le  plus  vite  à  un  certain  but,  et,  pendant  qu'ils  courent,  il  s'empare 
du  bonnet.  Il  se  met  de  la  même  façon  en  possession  d'une  paire  de  bottes 
qui  transportent  où  l'on  veut  et  que  se  disputaient  des  démons.  Après 
diverses  aventures ,  l'ami  du  prince  ,  se  trouvant  près  d'un  temple  ,  regarde  à 
travers  une  fente  de  la  porte  ;  il  voit  un  gardien  du  temple ,  qui ,  après  avoir 
déployé  une  feuille  de  papier  et  s'être  roulé  dessus ,  est  transformé  en  âne , 
et  qui  ensuite ,  se  roulant  une  seconde  fois  sur  ce  papier,  reprend  sa  première 
forme.  Le  jeune  homme  s'introduit  dans  le  temple,  emporte  le  rouleau  de 
papier  et  se  rend  chez  les  marchandes  d'eau-de-vie.  Il  leur  dit  que,  s'il  a  tant 
d'or,  c'est  qu'il  s'est  roulé  sur  le  papier.  Elles  lui  demandent  la  permission 
de  le  faire  aussi,  et  aussitôt  elles  sont  changées  en  ânesses  Après  trois  ans 
de  châtiment ,  il  leur  fait  reprendre  leur  forme  naturelle. 

Enfin  un  conte  arabe  moderne,  recueilli  en  Egypte  par  M.  Spitta-Bey 
(no  9),  offre  de  curieuses  ressemblances  à  la  fois  avec  le  conte  italien  de  Rome 
que  nous  venons  d'analyser  et  avec  les  deux  contes  lorrains  et  leurs  ana- 
logues. Comme  le  conte  romain,  le  conte  arabe  commence  par  le  thème ,  ici 
quelque  peu  altéré ,  de  l'oiseau  merveilleux.  Le  jeune  garçon ,  après  avoir 
mangé  le  gésier  de  l'oiseau ,  arrive  chez  une  princesse  qui  a  promis  sa  main 
à  celui  qui  la  vaincrait  à  la  lutte  :  celui  qui  ne  la  vaincra  pas  aura  la  tête 
tranchée.  Il  se  présente  comme  prétendant.  La  victoire  étant  restée  indécise , 
on  donne ,  le  soir,  au  jeune  homme  un  narcotique  ;  puis  les  médecins  l'exa- 
minent et  retirent  de  son  estomac  le  gésier  de  l'oiseau.  Le  jeune  homme, 
en  se  réveillant,  sent  sa  force  disparue  et  s'enfuit.  Il  rencontre  trois  hommes 
qui  se  disputent  au  sujet  du  partage  de  trois  objets  :  tapis  qui  transporte  où 
l'on  se  souhaite  ;  écuelle  qui  se  remplit  à  volonté  d'un  certain  ragoût  ;  meule 
à  bras,  d'où  tombe  de  l'argent,  quand  on  la  tourne.  Il  se  fait  remettre  les 
trois  objets  et  lance  une  pierre  en  disant  aux  hommes  que  celui  qui  la  rappor- 
tera prendra  la  meule.  Aussitôt  il  se  souhaite  sur  la  montagne  de  Kâf  (au 
bout  du  monde),  puis  chez  la  princesse.  Il  propose  à  celle-ci  de  lutter.  Quand 
ils  ont  tous  les  deux  les  pieds  sur  le  tapis  magique ,  il  se  fait  transporter  par 
le  tapis  avec  la  princesse  sur  la  montagne  de  Kâf.  La  princesse  lui  promet , 
s'il  veut  la  ramener  chez  son  père,  de  l'épouser  et  de  lui  rendre  le  gésier 
enchanté.  Le  jeune  homme  lui  montre  ses  deux  autres  objets  merveilleux. 
Alors  elle  lui  propose  de  faire  avec  elle  une  promenade.  A  peine  at-il  mis  les 
pieds  hors  du  tapis ,  qu'elle  se  souhaite  chez  son  père.  —  Le  jeune  homme 
s'en  va  pleurant.  Après  avoir  marché  toute  une  journée,  il  voit  deux  dattiers, 
l'un  à  dattes  jaunes ,  l'autre  à  dattes  rouges.  Il  mange  une  datte  jaune  :  aussi- 
tôt il  lui  pousse  une  corne.  Il  mange  une  datte  rouge  :  la  corne  disparaît.  Il 
remplit  ses  poches  des  deux  sortes  de  dattes,  puis  se  rend  à  la  ville  de  la 
princesse  et  va  crier  ses  dattes  devant  le  palais.  La  princesse  en  fait  acheter, 
en  mange  seize;  il  lui  pousse  huit  cornes.  Les  médecins  ne  peuvent  rien  faire. 


132  LA      BOURSE,      LE      SIFFLET      ET      LE      CHAPEAU 

Le  roi  promet  sa  fille  à  celui  qui  la  guérira.  Le  jeune  homme  donne  une  datte 
rouge  à  la  princesse  :  une  corne  tombe  ;  chaque  jour,  il  en  fait  tomber  une. 
Finalement,  il  épouse  la  princesse  et  rentre  ainsi  en  possession  des  objets 
merveilleux. 

En  examinant  de  près  les  contes  que  nous  avons  étudiés,  on  remarquera 
qu'il  s'y  rencontre  deux  types  dont  les  divers  traits  se  correspondent  de  la 
manière  la  plus  symétrique. 

Dans  le  premier  type,  le  héros  se  laisse  dérober  par  une  femme  divers 
objets  magiques  ;  il  les  recouvre  ensuite  par  le  moyen  de  fruits  qui  font 
naître  une  certaine  difformité  et  dont  il  a  fait  involontairement  l'expérience 
sur  lui-même.  —  Dans  le  second  type,  le  cœur  d'un  oiseau  merveilleux, 
ayant  une  propriété  analogue  à  celle  d'un  des  objets  magiques  du  premier 
type ,  est  également  dérobé  au  héros  par  une  femme ,  et  le  héros  s'en  remet  en 
possession  par  le  moyen  d'une  certaine  herbe ,  qui  métamorphose  en  animal  et 
dont  il  a  appris  à  ses  dépens  la  vertu. 

Ces  deux  types  si  voisins  se  combinent  parfois ,  ainsi  qu'on  l'a  vu  ;  mais ,  au 
fond,  ils  sont  distincts,  et,  —  chose  importante  à  constater,  —  l'un  et  l'autre 
existent  en  Orient.  Le  conte  hindoustani  se  rattache  au  premier  type,  pour 
sa  première  partie;  au  second,  pour  la  dernière.  Le  conte  kalmouk,  assez 
altéré ,  est  tout  entier  du  second  type.  Enfin ,  le  conte  arabe  d'Egypte  est  du 
premier  pour  tout  le  corps  du  récit ,  qui  pourrait  former  un  conte  complet  à 
lui  seul  ;  quant  à  l'introduction ,  elle  est  du  second  type ,  profondément 
modifié  pour  que  le  gésier  de  l'oiseau  merveilleux ,  —  qui ,  comme  le  cœur 
dans  la  forme  ordinaire,  devrait  donner  de  l'or,  —  ne  fasse  pas  double  emploi 
avec  le  troisième  des  objets  magiques,  la  meule  d'où  tombe  de  l'argent. 


Dans  les  remarques  de  notre  n"  42,  les  trois  Frères,  nous  aurons  encore 
divers  rapprochements  à  faire  avec  des  contes  orientaux  au  sujet  des  objets 
merveilleux  que  l'on  a  vus  figurer  dans  notre  conte  et  dans  sa  variante. 


XII 


LE   PRINCE   &   SON    CHEVAL 


Il  était  une  fois  un  roi  qui  avait  un  fils.  Un  jour,  il  lui  dit  : 
«  Mon  fils ,  je  pars  en  voyage  pour  une  quinzaine.  Voici  toutes 
les  clefs  du  château,  mais  vous  n'entrerez  pas  dans  telle  chambre. 

—  Non ,  mon  père ,  »  répondit  le  prince.  Dès  que  son  père  eut 
le  dos  tourné ,  il  courut  droit  à  la  chambre  et  y  trou,va  une  belle 
fontaine  d'or  ;  il  y  trempa  le  doigt  ;  aussitôt  son  doigt  fut  tout 
doré.  Il  essaya  d'enlever  l'or,  mais  il  eut  beau  frotter,  rien  n'y 
fit  ;  il  se  mit  un  linge  au  doigt. 

Le  soir  même ,  le  roi  revint.  «  Eh  bien  !  mon  fils ,  avez-vous 
été  dans  la  chambre  ?  —  Non,  mon  père.  —  Qu'avez-vous  donc 
au  doigt  ?  —  Rien ,  mon  père.  —  Mon  fils ,  vous  avez  quelque 
chose.  —  C'est  que  je  me  suis  coupé  le  doigt  en  taillant  la 
soupe  à  nos  domestiques.  —  Montrez-moi  votre  doigt.  »  Il 
fallut  bien  obéir.  «  A  qui  me  fierai-je,  »  dit  le  roi,  «  si  je  ne 
puis  me  fier  à  mon  fils  ?  »  Puis  il  lui  dit  :  «  Je  vais  repartir  en 
voyage  pour  quinze  jours.  Tenez,  voici  toutes  mes  clefs,  mais 
n'entrez  pas  dans  la  chambre  où  je  vous  ai  déjà  défendu  d'entrer. 

—  Non ,  mon  père  ;  soyez  tranquille.  » 

A  peine  son  père  fut-il  parti  que  le  prince  courut  à  la  fontaine 
d'or  ;  il  y  plongea  ses  habits  et  sa  tête  ;  aussitôt  ses  habits  furent 
tout  dorés  et  ses  cheveux  aussi.  Puis  il  entra  dans  l'écurie,  où 
il  y  avait  deux  chevaux,  Moreau  et  Bayard.  «  Moreau ,  »  dit  le 
prince ,  «  combien  fais-tu  de  lieues  d'un  pas  ?  —  Dix-huit.  —  Et 
toi,  Bayard?  —  Moi,  je  n'en  fais  que  quinze,  mais  j'ai  plus 
d'esprit  que  Moreau.  Vous  ferez  bien  de  me  prendre.  »  Le  prince 
monta  sur  Bayard  et  partit  en  toute  hâte. 


134  LE      PRINCE      ET      SON      CHEVAL 

Le  soir  mêrae ,  le  roi  revint  au  château.  Ne  voyant  pas  son 
fils,  il  courut  à  l'écurie.  «  Où  est  Bayard  ?  »  dit-il  à  Moreau. 
—  «  Il  est  parti  avec  votre  fils.  »  Le  roi  prit  Moreau  et  se  mit 
à  la  poursuite  du  prince. 

Au  bout  de  quelque  temps,  Bayard  dit  au  jeune  homme  : 
«  Ah  !  prince ,  nous  sommes  perdus  !  je  sens  derrière  nous  le 
souffle  de  Moreau.  Tenez,  voici  une  éponge  ;  jetez-la  derrière 
vous  le  plus  haut  et  le  plus  loin  que  vous  pourrez.  »  Le  prince 
fit  ce  que  lui  disait  son  cheval,  et,  à  l'endroit  où  tomba  l'éponge, 
il  s'éleva  aussitôt  une  grande  forêt.  Le  roi  franchit  la  forêt  avec 
Moreau.  «Ah!  prince,  »  dit  Bayard,  «  nous  sommes  perdus! 
je  sens  derrière  nous  le  souffle  de  Moreau.  Tenez,  voici  une 
étrille;  jetez-la  derrière  vous  le  plus  haut  et  le  plus  loin  que 
vous  pourrez.  »  Le  prince  jeta  l'étrille ,  et  aussitôt  il  se  trouva 
une  grande  rivière  entre  eux  et  le  roi.  Le  roi  passa  la  rivière 
avec  Moreau.  «  Ah!  prince,  »  dit  Ba3Mrd,  «  nous  sommes 
perdus  !  je  sens  derrière  nous  le  souffle  de  Moreau.  Tenez,  voici 
une  pierre  ; .  jetez-la  derrière  vous  le  plus  haut  et  le  plus  loin 
que  vous  pourrez.  »  Le  prince  jeta  la  pierre,  et  il  se  dressa 
derrière  eux  une  grande  montagne  de  rasoirs.  Le  roi  voulut  la 
franchir,  mais  Moreau  se  coupait  les  pieds  ;  quand  ils  furent 
à  moitié  de  la  montagne,  il  leur  fallut  rebrousser  chemin. 

Cependant  le  prince  rencontra  un  jeune  garçon,  qui  venait  de 
quitter  son  maître  et  retournait  au  pays.  «  Mon  ami,  »  lui  dit-il, 
«  veux-tu  échanger  tes  habits  contre  les  miens  ?  —  Oh  !  » 
répondit  le  jeune  garçon,  «  vous  voulez  vous  moquer  de  moi.  » 
Il  lui  donna  pourtant  ses  habits  ;  le  prince  les  mit  ;  puis  il 
acheta  une  vessie  et  s'en  couvrit  la  tête.  Ainsi  équipé,  il  se 
rendit  au  château  du  roi  du  pays,  et  demanda  si  l'on  avait 
besoin  d'un  marmiton  :  on  lui  répondit  que  oui.  Comme  il  gar- 
dait toujours  la  vessie  sur  sa  tête  et  ne  laissait  jamais  voir  ses 
cheveux,  tout  le  monde  au  château  le  nommait  le  Petit 
Teigneux. 

Or,  le  roi  avait  trois  filles  qu'il  voulait  marier  :  chacune  des 
princesses  devait  désigner  celui  qu'elle  choisirait  en  lui  jetant 
une  pomme  d'or.  Les  seigneurs  de  la  cour  vinrent  donc  à  la  file 
se  présenter  devant  elles,  et  les  deux  aînées  jetèrent  leurs 
pommes  d'or,  l'une  à  un  bossu,  l'autre  à  un  tortu.  Le  Petit 
Teigneux  s'était  glissé  au  milieu  des  seigneurs  ;  cç  fut  à  lui  que 


LE      PRINCE      ET      SON      CHEVAL 


la  plus  jeune  des  princesses  jeta  sa  pomme  :  elle  l'avait  vu 
démêler  sa  chevelure  d'or,  et  elle  savait  à  quoi  s'en  tenir  sur 
son  compte.  Le  roi  fut  bien  fâché  du  choix  de  ses  filles  :  «  Un 
tortu ,  un  bossu ,  un  teigneux ,  »  s'écria-t-il ,  «  voilà  de  beaux 
gendres  !  » 

Quelque  temps  après ,  il  tomba  malade.  Pour  le  guérir,  il 
fallait  trois  pots  d'eau  de  la  reine  d'Hongrie  :  le  tortu  et  le 
bossu  se  mirent  en  route  pour  les  aller  chercher.  Le  prince  dit 
à  sa  femme  :  «  Va  demander  à  ton  père  si  je  puis  aussi  me 
mettre  en  campagne.  » 

«  Bonjour,  mon  cher  père. —  Bonjour,  madame  la  Teigneuse. 

—  Le  Teigneux  demande  s'il  peut  se  mettre  en  campagne.  — 
A  son  aise.  Qu'il  prenne  le  cheval  à  trois  jambes,  qu'il  parte 
et  qu'il  ne  revienne  plus.  » 

Elle  retourna  trouver  son  mari.  «  Eh  bien!  qu'est-ce  qu'a  dit 
ton  père  ?  —  Mon  ami ,  il  vous  dit  de  prendre  le  cheval  à  trois 
jambes  et  de  partir.  »  Elle  n'ajouta  pas  que  le  roi  souhaitait  de 
ne  pas  le  voir  revenir.  Le  prince  monta  donc  sur  le  -^ieux  cheval 
et  se  rendit  au  bois  où  il  avait  laissé  Bayard.  Il  trouva  auprès 
de  Bayard  les  trois  pots  d'eau  de  la  reine  d'Hongrie  ;  il  les  prit 
et  remonta  sur  le  cheval  à  trois  jambes.  En  passant  près  d'une 
auberge ,  il  y  aperçut  ses  deux  beaux-frères  qui  étaient  à  rire 
et  à  boire.  «  Eh  bien  !  »  leur  dit-il ,  «  vous  n'êtes  pas  allés  cher- 
cher l'eau  de  la  reine  d'Hongrie  ?  —  Oh  !  »  répondirent-ik ,  «  à 
quoi  bon?  Est-ce  que  tu  l'aurais  trouvée?  —  Oui.  —  Veux-tu 
nous  vendre  les  trois  pots  ?  —  Vous  les  aurez ,  si  vous  voulez 
que  je  vous  donne  cent  coups  d'alêne  dans  le  derrière.  —  Bien 
volontiers.  » 

Le  tortu  et  le  bossu  allèrent  porter  au  roi  les  trois  pots  d'eau 
de  la  reine  d'Hongrie.  «  Vous  n'avez  pas  vu  le  Teigneux?  » 
leur  demanda  le  roi.  —  «Non  vraiment,  sire,  »  répondirent- 
ils.  «  Kn  voilà  un  beau  que  votre  Teigneux  !  » 

Quelque  temps  après,  il  y  eut  une  guerre.  Le  prince  dit  à 
sa  femme  :  «  Va  demander  à  ton  père  si  je  puis  me  mettre  en 
campagne.  » 

«  Bonjour,  mon  cher  père.  — Bonjour,  madame  la  Teigneuse. 

—  Le  Teigneux  demande  s'il  peut  se  mettre  en  campagne.  — 
A  son  aise.  Qu'il  prenne  le  cheval  à  trois  jambes,  qu'il  parte 
et  qu'il  ne  revienne  plus.  » 


"156  LE      PRINCE      ET      SON      CHEVAL 

Elle  retourna  trouver  son  mari.  «  Eh  bien  !  qu'est-ce  qu'a  dit 
ton  père?  —  Mon  ami,  il  vous  dit  de  prendre  le  cheval  à  trois 
jambes  et  de  partir.  »  Elle  n'ajouta  pas  que  le  roi  souhaitait  de 
ne  pas  le  voir  revenir.  Le  prince  se  rendit  au  bois  sur  le  cheval 
à  trois  jambes.  Arrivé  là ,  il  mit  ses  habits  dorés ,  monta  sur 
Bayard  et  s'en  fut  combattre  les  ennemis.  Il  remporta  la  vic- 
toire. Or,  c'était  contre  le  roi  son  père  qu'il  avait  livré  bataille. 

Le  tortu  et  le  bossu,  qui  avaient  regardé  de  loin  le  combat, 
retournèrent  auprès  du  roi  et  lui  dirent  :  v  Ah  !  sire ,  si  vous 
aviez  vu  le  vaillant  homme  qui  a  gagné  la  bataille  !  —  Hélas  !  « 
dit  le  roi,  «  si  j'avais  encore  ma  plus  jeune  fille,  je  la  lui  don- 
nerais bien  volontiers  ! . . .  Mais  avez-vous  vu  le  Teigneux  ?  — 
Non  vraiment,  sire,  »  répondirent-ils.  «  En  voilà  un  beau  que 
votre  Teigneux  !  » 

Survint  une  nouvelle  guerre.  Le  prince  envoya  sa  femme 
demander  pour  lui  au  roi  la  permission  de  se  mettre  en  cam- 
pagne. Puis ,  s'étant  rendu  au  bois  sur  le  cheval  à  trois  jambes  , 
il  mit  ses  habits  dorés ,  monta  sur  Bayard ,  et  partit  pour  la 
guerre,  encore  plus  beau  que  la  première  fois.  Il  gagna  la 
bataille ,  et  le  tortu  et  le  bossu ,  qui  regardaient  de  loin , 
disaient  :  «  Ah  !  le  bel  homme  !  le  vaillant  homme  !  —  Ah  ! 
sire ,  »  dirent-ils  au  roi ,  «  si  vous  aviez  vu  le  vaillant  homme 
qui  a  gagné  la  bataille  !  —  Hélas  !  »  dit  le  roi ,  «  que  n'ai-je 
encore  ma  plus  jeune  fille  !  je  la  lui  donnerais  bien  volontiers... 
Mais  avez-vous  vu  le  Teigneux  ?  —  Non  vraiment,  sire.  En  voilà 
un  beau  que  votre  Teigneux  !  « 

Il  fallait  encore  deux  pots  d'eau  de  la  reine  d'Hongrie  pour 
achever  la  guérison  du  roi.  Le  prince  fit  demander  au  roi  la 
permission  de  se  mettre  en  campagne ,  et  s'en  alla  au  bois  sur 
le  cheval  à  trois  jambes.  Il  trouva  les  deux  pots  près  de  Bayard  ; 
il  les  prit,  puis  il  repartit.  En  passant  devant  une  auberge,  il 
y  vit  ses  deux  beaux-frères  qui  étaient  à  rire  et  à  boire.  «  Eh 
bien!  »  leur  dit-il, .«  vous  n'allez  pas  chercher  l'eau  de  la  reine 
d'Hongrie?  —  Non,  »  répondirent-ils;  «  à  quoi  bon?  En 
aurais-tu  par  hasard?  —  Oui,  j'en  rapporte  deux  pots.  —  Veux- 
tu  nous  les  vendre  ?  —  Je  veux  bien  vous  les  céder,  si  vous  me 
donnez  vos  pommes  d'or.  —  Qu'à  cela  ne  tienne  !  les  voilà.  » 

Le  prince  prit  les  pommes  d'or,  et  ses  beaux-frères  allèrent 
porter  au  roi  l'eau  de  la  reine  d'Hongrie.   «  Avez-vous  vu   le 


1 


LE      PRINCE      ET      SON      CHEVAL  I37 

Teigneux?  »  leur  demanda  le  roi.  —  «  Non  vraiment,  sire,  » 
répondirent-ils.  «  En  voilà  un  beau  que  votre  Teigneux  !  » 

Bientôt  après,  le  roi  eut  de  nouveau  à  soutenir  une  guerre. 
Le  prince  se  rendit  au  bois,  comme  les  fois  précédentes,  sur 
le  cheval  à  trois  jambes.  Arrivé  là,  il  mit  ses  habits  dorés, 
avec  lesquels  il  avait  encore  meilleur  air  qu'auparavant,  monta 
sur  Bayard  et  partit.  Il  gagna  encore  la  bataille.  Comme  il  s'en 
retournait  au  galop,  le  roi,  qui  cette  fois  assistait  au  combat, 
lui  cassa  sa  lance  dans  la  cuisse  afin  de  pouvoir  le  reconnaître 
plus  tard. 

De  retour  dans  le  bois,  Bayard  dit  à  son  maître  :  «  Prince, 
je  suis  prince  aussi  bien  que  vous  :  je  devais  rendre  cinq  services 
à  un  prince.  Voulez-vous  partir  avec  moi  ?  Mais  maintenant 
où  est  mon  royaume,  où  est  tout  ce  que  je  possédais?  »  Le 
prince  le  laissa  partir  seul ,  et  revint  au  château  sur  le  cheval  à 
trois  jambes. 

Le  roi  fit  publier  partout  que  celui  qui  avait  gagné  la  bataille 
recevrait  une  grande  récompense.  Beaucoup  de  gens'^e  présen- 
tèrent au  château  après  s'être  cassé  une  lance  dans  la  cuisse  ; 
mais  on  n'avait  pas  de  peine  à  reconnaître  que  ce  n'était  pas  la 
lance  du  roi. 

Cependant  le  prince  était  arrivé  chez  lui ,  et  sa  femme  avait 
envoyé  chercher  un  médecin  pour  retirer  la  lance.  Le  roi  vit 
entrer  le  médecin  ;  comme  celui-ci  restait  longtemps ,  il  entra 
lui-même  et  reconnut  sa  lance  ;  il  ne  savait  comment  expliquer 
la  chose.  Le  prince  lui  dit  :  «  C'est  moi  qui  ai  tout  fait.  La  pre- 
mière fois,  j'ai  trouvé  les  trois  pots  d'eau  de  la  reine  d'Hongrie 
près  de  mon  cheval  ;  je  les  ai  cédés  à  mes  beaux-frères  moyen- 
nant cent  coups  d'alêne  que  je  leur  ai  donnés  dans  le  derrière. 
La  seconde  fois ,  ils  m'ont  donné  leurs  pommes  d'or  pour  avoir 
les  deux  autres  pots.  » 

Le  roi  fit  alors  venir  le  tortu  et  le  bossu  :  «  Eh  bien  !  »  leur 
dit-il ,  «  où  sont  vos  pommes  d'or  ?  —  Nous  ne  les  avons  plus.» 
On  leur  donna  à  chacun  un  coup  de  pied  et  on  les  mit  à  la 
porte.  On  fit  la  paix  avec  le  père  du  prince ,  et  tout  le  monde 
fut  heureux. 


138  LE      PRINCE      ET      SON      CHEVAL 


REMARQUES 

C'est  principalement  par  leur  introduction  que  diffèrent  entre  eux  les  contes 
de  cette  famille.  On  peut ,  sous  ce  rapport ,  les  classer  en  plusieurs  groupes. 
Nous  examinerons  d'abord  les  contes  dont  l'introduction  se  rapproche  le  plus 
de  celle  du  nôtre. 

Dans  un  conte  du  Tyrol  italien  (Schneller,  n"  20),  un  prince,  chassé  de  son 
royaume,  entre  au  service  d'un  certain  homme.  Son  maître  lui  commande 
de  donner  de  la  viande  à  une  jument,  du  foin  à  un  ours;  puis  il  part  en 
voyage  ,  après  avoir  défendu  au  jeune  homme  d'ouvrir  une  certaine  porte.  Le 
prince,  tout  au  rebours  de  ses  instructions,  donne  le  foin  à  la  jument  et  la 
viande  à  l'ours.  Il  ouvre  la  porte  de  la  chambre  interdite  ;  il  y  voit  un  petit 
lac ,  il  s'y  baigne.  Quand  il  sort ,  la  jument  lui  dit  que  ses  cheveux  sont 
devenus  d'or.  Le  prince  effrayé  ne  sait  que  faire.  La  jument  lui  dit  de  prendre 
un  peigne ,  des  ciseaux  et  un  miroir  et  de  s'enfuir  avec  elle.  Quand  le  maître 
les  poursuit ,  le  peigne ,  jeté  derrière  les  fugitifs ,  devient  une  haute  haie  ;  les 
ciseaux,  une  épaisse  forêt  remplie  d'épines  ;  le  miroir,  un  grand  lac.  Le  prince 
couvre  ses  cheveux  d'un  bonnet  et  entre  au  service  d'un  roi.  (Suit  une  seconde 
partie  analogue  à  celle  de  notre  conte.) 

Plusieurs  contes  de  cette  famille ,  recueillis  dans  le  Holstein ,  en  Norwège , 
en  Laponie,  en  Lithuanie,  dans  le  pays  basque,  en  Roumanie,  font  également 
entrer  le  héros  au  service  d'un  personnage  mystérieux  (un  diable ,  dans  le 
conte  basque,  un  géant,  dans  le  conte  lapon),  ou  de  trois  fées  (dans  le  conte 
roumain).  — Le  conte  norvvégien  (Asbjœrnsen,  t.  I ,  p.  86),  le  conte  lapon 
(no  6  des  contes  lapons,  publiés  en  1870  dans  la  revue  Gerniania)  et  le 
conte  roumain  (Roumanian  Fairy  Taies,  p.  27)  ont  le  détail  de  la  chambre 
défendue.  Le  héros  du  conte  norwégien  plonge  le  doigt  dans  un  grand 
chaudron  de  cuivre  qui  bout  tout  seul ,  et  son  doigt  devient  tout  doré  ;  il 
l'enveloppe  d'un  linge,  comme  le  héros  du  conte  lorrain.  Plus  tard ,  le  cheval 
qu'il  trouve  dans  une  des  chambres  où  il  ne  doit  point  pénétrer,  et  auquel  il 
donne  à  manger,  lui  dit  de  se  baigner  dans  le  chaudron ,  et  il  en  sort  bien 
plus  beau  et  plus  fort  qu'auparavant.  (Il  n'est  point  parlé  de  cheveux  dorés.) 
—  Dans  le  conte  lapon ,  le  géant  défend  à  son  valet  d'aller  dans  l'écurie  ;  le 
jeune  homme  y  va,  et  il  y  trouve  un  cheval  qui  lui  donne  des  conseils.  — 
Dans  le  conte  roumain ,  la  chambre  défendue  contient  un  bassin  où ,  tous 
les  cent  ans,  coule  une  eau  qui  rend  tout  d'or  les  cheveux  du  premier  qui  s'y 
baigne.  Sur  le  conseil  de  son  cheval  ailé,  don  d'un  ermite  son  père  adoptif, 
le  jeune  homme  se  baigne  dans  le  bassin ,  prend  dans  une  armoire  un  paquet 
de  vêtements  et  s'enfuit  à  toute  bride.  —  Dans  le  conte  lithuanien  (Leskien , 
no  9)  et  dans  le  conte  basque  (Webster,  p.  m),  il  n'y  a  point  de  chambre 
défendue  :  c'est  pendant  que  le  jeune  homme  est  dans  l'écurie  que  le  cheval 
l'engage  à  s'enfuir  avec  lui.  Dans  le  conte  Hthuanien,  le  cheval  lui  dit  de 
s'oindre  auparavant  les  cheveux  d'un  certain  onguent ,  et  les  cheveux  du  jeune 
homme  deviennent  de  diamant.  Dans  le  conte  basque ,  le  cheval  les  lui  fait 


LE      PRINCE      ET      SON      CHEVAL  I59 

devenir  tout  brillants.  —  Dans  le  conte  du  Holstein  (MùUenhoff,  p.  420), 
ce  détail  manque. 

Tous  ces  contes ,  excepté  le  conte  roumain ,  ont  l'épisode  de  la  poursuite 
et  des  objets  jetés  (le  conte  basque  est  altéré  sur  ce  dernier  point).  Dans  le 
conte  lapon ,  par  exemple ,  un  morceau  de  soufre  devient  une  grande  eau  ; 
une  pierre  à  fusil,  une  montagne;  un  peigne,  une  forêt  impraticable  '. 

Dans  un  conte  grec  d'Epire  (Hahn,  n"  45),  cette  forme  d'introduction 
est  un  peu  modifiée  :  Un  prince ,  fuyant  la  maison  paternelle ,  entre  dans  un 
château  où  il  est  accueilli  par  un  drakos  (sorte  d'ogre),  qui  le  traite  comme 
son  fils.  Ici ,  outre  la  chambre  défendue ,  nous  retrouvons  le  curieux  épisode 
des  deux  animaux,  que  nous  avons  rencontré  dans  le  conte  du  Tyrol  italien. 
En  pénétrant  dans  la  chambre,  le  prince  y  voit  un  cheval  d'or  et  un  chien 
d'or  :  devant  le  cheval,  il  y  a  des  os;  devant  le  chien,  du  foin.  Il  donne 
le  foin  au  cheval  et  les  os  au  chien.  Les  deux  animaux  l'assurent  de  leur 
reconnaissance  2.  (Vient  ensuite  la  fuite  du  héros  sur  le  cheval  et  la  poursuite, 
arrêtée  par  les  trois  objets  que  le  héros  a  emportés,  d'après  le  conseil  du 
cheval.  Le  reste  du  conte  se  rapporte  à  un  autre  thème.) 

Un  autre  groupe  de  contes  de  cette  famille  ne  diflTère  de  ce  premier  groupe , 
pour  l'introduction ,  que  par  un  seul  trait  :  le  héros  a  été  promis ,  avant  sa 
naissance ,  par  son  père  à  un  magicien  qui  l'emporte  dans  son  château.  Dans 
plusieurs  de  ces  contes,  —  conte  du  Tyrol  allemand  (Zingerle,  IF,  p.  198), 
conte  autrichien  (Vernaleken,  no  8),  contes  petits-russiens  (Leskien,  p.  538, 
541),  conte  portugais  du  Brésil  (n»  38),  — le  père  a  pris  envers  le  magicien 
un  engagement  dont  il  ne  comprend  qu'ensuite  la  portée.  Dans  les  autres  ,  — 
conte  tchèque  (Leskien,  p.  539),  conte  italien  de  Sora  (Jalrrhich  fur  roma- 
nische  und  englische  Literatur,  VIII ,  p.  253),  conte  italien  des  Abruzzes  (Fina- 
more,  no  17),  conte  grec  moderne  d'Epire  (Hahn,  II,  p.  197),  conte  alba- 
nais déjà  mentionné  (G.  Meyer,  no  5),  —  le  jeune  homme  a  été  promis  au 


1.  Trois  contes,  l'un  de  la  Basse-Bret.igne  (Koadalan  ,  dans  la  Rtvue  celtique  de  mai  1870) ,  l'autre, 
catalan  (Rondaltayre ,  III,  p.  21;  comparer  III,  p.  103),  le  troisième ,  portugais  (Braga,  n"  11), 
présentent  cette  même  introduction,  mais  différent  ensuite  complètement  des  contes  de  cette  famille. 

2.  Comparer,  pour  cet  épisode  des  deux  animaux,  l'introduction  d'un  conte  portugais  du  Brésil 
(Roméro,  n"  38)  et  celle  d'un  conte  albanais  (G.  Meyer,  n"  s),  qu'  se  termine  brusquement  après 
la  poursuite.  Comparer  aussi  l'introduction,  tout  à  fait  du  même  genre,  d'un  conte  corse  intitulé 
le  Petit  Teigneux  (Ortoli,  p.  108),  qui  présente,  sous  une  forme  extrêmement  altérée,  une  partie  des 
thèmes  dont  se  compose  notre  Prince  et  son  Chei'al.  —  Le  service  rendu  aux  animaux  se  retrouve ,  tout 
à  fait  sous  la  même  forme ,  dans  des  contes  orientaux.  Nous  citerons  d'abord  un  conte  syriaque  de 
la  Mésopotamie  (Prym  et  Socin ,  n»  58),  sur  lequel  nous  aurons  occasion  de  revenir  dans  ces 
rem.irques.  Là,  un  jeune  prince,  qu'un  démon  a  emmené  chez  lui,  dans  le  monde  inférieur, 
ouvre,  pendant  l'absence  de  ce  démon  ,  une  des  chambres  du  château.  Il  y  trouve  un  cheval  et  un 
lion  :  devant  le  cheval  ,  il  y  a  de  la  viande;  devant  le  lion  ,  du  foin.  Un  autre  jeune  homme,  que 
le  prince  a  fait  sortir  d'un  cachot  où  le  démon  le  tenait  enchaîné,  conseille  au  prince  de  donner  le 
foin  au  cheval  et  la  viande  au  lion.  Le  prince  le  fait ,  et ,  par  reconnaissance ,  le  cheval  ramène 
les  deux  jeunes  gens  à  la  surface  de  la  terre.  —  Le  même  trait  figure  dans  un  conte  indien  d'un 
autre  type  ,  recueilli  dans  le  Pandjab  (^Iniiian  Aniiquary,  août  1881 ,  conte  n"  9)  :  Les  gardiens  d'une 
cage  renfermant  un  oiseau  dans  lequel  est  la  vie  d*un  djinn  ,  sont  un  cheval  et  un  chien.  Devant  le 
cheval,  il  y  a  un  tas  d'os  ;  devant  le  chien ,  une  botte  d'herbe.  Si  quelqu'un  donne  i  l'un  ce  qui  est 
devant  l'autre,  les  deux  animaux  le  laisseront  passer,  par  reconnaissance.  —  Comparer  encore  nn 
passage  d'un  conte  arabe  d'Egypte  (Spitta-Bey,  n"  11  ,  p.  M3),  où  les  deux  animaux  sont  un 
tlhcvrcan  et  un  chien,  attachés  devant  le  palais  où  se  trouve   une  certaine   rose  merveilleuse. 


140  LE      PRINCE      ET      SON      CHEVAL 

magicien ,  en  connaissance  de  cause ,  par  son  père  qui ,  à  ce  moment ,  était 
sans  enfants  et  qui  désirait  en  avoir.  Ainsi ,  dans  le  conte  tchèque ,  un  roi 
sans  enfants  promet  à  un  chevalier  noir  que ,  si  sa  femme  met  au  monde  des 
jumeaux  avec  une  étoile  d'or  et  une  étoile  d'argent  sur  le  front,  il  lui  en 
donnera  un.  Dans  le  conte  de  Sora ,  un  homme  sans  enfants  rencontre  un 
magicien  qui  lui  dit  qu'il  aura  un  fils ,  à  condition  qu'il  lui  amène  l'enfant  à 
cette  même  place ,  quand  l'enfant  aura  un  an  et  trois  mois. 

Un  conte  de  la  Haute-Bretagne  (Sébillot,  III,  n"  9) ,  appartient  à  ce  groupe, 
mais  il  a  ceci  de  particuHer  que  l'homme  (le  diable,  en  réalité)  qui  doit  venir 
prendre  l'enfant  quand  celui-ci  aura  tel  âge,  a  été  son  parrain. 

Nous  avons  dit  que,  dans  ce  second  groupe,  nous  retrouvons  les  mêmes 
éléments  d'introduction  que  dans  le  premier  groupe,  étudié  tout  à  l'heure  : 
chambre  défendue ,  cheval  qui  donne  des  conseils  au  héros ,  chevelure  devenue 
d'or,  poursuite  avec  objets  jetés.  L'un  des  deux  contes  petits-russiens  (Leskien, 
p.  S4i)  donne  à  l'un  de  ces  épisodes  une  forme  assez  curieuse.  Le  héros 
entre  dans  une  maison  où  il  lui  a  été  défendu  d'aller  :  là  est  un  cheval  à 
crinière  de  cuivre ,  attaché  à  un  pilier  de  cuivre  et  enfoncé  jusqu'aux  genoux 
dans  du  cuivre.  Ce  cheval  dit  au  jeune  homme  de  mettre  les  pieds  là  où 
étaient  ses  pieds,  à  lui  cheval.  Le  jeune  homme  l'ayant  fait,  ses  pieds 
deviennent  de  cuivre,  et  il  se  sent  aussitôt  une  telle  force  que ,  d'un  coup  de 
poing,  il  renverse  la  muraille  qui  sépare  le  cheval  de  cuivre  d'un  cheval 
d'argent  et  celle  qui  sépare  ce  dernier  d'un  cheval  d'or.  Chez  le  cheval 
d'argent ,  les  mains  du  jeune  homme  deviennent  d'argent  ;  chez  le  cheval  d'or, 
sa  tête  devient  toute  dorée.  Il  s'enfuit  sur  le  cheval  d'or.  Les  trois  chevaux 
lui  disent  de  se  faire  un  bonnet,  des  gants  et  des  souliers  avec  des  lanières, 
pour  cacher  ses  cheveux,  ses  mains  et  ses  pieds ,  et  de  se  présenter  chez  le 
roi ,  en  répondant  à  toutes  les  questions  :  «  Je  ne  sais  pas  »  • . 

Aux  deux  groupes  de  contes  indiqués  ci-dessus  nous  pouvons  rattacher  un 
conte  du  Tyrol  allemand  (  Zingerle ,  n»  3  ?  )  et  un  conte  du  «  pays  saxon  »  de 
Transylvanie  (Haltrich,  n"  11).  Dans  le  premier,  le  héros  est  au  service  d'une 
vieille  qui  lui  ordonne  d'entretenir  le  feu  sous  un  certain  chaudron ,  sans  jamais 
regarder  dedans ,  non  plus  que  dans  un  certain  coffret.  Au  bout  de  deux  ou 
trois  ans,  il  cède  à  la  curiosité  ;  il  soulève  le  couvercle  du  chaudron,  et,  n'y 
voyant  rien ,  il  plonge  le  doigt  dedans  :  aussitôt  son  doigt  devient  doré  ;  il 
se  le  bande.  La  vieille,  furieuse,  le  met  à  la  porte  en  lui  lançant  le  chau- 
dron :  les  cheveux  du  jeune  homme  en  deviennent  tout  dorés  ;  il  se  les  couvre 

I .  Comparer  un  conte  très  particulier  de  cette  raèrae  famille ,  recueilli  dans  le  «  pays  saxon  "  de 
Transylvanie  (Haltrich,  n"  15)  :  Un  jeune  berger  voit  un  jour  un  arbre  si  beau  et  si  grand  qu'il 
a  l'idée  d'y  grimper.  Il  arrive  dans  un  pays  tout  de  cuivre  ;  il  casse  k  un  arbre  une  branche  de  cuivre , 
puis  se  baigne  les  pieds  dans  une  fontaine  de  cuivre  :  aussitôt  ses  pieds  deviennent  comme  di- 
cuivre.  Il  monte  encore  plus  haut  sur  l'arbre  et  arrive  dans  u  n  pays  d'argent  ;  là  sts  mains  devici; 
nent  d'argent.  Plus  haut  encore,  dans  un  p.-vys  d'or,  sa  chevelure  devient  d'or.  Il  redescend  sur  Ij 
terre  et  entre  comme  marmiton  chez  le  cuisinier  du  roi  :  il  garde  toujours  «s  souliers  ,  ses  gant 
et  son  chapeau  et  passe  pour  teigneux.  —  On  serait  infini  si  l'on  voulait  comparer,  détail  par  détail , 
les  ressemblances  qui  existent  entre  tels  et  tels  contes  de  cette  famille.  Ainsi ,  dans  un  conte  du 
Tyrol  allemand  (  Zingerle  ,  I ,  n"  28  )  ,  dont  nous  parlerons  plus  bas  ,  le  héros  doit  répondre  i  toutes 
les  questions  :  «  Qjii  sait?  »  comme  le  héros  du  conte  petit-russien  répond  :  «  je  ne  sais  pas.  »  (Com- 
parer le  conte  russe  n">  4  de  la  collection  Dietrich  et  le  conte  hongrois  n°  8  de  la  collection  Gaal- 
Stier.) 


LE      PRINCE      ET      SON'      CHEVAL  I4Î 

d'une  écorce.  Un  petit  livre  magique,  trouvé  dans  le  coffret,  lui  procure  plus 
tard ,  dans  l'épisode  de  la  guerre ,  un  bon  cheval ,  une  bonne  épée  et  de 
riches  habits.  —  Dans  l'autre  conte ,  le  vieillard  que  sert  le  héros  est  bienveil- 
lant, ce  qui  modifie  complètement  l'introduction. 

En  dehors  des  contes  de  ce  type,  beaucoup  de  contes  tout  différents  renferment 
l'épisode  de  la  poursuite  et  des  objets  magiques.  On  peut  mentionner  un  conte 
allemand  (Grimm,  n"  79),  un  conte  hongrois  (Erdelyi-Stier,  n"  4),  un  conte 
roumain  de  Transylvanie  (revue  VAusland,  année  1856,  p.  2121),  un  conte 
allemand  du  même  pays  (Haltrich,  n"  37),  un  conte  des  Tsiganes  de  la 
Bukovine  ( Mémoires  de  l'Académie  de  Vienne,  t.  23,  1874,  p.  327),  un 
conte  grec  moderne  (Hahn,  n»  i),  un  conte  italien  de  Rome  (Busk ,  p,  8), 
un  conte  sicilien  (Gonzenbach,  n»  64),  un  conte  catalan  (Rondallayre ,  I,  p. 
46),  un  conte  irlandais  (Kennedy,  II,  p.  61),  un  conte  islandais  (Arnason, 
p.  521),  un  conte  finnois  {Galtingische  Geleirrte  An^eigm ,  1862,  p.  1228), 
un  conte  russe  (Gubernatis,  Zoological  Mythology,  II,  p.  60),  etc. 

Divers  contes,  toujours  de  la  même  famille  que  le  nôtre  ,  et  qui  ont 
été  recueillis  en  Allemagne,  dans  la  région  du  Mein  (Grimm,  n»  136),  en 
Danemark  (Grundtvig,  I,  p.  228),  dans  le  Tyrol  allemand  (Zingerle,  I,  n» 
28),  dans  la -Flandre  française  (Deulin,  II,  p.  151),  dans  le  pays  basque 
(Webster,  p.  22  )  ,  ont  une  introduction  toute  particulière.  Voici ,  par  exemple , 
celle  du  conte  danois  :  Un  roi  a  pris  un  «  homme  des  bois  »  et  l'a  fait  enfer- 
mer dans  une  cage.  En  partant  pour  la  guerre ,  il  confie  la  clef  de  la  cage  à 
la  reine,  en  faisant  serment  que  quiconque  laisserait  l'homme  des  bois 
s'échapper  le  paierait  de  la  vie.  Un  jour,  en  jouant ,  le  fils  du  roi ,  âgé  de 
sept  ans ,  envoie  sa  boule  d'or  dans  la  cage.  L'homme  des  bois  lui  dit  qu'il 
ne  la  lui  rendra  que  si  l'enfant  vient  lui-même  la  chercher,  et  il  lui  enseigne 
le  moyen  de  dérober  la  clef  de  la  cage  à  la  reine.  La  porte  ouverte ,  l'homme 
des  bois  disparaît  en  donnant  au  prince  un  sifflet  :  si  jamais  le  prince  est  en 
danger,  il  n'aura  qu'à  siffler,  et  l'homme  des  bois  accourra  à  son  secours.  Le 
roi  étant  de  retour,  le  prince  se  dénonce  lui-même ,  et  le  roi  le  fait  conduire 
dans  un  endroit  sauvage,  où  il  devra  sûrement  périr.  Le  prince  appelle 
l'homme  des  bois ,  qui  le  conduit  dans  son  château  où  il  l'instruit  dans  tous 
les  exercices  du  corps.  Au  bout  de  sept  ans ,  il  lui  dit  de  plonger  sa  tête  dans 
une  certaine  fontaine,  et  les  cheveux  du  jeune  homme  deviennent  d'or. 
L'homme  des  bois  l'envoie  alors  chercher  fortune  dans  le  monde.  Le  prince 
entre  au  service  d'un  roi  comme  garçon  jardinier  ;  selon  la  recommandation 
de  l'homme  des  bois,  il  couvre  ses  cheveux  d'or  d'un  bonnet  et  se  fait 
passer  pour  teigneux  ' .  —  Dans  le  conte  allemand ,  c'est  par  inadvertance  que 
le  jeune  garçon  laisse  ses  longs  cheveux  plonger  dans  une  fontaine  d'or  que 
r  «  homme  sauvage  »  lui  a  ordonné  de  garder.  (Comparer  le  conte  flamand.)  — 


1.  Dans  un  conte  portugais  du  Brésil  (Roroiro,  n"  8),  il  semble  que  l'introduction  soit  un  sou- 
venir affaibli  de  cette  forme  particaliire.  Le  jeune  garçon  met  en  liberté  un  gros  oiseau  noir  que  son 
père  a  chez  lui ,  et  l'oiseau  l'emporte  dans  son  chiteau ,  où  il  se  fait  appeler  •  parrain  »  par  le  jeune 
garçon.  Suit  l'histoire  de*  chambres  défendues ,  etc. 


142  LE      PRINCE      ET      SON      CHEVAL 

Dans  le  conte  tyrolien  et  dans  le  conte  basque,  il  n'y  a  ni  fontaine  d'or  ni 
cheveux  dorés'. 

Enfin,  dans  un  dernier  groupe,  nous  rangerons  quatre  contes  :  un  conte 
grec  moderne  d'Epire  (Hahn,  n"  6),  un  conte  allemand  (Wolf,  p.  276), 
un  conte  hongrois  (Gaal-Stier,  n"  8)  et  un  conte  russe  (Naakè,  p.  117). 
L'introduction  du  conte  grec  étant  la  plus  complète,  nous  en  donnerons  le 
résumé  :  Une  reine  sans  enfants  reçoit  d'un  juif  une  pomme  qui  doit  la  rendre 
mère  ;  elle  mange  la  pomme  et  jette  les  pelures  dans  l'écurie ,  où  une  jument 
les  mange.  Au  bout  d'un  temps,  la  reine  a  un  fils  et  la  jument  un  poulain. 
Le  roi  étant  parti  pour  la  guerre,  le  juif  gagne  l'amour  de  la  reine,  et  obtient 
d'elle  qu'elle  cherche  à  empoisonner  le  petit  prince  ;  mais  le  poulain  met 
celui-ci  en  garde.  Qpand  le  roi  est  de  retour,  la  reine,  sur  le  conseil  du  juif, 
fait  la  malade,  et,  comme  les  médecins  ne  peuvent  la  guérir,  le  juif  se  pré- 
sente et  dit  qu'il  faut  mettre  sur  le  corps  de  la  reine  les  entrailles  d'un  poulain 
(dans  une  variante,  il  demande  le  foie  du  prince).  Le  prince  obtient  de  son 
père  qu'avant  de  tuer  son  fidèle  poulain ,  on  lui  donne ,  à  lui ,  la  permission 
de  le  monter  encore  une  fois  et  de  faire  trois  fois  le  tour  du  château ,  et  il 
s'enfuit  sur  le  poulain.  —  Dans  le  conte  russe,  entre  cette  introduction  et 
les  aventures  du  héros  chez  le  roi  au  service  duquel  il  est  entré  comme 
jardinier,  se  trouvent  intercalés  les  épisodes  de  la  chambre  défendue  et  de  la 
poursuite. 


Nous  avons  dit  que  les  contes  de  cette  famille  diffèrent  entre  eux  surtout 
par  leur  introduction.  Dans  le  corps  du  récit,  nous  retrouvons  partout  à  peu 
près  les  mêmes  éléments  :  le  héros  déguisé ,  au  service  d'un  roi  ;  l'amour  de 
la  princesse  pour  lui,  après  qu'elle  s'est  aperçue  qu'il  n'était  pas  ce  qu'il 
voulait  paraître;  enfin  les  exploits  du  jeune  homme,  qui  amènent  la  décou- 
verte de  ce  qu'il  est  véritablement. 

Pour  ne  pas  nous  étendre  démesurément ,  nous  n'examinerons  guère  que 
certains  des  contes  où ,  comme  dans  le  nôtre ,  le  roi  au  service  duquel  est  le 
héros,  a  trois  filles.  Dans  un  conte  grec  moderne  d'Epire  (Hahn,  n"  6),  le 
prince  s'engage  chez  un  roi  comme  jardinier.  Un  matin  que  tout  le  monde 
dort  encore,  il  brûle  un  crin  qu'il  a  arraché  de  la  queue  de  son  cheval,  avant 
de  se  séparer  de  lui  ;  aussitôt  le  cheval  apparaît ,  et  le  prince  caracole  tout 
resplendissant  à  travers  les  jardins  du  roi.  La  plus  jeune  des  trois  filles  du  roi 
le  voit  de  sa  fenêtre.  Quelque  temps  après ,  le  roi  ordonne  à  tous  les  hommes 
de  son  royaume  de  défiler  sous  les  fenêtres  du  château  ,  afin  que  chaque  prin- 
cesse se  choisisse  un  mari  en  jetant  à  celui  qu'elle  préfère  une  pomme  d'or. 
Les  deux  aînées  jettent  leur  pomme  d'or  à  des  seigneurs  (le  tortu  et  le  bossu 
du  conte  lorrain  sont  une  altération  du  thème  primitif);  la  plus  jeune  jette 
la  sienne  au  jardinier.  Dans  la  suite,  le  roi  devient  aveugle,  et,  pour  le 

I.  Un  conte  italien,  publié  au  xvi°  siècle  par  Straparola  (n<>  $  de  la  trad.  allemande  des  contes 
proprement  dits) ,  présente  une  introduction  presque  identique  à  celle  du  conte  danois.  Une  flèche 
d'or,  dont  1'  «  homme  des  bois  »  a  l'adresse  de  s'emparer,  remplace  la  boule  d'or.  —  Le  reste  de  ce 
conte  ne  se  rapporte  pas  aux  contes  que  nous  étudions  ici. 


LE      PRINCE      ET      SON      CHEVAL  I45 

guérir,  les  médecins  déclarent  qu'il  n'y  a  que  l'eau  de  la  vie.  Les  maris  de 
ses  deux  filles  aînées  s'offrent  à  aller  chercher  de  cette  eau.  La  plus  jeune 
princesse  va  demander  à  son  père  pour  son  mari  la  permission  d'y  aller  aussi. 
Le  jeune  homme  prend  dans  l'écurie  un  cheval  boiteux  et  se  met  en  route 
avec  ses  beaux-frères  :  ceux-ci  le  laissent  embourbé  dans  le  premier  marais 
qu'ils  trouvent.  Aussitôt  qu'il  les  a  perdus  de  vue ,  le  prince  brûle  un  crin  de 
son  fidèle  cheval  et  s'en  va,  splendidement  équipé,  à  la  source  de  l'eau  de 
la  vie.  Il  remplit  de  cette  eau  une  bouteille,  et,  en  revenant,  rencontre  ses 
beaux-fi-ères  qui,  naturellement,  ne  le  reconnaissent  pas.  Il  leur  offre  de  leur 
céder  la  bouteille  d'eau  s'ils  consentent  à  se  laisser  marquer  au  derrière  du 
sabot  de  son  cheval.  Ils  y  consentent;  mais  il  leur  donne  de  l'eau  ordinaire, 
de  sorte  que  le  roi  a  beau  s'en  baigner  les  yeux  :  il  reste  aveugle.  Alors  la 
plus  jeune  princesse  dit  au  roi  que  son  mari  a ,  lui  aussi ,  rapporté  de  l'eau 
de  la  vie.  Le  roi  la  repousse  d'abord ,  enfin  il  veut  bien  faire  l'essai  et  il 
recouvre  la  vue.  Le  prince  fait  alors  connaître  ce  qu'il  est  et  révèle  le  signe 
de  servitude  dont  ses  beaux-frères  ont  été  marqués  par  lui.  Le  roi  les  chasse 
et  fait  du  prince  son  héritier. 

On  voit  quels  traits  frappants  de  ressemblance  ce  conte  épirote  présente 
avec  le  nôtre.  Une  variante,  également  d'Epire,  s'en  rapproche  encore 
davantage  sur  un  point  :  après  l'expédition  à  la  recherche  de  ce  qui 
doit  guérir  le  roi,  se  trouve  l'épisode  de  la  guerre,  dans  laquelle  le  héros 
défait  les  ennemis  du  roi.  Après  la  bataille ,  le  roi  bande  unç  blessure  du 
jeune  homme  avec  un  mouchoir  que  la  plus  jeune  princesse  a  brodé.  C'est 
ce  mouchoir  qui  ensuite  fait  reconnaître  à  celle-ci  le  vainqueur.  —  Le  conte 
roumain  ressemble ,  pour  ainsi  dire ,  sur  tous  les  points  au  premier  conte 
épirote,  mais  il  est  plus  complet  en  ce  qu'il  a  l'épisode  de  la  bataille  et  de 
la  blessure  bandée  par  le  roi.  Au  lieu  de  l'eau  de  la  vie  qu'il  faut  aller  cher- 
cher pour  rendre  la  vue  au  roi ,  c'est  ici  du  lait  de  chèvres  rouges  sauvages. 
Le  héros  ne  consent  à  en  donner  à  ses  beaux-frères ,  qui  ne  le  reconnaissent 
pas ,  qu'à  condition  de  les  marquer  dans  le  dos  d'un  signe  de  ser\-itude. 

Dans  le  conte  du  Tyrol  italien  no  20  de  la  collection  Schneller,  la  plus 
jeune  des  trois  princesses  jette  sa  boule  d'or  (  dans  une  variante ,  sa  pomme 
d'or)  au  prétendu  teigneux,  comme  dans  le  conte  lorrain,  le  conte  grec  et 
le  conte  roumain.  Le  roi  étant  tombé  malade ,  les  médecins  déclarent  qu'il 
ne  peut  être  guéri  que  par  du  sang  de  dragon  (  dans  la  variante ,  par  du  lait 
de  tigresse).  Le  héros ,  qui  s'en  est  procuré ,  cède  sa  fiole  à  ses  beaux-frères 
en  échange  de  leurs  boules  d'or,  comme  dans  le  conte  lorrain.  —  Même 
chose ,  i\  peu  près,  dans  le  conte  basque  (p.  m  de  la  collection  Webster)  :  le 
jeune  homme  demande  à  ses  beaux-frères ,  en  échange  de  l'eau  qui  rend  la 
vue  et  rajeunit ,  les  pommes  d'or  que  les  princesses ,  leurs  femmes ,  leur 
ont  données  avant  leur  départ  (il  y  a,  comme  on  voit,  sur  ce  dernier  point, 
une  altération).  Dans  ce  même  conte  basque  se  trouve  aussi  l'épisode  de  la 
bataille  gagnée. 

Dans  le  conte  danois  de  la  collection  Grundtvig,  où  cet  épisode  figure  aussi, 
l'épisode  des  beaux-frères  a  une  forme  différente  :  les  deux  seigneurs,  fiancés 
des  aînées  des  trois  princesses ,  vont  à  la  chasse  ;  comme  ils  n'ont  rien  tué , 
le  prétendu  teigneux  leur  cède  son  gibier,  la  première  fois ,  pour  leurs  pommes 


144  LE      PRINCE      ET      SON      CHEVAL 

d'or;  le  jour  d'après,  pour  une  lanière  qu'il  taille  dans  leur  peau.  (Comparer 
deux  contes  portugais  du  Brésil,  n"*  8  et  38  déjà  collection  Roméro.) — Dans 
le  conte  hongrois  n°  8  de  la  collection  Gaal-Stier,  le  héros  cède  successivement 
à  ses  beaux-frères ,  qui  vont  à  la  chasse  et  dont  il  n'est  pas  reconnu ,  trois 
animaux  merveilleux  :  la  première  fois ,  il  se  fait  donner  leurs  alliances  ;  la 
seconde ,  il  leur  imprime  un  sceau  sur  le  front  ;  la  troisième ,  il  les  marque 
au  dos.  Ce  conte  renferme  aussi  l'épisode  de  la  guerre.  (Comparer  un  passage 
du  conte  sicilien  n°  61  de  la  collection  Gonzenbach,  dont  toute  la  première 
partie  se  rapporte  au  thème  de  notre  n"  i ,  Jean  de  l'Ours  :  Pcppe  donne  à  ses 
frères  les  oiseaux  qu'il  a  tués,  à  la  condition  qu'il  leur  imprimera  sur  l'épaule 
une  tache  noire.) 

Parmi  tous  les  contes  de  cette  famille ,  celui  qui  peut-être  se  rapproche  le 
plus  du  nôtre,  pour  le  passage  où  le  roi  casse  sa  lance  dans  la  cuisse  du 
héros,  est  le  conte  tjTolien  n°  32  du  premier  volume  de  la  collection  Zin- 
gerle  :  comme  le  héros  veut  s'échapper  après  avoir  gagné  la  bataille ,  le  roi 
lui  lance  son  épée ,  qui  l'atteint  au  talon  :  la  pointe  se  casse  dans  la  plaie. 
Revenu  chez  lui  sous  ses  habits  de  jardinier,  le  jeune  homme  envoie  chercher 
un  médecin ,  qui  retire  la  pointe  de  l'épée ,  et  le  roi  la  reconnaît  à  son  nom , 
écrit  dessus. 

♦ 

Au  siècle  dernier,  on  versifiait  en  Espagne  un  conte  qui  offre,  comme  le 
conte  sicilien  cité  il  y  a  un  instant ,  la  combinaison  d'une  variante  de  notre 
n»  i,Jean  de  VOurs,  avec  le  conte  que  nous  étudions  ici.  Nous  avons  donné, 
dans  les  remarques  de  notre  n»  1  (p.  1$),  le  résumé  delà  première  partie  de  ce 
romance  espagnol.  En  voici  la  fin  (n"  1264  de  l'édition  Rivadeneyra,  Madrid  , 
1856)  :La  plus  jeune  des  trois  princesses  a  épousé  Juanillo ,  dans  lequel  elle 
a  reconnu ,  malgré  son  humble  déguisement ,  celui  qui  l'a  déUvrée ,  elle  et 
ses  sœurs,  et  qui  ensuite  a  été  trahi  par  ses  propres  frères.  Le  roi  est  tellement 
affligé  de  ce  mariage,  qu'à  force  de  pleurer  il  perd  la  vue.  Les  médecins 
disent  que  le  seul  remède  est  une  certaine  eau  qui  se  trouve  dans  un  pays 
rempli  de  bêtes  sauvages.  Les  deux  frères  de  Juanillo  ,  qui  se  sont  donnés  pour 
les  libérateurs  des  princesses  et  ont  épousé  les  deux  aînées ,  s'offrent  à  aller 
chercher  de  cette  eau.  Juanillo ,  qui  s'en  est  procuré ,  grâce  à  l'aide  d'un  des 
trois  chevaux  dont  il  a  été  parlé  dans  la  première  partie  du  conte ,  leur  cède 
sa  fiole  contre  deux  poires  dont  le  roi  leur  avait  fait  présent.  Plus  tard ,  il 
faut,  pour  une  autre  maladie  du  roi,  du  lait  de  lionne.  Juanillo  est,  cette 
fois,  aidé  par  le  second  des  trois  chevaux;  il  donne  le  lait  à  ses  frères, 
moyennant  qu'ils  se  laissent  couper  chacun  une  oreille.  Enfin ,  le  troisième 
cheval  fait  gagner  à  Juanillo  la  bataille  sur  les  ennemis  du  roi.  Juanillo  remet 
les  drapeaux  dont  il  s'est  emparé  à  ses  frères ,  mais  après  avoir  marqué  ceux- 
ci  au  fer  rouge  sur  l'épaule  d'un  signe  de  servitude.  Au  milieu  d'un  banquet 
que  donne  le  roi,  Juanillo  entre  magnifiquement  vêtu  et  révèle  la  vérité. 

L'épisode  de  la  bataille  et  de  la  lance  cassée  se  retrouve  dans  une  légende 
du  moyen-âge,  celle  de  Robert  le  Diable  {Gcettingische  Gekhrle  Anxeigeti, 
1869,  p.  976  seq.).  Robert  le  Diable,  pour  expier  ses  péchés,  se  fait  passer 


LE      PRINCE      ET      SON      CHEVAL  I45 

pour  muet  et  pour  idiot,  et  vit  méprisé  de  tous  à  la  cour  de  l'empereur  de 
Rome.  Celui-ci  a  un  sénéchal  qui  a  demandé  en  vain  la  main  de  sa  fille.  Pour 
se  venger  de  ce  refus ,  le  sénéchal  vient  assiéger  la  ville  avec  une  armée  de 
Sarrazins.  L'empereur  marche  contre  lui.  Robert,  qu'on  a  laissé  au  château, 
trouve  dans  le  jardm ,  près  d'une  fontaine ,  un  cheval  blanc  avec  une  armure 
blanche  complète  ;  en  même  temps,  une  voix  du  ciel  lui  dit  d'aller  au  secours 
de  l'empereur.  Il  part ,  remporte  la  victoire  et  disparaît  pour  aller  reprendre 
au  château  son  rôle  de  fou.  Deux  fois  encore  il  gagne  la  bataille  ;  la  dernière 
fois ,  l'empereur,  voyant  le  chevalier  inconnu  s'éloigner  à  toute  bride ,  lance 
une  pique  pour  tuer  son  cheval ,  mais  il  le  manque  et  atteint  Robert  à  la 
jambe.  Celui-ci  s'échappe  néanmoins,  emportant  dans  sa  blessure  la  pointe 
de  la  pique.  Il  cache  cette  pointe  dans  le  jardin  et  panse  sa  blessure  avec  de 
l'herbe  et  de  la  mousse.  La  princesse  l'aperçoit  de  sa  fenêtre ,  comme  elle  l'a 
déjà  vu  précédemment  revêtir  son  armure  et  monter  à  cheval  ;  mais ,  étant 
muette,  elle  ne  peut  rien  dire.  L'empereur  fait  publier  que  celui  qui  lui 
présentera  la  pointe  de  la  pique  et  lui  montrera  la  blessure  faite  par  lui 
à  l'inconnu ,  aura  sa  fille  en  mariage.  Le  sénéchal  parvient  à  tromper  l'empe- 
reur, et  déjà  il  est  à  l'autel  avec  la  princesse,  quand  celle-ci,  par  un  miracle, 
recouvre  la  parole  et  dévoile  tout.  Robert  veut  continuer  à  faire  l'insensé, 
mais  un  ermite ,  qui  a  eu  une  révélation  à  son  sujet ,  lui  dit  que  sa  pénitence 
est  terminée ,  et  Robert  épouse  la  princesse. 

En  Orient,  les  rapprochements  à  faire  sont  très  nombreux. 

Nous  avons  d'abord  à  citer  un  épisode  d'un  poème  des  Kirghiz  de  la  Sibérie 
méridionale  (Radlofï,  III,  p.  261)  :  Kosy  Kœrpœsch ,  parti  à  la  recherche  de 
Bajan,  sa  fiancée,  arrive  auprès  d'une  «  fontaine  d'or  »  ;  il  y  trempe  sa  cheve- 
lure, qui  devient  toute  dorée.  Une  vieille  femme,  qui  lui  apprend  où  est 
Bajan,  lui  conseille  de  se  déguiser  en  teigneux.  Il  arrive  pendant  la  nuit 
à  la  yourte  de  Bajan  et  se  couche  par  terre.  La  jeune  fille,  s'étant  réveillée, 
voit  la  yourte  tout  éclairée.  Ce  sont  les  cheveux  de  Kosy  qui  sont  sortis  de 
dessous  sa  coiffure  et  qui  brillent.  Elle  reconnaît  que  Kosy  est  là  ». 

Mais  ce  qui  se  rapproche  d'une  façon  bien  plus  frappante  de  l'introduction 
du  conte  lorrain  et  surtout  des  contes  européens  du  second  groupe ,  c'est  un 
conte  qui  a  été  recueiUi  dans  l'île  de  Zanzibar,  chez  les  Swahili ,  population 
issue  d'un  mélange  de  nègres  et  d'Arabes  (E.  Steere,  p.  381  )  :  Un  sultan  n'a 
point  d'enfants.  Un  jour,  il  se  présente  devant  lui  un  démon  sous  forme 
humaine,  qui  lui  offre  de  lui  en  faire  avoir,  à  condition  que,  sur  deux,  le 
sultan  lui  en  donnera  un.  Le  sultan  accepte  la  proposition  ;  sa  femme 
mange  une  certaine  substance  que  le  démon  a  apportée,  et  elle  a  trois 
enfants.  Qiiand  ces  enfants  sont  devenus  grands,  le  démon  en  prend  ua 
et  l'emmène  dans  sa  maison.  —  Au  bout  de  quelque  temps,  il  donne  au 
jeune  garçon  toutes  ses  clefs  et  part  pour  un  mois  en  voyage.  Un  jour,  le 

I.  Comparer  l'épisode  d'un  conte  syriaque  (Ptym  et  Socin,  n»  39),  analysé  dans  lui  rcinar>jues 
lie  notre  n»  i  Jtan  de  l'Ours.  Le  héros  se  couvre  la  tête  d'une  vessie,  afin  d'avoir  l'air  chauve  et  de 
ne  pas   être  reconnu. 

CosaviN,  Contts.  10 


146  LE      PRINCE      ET      SON      CHEVAL 

jeune  garçon  ouvre  la  porte  d'une  chambre  :  il  voit  de  l'or  fondu  ;  il  y  met 
le  doigt  et  le  retire  tout  doré.  Il  a  beau  le  frotter,  l'or  ne  s'en  va  pas  ;  alors 
il  s'enveloppe  le  doigt  d'un  chiffon  de  linge.  Le  démon,  étant  revenu,  lui 
demande  :  «  Q.u'avez-vous  au  doigt?  —  Je  me  suis  coupé,  »  dit  le  jeune 
garçon.  Pendant  une  autre  absence  du  démon  ,  le  jeune  garçon  ouvre  toutes 
les  chambres.  Il  trouve  dans  les  cinq  premières  des  os  de  divers  animaux,  dans 
la  sixième  des  crânes  humains,  dans  la  septième  un  cheval  vivant.  «  O  fils 
d'Adam  !  »  lui  dit  le  cheval ,  «  d'où  venez-vous  ?  »  Et  il  lui  explique  que  le 
démon  ne  fait  autre  chose  que  dévorer  des  hommes  et  toutes  sortes  d'animaux. 
Il  lui  donne  ensuite  le  moyen  de  faire  périr  le  démon ,  en  le  poussant  dans 
la  chaudière  même  où  le  jeune  garçon  devait  être  bouilli.  Ce  dernier  suit  ces 
conseils ,  et ,  débarrassés  du  démon  ,  le  cheval  et  lui  vont  s'établir  dans  une 
ville ,  où  ils  bâtissent  une  maison  ,  et  le  jeune  homme  épouse  la  fille  du  sultan 
du  pays. 

Dans  un  conte  syriaque  de  la  Mésopotamie  septentrionale  (Prym  et  Socin, 
n°  58),  un  démon,  sous  la  forme  d'un  Egyptien,  promet  à  un  marchand 
sans  enfants  de  lui  en  faire  avoir  plusieurs ,  si  le  marchand  s'engage  à  lui 
donner  le  premier  fils  qui  naîtra.  L'enfant  est  emmené  par  le  démon.  L'épi- 
sode altéré  qui  vient  ensuite  est  en  réalité  celui  de  la  chambre  défendue.  Il 
s'y  trouve  un  trait  dont  nous  avons  parlé  dans  la  seconde  note  de  ces 
remarques.  —  Ce  qui  suit  n'a  aucun  rapport  avec  les  contes  que  nous  étu- 
dions ici. 

Ce  n'est  pas  seulement  l'introduction  de  notre  conte ,  c'est  presque  tout 
l'ensemble  du  récit  que  nous  retrouvons  dans  un  Hvre  cambodgien  (Bastian, 
die  Vcelker  des  œstlichen  Asiens ,  t.  IV,  1868,  p.  3S0).  En  voici  le  résumé 
d'après  l'analyse  de  M.  Bastian  :  Après  diverses  aventures ,  Chao  Gnoh , 
enfant  extraordinaire,  est  recueilli  par  la  reine  des  Yakhs  (sorte  d'ogres  ou 
de  mauvais  génies),  laquelle  l'adopte  pour  fils.  Elle  le  laisse  libre  de  se  pro- 
mener à  son  gré  dans  les  jardins  du  palais  ;  mais  il  ne  doit  pas  s'approcher 
de  l'étang  d'argent  ni  de  l'étang  d'or.  Poussé  par  la  curiosité ,  Chao  Gnoh  va 
voir  l'étang  d'or,  y  plonge  le  doigt,  et,  ne  pouvant  enlever  l'or  dont  son 
doigt  est  resté  couvert,  il  se  voit  obligé  de  le  bander  et  de  dire  à  la  reine  qu'il 
s'est  blessé.  Puis  il  visite  les  cuisines  du  palais  et  y  trouve  des  monceaux 
d'ossements  et  aussi  une  paire  de  pantoufles  merveilleuses  avec  lesquelles  on 
peut  voyager  dans  l'air,  un  bonnet  qui  donne  l'apparence  d'un  sauvage  {sic) 
et  une  baguette  magique.  11  prend  ces  objets  et  s'élève  en  l'air  par  la  vertu  des 
pantoufles.  Comme  il  se  repose  sur  un  arbre ,  la  reine  des  Yakhs  l'aperçoit  et 
lui  crie  de  revenir  ;  mais  il  ne  l'écoute  pas.  Alors  elle  met  par  écrit  toute  sa 
science  magique ,  appelle  autour  d'elle  tous  les  animaux  et  meurt  de  chagrin. 
Son  fils  adoptif ,  étant  venu  aux  funérailles ,  lit  les  formules  que  la  reine  a 
écrites  et  les  apprend  par  cœur.  Puis ,  prenant  son  vol ,  il  arrive  dans  un  pays 
où  justement  un  roi  célèbre  les  noces  de  ses  filles,  à  l'exception  de  la  plus 
jeune,  qui  ne  trouve  personne  à  son  goût.  Le  roi  fait  venir  tous  les  jeunes 
gens  de  son  royaume,  mais  aucun  ne  plaît  à  la  princesse  ;  puis  tous  les  hommes 
d'âge ,  sans  plus  de  résultat."  Alors  il  demande  s'il  est  encore  resté  quelqu'un. 
On  lui  répond  qu'il  n'y  a  plus  que  le  sauvage  (Chao  Gnoh),  qui  joue  là-bas 


LE      PRINCE      ET      SON      CHEVAL  I47 

avec  les  enfants  de  la  campagîie.  Quand  la  princesse  entend  parler  de  Chao 
Gnoh ,  elle  se  déclare  aussitôt  disposée  à  l'épouser,  malgré  le  mécontentement 
de  son  père,  qui  la  bannit  avec  son  mari  dans  un  désert.  Quelque  temps  après, 
le  roi  exprime  le  désir  d'avoir  du  poisson  et  envoie  ses  gendres  lui  en  cher- 
cher; mais  ceux-ci  ne  peuvent  en  trouver,  car  Chao  Gnoh,  grâce  à  son  art 
magique,  a  rassemblé  tous  les  poissons  autour  de  lui  après  avoir  lui-même 
changé  de  forme.  Enfin  ,  après  bien  des  supplications  de  la  part  de  ses  beaux- 
frères  ,  il  consent  à  leur  en  céder,  mais  seulement  à  condition  qu'il  leur  coupera 
le  bout  du  nez.  Ensuite  le  roi  a  envie  de  gibier  ;  mais  ses  gendres  ont  beau 
chasser  :  Chao  Gnoh  a  rassemblé  autour  de  lui  tous  les  animaux  de  la  forêt , 
et  il  ne  leur  en  cède  que  contre  le  bout  d'une  de  leurs  oreilles  '.  Mais  bientôt, 
poussés  par  les  génies  qui  sont  indignés  de  voir  mépriser  leur  ami  (Chao 
Gnoh),  des  ennemis  fondent  en  grand  nombre  sur  le  pays  du  roi,  et  ses 
gendres  sont  battus.  Comme  le  roi  demande  s'il  ne  reste  plus  personne ,  on 
lui  parle  de  Chao  Gnoh ,  et  celui-ci ,  muni  par  les  génies  d'armes  magiques  et 
d'un  cheval  ailé ,  a  bientôt  fait  de  mettre  l'ennemi  en  déroute.  A  son  retour,  le 
roi ,  rempli  de  joie ,  le  fait  monter  sur  son  trône. 

Dans  un  conte  arabe  recueilli  en  Eg^'pte  (Spitta-Bey,  n°  12),  nous  allons 
rencontrer,  avec  tout  l'ensemble  de  notre  conte,  la  forme  d'introduction  parti- 
culière ,au  dernier  groupe  étudié  ci-dessus  (p.  142)  :  Un  sultan  a  un  fils, 
Mohammed  l'Avisé,  qui  est  né  en  même  temps  que  le  poulain  d'une  jument 
de  race.  Le  jeune  garçon  aime  beaucoup  son  poulain.  Sa  marâtre ,  une 
esclave  que  le  sultan  a  épousée  après  la  mort  de  la  mère  de  l'enfant ,  a  un 
amant,  un  juif  2.  Craignant  d'être  trahis  par  Mohammed,  ils  complotent  de 
l'empoisonner.  Le  jeune  garçon  est  instruit  de  ce  qui  se  prépare  par  son  ami 
le  cheval  ;  quand  sa  marâtre  lui  sert  à  manger,  il  met  le  plat  devant  un  chat 
qui  y  goûte  et  meurt  3.  La  marâtre  et  le  juif  veulent  alors  se  débarrasser  du 
cheval.  La  marâtre  fait  la  malade,  et  le  juif,  se  donnant  pour  médecin,  dit 
que  le  seul  remède  est  le  cœur  d'un  poulain  de  race.  Avant  qu'on  ne  tue  son 
cheval,  Mohammed  obtient  la  permission  de  le  monter  encore  une  fois.  A 
peine  est-il  en  selle,  que  le  cheval  prend  le  galop  et  disparaît.  —  Arrivé  dans 
un  royaume  voisin,  le  jeune  homme  met  pied  à  terre,  achète  à  un  pauvre  des 
vêtements  tout  déchirés  qu'il  endosse ,  et  prend  congé  de  son  cheval ,  après 
que  ce  dernier  lui  a  donné  un  de  ses  crins  en  lui  disant  de  le  brûler  si  jamais  il 
a  besoin  de  son  aide.  Mohammed  entre  au  service  du  chef  jardinier  du  roi.  Un 
jour,  il  désire  voir  son  cheval  ;  il  brûle  le  crin ,  le  cheval  paraît ,  et  Mohammed 
galope,  magnifiquement  vêtu  ,  à  travers  le  jardin.  La  plus  jeune  des  sept  filles 
du  roi  l'aperçoit  et  s'éprend  du  beau  jeune  homme.  Elle  met  en  tête  à  ses 


1.  Dans  le  conte  dtnois  de  la  collection  Gnindtvig,  dans  le  conte  hongrois,  dans  un  conte  sicilien 
(  Gonzcnbach,  n"  6i  )  et  dans  les  contes  du  Brésil,  il  est  aussi  question  ,  nous  l'avons  vu  ,  de  gibier. 
—  Dans  un  passage  très  altéré  d'un  conte  sicilien  (  Gonzcnbach ,  n"  67  )  ,  il  est  parlé ,  comme  dans 
le  récit  cambodgien  ,  à'oreilU  et  de  ne^  coupés  par  le  héros.  Dans  le  romance  espagnol  cité  plus  haut 
(p.  144)  ,  on  a  vu  que  Juanillo  coupe  une  oreille  à  ses  frères. 

3.  Il  est  très  remarquable  que  les  contes  allemand  et  grec  moderne  de  ce  groupe,  cités  plus  hani, 
ont  également  ici  un  juif. 

3.  Ce  petit  détail  se  retrouve  dans  le  conte  allemand. 


148  LE      PRINCE      ET      SOX      CHEVAL 

soeurs  de  demander  au  roi  de  les  marier.  Le  roi  fait  publier  que  tous  les 
hommes  de  la  ville  doivent  défiler  devant  le  château  des  dames.  Les  six  aînées 
des  princesses  jettent  leur  mouchoir  à  des  hommes  qui  leur  plaisent  ;  la  plus 
jeune  ne  jette  le  sien  à  personne.  Le  roi  demande  s'il  ne  reste  personne  dans 
la  ville.  On  lui  dit  qu'il  ne  reste  qu'un  pauvre  garçon  qui  tourne  la  roue  à  eau 
dans  le  jardin.  On  l'amène,  et  la  princesse  lui  jette  son  mouchoir.  Le  roi, 
très  affligé  de  ce  choix ,  ne  tarde  pas  à  tomber  malade  ;  les  médecins  lui 
ordonnent  du  lait  de  jeune  ourse.  Les  six  gendres  montent  à  cheval  pour  en 
aller  chercher  ;  Mohammed  se  met ,  lui  aussi ,  en  campagne  sur  une  jument 
boiteuse.  Sorti  de  la  ville,  il  appelle  son  cheval  et  lui  ordonne  de  dresser  un 
camp,  tout  rempli  d'ourses.  La  chose  est  faite  en  un  instant,  et  Mohammed 
se  trouve  dans  une  tente  toute  d'or.  Les  six  gendres  du  roi  passent  par  là  et 
demandent  à  Mohammed,  qu'ils  ne  reconnaissent  pas,  du  lait  de  jeune  ourse. 
Mohammed  leur  dit  qu'il  leur  en  donnera,  s'ils  consentent  à  ce  qu'il  brûle  sur 
le  derrière  de  chacun  d'eux  un  cercle  et  une  baguette  (sic).  Ils  y  consentent,  et 
Mohammed  leur  donne  du  lait  de  vieille  ourse.  Lui-même  prend  du  lait  de 
jeune  ourse  et  revient  de  son  côté.  C'est  son  lait  seul  qui  guérit  le  roi.  —  Une 
guerre  survient.  Au  moment  où  l'armée  du  roi  commence  à  plier,  arrive 
Mohammed  sur  son  cheval,  qui  fait  jaillir  du  feu  de  tous  ses  crins.  Il  tue  le 
tiers  des  ennemis  ;  le  lendemain ,  le  second  tiers  ;  le  roi  le  rencontre  et  lui  met 
sa  bague  au  doigt,  et  Mohammed  disparaît.  Le  troisième  jour,  il  tue  le  reste 
des  ennemis.  Tandis  qu'il  revient ,  il  est  blessé  au  bras  ;  le  roi  bande  la  plaie 
avec  son  mouchoir,  et  Mohammed  disparaît  encore.  De  retour  chez  lui ,  il 
s'endort  ;  le  roi  entre  et  reconnaît  sa  bague  et  son  mouchoir.  Mohammed 
alors  révèle  ce  qu'il  est. 

L'épisode  des  beaux-frères  se  retrouve  encore  dans  un  poème  des  Tartares 
de  la  Sibérie  méridionale,  très  voisin  de  notre  conte  (Radloff,  II,  p.  607  et 
suiv.)  :  Sudasi  Maergain,  trahi  par  sa  femme  qui  veut  le  faire  tuer,  abandonne 
son  pays.  Près  de  mourir  de  faim  dans  une  forêt,  il  dit  à  un  ours  qu'il  rencontre 
de  le  dévorer.  L'ours  a  peur  de  lui  et  s'enfuit.  Sudasi  Maergœn  le  rattrape,  le 
saisit  et  le  lance  par  terre  :  la  peau  lui  reste  dans  la  main.  Il  s'en  revêt  et  arrive 
dans  un  pays  où  il  effraie  les  gens.  Il  entre  dans  une  maison ,  dit  qu'il  est  un 
homme  et  demande  à  une  jeune  fille  pourquoi  il  y  a  tant  de  monde  rassemblé. 
Elle  répond  que  c'est  le  mariage  de  ses  deux  sœurs.  Son  père ,  un  prince,  veut 
lui  faire  épouser  un  certain  individu  ;  elle  refuse.  Le  père  se  fâche  :  «  Alors ,  » 
dit-il  en  se  moquant,  «  veux-tu  prendre  l'ours  que  voilà?  »  La  jeune  fille 
répond  que  oui.  Elle  le  prend  en  effet  pour  mari,  et  ils  vont  se  loger  dans  une 
vieille  écurie».  —  Un  jour,  les  beaux  frères  de  Suda;i  Mœrgaîn  reçoivent  du 
prince  l'invitation  d'aller  veiller  sur  certaine  jument,  dont  le  poulain  disparaît 
chaque  année.  La  femme  du  prétendu  ours  a  entendu ,  et  elle  va  rapporter  la 
chose  à  son  mari.  Sudaei  Masrgœn  lui  dit  d'aller  demander  pour  lui  un  cheval 
au  prince.  Celui-ci  lui  donne  un  mauvais  cheval ,  et  voilà  Sudaei  Maergasn  en 

I .  Dans  un  conte  tchèque  de  cette  famille ,  résumé  dans  les  remarques  des  contes  lithuaniens  de 
la  collection  Leskien  (pp.  S39-S4o)i  le  héros  s'est  revêtu  de  la  peau  d'un  ours  ,  et  il  entre  au  service 
d'un  roi  comme  jardinier.  La  princesse ,  quand  elle  est  pour  se  choisir  un  mari ,  prend  l'ours  ,  d#ns 
lequel  elle  a  reconnu  un  beau  jeune  homme.  Elle  est  mise  i  la  porte  du  chiteau  et  vit  avec  son 
mari  dans  une  caverne  de  la  forêt. 


LE      PRINCE      ET      SOX      CHEVAL  I49 

campagne  ;  mais  en  chemin  il  lui  arrive  un  autre  cheval ,  celui  avec  lequel  il 
s'était  enfui  de  son  pays,  et  ce  cheval  lui  apporte  tout  un  magnifique  équipe- 
ment. Il  trouve,  près  de  la  prairie  où  est  la  jument,  ses  beaux  frères  endormis 
sur  leurs  chevaux.  Quand  la  jument  a  mis  bas  son  poulain ,  Sudaei  Masrgajn 
voit  un  énorme  oiseau  fondre  dessus  et  l'enlever.  Il  bande  son  arc  et  abat 
l'oiseau.  Pour  avoir  cet  oiseau  ,  ses  beaux-frères  ,  qui  ne  le  reconnaissent  pas, 
lui  donnent ,  sur  sa  demande ,  une  phalange  de  leur  petit  doigt.  Quelque 
temps  après ,  le  prince  dit  à  ses  deux  gendres  d'aller  tuer  un  tigre  qui  lui 
mange  son  peuple.  C'est  encore  Sudaei  Masrgaen  qui  le  tue ,  et  il  le  cède  à  ses 
beaux-fréres  à  condition  de  leur  tailler  des  lanières  dans  le  dos  '.  Après 
diverses  aventures,  il  dévoile  devant  le  prince  la  conduite  de  ses  beaux-frères. 

L'existence  de  ce  type  de  conte  dans  la  littérature  cambodgienne  devait, 
à  elle  seule ,  faire  pressentir  qu'on  le  retrouverait  quelque  jour  dans  des  récits 
indiens  ;  les  Cambodgiens  ont ,  en  effet ,  reçu  de  l'Inde  leur  littérature  avec  le 
bouddhisme.  Aujourd'hui  la  chose  est  faite,  et  nous  allons,  pour  ainsi  dire, 
reconstituer  tout  notre  conte  lorrain  au  moyen  de  contes  populaires  recueillis 
dans  l'Inde.  On  remarquera  que,  dans  ces  contes,  l'idée  première,  sur 
certains  points  mieux  conservée ,  est  sur  d'autres  points  plus  altérée  que  dans 
les  récits  orientaux  déjà  cités ,  —  cambodgien  ,  swahili ,  arabe  ,  sibérien ,  — 
dérivés  évidemment,  à  une  époque  déjà  éloignée  sans  doute,  de  sources 
indiennes  plus  pures.  • 

Nous  avons  rapproché  de  la  première  partie  de  notre  conte  (l'histoire  de 
la  chambre  défendue)  le  récit  cambodgien  et  le  conte  swahili.  La  collection 
de  M.  Minaef  contient  un  conte  indien  du  Kamaon  (n°  46)  qui  offre  les  plus 
grandes  ressemblances  avec  le  conte  swahiH  :  Un  roi  avait  sept  femmes,  mais 
point  d'enfants.  Un  jour,  il  rencontra  un  yogi  (religieux  mendiant,  souvent 
magicien),  à  qui  il  fit  part  de  sa  tristesse.  «  Chacune  de  tes  femmes  aura  un 
fils,  dit  le  yogî,  pourvu  que  l'un  d'eux  soit  à  moi.  »  Et  il  lui  donna  un  certain 
fruit.  Le  roi  en  fit  manger  à  six  de  ses  femmes  qu'il  aimait  ;  il  laissa  la  septième 
de  côté.  Celle-ci,  ayant  trouvé  l'écorce  du  fruit,  la  mangea.  Et  les  sept  prin- 
cesses eurent  chacune  un  fils.  Douze  ans  après ,  le  yogî  vint  trouver  le  roi  et 
lui  dit  de  lui  livrer  l'enfant  qui  lui  avait  été  promis.  Aucune  des  princesses  ne 
voulant  donner  son  fils ,  celui  de  la  septième  s'offrit ,  et  son  père  le  donna  au 
yogî.  Ce  dernier  l'emmena  avec  lui  et  lui  fit  voir  toutes  ses  richesses  ,  sauf  une 
chambre.  Un  jour  que  le  yogî  était  sorti ,  le  jeune  prince  ouvrit  la  chambre 
défendue ,  et  il  la  vit  remplie  d'ossements  :  il  comprit  que  le  yogî  était  un 
ogre  2.  Et  les  ossements ,  en  le  voyant ,  se  mirent  d'abord  à  rire ,  puis  à  pleurer. 
Le  prince  leur  ayant  demandé  pourquoi,  ils  répondirent   :   «  Tu   auras   le 

1.  M.  Kœhler,  dans  ses  remarques  sur  le  conte  sicilien  n"  6i  de  la  collection  Gonzcnbach,  cite  un 
conte  russe  dans  lequel  c'est  aussi  contre  un  petit  doigt  du  pied ,  puis  de  la  main  ,  et  contre  une 
'anièrc  sanglante  taillée  dans  leur  dos  que  les  beaux-frères  du  héros  reçoivent  de  lui  trois  animaux 
merveilleux  qu'ils  étaient  .illcs  chercher. 

2.  Il  y  a  ici  une  lacune  ,  qu'indiquent  bien  le  conte  swahili  et  le  conte  cambodgien.  Avant  d'ouvrir 
la  chambre  aux  ossements ,  le  jeune  homme  a  dû  ouvrir  une  chambre  dans  laquelle  se  trouve  une 
fontaine  d'or  et  y  tremper  le  doigt ,  qui  devient  tout  doré  et  qu'il  enveloppe  ensuite  d'un  linge.  C'est 
ce  trait  qui  fait  lien  avec  les  contes  européens  du  type  du  conte  lorrain,  et  particulièrement  avec 
ceux  où  le  jeune  homme  a  été  ,  avant  sa  naissance  ,  promis  i  quelque  être  malfaisAOt. 


150  LE      PRINCE      ET      SON      CHEVAL 

même  sort  que  nous.  —  Mais  y  a-t-il  quelque  moyen  de  me  sauver?  -^  Oui ,  » 
dirent  les  ossements  ;  «  il  y  en  a  un.  Lorsque  le  j'Ogî  apportera  du  bois  et  fera 
un  grand  feu ,  qu'il  mettra  dessus  un  chaudron  plein  d'huile ,  et  qu'il  te  dira  : 
Marche  autour,  tu  lui  répondras  :  Je  ne  sais  pas  marcher  ainsi  ;  montre-moi 
comment  il  faut  faire.  Et,  quand  il  commencera  à  marcher  autour  du  chaudron, 
tu  lui  casseras  la  tête  et  tu  le  jetteras  dans  le  chaudron  plein  d'huile  ».  Il  en 
sortira  deux  abeilles ,  l'une  rouge  et  l'autre  noire.  Tu  tueras  la  rouge  et  tu 
jetteras  la  noire  dans  le  chaudron.  »  C'est  ce  que  fit  le  prince.  En  s'en  retour- 
nant à  la  maison ,  il  trouva  sur  la  route  une  calebasse  remplie  à'amrla  (eau 
d'immortalité).  Il  en  arrosa  les  ossements,  lesquels  revinrent  à  la  vie  et 
formèrent  une  armée.  Qjiand  le  père  du  prince  vit  celui-ci  arriver  à  la  tête  de 
cette  armée,  il  lui  demanda  tout  effrayé  s'il  voulait  lui  enlever  sa  couronne. 
Le  prince  lui  répondit  :  «  Je  suis  ton  fils,  celui  que  tu  as  donné  au  yogî.  »  Le 
roi  lui  donna  son  trône  ;  quant  à  lui-même ,  il  s'en  alla  par  le  monde  et 
envoya  ses  six  autres  fils  dans  la  forêt. 

Voici  maintenant  un  second  conte  indien ,  qui  a  été  recueilli  à  Calcutta  et 
qui  vient  probablement  de  Bénarès  (miss  Stokes,  no  10).  On  y  remarquera 
une  certaine  fusion  avec  le  thème  de  notre  n»  43 ,  le  Petit  Berger,  fusion  que 
l'on  peut  constater,  du  reste,  dans  des  contes  européens  :  Un  prince,  qui 
est  né  sous  la  forme  d'un  singe  ^ ,  s'en  va  avec  ses  six  frères ,  nés  d'autres 
mères ,  dans  le  pays  d'une  belle  princesse  aux  cheveux  d'or  dont  la  main  est 
offerte  par  son  père  à  quiconque  remplira  certaines  conditions  :  il  s'agit  de 
lancer  une  grosse  et  pesante  boule  de  fer  de  façon  à  atteindre  la  princesse  qui 
se  tient  dans  la  vérandah,  à  l'étage  supérieur  du  palais.  Arrivés  au  but  de  leur 
voyage ,  les  six  princes  disent  au  prétendu  singe  de  leur  préparer  à  dîner  pour 
leur  retour  ;  sinon  il  le  battront  ;  puis  ils  se  rendent  dans  la  cour  du  palais. 
Alors  le  jeune  prince  se  dépouille  de  sa  peau  de  singe,  et  Khuda  (Dieu) 
lui  envoie  du  ciel  un  beau  cheval  et  de  magnifiques  habits.  Il  entre  dans 
la  cour  du  palais,  tout  resplendissant  avec  ses  beaux  cheveux  d'or,  et  il  se 
montre  très  aimable  à  l'égard  de  ses  frères ,  qui  naturellement  ne  le  recon- 
naissent pas.  La  princesse ,  en  le  voyant ,  se  dit  que ,  quoi  qu'il  arrive  ,  ce 
prince  sera  son  mari.  Plusieurs  soirs  de  suite  le  prince  reparaît,  et  chaque 
fois  sous  un  costume  différent.  Enfin  il  demande  que  l'on  procède  à  l'épreuve. 
Il  lance  d'une  seule  main  la  boule  de  fer,  mais  il  a  soin  de  n'atteindre  que  la 
balustrade  de  la  vérandah  ;  après  quoi  il  pique  des  deux  et  s'enfuit.  Le  lende- 
main ,  il  atteint  les  vêtements  de  la  princesse  ;  le  soir  d'après ,  il  lui  lance  la 
boule  sur  l'ongle  du  petit  doigt  d'un  de  ses  pieds ,  et  chaque  fois  il  s'enfuit 
aussitôt  à  toute  bride.  La  princesse ,  pour  avoir  un  moyen  de  le  retrouver,  se 
(ait  donner  un  arc  et  des  flèches ,  et ,  le  lendemain ,  quand  le  prince  lui  lance 

1 .  Il  se  trouve ,  daus  le  conte  swahili ,  un  passage  tout  à  fait  du  même  genre.  Cette  ressemblance 
dans  tous  ces  détails  montre  bien  l'origine  indienne  du  conte  swahili ,  mieux  conservé  sur  certains 
points  que  le  conte  kamaonien. 

2.  Comme  dans  le  conte  kamaonien  ,  les  sept  femmes  du  roi  n'avaient  pas  eu  d'enfants  jusqu'au 
jour  où  un  vieux  fakir  dit  au  roi  de  leur  donner  du  fruit  d'un  certain  arbre.  (A  la  différence  du  conte 
Icaquonien ,  du  conte  swahili  et  d'un  certain  nombre  de  contes  européens  de  cette  famille  mentionnée 
plus  haut ,  le  fakir  ne  se  fait  pas  promettre  un  des  enfants  qui  doivent  naître.)  Le  roi  rapporte  sept 
fruit»  de  l'arbre  ;  mais  six  de  ses  femmes  mangent  tout ,  et  la  plus  jeune  ne  trouve  plu»  qu'un 
noyau  ;  elle  le  mange  ,  et  le  fils  qu'elle  met  au  monde  a  la  forme  d'un  singe. 


LE      PRINCE      ET      SON      CHEVAL  I5I 

la  boule  sur  l'orteil  de  l'autre  pied ,  elle  lui  décoche  une  flèche  dans  la  jambe. 
Le  prince  s'enfuit  comme  à  l'ordinaire  ;  alors  la  princesse  ordonne  à  ses  servi- 
teurs de  parcourir  la  ville  :  s'ils  entendent  quelqu'un  se  plaindre  et  pousser 
des  gémissements  de  douleur,  ils  devront  le  lui  amener,  homme  ou  bête.  En 
passant  près  des  tentes  des  sept  frères ,  les  serviteurs  entendent  gémir  le 
singe ,  que  sa  blessure  fait  beaucoup  souffrir.  Ils  l'amènent  à  la  princesse ,  qui 
déclare  au  roi  son  père  qu'elle  veut  épouser  le  singe.  Elle  l'épouse  ;  puis , 
après  divers  incidents ,  elle  brûle  ja  peau  du  singe,  et  le  charme  est  rompu  '. 

On  remarquera  que  le  moyen  employé  par  la  princesse  pour  retrouver  le 
bel  inconnu  est  celui  que  prend  le  roi ,  dans  notre  conte ,  pour  retrouver  le 
vainqueur.  Nous  allons  maintenant  rencontrer  une  des  parties  principales  de 
notre  conte  (le  déguisement  du  prince  et  le  choix  que  la  princesse  fait  de  lui, 
malgré  son  apparence  méprisable)  et  l'un  de  ses  épisodes  les  plus  caractéris- 
tiques (l'épisode  des  beaux-frères)  dans  un  autre  conte  indien  du  Bengale  (miss 
Stokes,  no  20),  où  le  tout  est  encadré  dans  le  thème  de  notre  n°  17,  VOiseau  de 
vérité  :  Il  était  une  fois  une  fille  de  jardinier  qui  avait  coutume  de  dire  :  «  Qiaand 
je  me  marierai,  j'aurai  un  fils  avec  une  lune  au  front  et  une  étoile  au 
menton.  »  Le  roi  l'entend  un  jour  parler  ainsi  et  l'épouse.  Un  an  après, 
pendant  que  le  roi  est  à  la  chasse ,  elle  met  en  effet  au  monde  un  fils  avec 
une  lune  au  front  et  une  étoile  au  menton  ;  mais  les  quatre  autres  femmes  du 
roi,  qui  n'ont  jamais  eu  d'enfants,  gagnent  la  sage-femme  à  prix  d'or  et  lui 
diseht  de  faire  disparaître  le  nouveau-né  ;  elles  annoncent  à  \^  fille  du  jardi- 
nier qu'elle  est  accouchée  d'une  pierre.  Le  roi,  furieux  à  cette  nouvelle, 
relègue  la  jeune  femme  parmi  les  servantes  du  palais.  —  La  sage-femme  met 
l'enfant  dans  une  boîte  qu'elle  dépose  ensuite  dans  un  trou ,  au  milieu  de  la 
forêt.  Le  chien  du  roi  l'a  suivie  ;  il  ouvre  la  boîte  et  il  est  charmé  de  la 
beauté  de  l'enfant.  Pour  le  cacher,  il  l'avale  ;  au  bout  de  six  mois,  il  le  rend 
à  la  lumière  pour  quelques  instants ,  ce  qu'il  fait  encore  au  bout  de  six  autres 
mois.  Cette  fois,  un  serviteur  du  pajais  l'a  vu,  et  il  va  tout  raconter  aux 
quatre  femmes  du  roi ,  qui  obtiennent  de  celui-ci  que  le  chien  soit  tué.  Le 
chien ,  ayant  entendu  donner  l'ordre ,  confie  l'enfant  à  la  vache  du  roi ,  qui , 
elle  aussi,  l'avale.  La  même  histoire  se  reproduit  avec  la  vache ,  puis  enfin 
avec  le  cheval  du  roi.  Mais,  quand  l'ordre  est  donné  de  tuer  ce  cheval,  nommé 
Katar,  il  dit  à  l'enfant  de  le  seller  et  de  le  brider  et  de  prendre  dans  une 
petite  chambre  auprès  de  l'écurie  des  vêtements  de  prince  qu'il  endossera , 
et  aussi  un  sabre  et  un  fusil  qu'il  trouvera  au  même  endroit.  Puis  Katar 
s'échappe ,  avec  le  prince  sur  son  dos.  Il  s'arrête  dans  le  pays  d'un  autre  roi , 
dans  une  forêt  ;  il  dit  au  prince  de  lui  tordre  l'oreille  droite,  et  il  devient  un 
âne  ;  il  dit  au  prince  de  se  tordre  à  lui-même  l'oreille  gauche ,  et  le  prince 
devient  un  pauvre  homme ,  fort  laid  et  à  l'air  vulgaire.  Il  devra  chercher  un 
maître  à  servir  ;  s'il  a  besoin  du  cheval ,  il  le  trouvera  dans  la  forêt.  —  Le 
prince  entre  au  service  d'un  marchand  ,  voisin  du  roi  (  dans  une  variante ,  au 
service  du  roi  lui-môme).  La  septième  fille  du  roi ,  qui  l'a  entendu  plusieurs 
fois  chanter  délicieusement  pendant  la  nuit,  dit  à  son  père  qu'elle  désirerait 

\.  Cette  dernière  partie  se  r.tttaclic  .^  un  thème  que  M.  Th.  Bcnfcy  a  étudiée  dan»  son  IntrodHclion 
au  PaHkhalantm  ,  §  92  ,  et  dont  nous  parlerons  dans  les  remarques  de  notre  n"  6},  U  Loup  blanc. 


152  LE     PRINCE     ET      SON      CHEVAL 

se  marier,  mais  qu'elle  voudrait  choisir  son  mari  elle-même».  Le  roi  invite 

tous  les  rois  et  les  princes  des  environs  à  se  rassembler  dans  le  jardin  du  palais. 

Q;iand  ils  y  sont  tous,  la  princesse,  montée  sur  un  éléphant,  fait  le  tour  du 

jardin,  et,  dès  qu'elle  voit  le  serviteur  du  marchand,  qui  assiste  par  curiosité 

à  la  fête,    elle  lui  jette  autour  du  cou  un  collier  d'or  2.    Tout  le   monde 

s'étonne ,  et  l'on  arrache  le  collier  au  pauvre  garçon  ;  mais ,  une  seconde  fois , 

la  princesse  le  lui  jette  autour  du  cou ,  et  elle  déclare  que  c'est  lui  qu'elle  veut 

épouser.  Le  roi  y  consent.  —  Les  six  sœurs  de  la  princesse  étaient  mariées 

à  de  riches  princes  qui  tous  les  jours  allaient  à  la  chasse.  La  jeune  princesse  dit 

à  son  mari  d'y  aller  aussi.  Il  s'en  va  trouver  son  cheval  Katar  dans  la  jungle  ; 

il  lui  tord  l'oreille  droite ,  et  Katar  redevient  un  superbe  cheval  ;  il  se  tord  à 

lui-même  l'oreille  gauche,  et  il  redevient  un  beau  prince  avec  une  lune  au 

front  et  une  étoile  au  menton.  Il  met  ses  magnifiques  habits,  prend  son  sabre 

et  son  fusil  et  part  pour  la  chasse.    Il  tue  beaucoup  de  gibier  et  s'arrête  sous 

un  arbre  pour  se  reposer  et  manger.  Ses  six  beaux-frères,  ce  jour-là,   n'ont 

rien  tué,    et  ils  ont  grand'soif  et  grand'faim.  Ils  arrivent  auprès  du  jeune 

prince,  qu'ils  ne  reconnaissent  pas,  et,  pour  avoir  à  boire  et  à  manger,   ils 

consentent  à  se  laisser  marquer  par  lui  sur  le  dos  d'une  pièce  de  monnaie 

rougie  au  feu  3.  Puis  le  prince  se  rend  au  palais  dans  son  splendide  équipage, 

et  se  fait  reconnaître  de  la  princesse  et  du  roi.  Quelque  temps  après ,  il  dit  au 

roi  que  dans  la  cour  du  palais  il  y  a  six  voleurs,  et  en  même  temps  il  montre 

ses  beaux-frères.  «  Faites-leur  ôter  leurs  habits ,  »  dit-il ,  «  et  vous  verrez  sur  leur 

dos  la  marque  des  voleurs.  »  On  leur  enlève  leurs  habits,   et  l'on  voit  en  effet 

sur  leur  dos  la  marque  de  la  pièce  de  monnaie  rougie  au  feu.  Les  six  princes 

sont  ainsi  punis  du   mépris  qu'ils  avaient   témoigné  à  leur  beau-frère.   — 

Bientôt,  sur  le  conseil  de  son  cheval,   le  prince  se  met  en  route  avec  une 

nombreuse  suite  vers  le  pays  de  son  père.  Il  écrit  à  celui-ci  pour  lui  demander 

la  permission  de  donner  une  grande  fête  à  laquelle  devront  prendre  part  tous 

les  sujets  du  royaume,  sans  exception.  Le  peuple  étant  rassemblé,  le  prince, 

ne  voyant  pas  sa  mère,  dit  au  roi  qu'il  manque  quelqu'un,  la  fille  du  jardinier, 

qui  a  été  reine.  On  l'envoie  chercher,  et  il  lui  rend  les  plus  grands  honneurs. 

Puis  il  dit  au  roi  qu'il  est  son  fils ,  et  le  cheval  Katar  raconte  toute  l'histoire. 

Cette  fin  se  rattache,   ainsi  que  l'introduction ,  au  thème  de  notre  n"  17, 

VOiseau  de  vérité. 

* 
*  * 

L'épisode  de  la  poursuite  et  des  objets  jetés  se  retrouve  dans  divers  pays 
d'Orient. 

Nous  le  rencontrons  d'abord  dans  un  conte  kirghiz  de  la  Sibérie  méridionale 
(Radloff,  III,  p.  383)  :  Poursuivie  par  une  méchante  vieille,  une  jeune  femme 

1.  Dans  le  conte  autrichien  de  la  collection  Vernaleken  et  dans  le  conte  italien  de  Sora,  cité  plus 
haut ,  la  princesse  remarque  également  le  chant  du  garçon  jardinier. 

2.  Comparer  la  pomme  d'or  ou  la  boule  d'or  du  conte  lorrain  et  d'autres  contes  européens. 

3.  Il  y  a  ici  une  altération.  Dans  les  contes  européens,  d'un  côté,  et,  de  l'autre,  dans  le  récit 
cambodgien  ainsi  que  dans  le  conte  arabe  d'Egj'pte  et  dans  le  poème  des  Tartares  de  Sibérie ,  ce  n'est 
pas  pour  satisfaire  leur  faim  et  leur  soit  que  les  beaux-frères  du  héros  se  laissent  marquer  ou  mutiler 
par  ce  dernier  ;  c'est  pour  obtenir  qu'il  leur  cède  différentes  choses  demandées  par  le  roi  (parfois  du 
gibier).  Donc  ,  k  la  source  commune  d'où  tous  ces  récits  sont  dérivés,  c'cst-à-dirc  dans  l'Inde,  il  a 
dii  exister,  il  existe  sans  doute  encore  un  conte  présentant  cette  forme. 


LE      PRINCE      ET      SON      CHEVAL  I5J 

jette  derrière  elle  d'abord  un  peigne ,  qui  devient  une  épaisse  forêt ,  puis  un 
miroir,  qui  devient  un  grand  lac.  —  Dans  un  conte  samoyède  (Gœttingische 
Gelehrte  Anieigen ,  1862,  p.  1228),  une  pierre  à  aiguiser,  jetée  par  une  jeune 
fille  poursuivie ,  devient  une  rivière  ;  une  pierre  à  fusil ,  une  montagne  ;  un 
peigne,  une  forêt. 

Dans  l'extrême  Orient,  nous  pouvons  rapprocher  de  ce  même  épisode  le 
passage  suivant  d'un  livre  siamois  (  Asiatic  Researcbes ,  t.  XX,  Calcutta,  1836, 
p.  347):  Un  jeune  homme,  nommé  Rot,  s'enfuit  du  palais  d'une  yak  (sorte 
d'ogresse),  en  emportant  divers  ingrédients  magiques.  Poursuivi  par  la  yak, 
et  au  moment  d'être  atteint ,  il  jette  derrière  lui  un  de  ces  ingrédients  :  aussitôt 
se  dressent  d'innombrables  bâtons  pointus  qui  arrêtent  la  poursuite  de  la  yak. 
Celle-ci  les  fait  disparaître  par  la  vertu  d'une  autre  substance  magique ,  et  déjà 
elle  est  tout  près  du  jeune  homme,  quand  celui-ci,  au  moyen  d'un  nouvel 
ingrédient ,  met  entre  elle  et  lui  une  haute  montagne.  La  yak  la  fait  également 
disparaître.  Alors  Rot  fait  s'étendre  derrière  lui  une  grande  mer,  et  la  yak , 
qui  se  trouve  au  bout  de  son  grimoire ,  est  obligée  de  battre  en  retraite. 

C'est  de  l'Inde  que  les*  Siamois ,  comme  les  Cambodgiens ,  ont  reçu  leur 
littérature  avec  le  bouddhisme.  On  peut  donc  en  conclure  que  ce  thème  de  la 
poursuite  vient  de  l'Inde.  Nous  le  retrouvons,  du  reste,  dans  des  contes  popu- 
laires indiens  actuels,  l'un  du  Deccan ,  l'autre  du  Bengale,  et  dans  un  des 
récits  de  la  grande  collection  formée  par  Somadeva  de  Cachemire  at  xii^  siècle 
de  notre  ère,  la  Kathd-Sarit-Sâgara  (V  «  Océan  des  Histoires  »  ). 

Dans  le  conte  populaire  indien  du  Deccan  (miss  Frère,  pp.  62,  63),  un 
jeune  homme  ,  poursuivi  par  une  raksha  (sorte  de  mauvais  génie,  de  démon), 
à  qui  il  a  dérobé  divers  objets  magiques ,  met  successivement  entre  elle  et  lui , 
par  la  vertu  de  ces  objets ,  une  grande  rivière ,  puis  une  haute  montagne ,  et 
enfin  un  grand  feu  qui  consume  la  forêt  ù  travers  laquelle  elle  passe  et  la  fait 
périr. 

Voici  maintenant  le  conte  recueilli  dans  le  Bengale,  chez  les  tribus  Dzo  (Pro- 
gressive colloquial  Exercices  in  the  Lushai  Dialect  of  the  Dio  or  Kuki  Language,  -with 
vocabularies  and  popular  taies,  by  Capt.  T.  H.  Lewin.  Calcutta,  1874,  p.  8$  )  : 
Un  jeune  homme  est  parvenu ,  par  certains  maléfices,  à  se  faire  donner  pour 
femme  une  jeune  fille  nommée  Kungori.  A  peine  l'a-t-il  épousée  qu'il  se  change 
en  tigre  et  l'emporte.  Le  père  de  la  jeune  fille  la  promet  à  celui  qui  la  ramè- 
nera. Deux  jeunes  gens,  Hpohtir  et  Hrangchal,  tentent  l'entreprise.  Ils 
arrivent  chez  l'homme-tigre.  «  Kungori,  où  est  votre  mari?  —  Il  est  à  la 
chasse  et  va  revenir  dans  un  instant,  »  Les  deux  jeunes  gens  se  cachent.  Arrive 
l'homme-tigre.  «  Je  sens  une  odeur  d'homme,  —  Ce  doit  être  moi  que  vous 
sentez,  »  dit  Kungori.  Le  lendemain ,  il  retourne  à  la  chasse.  Une  veuve  vient 
dire  aux  deux  jeunes  gens  :  «  Si  vous  êtes  pour  vous  enfuir  avec  Kungori, 
prenez  avec  vous  de  la  semence  {sic)  de  feu ,  de  la  semence  d'épines  et  de  la 
semence  d'eau,  »  Ils  suivent  ce  conseil  et  s'enfuient,  emmenant  Kungori. 
L'homme-tigre  étant  rentré  chez  lui  et  trouvant  la  maison  vide ,  se  met  à  leur 
poursuite.  Un  petit  oiseau  dit  ;\  Hrangchal  :  «  Courez  !  courez  !  le  mari  de 
Kungori  va  vous  attraper  !  »  Alors  ils  répandent  la  semence  de  feu ,  et  les 
taillis  et  les  broussailles  se   mettent   à  brûler   furieusement,   de   sorte  que 


1)4  LE      PRINCE      ET      SON      CHEVAL 

l'homme-tigre  ne  peut  avancer  plus  loin.  Qpand  l'incendie  s'apaise,  l'homme- 
tigre  reprend  sa  poursuite.  Le  petit  oiseau  dit  à  Hrangchal  :  «  Il  va  vous 
attraper!  »  Alors  ils  répandent  la  semence  d'eau,  et  une  grande  rivière  se 
trouve  entre  eux  et  l'homme-tigre.  Quand  l'eau  s'est  écoulée,  il  se  remet  à 
courir.  «  Il  arrive!  »  dit  le  petit  oiseau.  Ils  répandent  la  semence  d'épines,  et 
il  s'élève  un  fourré  rempli  de  ronces.  L'homme-tigre  finit  par  s'y  frayer  un 
passage  ;  mais  Hpohtir  le  tue  d'un  coup  de  son  dao  (sorte  de  couteau).  —  La 
suite  de  ce  conte  du  Bengale  a  beaucoup  d'analogie  avec  nos  nos  j  ^  Jean  de 
l'Ours,  et  52  ,  La  Canne  de  cinq  cents  livres.  Nous  en  avons  donné  le  résumé 
dans  les  remarques  de  notre  no  i  (p.  21  ). 

Dans  le  conte  sanscrit  de  Somadeva  (.voir  l'analyse  du  7e  livre  dans  les 
comptes  rendus  de  l'Académie  de  Leipzig,  1861 ,  p.  203  seq. ),  —  conte  qui 
ressemble  beaucoup  à  notre  no  32  ,  Chatte  Blanche ,  —  le  héros,  Çringabhuya, 
pour  échapper  à  la  poursuite  d'un  rdkshasa,  jette  successivement  derrière  lui 
divers  objets  que  lui  a  donnés  sa  fiancée,  fille  d'un  autre  râkshasa  :  de  la  terre, 
de  l'eau  ,  des  épines  et  du  feu ,  et  il  se  trouve,  entre  lui  et  le  râkshasa,  d'abord 
une  montagne ,  puis  un  large  fleuve ,  puis  une  forêt  qui  enfin  prend  feu ,  et  le 
râkshasa  renonce  à  le  poursuivre. 

Ce  même  épisode  existe ,  en  Afrique ,  dans  un  conte  cafre  et  dans  un  conte 
malgache.  —  Dans  le  conte  cafre  (G.  Me.  Call  Tlieal,  Kaffir  Folklore,  Londres, 
1882,  p.  82),  une  jeune  fille,  fuyant  avec  un  jeune  homme  qu'elle  aime,  est 
poursuivie  par  son  père.  Elle  jette  l'un  après  l'autre  derrière  elle  divers  objets 
qu'elle  a  emportés  :  un  œuf,  une  outre  pleine  de  lait,  un  pot  et  une  pierre, 
et  il  se  produit  successivement  un  grand  brouillard ,  une  grande  eau ,  de  pro- 
fondes ténèbres  et  une  montagne  escarpée.  —  Dans  le  conte  de  l'île  de 
Madagascar  (Folklore  Jourtial,  1883  ,  I ,  p.  234)  ,  une  jeune  fille,  en  s'enfuyant 
de  chez  un  monstre  qui  doit  la  manger,  emporte,  sur  le  conseil  d'une  souris , 
un  balai,  un  œuf,  un  roseau  et  une  pierre.  Quand  elle  les  jette  derrière  elle, 
elle  oppose  à  la  poursuite  du  monstre  un  épais  fourré,  un  grand  étang,  une 
forêt  et  une  montagne  escarpée. 

Un  passage  analogue  se  trouve,  paraît-il ,  dans  un  conte  indien  du  Brésil  ;  ce 
qui  n'a  rien  d'étonnant ,  les  Portugais  ayant  apporté  au  Brésil  nos  contes  euro- 
péens ,  ainsi  que  le  montre  la  collection  Roméro ,  déjà  citée.  Ce  conte  des 
sauvages  brésiliens,  VOgresse,  est,  nous  dit-on  {Mélusine,  II,  col.  408),  «  le 
conte  de  l'homme  poursuivi  par  la  sorcière  dont  il  a  enlevé  la  fille,  et  qui 
assure  sa  fuite  en  métamorphosant  divers  objets  derrière  lui.  » 

Enfin ,  on  a  recueilli ,  dans  l'archipel  polynésien  de  Samoa ,  «  le  conte  dans 
lequel  un  amoureux,  emmenant  sa  belle  et  poursuivi,  jette  derrière  lui  un 
peigne  qui  se  change  en  un  bois  ,  etc.  »  (Mèlnsine,  Il ,  col.  214). 


XIII 


LES  TROCS  DE  JEAN-BAPTISTE 


Il  était  une  fois  un  homme  et  sa  femme ,  Jean-Baptiste  et 
Marguerite.  «  Jean-Baptiste,  »  dit  un  jour  Marguerite,  «  pour- 
quoi ne  faites-vous  pas  comme  notre  voisin  ?  il  troque  sans  cesse 
et  gagne  ainsi  beaucoup  d'argent.  —  Mais,  »  dit  Jean-Baptiste , 
«  si  je  venais  à  perdre,  vous  me  chercheriez  querelle,  —  Non, 
non,  »  répondit  Marguerite,  «'on  sait  bien  qu'on  ne  peut  pas 
toujours  gagner.  Nous  avons  une  vache ,  vous  n'avez  qu'à  l'aller 
vendre.  » 

Voilà  Jean-Baptiste  parti  avec  la  vache.  Chemin  faisant,  il 
rencontra  un  homme  qui  conduisait  une  bique.  «  Où  vas-tu, 
Jean-Baptiste  ?  —  Je  vais  vendre  ma  vache  pour  avoir  une  bique. 

—  Ne  va  pas  si  loin,   en  voici  une.  »  Jean-Baptiste  troqua  sa 
vache  contre  la  bique  et  continua  son  chemin. 

A  quelque  distance  de  là,  il  rencontra  un  autre  homme  qui 
avait  une  oie  dans  sa  hotte.  «  Où  vas-tu ,  Jean-Baptiste  ?  —  Je 
vais  vendre  ma  bique  pour  avoir  une  oie.  —  Ne  va  pas  si  loin, 
en  voici  une.  »  Ils  échangèrent  leurs  bêtes ,  puis  Jean-Baptiste 
se  remit  en  route. 

Il  rencontra  encore  un  homme  qui  tenait  un  coq.  «  Où  vas- 
tu,  Jean-Baptiste  ?  — Je  vais  vendre  mon  oie  pour  avoir  un  coq. 

—  Ce  n'est  pas  la  peine  d'aller  plus  loin,  en  voici  un.  »  Jean- 
Baptiste  donna  son  oie  et  prit  le  coq. 

En  entrant  dans  la  ville ,  il  vit  une  femme  qui  ramassait  du 
crottin  dans  la  rue.  «  Ma  bonne  femme ,  »  lui  dit-il ,  «  gagnez- 
vous  beaucoup  à  ce  métier-là  ?  —  Mais  oui,  assez,  »  dit-elle.  — 
«  Voudrez-vous  me  céder  un  crottin  en  échange  de  mon  coq  ?  — 


IS6  LES      TROCS      DE      JEAN -BAPTISTE 

Volontiers,  »  dit  la  femme.  Jean-Baptiste  lui  donna  son  coq, 
emporta  son  crottin  et  alla  sur  le  champ  de  foire  ;  il  y  trouva 
son  voisin.  «  Eh  bien!  Jean-Baptiste,  fais-tu  des  affaires?  — 
Oh  !  je  ne  ferai  pas  grand'chose  aujourd'hui.  J'ai  changé  ma 
vache  contre  une  bique.  —  Que  tu  es  nigaud  !  mais  que  va  dire 
Marguerite.^  —  Marguerite  ne  dira  rien.  Ce  n'est  pas  tout  :  j'ai 
changé  ma  bique  contre  une  oie.  —  Oh  !  que  dira  Marguerite  ? 

—  Marguerite  ne  dira  rien.  Ce  n'est  pas  encore  tout  :  j'ai  changé 
mon  oie  contre  un  coq,  et  le  coq,  je  l'ai  donné  pour  un  crottin. 

—  Le  sot  marché  que  tu  as  fait  là  !  Marguerite  va  te  quereller. 

—  Marguerite  ne  dira  rien.  —  Parions  deux  cents  francs  :  si  elle 
te  cherche  dispute,  tu  paieras  les  deux  cents  francs;  sinon,  c'est 
moi  qui  te  les  paierai.  »  Jean-Baptiste  accepta,  et  ils  reprirent 
ensemble  le  chemin  de  leur  village. 

«  Eh  bien  !  Jean-Baptiste ,  »  dit  Marguerite ,  «  avez-vous  fait 
affaire  ?  —  Je  n'ai  pas  fait  grand'chose  :  j'ai  changé  ma  vache 
contre  une  bique.  —  Tant  mieux.  Nous  n'avions  pas  assez  de 
fourrage  pour  nourrir  une  vache  ;  nous  en  aurons  assez  pour 
une  bique,  et  nous  aurons  toujours  du  lait.  — Ce  n'est  pas  tout. 
J'ai  changé  ma  bique  contre  une  oie.  —  Tant  mieux  encore  ; 
nous  aurons  de  la  plume  pour  faire  un  lit.  —  Ce  n'est  pas  tout. 
J'ai  changé  l'oie  contre  un  coq.  —  C'est  fort  bien  fait;  nous 
aurons  toujours  de  la  plume.  —  Mais  ce  n'e^t  pas  encore  tout. 
J'ai  changé  le  coq  contre  un  crottin.  —  Voilà  qui  est  au  mieux. 
Nous  mettrons  le  crottin  au  plus  bel  endroit  de  notre  jardin,  et 
il  y  poussera  de  quoi  faire  un  beau  bouquet.  » 

Le  voisin,  qui  avait  tout  entendu,  fut  bien  obligé  de  donner 
les  deux  cents  francs. 


REMARQUES 

Ce  conte  se  rapproche  beaucoup  du  conte  tyrolien  la  Gageure  (Zingerle,  II, 
p.  152),  dans  lequel  Jean  troque  successivement  sa  vache  contre  une  chèvre, 
la  chèvre  contre  une  oie,  et  l'oie  contre  une  crotte  de  poule  qu'on  lui  donne 
comme  une  chose  merveilleuse.  Ainsi  que  dans  notre  conte  ,  la  femme  de  Jean 
se  montre  enchantée  de  tout  ce  qu'a  fait  son  mari ,  et  Jean  gagne  les  cent 
florins  de  la  gageure.  —  En  Norwège,  on  raconte  aussi  la  même  histoire 
(Asbjœrnsen,  I,  n"  18):  Gudbrand  troque  sa  vache  contre  un  cheval,  le 
cheval  contre  un  cochon  gras ,  le  cochon  contre  une  chèvre ,  la  chèvre  contre 
une  oie,  l'oie  contre  un  coq,  et  en  dernier  lieu,  comme  il  a  faim,  le  coq  contre 


LES      TROCS      DE      JEAX  -  BAPTISTE  I>7 

une  petite  pièce  de  monnaie ,  le  tout  à  la  grande  satisfaction  de  sa  femme ,  et  le 
voisin  perd ,  là  aussi ,  le  pari. 

Dans  un  conte  corse  (Ortoli,  p.  446),  un  meunier  vend  son  moulin  pour 
six  cents  francs.  Avec  l'argent,  il  achète  une  vache;  il  échange  la  vache  contre 
un  cheval  et  le  cheval  contre  une  chèvre  ;  puis  il  se  débarrasse  de  la  chèvre 
pour  vingt  francs ,  achète  pour  le  prix  une  poule  et  ses  poussins ,  et  les 
échange  contre  un  sac  de  pommes  de  terre  qu'il  finit  par  trouver  trop  lourd  et 
par  jeter  à  la  rivière.  Sa  femme  est  fort  contente  de  tout.  (Ici,  il  n'y  a  ni 
voisin,  ni  gageure). 

Dans  un  conte  russe  (Gubematis,  Zoological  Mythology,  I,  p.  176),  le 
dénouement  est  tout  différent.  Après  avoir  troqué  de  l'or  contre  un  cheval ,  le 
cheval  contre  une  vache,  la  vache  contre  une  brebis,  la  brebis  contre  un 
cochon  de  lait ,  le  cochon  de  lait  contre  une  oie ,  l'oie  contre  un  canard ,  et 
enfin  le  canard  contre  un  bâton  avec  lequel  il  voit  des  enfants  jouer,  le  paysan 
rentre  chez  lui ,  où  sa  femme  lui  prend  le  bâton  des  mains  et  lui  en  donne  dru 
et  ferme  sur  les  épaules.  —  Même  fin  dans  un  conte  anglais  (HalUwell, 
p.  26):  «  M.  Vinaigre  » ,  qui  se  trouve  en  possession  de  quarante  guinées,  les 
emploie  à  acheter  une  vache  à  la  foire.  En  revenant ,  il  rencontre  un  joueur 
de  cornemuse  ;  pensant  que  c'est  un  excellent  métier,  il  échange  sa  vache 
contre  la  cornemuse.  Son  essai  d'en  jouer  ne  réussit  pas  ;  il  a  grand  froid  aux 
doigts  :  il  échange  la  cornemuse  contre  une  paire  de  gants  bien  chauds  qu'il 
troqué  eux-mêmes  ensuite,  étant  fatigué,  contre  un  gros  bâton.  Il  entend  un 
perroquet  porche  sur  un  arbre  qui  se  moque  de  lui  et  de  ses  échanges.  De 
fureur,  il  lui  lance  le  bâton  ,  qui  reste  dans  les  branches  de  Tarbre.  Qjiand  il 
rentre  chez  lui ,  il  est  battu  par  sa  femme. 

Rappelons  enfin  le  conte  allemand  n"  83  de  la  collection  Grimm  :  Jean  s'en 
retourne  dans  son  village  après  avoir  reçu  de  son  maître  ,  pour  sept  années  de 
fidèle  service ,  un  morceau  d'or  gros  comme  sa  tête.  Fatigué  de  porter  cette 
charge ,  il  est  enchanté  de  la  troquer  contre  un  cheval  Le  cheval  le  jette  par 
terre  ;  Jean  se  trouve  très  heureux  de  le  troquer  contre  une  vache ,  la  vache 
contre  un  cochon  de  lait ,  le  cochon  de  lait  contre  une  oie  et  l'oie  contre  une 
vieille  meule  à  aiguiser,  avec  laquelle  un  rémouleur  lui  a  dit  qu'il  fera  fortune. 
Jean,  ayant  soif,  veut  boire  à  une  fontaine  ;  en  se  baissant  il  heurte  sa  meule, 
qui  tombe  au  fond  de  l'eau.  Ainsi  débarrassé  de  tout  fardeau,  Jean  continue 
joyeusement  sa  route  pour  aller  retrouver  sa  mère. 

Dans  la  Semaine  des  Familles  (  année  1867,  p.  72  ) ,  M.  André  Le  Pas  a  publié 
un  conte  belge  du  môme  genre,  fortement  moralisé  :  Le  pauvre  Jean  a  reçu  de 
saint  Pierre  une  robe  d'or  ;  il  se  laisse  entraîner  par  le  diable ,  qui  se  présente 
à  lui  successivement  sous  la  forme  de  divers  personnages,  à  une  suite 
d'échanges  qui  finalement  ne  lui  laissent  entre  les  mains  qu'un  caillou.  Mais, 
en  récompense  d'un  bon  mouvement  qui  l'a  empêché  de  jeter  le  caillou  à  la 
tête  de  méchantes  gens ,  un  ange  lui  rend  la  robe  d'or. 


XIV 


LE  FILS  DU   DIABLE 


Un  jour,  un  homme  riche  s'en  allait  à  la  foire.  Il  rencontra 
sur  son  chemin  un  beau  monsieur,  qui  n'était  autre  que  le 
diable.  «  Vous  devez  avoir  du  chagrin  ?  »  lui  dit  le  diable.  — 
«  Pourquoi  ?  »  répondit  l'homme ,  «  n'ai-je  pas  tout  ce  qu'il 
me  faut  ?  —  Sans  doute  ;  mais  si  vous  aviez  des  enfants ,  vous 
seriez  bien  plus  heureux.  —  C'est  vrai ,  »  dit  l'homme.  — 
«  Eh  bien  !  »  reprit  le  diable ,  «  dans  neuf  mois ,  jour  pour  jour, 
vous  aurez  deux  enfants,  si  vous  promettez  de  m'en  donner  un. 
—  Je  le  promets ,  »  dit  l'homme. 

Au  bout  de  neuf  mois,  jour  pour  jour,  sa  femme  accoucha  de 
deux  garçons.  Bientôt  après,  le  diable  vint  en  prendre  un,  qu'il 
emmena  chez  lui  et  qu'il  éleva  comme  son  fils.  Le  petit  garçon 
devint  grand  et  fort  :  à  treize  ans,  il  avait  de  la  barbe  comme 
un  sapeur. 

Le  diable  avait  des  filatures.  Il  dit  un  jour  à  son  fils  :  «  Je 
vais  sortir;  pendant  ce  temps  tu  surveilleras  les  fileuses,  et  tu 
auras  soin  de  les  faire  bien  travailler.  —  Oui,  mon  père.  »  Tout 
en  surveillant  les  fileuses,  le  jeune  garçon  voulut  se  faire  la 
barbe.  Tandis  qu'il  y  était  occupé,  il  aperçut  dans  son  miroir 
une  des  femmes  qui  lui  faisait  des  grimaces  par  derrière.  Il  lui 
allongea  une  taloche  :  les  vingt-cinq  femmes  qui  filaient  furent 
tuées  du  coup. 

Bientôt  le  diable  rentra  chez  lui.  «  Où  sont  les  femmes  ?  » 
demanda-t-il ,  «  ont-elles  bien  travaillé  ?  —  Elles  sont  toutes 
couchées  ;  allez-y  voir.  »  Le  diable  voulut  les  réveiller  ;  voyant 
qu'elles  étaient  mortes ,  il  fit  des  reproches  à  son  fils.  «  Une 


LE      FILS      DU      DIABLE  1)9 

autre   fois,  »  lui  dit-il,  «  ne  t'avise  pas  de   recommencer. — 
Non ,  mon  père ,  je  ne  le  ferai  plus.  » 

Le  diable  alla  chercher  vingt-cinq  femmes  pour  remplacer 
celles  qui  avaient  été  tuées,  puis  il  dit  à  son  fils  :  «  Je  vais 
sortir  ;  veille  à  ce  que  les  fileuses  ne  perdent  pas  leur  temps.  — 
Oui ,  mon  père.  »  Pendant  l'absence  du  diable ,  le  jeune  garçon 
eut  encore  à  se  plaindre  d'une  des  fileuses  ;  il  lui  donna  un  souf- 
flet ,  et  les  vingt-cinq  femmes  tombèrent  mortes. 

Etant  allé  ensuite  se  promener  au  jardin,  il  vit  une  belle  dame 
blanche  qui  l'appela  et  lui  dit  :  «  Mon  ami,  tu  es  dans  une 
mauvaise  maison,  —  Quoi  ?  »  s'écria  le  jeune  garçon,  «  la 
maison  de  mon  père  est  une  mauvaise  maison  !  —  Tu  n'es  pas 
chez  ton  père ,  »  dit  la  dame  blanche,  «  tu  es  chez  le  diable. 
Ton  père  est  un  homme  riche  qui  demeure  loin  d'ici.  Un  jour 
qu'il  allait  à  la  foire ,  le  diable  se  trouva  sur  son  chemin  et  lui 
dit  qu'il  devait  avoir  du  chagrin.  Ton  père  lui  ayant  répondu 
qu'il  n'avait  pas  sujet  d'en  avoir,  le  diable  reprit  :  «  Si  vous 
aviez  des  enfants,  vous  seriez  plus  heureux.  Eh  bien!, dans  neuf 
mois,  jour  pour  jour,  vous  aurez  deux  enfants  si  vous  consentez 
à  m'en  donner  un.  »  Ton  père  y  consentit ,  et  c'est  toi  que  le 
diable  est  venu  prendre.  Maintenant ,  mon  ami ,  tâche  de  sortir 
d'ici  le  plus  tôt  que  tu  pourras.  Mais  d'abord  va  voir  sous 
l'oreiller  du  diable  :  tu  y  trouveras  une  vieille  culotte  noire  ; 
emporte-la.  Plus  tu  en  tireras  d'argent,  plus  il  y  en  aura.  »  Le 
jeune  garçon  dit  à  la  dame  qu'il  suivrait  son  conseil  et  rentra  au 
logis. 

Le  diable ,  à  son  retour,  fut  bien  en  colère  en  voyant  encore 
toutes  les  femmes  tuées.  «  La  première  fois  qu'il  t'arrivera  d'en 
faire  autant,  »  dit-il  au  jeune  homme,  «  je  te  mettrai  à  la 
porte.  »  L'autre  ne  demandait  que  cela  ;  aussi ,  quand  le  diable 
l'eut  chargé  de  nouveau  de  surveiller  ses  fileuses,  il  les  tua 
toutes  d'un  revers  de  main.  Cette  fois,  le  diable  le  chassa. 

Le  jeune  garçon ,  qui  n'avait  pas  oublié  la  culotte  noire ,  se 
rendit  tout  droit  chez  ses  parents.  D'abord  on  ne  le  reconnut 
pas  ;  bientôt  pourtant,  comme  il  ressemblait  un  peu  à  son  frère, 
on  voulut  bien  le  recevoir  comme  enfant  de  la  maison  ;  mais  son 
père  n'était  nullement  satisfait  devoir  chez  lui  un  pareil  gaillard. 
Bien  que  les  parents  du  jeune  homme  fussent  riches,  ils 
allaient  eux-mêmes  à  la  charrue;  son  frère  l'emmena  donc  un 


l6o  LE      FILS      DU      DIABLE 

jour  avec  lui  aux  champs.  Comme  ils  étaient  à  labourer,  un  des 
chevaux  fit  un  écart.  «  Donne  un  coup  de  fouel  à  ce  cheval,  » 
cria  le  frère.  Le  jeune  gars  donna  un  tel  coup  de  fouet  que  le 
cheval  se  trouva  coupé  en  deux.  Le  frère  courut  à  la  maison 
raconter  l'aventure  à  son  père.  «  Que  veux-tu  }  »  dit  celui-ci, 
«  laisse-le  tranquille  :  il  serait  capable  de  nous  tuer  tous.  » 
Bientôt  le  jeune  garçon  revenait  avec  la  charrue  sur  ses  épaules  et 
une  moitié  de  cheval  dans  chaque  poche  ;  il  avait  labouré  tout 
le  champ  avec  le  manche  de  son  fouet.  «  Mon  père,  »  dit-il , 
«  j'ai  coupé  le  cheval  en  deux  d'un  coup  de  fouet.  —  Cela  n'est 
rien ,  mon  fils  ;  nous  en  achèterons  un  autre.  » 

Quelque  temps  après ,  c'était  la  fête  au  village  voisin  ;  le  frère 
du  jeune  garçon  lui  demanda  s'il  voulait  3'  aller  avec  lui  ;  il  y 
consentit.  Son  frère  marchait  devant  avec  sa  prétendue  ;  l'autre 
les  suivait.  Ils  arrivèrent  à  l'endroit  où  l'on  dansait.  Pendant  que 
le  jeune  homme  regardait  sans  mot  dire,  un  des  danseurs  s'avisa 
de  lui  donner  un  croc  en  jambe  par  plaisanterie.  «  Prends 
garde,  »  lui  dit  le  frère  du  jeune  homme,  «  tu  ne  sais  pas  qu'il 
pourrait  te  tuer  d'une  chiquenaude.  —  Je  me  moque  bien  de 
ton  frère  et  de  toi ,  »  dit  l'autre^  et  il  recommença  la  plaisanterie. 
Le  jeune  garçon  dit  alors  à  son  frère  et  à  la  jeune  fille  de  se 
mettre  à  l'écart  auprès  des  joueurs  de  violon,  puis  il  donna  au 
plaisant  un  tel  coup,  que  tous  les  danseurs  tombèrent  roides 
morts.  Son  frère  s'enfuit,  laissant  là  sa  prétendue.  Le  jeune 
garçon  la  reconduisit  chez  ses  parents;  arrivé  à  la  porte,  il  lui 
dit  :  «  C'est  ici  que  vous  demeurez  ?  —  Oui ,  »  répondit  la  jeune 
fille.  —  «  Eh  bien  !  rentrez.  »  Il  la  quitta  et  s'en  retourna  chez 
lui. 

Son  frère  avait  déjà  raconté  au  logis  ce  qui  s'était  passé.  «  Les 
gendarmes  vont  venir,  »  disait-il  ;  «  notre  famille  va  être  désho- 
norée. »  Le  jeune  homme ,  étant  rentré  à  la  maison ,  barricada 
toutes  les  portes  et  dit  à  ses  parents  :  «  Si  les  gendarmes  vien- 
nent me  chercher,  vous  direz  que  je  n'y  suis  pas.  »  En  effet, 
vers  une  heure  du  matin ,  arrivèrent  vingt-cinq  gendarmes  ;  on 
leur  ouvrit  la  porte  de  la  grange  et  ils  y  entrèrent  tous.  En  les 
voyant ,  le  jeune  garçon  prit  une  fourche  et  en  porta  un  coup  à 
celui  qui  marchait  en  tête  :  vingt-quatre  gendarmes  tombèrent 
sur  le  carreau.  Le  vingt-cinquième  se  sauva  et  courut  avertir  la 
justice.  Cependant  l'affaire  en  resta  là. 


LE      FILS      DU      DIABLE  l6l 

Le  lendemain ,  on  publia  à  son  de  caisse  par  tout  le  village 
que  ceux  qui  voudraient  s'enrôler  auraient  bonne  récompense. 
Le  jeune  homme  dit  alors  à  ses  parents  :  «  J'ai  envie  de  m'en- 
rôler.  —  Mon  fils,  »  répondit  le  père,  «  nous  sommes  assez 
riches  pour  te  nourrir  ;  tu  n'as  pas  besoin  de  cela.  — Mon  père,  » 
dit  le  jeune  homme,  «  je  vois  bien  que  je  ne  vous  causerai  que 
du  désagrément;  il  vaut  mieux  que  je  quitte  la  maison.  »  Il 
partit  donc  et  se  rendit  au  régiment. 

Un  jour,  le  colonel  lui  donna  ,  à  lui  et  à  deux  autres  soldats , 
un  bon  pour  aller  chercher  de  la  viande  :  ils  devaient  en  rappor- 
ter quinze  livres  chacun.  Ils  allèrent  chez  le  boucher,  qui  leur 
livra  la  viande.  «  Comment  !  »  dit  le  jeune  garçon ,  «  voilà  tout 
ce  qu'on  nous  donne  !  mais  je  mangerais  bien  cela  à  moi  tout 
seul.  Allons,  tuez-nous  trois  bœufs.  —  Mon  ami ,  »  répondit  le 
boucher,  «  pour  cela  il  faut  de  l'argent.  »  Le  jeune  homme  mit 
alors  la  main  dans  la  poche  de  la  culotte  noire,  et,  comme  il 
ne  savait  pas  compter,  il  jeta  sur  la  table  de  l'argent  à  pleines 
poignées.  Le  boucher  ramassa  l'argent  et  tua  trois  bœufs.  «  Main- 
tenant, »  dit  le  jeune  garçon  à  ses  camarades,  «  noiîs  allons  en 
rapporter  chacun  un.  »  En  l'entendant  parler  ainsi,  les  deux 
soldats  se  regardèrent.  «  Si  cela  vous  gêne ,  »  dit-il ,  «  je  n'ai  pas 
besoin  de  vous.  »  Il  demanda  une  corde  au  boucher,  attacha  les 
trois  bœufs  ensemble  et  les  chargea  sur  ses  épaules.  Dans  les 
rues,  chacun  s'arrêtait  pour  le  voir  passer  et  restait  ébahi.  Le 
colonel ,  lui  aussi ,  ne  put  en  croire  ses  yeux.  Le  lendemain ,  il 
l'envoya  au  vin  ;  le  jeune  homme  en  apporta  trois  tonneaux 
attachés  sur  son  dos  avec  une  corde. 

Tout  cela  ne  plaisait  guère  au  colonel  ;  il  aurait  bien  voulu  se 
débarrasser  d'un  pareil  soldat.  Pour  le  dégoûter  du  service,  il 
l'envoya  au  milieu  des  champs  garder  une  pièce  de  canon  que 
trente  chevaux  n'auraient  pu  traîner,  et  lui  ordonna  de  rester  en 
faction  pendant  toute  la  nuit.  Le  jeune  homme,  trouvant  le 
temps  long,  se  coucha  par  terre  et  s'endormit.  Au  bout  d'une 
heure ,  s'étant  réveillé ,  il  prit  la  pièce  de  canon  et  la  porta  dans 
la  cour  du  colonel  ;  quand  il  la  posa  par  terre ,  le  pavé  fut 
enfoncé.  Puis  il  se  mit  à  crier  :  «  Mon  colonel,  voici  votre  pièce 
de  canon;  maintenant  vous  ne  craindrez  plus  qu'on  vous  la 
prenne.  » 

Le  jeune  homme  s'était  engagé  pour  huit  ans;  comme  il  était 

CosauiN  ,  Conles.  1 1 


102  LE      FILS      DU      DIABLE 

novice  en  toutes  choses,  il  croyait  n'être  engagé  que  pour  huit 
jours.  Au  bout  des  huit  jours,  il  se  rendit  près  du  colonel  et  lui 
demanda  si  son  temps  était  fini.  «  Oui,  mon  ami,  »  dit  le 
colonel ,  «  votre  temps  est  fini .  » 

Il  quitta  donc  le  régiment  et  alla  se  présenter  chez  un  labou- 
reur. La  femme  seule  était  à  la  maison  ;  il  lui  demanda  si  l'on 
avait  besoin  d'un  domestique.  «  Mon  mari,  »  dit-elle,  «  est 
justement  sorti  pour  en  chercher  un  ;  attendez  qu'il  rentre.  »  Le 
laboureur  revint  quelque  temps  après  sans  avoir  trouvé  de 
domestique ,  et  le  jeune  homme  s'offrit  à  le  servir  :  il  ne  deman- 
dait pas  d'argent,  mais  seulement  sa  charge  de  blé  à  la  fin  de 
l'année.  Le  laboureur  et  sa  femme  se  consultèrent.  «  Sans 
doute ,  »  se  dirent-ils ,  «  le  garçon  est  gros  et  grand ,  mais  avec 
quinze  boisseaux  il  en  aura  sa  charge,  »  Le  marché  conclu ,  le 
laboureur  lui  montra  ses  champs  et  lui  dit  d'aller  labourer.  La 
charrue  était  attelée  de  deux  méchants  petits  chevaux  :  le  jeune 
homme,  craignant  de  les  couper  en  deux  au  moindre  coup  de 
fouet,  déposa  son  habit  par  terre,  coucha  les  deux  chevaux 
dessus  et  se  mit  à  labourer  tout  seul.  La  femme  du  laboureur 
l'aperçut  de  sa  fenêtre.  «  Regarde  donc,  »  dit-elle  à  son  mari, 
«  le  nouveau  domestique  qui  laboure  tout  seul.  Jamais  nous  ne 
pourrons  le  payer  ;  tout  notre  blé  y  passera.  Comment  faire  pour 
nous  en  débarrasser  ?  »  Quand  le  garçon  eut  fini  son  labourage, 
il  revint  à  la  maison  avec  un  cheval  dans  chaque  poche.  Le 
laboureur  et  sa  femme  lui  firent  belle  mine.  «  Pourquoi  n'êtes- 
vous  pas  venu  dîner  ?  »  lui  dirent-ils.  —  «  J'ai  voulu  finir  mon 
ouvrage ,  »  répondit  le  garçon  ;  «  tous  vos  champs  sont  labourés. 
—  Oh  !  bien ,  »  dit  le  laboureur,  «  vous  vous  reposerez  le  reste 
de  la  journée.  »  Le  jeune  homme  se  mit  à  table  ;  il  aurait  bien 
mangé  tout  ce  qui  était  servi,  mais  il  lui  fallut  rester  sur  sa 
faim. 

Le  lendemain,  le  laboureur,  qui  voulait  le  perdre,  l'envoya 
moudre  dans  certain  moulin  d'où  jamais  personne  n'était  revenu. 
Le  garçon  partit  en  sifflant.  Etant  entré  dans  le  moulin ,  il  vit 
douze  diables,  qui  s'enfuirent  à  son  approche.  «  Bon  !  »  dit-il, 
«  voilà  que  je  vais  être  obligé  de  moudre  tout  seul.  »  Il  appela 
les  diables,  mais  plus  il  les  appelait,  plus  vite  ils  s'enfuyaient. 
Il  se  mit  donc  ;\  moudre  son  grain ,  et ,  quand  il  eut  fini ,  il 
renvoya  à  la  maison  un  cheval  qu'il  avait  emmené  avec  lui.  En 


LE      FILS      DU      DIABLE  163 

voyant  le  cheval  revenir  seul ,  la  femme  du  laboureur  eut  un 
moment  de  joie,  car  elle  crut  que  le  domestique  ne  reparaîtrait 
plus.  Mais  bientôt  il  revint ,  amenant  avec  lui  le  moulin  et  le 
ruisseau  jusqu'auprès  de  la  maison  de  son  maître.  «  Mainte- 
nant, »  dit-il,  «  ce  sera  plus  commode  ;  je  n'aurai  plus  besoin 
d'aller  si  loin  pour  moudre.  —  Mon  Dieu  !  »  disaient  le  laboureur 
et  sa  femme ,  «  que  vous  êtes  fort  !  »  Ils  faisaient  semblant  d'être 
contents ,  mais  au  fond  ils  ne  l'étaient  guère. 

Un  autre  jour,  le  laboureur  dit  au  jeune  homme  :  «  J'ai 
besoin  de  pierres;  va  m'en  chercher  dans  la  carrière  là-bas.  » 
Le  garçon  prit  des  pinces  et  des  outils  à  tailler  la  pierre,  et 
descendit  dans  la  carrière,  qui  avait  bien  cent  pieds  de  profon- 
deur :  personne  n'osait  s'y  aventurer  à  cause  des  blocs  de  pierre 
qui  se  détachaient  à  chaque  instant.  Il  se  mit  à  tirer  d'énormes 
quartiers  de  roche ,  qu'il  lançait  ensuite  par  dessus  sa  tête ,  et 
qui  allaient  bien  loin  tomber  sur  les  maisons  et  enfoncer  les  toits. 
Le  laboureur  accourut  bientôt  en  criant  :  «  Assez!  assez  !  prends 
donc  garde  !  tu  écrases  les  maisons  avec  les  pierres  q^e  tu  jettes. 
—  Bah  !  f)  dit  le  garçon ,  «  avec  ces  petits  cailloux  ?  » 

Le  laboureur,  ne  sachant  plus  que  faire ,  l'envoya  porter  une 
lettre  à  un  sien  frère,  qui  était  geôlier  d'une  prison,  et  lui  dit 
d'attendre  la  réponse.  Le  geôlier,  après  avoir  lu  la  lettre,  fit  enchaî- 
ner le  jeune  homme  et  l'enferma  dans  un  cachot.  Le  jeune  homme 
se  laissa  faire,  croyant  que  telle  était  la  coutume,  et  que  c'^était  en 
cet  endroit  qu'on  attendait  les  réponses.  Il  finit  pourtant  par 
trouver  le  temps  long  ;  il  brisa  ses  chaînes  en  étendant  les  bras 
et  les  jambes,  et  donna  dans  la  porte  un  coup  de  pied  qui  la  fit 
voler  sur  le  toit.  Puis  il  alla  trouver  le  geôlier.  «  Eh  bien  !  » 
lui  dit-il,  «  la  réponse?  —  C'est  juste,  »  répondit  le  geôlier, 
«  je  l'avais  ouWiée.  Attendez  un  moment.  »  Il  écrivit  à  son  frère 
de  se  débarrasser  du  garçon  comme  il  pourrait,  mais  que,  pour 
lui ,  il  ne  s'en  chargeait  pas.  Le  jeune  homme  mit  la  lettre  dans 
sa  poche  et  partit;  puis,  se  ravisant,  il  emporta  la  prison  avec 
le  geôlier,  et  la  déposa  près  de  la  maison  du  laboureur.  «  A 
présent,  »  dit-il  à  son  maître,  «  il  vous  sera  bien  facile  de  voir 
votre  frère.  Mais,  »  ajouta-t-il,  «  est-ce  que  mon  année  n'est 
pas  finie  ?  —  Justement,  elle  vient  de  finir,  »  répondit  le  labou- 
reur. —  «Eh  bien  !  donnez-moi  ma  charge  de  blé.  »  A  ces  mots , 
les  pauvres  gens  se  mirent  à  pleurer  et  à  se  lamenter.  «  Jamais,  » 


164  LE      FILS      DU      DIABLE 

disaient-ils ,  «  nous  ne  pourrons  trouver  assez  de  grain ,  quand 
même  nous  prendrions  tout  ce  qu'il  y  en  a  dans  le  village.  »  Le 
jeune  garçon  feignit  d'abord  de  vouloir  exiger  son  salaire ,  mais 
enfin  il  leur  dit  qu'il  ne  voulait  pas  leur  faire  de  peine,  et  même 
il  leur  donna  de  l'argent  qu'il  tira  de  la  culotte  noire. 

En  sortant  de  chez  le  laboureur,  il  marcha  droit  devant  lui , 
si  bien  qu'il  arriva  sur  le  bord  de  la  mer  ;  il  s'embarqua  sur  le 
premier  vaisseau  qu'il  trouva.  Mais  un  des  gens  du  vaisseau, 
sachant  qu'il  avait  une  culotte  dont  les  poches  étaient  toujours 
remplies  d'argent,  lui  coupa  la  gorge  pendant  son  sommeil  et 
s'empara  de  la  culotte.  — Je  l'ai  encore  vu,  ce  matin,  qui  se 
promenait  avec  cette  vieille  culotte  noire. 


REMARQUES 

L'ensemble  de  notre  conte  a  une  grande  analogie  avec  nos  nos  46,  Bénédicité , 
et  69,  le  Laboureur  et  son  Valet.  Voir  les  remarques  de  ces  deux  contes ,  qui 
présentent  le  thème  de  Y  Homme  fort  d'une  manière  plus  complète. 

* 

*  * 

On  peut  rapprocher  de  l'introduction  de  notre  conte  celle  d'un  conte  grec 
moderne  de  l'île  de  Syra  (Hahn,  n»  68),  et  celle  d'un  conte  italien  de 
Vénétie  (Widter  et  Wolf,  n»  13). — Dans  le  conte  grec,  un  démon  déguisé  se 
présente  à  un  roi  et  lui  promet  qu'il  aura  plusieurs  enfants ,  s'il  consent  à  lui 
donner  l'aîné. — Dans  le  conte  italien,  un  prince  sans  enfants  désire  tant  en  avoir 
qu'il  en  accepterait  du  diable  lui-même.  Un  étranger  paraît  et  lui  dit  :  «  Pro- 
mettez-moi de  me  donner  un  enfant ,  et  moi  je  vous  promets  que  dans  un  an 
vous  en  aurez  deux.  » 

Comparer  l'introduction  de  plusieurs  des  contes  européens  étudiés  dans  les 
remarques  de  notre  n»  12,  le  Prince  et  son  Clxval  (second  groupe), 
(pp.  139-140). 

Comparer  aussi,  dans  ces  mêmes  remarques,  l'introduction  du  conte 
swahili  de  l'île  de  Zanzibar  (p.  145),  à  peu  près  identique  à  celle  de  notre 
conte,  et  l'introduction  du  conte  indien  du  Kamaon  (p.  149).  Dans  les 
remarques  de  notre  n°  $ ,  les  Fils  du  PêcJieur,  comparer  l'introduction  du  conte 
indien  du  Bengale  de  la  collection  Lai  Behari  Day  (p.  80). 

Nous  ne  nous  arrêterons  plus  ici  que  sur  un  détail  de  notre  Fils  du  Diable. 
Dans  un  conte  tchèque  de  Bohême  (Waldau,  p.  288),  Nesyta,  jeune  homme 
merveilleusement  fort ,  entre  au  service  du  diable.  Il  délivre  une  pauvre  àme, 


LE      FILS      DU      DIABLE  165 

qui  s'envole  sous  la  forme  d'une  colombe  blanche  après  lui  avoir  dit  de 
demander  au  diable  pour  salaire  un  vieil  habit  qu'il  verra  pendu  à  un  clou  :  les 
poches  de  cet  habit  sont  toujours  remplies  d'or  et  d'argent.  C'est  là,  comme 
on  voit ,  le  pendant  de  l'épisode  de  la  culotte  noire  que  la  dame  blanche  dit  au 
héros  de  notre  conte  de  dérober  au  diable.  —  Ajoutons  que ,  dans  un  conte 
westphalien  appartenant  à  une  autre  famille  (  Kuhn ,  Westfalische  Sagen , 
n"  25  ) ,  figure  une  vieille  culotte,  des  poches  de  laquelle  on  peut  tirer  sans  cesse 
de  l'argent.  Cette  culotte  vient  également  de  chez  le  diable ,  et  le  héros  l'a 
reçue  comme  salaire. 


XV 


LES  DONS  DES  TROIS  ANIMAUX 


Il  était  une  fois  trois  cordonniers ,  qui  allaient  de  village  en 
village.  Passant  un  jour  dans  une  forêt ,  ils  virent  trois  chemins 
devant  eux  ;  le  plus  jeune  prit  le  chemin  du  milieu  ,  et  ses  com- 
pagnons ceux  de  droite  et  de  gauche. 

Au  bout  de  quelque  temps ,  celui  qui  avait  pris  le  chemin  du 
milieu  rencontra  un  lion ,  un  aigle  et  une  fourmi ,  qui  se  dispu- 
taient, un  âne  mort.  Le  jeune  homme  fit  trois  parts  de  l'âne  et  en 
donna  une  à  chacun  des  animaux ,  puis  il  continua  sa  route. 

Quand  il  se  fut  éloigné,  le  lion  dit  aux  deux  autres  :  «  Nous 
avons  été  bien  malhonnêtes  de  n'avoir  pas  remercié  cet  homme 
qui  nous  a  fait  si  bien  nos  parts  ;  nous  devrions  lui  faire  chacun 
un  don.  »  Et  il  se  mit  à  courir  après  lui  pour  le  rejoindre. 

Le  jeune  cordonnier  fuyait  à  toutes  jambes ,  car  il  croyait  que 
le  lion  était  en  colère  et  qu'il  voulait  le  dévorer.  Lorsque  le  lion 
l'eut  rattrapé,  il  lui  dit  :  «  Puisque  tu  nous  as  si  bien  servis, 
voici  un  poil  de  ma  barbe  :  quand  tu  le  tiendras  dans  ta  main,  tu 
pourras  te  changer  en  lion.  »  L'aigle  vint  ensuite  et  lui  dit  : 
«  Voici  une  de  mes  plumes  :  quand  tu  la  tiendras  dans  ta  main,  tu 
pourras  te  changer  en  aigle.  »  La  fourmi  étant  arrivée ,  l'aigle  et 
le  lion  lui  dirent  :  «  Et  toi,  que  vas-tu  donner  à  ce  jeune  homme? 
—  Je  n'en  sais  rien,  »  répondit-elle.  —  «  Tu  as  six  pattes,  » 
dit  le  lion,  «  tandis  que  moi  je  n'en  ai  que  quatre  ;  donne-lui  en 
une,  il  t'en  restera  encore  cinq.  »  La  fourmi  donna  donc  une  de 
ses  pattes  au  cordonnier  en  lui  disant  :  «  Quand  tu  tiendras  cette 
patte  dans  ta  main,  tu  pourras  te  changer  en  fourmi.  » 

A  l'instant  même  le  jeune  homme  se  changea  en  aigle  pour 


LES      DONS      DES      TROIS      ANIMAUX  167 

éprouver  si  les  trois  animaux  avaient  dit  vrai.  Il  arriva  vers  le  soir 
dans  un  village  et  entra  dans  la  cabane  d'un  berger  pour  y  passer 
la  nuit.  Le  berger  lui  dit  :  «  Il  y  a  près  d'ici ,  dans  un  château , 
une  princesse  gardée  par  une  bête  à  sept  têtes  et  par  un  géant.  Si 
vous  pouvez  la  délivrer^  le  roi  son  père  vous  la  donnera  en 
mariage.  Mais  il  faut  que  vous  sachiez  qu'il  a  déjà  envoyé  des 
armées  pour  tuer  la  bête ,  et  qu'elles  ont  toutes  été  détruites.  » 

Le  lendemain  matin,  le  jeune  homme  s'en  alla  vers  le  château. 
Quand  il  fut  auprès ,  il  se  changea  en  fourmi  et  monta  contre  le 
mur.  Une  fenêtre  était  entr'ouverte  ;  il  entra  dans  la  chambre , 
après  avoir  repris  sa  première  forme,  et  trouva  la  princesse.  «Qiie 
venez-vous  faire  ici ,  mon  ami  ?  »  lui  dit-elle.  «  Comment  avez- 
vous  fait  pour  pénétrer  dans  ce  château  ?  »  Le  jeune  homme 
répondit  qu'il  venait  pour  la  délivrer.  «  Méfiez-vous,  »  dit  la 
princesse,  «  vous  ne  réussirez  pas.  Beaucoup  d'autres  ont  déjà 
tenté  l'aventure;  ils  ont  coupé  jusqu'à  six  têtes  à  la  bête,  mais 
jamais  ils  n'ont  pu  abattre  la  dernière.  Plus  on  lui  en  coupe,  plus 
elle  devient  terrible,  et  si  on  ne  parvient  à  lui  couper  ^a  septième, 
les  autres  repoussent.  » 

Le  jeune  homme  ne  se  laissa  pas  intimider  ;  il  alla  se  promener 
dans  le  jardin ,  et  bientôt  il  se  trouva  en  face  de  la  bête  à  sept 
têtes ,  qui  lui  dit  :  «  Que  viens-tu  faire  ici ,  petit  ver  de  terre  ?  tu 
es  sorti  de  terre  et  tu  retourneras  en  terre.  —  Je  viens  pour  te 
combattre.  «  La  bête  lui  donna  une  épée,  et  le  jeune  homme  se 
changea  en  lion.  La  bête  faisait  de  grands  sauts  pour  le  fatiguer; 
cependant,  au  bout  de  deux  heures,  il  lui  coupa  une  tête.  «  Tu 
dois  être  las ,  »  lui  dit  alors  la  bête ,  «  moi  aussi  ;  remettons 
la  partie  à  demain.  » 

Le  jeune  homme  alla  dire  à  la  princesse  qu'il  avait  déjà  coupé 
une  tête  ;  elle  en  fut  bien  contente.  Le  lendemain  il  retourna  au 
jardin,  et  la  bête  lui  dit  :  «  Que  viens-tu  faire  ici,  petit  ver  de  terre  ? 
tu  es  sorti  de  terre  et  tu  retourneras  en  terre.  —  Je  viens  pour  te 
combattre.  »  La  bête  lui  donna  encore  une  épée,  et,  au  bout  de 
quatre  heures  de  combat,  le  jeune  homme  lui  coupa  encore  deux 
têtes.  Puis  il  alla  dire  à  la  princesse  qu'il  y  en  avait  déjà  trois  de 
coupées.  «  Tâche  de  les  couper  toutes,  »  lui  dit  la  princesse. 
«  Si  tu  ne  parviens  à  abattre  la  septième,  tu  périras.  » 

Le  jour  suivant,  il  redescendit  au  jardin.  «  Que  viens-tu  faire 
ici ,  petit  ver  de  terre  ?  tu  es  sorti  de  terre  et  tu  retourneras  en 


l68  LES      DONS      DES      TROIS      ANIMAUX 

terre.  —  Je  viens  pour  te  combattre.  »  Au  bout  de  huit  heures 
de  combat ,  il  coupa  trois  têtes  à  la  bête  et  courut  en  informer  la 
princesse.  «  Tâche  de  lui  couper  la  dernière,  »  lui  dit-elle,  «  puis 
fends  cette  tête  avec  précaution,  et  tu  y  trouveras  trois  œufs.  Tu 
iras  ensuite  ouvrir  la  porte  du  géant  et  tu  lui  jetteras  un  des  œufs 
au  visage  :  aussitôt  il  tombera  malade  ;  tu  lui  en  jetteras  un 
autre ,  et  il  tombera  mort.  Tu  lanceras  le  dernier  contre  un  mur, 
et  il  en  sortira  un  beau  carrosse,  attelé  de  quatre  chevaux,  avec 
trois  laquais  :  lu  te  trouveras  auprès  de  moi  dans  ce  carrosse, 
mais  avec  d'autres  habits  que  ceux  que  tu  portes  en  ce  moment.  » 

Le  jeune  homme  retourna  dans  le  jardin.  «  Que  viens-tu 
faire  ici ,  petit  ver  de  terre  ?  tu  es  sorti  de  terre  et  tu  retourneras 
en  terre.  —  Je  viens  pour  te  combattre.  »  Ils  combattirent  pen- 
dant dix  heures  :  la  bête  devenait  de  plus  en  plus  terrible  ;  enfin 
le  jeune  homme  lui  coupa  la  septième  tête.  Il  la  fendit  en  deux 
et  y  trouva  trois  œufs ,  comme  Tavait  dit  la  princesse  ;  puis  il  alla 
frapper  à  la  porte  du  géant.  «  Que  viens-tu  faire  ici ,  poussière 
de  mes  mains ,  ombre  de  mes  moustaches  ?  »  lui  dit  le  géant. 
Le  jeune  homme,  sans  lui  répondre,  lui  jeta  un  des  œufs  au 
visage ,  et  le  géant  tomba  malade  ;  il  lui  en  jeta  un  second ,  et  le 
géant  tomba  mort.  Il  lança  le  troisième  contre  un  mur,  et  aussitôt 
parut  un  beau  carrosse,  attelé  de  quatre  chevaux,  avec  trois 
laquais.  La  princesse  était  dans  le  carrosse,  et  le  cordonnier  s'y 
trouva  près  d'elle  ;  elle  lui  donna  un  mouchoir  dont  les  quatre 
coins  étaient  brodés  d'or. 

Toute  la  ville  sut  bientôt  que  la  princesse  était  délivrée.  Or  il 
y  avait  là  un  jeune  homme  qui  aimait  la  princesse  et  qui  avait 
essayé  de  tuer  la  bête  à  sept  têtes.  Quand  la  princesse  et  le 
cordonnier  s'embarquèrent  pour  se  rendre  chez  le  roi  (car  il 
fallait  passer  la  mer),  ce  jeune  homme  partit  avec  eux. 

Un  jour,  pendant  la  traversée,  il  dit  au  cordonnier  :  «  Regarde 
donc  dans  l'eau  le  beau  poisson  que  voilà.  »  Le  cordonnier 
s' étant  penché  pour  voir,  l'autre  le  jeta  dans  la  mer,  où  il  fut 
avalé  vivant  par  une  baleine.  Le  jeune  homme  dit  ensuite  à  la 
princesse  :  «  Si  tu  ne  dis  pas  que  c'est  moi  qui  t'ai  délivrée,  je  te 
tuerai.  »  La  jeune  fille  promit  de  faire  ce  qu'il  exigeait  d'elle.  En 
arrivant  chez  le  roi  son  père,  elle  lui  dit  que  c'était  ce  jeune 
homme  qui  l'avait  délivrée,  et  l'on  décida  que  la  noce  se  ferait 
dans  trois  jours. 


LES      DONS      DES      TROIS      ANIMAUX  169 

Cependant  il  y  avait  sur  un  pont  un  mendiant  qui  jouait  du 
violon.  Les  baleines  aiment  beaucoup  la  musique  ;  celle  qui 
avait  avalé  le  cordonnier  s'approcha  pour  entendre.  Le  mendiant 
lui  dit  :  «  Si  tu  veux  me  montrer  la  tête  du  cordonnier,  je  joue- 
rai pendant  un  quart  d'heure.  —  Je  le  veux  bien,  »  répondit  la 
baleine.  Au  bout  d'un  quart  d'heure  il  s'arrêta.  «  Tu  as  déjà  fini  ? 
—  Oui ,  mais  si  tu  veux  me  le  montrer  jusqu'aux  cuisses ,  je 
jouerai  pendant  une  demi-heure.  —  Je  ne  demande  pas  mieux.  » 
Au  bout  de  la  demi-heure,  il  s'arrêta.  «  Tu  as  déjà  fini  ?  —  Oui, 
mais  si  tu  veux  me  le  montrer  jusqu'aux  genoux,  je  jouerai  pen- 
dant trois  quarts  d'heure.  —  Je  le  veux  bien.  »  Au  bout  des 
trois  quarts  d'heure  :  «  Tu  as  déjà  fini  ?  —  Oui,  j'ai  fini;  il 
paraît  que  tu  ne  trouves  pas  le  temps  long.  Si  tu  veux  me  mon- 
trer le  cordonnier  depuis  la  tête  jusqu'aux  pieds,  je  jouerai 
pendant  une  heure.  —  Volontiers,  »  dit  la  baleine.  Et  elle  le 
montra  tout  entier  au  mendiant.  Aussitôt  le  cordonnier  se  chan- 
gea en  aigle  et  s'envola.  Le  mendiant  s'enfuit  au  plus  vite,  et  il 
fit  bien,  car  au  même  instant  la  baleine,  furieuse  da  voir  le 
cordonnier  lui  échapper,  donna  un  coup  de  queue  qui  renversa 
le  pont. 

Le  jour  fixé  pour  les  noces  de  la  princesse,  on  devait  habiller 
de  neuf  tous  les  mendiants  et  leur  donner  à  boire  et  à  manger. 
Le  cordonnier  vint  au  palais  avec  ses  habits  froissés  et  tout 
mouillés  ;  il  s'assit  près  du  feu  pour  se  sécher  et  tira  de  sa  poche 
le  mouchoir  aux  quatre  coins  brodés  d'or,  que  lui  avait  donné  la 
princesse.  Une  servante  le  vit  et  courut  dire  à  sa  maîtresse  :  «  Je 
viens  de  voir  un  mendiant  qui  a  un  mouchoir  aux  quatre  coins 
brodés  d'or  :  ce  mouchoir  doit  vous  appartenir.  »  La  princesse 
voulut  voir  le  mendiant  et  reconnut  son  mouchoir;  elle  dit  alors 
à  son  père  que  ce  mendiant  était  le  jeune  homme  qui  avait  tué 
la  bête  à  sept  têtes. 

Le  roi  alla  trouver  celui  qui  devait  épouser  sa  fille  et  lui  dit  : 
«  Eh  bien!  mon  gendre,  voulez-vous  venir  voir  si  tout  est  prêt 
pour  le  feu  d'artifice?  —  Volontiers,  »  répondit  le  jeune  homme. 
Quand  ils  furent  dans  la  chambre  où  se  trouvaient  les  artifices, 
le  roi  y  mit  le  feu,  et  le  jeune  homme  fut  étouffé. 

La  princesse  se  maria,  comme  on  l'avait  décidé,  le  troisième 
jour;  mais  ce  fut  avec  le  cordonnier. 


170  LES      DONS      DES      TROIS      ANIMAUX 


REMARQ.UES 

Ce  conte  a  été  apporté  à  Montiers-sur-Saulx  par  un  jeune  homme  qui  l'avait 
appris  au  régiment ,  comme  le  n»  3 . 

Comparer,  dans  notre  collection ,  le  n"  50 ,  Fortuné. 


Les  trois  thèmes  dont  se  compose  notre  conte ,  —  partage  fait  par  le  héros 
entre  plusieurs  animaux  et  dons  qui  lui  sont  faits  par  eux;  délivrance  d'une 
princesse,  prisonnière  d'un  géant  ou  d'un  autre  être  malfaisant,  et  enfin 
délivrance  du  héros  lui-même  retenu  captif  au  fond  des  eaux,  —  ces  trois 
thèmes  ,  à  notre  connaissance ,  ne  se  rencontrent  pas  souvent  combinés  dans 
un  même  récit.  En  revanche,  dans  les  collections  déjà  publiées,  ils  se  trouvent 
plusieurs  fois  isolément  ou  groupés  par  deux. 

* 

Pour  la  réunion  des  trois  thèmes,  nous  citerons  d'abord  un  conte  toscan 
(Gubernatis,  Novellim  di  Santo-Stefano ,  n°  25)  :  Un  jeune  homme,  envoyé 
par  une  princesse  à  la  recherche  de  sa  fille ,  qui  a  été  enlevée  par  un  magicien , 
rencontre  sur  son  chemin  un  lion ,  un  aigle  et  une  fourmi  qui  ne  peuvent 
s'entendre  sur  le  partage  d'un  cheval  mort.  A  leur  prière,  il  fait  les  parts, 
et,  en  récompense,  le  lion  lui  donne  la  force  de  sept  lions,  l'aigle  la  force  de 
sept  aigles ,  la  fourmi  la  force  de  sept  fourmis.  Grâce  au  don  de  l'aigle ,  le 
jeune  homme  prend  son  vol  et  arrive  sur  la  tour  où  est  retenue  la  princesse  ; 
le  don  de  la  fourmi  lui  permet  de  pénétrer  dedans.  Il  demande  à  la  princesse 
comment  il  pourra  l'enlever  au  magicien.  Elle  lui  dit  qu'il  faut  déraciner 
un  certain  bois  et  dessécher  une  fontaine  qui  s'y  trouve  :  au  fond  de  cette 
fontaine  il  y  a  un  aigle,  dans  l'aigle  un  œuf;  si  on  jette  l'œuf  au  front  dn 
magicien ,  celui-ci  disparaîtra ,  ainsi  que  sa  tour.  Le  jeune  homme ,  avec  la 
force  de  sept  lions ,  déracine  le  bois  et  dessèche  la  fontaine  ;  avec  la  force  de 
sept  aigles,  il  combat  l'aigle.  Quand  il  a  l'œuf,  il  le  jette  au  front  du  magi- 
cien ,  et  aussitôt  il  se  trouve  seul  avec  la  princesse  dans  une  île  déserte.  Après 
un  épisode  dans  lequel  un  marin  enlève  la  princesse  et  se  fait  passer  pour  son 
libérateur,  le  héros  épouse  la  princesse.  Mais  un  jour,  par  suite  d'un  dernier 
enchantement  du  magicien,  le  jeune  homme  est  englouti  sous  terre  '.  Alors 
la  princesse  jette  au  magicien  une  boule  de  cristal ,  et  le  magicien  lui  fait  voir 
son  mari  ;  puis  elle  lui  donne  une  boule  d'argent ,  et  le  magicien  approche 
d'elle  le  jeune  homme  ;  enfin  une  boule  d'or,  et  le  magicien  le  présente  à  la 
princesse  sur  la  paume  de  sa  main  :  aussitôt  le  jeune  homme  se  transforme  en 
aigle  et  s'envole. 

Dans  un  conte  écossais  (  Campbell ,  n»  4 ,  var.  i  )  ,  les  trois  thèmes  sont 
rangés  différemment  ;  le  troisième  est  placé  avant  le  second.  Le  héros  a  été 
promis  par  son  père  à  une  ondine.  Il  partage  une  proie  entre  un  lion,  un  loup 

I .  Dans  tous  les  autres  contes  de  cette  famille  où  se  rencontre  ce  thème ,  c'est ,  comme  dans  notre 
conte  ,  au  fond  des  eaux  que  le  héros  est  prisonnier. 


LES      DONS      DES      TROIS      ANIMAUX  17I 

et  un  faucon ,  qui  ici  lui  promettent  simplement  de  venir  à  son  aide  en  cas  de 
besoin.  Plus  tard  il  sauve  une  princesse  qui  devait  être  livrée  à  un  dragon ,  et 
il  l'épouse.  Dans  la  suite ,  l'ondine  l'attire  dans  la  mer.  Sur  le  conseil  d'un 
devin,  la  princesse  s'assied  sur  le  rivage  et  se  met  à  jouer  de  la  harpe.  L'on- 
dine ,  ravie  de  l'entendre ,  lui  montre ,  pour  qu'elle  continue  à  jouer,  d'abord 
la  tête  du  jeune  homme ,  puis  peu  à  peu  le  jeune  homme  tout  entier  :  celui-ci 
pense  au  faucon,  et ,  métamorphosé  aussitôt  en  faucon,  il  s'envole.  (Ici  nous 
avons  la  forme  originale  du  passage  de  notre  conte  où  intervient  si  bizarre- 
ment le  mendiant  qui  joue  du  violon.)  La  princesse  ayant  été  à  son  tour 
enlevée  par  l'ondine,  son  mari  apprend  du  devin  que,  dans  une  certaine 
vallée ,  il  y  a  un  bœuf ,  dans  le  bœuf  un  bélier,  dans  le  bélier  une  oie ,  dans 
l'oie  un  œuf  où  est  l'âme  de  l'ondine.  Avec  l'aide  des  animaux  reconnaissants 
et  d'une  loutre  ,  il  s'empare  de  l'âme  de  l'ondine.  Celle-ci  périt ,  et  la  princesse 
est  délivrée. 

Dans  un  conte  allemand  (Prœhle,  I,  no  6),  les  trois  thèmes  sont  disposés 
de  la  même  manière  que  dans  notre  conte  et  dans  le  conte  toscan  ;  mais  le 
second  de  ces  thèmes  est  altéré  et  le  dernier  absolument  défiguré.  On  remar- 
quera qu'ici  le  héros  est  jeté  dans  la  mer  par  un  rival,  comme  dans  notre 
conte. 

Les  contes  qui  vont  suivre  ne  renferment  que  deux  des  trois  thèmes.  Voici , 
par  exemple,  un  conte  grec  moderne  d'Epire  (Hahn,  n»  5)  :  Un  pttnce,  qu» 
a  été  promis  avant  sa  naissance  à  un  drakos  (sorte  d'ogre) ,  s'enfuit  quand 
celui-ci  somme  le  roi  de  tenir  sa  promesse.  Le  jeune  homme  rencontre  un 
lion ,  un  aigle  et  une  fourmi ,  entre  lesquels  il  partage  une  proie ,  et  il  reçoit 
d'eux  le  don  de  se  transformer  à  volonté  en  lion ,  en  aigle  et  en  fourmi.  Grâce 
à  ce  don ,  il  conquiert  la  main  d'une  princesse.  Mais  un  jour  qu'il  veut  boire 
à  une  fontaine ,  le  drakos  surgit  et  l'avale.  Alors ,  la  princesse ,  femme  du 
jeune  homme ,  suspend  des  pommes  au  dessus  de  la  fontaine  :  pour  avoir 
ces  pommes ,  le  drakos  montre  à  la  princesse  la  tète  de  son  mari  ;  un  autre 
jour,  il  lui  fait  voir  le  prince  jusqu'à  la  ceinture  ;  enfin ,  il  le  sort  tout  à  fait  de 
l'eau.  Aussitôt  le  jeune  homme  se  change  en  fourmi ,  puis  en  aigle,  et  s'envole. 

L'introduction  de  ce  conte ,  —  la  promesse  au  drakos ,  —  est  tout  à  fait 
analogue  à  l'introduction  du  conte  écossais  résumé  plus  haut.  Nous  la  retrou- 
verons encore  dans  d'autres  contes.  D'abord  dans  un  conte  allemand  du  Haut- 
Palatinat,  résumé  par  M,  R.  KœhleT  (Orient  und  Occidettt ,  II,  p.  117-118). 
Là,  le  héros  est  promis  à  une  ondine,  comme  dans  le  conte  écossais.  Les 
dons  lui  sont  faits  par  un  ours ,  un  renard ,  un  faucon  et  une  fourmi ,  entre 
lesquels  il  a  partagé  un  cheval ,  et ,  grâce  à  ces  dons ,  il  épouse  une  princesse. 
Plusieurs  années  après ,  il  tombe  au  pouvoir  de  l'ondine.  Pour  le  délivrer, 
sa  femme  prend  le  même  moyen  que  la  princesse  du  conte  toscan  et  du  conte 
grec  :  seulement ,  au  lieu  de  boules  ou  de  pommes ,  elle  donne  successivement 
à  l'ondine  trois  bijoux  d'or  :  un  peigne,  un  anneau  et  une  pantoufle. 

Dans  un  conte  de  la  Basse-Bretagne  (Luzcl,  5e  rapport,  p.  36),  où  se 
trouvent  aussi  le  partage  et  les  dons  des  animaux,  le  héros  est  jeté  du  haut 
d'une  falaise  dans  la  mer  par  un  ancien  prétendant  de  la  princesse,  sa  femme. 
Une  sirène  qui  avait  déjà  manifesté  son  affection  pour  lui ,  quand  il  était  tout 


172  LES      DONS      DES      TROIS      ANIMAUX 

enfant ,  s'empare  de  lui.  La  princesse  ne  figure  pas  dans  la  dernière  partie  de 
ce  conte  breton.  Un  jour,  la  sirène  consent  à  élever  le  héros  sur  la  paume  de 
sa  main  au  dessus  des  flots.  Aussitôt  il  souhaite  de  devenir  épervier  et  s'envole 
auprès  de  sa  femme  qui ,  le  croyant  mort ,  allait  se  marier  avec  le  prince  qui 
l'avait  jeté  à  la  mer. 

Plusieurs  contes,  —  recueillis  dans  la  Haute-Bretagne  (Sébillot,  I,  n"  9),  dans 
les  Flandres  (Wolf,  Deutsche  Marchen  und  Sagen,  n°  20),  en  Allemagne 
(Wolf,  p.  82),  dans  le  Tyrol  allemand  (Zingerle,  II,  n»  i),  en  Danemark 
(Grundtvig,  II,  p.  194),  en  Norwège  (Asbjœmsen,  Taies  oj  the  Fjeld, 
p.  223  )  ,  dans  le  pays  basque  (Webster,  p.  80),  —  n'ont  que  les  deux  premiers 
thèmes  :  le  partage ,  suivi  des  dons  des  animaux  ,  et  la  délivrance  d'une  prin- 
cesse prisonnière  d'un  être  malfaisant. 

Ces  deux  thèmes  sont  réunis  à  d'autres  dans  deux  contes  italiens  de  la 
Toscane  et  du  Montferrat  (Comparetti,  nos  j2  et  55),  dans  un  conte  italien 
des  Abruzzes  (Finamore,  no  19,  p.  87)  et  dans  un  conte  sicilien  de  la  collec- 
tion Pitre  (II,  p.  215). 

Enfin ,  le  troisième  de  nos  thèmes  figure  seul ,  avec  l'introduction  de 
certains  des  contes  ci-dessus  résumés ,  dans  un  conte  originaire  de  la  Haute- 
Lusace  (Grimm,  n»  181  ).  Là,  un  enfant  a  été  promis  par  son  père,  sans  que 
celui-ci  s'en  doutât,  à  l'ondine  d'un  étang.  L'enfant  grandit  et  il  se  marie. 
Un  jour,  il  s'approche  de  l'étang  ;  l'ondine  l'y  entraîne.  Une  bonne  vieille 
donne  à  la  femme  du  jeune  homme  un  peigne  d'or,  et  lui  dit  de  le  déposer  sur 
le  bord  de  l'étang.  Une  vague  emporte  le  peigne ,  et  la  tête  du  jeune  homme 
apparaît.  Après  que  sa  femme  a  déposé  sur  la  rive  une  flûte  d'or,  il  sort  de 
l'eau  jusqu'à  mi-corps.  Enfin  elle  apporte  un  rouet  d'or,  et  son  mari  apparaît 
tout  entier.  Il  saute  sur  le  rivage  et  échappe  à  l'ondine.  (Comparer  un  conte 
allemand  de  la  collection  Wolf,  p.  377).  —  Cette  troisième  partie  se  trouve 
encore,  mais  rattachée  à  un  autre  conte ,  dans  la  collection  de  contes  flamands 
de  M.  Deulin  (II,  p.  92)  :  Le  héros  est  entraîné  par  la  Dame  des  Clairs  au 
fond  d'un  lac.  Sa  femme  erre  le  soir  sur  le  bord  du  lac  avec  son  petit  enfant. 
Le  petit  ayant  commencé  à  pleurer,  elle  lui  donne  pour  l'apaiser  une  pomme 
d'or.  La  pomme  roule  dans  l'eau  :  aussitôt  la  tête  du  héros  apparaît.  Une 
seconde  pomme  d'or  roule  encore  dans  le  lac  :  le  héros  apparaît  jusqu'à  la  cein- 
ture. Une  troisième  est  jetée  dans  les  flots  par  l'enfant ,  et  son  père  se  montre 
tout  entier.  Sa  femme  lui  lance  ses  tresses  d'or  ;  il  les  saisit  et  saute  sur  la  rive. 

♦ 

Au  xviie  siècle ,  un  conte ,  formé ,  comme  plusieurs  des  contes  précédents , 
du  premier  et  du  troisième  de  nos  thèmes,  était  recueilli  par  Straparola  (no 9 
de  la  traduction  allemande  des  contes  par  Valentin  Schmidt)  :  Fortunio  a 
quitté  sa  mère  adoptive ,  qui  l'a  maudit  en  formant  le  souhait  qu'une  sirène 
l'entraîne  au  fond  des  eaux.  Sur  son  chemin,  il  partage  un  cerf  entre  un  loup, 
un  aigle  et  une  founni ,  qui  lui  font  chacun  le  don  que  l'on  connaît.  Fortunio 
arrive  dans  un  pays  où  la  main  d'une  princesse  doit  être  accordée  à  celui  qui 
sera  vainqueur  dans  un  tournoi.  Il  se  change  en  aigle  et  pénètre  dans  la 
chambre  de  la  princesse,  qui  lui  donne  de  l'argent  pour  qu'il  s'équipe  et 


LES     DONS     DES     TROIS      ANIMAUX  I73 

prenne  part  au  tournoi.  Trois  jours  de  suite  vainqueur,  il  épouse  la  princesse. 
Plus  tard,  il  s'embarque  pour  chercher  des  aventures.  Une  sirène  l'entraîne 
au  fond  de  la  mer.  —  La  princesse ,  femme  de  Fortunio ,  s'embarque  à  son 
tour,  avec  son  enfant,  pour  aller  à  la  recherche  de  son  mari.  L'enfant  pleure; 
la  princesse  lui  donne  une  jolie  pomme  de  cuivre.  La  sirène ,  ayant  aperçu  la 
pomme ,  prie  la  princesse  de  la  lui  donner  :  en  échange ,  elle  lui  montrera 
Fortunio  jusqu'à  la  poitrine.  Ensuite,  en  échange  d'une  pomme  d'argent, 
elle  montre  à  la  princesse  son  mari  jusqu'aux  genoux,  et  enfin ,  tout  entier 
en  échange  d'une  pomme  d'or.  Fortunio  souhaite  alors  de  devenir  aigle  et 
s'envole  sur  le  vaisseau. 


Revenons  sur  un  trait  de  notre  conte ,  sur  cet  œuf  que  le  héros  a  trouvé 
dans  la  septième  tête  de  la  bête  et  qu'il  jette  au  front  du  géant  pour  le  faire 
mourir.  Dans  un  conte  sicilien  (Pitre,  II,  p.  215),  mentionné  ci-dessus, 
Beppino  partage  un  âne  mort  entre  une  fourmi,  un  aigle  et  un  lion.  Pour 
pénétrer  dans  le  palais  où  sa  femme  est  tenue  emprisonnée  par  un  magicien , 
il  se  change  en  aigle  et  en  fourmi.  Il  combat  un  lion ,  le  tue ,  l'ouvre  :  il  en 
sort  deux  colombes.  Beppino  les  saisit ,  en  tire  deux  œufs  et  les  brise  sur  le 
front  du  magicien ,  qui  meurt.  —  Comparer  un  autre  conte  sicilien  (  n»  6  de 
la  collection  Gonzenbach)  :  Joseph,  changé  en  lion,  combat  un  dragon. 
Quand  il  l'a  tué,  il  ouvre  la  septième  tête,  d'où  sort  un  corbeau  qui  a  un  œul 
dans  le  corps.  Cet  œuf,  il  le  jette  au  front  du  géant  qui  garde  la  princesse, 
sa  femme ,  et  le  géant  périt. 

Dans  ces  deux  contes,  ainsi  que  dans  le  nôtre  et  dans  le  conte  toscan  cité  plus 
haut,  l'idée  première  s'est  obscurcie.  Elle  se  retrouve  sous  sa  forme  complète 
dans  plusieurs  contes  de  ce  type  (dans  le  conte  écossais,  par  exemple),  et 
aussi  dans  d'autres.  Ainsi,  dans  un  conte  lapon  {Germania ,  année  1870), 
une  femme  qui  a  été  enlevée  par  un  géant  lui  demande  où  est  sa  vie.  Il -finit 
par  le  lui  dire  :  dans  une  île  au  milieu  de  la  mer  il  y  a  un  tonneau  ;  dans  ce 
tonneau,  une  brebis;  dans  la  brebis,  une  poule;  dans  la  poule,  un  œuf,  et 
dans  l'œuf,  sa  vie.  Grâce  à  l'aide  de  plusieurs  animaux,  le  fils  de  la  femme 
retenue  prisonnière  (d'ordinaire,  c'est  son  prétendant  ou  son  mari)  parvient  à 
s'emparer  de  l'œuf  et  fait  ainsi  mourir  le  géant. 

Comparer,  pour  ce  thème ,  un  second  conte  écossais  (  Campbell ,  n°  i  )  ; 
plusieurs  contes  bretons  (n»  5  de  la  collection  A.  Troude  et  G.  Milin  ;  ler 
rapport  de  M.  Luzel,  p.  112;  cf.  S^  rapport,  p.  13);  des  contes  allemands 
(Mùllenhoff",  p.  404  ;  Prœhle ,  I ,  n»  6  ;  Curtze ,  n°  22  )  ;  un  conte  du  «  pays 
saxon  »  de  Transylvanie  (Haltrich ,  n»  3  5  )  ;  un  conte  norwégien  (  Asbjœrnsen , 
I ,  no  6)  ;  deux  contes  islandais  (Arnason  ,  pp.  456  et  518)  ;  des  contes  russes 
(Gubernatis,  Zoological  Mythology,  II,  pp.  338  et  395  ;  Dietrich ,  n"  2)  ;  un 
conte  lithuanien  (Chodzko,  p.  218);  des  contes  italiens  (Gubernatis,  loc.  cit., 
p.  314;  Comparetti,  n»»  32  et  SS);  un  conte  portugais  du  Brésil  (Roméro, 
ti°  I,  etc.) 

En  Orient ,  nous  pouvons  rapprocher  de  cette  partie  de  notre  conte  un  conte 
des  Tartares  de  la  Sibérie  méridionale  (  tribu  des  Barabines) ,  recueilli  par 


174  LES      DONS      DES      TROIS      ANIMAUX 

M.  Radloff  (IV,  p.  88).  Dans  ce  conte,  une  femme  qui  a  été  enlevée  par 
Tasch-Kan  feint  de  consentir  à  l'épouser  et  lui  demande  où  se  trouve  son 
âme.  «  Je  vais  te  le  dire,  »  répond  Tasch-Kan.  «  Sous  sept  grands  peupliers 
il  y  a  une  fontaine  d'or;  il  y  vient  boire  sept  marais  (sorte  de  cerfs)  ,  parmi 
lesquels  il  y  en  a  un  dont  le  ventre  traîne  à  terre  ;  dans  ce  maral  il  y  a  une 
cassette  d'or  ;  dans  cette  cassette  d'or,  une  cassette  d'argent  ;  dans  la  cassette 
d'argent ,  sept  cailles  ;  l'une  a  la  tête  d'or  et  le  reste  du  corps  d'argent.  Cette 
caille,  c'est  ma  vraie  âme.  »  Le  beau-frère  de  la  femme  a  tout  entendu.  Il 
peut  ainsi  la  délivrer. 

Dans  un  conte  arabe  (Histoire  de  Seif-Almoulouk  et  de  la  Fille  du  Roi  As 
Génies,  faisant  partie  de  certains  manuscrits  des  Mille  et  une  Nuits),  un  génie 
finit  par  dire  à  une  jeune  fille  qu'il  a  enlevée  où  est  son  âme  :  elle  est 
dans  un  passereau  qui  est  enfermé 'dans  une  petite  boîte  ;  cette  boîte  se  trouve 
dans  sept  autres  ;  celles-ci ,  dans  sept  caisses  ;  les  caisses ,  dans  un  bloc  de 
marbre  au  fond  de  la  mer. 

Un  livre  siamois  (Bastian,  die  Vœlker  des  œstlichen  A  siens ,  t.  IV,  1868, 
p.  340)  raconte  que  Thossakan,  roi  de  Ceylan,  pouvait,  grâce  à  son  art 
magique ,  faire  sortir  son  âme  de  son  corps  et  l'enfermer  dans  une  boîte  qu'il 
laissait  dans  sa  maison  pendant  qu'il  allait  en  guerre,  ce  qui  le  rendait 
invulnérable.  Au  moment  de  combattre  le  héros  Rama ,  il  confie  la  boîte  à 
un  ermite ,  et  Rama  voit  avec  étonnement  que  ses  flèches  atteignent  Thossa- 
kan sans  lui  faire  de  blessures.  Hanouman,  le  compagnon  de  Rama,  qui  se 
doute  de  la  chose ,  consulte  un  devin ,  lequel  découvre ,  par  l'inspection  des 
astres,  où  se  trouve  l'âme  de  Thossakan  ;  Hanouman  prend  la  forme  de  ce 
dernier  et  se  rend  auprès  de  l'ermite ,  à  qui  il  redemande  son  âme.  A  peine 
a-t-il  la  boîte ,  qu'il  s'élève  en  l'air  en  la  pressant  si  fort  entre  ses  mains  qu'il 
l'écrase ,  et  Thossakan  meurt. 

Le  même  thème  se  retrouve  dans  une  légende  historique,  se  rattachant  à 
l'origine  de  la  ville  de  Ghilghit ,  dans  le  Dardistan  ' .  Dans  cette  légende , 
recueillie  par  M.  Leitner  (  The  Languages  and  Races  of  Dardistan ,  III ,  p.  8  ) , 
la  fille  du  roi  Shiribadatt ,  éprise  d'un  jeune  homme  nommé  Azru ,  l'épouse 
secrètement ,  après  s'être  obligée  par  le  plus  grand  des  serments  à  l'aider  dans 
toutes  ses  entreprises.  Alors  Azru  dit  à  la  princesse  qu'il  est  venu  pour  faire 
mourir  le  roi  et  que  c'est  elle  qui  devra  le  tuer.  D'abord  elle  s'y  refuse  ;  puis , 
liée  par  son  serment ,  elle  finit  par  consentir  à  demander  au  roi  où  est  son 
âme.  «  Vous  n'aurez ,  »  lui  dit  Azru ,  «  qu'à  refuser  toute  nourriture  pendant 
trois  ou  quatre  jours;  votre  père  vous  demandera  la  raison  de  cette  conduite, 
et  vous  lui  répondrez  :  Mon  père,  vous  êtes  souvent  loin  de  moi  pendant 
plusieurs  jours  de  suite  :  j'ai  peur  qu'il  ne  vous  arrive  malheur.  Rassurez-moi 
en  me  faisant  connaître  où  est  votre  âme  et  en  me  montrant  que  votre  vie 
est  en  sûreté.  »  La  princesse  se  confonne  à  ces  instructions ,  et ,  à  la  fin ,  le 
roi  lui  dit  de  ne  pas  se  tourmenter  :  son  âme  est  dans  les  neiges ,  et  il  ne  peut 
périr  que  par  le  feu.  Azru  trouve  moyen  de  le  faire  ainsi  périr.  —  Il  y  a  dans 
cette  fin,  comme  on  voit,  un  obscurcissement  de  l'idée  première. 

1.  Le  Dardistan  est  une  contrée  située  au  nord  de  Cachemire,  dans  la  vallée  du  Haut-Indus,  entre 
trois  chaînes  de  montagnes  :  l'Himalaya  ,  le  Karakoroumet  l'Hindoukousch. 


LES      DONS      DES      TROIS      ANIMAUX  I7S 

Dans  un  conte  kabyle  (J.  Rivière,  p.  191),  la  «  destinée  »  d'un  ogre  est 
dans  un  œuf,  l'œuf  dans  un  pigeon  ,  le  pigeon  dans  une  chamelle ,  la  chamelle 
dans  la  mer. 

Arrivons  à  l'Inde.  Dans  un  livre  hindoustani  (  Garcin  de  Tassy,  Histoire  de 
la  Littérature  hiiidouie  et  hitidoustanie ,  t.  II,  p.  557),  un  prince  «  éventre  avec 
son  poignard  un  poisson  dans  lequel  un  div  (espèce  d'ogre)  avait  caché  son 
âme  ». 

Nous  pouvons  également  citer  plusieurs  contes  populaires  recueillis  dans 
diverses  parties  de  l'Inde.  D'abord  un  conte  du  Deccan  (miss  Frère,  p.  13): 
Une  princesse ,  retenue  prisonnière  par  un  magicien  qui  veut  l'épouser,  obtient 
de  lui  par  de  belles  paroles  qu'il  lui  dise  s'il  est  ou  non  immortel.  «  Je  ne  suis 
pas  comme  les  autres ,  »  dit-il.  «  Loin ,  bien  loin  d'ici ,  il  y  a  une  contrée 
sauvage  couverte  d'épais  fourrés.  Au  milieu  de  ces  fourrés  s'élève  un  cercle  de 
palmiers,  et,  au  centre  de  ce  cercle,  se  trouvent  six  jarres  pleines  d'eau, 
placées  l'une  sur  l'autre  :  sous  la  sixième  est  une  petite  cage ,  qui  contient  un 
petit  perroquet  vert ,  et ,  si  le  perroquet  est  tué ,  je  dois  mourir.  Mais  il  n'est 
pas  possible  que  personne  prenne  jamais  ce  perroquet  ;  car,  par  mes  ordres , 
des  miniers  de  génies  entourent  les  palmiers  et  tuent  tous  ceux  qui  en 
approchent.  » 

Voici  maintenant  un  conte  recueilli  dans  le  Kamaon ,  près  de  l'Himalaya 
(Minaef,  n"  10^  :  Un  fakir,  très  versé  dans  la  magie,  a  enlevé  une  princesse, 
belle-fille  d'un  roi,  au  moment  où  elle  entrait  dans  son  ermitage  pour  lui 
apporter  à  manger  :  par  un  tour  de  son  art ,  ermitage  et  princesse  ont  été 
transportés  au  bord  de  la  septième  mer.  Le  mari  de  la  princesse  et  les  six 
autres  fils  du  roi  sont  allés  successivement  à  la  recherche  de  la  princesse , 
mais ,  à  peine  arrivés  en  présence  du  fakir,  ils  ont  tous  été  changés  en  arbres 
par  celui-ci.  Il  ne  reste  plus  qu'un  fils  de  ces  princes,  qu'on  a  eu  bien  de  la 
peine  à  élever  jusqu'à  l'âge  de  douze  ans.  Un  jour,  continue  le  conte 
kamaonien,  le  jeune  garçon  demanda  à  son  grand-père  où  étaient  les  sept 
princes ,  son  père  et  ses  oncles.  Le  roi  lui  répondit  :  «  Le  jour  où  tu  es  venu 
au  monde ,  il  leur  est  arrivé  un  grand  malheur.  Ils  sont  devenus  des  arbres , 
là-bas ,  au  bord  de  la  septième  mer,  et  ta  tante  a  été  emmenée  au  même 
endroit  par  un  fakir.  »  Le  jeune  prince  se  mit  en  route  et  il  arriva  chez  sa 
tante  pendant  l'absence  du  fakir.  Avant  de  la  quitter,  il  lui  dit  :  «  Demande 
au  fakir  où  est  son  souffle.  »  Le  fakir,  étant  revenu  à  la  maison ,  remarqua 
que  la  princesse  ne  disait  rien.  Il  lui  demanda  ce  qu'elle  avait.  La  princesse 
répondit  :  «  Tu  es  fakir  et  moi  princesse.  Qjjand  tu  seras  mort,,  que  ferai-je 
dans  cette  forêt  ?  —  Je  ne  mourrai  jamais ,  »  dit  le  fakir  ;  o  je  suis  immortel.  » 
Et  il  ajouta  :  «  Au  bord  de  la  sixième  mer,  il  y  a  un  palais  sous  lequel  se 
trouve  un  rf/;anHaj«W  (hospice  pour  les  pèlerins),  et,  plus  bas  encore,  sous 
terre,  il  y  a  une  cage  de  fer,  dans  laquelle  se  trouve  un  perroquet.  C'est 
seulement  si  l'on  tue  ce  perroquet  que  je  mourrai.  »  La  princesse  ayant 
rapporté  à  son  neveu  ce  que  le  fakir  avait  dit ,  le  jeune  prince  se  rendit  sur  le 
bord  de  la  sixième  mer.  Il  y  avait  là ,  dans  une  ville ,  un  roi  qui  avait  une 
fille  à  marier  et  qui  ne  trouvait  pas  de  gendre.  Un  pâtre  qui  faisait  paître  les 
vaches  et  les  buffles ,  ayant  vu  passer  le  prince ,  dit  au  roi  qu'il  venait  d'arriver 


176  LES      DONS      DES      TROIS      ANIMAUX 

dans  la  ville  un  beau  jeune  homme ,  digne  d'épouser  la  princesse.  Le  roi  fit 
rassembler  tous  ceux  qui  étaient  nouvellement  arrivés  dans  la  ville;  ils  se 
présentèrent  tous  devant  le  roi ,  et  «  le  cœur  de  la  princesse  s'arrêta  sur  le 
jeune  prince  ».  Alors  le  roi  fit  baigner,  raser,  habiller  le  jeune  homme,  et  on 
célébra  les  noces.  Un  jour,  le  prince  dit  au  roi  qu'il  avait  une  demande  à  lui 
adresser,  et  il  le  pria  de  lui  donner  le  palais  bâti  sur  le  bord  de  la  sixième  mer. 
L'ayant  obtenu ,  il  envoya  des  ouvriers  pour  l'abattre  ;  il  fit  aussi  démolir  le 
dhartnasâlâ ,  sous  lequel  on  trouva  la  cage  avec  le  perroquet.  Il  coupa  au  perro- 
quet les  ailes  et  les  pattes  ;  aussitôt  le  fakir  se  sentit  comme  brûlé.  «  Qui  est 
mon  ennemi  ?  »  cria-t-il.  Le  prince  alla  trouver  le  fakir  en  emportant  la  cage 
avec  le  perroquet  et  dit  au  fakir  :  «  Transforme  ces  arbres  en  hommes.  »  Le 
fakir  souffla  sur  les  arbres ,  et  ils  redevinrent  des  hommes.  Puis  il  dit  au  jeune 
prince  :  «  De  grâce,  si  tu  veux  me  tuer,  fais-le  vite,  pourvu  que  tu 
m'enterres.  »  Le  jeune  prince  tua  le  perroquet ,  et  le  fakir  mourut ,  et  on 
l'enterra  selon  les  rites  funéraires. 

Un  épisode  du  même  genre  se  trouve  encore  dans  un  autre  conte  indien , 
recueilli  dans  le  Bengale  (Indian  Antiquary,  1872,  p.  115  seq.)  et  dont  nous 
ferons  connaître  l'ensemble  dans  les  remarques  de  notre  vfi  19,  le  Petit  Bossu  : 
Un  prince  arrive  dans  une  ville  où  tout  est  couvert  d'ossements  humains. 
Il  entre  dans  une  des  maisons  et  y  voit  une  femme  étendue  morte  sur 
un  lit  :  près  d'elle  il  y  a ,  d'un  côté ,  une  baguette  d'or  ;  de  l'autre ,  une 
baguette  d'argent.  Le  prince  prend  ces  baguettes  et  touche  par  hasard  le 
cadavre  de  la  femme  avec  la  baguette  d'or  :  aussitôt  elle  fait  un  mouvement 
et  se  réveille.  «  Qiii  êtes-vous  ?  »  s'écrie-t-elle  en  voyant  le  jeune  homme , 
«  et  pourquoi  êtes-vous  venu  ici  ?  Vous  êtes  dans  une  ville  de  rdkshasas 
(marvais  génies),  qui  vous  tueront  et  vous  mangeront.  »  Le  prince  lui  fait 
connaître  le  motif  de  son  voyage.  Quand  les  râkshasas  sont  au  moment  de 
revenir,  elle  lui  dit  de  la  toucher  avec  la  baguette  d'argent ,  et  elle  redevient 
comme  morte.  Alors  il  se  cache ,  ainsi  que  la  femme  le  lui  a  recommandé . 
sous  une  grande  chaudière.  Les  râkshasas ,  à  leur  retour,  rendent  la  vie  à  la 
femme ,  et  celle-ci  leur  fait  la  cuisine.  —  Après  leur  départ ,  le  jeune  homme 
dit  à  la  femme  qu'il  faut  savoir  du  plus  vieux  des  râkshasas  comment  ils 
peuvent  être  exterminés  ;  voici  comment  elle  s'y  prendra  :  quand  elle  lavera 
les  pieds  du  râkshasa ,  elle  se  mettra  à  pleurer,  et ,  quand  il  lui  demandera 
pourquoi,  elle  dira  :  «  Vous  êtes  maintenant  bien  vieux  et  vous  mourrez 
bientôt  :  que  deviendrai-je  alors?  les  autres  râkshasas  me  tueront  et  me 
mangeront.  Voilà  pourquoi  je  pleure.  »  Elle  fera  alors  bien  attention  à  ce 
qu'il  répondra.  —  La  femme  ayant  suivi  ces  instructions ,  le  vieux  râkshasa 
lui  dit  :  «  II  est  impossible  que  nous  mourions.  Votre  père  a  un  certain  étang  ; 
au  milieu  de  cet  étang  se  trouve  une  colonne  de  cristal  avec  un  grand  couteau 
et  une  coloquinte.  Or,  dans  un  certain  pays,  il  y  a  un  roi,  et  ce  roi  a  une 
reine  nommée  Duhâ,  et  cette  reine  a  un  fils  boiteux  :  si  ce  fils  venait  ici. 
qu'il  plongeât  dans  l'étang ,  les  yeux  couverts  de  sept  voiles ,  et  que ,  dès  le 
premier  plongeon ,  il  retirât  la  colonne  de  cristal  ;  puis ,  qu'il  coupât  d'un  seul 
coup  cette  colonne ,  alors  il  trouverait  au  milieu  la  coloquinte ,  et  dans  la 
coloquinte  deux  abeilles.  Si  quelqu'un ,  s'étant  couvert  les  mains  de  cendres , 
pouvait  réussir  à  saisir  les  deux  abeilles  au  moment  où  elles  s'envoleraient  et 


LES      DONS      DES      TROIS      ANIMAUX  I77 

à  les  écraser,  nous  mourrions  tous  ;  mais  si  une  seule  goutte  de  leur  sang 
tombait  par  terre,  nous  deviendrions  deux  fois  plus  nombreux  que  nous  ne 
l'étions  auparavant.  »  La  femme  répond  qu'elle  est  rassurée  :  jamais  le  fils 
de  la  reine  Duhâ  ne  pourra  pénétrer  jusqu'ici.  —  Avec  l'aide  de  la  femme, 
le  prince ,  qui  est  le  fils  de  la  reine  Duhâ ,  parvient  à  tuer  les  abeilles ,  et  tous 
les  râkshasas  périssent. 

Ce  thème  revêt  à  peu  près  la  même  forme  dans  deux  autres  contes 
indiens.  Le  premier  a  été  également  recueilli  dans  le  Bengale  (Lai  Behari  Day, 
no  4).  Jeune  fille  étendue  sur  un  lit  comme  morte,  ressuscitée  au  moyen 
d'une  baguette  d'or,  puis  replongée  dans  son  sommeil  au  moyen  d'une 
baguette  d'argent;  scène  d'attendrissement  pour  extorquer  à  la  vieille 
râkshasi  le  secret  d'où  dépend  la  vie  de  celle-ci  ;  moyen  très  compliqué  pour 
arriver  à  trouver  et  à  détruire  les  deux  abeilles  où  est  cachée  l'âme  de  la 
râkshasi ,  tout  est  identique.  L'autre  conte  indien  (  Calcutta  Review,  t.  LI 
[1870],  p.  124)  offre  également  dans  un  de  ses  épisodes  une  grande  ressem- 
blance avec  ce  même  passage  ;  il  n'en  diffère  guère  que  par  la  manière  plus 
simple  de  tuer  le  géant.  —  Comparer  encore  un  épisode  d'un  conte  indien  du 
Pandjab  (conte  du  Prince  Cœur^-Lton,  hidian  Antiquary,  août  1881,  p.  230; 
—  Steel  et  Temple,  n"  5),  dont  nous  avons  résumé  l'ensemble  dans  les 
remarques  de  notre  n°  i ,  Jean  de  l'Ours  (pp.  25 ,  26). 

Dans  un  conte  indien  de  Calcutta  (miss  Stokcs,  n"  24),  la  fille  du  démon 
dit  au  prince  qui  l'a  réveillée  de  son  sommeil  magique ,  que  son  père  ne  peut 
être  tué  :  «  De  l'autre  côté  de  la  mer,  il  y  a  un  grand  arbre  ;  sur  cet  arbre, 
un  nid  ;  dans  le  nid,  une  nuiim  (sorte,  d'oiseau).  Ce  n'est  que  si  l'on  tue 
cette  maina  que  mon  père  peut  mourir.  Et  si,  en  tuant  l'oiseau,  on  laissait 
tomber  de  son  sang  par  terre ,  il  en  naîtrait  cent  démons.  Voilà  pourquoi  mon 
père  ne  peut  être  tué.  » 

Dans  le  vieux  conte  égyptien  des  Deux  Frères ,  dont  nous  avons  parlé  dans 
notre  introduction,  Bitiou  enchante  son  cœur  et  le  place  sur  la  fleur  d'un 
acacia.  Il  révèle  ce  secret  à  sa  femme,  qui  le  trahit.  On  coupe  l'acacia ,  le 
cœur  tombe  par  terre,  et  Bitiou  meurt. 


Contes,  Cosaum. 


XVI 


LA  FILLE  DU   MEUNIER 


Un  jour,  un  meunier  et  sa  femme  étaient  allés  à  la  noce.  Leur 
fille,  restée  seule  au  moulin,  alla  chercher  sa  cousine  pour  venir 
coucher  avec  elle.  Pendant  qu'elles  disaient  leurs  prières,  la  cou- 
sine aperçut  deux  hommes  sous  le  lit.  «  Tiens  !  »  pensa-t-elle , 
«  ma  cousine  vient  me  chercher  pour  coucher  avec  elle,  et  il  y  a 
quelqu'un  sous  son  lit.  »  Puis  elle  dit  tout  haut  :  «  Ma  cousine , 
je  vais  aller  mettre  ma  chemise,  que  j'ai  oubliée  chez  nous.  — 
Je  peux  bien  vous  en  prêter  une  des  miennes.  —  Merci,  ma 
cousine  ;  je  n'aime  pas  à  mettre  les  chemises  des  autres.  — 
Revenez  donc  bientôt.  —  Oui,  ma  cousine.  » 

La  fille  du  meunier  l'attendit  longtemps.  Enfin,  ne  la  voyant 
pas  revenir,  elle  se  décida  à  se  coucher.  Tout  à  coup  les  deux 
voleurs  sortirent  de  dessous  le  lit  en  criant  :  «  La  bourse  ou  la 
vie!  —  Nous  n'avons  point  d'argent,  »  dit  la  jeune  fille,  «  mais 
nous  avons  du  grain  :  prenez-en  autant  que  vous  voudrez.  »  Ils 
montèrent  au  grenier.  Comme  il  n'y  avait  pas  de  cordes  aux  sacs, 
la  jeune  fille  leur  dit  d'aller  au  jardin  chercher  de  l'osier  pour  les 
Her,  et,  quand  ils  furent  sortis,  elle  ferma  la  porte. 

Les  voleurs  avaient  une  main  de  gloire  ^ ,  mais  la  jeune  fille 
ayant  eu  soin  de  pousser  le  verrou ,  ils  ne  purent  rentrer. 
«  Ouvrez-nous ,  »  lui  crièrent-ils.  —  Passez-moi  d'abord  votre 
main  de  gloire  par  la  chatière.  »  L'un  des  voleurs  la  passa ,  et , 
tandis  qu'il  avait  la  main  sous  la  porte,  la  jeune  fille  la  lui  coupa 
d'un  coup  de  hache.  Aussitôt  les  deux  compagnons  prirent  la 
fuite. 

I.  Voir  les  remarques  pour  l'explication  du  mot  main  de  gloire. 


LA      FILLE      DU      MEUNIER  179 

Au  point  du  jour,  on  entendit  le  violon  :  c'était  les  gens  de  la 
noce  qui  revenaient.  Le  meunier  et  sa  femme  étant  rentrés  au 
logis,  la  jeune  fille  ne  leur  dit  rien  de  ce  qui  lui  était  arrivé. 

Quelque  temps  après ,  le  voleur  dont  la  main  avait  été  coupée 
se  présenta  pour  demander  la  jeune  fille  en  mariage.  Il  s'était  fait 
faire  une  main  de  bois ,  qu'il  avait  soin  de  tenir  toujours  gantée  ; 
il  se  disait  le  fils  de  M.  Bertrand,  qui  était  un  homme  considéré 
dans  le  pays  :  aussi  les  parents  de  la  jeune  fille  furent-ils  très 
flattés  de  sa  demande. 

Le  voleur  dit  un  jour  à  la  jeune  fille  :  «  Venez  donc  voir  mon 
beau  château  au  coin  du  petit  bois.  —  J'irai  ce  soir,  «  répondit- 
elle,  mais  elle  resta  à  la  maison.  Quand  le  voleur  revint,  il  lui 
dit  :  «  Vous  n'êtes  pas  venue  au  château  ;  vous  m'avez  manqué 
de  parole.  —  Que  voulez-vous  ?  »  répondit-elle ,  «  je  n'ai  pu  y 
aller;  j'irai  demain...  Mais  pourquoi  portez-vous  toujours  un 
gant  ?  —  C'est  que  je  me  suis  fait  mal  à  la  main,  »  dit  le  voleur. 

Le  lendemain,  la  jeune  fille  monta  en  voiture  avec  un  cocher 
et  unjaquais.  Au  coin  du  petit  bois,  elle  vit  une  maison  d'appa- 
rence misérable.  «  Voilà,  »  dit-elle,  «  une  triste  maison.  Restez 
ici,  mon  cocher,  mon  laquais  ;  je  vais  voir  ce  que  c'est.  »  Elle  alla 
donc  seule  vers  la  maison  et  aperçut  en  y  entrant  sa  cousine, 
que  le  voleur  égorgeait.  «  Pour  Dieu  !  pour  Dieu  !  »  criait-elle, 
«  laissez-moi  la  vie  !  jamais  je  ne  dirai  à  ma  cousine  qui  vous 
êtes.  —  Non ,  non  !  qu'elle  vienne ,  et  elle  en  verra  bien 
d'autres!  »  La  fille  du  meunier,  qui  était  entrée  sans  être 
remarquée,  se  hâta  de  sortir  en  emportant  le  bras  de  sa  cousine 
que  le  voleur  venait  de  couper.  Il  y  avait  sous  la  table  une  tren- 
taine de  gens  ivres,  mais  personne  ne  la  vit. 

«  Mon  cocher,  mon  laquais,  »  dit  la  jeune  fille,  «  fuyons 
d'ici;  c'est  un  repaire  de  voleurs.  »  De  retour  au  moulin,  elle 
raconta  ce  qu'elle  avait  vu.  Comme  le  prétendu  devait  venir  le 
soir  même,  on  appela  les  gendarmes,  on  les  habilla  en  bourgeois 
et  on  les  fit  passer  pour  des  amis  de  la  maison. 

En  arrivant,  le  voleur  dit  à  la  jeune  fille  :  «  Vous  m'avez 
encore  manqué  de  parole  ;  vous  n'êtes  pas  venue  voir  mon  châ- 
teau. —  C'est  que  j'ai  eu  autre  chose  à  faire,  »  répondit-elle. 
Vers  la  fin  du  repas ,  le  voleur  lui  dit  :  «  Entre  la  poire  et  la 
pomme ,  il  est  d'usage  que  chacun  conte  son  histoire  :  mademoi- 
selle, contez-nous  donc  quelque  chose.  —  Je  ne  sais  rien ,  »  dit- 


l8o  LA      FILLE      DU      MEUNIER 

elle,  «  contez  vous-même.  —  Mademoiselle,  à  vous  l'honneur 
de  commencer.  —  Eh  bien  !  je  vais  vous  raconter  un  rêve  que 
j'ai  fait.  Tous  songes  sont  mensonges  ;  mon  bon  ami ,  vous  ne 
vous  en  fâcherez  pas.  —  Non,  mademoiselle.  » 

«  Je  rêvais  donc  que  vous  m'aviez  invitée  à  venir  voir  votre 
château.  J'étais  partie  en  voiture  avec  mon  cocher  et  mon 
laquais.  Au  coin  du  petit  bois,  je  vis  une  maison  d'apparence 
misérable.  Je  dis  alors  à  mon  cocher  et  à  mon  laquais  do 
m'attendre,  et  j'entrai  seule  dans  la  maison.  J'aperçus  mon  bon 
ami  qui  tuait  ma  cousine.  Tous  songes  sont  mensonges  ;  mon 
bon  ami ,  ne  vous  en  fâchez  pas.  —  Non  ,  mademoiselle.  —  Pour 
Dieu  !  pour  Dieu  !  »  criait-elle,  «  laissez-moi  la  vie  !  jamais  je  ne 
dirai  à  ma  cousine  qui  vous  êtes.  —  Non,  non,  qu'elle  vienne, 
et  elle  en  verra  bien  d'autres  !  »  Je  ramassai  le  bras  de  ma  cou- 
sine que  mon  bon  ami  venait  de  couper,  et  je  m'enfuis.  Messieurs, 
voici  le  bras  de  ma  cousine.  » 

Les  gendarmes  saisirent  le  voleur,  et  on  le  mit  h  mort ,  ainsi 
que  toute  sa  bande. 


REMARaUES 

Nous  avons  entendu  raconter,  toujours  à  Montiers-sur-Saulx,  une  variante, 
la  Fille  du  Notaire.  L'introduction  est  analogue  à  celle  de  la  Fille  du  Meunier, 
mais  la  suite ,  à  partir  du  moment  où  le  voleur  se  présente  comme  prétendant, 
est  différente.  Le  voleur  épouse  la  jeune  fille  ;  puis  il  l'emmène  dans  un  bois , 
où  il  se  consulte  avec  ses  compagnons  sur  la  manière  dont  il  la  fera  mourir. 
La  jeune  femme  est  attachée  à  un  arbre  et  accablée  de  coups.  Les  voleurs 
s'étant  éloignés  pendant  quelque  temps ,  elle  leur  échappe ,  grâce  à  un  charbon- 
nier, qui  la  cache  dans  un  de  ses  sacs.  (Nos  notes  sont  beaucoup  trop 
incomplètes  pour  que  nous  puissions  donner  les  détails  de  cette  partie  du 
conte.  )  —  Dans  une  autre  variante ,  également  de  Montiers ,  le  père  de  la 
jeune  fille  passe  au  moment  où  elle  va  être  égorgée ,  et ,  profitant  de  l'absence 
momentanée  du  brigand,  il  la  met  dans  un  des  paniers  de  son  âne. 


Il  est  remarquable  que  l'introduction  commune  à  la  Fille  du  Meunier  et  à  ses 
variantes  ne  se  retrouve  guère  que  dans  les  contes  du  type  particulier  de  ces 
variantes  (ceux  où  l'héroïne  est,  non  pas  simplement  fiancée,  mais  mariée 
au  brigand).  Passons  rapidement  ces  contes  en  revue. 

L'introduction  d'un  conte  allemand  (Prœhle,  II,  n»  31)  est  très  voisine 
de  celle  de  nos  contes  lorrains  :  La  plus  jeune  fille  d'un  roi  est  restée  seule 
pour  garder  la  maison  {sic),  pendant  que  son  père  et  ses  sœurs  sont  en 


LA      FILLE      DU      MEUNIER 


voyage.  Une  jeune  bergère  doit  venir  coucher  toutes  les  nuits  dans  sa  chambre, 
afin  qu'elle  n'ait  pas  peur.  Un  soir,  la  bergère,  avant  de  se  coucher,  aperçoit 
sous  le  lit  de  la  princesse  un  homme  au  visage  noirci.  Elle  dit  à  la  princesse 
qu'elle  a  oublié  quelque  chose  chez  elle  et  s'enfuit  sous  prétexte  de  l'aller 
chercher.  Alors  l'homme,  qui  est  un  chef  de  brigands,  sort  de  dessous  le  lit, 
et  oblige  la  princesse  à  lui  montrer  où  sont  tous  les  trésors  du  château.  Il 
prend  un  sac  d'or  qu'il  emporte  en  ordonnant  à  la  princesse  de  laisser  la 
porte  ouverte.  Elle  la  ferme.  Le  brigand  et  sa  bande  font  un  trou  dans  la 
muraille;  mais,  à  mesure  qu'ils  passent,  la  princesse  leur  abat  la  tête  d'un 
coup  de  sabre.  Quand  c'est  le  tour  du  chef,  elle  frappe  trop  tôt,  et  il  en  est 
quitte  pour  une  blessure.  Il  se  déguise  en  comte  et  obtient  la  main  de  la 
princesse.  Il  l'emmène  et  la  tue.  —  Cette  fin  est  complètement  altérée.  Celle 
d'un  conte  de  la  Haute-Bretagne  (Sébillot,  I,  n°  62)  l'est  aussi,  mais 
beaucoup  moins.  Dans  ce  conte  breton ,  où  nous  retrouvons  la  «  cousine  » 
du  conte  lorrain ,  le  voleur,  après  avoir  épousé  la  jeune  fille ,  l'emmène  dans 
un  bois  ;  il  lui  rappelle  la  nuit  où  elle  lui  a  coupé  la  main ,  et  lui  dit  qu'il  va 
se  venger  ;  mais  la  jeune  femme  trouve  moyen  de  lui  faire  détourner  la  tête , 
et  le  tue.  —  Dans  un  conte  toscan  (Comparetti,  n»  i ,  p.  2),  le  voleur  se  fait 
reconnaître  de  la  jeune  fille ,  après  le  mariage ,  en  lui  disant  de  lui  tirer  son 
gant.  Il  la  laisse  dans  une  auberge ,  d'où  elle  s'échappe ,  et  le  conte  s'égare 
ensuite^  dans  des  aventures  qui  n'ont  plus  aucun  rapport  avec  nçtre  thème. 

Dans  un  conte  lithuanien  (Schleicher,  p.  9),  la  dernière  partie  est  plus 
complète  ;  l'introduction  est  toujours  dans  le  genre  de  celle  des  contes  précé- 
dents :  Douze  brigands  se  glissent  l'un  après  l'autre  dans  une  maison  par  un 
trou  qu'ils  ont  creusé  sous  le  mur.  Mais ,  comme  dans  le  conte  allemand ,  à 
mesure  qu'ils  passent,  la  fille  de  la  maison  leur  coupe  la  tête.  Le  dernier  des 
brigands  se  doute  du  sort  qui  l'attend  :  il  retire  brusquement  la  tête ,  mais 
non  sans  que  la  jeune  fille  en  ait  coupé  la  moitié.  Il  se  présente  ensuite  comme 
prétendant  à  la  main  de  la  jeune  fille  ;  celle-ci  est  forcée  par  ses  parents  de 
l'épouser.  Emmenée  par  le  brigand  dans  sa  maison,  elle  s'en  échappe,  quand 
elle  voit  qu'elle  va  être  égorgée.  Les  brigands  se  mettent  à  sa  poursuite ,  et 
elle  grimpe  sur  un  arbre.  En  passant  sous  cet  arbre,  un  des  brigands  la  blesse 
au  pied ,  sans  le  savoir,  avec  sa  longue  pique.  Le  sang  coule ,  et ,  comme  la 
nuit  noire  est  arrivée,  le  brigand  croit  que  ce  sont  des  gouttes  de  pluie. 
Rentré  à  la  maison  ,  il  voit  qu'il  est  couvert  de  sang.  Aussi ,  le  lendemain ,  la 
bande  recommence  à  chercher  la  jeune  femme.  Celle-ci  a  rencontré  un  homme 
qui  conduisait  une  charrette  chargée  d'écorces  d'arbres ,  et  l'homme  l'a  cachée 
sous  CCS  écorccs.  Arrivent  les  brigands  ;  ils  arrêtent  la  charrette  et  se  mettent 
ù  jeter  les  écorces  par  terre ,  pour  voir  si  la  jeune  femme  ne  serait  pas  dessous, 
mais  ils  se  lassent  bientôt,  et  s'en  vont  sans  avoir  été  jusqu'au  fond.  La  jeune 
feinme  revient  dans  la  maison  de  ses  parents ,  et ,  le  brigand  s'étant  présenté , 
on  le  met  à  mort.  (Le  voiturier  avec  sa  charrette  chargée  d'écorces  correspond, 
comme  on  voit ,  dans  ce  récit ,  au  charbonnier  avec  ses  sacs  de  notre 
première  variante.)  — Un  conte  du  Tyrol  allemand  (Zingerle,  I,  n»  22), 
dont  l'introduction  offre  une  grande  ressemblance  avec  celle  du  conte  lithua- 
nien ,  a  cela  de  particulier  que  l'héroïne  est ,  comme  dans  notre  conte ,  une 
«  fille  de  meunier  ».   Le  corps  du  récit  se  rapproche  beaucoup  aussi  du  conte 


l82  LA      FILLE      DU      MEUNIER 

lithuanien.  Ainsi ,  la  fille  du  meunier,  qui  s'est  enfuie  avec  une  vieille  femme 
de  chez  les  voleurs ,  grimpe ,  avec  cette  vieille ,  sur  un  arbre.  Les  voleurs 
s'étant  arrêtés  dessous,  elles  sont  prises  d'une  telle  frayeur,  qu'une  sueur 
d'angoisse  tombe  à  grosses  gouttes  sur  les  voleurs.  Ces  derniers,  s'imaginant 
qu'il  commence  à  pleuvoir,  s'en  retournent  chez  eux.  (Comparer,  dans  le 
conte  lithuanien ,  le  sang  qui  coule.  )  Arrivées  dans  un  village  voisin ,  les 
deux  femmes  racontent  leur  histoire.  On  cerne  les  voleurs  et  on  les  tue. 

Les  trois  contes  suivants  (deux  contes  siciliens  et  un  conte  toscan)  sont, 
pour  l'introduction ,  plus  ou  moins  altérés  ;  mais  ils  ont  une  dernière  partie 
qui  n'existe  pas  dans  les  précédents.  Dans  le  premier  conte  sicilien  (Gonzen- 
bach ,  no  lo),  les  trois  filles  d'un  marchand  restent  seules  pendant  l'absence 
de  leur  père.  Les  aînées  donnent  l'hospitalité  à  un  prétendu  mendiant,  malgré 
Maria,  la  plus  jeune.  La  nuit ,  le  mendiant  ouvre  la  porte  de  la  boutique, 
pour  y  introduire  ses  camarades  les  voleurs.  Maria  va,  par  une  porte  de 
derrière,  prévenir  la  poUce,  et  le  faux  mendiant  est  pris.  Q.uelque  temps 
après ,  le  chef  des  voleurs ,  se  donnant  pour  un  baron ,  demande  et  obtient  la 
main  de  Maria.  Après  les  noces,  il  l'emmène,  et,  arrivé  dans  une  campagne 
déserte ,  il  l'attache  à  un  arbre  et  la  frappe  à  coups  redoublés  ;  puis  il  s'éloigne 
pour  aller  chercher  ses  compagnons.  Viennent  à  passer  un  paysan  et  sa 
femme,  qui  portent  au  marché  des  balles  de  coton.  Ils  la  cachent  dans  une 
de  ces  balles  et  la  chargent  sur  un  de  leurs  ânes.  (C'est  tout  à  fait  le  pendant 
des  sacs  de  charbon  de  la  variante  lorraine.)  Les  voleurs  les  rejoignent 
bientôt ,  et ,  pour  s'assurer  si  Maria  ne  serait  pas  dans  une  des  balles ,  le  chef 
y  enfonce  son  épée  à  plusieurs  reprises  ;  mais  Maria  ne  pousse  pas  un  cri ,  et 
l'épée,  qui  s'est  teinte  de  son  sang,  ressort  de  la  balle  de  coton  parfaitement 
nette.  Plus  tard ,  un  roi  prend  Maria  pour  femme.  Le  voleur  s'introduit  dans 
le  palais ,  met  sur  l'oreiller  du  roi  un  papier  magique  qui  plonge  dans  un 
profond  sommeil  le  roi  et  tous  ses  gens ,  et  il  saisit  Maria  pour  aller  la  jeter 
dans  une  chaudière  d'huile  bouillante.  Maria  obtient  d'aller  chercher  son 
rosaire  ;  elle  entre  dans  la  chambre  du  roi ,  l'appelle ,  le  secoue  ;  le  papier 
magique  tombe ,  et  toute  la  maison  se  réveille.  C'est  le  voleur  qui  est  jeté 
dans  la  chaudière.  —  Les  balles  de  coton,  les  coups  d'épée,  le  roi  endormi 
(mais  ici  par  un  simple  narcotique)  se  retrouvent  dans  le  conte  toscan 
(Imbriani,  Novellaja  fiorentUia ,  n"  17). —  Le  second  conte  sicilien  (Pitre, 
no  11$)  a  sa  physionomie  propre  :  Une  jeune  fille  s'est  introduite  chez  des 
voleurs  et  a  puisé  dans  leurs  trésors.  Un  beau  jour,  elle  est  prise  sur  le  fait. 
Les  voleurs  l'attachent  à  un  arbre  dans  la  campagne  et  vont  chercher  du  bois 
pour  la  faire  bouilHr  dans  une  chaudière.  Pendant  leur  absence,  passe  un 
vieillard  avec  un  âne  et  ses  paniers,  remplis  de  coton  ,  il  cache  la  jeune  fille 
dans  un  des  deux  paniers.  (  Comparer  la  seconde  variante  de  Montiers.  )  Les 
voleurs,  les  ayant  rejoints,  enfoncent  leurs  couteaux  dans  les  paniers  de  l'âne, 
mais  les  voyant  sortir  nets ,  ils  s'éloignent.  Le  vieillard  donne  à  la  jeune  fille 
un  palais  qui ,  à  son  commandement ,  sort  de  terre  ,  en  face  du  palais  du  roi , 
et  lui  dit  qu'il  est  saint  Joseph  ;  il  lui  recommande  de  ne  pas  oubHcr  de  dire 
ses  prières ,  autrement  il  la  livrera  aux  voleurs.  Bientôt ,  la  jeune  fille  épouse 
le  roi.  Le  soir  des  noces,  elle  oublie  de  dire  ses  prières.  Les  voleurs  arrivent. 


LA      FILLE      DU      MEUNIER  183 

envoient  une  vieille  mettre  un  certain  papier  sous  l'oreiller  du  roi ,  qui  ne  peut 
plus  se  réveiller,  et  se  saisissent  de  la  jeune  fille.  Mais  saint  Joseph ,  qu'elle 
invoque ,  la  délivre. 

Trois  contes ,  un  conte  grec  modeine  de  l'île  de  Chypre  et  deux  contes 
allemands  de  la  Souabe,  qui  n'ont  pas  l'introduction  que  nous  venons 
d'étudier,  présentent  une  curieuse  combinaison  des  autres  thèmes  avec  le 
thème  de  la  Barbe-Bleue.  Dans  le  premier  conte  souabe  (Meier,  n»  63),  un 
meunier  a  trois  filles.  Un  chef  de  voleurs ,  qui  s'est  déguisé  en  grand  seigneur, 
épouse  l'aînée  et  l'emmène  dans  son  château.  Il  lui  défend  d'entrer  dans  une 
certaine  chambre ,  et  lui  donne  un  œuf  qu'elle  doit  conserver  pendant  qu'il 
est  en  voyage.  La  jeune  femme  ouvre  la  porte  de  la  chambre  défendue  et  y 
voit  un  cadavre  et  du  sang.  L'œuf  échappe  de  sa  main ,  et  elle  ne  peut  le 
présenter  à  son  mari ,  quand  celui-ci  est  de  retour.  Le  voleur  la  tue.  Il  prend 
ensuite  un  autre  déguisement  et  épouse  la  seconde  fiUe  du  meunier,  à  laquelle 
il  arrive  la  même  aventure  qu'à  son  aînée.  La  plus  jeune ,  que  le  voleur 
épouse  aussi ,  a  eu  soin  ,  avant  d'entrer  dans  la  chambre  défendue ,  de  mettre 
l'œuf  en  lieu  sûr  ;  elle  peut  donc  le  présenter  au  voleur.  Elle  montre  à  celui-ci 
une  prétendue  lettre  qui  lui  annonce  que  son  père  le  meunier  est  malade,  et 
demande  au  voleur  de  la  conduire  le  voir.  Quand  ils  sont  au  moulin ,  on 
arrête  le  voleur  et  on  le  met  à  mort.  Un  jour,  la  fille  du  meunier  tombe  entre 
les  mains  des  camarades  du  voleur  ;  ils  l'attachent  à  un  arbre .  en  attendant 
qu'ils  la  jettent  dans  une  chaudière  de  poix  bouillante.  Pendant  qu'ils  sont 
allés  chercher  du  bois,  une  vieille  femme  la  délivre  et  un  charretier  la 
cache  sous  une  auge  qui  est  emboîtée  dans  plusieurs  autres.  Les  voleurs 
arrivent  et  soulèvent  successivement  toutes  les  auges ,  excepté  la  dernière , 
pensant  qu'elle  ne  peut  être  dessous.  Enfin  ils  sont  pris  et  exécutés.  (Comparer 
le  second  conte  souabe,  p.  371  de  la  collection  Birlinger.)  —  Le  conte  grec 
moderne  (E.  Legrand,  p.  115)  a  pris  une  couleur  fantastique.  La  fille  d'un 
bûcheron  a  épousé  un  marchaiid ,  qui  lui  donne  les  cent  clefs  de  sa  maison , 
en  lui  défendant  d'ouvrir  une  certaine  chambre.  Elle  l'ouvre  un  jour,  et  voit 
par  une  fenêtre  son  mari  qui  se  change  en  ogre  à  trois  yeux  et  se  met  à' 
dévorer  un  cadavre.  Pour  la  punir  de  sa  désobéissance ,  l'ogre  veut  la  faire 
rôtir  à  la  broche.  Elle  s'échappe ,  et  le  chamelier  du  roi  la  cache  dans  une 
des  balles  de  coton  que  portent  ses  chameaux.  L'ogre,  étant  arrivé,  enfonce 
dans  chaque  balle  sa  broche  rougie  au  feu ,  mais  sans  rien  découvrir.  La  jeune 
femme  ensuite  épouse  le  fils  du  roi.  Elle  se  tient  cachée  dans  une  tour.  L'ogre 
parvient  à  s'y  introduire  pendant  la  nuit,  et  il  jette  de  la  «  poussière  de 
cadavre  »  sur  le  prince,  afin  qu'il  ne  se  réveille  pas.  Puis  il  prend  la  jeune 
femme  pour  la  manger.  Sur  l'escalier,  où  elle  avait  fait  répandre  des  pois 
chiches ,  elle  pousse  l'ogre ,  qui  perd  pied  et  roule  dans  une  fosse ,  où  un  lion 
et  un  tigre  le  dévorent. 

Un  conte  portugais  (Braga,  n°  42),  qui  présente  aussi,  mais  sous  une 
forme  altérée ,  l'épisode  de  la  Barbe-Bleue,  a  l'introduction  qui  faisait  défaut 
aux  trois  contes  précédents.  Cette  introduction  débute  presque  comme  celle 
d'un  conte  sicilien  (Gonzenbach,  n"  10),  cité  plus  haut;  nous  y  retrouvons 
le  prétendu  mendiant  à  qui  les  deux  filles  aînées  d'un  marchand  donnent 


184  LA      FILLE      DU      MEUNIER 

l'hospitalité ,  malgré  la  plus  jeune.  Ici,  le  voleur  a  une  «  main  de  mort  » , 
qu'il  allume  pour  maintenir  les  jeunes  filles  dans  le  sommeil.  Après  que  la  plus 
jeune  a  barricadé  la  porte  pour  l'empêcher  de  rentrer,  il  lui  demande  de  lui 
rendre  sa  «  main  de  mort  »,  qu'il  a  laissée  dans  la  maison.  Elle  lui  dit  alors 
de  passer  la  main  par  un  trou  de  la  porte ,  et  la  lui  abat  d'un  coup  d'épée. 

Ce  passage  du  conte  portugais  peut  servir  à  expliquer  le  passage  corres- 
pondant du  conte  lorrain  où  il  est  question  de  la  «  main  de  gloire  ».  La 
«  main  de  gloire  »,  qu'ont  les  voleurs  dans  notre  conte,  et  qui,  du  reste, 
n'y  joue  aucun  rôle  actif,  est  identique  à  la  «  main  de  mort  »  du  conte 
portugais.  D'après  M.  F.  Liebrecht  (Heidelberger  JaMûcber,  1868,  p.  86),  la 
«  main  de  gloire  »  est  formée  de  la  main  desséchée  d'un  voleur  pendu,  dans 
laquelle  on  place  une  chandelle  faite  de  graisse  humaine  et  d'autres  ingrédients. 
La  vertu  de  ce  tahsman ,  c'est  de  priver  de  leurs  mouvements  les  personnes 
qui  se  trouvent  dans  le  voisinage,  ou  de  les  plonger  dans  un  profond 
sommeil. — On  peut  lire,  à  ce  sujet,  une  curieuse  citation  des  anciennes 
coutumes  de  la  ville  de  Bordeaux  dans  le  Magasin  pittoresque^  t.  XXXIV 
(1866),  p.  37.  Voir  aussi  divers  détails  dans  W.  Henderson  :  Notes  on  the 
Folldore  of  the  Northern  Counties  of  England  and  the  Borders  (  nouvelle  édition , 
Londres,  1879,  pp.  239-240).  Le  Folklore  Record  (vol.  III,  1881,  p.  297) 
signale  l'existence  de  cette  idée  superstitieuse  dans  un  conte  toscan. 

Nous  ferons  remarquer  que  le  papier  magique,  la  poussière  de  cadavre,  qui 
endorment  les  gens  dans  les  contes  siciliens  et  le  conte  chypriote,  ont  beau- 
coup d'analogie  avec  la  «  main  de  gloire  »  ou  la  «  main  de  mort  ». 

♦ 

*  * 

Un  dernier  groupe  de  contes  comprend  cinq  contes  allemands  (  Grimm , 
no  40,  dont  Prœhle,  II,  n»  33,  et  Schambach  et  Mùller,  p.  304,  sont  des 
variantes;  Curtze ,  p.  40,  et  Birlinger,  p.  372);  —  un  conte  norvvégien 
(Asbjœrnscn,  Taies  of  the  Fjeld ,  p.  231);  —  un  conte  anglais  (HalliwcU, 
p.  47);  —  un  conte  hongrois  (  Erdelyi-Stier,  n»  6);  — un  conte  des  Tsiganes 
de  la  Bohême  et  de  la  Hongrie  (C.  R.  de  l'Acad.  de  Vienne,  classe  historico- 
philologique ,  1872,  p.  93,  et  1869,  p.  158);  —  un  conte  lithuanien 
(Schleicher,  p.  22).  Ces  contes  n'ont  pas,  nous  l'avons  dit,  l'introduction  de 
la  Fille  du  Meunier  ;  mais  ils  offrent,  avec  le  reste  de  ce  conte,  la  plus 
frappante  ressemblance. 

Prenons ,  comme  exemple ,  le  conte  hessois  n»  40  de  la  collection  Grimm. 
Nous  y  retrouvons  l'invitation  faite  à  l'héroïne  par  son  fiancé  de  l'aller  visiter, 
la  maison  à  l'aspect  sombre  au  milieu  de  la  forêt ,  l'autre  jeune  fille  tuée 
par  les  brigands,  le  récit  du  prétendu  rêve,  fait  pendant  le  festin,  avec  le 
refrain  :  «  Mon  ami,  ce  n'était  qu'un  rêve.  »  Une  petite  différence,  c'est  que 
l'héroïne  emporte  de  la  maison  des  brigands  un  doigt  avec  son  anneau ,  et 
non  un  bras.  Le  conte  hessois  a  aussi  un  détail  qui  manque  au  conte  lorrain  : 
quand  la  jeune  fille  entre  chez  son  fiancé,  un  oiseau  dans  une  cage  lui  dit  de 
s'enfuir  de  cette  maison,  qui  est  une  maison  d'assassins.  —  Ce  trait  figure 
dans  tous  les  contes  de  ce  groupe ,  excepté  dans  le  conte  tsigane  et  dans  les 
contes  allemands  des  collections  Curtze  et  Birlinger.  Dans  le  conte  hongrois , 


LA      FILLE      DU      MEUNIER  10) 

l'oiseau  dit  à  la  jeune  fille  de  prendre  garde;  dans  le  conte  norwégien,  il  lui 
crie  :  «  Jolie  fille,  sois  hardie,  sois  hardie,  mais  pas  trop  hardie.  »  (Par  suite 
d'une  altération  évidente,  dans  le  conte  anglais,  ces  mêmes  paroles  :  k  Sois 
hardie ,  sois  hardie ,  mais  pas  trop  hardie ,  »  ne  sont  pas  prononcées  par  un 
oiseau  ;  elles  se  trouvent  inscrites  au  dessus  de  la  porte  de  la  maison.)  Dans  le 
conte  lithuanien,  l'oiseau  dit  à  la  jeune  fille  de  se  cacher  sous  le  lit.  —  Enfin , 
le  récit  du  rêve  supposé  se  trouve  aussi  dans  tous  les  contes  de  ce  groupe, 
excepté  dans  le  conte  lithuanien  et  dans  le  conte  allemand  de  la  collection 
Curtze.  Ainsi,  dans  ce  dernier,  la  jeune  fille  se  contente  de  montrer  au  brigand, 
au  milieu  d'un  festin,  la  main  coupée  avec  l'anneau.  Notons  que,  dans  ce 
conte  allemand ,  l'héroïne  est  la  fille  d'un  meunier. 

* 
*  * 

Nous  avons  dit  en  commençant  que  l'introduction  de  notre  Fille  du  Meunier 
ne  se  retrouve  guère  que  dans  des  contes  qui ,  pour  le  corps  du  récit ,  se 
rapprochent  de  nos  variantes.  Nous  ne  connaissons  qu'un  seul  conte  qui  fasse 
exception,  et  encore  appartient-il,  en  réalité,  à  cette  classe  de  contes,  dont 
il  offre  tous  les  éléments ,  avec  intercalation  de  plusieurs  des  éléments 
principaux  du  dernier  groupe.  Dans  ce  conte  allemand  de  la  Basse-Saxe 
(Schambach  et  Mùller,  p.  307),  l'héroïne  est  la  servante  (et  non  la  fille)  d'un 
meunier.  L'introduction  est  à  peu  près  celle  du  conte  lithuanien  cité  plus  haut, 
avec  les  onze  brigands  décapités  et  le  douzième  blessé  à  la  tête.  La  jeune  fille 
épouse  ce  dernier,  sans  savoir  qui  il  est.  Le  brigand  l'emmène  dans  sa  maison 
et  veut  la  tuer  ;  mais  elle  lui  échappe.  —  Jusqu'ici  ce  conte  se  rattache  à  la 
première  série  de  contes  de  cette  famille.  Dans  la  seconde  partie,  la  jeune  femme 
revient  dans  la  maison  des  brigands,  sans  que  rien  motive  ce  retour,  et,  à  partir 
de  là ,  le  récit  combine  les  éléments  des  deux  classes  de  contes.  Voici  cette 
seconde  partie  :  Quand  la  jeune  femme  revient  chez  les  brigands ,  une  vieille 
la  cache  sous  un  lit.  Bientôt  arrivent  les  brigands ,  traînant  derrière  eux  une 
belle  jeune  fille  qu'ils  tuent  et  coupent  en  morceaux.  Un  doigt  avec  son  anneau 
d'or  saute  sous  le  lit;  mais  les  brigands  remettent  au  lendemain  à  le  chercher. 
Pendant  la  nuit ,  la  jeune  femme ,  qui  emporte  le  doigt  et  l'anneau ,  passe  au 
milieu  des  brigands  couchés  par  terre.  Elle  les  a  un  peu  frôlés,  et  la  porte, 
quand  elle  sort,  fait  un  peu  de  bruit.  Les  brigands  se  lèvent,  sortent  et  l'aper- 
çoivent de  loin  dans  la  forêt.  La  jeune  femme  se  cache  dans  un  trou.  Un  des 
brigands  y  enfonce  son  épée  et  la  blesse  au  talon  ;  mais  elle  ne  jette  pas  un  cri. 
Vient  ensuite  l'épisode  du  voiturier  qui ,  ici ,  cache  la  jeune  femme  sous  des 
peaux,  que  les  brigands  percent  à  coups  d'épée.  Quelque  temps  après,  les 
douze  brigands  se  rendent  dans  une  auberge  où  la  jeune  femme  s'est  engagée 
comme  servante,  et  le  chef  se  présente  comme  prétendant  à  sa  main.  Elle  le 
reconnaît  et  feint  d'être  disposée  à  l'épouser.  En  causant  avec  lui ,  elle  lui  dit 
qu'elle  va  lui  raconter  un  rêve,  et  elle  raconte  tout  ce  qu'elle  a  vu  dans  la 
maison  des  brigands.  En  terminant,  elle  montre  le  doigt  avec  l'anneau.  Les 
brigands  veulent  s'enfuir,  mais  la  maison  est  cernée  et  on  les  prend  tous. 


XVII 


L'OISEAU  DE   VÉRITÉ 


Il  était  une  fois  un  roi  et  une  reine.  Le  roi  partit  pour  la 
guerre,  laissant  sa  femme  enceinte. 

La  mère  du  roi,  qui  n'aimait  pas  sa  belle-fille,  ne  savait 
qu'inventer  pour  lui  faire  du  mal.  Pendant  l'absence  du  roi,  la 
reine  mit  au  monde  deux  enfants ,  un  garçon  et  une  fille  ; 
aussitôt  la  vieille  reine  écrivit  au  roi  que  sa  femme  était  accou- 
chée d'un  chien  et  d'un  chat.  Il  répondit  qu'il  fallait  mettre  le 
chien  et  le  chat  dans  une  boîte  et  jeter  la  boîte  à  la  mer.  On 
enferma  les  deux  enfants  dans  une  boîte,  que  l'on  jeta  à  la  mer. 

Peu  de  temps  après,  un  marchand  et  sa  femme,  qui  parcou- 
raient le  pays  pour  vendre  leurs  marchandises ,  vinrent  à  passer 
par  là  ;  ils  aperçurent  la  boîte  qui  flottait  sur  l'eau.  «  Oh!  la  belle 
boîte!  »  dit  la  femme;  «  je  voudrais  bien  savoir  ce  qu'il  y  a 
dedans  :  ce  doit  être  quelque  chose  de  précieux.  »  Le  marchand 
retira  de  l'eau  la  boîte  et  la  donna  à  sa  femme.  Celle-ci  n'osait 
presque  y  toucher  ;  elle  finit  pourtant  par  l'ouvrir  et  y  trouva  un 
beau  petit  garçon  et  une  belle  petite  fille.  Le  marchand  et  sa 
femme  les  recueillirent  et  les  élevèrent  avec  deux  enfants  qu'ils 
avaient.  Chaque  jour  le  petit  garçon  se  trouvait  avoir  cinquante 
écus,  et  chaque  jour  aussi  sa  sœur  avait  une  étoile  d'or  sur  la 
poitrine. 

Un  jour  que  le  petit  garçon  était  à  l'école  avec  le  fils  du 
marchand,  il  lui  dit  :  «  Mon  frère,  j'ai  oublié  mon  pain  ;  donne- 
m'en  un  peu  du  tien.  —  Tu  n'es  pas  mon  frère,  »  répondit 
l'autre  enfimt,  «  tu  n'es  qu'un  bâtard  :  on  t'a  trouvé  dans  une 
boîte  sur  la  mer,  on  ne  sait  d'où  tu  viens.  »  Le  pauvre  petit 


l'oiseau    de    vérité  187 

fut  bien  affligé.  «  Puisque  je  ne  suis  pas  ton  frère,  »  dit-il,  «  je 
veux  cliercher  mon  père.  »  Il  fit  connaître  son  intention  à  ses 
parents  adoptifs;  ceux-ci,  qui  l'aimaient  beaucoup,  peut-être 
aussi  un  peu  à  cause  des  cinquante  écus ,  firent  tous  leurs  efforts 
pour  le  retenir,  mais  ce  fut  en  vain.  Le  jeune  garçon  prit  sa  sœur 
par  la  main  et  lui  dit  :  «  Ma  sœur,  allons-nous-en  chercher  notre 
père.  »  Et  ils  partirent  ensemble. 

Ils  arrivèrent  bientôt  devant  un  grand  château  ;  ils  y  entrèrent 
et  demandèrent  si  Ton  n'avait  pas  besoin  d'une  relaveuse  de 
vaisselle  et  d'un  valet  d'écurie.  Ce  château  était  justement  celui 
de  leur  père.  La  mère  du  roi  ne  les  reconnut  pas  ;  on  eût  dit 
pourtant  qu'elle  se  doutait  de  quelque  chose  ;  elle  les  regarda  de 
travers  en  disant  :  «  Voilà  de  beaux  serviteurs  !  qu'on  les  mette 
à  la  porte.  »  On  ne  laissa  pas  de  les  prendre  ;  ils  faisaient  assez 
bien  leur  service,  mais  la  vieille  reine  répétait  sans  cesse  :  «  Ces 
enfants  ne  sont  propres  à  rien  ;  renvoyons-les.  » 

Elle  dit  un  jour  au  roi  :  «  Le  petit  s'est  vanté  d'aller  chercher 
l'eau  qui  danse.  »  Le  roi  fit  aussitôt  appeler  l'enfant.  «  Ecoute,  » 
lui  dit-il,  «  j'ai  à  te  parler.  —  Sire ,  que  voulez-vous  ?  —  Tu  t'es 
vanté  d'aller  chercher  l'eau  qui  danse.  —  Moi,  sire!  comment 
ferais-je  pour  aller  chercher  l'eau  qui  danse  ?  je  ne  sais  pas  même 
où  se  trouve  cette  eau.  —  Que  tu  t'en  sois  vanté  ou  non,  si  je 
ne  l'ai  pas  demain  à  midi ,  tu  seras  brûlé  vif.  —  A  la  garde  de 
Dieu!  »  dit  l'enfant,  et  il  partit. 

Sur  son  chemin  il  rencontra  une  vieille  fée,  qui  lui  dit  :  «  Où 
vas-tu,  fils  de  roi  ?  —  Je  ne  suis  pas  fils  de  roi  ;  je  ne  sais  qui  je 
suis.  La  mère  du  roi  invente  cent  choses  pour  me  perdre  :  elle 
veut  que  j'aille  chercher  l'eau  qui  danse  ;  je  ne  sais  pas  seulement 
ce  que  cela  veut  dire.  —  Qiie  me  donneras-tu ,  »  dit  la  fée ,  «  si 
je  te  viens  en  aide  ?  —  J'ai  cinquante  écus,  je  vous  les  donnerai 
bien  volontiers.  —  C'est  bien.  Tu  iras  dans  un  vert  bocage;  tu 
trouveras  de  l'eau  qui  danse  et  de  l'eau  qui  ne  danse  pas  ;  tu 
prendras  dans  un  flacon  de  l'eau  qui  danse,  et  tu  partiras  bien 
vite,  n  Le  jeune  garçon  trouva  l'eau  demandée  et  la  rapporta  au 
roi.  «  Danse-t-cllc  ?  »  dit  le  roi.  —  «  Je  l'ai  vue  danser,  je  ne  sais 
si  elle  dansera.  —  Si  elle  dansait,  elle  dansera  toujours.  Qu'on 
la  mette  en  place.  » 

Le  lendemain ,  la  vieille  reine  dit  au  roi  :  «  Le  petit  s'est  vanté 
d'aller  chercher  la  rose  qui  chante.  »  Le  roi  fit  appeler  l'enfant 


i88  l'oiseau    de    vérité 

et  lui  dit  :  «  Tu  t'es  vanté  d'aller  chercher  la  rose  qui  chante.  — 
Moi ,  sire  !  comment  ferais-je  pour  aller  chercher  cette  rose  qui 
chante  ?  jamais  je  n'en  ai  entendu  parler.  —  Que  tu  t'en  sois 
vanté  ou  non,  si  je  ne  l'ai  pas  demain  à  midi,  tu  seras  brûlé  vif.  » 
L'enfant  se  mit  en  route  et  rencontra  encore  la  fée.  «  Où  vas- 
tu,  fils  de  roi?  —  Je  ne  suis  pas  fils  de  roi,  je  ne  sais  qui  je 
suis.  Le  roi  veut  que  je  lui  rapporte  la  rose  qui  chante,  et  je  ne 
sais  où  la  trouver.  —  Que  me  donneras-tu  si  je  te  viens  en  aide? 

—  Ce  que  je  vous  ai  donné  la  première  fois ,  cinquante  écus.  — 
C'est  bien.  Tu  iras  dans  un  beau  jardin;  tu  y  verras  des  roses 
qui  chantent  et  des  roses  qui  ne  chantent  pas  ;  tu  cueilleras  bien 
vite  une  rose  qui  chante  et  tu  reviendras  aussitôt ,  sans  t' amuser 
en  chemin.  »  Le  jeune  garçon  suivit  les  conseils  de  la  fée  et 
rapporta  la  rose  au  roi.  «  La  rose  ne  chante  pas ,  »  dit  la  vieille 
reine.  —  «  Nous  verrons  plus  tard ,  »  répondit  le  roi. 

Quelque  temps  après ,  la  vieille  reine  dit  au  roi  :  «  La  petite 
s'est  vantée  d'aller  chercher  l'oiseau  de  vérité.  »  Le  roi  fit  appeler 
l'enfant  et  lui  dit  :  «  Tu  t'es  vantée  d'aller  chercher  l'oiseau  de 
vérité.  —  Non,  sire,  je  ne  m'en  suis  pas  vantée;  où  donc 
l'irais-je  chercher,  cet  oiseau  de  vérité  ?  —  Que  tu  t'en  sois 
vantée  ou  non,  si  je  ne  l'ai  pas  demain  à  midi,  tu  seras  brûlée 
vive.  » 

La  jeune  fille  s'en  alla  donc  ;  elle  rencontra  aussi  la  fée  sur  son 
chemin.  «  Où  vas-tu,  fille  de  roi  ?  —  Je  ne  suis  pas  fille  de  roi  ; 
je  suis  une  pauvre  relaveuse  de  vaisselle.  La  mère  du  roi  veut 
nous  perdre  ?  elle  m'envoie  chercher  l'oiseau  de  vérité ,  et  je  ne 
sais  où  le  trouver.  —  Que  me  donneras-tu  si  je  te  viens  en  aide? 

—  Je  vous  donnerai  une  étoile  d'or;  si  ce  n'est  pas  assez,  je  vous 
en  donnerai  deux.  —  Eh  bien  !  fais  tout  ce  que  je  vais  te  dire. 
Tu  iras  h  minuit  dans  un  vert  bocage;  tu  y  verras  beaucoup 
d'oiseaux;  tous  diront  :  C'est  moi!  un  seul  dira  :  Ce  nest  pas  moi! 
C'est  celui-là  que  tu  prendras ,  et  tu  partiras  bien  vite  ;  sinon  ,  tu 
seras  changée  en  pierre  de  sel.  » 

Quand  la  jeune  fille  entra  dans  le  bocage ,  tous  les  oiseaux  se 
mirent  à  crier  :  «  C'est  moi  !  c'est  moi  !  »  Un  seul  disait  :  «  Ce 
n'est  pas  moi!  »  Mais  la  jeune  fille  oublia  les  recommandations 
de  la  fée ,  et  elle  fut  changée  en  pierre  de  sel. 

Son  frère ,  ne  la  voyant  pas  revenir  au  château ,  demanda  la 
permission  d'aller  à  sa  recherche.  Il  rencontra  de  nouveau  la  vieille 


l'oiseau    de    vérité  189 

fée.  «  Où  vas-tu ,  fils  de  roi?  —  Je  ne  suis  pas  fils  de  roi ,  je  ne 
sais  qui  je  suis.  Ma  sœur  est  partie  pour  chercher  l'oiseau  de 
vérité,  et  elle  n'est  pas  revenue.  —  Tu  retrouveras  ta  sœur  avec 
l'oiseau ,  »  dit  la  fée.  «  Que  me  donneras-tu  si  je  te  viens  en 
aide?  —  Cinquante  écus ,  comme  toujours.  —  Eh  bien!  h 
minuit  tu  iras  dans  un  vert  bocage  ;  mais  ne  fais  pas  comme  ta 
sœur  :  elle  n'a  pas  écouté  mes  avis,  et  elle  a  été  changée  en 
pierre  de  sel.  Tu  verras  beaucoup  d'oiseaux  qui  diront  tous  : 
Cest  moi!  tu  prendras  bien  vite  celui  qui  dira  :  Ce  n'est  pas  moi! 
tu  lui  feras  becqueter  la  tête  de  ta  sœur,  et  elle  reviendra  à  la 
vie.  » 

Le  jeune  garçon  fit  ce  que  lui  avait  dit  la  fée  :  il  prit  l'oiseau , 
lui  fit  becqueter  la  tête  de  sa  sœur,  qui  revint  à  la  vie,  et  ils 
retournèrent  ensemble  au  château.  On  mit  l'oiseau  de  vérité 
dans  une  cage,  l'eau  qui  danse  et  la  rose  qui  chante  sur  un 
buffet. 

Il  venait  beaucoup  de  monde  pour  voir  ces  belles  choses.  Le 
roi  dit  :  «  Il  faut  faire  un  grand  festin  et  y  inviter  nos  amis.  Nous 
nous  assurerons  si  les  enfants  ont  vraiment  rapporté  ce  que  je 
leur  ai  demandé.  »  Il  vint  donc  beaucoup  de  grands  seigneurs. 
La  vieille  reine  grommelait  :  «  Voilà  de  belles  merveilles  que 
cette  eau,  et  cette  rose,  et  cet  oiseau  de  vérité!  —  Patience,  » 
dit  le  roi ,  «  on  va  voir  ce  qu'ils  savent  faire.  »  Pendant  le  festin, 
l'eau  se  mit  à  danser  et  la  rose  à  chanter,  mais  l'oiseau  de  vérité 
ne  disait  mot.  «  Eh  bien!  »  lui  dit  le  roi,  «  fais  donc  ce  que  tu 
"sais  faire.  —  Si  je  parle ,  »  répondit  l'oiseau ,  «  je  rendrai  bien 
honteux  certaines  gens  de  la  compagnie.  —  Parle  toujours ,  »  dit 
le  roi.  —  «  N'est-il  pas  vrai,  »  dit  l'oiseau,  «  qu'un  jour  où 
vous  étiez  à  la  guerre ,  votre  mère  vous  écrivit  que  la  reine  était 
accouchée  d'un  chien  et  d'un  chat?  N'est-il  pas  vrai  que  vous 
avez  commandé  de  les  jeter  à  la  mer?  »  Et  comme  le  roi  faisait 
mine  de  se  fâcher,  l'oiseau  reprit  :  «  Ce  que  je  dis  est  la  vérité , 
la  pure  vérité.  Eh  bien  !  ce  chien  et  ce  chat ,  les  voici  ;  ce  sont  vos 
enfants ,  votre  fils  et  votre  fille.  » 

Le  roi,  furieux  d'avoir  été  trompé,  fit  jeter  la  vieille  reine 
dans  de  l'huile  bouillante.  Depuis  lors,  il  vécut  heureux  et  il 
réussit  toujours  dans  ses  entreprises ,  grâce  à  l'oiseau  de  vérité. 


190  l'oiseau    de    vérité 


REMARQUES 


Notre  conte  est,  sur  divers  points ,  altéré  ou  incomplet.  Ainsi,  il  a  perdu 
l'introduction  qui  se  trouve  dans  le  plus  grand  nombre  des  contes  similaires. 
Nous  n'étudierons  pas  en  détail  cette  introduction  ,  sur  laquelle  M.  R.  Kcjrfiler 
s'est  longuement  étendu  dans  ses  remarques  sur  un  conte  avare  (Schiefiier, 
no  12).  Nous  en  indiquerons  seulement  les  principales  formes. 


* 


L'introduction  qui  nous  paraît  se  rapprocher  le  plus  de  la  forme  primitive, 
est  celle  d'un  conte  sicilien  (Gonzenbach,  n"  5)  :  Trois  soeurs,  belles  et 
pauvres,  s'entretiennent  un  soir  ensemble  en  filant.  L'une  dit  :  «  Si  j'épousais 
le  fils  du  roi,  avec  quatre  grani  de  pain  je  rassasierais  tout  un  régiment 
(dans  une  variante  :  avec  un  morceau  de  drap  j'habillerais  toute  l'armée)  ,  et 
il  en  resterait  encore.  —  Et  moi ,  »  dit  la  seconde ,  «  avec  un  verre  de  vin 
j'abreuverais  tout  un  régiment,  et  il  en  resterait  encore.  —  Moi,  »  dit  la 
plus  jeune,  «  je  donnerais  au  fils  du  roi  deux  enfants,  un  garçon  avec  une 
pomme  d'or  dans  la  main,  et  une  fille  avec  une  étoile  d'or  au  fi-ont.  » 
Le  fils  du  roi ,  qui  passait ,  a  entendu  la  conversation ,  et  il  épouse  la  plus 
jeune  des  trois  sœurs.  La  jalousie  que  les  deux  aînées  en  conçoivent  contre 
la  jeune  reine  rattache  cette  introduction  au  corps  du  récit ,  où  on  les  voit 
jouer  le  même  rôle  que  la  mère  du  roi  dans  notre  conte.  —  Dans  un  conte 
du  Brésil  (Roméro,  n°  2),  trois  sœurs,  étant  un  jour  à  leur  balcon,  voient 
passer  le  roi  ;  l'aînée  dit  que ,  si  elle  l'épousait ,  elle  lui  ferait  une  chemise 
comme  il  n'en  a  jamais  vu  ;  la  seconde ,  qu'elle  lui  ferait  des  caleçons  comme 
il  n'en  a  jamais  eu  ;  la  plus  jeune ,  qu'elle  lui  donnerait  trois  enfants  avec  des 
couronnes  sur  la  tête.  Le  roi,  qui  a  tout  entendu,  épouse  la  plus  jeune.  — 
L'introduction  d'un  conte  catalan  (Maspons,  p.  38)  ressemble  beaucoup  à 
celle  du  conte  sicilien.  Comparer  aussi,  pour  cette  première  forme  d'intro- 
duction ,  un  conte  allemand  (  Prœhle ,  I ,  no  3  ) ,  un  conte  du  Tyrol  allemand 
(Zingerle,  II,  p.  157),  et  un  conte  italien  des  Abruzzes  (Finamore,  n°  39)  , 
tous  moins  bien  conservés. 

Dans  un  second  conte siciUen  (Pitre,  n°  36),  cette  introduction  est  modifiée, 
en  ce  que  les  deux  aînées  parlent  d'épouser  non  le  roi ,  mais  tel  ou  tel  officier 
du  palais  :  «  Si  j'épousais  l'échanson  du  roi,  dit  l'une  d'elles,  avec  un  verre 
d'eau  je  donnerais  à  boire  à  toute  la  cour,  et  il  en  resterait.  —  Et  moi ,  » 
dit  la  seconde ,  «  si  j'épousais  le  maître  de  la  garde-robe ,  avec  une  balle  de 
drap  j'habillerais  tous  les  serviteurs.  »  —  Comparer  un  conte  toscan  (Imbriani, 
NoveUaja  Fiorentina,  n»  9). 

L'introduction  de  plusieurs  autres  contes  s'éloigne  encore  davantage  de  la 
première  forme  :  dans  ce  groupe,  les  deux  sœurs  aînées  expriment  tout 
simplement  le  désir  d'épouser  des  ofiîciers  du  palais,  sans  se  vanter  de 
pouvoir  faire  telle  ou  telle  chose;  seule  la  plus  jeune  tient  le  même  langage 
que  dans  tous  les  contes  indiqués  ci-dessus.  Ainsi,  dans  un  conte  de  la  Basse- 
Bretagne  {Mélusine,  1877,  col.  206),  l'une  des  trois  filles  d'un  boulanger  dit 


l'oiseau    de    vérité  191 

qu'elle  voudrait  bien  épouser  le  jardinier  du  roi  ;  une  autre ,  le  valet  de  chambre 
du  roi;  la  troisième,  le  fils  du  roi.  «  Et  je  lui  donnerai,  »  ajoute-t-elle, 
«  trois  enfants  :  deux  garçons  avec  une  étoile  d'or  au  front ,  et  une  fille  avec 
une  étoile  d'argent.  »  —  Parmi  les  contes  dont  l'introduction  est  de  ce  type , 
nous  mentionnerons  encore  un  conte  toscan  (Gubernatis,  Novellhie  di  S°  Stefano, 
n°  16),  un  conte  hongrois  (Gaal,  p.  390),  un  conte  serbe  (Jagitch,  n"  25) 
un  conte  grec  moderne  de  l'île  de  Syra  (Hahn,  no  69).  Comparer  un  conte 
toscan  (Nerucci,  n»  27),  où  cette  introduction  est  encore  plus  altérée.  — 
Dans  un  conte  catalan  (Rondallayre,  I,  p.  107),  on  rapporte  seulement  les 
paroles  de  la  plus  jeune  sœur. 

Dans  un  autre  groupe ,  la  plus  jeune  sœur  elle-même  se  borne  à  faire  un 
souhait,  sans  rien  dire  de  plus.  Ainsi,  dans  un  conte  du  Tyrol  italien 
(Schneller,  n"  26),  les  deux  aînées  se  souhaitent  pour  mari,  l'une  le  boulanger 
du  roi ,  l'autre  son  cuisinier  ;  la  troisième  dit  qu'elle  voudrait  épouser  le  roi , 
mais  elle  ne  parle  pas  d'enfants  merveilleux  qu'elle  lui  donnerait.  —  Comparer 
deux  contes  italiens,  Tun  de  Pise  (  Comparetti,  n°  30),  l'autre  des  Abruzzes 
(Finamore,  no5  5);  un  conte  islandais  (Arnason,  p.  427),  un  conte  basque 
(Webster,  p.  176),  et  aussi  le  conte  westphalien  no  96  de  la  collection 
Grimm. 

Enfin  quelques  contes  de  cette  famille ,  comme  le  conte  lorrain ,  n'ont  plus 
rien  de  cette  introduction.  Il  en  est  ainsi  dans  deux  contes  allemands  (Wolf, 
p.  168;  —  Meier,  no  72),  dans  un  conte  autrichien  (Vernaleken,  no  34), 
dans  un  conte  du  Tyrol  allemand  (Zingerle,  II,  p.  112),  dans  deux  contes 
siciliens  (Pitre,  I,  p.  328  et  p.  330). 

En  examinant  d'un  peu  près  notre  Oiseau  de  Vérité,  on  voit  qu'il  y  est 
demeuré  un  souvenir  de  l'introduction  primitive  :  les  dons  merveilleux  des 
deux  enfants.  Chaque  jour,  dit  notre  conte ,  le  petit  garçon  se  trouvait  avoir 
cinquante  écus ,  et ,  chaque  jour  aussi ,  la  petite  fille  avait  une  étoile  d'or  sur 
la  poitrine.  Ce  détail  des  dons  merveilleux,  non  expliqué ,  suppose  toute 
l'introduction,  aujourd'hui  disparue,  et  notamment  la  promesse  faite  par  la 
jeune  reine ,  avant  d'épouser  le  roi ,  de  donner  à  son  mari  des  enfants  ayant 
telles  ou  telles  qualités  extraordinaires. 

*  * 

Nous  avons  dit  que ,  dans  la  forme  bien  conservée  du  conte ,  la  jalousie 
des  deux  sœurs  aînées  à  l'égard  de  leur  cadette  rattache  l'introduction  au 
corps  du  récit.  Ce  sont,  en  effet,  les  deux  sœurs  qui  substituent  des  chiens 
ou  des  chats  aux  enfants  merveilleux  et  qui  exposent  ceux-ci  sur  l'eau.  Dans 
les  contes  qui  ont  perdu  cette  introduction,  dans  notre  conte,  par  exemple, 
il  est  tout  naturel  qu'on  ne  parle  pas  des  sœurs  de  la  jeune  reine ,  et  qu'à  leur 
place  figure  la  mère  du  roi.  Mais  c'est  par  suite  d'une  évidente  altération  que 
deux  ou  trois  contes  appartenant  au  type  complet  ne  donnent  un  rôle  aux 
sœurs  que  dans  l'introduction ,  et  font  ensuite  intervenir  la  mère  du  roi , 
mécontente  du  mariage  de  son  fils.  (Voir  le  conte  grec  moderne  de  l'île  de 
Syra,  les  contes  italiens  no  30  de  la  collection  Comparetti  et  n»  16  de  la 
collection  Gubernatis).  —  La  mère  du  roi  est  remplacée  par  les  sœurs  de 


192  l'oiseau    de    vérité 

celui-ci  dans  le  conte  toscan  n°  6  de  la  collection  Imbriani ,  et  par  ses  frères 
dans  le  conte  catalan. 


Dans  la  plupart  des  contes  ci-dessus  mentionnés ,  les  enfants  sont  recueillis 
par  de  braves  gens ,  le  plus  souvent  par  un  meunier  ou  par  un  jardinier  ;  dans 
le  premier  conte  italien  des  Abruzzes ,  dans  un  conte  italien  de  la  Basilicate 
(Comparetti,  no  6)  et  dans  un  conte  sicilien  (Pitre,  Nuoi'o  Saggio,  n»  i),  par 
un  marchand,  comme  dans  le  conte  lorrain.  —  Le  conte  sicilien  n°  36  de  la 
collection  Pitre  a  ici  quelque  chose  de  particulier.  Les  trois  enfants  ont  été 
déposés  devant  la  porte ,  pour  que  les  chiens  les  mangent.  Viennent  à  passer 
trois  fées.  La  première  envoie  une  biche  les  nourrir  ;  la  seconde  leur  donne 
une  bourse  qui  ne  se  vide  jamais  ;  la  troisième ,  un  anneau  qui  doit  changer 
de  couleur  s'il  arrive  malheur  à  l'un  d'eux. 

Dans  plusieurs  contes  (sicilien  n°  5  de  la  collection  Gonzenbach  ;  toscan 
n»  16  de  la  collection  Gubernatis;  tyrolien  italien;  souabe  de  la  collection 
Meier),  les  enfants  quittent  la  maison  de  leurs  parents  adoptifs  à  la  suite  d'une 
dispute  avec  les  enfants  de  ceux-ci  qui  les  ont  traités  de  bâtards ,  comme  dans 
notre  conte.  Ailleurs  (conte  du  Tyrol  allemand,  Zingerle,  II,  p.  157),  c'est 
leur  père  adoptif  lui-même  qui  leur  a  dit  un  jour  qu'il  n'était  pas  leur  vrai  père. 
Dans  le  second  conte  catalan  et  dans  le  conte  islandais ,  il  leur  fait  cette  révé- 
lation avant  de  mourir.  —  Dans  des  contes  italiens,  ils  ne  quittent  pas  la 
cabane  du  berger  qui  les  a  recueillis  (Comparetti,  n"  30),  ou  bien  ils  vont 
habiter  un  palais  que  leurs  parents  adoptifs  leur  ont  donné  (Comparetti,  n°  6; 
Imbriani,  n»  6  ).  — Ailleurs  (conte  du  Tyrol  italien,  conte  breton),  ils  ont 
été  recueilUs  par  le  jardinier  du  château  et  se  trouvent  ainsi ,  tout  naturel- 
lement, en  relations  avec  le  roi  leur  père. 


Un  trait  particuUer  du  conte  lorrain,  c'est  que,  pour  perdre  les  enfants,  la 
vieille  reine  les  accuse  de  s'être  vantés  de  mener  à  bonne  fin  telle  ou  telle 
entreprise  périlleuse.  C'est  là  un  thème  fort  connu  et  qu'on  a  déjà  rencontré 
dans  notre  collection  (voir  notre  n"  3,  fe  Roi  d'Angleterre  et  son  Filleul),  mais 
que  nous  n'avons  jamais  vu  entrer  comme  élément  dans  les  contes  du  type  de 
celui  que  nous  étudions  ici.  Le  plus  souvent ,  dans  ces  contes ,  les  sœurs  de  la 
jeune  reine  ou  sa  belle-mère  cherchent ,  elles-mêmes  ou  par  des  émissaires ,  à 
éveiller  chez  les  enfants  (qui,  là,  ne  sont  pas  au  service  du  roi  leur  père)  le 
désir  de  posséder  les  objets  merveilleux,  et  à  les  pousser  de  cette  façon  à  leur 
perte.  Ainsi,  dans  un  des  contes  Siciliens  cités  plus  haut  (Pitre,  no  36),  la 
sage-femme  qui  jadis  a  exposé  les  trois  enfants  s'en  va  trouver  la  jeune  fille, 
pendant  que  celle-ci  est  seule,  et  lui  dit  qu'il  lui  manque  l'eau  qui  danse.  Si 
ses  frères  lui  veulent  du  bien ,  ils  iront  la  lui  chercher.  La  sage-femme  parle 
plus  tard  à  la  jeune  fille  de  la  pomme  qui  chante  et  de  l'oiseau  qui  parle. 

Dans  ce  conte  sicilien ,  les  objets  merveilleux  sont ,  comme  on  voit ,  à  peu 
près  identiques  à  ceux  de  notre  conte  (eau  qui  danse,  rose  qui  chante,  oiseau 
de  vérité).  Du  reste,  il  en  est  de  même  dans  bon  nombre  des  contes  indiqués 
plus  haut.  Ainsi  dans  le  conte  du  Tyrol  italien  (Schneller,  no  26),  oiseau  qui 


L*OISEAU      DE      VÉRITÉ  I9Î 

parle,  eau  qui  danse,  arbre  qui  chante;  dans  un  conte  russe  cité  par  M.  de 
Gubernatis  (Zoological  Mythology,  II,  p.  174),  oiseau  qui  parle,  arbre  qui 
chante  et  eau  de  la  vie;  dans  le  conte  basque  (Webster,  p.  176)  ,  arbre  qui 
chante,  oiseau  qui  dit  la  vérité  et  eau  qui  rajeunit  ;  dans  le  conte  de  la  Basse- 
Bretagne,  eau  qui  danse,  pomme  qui  chante  et  oiseau  de  vérité  ' ,  etc.  —  Dans 
un  autre  conte  breton  de  même  titre  que  notre  conte  {le  Conteur  breton,  par 
A.  Troude  et  G.  Milin,  Brest,  1870),  l'oiseau  de  vérité,  «  jusqu'à  ce  qu'il  soit 
pris,  est  l'oiseau  du  mensonge.  »  On  remarquera  qu'on  en  peut  dire  autant  de 
l'oiseau  du  conte  lorrain. 

Notons  ici  un  détail  qui  figure  dans  presque  tous  les  contes  de  cette 
famille  et  qui  manque  dans  le  nôtre  :  avant  de  se  mettre  en  route  à  la 
recherche  des  objets  merveilleux,  les  jeunes  gens  donnent  à  leur  sœur  un  objet 
qui  lui  fera  savoir  s'il  leur  est  arrivé  malheur,  par  exemple,  un  anneau  qui, 
dans  ce  cas,  se  ternira  (conte  sicilien  de  la  collection  Gonzenbach  )  ;  une 
chemise  qui  deviendra  noire  (conte  grec  moderne),  etc.  —  Nous  avons  déjà 
rencontré  ce  trait  dans  notre  n"  5 ,  les  Fils  du  Pêcheur,  et  nous  ne  pouvons  que 
renvoyer  à  nos  remarques  sur  ce  conte  (pp.  70-72). 

La  fée  qui  donne  aux  enfants  des  conseils  pour  les  aider  à  mener  à  bonne 
fin  leur  entreprise  se  retrouve  dans  les  contes  toscans  n°s  6  et  7  de  la  collection 
Imbriani  ;  mais  la  vieille  des  deux  contes  toscans  ne  salue  pas  les  jeunes  gens 
et  leur  sœur  du  titre  de  fils  de  roi ,  comme  dans  le  conte  lorrain.  —  D'ordi- 
naire le  personnage  qui  dit  aux  enfants  où  sont  les  objets  merveilleux  et  leur 
indique  la  manière  de  s'en  emparer,  est  un  vieillard  ,  parfois  un  ermite  (  contes 
siciliens,  conte  italien  delà  Basilicate)  ou  un  moine  (conte  grec  moderne, 
conte  basque).  Dans  les  contes  siciliens,  le  vieil  ermite  renvoie  les  jeunes 
gens  à  son  frère  plus  âgé ,  ermite  lui  aussi ,  et  ce  dernier  à  un  troisième  frère , 
également  ermite  et  plus  vieux  encore. 

Notre  conte  est ,  à  notre  connaissance ,  le  seul  où  la  jeune  fille  ne  délivre  pas 
son  frère  (ou  ses  frères),  mais  est  délivrée  par  lui. 

Dans  presque  tous  les  contes  que  nous  avons  énumérés,  les  frères  sont 
changés  en  statues  de  pierre  ou  de  marbre  ;  dans  le  conte  allemand  de  la 
collection  Wolf ,  en  statues  de  sel ,  comme  la  sœur  dans  le  conte  lorrain. 

Deux  contes,  le  conte  islandais  et  le  conte  catalan,  ont  ceci  de  particulier, 
que  les  enfants,  sur  le  conseil  d'un  vieillard  ou  d'une  vieille  femme,  vont 
trouver  l'oiseau  mystérieux  pour  le  questionner  sur  leur  origine  2. 

Presque  toujours ,  comme  dans  notre  conte ,  c'est  dans  un  festin  que , 
tantôt  d'une  façon ,  tantôt  de  l'autre ,  l'oiseau  révèle  au  roi  qu'il  a  devant  lui 
ses  entants. 


Au  siècle  dernier,  un  conte  analogue  à   tous  les  contes   précédents  était 
inséré  dans  un  livre  intitulé  le  Gage  touché,  publié  à  Paris,  en  1722.  Dans  ce 

I.  Dans  un  conte  espagnol  de  cette  famille  (Caballero  ,  II ,  p.  42) ,  nous  trouvons  aussi  1'  «  oiseau 
de  la  vérité  »  {il pajaro  Je  la  verdad). 

a.  Un  autre  conte  catalan  (^Rondallayre ,  I ,  p.  63)  présente  ici  la  forme  ordinaire. 
COSQUIN  ,    Contti.  •  « 


r94  l'oiseau    de    vérité 

conte ,  qui  nous  est  connu  seulement  par  une  courte  analyse  donnée  par 
M.  E.  RoUând  (Mélusine,  1877,  col.  214),  il  est  question  de  souhaits  des 
trois  sœurs.  «  Si  j'étais  la  femme  du  roi,  dit  la  troisième,  je  ne  souhaiterais 
rien  tant  que  d'avoir  à  la  fois  deux  garçons  et  une  fille  qui  vinssent  au  monde 
chacun  avec  une  étoile  d'or  au  front.  »  Ici  c'est  la  reine-mère  qui  écrit  au  roi 
que  la  jeune  reine  est  accouchée  de  deux  chats  et  d'une  chatte.  Les  objets 
merveilleux  sont  la  pomme  qui  chante,  l'eau  qui  danse,  et,  comme  dans  notre 
conte ,  dans  le  conte  espagnol  et  dans  les  contes  bretons ,  l'oiseau  de  vérité. 

Au  milieu  du  xvie  siècle,  en  Italie ,  nous  retrouvons  un  conte  de  ce  type 
parmi  les  nouvelles  de  Straparola  (no  3  des  contes  extraits  de  Straparola  et 
traduits  en  allemand  par  Valentin  Schmidt).  L'introduction  a  beaucoup  de 
rapport  avec  celle  du  conte  sicilien  n°  36  de  la  collection  Pitre,  cité  plus  haut. 
«  Si  j'épousais  le  majordome  du  roi ,  dit  l'aînée  des  trois  sœurs ,  je  me  vante 
de  pouvoir,  avec  un  verre  de  vin ,  désaltérer  toute  la  cour.  —  Et  moi ,  dit  la 
seconde,  avec  un  fuseau  que  j'ai,  je  filerais  assez  de  toile  pour  donner  à  toute 
la  cour  de  belles  et  fines  chemises.  »  La  troisième  dit  que ,  si  elle  avait  le  roi 
pour  mari,  elle  lui  donnerait  à  la  fois  trois  enfants,  deux  garçons  et 
une  fille ,  tous  avec  de  longs  cheveux  d'or,  un  collier  au  cou  et  une  étoile 
au  front.  Pendant  l'absence  du  roi ,  la  jeune  reine  met  en  effet  au  monde  trois 
enfants  tels  qu'elle  les  a  promis ,  mais  ses  sœurs ,  qui  la  haïssent ,  apportent 
à  la  reine-mère,  qui  elle  aussi  déteste  sa  bru ,  trois  petits  chiens  qu'on  substitue 
aux  enfants.  Ceux-ci  sont  mis  dans  une  boîte  et  exposés  sur  la  rivière  :  un 
meunier  les  recueille.  Chaque  fois  qu'on  leur  coupe  les  cheveux,  il  tombe  des 
perles  et  des  pierres  précieuses.  Devenus  grands  et  apprenant  que  le  meunier 
n'est  pas  leur  père ,  les  deux  princes  et  leur  sœur  quittent  le  moulin  et  vont 
s'établir  dans  la  viUe  du  roi.  La  reine-mère  envoie  auprès  de  la  jeune  fille  la 
sage-femme  qui  lui  parle  de  l'eau  qui  danse,  puis  de  la  pomme  qui  chante, 
puis  enfin  de  l'oiseau  vert.  Les  deux  frères,  après  avoir  réussi  à  rapporter 
l'eau  et  la  pomme,  sont  changés  en  statues  de  pierre  quand  ils  veulent  prendre 
l'oiseau.  La  jeune  fille  réussit  à  s'en  emparer,  rend  la  vie  à  ses  frères,  et 
l'oiseau  révèle  dans  un  festin  toute  la  vérité.  • 

Ce  conte  de  Straparola  a  été  imité,  au  xviie  siècle,  par  M^^  d'Aulnoy,  sous 
le  titre  de  La  Princesse  Belle-Etoile. 

En  IS7S,  une  forme  incomplète  du  conte  qui  nous  occupe  était  publiée  dans 
un  livre  portugais,  les  Conlos  do proveito  e  exemple  (Contes  pour  le  profit  et 
l'exemple),  de  Gonçalo  Femandes  Trancoso.  Ce  conte,  que  M.  Coelho  nous 
fait  connaître  dans  la  préface  de  sa  collection  (p.  xviii),  appartient,  pour  son 
introduction,  au  premier  groupe  indiqué  ci-dessus.  Chacune  des  trois  sœurs 
dit  ce  qu'elle  ferait  si  elle  épousait  le  roi  :  la  première  ferait  de  superbes 
ouvrages  d'or  et  de  soie  ;  la  seconde ,  de  précieuses  chemises  ;  la  troisième 
aurait  deux  fils  a  beaux  comme  l'or  »  et  une  fille  «  belle  comme  l'argent.  » 
C'est  la  plus  jeune  que  le  roi  épouse.  Quand  la  reine  accouche,  les  deux 
aînées,  jalouses,  substituent  aux  enfants  un  serpent  et  d'autres  monstres.  La 
reine  est  chassée  par  le  roi  et  trouve  un  refuge  dans  un  couvent.  Les  enfants 
sont  recueillis  par  un  pêcheur.  —  Dans  ce  vieux  conte  portugais ,  il  manque 
toute  la  partie  relative  aux  expéditions  des  jeunes  gens  à  la  recherche  d'objets 
merveilleux.  Le  mystère  de  la  naissance  des  enfants  est  révélé  au  roi,  qui  les 


l'oiseau    de    vérité  195 

a  vus  près  de  la  maison  du  pêcheur,  par  une  ancienne  servante  de  la  reine, 
dont  les  méchantes  sœurs  avaient  fait  leur  complice ,  et  que  le  remords 
tourmente. 

Un  roman  du  moyen-âge  qui  a  été  imprimé  en  1499  et  qui  a  été  analysé 
dans  les  Mélanges  tirés  d'une  grande  Bibliothèque  (t.  F,  p.  4  seq.),  l'Histoire 
du  Chevalier  au  Cygne ,  présente,  dans  son  introduction,  un  grand  rapport 
avec  les  contes  que  nous  étudions  :  Une  reine  met  à  la  fois  au  monde  six  fils 
et  une  fille ,  tous  d'une  beauté  parfaite  et  portant  chacun  une  chaîne  d'or  au 
cou.  La  sage-femme,  par  ordre  de  la  reine-mère,  dit  que  la  reine  est 
accouchée  de  sept  petits  chiens.  Un  écuyer  de  la  vieille  reine ,  chargé  par  elle 
de  faire  périr  les  enfants ,  en  a  pitié  et  les  dépose  près  d'un  ermitage.  Ils  sont 
élevés  par  l'ermite.  Quand  ils  ont  environ  sept  ans ,  un  chasseur  les  voit  dans 
la  forêt  et  parle  d'eux  à  la  vieille  reine  qui ,  comprenant  ce  qu'ils  sont ,  envoie 
le  chasseur  pour  les  tuer.  Celui-ci  se  contente  de  leur  enlever,  à  cinq  garçons 
et  à  la  petite  fille  qu'il  trouve ,  leurs  colliers  d'or,  et  les  enfants  sont  changés 
en  cygnes,  etc. 

D'autres  romans  du  moyen-âge  reproduisent  ce  trait  d'une  reine  accusée 
d'avoir  mis  au  monde  des  petits  chiens  (op.  cit.,  t.  H,  p.  189,  t.  O,  p.  131). 

*  * 

En  Orient,  nous  trouvons  d'abord  un  conte  populaire  indien  du  Deccan 
(miss  M.  Frère,  n°  4)  qui,  pour  l'introduction,  a  du  rapport  avec  les  contes 
de  ce  type  :  Un  radjah  ,  qui  a  douze  femmes  et  point  d'enfants,  épouse  encore 
la  fille  d'un  jardinier,  nommée  Guzra-Bai,  au  sujet  de  laquelle  il  lui  a  été 
prédit  qu'elle  lui  donnerait  cent  fils  et  une  fille.  Pendant  qu'il  est  en  voyage , 
Guzra-Bai  met  au  monde ,  en  effet ,  cent  petits  garçons  et  une  petite  fille.  Les 
douze  «  reines  » ,  qui  la  détestent ,  disent  à  une  vieille  servante  de  les  débar- 
rasser des  enfants;  celle-ci  les  porte  hors  du  palais  sur  un  tas  de  poussière, 
pensant  que  les  rats  et  les  oiseaux  de  proie  les  dévoreront.  Puis ,  de  concert 
avec  les  reines,  elle  met  une  pierre  dans  chaque  petit  berceau.  Quand  le 
radjah  est  de  retour,  les  reines  accusent  Guzra-Bai  d'être  une  sorcière,  et  la 
servante  affirme  que  les  enfants  se  sont  transformés  en  pierres.  Le  radjah 
condamne  Guzra-Bai  à  être  emprisonnée  pour  le  reste  de  sa  vie.  Les  enfants 
échappent  au  sort  qui  leur  était  réservé,  et,  après  nombre  d'aventures,  la 
vérité  triomphe  » . 

Un  autre  conte  indien,  celui-ci  recueiUi  dans  le  Bengale,  présente  cette 
même  introduction  sous  une  forme  beaucoup  plus  voisine  de  celle  des  contes 
européens  (miss  Stokes,  n"  20):  Il  était  une  fois  une  fille  de  jardinier  qui 
avait  coutume  de  dire  :  «  Quand  je  me  marierai ,  j'aurai  un  fils  avec  une  lune 
au  front  et  une  étoile  au  menton.  »  Le  roi  l'entend  un  jour  parler  ainsi  et 
l'épouse.  Un  an  après ,  pendant  que  le  roi  est  à  la  chasse  ,  elle  met  en  effet  au 
monde  un  fils  avec  une  lune  au  front  et  une  étoile  au  menton  ;  mais  les 
quatre  autres  femmes  du  roi ,  qui  n'ont  jamais  eu  d'enfants  ,  gagnent  la  sage- 

I .  Il  peut  itre  intéressant  de  constater  que ,  dans  le  cours  de  ce  conte  indien  ,  tous  les  enfants  moins 
un  (  ici ,  la  jeune  tille  )  sont  métamorphosés  en  oiseaux,  comme  dans  le  roman  du  moyen-ige ,  mais 
dans  des  circonstances  absolument  différentes. 


196  l'oiseau    de    vérité 

femme  à  prix  d'or  et  lui  disent  de  faire  disparaître  le  nouveau-né ,  et  elles 
annoncent  à  la  fille  du  jardinier  qu'elle  est  accouchée  d'une  pierre.  Le  roi , 
furieux  à  cette  nouvelle,  relègue  la  jeune  femme  parmi  les  servantes  du  palais. 
La  sage-femme  met  l'enfant  dans  une  boîte  qu'elle  dépose  ensuite  dans  un 
trou ,  au  milieu  de  la  forêt.  L'enfant  est  sauvé  par  le  chien  du  roi ,  puis  par  sa 
vache ,  et  enfin  par  son  cheval ,  nommé  Katar.  Après  nombre  d'aventures , 
qui  se  rapportent  au  thème  de  notre  n°  12,  le  Prhice  et  son  Cheval,  et  que  nous 
avons  résumées  dans  les  remarques  de  ce  n»  12  (p.  151),  le  jeune  homme,  sur 
le  conseil  de  son  cheval ,  se  met  en  route  avec  une  nombreuse  suite  vers  le 
pays  du  roi  son  père.  Il  écrit  à  celui-ci  pour  lui  demander  la  permission  de 
donner  une  grande  fête  à  laquelle  devront  prendre  part  tous  les  sujets  du 
royaume,  sans  exception.  Le  peuple  étant  rassemblé,  le  jeune  homme,  ne 
voyant  pas  sa  mère,  dit  au  roi  qu'il  manque  quelqu'un,  la  fille  du  jardinier, 
qui  a  été  reine.  On  l'envoie  chercher,  et  il  lui  rend  les  plus  grands  honneurs. 
Puis  il  dit  au  roi  qu'il  est  son  fils,  et  le  cheval  Katar  raconte  toute  l'histoire 

Un  conte  arabe ,  recueilli  à  Mardin  ,  en  Mésopotamie  (Zeitsch-ift  der  Deut- 
schen  Morgenlandischen  Gesellschaft ,  1882  ,  p.  259),  ressemble  encore  davantage 
aux  contes  européens  de  cette  famille  :  Un  roi ,  parcourant  une  nuit  les  rues  de 
sa  ville ,  entend  la  conversation  de  trois  sœurs  ;  l'aînée  dit  que ,  si  le  roi 
voulait  l'épouser,  elle  lui  préparerait  une  tente,  sous  laquelle  il  y  aurait  place 
pour  lui  et  pour  tous  ses  soldats  et  qui  ne  serait  pas  encore  remplie.  La  seconde 
dit  à  son  tour  qu'elle  préparerait  au  roi  un  tapis  où  il  y  aurait  place  et  au  delà 
pour  lui  et  pour  tous  ses  soldats;  la  troisième,  qu'elle  lui  donnerait  un  fils 
dont  les  boucles  de  cheveux  seraient  alternativement  d'argent  et  d'or.  Le  roi 
épouse  l'aînée  et  lui  demande  où  est  la  tente.  «  La  tente,  c'est  le  ciel  là-haut.  » 
Il  épouse  ensuite  la  seconde  et  lui  demande  où  est  le  tapis.  «  Le  tapis ,  c'est 
la  terre  de  Dieu,  que  voici.  »  Enfin,  il  épouse  la  troisième,  qui,  le  temps 
venu ,  met  au  monde  un  petit  garçon  aux  boucles  de  cheveux  d'argent  et  d'or. 
Mais  ses  sœurs  soudoient  la  sage-femme  et  lui  disent  de  substituer  à  l'enfant 
deux  (sic)  chiens  noirs.  Le  roi,  furieux  contre  la  jeune  femme,  ordonne  de 
la  lier  dans  une  peau  de  chameau  et  de  l'exposer  à  la  porte  du  palais  aux 
insultes  des  passants.  Les  deux  sœurs  mettent  l'enfant  dans  une  boîte ,  qu'elles 
jettent  à  la  mer.  Il  est  recueilli  par  un  pêcheur  sans  enfants ,  qui  l'apporte  à  sa 
femme.  Celle-ci  l'élève  :  toutes  les  fois  qu'elle  le  baigne ,  l'eau  dont  elle  s'est 
servie  se  change  en  or.  L'enfant  fait  ainsi  la  fortune  de  ses  parents  adoptifs  '. 
Devenu  grand,  il  entend  une  fois  ses  camarades  lui  dire,  dans  une  querelle, 
qu'il  n'est  pas  le  fils  du  pêcheur.  Il  court  interroger  celui-ci ,  et ,  apprenant 
qu'il  a  été  trouvé  sur  la  mer,  il  se  met  en  route  à  la  recherche  de  sa  famille. — 
La  dernière  partie  de  ce  conte  est  altérée  :  le  jeune  homme  rencontre  une 
jeune  fille  mystérieuse,  à  qui  il  promet  de  l'épouser,  et  arrive  avec  elle  dans 
la  ville  du  roi  son  père.  Le  roi  l'aperçoit  et  dit ,  en  rentrant  dans  son  palais , 


I.  Il  en  est  à  peu  près  de  même  dans  le  conte  italien  du  xvt*  siècle  ,  où ,  comme  on  l'a  vu ,  chaque 
fois  que  l'on  coupe  les  cheveux  aux  enfants,  il  tombe  des  perles  et  des  pierres  précieuses.  —  Dans  un 
conte  toscan  de  cette  famille  (Imbriani,  Navellaja  Fiorentina,  n"  6)  et  dans  un  conte  sicilien  (Pitre, 
Nuovo  Saggio,  n'  i),  les  parents  adoptifs  des  enfants  s'enrichissent  en  vendant  leurs  cheveux  d'or, 
qu'ils  coupent  de  temps  en  temps. — Dans  le  conte  lorrain,  les  enfants  (cela  ressort  du  récit)  font 
également  la  fortune  des  gens  qui  les  ont  recueillis. 


l'oiseau    de    vérité  197 

qu'il  a  rencontré  un  jeune  homme  aux  cheveux  de  telle  ou  telle  façon.  Alors 
les  sœurs  de  la  reine  envoient  une  vieille  dans  la  maison  où  logent  les  jeunes 
étrangers  ;  mais  la  jeune  fille  la  chasse.  Le  roi  invite  le  jeune  homme  à  venir 
le  voir,  et  lui  dit  de  lui  demander  ce  qu'il  désire  ;  sur  le  conseil  de  la  jeune 
fille ,  il  demande  qu'on  lui  donne  la  femme  qui  est  exposée  à  la  porte  du  palais. 
Cela  conduit  la  jeune  fille  à  faire  connaître  au  roi  la  vérité  ». 

Dans  ces  divers  contes  orientaux,  il  manque  une  partie  importante  du  récit , 
tel  que  nous  le  présentent  les  contes  européens  :  les  expéditions  périlleuses 
auxquelles  les  jeunes  gens  sont  poussés  par  leurs  ennemis.  Nous  allons  trouver 
cet  épisode  dans  trois  autres  contes,  également  recueillis  en  Orient. 

Il  faut  mentionner  d'abord  le  conte  arabe  bien  connu  des  Mille  et  une  Nuits, 
V Histoire  de  deux  Sœurs  jalouses  de  leur  cadette.  L'introduction  se  rapporte  au 
troisième  type  que  nous  avons  constaté  dans  les  contes  européens  :  les 
deux  aînées  se  contentent  d'exprimer  le  souhait,  la  première  d'épouser  le 
boulanger  du  sultan,  la  seconde  d'épouser  son  chef  de  cuisine;  la  plus 
jeune ,  après  avoir  dit  qu'elle  souhaiterait  d'être  femme  du  sultan ,  ajoute  : 
«  Je  lui  donnerais  un  prince  dont  les  cheveux  seraient  d'or  d'un  côté  et 
d'argent  de  l'autre  ;  quand  il  pleurerait,  les  larmes  qui  lui  tomberaient  des 
yeux  seraient  des  perles ,  et  autant  de  fois  qu'il  sourirait ,  ses  lèvres  vermeilles 
paraîtraient  un  bouton  de  rose  quand  il  éclôt  »  *.  Dans  ce  conte,  les  sœurs 
jalouses  substituent  aux  deux  petits  princes  et  à  la  petite  princesse  un  chien , 
un  chat  et  un  morceau  de  bois  3.  Les  enfants,  qui  ne  naissent  pas  tous  en 
même  temps,  comme  dans  d'autres  contes  de  cette  famille,  sont  exposés  dans 
une  corbeille  sur  l'eau  et  recueillis  par  l'intendant  des  jardins  du  sultan.  Après 
la  mort  de  leur  père  adoptif ,  ils  vivent  ensemble  dans  une  maison  de  campagne 
bâtie  par  celui-ci.  —  Ici,  ce  n'est  ni  une  des  sœurs  jalouses,  ni  une  femme 
envoyée  par  celles-ci  qui  éveille  dans  l'esprit  de  la  princesse  le  désir  d'avoir 
l'oiseau  qui  parle,  l'arbre  qui  chante  et  l'eau  jaune  couleur  d'or  ;" c'est  une 
«  dévote  musulmane  »  qui  paraît  n'avoir  eu ,  en  parlant  de  ces  objets  mer- 
veilleux ,  aucune  mauvaise  intention.  Comme  dans  la  plupart  des  contes 
européens ,  chacun  des  princes ,  avant  de  se  mettre  en  campagne ,  remet  à  la 
princesse  un  objet  qui  l'avertira  des  malheurs  qui  pourraient  arriver  au  jeune 
homme  :  l'aîné  lui  donne  un  couteau,  duquel  il  dégouttera  du  sang,  s'il 
n'est  plus  en  vie;  le  cadet,  un  chapelet  dont  les  grains,  s'ils  cessent  de  couler 
l'un  après  l'autre ,  marquera  que  lui  aussi  est  mort.  C'est  un  vieux  derviche 
à  longue  barbe  qui  indique  successsivement  à  chacun  des  princes  et  à  leur 
sœur  où  sont  les  trois  objets  merveilleux,  lesquels  ici  se  trouvent  réunis  au 
même  endroit,    comme  dans  plusieurs  contes  européens.  Les  deux  princes 

1.  Un  conte  syriaque  du  nord  de  la  MèsopoUmie  (Prym  et  Socin ,  n»  8j)  se  rapproche  sur  divers 
points  de  ce  conte  arabe ,  mais  il  est  moins  complet.  Le  seul  point  où  il  est  mieux  conservé,  c'est 
que  la  reine  a  deux  enfants ,  un  garçon  et  une  fille ,  et  non  un  seul ,  comme  dans  le  conte  arabe. 

2.  Ici,  évidemment,  Galland  a  dû  affaiblir  l'original,  aujourd'hui  perdu.  D'ordinaire,  dans  les 
contes,  les  personn.igcs  qui  pleurent  des  perles,  laissent  tomber  des  roses  de  leurs  lèvres  quand  ils 
rient.  —  Du  reste,  il  y  a  encore,  dans  cette  introduction  ,  une  autre  altération  :  il  devait  être  parlé  , 
non  d'wn  prince  ,  mais  de  deux  princes  et  une  princesse. 

3.  Dans  un  come  s\a.moi%  (^Asiatic  Rescarchts ,  Calcutta,  iS)6,  t.  xx  ,  p.  )4B)<  U' femme  d'un  roi 
est  accusée  par  une  rivale  d'être  accouchée  d'un  morceau  de  bois. 


198  l'oiseau    de    vérité 

sont  changés  en  pierres  noires  et  délivrés  par  la  princesse,  qui  est  parvenue 
à  s'emparer  de  l'oiseau ,  de  l'arbre  et  de  l'eau.  Ici  encore ,  c'est  dans  un  festin 
que  l'oiseau  fait  ses  révélations. 

Un  autre  conte  arabe ,  recueilli  récemment  en  Egypte  (  Spitta ,  n»  1 1  )  a , 
sur  certains  points,  —  introduction  et  épisode  correspondant  à  celui  de 
la  «  dévote  musulmane  »  des  Mille  et  une  Nuits ,  —  mieux  conservé  la  forme 
primitive  :  Un  roi,  se  promenant  la  nuit  dans  les  rues  de  sa  ville,  entend  une 
femme  qui  dit  :  «  Si  le  roi  m'épouse,  je  lui  ferai  une  tourte  assez  grande  pour 
lui  et  son  armée  »  ;  une  seconde  dit  à  son  tour  :  «  Si  le  roi  m'épouse,  je  lui 
ferai  une  tente  assez  grande  pour  lui  et  son  armée  »  '  ;  une  troisième  enfin  : 
«  Si  le  roi  m'épouse ,  je  lui  donnerai  un  fils  et  une  fille  qui  auront  alterna- 
tivement un  cheveu  d'or  et  un  cheveu  d'hyacinthe  ;  s'ils  pleurent ,  il  tonnera 
et  la  pluie  tombera,  et,  s'ils  rient,  le  soleil  et  la  lune  paraîtront.  »  Le  roi  les 
épouse  toutes  les  trois.  Les  deux  premières ,  sommées  de  faire  ce  qu'elles  ont 
promis,  disent  qu'elles  n'ont  point  parlé  sérieusement.  Le  roi  les  envoie  à  la 
cuisine  avec  les  esclaves.  Pour  la  troisième,  il  faut  bien  attendre.  Quand  elle 
est  au  moment  d'accoucher,  l'autre  femme  du  roi  2  suborne  la  sage-femme , 
qui  substitue  aux  deux  enfants  deux  petits  chiens.  Les  enfants  sont  exposés 
sur  l'eau  dans  une  boîte,  et  recueillis  par  un  pêcheur  et  sa  femme.  Q.uand  ils 
ont  douze  ans,  le  roi  voit  un  jour  le  jeune  garçon,  Mohammed  l'Avisé,  et  le 
prend  en  affection.  La  femme  du  roi  s'en  aperçoit  et  elle  fait  des  reproches  à 
la  sage-femme.  Celle-ci ,  qui  est  sorcière ,  se  transporte  chez  le  pêcheur  et  dit 
à  la  jeune  fille  :  «  Pourquoi  restes-tu  seule  ainsi  ?  Dis  à  ton  frère  de  t' aller 
chercher  la  rose  d'Arab-Zandyq ,  pour  qu'elle  t'amuse  par  son  chant  »  J.  Le 
jeune  homme  part  pour  aller  chercher  cette  rose.  Chemin  faisant ,  il  gagne 
l'amitié  d'une  vieille  ogresse  qui  lui  dit  où  est  la  rose  et  comment  il  pourra 
s'en  emparer.  Mohammed  rapporte  la  rose.  La  femme  du  roi,  le  voyant 
revenu ,  se  plaint  encore  à  la  sage-femme ,  qui  retourne  auprès  de  la  jeune  flUc 
et  lui  parle  d'un  certain  miroir,  sans  lequel  la  rose  ne  chante  pas.  Mohammed, 
toujours  conseillé  par  l'ogresse ,  rapporte  le  miroir  ;  mais  la  rose  ne  chante 
toujours  pas.  Alors  la  sage-femme  dit  à  la  jeune  fille  que  la  rose  ne  chante 
qu'avec  sa  maîtresse ,  qui  s'appelle  Arab-Zandyq.  Cette  fois,  l'ogresse  dit  à 
Mohammed  que  tous  ceux  qui  out  voulu  emmener  Arab-Zandyq  ont  été 
changés  en  pierre.  Sur  le  conseil  de  l'ogresse ,  Mohammed  va  à  cheval  sous 
la  fenêtre  d'Arab-Zandyq  et  lui  crie  de  descendre.  La  jeune  fille  l'injurie  et 
lui  dit  de  s'en  aller.  Il  lève  les  yeux,  et  voilà  que  la  moitié  de  son  cheval  est 
changée  en  pierre.  Une  seconde  fois  il  l'appelle ,  et  elle  lui  répond  de  la  même 
manière.  Il  lève  encore  les  yeux ,  et  son  cheval  est  tout  entier  changé  en 
pierre ,  et  la  moitié  de  lui-même  aussi.  La  troisième  fois  qu'il  crie  à  la  jeune 

1.  Dans  un  conte  hongrois  ( Gaal-Stier,  n»  7),  dont  la  première  partie,  jasqu'i  la  substitution  des 
chiens  aux  enfants,  doit  être  rapprochée  des  contes  de  cette  famille,  l'une  des  trois  sœurs  dit  que ,  si  le 
roi  l'épousait ,  elle  lui  tisserait ,  avec  une  qucnouilléc  de  chanvre ,  une  latte  asscz  grande  pour  abriter 
tous  ses  soldats  ;  la  seconde ,  qu'avec  un  grain  de  blé  elle  lui  ferait  un  gâteau  assez  grand  pour  les 
rassasier  tous.  —  Il  a  déjà  été  question  de  la  «  tente  »  dans  le  conte  arabe  de  la  Mésopotamie. 

2.  C'est  ainsi  que  s'exprime  le  conte.  Il  semble  bien  que  ce  ne  soit  pas  une  des  deux  dont  il  a  été 
parlé.  Il  y  aurait  donc  11  une  altération. 

}.  Il  est  curieux  de  trouver,  dans  ce  conte  arabe ,  la  «  rose  qui  chante  »  du  conte  lorrain ,  détail 
que  nous  n'avons  rencontré  dans  aucun  des  contes  européens  de  cette  famille. 


l'oiseau    de    vérité  199 

fille  de  descendre ,  elle  se  penche  hors  de  la  fenêtre ,  et  ses  cheveux  tombent 
jusqu'à  terre.  Mohammed  les  saisit  et  la  tire  hors  de  la  maison.  Elle  lui  dit  : 
«  Tu  m'es  destiné ,  Mohammed  l'Avisé  ;  laisse  donc  mes  cheveux,  par  la  vie 
de  ton  père ,  le  roi.  —  Mon  père  n'est  pas  le  roi  ;  mon  père  est  un  pêcheur. 
—  Non ,  ton  père  est  le  roi  ;  plus  tard  je  te  raconterai  son  histoire.  »  Moham- 
med ne  lâche  les  cheveux  de  la  jeune  fille  que  lorsqu'elle  a  délivré  tous  les 
hommes  enchantés  qui  étaient  là.  Elle  montre  ensuite  au  roi  que  Mohammed 
et  sa  sœur  sont  les  enfants  aux  cheveux  d'or  et  d'hyacinthe  que  lui  avait 
promis  la  reine. 

Nous  citerons  enfin  un  troisième  conte  oriental,  provenant  des  Avares 
du  Caucase  (Schiefiier,  n»  12)  :  Trois  soeurs,  en  cardant  de  la  laine,  s'entre- 
tiennent un  soir  ensemble,  et  chacune  d'elles  dit  aux  autres  ce  qu'elle  ferait 
si  le  roi  la  prenait  pour  femme.  L'aînée  dit  qu'avec  un  flocon  de  laine  elle 
tisserait  assez  d'étoffe  pour  en  habiller  toute  l'armée  du  roi  ;  la  seconde , 
qu'avec  une  seule  mesure  de  farine  elle  rassasierait  toute  cette  armée  ;  la 
troisième,  qu'elle  donnerait  au  roi  un  fils  aux  dents  de  perles  et  une  fille  aux 
cheveux  d'or.  Le  roi  entend  leur  conversation  ;  il  épouse  l'aînée ,  puis  la 
seconde,  qui  ne  peuvent  tenir  leur  engagement,  enfin  la  troisième'.  Pendant 
qu'il  est  à  la  guerre ,  cette  troisième  met  au  monde  un  fils  aux  dents  de  perles 
et  une  fille  aux  cheveux  d'or.  Ses  deux  sœurs ,  jalouses ,  font  jeter  les  enfants 
dans  une  gorge  de  montagnes,  et  envoient  dire  au  roi  que  sa  femme  est  accou- 
chée d'un  chien  et  d'un  chat.  Le  roi  ordonne  de  noyer  le  chien  et  le  chat  et 
d'exposer  la  mère ,  à  la  porte  du  palais  ,  aux  insultes  des  passants  '.  Les  deux 
enfants  sont  nourris  par  une  biche  ^ ,  qui  les  conduit ,  devenus  grands ,  dans  un 
château  inhabité ,  où  ils  vivent  ensemble.  Un  jour  que  la  jeune  fille  se  baigne 
dans  un  ruisseau  voisin  du  château ,  un  de  ses  cheveux  d'or  est  entraîné  par  le 
courant  jusque  dans  la  ville  du  roi.  Une  veuve  le  montre  aux  femmes  du  roi. 
Celles-ci  comprennent  que  les  enfants  sont  encore  vivants.  Elles  envoient  la 
veuve  pour  chercher  à  les  perdre.  La  veuve  remonte  le  ruisseau ,  trouve  la 
jeune  fille  seule  et  lui  vante  le  pommier  qui  parle ,  qui  bat  des  mains  (sic)  et 
qui  danse.  La  jeune  fille  meurt  d'envie  d'avoir  une  branche  de  ce  pommier,  et 
son  frère  va  la  lui  chercher  au  milieu  des  plus  grands  dangers,  auxquels  il 
échappe.  La  veuve  vient  ensuite  parler  à  la  jeune  fille  de  la  belle  Jesensoulchar  : 
si  son  frère  l'épousait,  cela  ferait  pour  elle  la  plus  agréable  compagnie.  Le 
jeune  homme,  apprenant  le  désir  de  sa  sœur  de  lui  voir  épouser  la  belle 
Jesensoulchar,  se  met  aussitôt  en  campagne.  Un  vieillard  à  longue  barbe  qu'il 
rencontre  assis  sur  le  bord  du  chemin  veut  le  détourner  de  son  entreprise  :  la  belle 

1.  Cette  forme  d'introduction ,  identique  i  celle  des  contes  arabes  d'Egypte  et  de  Mésopotamie, 
est  bien  certainement  la  forme  primitive.  Elle  a  dû  forcément  être  modifiée  dans  les  pays  où  n'existe 
(las  la  polygamie. 

2.  Il  la  fait  envelopper  dans  une  peau  d'âne,  et  quiconque  entre  ou  sort,  doit  cracher  sur  elle.  De 
même ,  dans  le  conte  arabe  de  la  Mésopotamie.  —  Dans  le  conte  arabe  d'Egypte ,  la  reine  est  enduite 
de  goudron  et  attachée  sur  l'escalier  :  quiconque  montera  ou  descendra  ,  crachera  sur  elle.  —  Dans  les 
MilU  et  unt  Nuits,  la  sultane  est  enfermée  ^  la  porte  de  la  principale  mosquée,  dans  un  réduit  dont 
la  fenêtre  est  toujours  ouverte ,  et  chaque  musulman ,  en  passant ,  doit  lui  cracher  au  visage.  — Dans  un 
conte  sicilien  (Gonzenbach,  n"  5)  et  dans  un  conte  grec  d'Epire  (Hahn,  a°  69,  var.  i),  la  reine  est 
l'objet  des  mêmes  outrages. 

3.  On  a  vu  que,  dans  le  conte  sicilien  n°  36  de  la  collection  Pitre,  les  enfants  sont  allaités  par 
une  biche ,  qu'envoie  une  fée. 


200  l'oiseau    de    vérité 

Jesensoulchar  habite  un  château  d'argent  tout  entouré  d'eau  ;  il  faut  l'appeler 
trois  fois ,  et ,  si  elle  ne  se  présente  pas ,  on  est  changé  en  pierre  ;  le  rivage  est 
couvert  de  cavaliers  ainsi  pétrifiés.  Le  jeune  homme  persiste,  et  il  lui  arrive  ce 
qui  est  arrivé  aux  autres.  Ne  le  voyant  pas  revenir,  sa  sœur  s'en  va  à  sa 
recherche.  Elle  rencontre  le  même  vieillard ,  qui  lui  dit  que ,  si  Jesensoulchar  ne 
répond  pas  la  première  et  la  seconde  fois ,  il  faut  lui  crier  :  «  Es-tu  vraiment 
plus  belle  que  moi  avec  mes  cheveux  d'or,  que  tu  es  si  fière  ?  »  La  jeune  fille 
suit  ce  conseil,  et  Jesensoulchar  se  montre  :  aussitôt  tous  les  cavaliers  changés 
en  pierre  reviennent  à  la  vie  '.  Le  jeune  homme  épouse  Jesensoulchar  et 
l'emmène  dans  son  château ,  ainsi  que  le  bon  vieillard.  C'est  ce  vieillard  qui , 
i  l'occasion  d'une  visite  faite  au  roi  par  les  jeunes  gens ,  révèle  le  mystère  de 
leur  naissance. 

Il  a  été  recueilli  en  Kabylie  un  conte  qui,  bien  qu'altéré  et  mutilé  au 
possible,  est  au  fond  le  conte  que  nous  étudions  (Rivière,  p.  71).  Nous  en 
dégagerons  les  principaux  traits  :  Un  homme  a  deux  femmes.  L'une  d'elles , 
jalouse  de  voir  l'autre  avoir  des  enfants,  tandis  qu'elle-même  n'en  a  pas,  les 
expose  tous  successivement  dans  la  forêt,  sept  garçons  et  une  fille.  (Il  y  a  là 
un  écho  de  l'introduction  de  la  plupart  des  contes  précédents  ;  voici  mainte- 
nant l'envoi  en  expédition  des  frères  de  la  jeune  fille.)  Les  enfants  habitent 
ensemble.  Un  jour  une  vieille  femme  dit  à  la  jeune  fille  :  «  Si  tes  frères 
t'aiment,  ils  te  rapporteront  une  chauve-souris.  »  L'un  des  jeunes  garçons  se 
met  en  campagne.  Sur  les  indications  d'un  vieillard ,  il  va  sur  le  bord  de  la 
mer.  Là ,  il  y  a  une  chauve-souris  sur  un  dattier.  Quand  elle  voit  le  jeune 
garçon  avec  son  fusil ,  elle  descend  de  l'arbre ,  caresse  le  fusil  qui  devient  un 
morceau  de  bois ,  caresse  le  jeune  garçon  qui  devient  tout  petit ,  tout  petit. 
Même  aventure  arrive  aux  six  autres  frères.  La  jeune  fille  vient  à  son  tour  ; 
elle  attend  que  la  chauve-souris  soit  endormie.  Alors  elle  s'en  saisit  et  lui  dit  : 
«  Jure-moi  de  me  montrer  mes  frères.  —  Jure-moi ,  »  répond  la  chauve-souris, 
«  de  m'habiller  d'or  et  d'argent.  »  La  chauve-souris  descend  de  l'arbre  et  caresse 
les  enfants  qui  reprennent  leur  première  forme.  (La  chauve-souris,  comme  on 
voit ,  tient  la  place  de  1'  «  oiseau  de  vérité  »  ;  elle  en  jouera  le  rôle  dans  le 
reste  du  conte).  Les  enfants  sont  conduits  par  la  chauve-souris  dans  la  maison 
qu'habite  leur  père.  La  seconde  femme  de  celui-ci  cherche  à  les  empoisonner, 
mais  la  chauve-souris  les  met  sur  leurs  gardes  2.  Ensuite  elle  leur  touche  les 
yeux,  et  ils  reconnaissent  leurs  parents.  (Le  conte  n'explique  pas  comment 
ceux-ci  les  reconnaissent).  La  seconde  femme  est  attachée  à  la  queue  d'un 
cheval  fougueux.  Quant  à  la  chauve-souris ,  on  la  remet  sur  son  arbre  et  on 
l'habille  d'or  et  d'argent. 

: .  Ce  passage  est  évidemment  mieux  conservé  que  le  passage  analogue  du  conte  arabe  d'Egypte. 

2.  Dans  le  conte  italien  des  Abruzzes  (Finamore ,  n°  39)  la  mère  du  roi  cherche  aussi  i  empoi- 
sonner les  enfants ,  et  l'oiseau  les  préserve  de  ce  danger.  Même  passage  dans  un  conte  portugais 
(  Braga ,  n»  39  )  ,  où  le  poison  est  donné  aux  enfants  par  les  méchantes  soeurs.  —  Comparer  le  conte 
toscan  n°  27  de  la  collection  Nerucci. 


XVIII 


PEUIL  &  PUNCE 


POU  &  PUCE 


Ain  joû,  Peuil  et  Punce 
v'ièrent  aller  glaner.  Qua  i 
feurent  pa  lo  chas ,  lo  v'ia  que 
veirent  ine  grousse  niâïe  que 
v'nôt.  Peuil  deit  à  Punce  : 
«  I  va  pleuve,  faout  n'ar'naller. 
Mé,  j'areuil  bée  me  hâter  :  je 
ne  marche  mé  '  veite ,  j'  s'reuil 
toûjou  mouilhe;  j'm'a  vira 
tout  bellotema^.  Té,  r'va-t'a 
à  tout  per  té  3  ;  t'ais  do  grandes 
jambes ,  t'erriverais  chie  nô  ava 
lépleuje,  et  t'feraislo  gaillées^ 
a  m'attada.  » 

Punce  se  mot  a  route,  saouta, 
saouta.  Elle  feut  bitoû  à  la 
mâson.  Elle  rellumé  l'feuil, 
elle  apprêté  lo  gaillées  et  elle 
lo  moté  cueïre  da  l'chaoudron. 


Un  jour,  Pou  et  Puce  vou- 
lurent aller  glaner.  Quand  ils 
furent  par  les  champs ,  les 
voilà  qui  virent  une  grosse 
nuée  qui  venait.  Pou  dit  à 
Puce  :  «  Il  va  pleuvoir,  il  faut 
nous  en  retourner.  Moi,  j'au- 
rais beau  me  hâter  :  je  ne 
marche  pas  vite ,  je  serai  tou- 
jours mouillé;  je  m'en  irai  -tout 
doucement.  Toi ,  retourne-t-en 
toute  seule,  tu  as  de  grandes 
jambes,  tu  arriveras  chez  nous 
avant  la  pluie,  et  tu  feras  les 
gaillées  *  en  m'attendant.  » 

Puce  se  mit  en  route,  sau- 
tant, sautant.  Elle  fut  bientôt 
à  la  maison.  Elle  ralluma  le 
feu,  elle  apprêta  les  gaillées, 
et  elle  les  mit  cuire  dans  le 


1 .  Mie ,  en  vieux  français. 

2.  Belloteinent ,  bellement ,  doucement. 

3 .  On  dit  :  A  part  soi. 

4.  Mets  du  pays,  fait  de  pâte  cuite  dans  du  lait. 


202 


POU      ET      PUCE 


Ma  v'ià  qu'a  lo   remia,    elle 
cheusé  '  d'dâ  et  s'y  nia. 

Ain  peuou  aprée,  Peuil 
ratre  :  «  Ah  !  qu'j'â  frô!  qu'j'â 
frô  !  i'seuil  tout  mouillie.  Punce, 
vérousque  t'ie  ?  Vinâ  m'baillée 
do  gaillées;  j'io  mingerâ  a 
m'rachaoufFa.  »  Ma  l'avô  bée 
crier  :  Punce  ne  rapondôme. 
I  s'moté  à  la  chorcher,  et  voïa 
qu'elle  n'atôtome  tout  là,  i 
peurné  ine  cûyie  e  i  tiré  ine 
assiettaïe  de  gaillées.  Ma  v'ià 
qu'à  lé  proumère  cûriaïe,  î 
croque  Punce.  «  Ah!  quée 
malheur  !  Punce  o  croquaïe  ! 
Qii'o  ce  quo  j'vâ  feïre  ?  Je 
n' reste  mé  tout  cei ,  j' m'a  va.  » 

Qua  i  feut  da  lé  rue,  i  parte 
pa  rVal-Deyé^.  I  passé  d'va 
ain  voulot  ;  1'  voulot  lî  deit  : 
«  Qji'o  ce  que  t'ais  don,  Peuil  ?  » 

—  «  Punce  o  croquaïe.  » 

—  «  Eh  bé  !  mé,  j'm'a  va 
charrie  3,  » 

Qua  i  feut  d'va  chie  l'père 
Vaudin  4 ,  l'couchot  lî  deit  : 
«  Qu'o  ce  que  t'ais  don, 
Peuil  ?  » 

—  «  Punce  o  croquaïe. 


chaudron.  Mais  voilà  qu'en  les 
remuant ,  elle  tomba  dedans  et 
s'y  noya. 

Un  peu  après,  Pou  rentre  : 
«  Ah  !  que  j'ai  froid  !  que  j'ai 
froid  !  je  suis  tout  mouillé. 
Puce,  où  est-ce  que  tu  es? 
Viens  me  donner  des  gaillées  ; 
je  les  mangerai  en  me  réchauf- 
fant. »  Mais  il  avait  beau  crier. 
Puce  ne  répondait  pas.  Il  se 
mit  à  la  chercher,  et  voyant 
qu'elle  n'était  pas  là,  il  prit 
une  cuiller  et  il  tira  une  assiet- 
tée de  gaillées.  Mais  voilà  qu'à 
la  première  cuillerée,  il  croque 
Puce.  «  Ah  !  quel  malheur  ! 
Puce  est  croquée  ?  Qu'est-ce 
que  je  vais  faire  !  Je  ne  reste 
pas  ici,  je  m'en  vais.  » 

Quand  il  fut  dans  la  me,  il 
partit  par  le  Val-Derrière  2.  Il 
passa  devant  un  volet  :  le  volet 
lui  dit  :  «  Q.U 'est-ce  que  tu  as 
donc ,  Pou  ?  » 

—  «  Puce  est  croquée.  » 

—  «  Eh  bien  !  moi,  je  m'en 
vais  battre.  » 

Quand  il  fut  devant  chez  le 
père  Vaudin  4,  le  coq  lui  dit  : 
«  Qu'est-ce  que  tu  as  donc, 
Pou  }  » 

—  «  Puce  est  croquée. 


1 .  Chut ,  du  verbe  choir. 

2.  Le  Val-Derrière.  C'est  dans  cette  rue  de  Montiers  qu'était  née,  à  la  fin 
du  siècle  dernier,  celle  dont  nous  tenons  ce  conte. 

3 .  Charrier,  c'est-à-dire  traîner  en  grinçant ,  battre. 

4.  Le  père  de  notre  conteuse. 


POU      ET      PUCE 


203 


«  Voulot  charrie.  » 

—  «  Eh  bè  !  mé,  j'm'a  va 
chanter.  » 

I  r'tourné  pa  d'vée  chie 
Loriche^  ;  l'fourmouaïe  lî  deit  : 
«  Qu'o  ce  que  t'ais  don, 
Peuil  ?  » 

—  «  Punce  o  croquaïe. 
«  Voulot  charrie, 

«  Couchot  chante.  » 

—  «  Eh  bé  !  mé,  j'm'a  va 
danser.  » 

Ain  peuou  pu  Ion ,  l'atôt  à 
coûté  d'ia  mâson  d'meussieu 
Sourdat^,  que  faïôt  d'I'oueïlle. 
Y  avôt  ine  femme  que  sortôt 
avo  deuou  bouïrottes  3."  La 
femme  lî  deit  :  «  Qu'o  ce  que 
t'ais  don ,  Peuil  ?  » 

—  «  Punce  o  croquaïe , 
«  Voulot  charrie, 

«  Couchot  chante , 
«  Fourmouaïe  danse.  » 

—  «  Eh  bé!  mé,  j'm'a  va 
casser  mo  deuou  bouïrottes.  » 

Ainco  pu  Ion ,  i  s' trouvé 
pré  deuou  Grand -Four  4.  Tout 
jeustema,  l'père  Quentin  s 
l'chaoufFôt  pou  affourner  l'pain 
et  i  r'miôt  Pboû  que  brûlot 
avo  s'feurgon.  L'père  Quentin 
lî  deit  :  «  Qu'o  ce  que  t'ais 
don,  Peuil?  » 


«  Volet  bat.  » 

—  «  Eh  bien  !  moi ,  je  m'en 
vais  chanter.  » 

Il  retourna  par  devant  chez 
Loriche  ^  ;  le  fumier  lui  dit  : 
«  Qu'est-ce  que  tu  as  donc. 
Pou  ?  » 

—  «  Puce  est  croquée. 
«  Volet  bat. 

«  Coq  chante.  » 

—  «  Eh  bien  !  moi,  je  m'en 
vais  danser.  » 

Un  peu  plus  loin ,  il  était  à 
côté  de  la  maison  de  M.  Sour- 
dat^,  qui  faisait  de  l'huile.  Il  y 
avait  une  femme  qui  sortait  avec 
deux  cruches.  La  femme  lui 
dit  :  «  Qu'est-ce  que  tu  as 
donc ,  Pou  ?  » 

—  «  Puce  est  croquée , 
«  Volet  bat , 

«  Coq  chante , 
«  Fumier  danse.  » 

—  «  Eh  bien  !  moi ,  je  m'en 
vais  casser  mes  deux  cruches.  » 

Encore  plus  loin,  il  se  trouva 
près  du  Grand-Four  4.  Tout 
justement,  le  père  Quentin? 
le  chauffait  pour  enfourner  le 
pain,  et  il  remuait  le  bois  qui 
brûlait  avec  son  fourgon.  Le 
père  Quentin  lui  dit  :  «  Qu'est- 
ce  que  tu  as  donc ,  Pou  ?  » 


1 .  Un  homme  du  village. 

2.  Encore  une  personne  du  village. 

3.  Comparez  buire ,  burette. 

4.  Le  four  banal. 

5.  Le  fournier  du  four  banal,  avant  1789. 


204  POU      ET      PUCE 

—  «  Punce  o  croquaïe ,  —  «  Puce  est  croquée , 

«  Voulût  charrie,  «  Volet  bat. 

«  Couchot  chante ,  «  Coq  chante , 

«  Fourmouaïe  danse ,  «  Fumier  danse , 

«  La  femme  é  cassé  so  deuou  «  La  femme  a  cassé  ses  deux 

bouïrottes.  »  cruches.  » 

^  —  «  Eh    bé!   mé,  jWa  va  —  «  Eh  bien  !  moi,  je  m'en 

t'fourrer  m'feurgon  aou  cû.  »  vais  te  fourrer  mon  fourgon  au 

c...  » 


REMARQUES 

Comparer  notre  n»  74 ,  la  Petite  Souris. 

Des  variantes  de  ce  même  thème  ont  été  recueillies  en  France,  dans  le 
pays  messin  (Mélusine ,  1877,  ^°^-  4^4)  >  dans  la  Bretagne  non  bretonnante 
(Sébillot,  I,  n"  55,  et  Littérature  orale,  p.  232)  et  dans  une  région  non 
indiquée  (Magasin  Pittoresque,  t.  37  [1869],  p.  82)  ;  —  en  Allemagne,  dans  la 
Hesse  (Grimm,  no  30);  — en  Norwège  (  Asbjœrnsen ,  Taies  of  the  Fjeld, 
p.  30);  — en  Italie,  dans  le  Milanais  (Imbriani,  NoveUaja  Fiorentina,  p.  552); 
en  Vénétie  (Bernoni,  II,  p.  81);  à  Livourne  (G.  Papanti,  n»  4);  —  en 
Sicile  (Pitre,  n»  134);  — à  Rovigno,  dans  l'Istrie  (voir  la  revue  Giambatlista 
Basile.  Naples,  1884,  p.  37);  —  en  Catalogne  ( Maspons ,  Ca^nto ,  p.  12) 
et  dans  une  autre  région  de  l'Espagne,  probablement  en  Andalousie 
(F.  Caballero,  II,  p.  3)  ;  —  en  Portugal  (Coelho,  no  i);  —  en  Roumanie 
(M.  Kremnitz,  n»  15)  ;  —  chez  les  Grecs  de  Smyrne  (Hahn,  no  56). 


On  remarquera  que ,  pour  la  forme  générale ,  tous  ces  contes ,  excepté  le 
conte  messin ,  s'écartent  de  notre  conte.  Dans  ce  dernier,  en  effet ,  c'est  le  pou 
qui  s'en  va  annoncer  à  chacun  des  personnages  la  nouvelle  de  la  mort  de  la 
puce,  tandis  que,  dans  tous  les  autres  contes,  cette  nouvelle  se  transmet  de 
proche  en  proche.  Ainsi,  dans  le  conte  portugais,  quand  Jean  le  Rat  s'est 
noyé  dans  la  marmite  aux  haricots,  sa  femme,  le  petit  carabe,  se  met  à  pleurer. 
Alors ,  le  trépied ,  apprenant  le  malheur,  se  met  à  danser  ;  en  le  voyant  danser, 
la  porte  s'informe ,  et  se  met  à  s'ouvrir  et  à  se  fermer  ;  puis ,  à  mesure  que 
la  nouvelle  va  de  l'un  à  l'autre ,  la  poutre  se  brise ,  le  sapin  se  déracine ,  les 
petits  oiseaux  s'arrachent  les  yeux,  la  fontaine  se  sèche,  les  serviteurs  du  roi 
cassent  leurs  cruches,  la  reine  va  en  chemise  à  la  cuisine,  et  finalement  le 
roi  se  traîne  le  derrière  dans  la  braise  (sic).  —  Notre  variante  la  Petite  Souris 
(no  74)  a  cette  même  forme  générale. 


POU      ET      PUCE  20S 

* 

Si  l'on  considère ,  par  rapport  à  leur  introduction ,  les  contes  ci-dessus 
mentionnés ,  on  peut  les  partager  en  trois  groupes. 

Dans  le  premier,  auquel  appartiennent  le  conte  portugais ,  le  conte  espagnol 
de  la  collection  Caballero  et  le  conte  sicilien ,  il  est  d'abord  raconté  comment 
s'est  fait  le  mariage  des  deux  personnages  principaux ,  qui  font  ménage 
ensemble.  La  dame  qui  veut  se  marier,  —  petit  carabe ,  dans  le  conte 
portugais  ;  petite  fourmi ,  dans  l'espagnol  ;  chatte ,  dans  le  sicilien ,  —  dit 
successivement  à  ses  prétendants,  bœuf,  chien,  cochon,  etc.,  de  lui  faire 
entendre  leur  voix.  Finalement ,  le  petit  carabe  épouse  Jean  le  Rat  ;  la  petite 
fourmi,  un  ratonperei  (?)  ;  la  chatte,  une  souris. 

Le  second  groupe ,  où  les  deux  personnages  sont  présentés ,  dès  l'abord , 
comme  vivant  ensemble ,  comprend  tous  les  autres  contes ,  à  l'exception  de 
deux. 

Ces  deux  contes,  —  conte  roumain  et  conte  grec,  —  forment  un  groupe 
à  part.  Dans  le  conte  roumain,  deux  vieilles  gens,  qui  n'ont  point  d'enfants, 
adoptent  une  souris  ;  celle-ci,  un  jour,  en  surveillant  le  pot  de  lait  de  beurre 
qui  bout,  se  jette  dedans  et  y  périt.  —  Le  conte  grec  commence  aussi  par 
l'histoire  de  deux  vieilles  gens  qui  n'ont  pas  d'enfants  :  un  jour,  en  rapportant 
des  champs  un  panier  plein  de  haricots ,  la  vieille  dit  :  «  Je  voudrais  bien  que 
tous  ces  haricots  fussent  autant  de  petits  enfants  »  ;  et  aussitôt  les  haricots  se 
trouvent  changés  en  petits  enfants.  La  vieille,  trouvant  qu'il  y  en  a  trop, 
n'en  garde  qu'un  seul  et  souhaite  que  les  autres  redeviennent  des  haricots.  On 
donne  au  petit  garçon  le  nom  de  Grain  de  Poivre ,  à  cause  de  sa  petitesse  ; 
c'est  lui  qui ,  un  jour,  tombe  dans  un  chaudron  bouillant. 

Notons  ici  que ,  dans  presque  tous  les  contes  ci-dessus  indiqués ,  l'un  des 
deux  personnages  principaux  se  noie  dans  un  chaudron  ou  dans  un  pot 
bouillant. 

Ces  deux  personnages  sont ,  dans  le  conte  messin ,  dans  le  conte  allemand , 
dans  le  conte  italien  d'Istrie  et  dans  le  conte  catalan ,  un  pou  et  une  puce , 
comme  dans  le  conte  lorrain. 

Il  serait  trop  long  d'indiquer  ici  les  diverses  séries  d'êtres  qui  prennent  part 
à  l'action.  Nous  avons  déjà  cité,  à  cet  égard,  le  conte  portugais;  nous  dirons 
un  mot  du  conte  grec  moderne ,  nous  réservant  de  donner  d'autres  spécimens 
à  l'occasion  de  notre  variante  no  74 ,  la  Petite  Souris  :  Grain  de  Poivre  ayant 
péri  dans  le  chaudron ,  le  vieux  et  la  vieille  qui  l'élèvent  chez  eux,  puis  une 
colombe,  un  pommier,  une  fontaine ,  la  servante  de  la  reine ,  la  reine  et  le  roi, 
prennent  le  deuil  chacun  à  sa  manière.  A  la  fin,  le  roi  dit  A  son  peuple  :  «  Le 
cher  petit  Grain  de  Poivre  est  mort  ;  le  vieux  et  la  vieille  se  désolent  ;  la 
colombe  s'est  arraché  les  plumes  ;  le  pommier  a  secoué  toutes  ses  pomrnes  ;  la 


206  POU      ET      PUCE 

fontaine  a  laissé  couler  toute  son  eau  ;  la  servante  a  cassé  sa  cruche  ;  la  reine 
s'est  rompu  le  bras,  et  moi,  votre  roi ,  j'ai  jeté  ma  couronne  par  terre.  Le 
cher  petit  Grain  de  Poivre  est  mort.  » 

On  peut  faire  cette  remarque,  que  la  femme  qui  casse  sa  cruche  ou  ses 
cruches  figure  encore  dans  plusieurs  des  contes  mentionnés  plus  haut  (dans 
tous  les  contes  français ,  excepté  le  second  conte  breton  ;  dans  le  conte  espagnol, 
le  conte  catalan,  le  conte  roumain).  —  Le  second  conte  breton  a,  comme 
notre  conte,  le  bonhomme  qui  chauffe  son  four  ;  là,  le  bonhomme,  en 
apprenant  la  mort  de  la  «  râtesse  » ,  jette  sa  pelle  dans  le  four. 

Il  est  curieux  de  voir  comme  l'idée  générale  de  ce  conte  s'est  localisée  à 
Montiers-sur-Saulx.  On  pourrait  suivre  Peuil  à  travers  les  rues  du  village  et 
s'arrêter  avec  lui  devant  telle  ou  telle  maison,  jusqu'au  Grand-Four,  le  four 
banal,  supprimé  à  l'époque  de  la  Révolution. 

* 

En  Orient ,  un  conte  indien ,  tout  à  fait  du  genre  de  ces  contes  européens , 
a  été  recueiUi  dans  le  Pandjab  (^Indian  Antiquary,  1882,  p.  169;  — Steel  et 
Temple,  p.  157).  L'introduction  est  très  particulière,  mais  elle  présente  le  trait 
essentiel  commun  à  presque  tous  les  contes  européens  de  ce  genre  que  nous  con- 
naissons :  le  personnage  dont  tout  le  monde  prend  le  deuil  est  tombé  dans  un 
liquide  brûlant.  Voici  le  résumé  de  ce  conte  indien  :  Un  vieux  moineau,  qui 
trouve  sa  femme  trop  vieille,  en  prend  une  seconde,  toute  jeune.  Grande 
désolation  de  la  vieille  qui ,  pendant  les  noces ,  s'en  va  gémir  sur  un  arbre. 
Justement  au-dessus  de  la  branche  où  elle  est  perchée ,  est  un  nid  en  partie 
fait  de  lambeaux  d'étoffe  teinte.  La  pluie  étant  venue  à  tomber,  l'étoffe 
déteint  et  dégoutte  sur  dame  moineau,  laquelle  se  trouve  ainsi  parée  de 
brillantes  couleurs.  Sa  rivale,  la  voyant  toute  pimpante,  lui  demande  où  elle 
s'est  faite  si  belle.  «  Dans  la  cuve  du  teinturier.  »  La  jeune  va  vite  se  plonger 
dans  la  cuve  bouillante,  d'où  elle  ne  se  tire  qu'à  grand'peine  et  à  demi-morte. 
Le  vieux  moineau  la  trouve  dans  ce  triste  état  et  la  prend  dans  son  bec  pour 
la  rapporter  au  logis  ;  mais ,  pendant  qu'il  vole  au-dessus  d'une  rivière ,  sa 
vieille  femme  se  met  à  se  moquer  de  lui  et  de  sa  belle.  Furieux,  le  moineau 
lui  crie  de  se  taire  ;  mais ,  à  peine  a-t-il  ouvert  le  bec ,  que  sa  bien-aimée 
tombe  dans  l'eau  et  s'y  noie.  Le  vieux  moineau ,  au  désespoir,  s'arrache  les 
plumes  et  va  se  percher  sur  un  pipai.  Le  pîpal  lui  demande  ce  qui  est  arrivé , 
et,  quand  il  le  sait,  il  laisse  tomber  toutes  ses  feuilles  '.  Un  buffle  vient  pour 
se  mettre  à  l'ombre  sous  l'arbre,  et,  apprenant  pourquoi  celui-ci  n'a  plus  de 
feuilles,  il  laisse  tomber  ses  cornes.  A  mesure  que  la  nouvelle  se  transmet  de 
l'un  à  l'autre,  la  rivière  où  le  buffle  est  allé  boire  pleure  si  fort  qu'elle  en 
devient  toute  salée  ;  le  coucou  qui  est  venu  se  baigner  dans  la  rivière ,  s'arrache 
un  œil  2  ;  Bhagtu  le  marchand ,  près  de  la  boutique  duquel  le  coucou  est  venu 
se  percher,  perd  la  tête  et  sert  tout  de  travers  la  servante  de  la  reine  ;   la 

I.  Dans  le  conte  hessois,  l'arbre  se  secoue  et  fait  tomber  toutes  ses  feuilles.   Il  en  est   de  même 
dans  le  conte  catalan.  —  Comparer  notre  n"  74. 
z.  Dans  le  conte  portugais ,  les  petits  oiseaux  s'arrachent  les  yeux,    . 


POU      ET      PUCE  207 

servante  revient  au  palais  en  jurant  ;  la  reine  se  met  à  danser  jusqu'à  ce  qu'elle 
perde  haleine  ;  le  prince  prend  un  tambourin  et  danse  aussi ,  et  aussi  le  roi , 
qui  gratte  une  guitare  avec  fureur  '.  Et  tous  les  quatre,  servante,  reine,  prince 
et  roi ,  chantent  ensemble  ce  refrain  final  :  «  La  femme  d'un  moineau  était 
peinte,  —  Et  l'autre  a  été  teinte  [dans  la  cuve  bouillante] ,  —  Et  le  moineau 
l'aimait.  —  Aussi  le  pîpal  a-t-il  laissé  tomber  ses  feuilles,  —  Et  le  buffle,  ses 
cornes  ;  —  Et  la  rivière  est  devenue  salée  ;  —  Et  le  coucou  a  perdu  un  œil  ; 
—  Et  Bhagtu  est  devenu  fou  ;  —  Et  la  servante  s'est  mise  à  jurer  ;  —  Et  la 
reine  s'est  mise  à  danser,  —  Et  le  prince  à  tambouriner,  —  Et  le  roi  à  gratter 
la  guitare.  »  «  Telles  furent ,  conclut  le  conte  indien  ,  les  funérailles  de  la 
pauvre  dame  moineau.  » 

I.  Dans  le  conte  portugais,   comme  on  l'a  vu,  le  roi  et  la  reine  font  aussi  des  choses  ridicules. 
Comparer  le  conte  sicilien ,  le  conte  grec  moderne ,  le  conte  roumain  ,  le  conte  italien  d'Istrie. 


XIX 


LE   PETIT   BOSSU 


Il  était  une  fois  un  roi  qui  avait  trois  fils ,  mais  il  n'y  avait  que 
les  deux  premiers  qu'il  traitât  comme  ses  fils  ;  le  plus  jeune  était 
bossu  et  son  père  ne  pouvait  le  souffrir  ;  sa  mère  seule  l'aimait. 

Un  jour,  le  roi  fit  appeler  l'aîné  et  lui  dit  :  «  Mon  fils ,  je 
voudrais  avoir  l'eau  qui  rajeunit.  —  Mon  père,  j'irai  la  chercher,  » 
Le  roi  lui  donna  un  beau  carrosse  attelé  de  quatre  chevaux,  et 
de  l'or  et  de  l'argent  tant  qu'il  en  voulut ,  et  le  jeune  homme  se 
mit  en  route. 

Il  avait  fait  deux  cents  lieues ,  lorsqu'il  rencontra  un  berger 
qui  lui  dit  :  «  Prince^  mon  beau  prince,  voudrais-tu  m'aider  à 
dégager  un  de  mes  moutons  qui  est  pris  dans  un  buisson  ?  —  Il 
ne  fallait  pas  l'y  laisser  aller,  »  répondit  le  prince^  «  je  n'ai  pas 
de  temps  à  perdre.  »  Etant  arrivé  à  Pékin,  il  entra  dans  une  belle 
hôtellerie,  fit  dételer  ses  chevaux  et  commanda  un  bon  dîner. 
Il  eut  bientôt  des  amis  et  ne  pensa  plus  à  poursuivre  son  voyage. 

Au  bout  de  six  mois,  le  roi,  voyant  qu'il  ne  revenait  pas, 
appela  son  second  fils  et  lui  demanda  d'aller  lui  chercher  l'eau  qui 
rajeunit.  Il  lui  donna  un  beau  carrosse ,  attelé  de  quatre  chevaux, 
couvert  de  perles  et  de  diamants;  le  jeune  homme  monta 
dedans  et  partit.  Après  avoir  fait  deux  cents  lieues ,  il  rencontra 
le  berger,  qui  lui  dit  :  «  Prince,  mon  beau  prince,  voudrais-tu 
m'aider  à  dégager  un  de  mes  moutons  qui  est  pris  dans  un 
buisson  ?  —  Pour  qui  me  prends-tu  ?  »  répondit  le  prince  ;  «  il 
ne  fallait  pas  l'y  laisser  aller.  »  Il  arriva  à  Pékin ,  où  il  logea  dans 
la  môme  hôtellerie  que  son  frère;  lui  aussi,  il  eut  bientôt  des 
amis  et  ne  songea  plus  à  aller  plus  loin. 


LE      PETIT      BOSSU  2O9 

Le  roi  l'attendit  un  an ,  et ,  ne  le  voyant  pas  revenir,  il  se  dit  : 
«  Je  n'ai  plus  d'enfants  !  Qui  donc  aura  ma  couronne  ?  »  Il  ne 
pensait  pas  plus  au  petit  bossu  que  s'il  n'eût  pas  été  de  ce  monde. 
Cependant  celui-ci  tomba  malade.  On  fit  venir  un  médecin  ;  le 
jeune  prince  lui  dit  qu'il  était  malade  de  chagrin,  de  voir  que 
son  père  ne  l'aimait  pas,  et  qu'il  voudrait  bien  voyager.  Le 
médecin  rapporta  cqs  paroles  au  roi ,  qui  vint  voir  son  fils,  «  Mon 
père,  »  lui  dit  le  petit  bossu ,  «  je  voudrais  aller  chercher  l'eau 
qui  rajeunit,  et  je  ne  ferais  pas  comme  mes  frères  :  je  la  rappor- 
terais. —  Tu  iras  si  tu  veux  » ,  répondit  le  roi.  Il  lui  donna  un 
vieux  chariot  qui  n'avait  que  trois  roues,  un  vieux  cheval  qui 
n'avait  que  trois  jambes,  d'argent  fort  peu,  mais  la  reine  y 
ajouta  quelque  chose,  et  voilà  le  prince  parti. 

-Après  avoir  fait  deux  cents  lieues,  il  rencontra  le  berger  qui 
lui  dit  :  «  Prince,  mon  beau  prince,  voudrais-tu  m'aider  à 
dégager  un  de  mes  moutons  qui  est  pris  dans  un  buisson  ?  — 
Volontiers ,  »  dit  le  prince.  Et  il  aida  le  berger  à  dégager  son 
mouton.  Quand  il  se  fut  éloigné,  le  berger,  songeant  qu'il  ne 
lui  avait  rien  donné  pour  sa  peine ,  le  rappela  et  lui  dit  :  «  Prince^ 
j'ai  oublié  de  vous  récompenser.  Tenez,  voici  des  flèches  :  tout 
ce  que  ces  flèches  perceront  sera  bien  percé.  Voici  un  flageolet  : 
tous  ceux  qui  l'entendront  danseront.  » 

Le  prince  poursuivit  son  chemin  et  arriva  à  Pékin.  Quand  il 
passa  devant  l'hôtellerie  où  logeaient  ses  frères,  ceux-ci,  qui 
étaient  sur  le  perron,  eurent  honte  de  lui  et  rentrèrent  dans  la 
maison.  Le  pauvre  petit  bossu  descendit  dans  une  méchante 
auberge  où  il  détela  son  cheval  lui-même  ;  puis  il  prit  avec  lui  un 
homme  de  peine  pour  lui  montrer  la  ville.  En  se  promenant, 
il  vit  un  homme  mort  qu'on  avait  laissé  là  sans  l'enterrer. 
«  Pourquoi  donc  n'enterre-t-on  pas  cet  homme  ?  »  demanda- t-il. 

—  «  C'est  parce  qu'il  avait  beaucoup  de  créanciers  et  qu'il  n'a 
pu  les  payer.  —  En  payant  pour  lui,  pourrait-on  le  faire  enterrer? 

—  Oui,  certainement.  » 

Le  prince  fit  venir  les  créanciers,  paya  les  dettes  de  l'homme 
mort  et  donna  de  l'argent  pour  le  faire  enterrer;  ensuite  il 
continua  son  voyage.  Uu  jour,  une  bonne  vieille  le  reçut  dans 
sa  maisonnette  et  lui  donna  à  boire  et  à  manger  ;  il  la  paya 
généreusement,  puis  s'en  alla  plus  loin. 

Quand  il  eut  fait  encore  deux  cents  lieues ,  tout  son  argent  se 

CosaUIN  ,    CoHitS.  ,  I  A 


2IO  LE      PETIT      BOSSU 


trouva  dépensé ,  et  il  n'avait  plus  rien  à  manger  ;  son  cheval 
était  encore  plus  heureux  que  lui  :  il  pouvait  au  moins  brouter 
un  peu  d'herbe  le  long  du  chemin.  Un  renard  vint  à  passer;  le 
prince  allait  lui  décocher  une  de  ses  flèches,  quand  le  renard 
lui  cria  :  «  Malheureux  !  que  vas-tu  faire  ?  tu  veux  me  tuer  !  » 
Le  prince,  saisi  de  frayeur,  remit  sa  flèche  dans  le  carquois. 
Alors  le  renard  lui  donna  une  serviette  dans  laquelle  se  trouvait 
de  quoi  boire  et  manger  et  lui  dit  :  «  Tu  cherches  Teau  qui 
rajeunit  ?  elle  est  dans  ce  château ,  bien  loin  là-bas.  Le  château 
est  gardé  par  un  ogre ,  par  des  tigres  et  par  des  lions.  Pour  y 
arriver,  il  faut  passer  un  fleuve  ;  sur  ce  fleuve  tu  verras  une 
barque  qu'un  homme  conduit  depuis  dix-huit  cents  ans.  Aie 
soin  d'entrer  dans  la  barque  les  pieds  en  avant^  car  si  tu  y  entrais 
les  pieds  en  arrière^,  tu  prendrais  la  place  de  l'homme  pour 
toujours.  Arrivé  au  château,  ne  te  laisse  pas  charmer  par  la 
magnificence  que  tu  y  trouveras.  Tu  verras  dans  l'écurie  des 
mules  ornées  de  lames  d'or,  prends  la  plus  laide  ;  tu  verras  aussi 
deux  oiseaux  verts,  prends  le  plus  laid.  » 

Le  prince  eut  soin  d'entrer  dans  la  barque  les  pieds  en  avant 
et  arriva  au  château  ;  il  allait  prendre  la  mule  et  l'oiseau  quand 
l'ogre  rentra.  «  Que  fais-tu  ici  ?  »  lui  dit  l'ogre.  Le  prince 
s'excusa,  s'humilia  devant  lui,  lui  demanda  grâce.  L'ogre  lui 
dit  :  «  Je  ne  te  mangerai  pas;  tu  es  trop  maigre.  »  Il  lui  donna  à 
boire  et  à  manger,  et  le  prince  resta  au  château ,  où  il  avait  tout 
à  souhait.  L'ogre  l'envoya  combattre  ses  ennemis,  des  bêtes 
comme  lui  ;  le  prince ,  grâce  à  ses  flèches ,  gagna  la  bataille  et 
rapporta  des  drapeaux.  Il  combattit  cinq  ou  six  fois,  et  toujours 
il  fut  vainqueur. 

Or  il  y  avait  au  château  une  princesse  que  l'ogre  voulait 
épouser,  mais  qui  ne  voulait  pas  de  lui.  Un  jour  que  le  prince 
venait  de  gagner  une  grande  bataille,  il  eut  l'idée  de  jouer  un 
air  sur  son  flageolet.  La  princesse  était  à  table  avec  l'ogre  ;  en 
entendant  le  flageolet  merveilleux,  ils  se  mirent  â  danser 
ensemble,  sans  savoir  d'abord  d'où  venait  cette  musique.  Quand 
l'ogre  vit  que  c'était  le  prince  qui  jouait,  il  le  fit  venir  à  table 
et  lui  dit  :  «  Demande-moi  ce  que  tu  désires  :  je  te  l'accorderai.  » 
Il  pensait  bien  que  le  prince  ne  lui  demanderait  pas  son  congé. 

I.  C'est-à-dire  à  ra:«/o«^. 


LE      PETIT      BOSSU  2H 


«  Je  demande ,  »  dit  le  prince ,  «  ce  qu'il  y  a  de  plus  beau  ici , 
et  la  permission  de  faire  trois  fois  le  tour  du  château.  »  L'ogre  y 
consentit.  Il  y  avait  dans  le  château  de  l'or  à  ne  savoir  où  le 
mettre ,  mais  le  prince  n'y  toucha  pas  ;  il  prit  le  plus  laid  des 
deux  oiseaux  verts  et  la  plus  laide  mule ,  qui  faisait  sept  lieues 
d'un  pas ,  sans  oublier  une  fiole  de  Teau  qui  rajeunit  ;  puis  il  fit 
monter  sur  la  mule  la  princesse  qui  était  d'accord  avec  lui.  Au 
lieu  de  faire  trois  fois  le  tour  du  château ,  il  ne  le  fit  que  deux 
fois  et  s'enfuit  avec  la  princesse.  L'ogre,  s'en  étant  aperçu, 
courut  à  leur  poursuite ,  mais  il  ne  put  les  atteindre. 

Le  jeune  homme  rencontra  une  seconde  fois  le  renard,  qui 
lui  dit  :  «  Si  tu  vois  quelqu'un  dans  la  peine,  garde-toi  de  l'en 
tirer.  »  Un  peu  plus  loin,  il  fut  très  bien  reçu  par  la  bonne 
vieille  dans  sa  maisonnette  ;  enfin  il  arriva  à  Pékin  avec  la  prin- 
cesse. Sur  une  des  places  de  la  ville  il  y  avait  une  potence 
dressée.  «  Pour  qui  cette  potence  ?  »  demanda  le  prince.  On  lui 
dit  que  c'était  pour  deux  jeunes  étrangers  qu'on  devait  pendre  ce 
jour-là.  En  ce  moment  on  amenait  les  condamnés  ;  il  reconnut 
ses  frères.  Il  demanda  quel  était  leur  crime.  «  C'est,  »  lui  dit-on, 
«  qu'ils  ont  fait  des  dettes  et  qu'ils  n'ont  pu  les  payer.  »  Le 
jeune  homme  réunit  les  créanciers,  les  paya  et  délivra  ses  frères, 
puis  ils  reprirent  ensemble  le  chemin  du  royaume  de  leur  père. 
Le  petit  bossu  avait  donné  à  son  frère  aîné  la  mule,  à  l'autre 
l'oiseau  vert  et  l'eau  qui  rajeunit ,  il  avait  gardé  pour  lui  la  prin- 
cesse. Ses  frères  n'étaient  pas  encore  contents;  ils  cherchaient 
ensemble  le  moyen  de  le  perdre ,  et  la  princesse ,  qui  voyait  leur 
jalousie,  s'en  affligeait. 

Un  jour  qu'on  passait  près  d'un  puits  qui  avait  bien  cent  pieds 
de  profondeur,  les  deux  aînés  dirent  à  leur  frère  :  «  Regarde, 
quel  beau  puits!  »  Et,  tandis  qu'il  se  penchait  pour  voir,  ils  le 
poussèrent  dedans ,  prirent  l'eau  qui  rajeunit,  et  emmenèrent  la 
princesse,  la  mule  et  l'oiseau.  Quand  on  arriva  au  château,  la 
princesse  était  languissante ,  la  mule  et  l'oiseau  étaient  tristes. 
On  mit  la  mule  dans  une  vieille  écurie ,  l'oiseau  dans  une  vieille 
cage.  L'eau  ne  put  rajeunir  le  roi  ;  on  la  mit  dans  un  coin  avec 
les  vieilles  drogues. 

Cependant  le  pauvre  prince,  au  fond  du  puits,  poussait  de 
grands  cris  ;  le  renard  accourut  et  descendit  dans  le  puits.  «  Je 
t'avais  bien  dit  de  ne  tirer  personne  de  la  peine  !  Je  vais  pourtant 


212  LE      PETIT      BOSSU 


t' aider  à  sortir  d'ici;  tiens  bien  ma  queue.  »  Le  jeune  homme  fit 
ce  qu'il  lui  disait,  et  le  renard  grimpa;  il  allait  atteindre  le  haut, 
quand  la  queue  se  rompit  et  le  jeune  homme  retomba  au  fond 
du  puits.  Le  renard  rattacha  sa  queue  en  la  frottant  avec  de  la 
graisse  et  prit  le  prince  sur  son  dos.  Une  fois  dehors,  il  le 
redressa,  et  le  jeune  homme,  débarrassé  de  sa  bosse,  devint  un 
prince  accompli. 

Il  se  rendit  au  château  du  roi  son  père  et  se  fit  annoncer 
comme  grand  médecin ,  disant  qu'il  guérirait  le  roi  et  la  prin- 
cesse. Il  entra  d'abord  dans  l'écurie  :  aussitôt  la  mule  reprit  son 
beau  poil  et  se  mit  à  hennir;  il  s'approcha  de  l'oiseau  :  celui-ci 
reprit  son  beau  plumage  et  se  mit  à  chanter.  Il  donna  à  son  père 
de  l'eau  qui  rajeunit  :  le  roi  redevint  jeune  sur  le  champ  et 
sortit  du  lit  où  il  était  malade.  Rien  qu'en  voyant  le  jeune 
homme,  la  princesse  revint  à  la  santé.  Alors  le  prince  se  fit 
reconnaître  de  son  père  et  lui  apprit  ce  qui  s'était  passé  ;  puis 
l'oiseau  parla  à  son  tour  et  raconta  toute  l'histoire. 

Les  fils  aînés  du  roi  étaient  à  la  chasse.  Le  roi  fit  cacher  leur 
jeune  frère  derrière  la  porte,  et,  quand  ils  arrivèrent,  il  leur 
dit  :  «  Je  viens  d'apprendre  une  singulière  aventure  qui  s'est 
passée  dans  une  ville  de  mon  royaume  :  trois  jeunes  gens  se 
promenaient  ensemble  au  bord  d'un  lac,  deux  d'entre  eux 
jetèrent  leur  compagnon  dans  ce  lac.  Rendez  un  jugement  de 
Salomon  :  quel  châtiment  méritent  ces  hommes  ? —  Ils  méritent 
la  mort.  —  Malheureux  !  vous  l'avez  donc  aussi  méritée  !  Vous 
ne  serez  pas  jetés  dans  l'eau,  mais  vous  serez  brûlés.  »  La  sen- 
tence fut  exécutée.  On  fit  ensuite  un  grand  festin,  et  le  jeune 
prince  épousa  la  princesse. 


REMARQUES 

Notre  conte  présente ,  pour  l'ensemble ,  mais  traité  d'une  façon  originale , 
un  thème  que  nous  appellerons,  si  l'on  veut,  à  cause  du  conte  hessois  bien 
connu  de  la  collection  Grimm  (no  57),  le  thème  de  V Oiseau  d'or,  auquel  sont 
venus  se  joindre  divers  autres  éléments. 

Rappelons  en  quelques  mots  ce  thème  de  VOiseau  d'or,  dans  sa  forme  la  plus 
habituelle  :  Les  trois  fils  d'un  roi  partent  successivement  à  la  recherche  d'un 
oiseau  merveilleux  que  leur  père  veut  posséder.  Les  deux  aînés  se  montrent 
peu  charitables  à  l'égard  d'un  renard  (ou  parfois  d'un  loup,  ou  d'un  ours)  :  ils 


LE      PETIT      BOSSU  213 

refusent  de  lui  donner  à  manger,  ou  ils  tirent  sur  lui ,  malgré  ses  prières. 
Arrivés  dans  une  ville,  ils  se  laissent  retenir  dans  une  hôtellerie,  font  des 
dettes  et  sont  mis  en  prison.  Le  plus  jeune  prince,  qui  a  été  bon  envers  le 
renard ,  reçoit  de  celui-ci  l'indication  des  moyens  à  prendre  pour  s'emparer  de 
l'oiseau  qui  est  dans  le  palais  d'un  roi;  mais  il  ne  suit  pas  exactement  les' 
instructions  du  renard ,  et  il  est  fait  prisonnier.  Il  obtiendra  sa  liberté  et  de  plus 
l'oiseau  ,  s'il  procure  au  roi  un  cheval  merveilleux  qui  est  en  la  possession  d'un 
autre  roi.  Son  imprudence  le  fait  encore  tomber  entre  les  mains  des  gardiens 
du  cheval ,  et  il  doit  aller  chercher  pour  ce  second  roi  certaine  jeune  fille  que  le 
roi  veut  épouser.  Cette  fois  il  ne  s'écarte  pas  des  conseils  du  renard.  Il  s'empare 
de  la  jeune  fille,  et  il  a  l'adresse  de  s'emparer  aussi  du  cheval  et  de  l'oiseau. 
Comme  il  s'en  retourne  vers  le  pays  de  son  père ,  il  rencontre  ses  frères  qu'on 
va  pendre  ;  il  les  délivre  malgré  le  conseil  que  le  renard  lui  avait  donné  de  ne 
pas  acheter  de  «  gibier  de  potence  ».  (Tout  cet  épisode  n'existe  que  dans 
certaines  versions.)  Pour  récompense,  ses  frères  se  débarrassent  de  lui  (dans 
plusieurs  versions,  ils  le  jettent  dans  un  puits)  et  lui  enlèvent  l'oiseau,  le 
cheval  et  la  jeune  fille.  Le  renard  le  sauve  ;  le  jeune  homme  revient  chez  le 
roi  son  père  ,  et  ses  frères  sont  punis. 

Ce  thème  se  retrouve ,  plus  ou  nioins  complet ,  dans  un  assez  grand  nombre 
de  contes,  qui  ont  été  recueillis  en  Allemagne  (Grimm,  n°  57;  Wolf, 
p.  230),  dans  le  «  pays  saxon  »  de  Transylvanie  (Haltrich,  n"  7),  chez  les 
Tchèques  de  Bohême  (Chodzko  ,  p.  285  )  ,  chez  les  Valaques  (  Schott ,  n"  26), 
en  Russie  (Ralston ,  p.  286),  en  Norwège  (Asbjœrnsen,  Taies  of  ihe  Fjeld , 
p.  364),  en  Ecosse  (Campbell,  n"  46),  en  Irlande  (Kennedy,  II,  p.  47),  etc. 

Le  thème  de  VOiseau  d'or  a  une  grande  affinité  avec  un  autre  thème  qui  est 
développé  dans  le  conte  no  97  de  la  collection  Grimm  (l'Eau  de  la  vie)  et 
dans  d'autres  contes  allemands  (Wolf,  p.  54;  Meier,  n°  $  ;  Simrock,  no  47; 
Knoop,  pp.  224  et  236);  dans  des  contes  autrichiens  (Vernaleken,  nos  52  et 
53);  dans  un  conte  tyrolien  (Zingerle,  II,  p.  225),  un  conte  suédois 
(CavalHus,  no  9),  un  conte  écossais  (Campbell,  009),  un  conte  lithuanien 
(Schleicher,  p.  26),  un  conte  polonais  (Tœppen,  p.  154),  un  conte  toscan 
(Comparetti,  n°  37),  un  conte  siciHen  (Gonzenbach,  no  64),  un  conte 
portugais  du  Brésil  (Roméro,  n»  25),  etc. 

Dans  tous  ces  contes ,  trois  princes  vont  chercher  pour  leur  père  l'eau  de  la 
vie  ou  un  fruit  merveilleux  qui  doit  le  guérir,  et  c'est  le  plus  jeune  qui  réussit 
dans  cette  entreprise.  Dans  plusieurs,  —  notamment  dans  des  contes  allemands, 
dans  les  contes  autrichiens,  le  conte  lithuanien  et  le  conte  italien,  — les  deux 
aînés  font  des  dettes,  et  ils  sont  au  moment  d'être  pendus,  quand  leur  frère 
paiç  les  créanciers  (dans  des  contes  allemands  et  dans  les  contes  autrichiens, 
malgré  l'avis  que  lui  avait  donné  un  ermite ,  un  nain  ou  des  animaux  recon- 
naissants ,  de  ne  pas  acheter  de  «  gibier  de  potence  »).  Il  est  tué  par  eux  ou , 
dans  un  conte  allemand  (Meier,  no  5),  jeté  dans  un  grand  trou  ;  mais  ensuite 
il  est  rappelé  à  la  vie  dans  des  circonstances  qu'il  serait  trop  long  d'expliquer. 

Il  est  curieux  de  voir  comment  le  thème  de  VOiseau  d'or  s'est  modifié  dans 
notre  conte. 


214  LE      PETIT      BOSSU 


* 
*  * 


L'introduction  se  rattache  aux  contes  du  type  de  VEaude  la  vie.  Notons  ici, 
comme  lien  entre  les  contes  des  deux  types,  un  conte  allemand  du  type  de 
VOiseau  d'or  (Wolf,  p.  230),  dans  lequel  les  princes  s'en  vont  à  la  recherche 
d'un  oiseau  dont  le  chant  doit  guérir  le  roi.  (Comparer  Grimm,  III,  p.  98.) 

L'épisode  du  berger  envers  lequel  les  deux  frères  aînés  sont  impolis  et  peu 
complaisants  appartient  encore  au  thème  de  VEau  de  la  vie,  ou  du  moins  se 
retrouve  comme  idée  dans  plusieurs  contes  allemands  de  ce  type ,  dans  lesquels 
les  deux  princes  répondent  grossièrement  à  un  nain  ou  à  un  vieillard  (Grimm, 
n«>97;  Simrock,  n"  47;  Meier,  n°  5).  Comme  forme,  il  correspond  à  un 
passage  d'un  conte  de  M^e  d'Aulnoy ,  tout  différent  pour  le  reste ,  Belle-Belle 
ou  le  Chevalier  Fortuné,  où  la  plus  jeune  des  filles  d'un  vieux  seigneur  aide  une 
bergère  à  retirer  sa  brebis  d'un  fossé.  —  Dans  le  conte  allemand  de  la  collec- 
tion Wolf,  c'est  envers  un  ours  (qui  tient  ici  la  place  du  renard)  que  les 
deux  princes  se  montrent  impolis  ;  ce  qui ,  sur  ce  point  encore ,  rapproche  les 
contes  des  deux  types.  Ordinairement,  dans  les  contes  du  type  de  VOiseau  d'or, 
les  deux  frères  aînés  tirent  sur  le  renard ,  et  le  plus  jeune  seul  en  a  pitié.  Notre 
conte  présente  successivement  les  deux  épisodes  ;  mais ,  dans  le  second ,  il  ne 
met  pas  en  scène  les  frères  aînés. 

Nous  ne  nous  arrêterons  qu'un  instant  sur  les  dons  que  le  «  petit  bossu  » 
reçoit  d'abord  du  berger,  puis  du  renard.  La  serviette  dans  laquelle  il  y  a  de 
quoi  boire  et  manger  est  évidemment  une  altération  de  la  serviette  merveilleuse 
de  notre  n»  4,  Tapalapautau ,  serviette  qui  se  couvre  de  mets  au  commande- 
ment. —  Les  flèches  qui  ne  manquent  pas  leur  but  et  le  flageolet  qui  fait 
danser  se  retrouvent  également  associés  dans  un  conte  allemand  (Grimm , 
m,  p.  192),  dans  un  conte  flamand  (Wolf,  Deutsche  Mccrchen  und Sagen , 
no  24),  dans  un  conte  de  la  Haute-Bretagne  (Sébillot,  I,  noy)  et  dans  un  conte 
de  la  Basse-Bretagne  (Luzel,  Légendes ,  I,  p.  48).  Comparer  la  sarbacane  et  le 
violon  du  n°  1 10  de  la  collection  Grimm. 

*  * 

L'épisode  de  l'homme  mort  que  le  «  petit  bossu  »  fait  enterrer  appartient 
au  thème  bien  connu  du  Mort  reconnaissant ,  que  M.  Benfey  a  étudié  dans  son 
introduction  au  Pantchatantra  (t.  I,  p.  221,  et  t.  II,  p.  532)  ,  M.  Kœhler  dans 
des  revues  allemandes  (^Gennania,  t.  III ,  p.  199  seq.  ;  Orient  und  Occident,  t. 
II,  p.  322  seq.),  et  M.  d'Ancona  dans  la  Romania  (1874,  p.  191),  à  propos 
d'un  récit  du  Novellino  italien.  Ce  conte  du  Mort  reconnaissant ,  très  répandu 
en  Europe ,  a  été  aussi  recueilli  en  Arménie  ;  il  forme  le  sujet  de  plusieurs 
récits  et  poèmes  du  moyen-âge. 

Ce  qui  explique  comment  ce  thème  s'est  introduit  dans  notre  conte  et  com- 
biné avec  le  thème  de  Y  Oiseau  d'or,  c'est  que,  dans  plusieurs  de  ses  formes,  il 
présente  une  certaine  parenté  avec  ce  dernier  thème.  En  d'autres  termes ,  il 
existe  dans  les  deux  thèmes  des  éléments  communs  qui  les  rattachent  l'un  à 
l'autre.  On  va  le  voir,  par  l'analyse  rapide  d'un  romance  espagnol  qui  a  pour 


I 


LE      PETIT      BOSSU  215 

fond  le  thème  du  Mort  reconnaissant  (R.  Kœhler,  Orient  und  Occident,  loc.  cit., 
p.  323)  :  Un  jeune  marchand  vénitien,  se  trouvant  à  Tunis,  rachète  le 
corps  d'un  chrétien  auquel  un  créancier  refusait  la  sépulture.  En  même  temps , 
il  procure  la  liberté  à  une  esclave  chrétienne ,  qu'il  épouse ,  une  fois  de  retour 
à  Venise ,  bien  qu'elle  refuse  de  faire  connaître  son  origine.  Peu  de  temps 
après ,  un  capitaine  de  vaisseau  l'invite  à  venir  avec  sa  femme  lui  rendre  visite 
sur  son  navire,  et  il  le  fait  jeter  à  la  mer.  Le  Vénitien  est  sauvé,  grâce  à  une 
planche  à  laquelle  il  se  cramponne.  Il  est  recueilli  par  un  ermite  qui  plus  tard 
l'envoie  sur  le  rivage,  où  il  trouve  un  vaisseau.  Le  capitaine  de  ce  vaisseau  le 
débarque  en  Irlande  et  le  charge  de  remettre  une  lettre  au  roi.  Dans  cette 
lettre  il  est  dit  que  le  porteur  est  un  grand  médecin,  qui,  par  sa  seule  vue, 
guérira  la  princesse  malade.  Celle-ci ,  en  effet ,  est  la  femme  du  Vénitien ,  et , 
en  le  reconnaissant,  elle  recouvre  la-  santé.  Il  est  ensuite  expliqué  que  la 
planche ,  l'ermite  et  le  capitaine  du  second  vaisseau ,  étaient  l'âme  du  mort 
dont  le  Vénitien  a  fait  enterrer  le  corps.  —  Ainsi ,  dans  ce  conte  comme  dans 
notre  Petit  Bossu ,  le  héros  est  jeté  à  l'eau  par  un  envieux  qui  lui  enlève  une 
princesse  délivrée  par  lui,  et,  plus  tard,  il  guérit  par  sa  seule  vue  la  prin- 
cesse, malade  de  chagrin.  Il  n'est  donc  pas  étonnant  que  les  deux  thèmes, 
voisins  sur  plusieurs  points ,  se  soient  fusionnés.  —  Dans  le  conte  lorrain ,  le 
renard  n'est  autre  qu'une  incarnation  de  l'homme  mort ,  qui  sert  le  prince  par 
reconnaissance.  Si  le  conte  était  bien  conservé,  le  mort  finirait  par  se  faire 
connaître  à  son  bienfaiteur,  en  lui  disant  adieu  pour  la  dernière  fois.  Cette 
interprétation ,  qui  nous  était  venue  à  l'esprit  en  étudiant  pour  la  première  fois 
notre  conte,  est  maintenant  une  certitude  :  dans  trois  contes,  qui  se  ratta- 
chent au  thème  de  l'Oiseau  d'or,  un  conte  basque  (Webster,  p.  182),  un 
conte  de  la  Haute-Bretagne  (  Sébillot ,  I ,  n»  i  ) ,  et  un  conte  portugais  du 
Brésil  (Roméro,  n»  10),  il  est  dit  expressément  que  le  renard  qui  secourt  le 
prince  est  1'  «  âme  »  d'un  homme  mort  que,  comme  dans  notre  conte,  le 
prince  a  fait  enterrer.  Comparer  encore  un  conte  toscan  (Nerucci,  n°  52), 
se  rattachant  aussi  au  thème  de  YOiseau  d'or  et  dans  lequel  l'âme  de  l'homme 
mort  prend  la  forme  d'un  lièvre. 


Le  batelier  qui ,  depuis  des  siècles ,  transporte  les  voyageurs  de  l'autre  côté 

du  fleuve  et  dont  le  prince  est  en  danger  de  prendre  la  place ,  se  retrouve  dans 

le  conte  hessois  le  Diable  aux  trois  cheveux  d'or  (  Grimm ,   n"  29  )  et  dans 

diverses   variantes   de   ce   thème.    Ainsi,    chez    les   Tchèques   de  Bohême 

(Chodzko,  p.  40),  en  Norwège  (Asbjœrnsen ,  t.  I,   n°  5  ),  en  Allemagne 

(Meier,   no  73  ;  Prœhle,  II,  n°  8),  dans  le  Tyrol  allemand  (Zingerle,  II, 

p.  70). 

* 

*  * 

A  partir  de  l'arrivée  du  prince  chez  l'ogre ,  notre  conte  entre  tout  à  fait  dans 
le  thème  de  YOiseau  d'or.  La  plupart  des  éléments  de  ce  thème  s'y  retrouvent, 
mais  autrement  groupés.  Ainsi,  l'c^rs  de  notre  conte  résume  en  sa  personne 
les  divers  rois  possesseurs  des  êtres  merveilleux  qu'il  s'agit  d'enlever.  L'oiseau 
vert  remplace  l'oiseau  d'or  ou  l'oiseau  de   feu ,  et ,  quand  le  renard  dit  au 


2l6  LE     PETIT      BOSSU 

«  petit  bossu  »  de  prendre  le  plus  laid  des  deux  oiseaux  verts  et  ensuite  la  plus 
laide  mule,  c'est  là  certainement  un  souvenir  altéré  de  la  recommandation 
faite  au  prince ,  dans  la  forme  originale  du  thème ,  de  se  garder  de  retirer 
l'oiseau  d'or  de  sa  cage  de  bois  ou  de  mettre  au  cheval  merveilleux  une  selle 
d'or.  Le  cheval  merveilleux  lui-même  est  devenu ,  dans  notre  conte ,  la  mule 
qui  fait  sept  lieues  d'un  pas  ' .  Enfin  la  princesse  qui  est  retenue  dans  le  château 
de  l'ogre,  c'est  la  princesse  aux  cheveux  d'or  du  thème  primitif.  Quant  à 
Veau  qui  rajeunit,  comme  il  y  a  eu  dans  le  conte  lorrain  combinaison  du 
thème  de  YEau  de  la  vie  avec  celui  de  VOiseau  d'or,  elle  devait  naturellement 
figurer  en  plus  à  cet  endroit  du  récit. 

Le  jugement  que  les  deux  frères  du  «  petit  bossu  »  rendent  sans  le  savoir 
contre  eux-mêmes  termine  aussi  plusieurs  contes  étrangers,  mais  des  contes 
différents  du  nôtre  pour  l'ensemble  du  récit.  Voir,  par  exemple,  les  contes 
allemands  n»»  13  et  1 3  5  de  la  collection  Grimm ,  un  conte  tyrolien  (Zingerle, 
II ,  p.  131),  deux  contes  siciliens  (Gonzenbach  ,  nos  1 1  et  1 3  ) ,  un  conte  grec 
moderne  (Simrock,  appendice,  n»  3  )  ,  etc. 


En  Orient,  nous  avons  plusieurs  rapprochements  à  faire.  On  y  trouvera 
sans  doute  nombre  de  détails  qui  se  rapportent  moins  à  notre  conte,  dans  sa 
forme  actuelle ,  qu'à  ses  deux  thèmes  principaux ,  dans  leur  pureté ,  le  thème 
de  VOiseau  d'or  et  celui  de  VEau  de  la  vie  (  ce  dernier  surtout  )  ;  mais  on 
n'aura  pas  de  peine  à  y  reconnaître  non  seulement  l'idée  générale  de  notre 
Petit  Bossu,  —  l'expédition  de  plusieurs  princes  qui  vont  chercher  pour  le  roi 
leur  père  un  objet  merveilleux,  le  succès  du  plus  jeune  et  la  trahison  des 
aînés,  à  la  fin  punie,  —  mais  encore,  tantôt  dans  l'un,  tantôt  dans  l'autre 
de  ces  récits  orientaux ,  plusieurs  des  traits  les  plus  caractéristiques  de  notre 
conte  :  ainsi ,  nous  y  verrons  le  plus  jeune  prince  dédaigné  par  son  père  ;  les 
frères  aînés  faisant  des  dettes ,  réduits  à  la  misère  et  retenus  prisonniers ,  puis 
délivrés  par  le  jeune  prince  ;  celui-ci  jeté  par  eux  dans  un  puits ,  etc. 

Prenons  d'abord  la  grande  collection  de  contes ,  chants  et  poèmes  des  Tar- 
tares  de  la  Sibérie  méridionale,  qui  a  été  publiée  par  M.  W.  Radloff  et  déjà 
citée  plusieurs  fois  par  nous.  Elle  contient,  dans  le  volume  concernant  les 
Kirghiz ,  à  côté  des  chants  et  récits  non  écrits ,  quelques  poèmes  formant  dans 
le  pays  une  sorte  de  littérature.  Dans  l'un  de  ces  poèmes  (t.  III,  p.  535  seq.), 
trois  princes  se  mettent  en  route  ensemble  pour  aller  chercher  certain  rossignol , 
que  leur  père  a  vu  en  songe.  Arrivés  à  un  endroit  où  trois  chemins  s'ouvrent 
devant  eux,  ils  se  séparent.  Le  plus  jeune,  Hœnira,  devient  l'époux  d'une  péri 
(sorte  de  fée) ,  et,  avec  l'aide  de  celle-ci,  il  parvient  à  prendre  l'oiseau  merveil- 
leux. Comme  il  s'en  retourne ,  il  rencontre  dans  une  auberge  ses  deux  frères. 


I.  On  d  déjà  vu,  dans  notre  n"  3  ,  /<■  Roi  dtAnglelerrt  el  son  FilUul ,  une  mule  merveilleuse,  qui 
fait  cent  lieues  d'un  pas.  —  Dans  un  conte  arabe  (  Conta  inédits  des  Mille  tt  une  Nuits ,  traduits  par 
G. -S.  Trèbutien ,  t.  I ,  p.  299) ,  figure  une  mule  «  qui  est  un  génie  faisant  en  un  seul  jour  un 
voyage  d'une  année  ». 


LE      PETIT      BOSSU  217 

devenus  valets  de  cuisine  '  ;  il  paie  leurs  dettes  et  les  emmène  avec  lui.  En 
chemin ,  ses  frères  lui  crèvent  les  yeux  et  le  jettent  dans  un  puits.  Le  rossignol 
qu'ils  rapportent  à  leur  père  révèle  à  celui-ci  le  sort  de  Haemra.  Le  poème 
s'arrête  court  :  on  s'attendait  à  voir  reparaître  la  péri ,  qui  avait  donné  à  Haemra, 
pour  qu'il  pût  l'appeler  en  cas  de  danger,  une  boucle  de  ses  cheveux. 

Dans  un  conte  tartare  de  la  même  collection  (t.  IV,  p.  146),  trois  princes 
partent  aussi  à  la  recherche  d'un  oiseau  merveilleux.  Le  plus  jeune  seul  se 
montre  charitable  envers  un  loup ,  qui  lui  indique  où  est  l'oiseau  et  ce  qu'il 
doit  faire  pour  s'en  emparer.  Suit,  comme  dans  le  thème  de  l'Oiseau  d'or,  une 
série  d'entreprises  (enlever  des  chevaux,  une  guitare  d'or,  une  jeune  fille) , 
entreprises  auxquelles  le  prince  est  condamné  pour  avoir  oublié  les  recomman- 
dations du  loup.  Il  manque  dans  ce  conte  tartare  la  trahison  des  frères  aînés. 

Ce  dernier  trait  se  retrouve  dans  un  conte  kabyle  (J.  Rivière,  p.  235)  ,  qui 
se  rattache  étroitement,  comme  le  conte  tartare,  au  thème  de  Y  Oiseau  d'or. 
Oiseau  merveilleux,  à  la  recherche  duquel  partent  trois  princes,  fils  des  trois 
femmes  d'un  roi;  conseil  donné  au  troisième,  fils  d'une  négresse,  par  une 
vieille  qui  remplace  ici  le  loup  ou  le  renard  ;  désobéissance  du  prince ,  lequel 
est  obligé ,  en  conséquence ,  d'aller  chercher  le  cheval  du  prince  des  génies  et 
ensuite  la  fille  de  l'ogresse  :  toute  la  marche  du  récit  est  identique  dans  les 
deux  contes.  Dans  le  conte  kabyle ,  la  trahison  des  deux  frères  du  héros  ne 
consiste  pas  en  ce  qu'ils  jettent  celui-ci  dans  un  puits,  mais  en  ce  qu'ils  coupent 
la  corde  après  l'y  avoir  descendu  et  s'être  emparés  de  sept  femmes,  prison- 
nières d'un  ogre  ,  que  le  héros  avait  délivrées  et  qu'il  avait  fait  remonter  par 
ses  frères.  Toute  la  fin  de  ce  conte  se  rapporte  au  thème  de  la  descente  dans 
le  monde  souterrain ,  dont  nous  avons  traité  dans  les  remarques  de  notre  n"  i 
Jean  de  VOurs.  (Comparer  les  remarques  de  notre  n°  52,  la  Canne  de  cinq  cents 
livres.  ) 

La  collection  de  contes  avares  du  Caucase,  traduits  par  M.  Schiefner,  nous 
fournit  encore  un  conte  (no  i)  à  rapprocher  du  nôtre.  Si  on  laisse  de  côté  un 
long  épisode  dont  nous  aurons  occasion  de  reparler  plus  tard ,  ce  conte  peut 
se  résumer  très  brièvement.  Le  commencement  est  celui  du  poème  kirghiz  ; 
seulement,  à  la  place  du  rossignol,  il  y  a  un  «  cheval  de  mer  ».  C'est  avec 
l'aide  d'une  vieille  géante ,  sorte  d'ogresse,  dont  il  a  su  gagner  la  bienveil- 
lance, que  le  plus  jeune  prince  parvient  ù  se  rendre  maître  du  cheval  et  aussi 
d'une  fille  du  roi  de  la  mer.  A  son  retour,  en  passant  dans  une  ville,  il  trouve 
ses  frères  réduits  à  la  misère  et  devenus  valets,  l'un  chez  un  boulanger, 
l'autre  chez  un  boucher.  II  les  prend  avec  lui  ;  mais  ceux-ci ,  envieux,  s'arran- 
gent de  façon  à  le  faire  tomber  dans  un  puits.  Le  cheval  l'en  retire,  et,  à  sa 
vue,  ses  frères  prennent  la  fuite  pour  ne  plus  revenir. 

On  peut  également  citer  ici  un  conte  arabe  {Mille  et  une  Nuits,  t.  XI, 
p.  17s,  de  la  traduction  allemande  dite  de  Breslau),  dans  lequel  trois  princes 
partent  à  la  recherche  d'un  oiseau  que  leur  père ,  le  sultan  du  pays  d'Yémen  , 
veut  avoir.  Le  plus  jeune ,  Aladin ,  dédaigné  de  son  père ,  délivre  successi- 
vement deux   princesses  exposées  à   des    monstres  et  les  épouse  ;    puis  il 

I.  Dans  un  conte  Ju  «  pays  saxon  «  de  Transylvanie  (Haltricb,  n»  7),  les  deux  frircs  sont 
également  devenus  valets  d'auberge. 


2l8  LE      PETIT      BOSSU 

les  abandonne  pendant  leur  sommeil  après  leur  avoir  écrit  dans  la  main  son 
nom  et  son  pays.  Enfin  il  arrive  dans  la  ville  où  se  trouve  la  princesse  qui 
possède  l'oiseau.  Grâce  aux  conseils  d'un  vieillard ,  il  peut  pénétrer  dans  le 
palais ,  gardé  par  des  lions ,  et  il  se  retire  en  toute  hâte  après  avoir  écrit  son 
nom  et  son  pays  dans  la  main  de  la  princesse  endormie.  Puis  il  reprend  le 
chemin  de  la  capitale  de  son  père.  Parvenu  non  loin  de  là ,  il  rencontre  ses 
frères  qui  l'accablent  de  coups  et  lui  prennent  l'oiseau.  Mais  bientôt  arrivent 
auprès  de  la  ville ,  accompagnées  des  sultans  leurs  pères  et  de  grandes  armées . 
les  deux  princesses  qu'Aladin  a  délivrées  et  celle  dans  le  palais  de  laquelle  il 
a  pénétré.  La  trahison  des  frères  aînés  se  découvre ,  et  le  sultan  d'Yémen 
cède  son  trône  à  Aladin  ' . 

Arrivons  à  l'Inde.  Nous  donnerons  d'abord  l'analyse  d'un  roman  hindous- 
tani ,  traduit  par  M.  Garcin  de  Tassy  dans  la  Revue  de  l'Orient ,  de  V Algérie  et 
des  colonies  (1858 ,  t.  I ,  p.  212)  sous  ce  titre  :  La  Doctrine  de  l'amour,  ou  Taj- 
Ulmuluk  et  Bakawali ,  roman  de  philosophie  religieuse,  par  Nihal  Chand,  de 
Delhi  :  Le  roi  Zaïn  Ulmuluk  a  perdu  la  vue.  Les  médecins  déclarent  que  le  seul 
remède  est  la  a  rose  de  Bakawali.  »  Les  quatre  fils  aînés  du  roi  partent  pour 
aller  chercher  cette  rose.  Un  cinquième  fils ,  Taj-Ulmuluk ,  que  son  père  a  fait 
élever  dans  un  palais  éloigné  ,  les  rencontre  et ,  apprenant  d'une  personne  de 
leur  suite  qui  ils  sont  et  où  ils  vont ,  il  se  joint  à  l'escorte  comme  un  simple 
voyageur.  Arrivés  dans  une  ville ,  les  quatre  aînés  entrent  dans  le  palais  d'une 
courtisane,  nommée  Lakkha,  et  perdent  au  jeu ,  par  la  ruse  de  cette  femme, 
tout  leur  argent  et  leur  liberté.  Taj-Ulmuluk  résout  de  les  délivrer  ;  il  gagne 
la  partie  contre  Lakkha  et  la  rend  son  esclavç,.  Il  lui  raconte  alors  son  histoire 
et  apprend  que  la  rose  se  trouve  dans  le  jardin  de  Bakawali ,  fille  du  roi  des 
fées.  Mais  le  soleil  lui-même  ne  saurait  pénétrer  à  travers  la  quadruple  enceinte 
de  ce  jardin.  Des  millions  de  dives  (génies)  veillent  de  tous  côtés  ;  en  l'air, 
des  fées  écartent  les  oiseaux  ;  sur  la  terre ,  la  garde  est  confiée  à  des  serpents 
et  à  des  scorpions  ;  au  dessous  du  sol ,  au  roi  des  rats  avec  des  milliers  de  ses 
sujets.  Taj-Ulmuluk  s'habille  en  derviche  et  se  met  en  marche.  Bientôt  il 
tombe  entre  les  mains  d'un  dive  géant  qui  veut  d'abord  le  manger,  puis  qui  a 
pitié  de  lui  et  finit  par  le  prendre  en  amitié ,  surtout  quand  le  prince  lui  a  fait 
goûter  des  mets  délicieux  apprêtés  par  lui.  Ce  dive  s'engage  par  serment  à 
faire  ce  que  le  prince  désirera.  Le  prince  lui  parle  de  la  rose  *.  Le  dive  fait 
venir  un  autre  dive,  lequel  envoie  le  prince  à  sa  sœur  Hammala,  chef  des 
dives  qui  gardent  la  rose.  Après  divers  incidents ,  Hammala  ordonne  au  roi 
des  rats  de  creuser  un  passage  souterrain  et  de  porter  Taj-Ulmuluk  dans  le 
jardin  de  Bakawali.  Taj-Ulmuluk  prend  la  rose,  pénètre  dans  le  château  de 

1.  Ce  conte  arabe  a  beaucoup  de  rapport  avec  des  contes  enropéens,  du  type  de  l'Eau  dt  la  vie, 
où  le  héros ,  qui  a  pénétré  dans  le  palais  d'une  princesse  endormie ,  laisse ,  en  se  retirant ,  son  nom 
écrit  sur  une  feuille  de  papier,  sur  la  muraille  ou  sous  une  table.  Voir,  entre  autres ,  un  conte  suédois 
(Cavallius,  n°  9),  deux  contes  poméraniens  (Knoop,  pp.  224  et  236)  et  un  conte  polonais  (Tœppen, 
p.  i;4).  Dans  ces  quatre  contes ,  la  princesse  arrive  aussi  avec  une  année  ou  une  flotte  devant  la  ville 
du  roi. 

2.  Pour  cet  épisode ,  comparer  le  conte  italien  n»  37  de  la  collection  Comparetti ,  mentionné  plus 
haut.  Le  prince  est ,  là  aussi ,  aide  par  un  ogre.  —  Dans  le  conte  avare  cité  plus  haut ,  c'est  une 
vieille  ogresse  qui  aide  le  héros. 


LE      PETIT      BOSSU  219 

Bakawali  endormie  et  emporte  l'anneau  de  celle-ci.  De  retour,  il  délivre  ses 
frères ,  toujours  prisonniers  de  la  courtisane ,  sans  se  faire  connaître  d'eux ,  et 
les  suit ,  déguisé  en  fakir.  Les  entendant  se  vanter  d'avoir  la  rose ,  il  a  l'im- 
prudence de  leur  dire  que  c'est  lui  qui  la  possède  et  de  le  prouver  en  rendant 
la  vue  à  un  aveugle.  Ses  frères  lui  prennent  la  rose,  l'accablent  de  coups  et 
retournent  chez  leur  père ,  à  qui  ils  rendent  la  vue.  —  La  suite  de  ce  roman 
hindoustani  serait  trop  longue  à  raconter  ici  en  détail.  Elle  se  rapproche  de 
plusieurs  contes  du  type  de  l'Eau  de  la  vie.  Bakawali,  surprise  de  la  dispa- 
rition de  sa  rose  et  de  son  anneau ,  se  met  à  la  recherche  du  ravisseur.  Elle 
finit  par  le  trouver  ;  les  méchants  frères  sont  démasqués ,  et  Taj-Ulmuluk , 
qui  a  été  secouru  dans  sa  détresse  par  sa  protectrice  Hammala,  épouse 
Bakawali. 

Dans  l'Inde  encore ,  nous  trouvons  un  autre  récit  dans  lequel  on  reconnaîtra 
facilement ,  malgré  de  nombreuses  particularités ,  plusieurs  traits  'des  contes 
que  nous  avons  étudiés  dans  ces  remarques.  C'est  un  conte  populaire  qui  a  été 
recueilli  dans  le  Bengale  {Indian  Antiqmry,  t.  IV,  1875  ,  p.  54  et  suiv.).  En 
voici  le  résumé  :  Un  roi  a  deux  fils ,  Chandra  et  Siva  Dâs ,  nés  de  ses  deux 
femmes,  Surâni  et  Durâni.  Il  ne  peut  souff"rir  Siva  Dâs  ni  sa  mère,  et  il  les  a 
relégués  dans  une  cabane  où  ils  vivent  d'aumônes.  Siva  Dâs  est  très  dévot  au 
dieu  Siva ,  et  il  en  a  reçu  un  sabfe  qui  donne  la  victoire  à  son  possesseur,  le 
protège  contre  les  dangers  et  le  transporte  où  il  le  désire.  Or,  une  nuit ,  le  roi 
fait  un  rêve  merveilleux ,  auquel  il  ne  cesse  de  penser  :  il  a  vu  endormie  une 
femme  dont  la  beauté  illumine  tout  un  palais  ;  chaque  fois  qu'elle  respire ,  une 
flamme  sort  de  ses  narines ,  comme  une  fleur.  Il  déclare  à  son  premier  ministre 
que ,  si  celui-ci  ne  lui  montre  pas  «  son  rêve  » ,  il  le  fera  mettre  à  mort.  Le 
premier  ministre  part  aussitôt  avec  Chandra  et  une  nombreuse  suite.  Enten- 
dant parler  du  songe  de  son  père ,  Siva  Dâs  fait  demander  au  roi  la  permission 
de  se  mettre  lui  aussi  en  campagne.  «  Qii'il  parte  si  bon  lui  semble,  dit  le  roi  ; 
s'il  meurt ,  je  n'en  serai  pas  fâché  :  il  n'est  pas  mon  fils.  »  Siva  Dâs  se  fait 
transporter  par  son  sabre  à  la  place  où  sont  Chandra  et  ses  compagnons ,  qu'il 
trouve  arrêtés  par  une  forêt.  Grâce  à  son  sabre,  Siva  Dâs  peut  traverser  cette 
forêt,  et ,  arrivé  à  un  village,  il  se  met  aux  gages  d'un  roi  qui ,  en  récompense 
d'un  grand  service  rendu,  lui  donne  sa  fille  en  mariage.  Puis  il  se  fait  trans- 
porter dans  le  pays  des  rdkshasas  (mauvais  génies,  ogres).  Pris  par  deux 
râkshasas ,  il  est  apporté  par  eux  à  leur  roi  qui ,  loin  de  vouloir  le  manger,  le 
prend  en  amitié  et  le  marie  à  sa  fille.  Un  jour  Siva  Dâs  raconte  au  roi  des 
râkshasas  l'histoire  du  rêve.  Le  roi  lui  dit  que  ce  «  rêve  »  existe ,  et  il  le  renvoie 
à  certain  ascète  qui  vit  dans  la  forêt.  L'ascète  donne  à  Siva  Dâs  le  moyen  de 
trouver  Vapsara  (  danseuse  céleste  )  que  son  père  a  vue  en  songe  et  de  conquérir 
sa  main  '.  L'apsara  ne  reste  que  quelque  temps  avec  Siva  Dâs  et  lui  donne  en 
le  quittant  une  flûte  qui  lui  servira  à  la  faire  venir  auprès  de  lui  quand  il  le 
voudra.  Siva  Dâs  retourne  auprès  de  son  beau-père  le  râkshasa ,  qui  lui  fait 
encore  épouser  sa  nièce  ;  puis  il  s'arrête  chez  le  roi ,  son  autre  beau-père ,  et  se 
fait  transporter  par  le  sabre ,  lui  et  ses  trois  femmes ,  à  l'endroit  où  sont  restés 
Chandra  et  le  premier  ministre.  Sur  une  question  de  Chandra ,  il  lui  dit  qu'il 

I.  Nous  étudierons  ce  passage  en  deuil  i  l'occasion  de  notre  no  jj  ,  Challt  blanche. 


220  LE      PETIT      BOSSU 

a  trouvé  le  «  rêve  »  du  roi.  Chandra  en  conclut  que  ce  «  rêve  »  est  l'une  des 
trois  femmes  que  Siva  Dâs  a  ramenées ,  et  il  complote  avec  le  ministre  de  tuer 
Siva  Dâs  et  de  s'emparer  de  ses  femmes.  Un  jour,  il  invite  Siva  Dâs  à  jouer 
avec  lui  aux  dés  sur  la  margelle  d'un  puits.  Siva  Dâs ,  soupçonnant  quelque 
mauvais  dessein ,  dit  à  ses  femmes  que ,  si  Chandra  le  précipite  dans  le  puits , 
il  faudra  qu'elles  y  jettent  aussitôt  leurs  beaux  vêtements  et  leurs  ornements. 
Chandra  l'ayant  effectivement  poussé  dans  le  puits,  où  le  sabre  merveilleux 
l'empêche  de  périr,  elles  font  ce  que  Siva  Dâs  leur  avait  prescrit ,  et  celui-ci 
prend  tous  ces  objets  avec  lui.  Quand  Chandra  arrive  à  la  cour  de  son  père  , 
le  roi ,  très  joyeux,  invite  d'autres  rois  à  venir  voir  son  «  rêve  »,  et  Surâni, 
la  mère  de  Chandra ,  envoie  dire  à  Durâni ,  la  mère  de  Siva  Dâs ,  de  venir  la 
trouver.  Cependant  Siva  Dâs  s'est  transporté  en  secret  dans  sa  maison,  et  il  dit 
à  sa  mère  d'aller  chez  Surâni  et  de  se  parer  des  habits  et  des  ornements  qu'il 
a  rapportés  du  pays  des  râkshasas  (ceux  que  ses  femmes  lui  ont  jetés  dans  le 
puits)  :  personne  n'a  jamais  vu  de  ces  ornements  et  personne  ne  peut  les 
imiter.  Quand  les  trois  jeunes  femmes  remarquent  les  vêtements  et  les 
ornements  que  porte  Surâni ,  elles  se  disent  l'une  à  l'autre  que  ce  doit  être  la 
mère  de  leur  mari  '.  Pendant  ce  temps ,  les  rois  se  sont  tous  réunis ,  et  Chandra 
doit  leur  montrer  le  «  rêve.  »  Il  va  trouver  les  jeunes  femmes ,  et ,  voyant 
qu'elles  ne  savent  rien  du  rêve ,  il  s'enfuit  par  une  porte  dérobée.  Les  trois 
princesses  révèlent  alors  ce  qui  s'est  passé.  Chandra  et  sa  mère  sont  bannis  ; 
Siva  Dâs  et  Durâni ,  mis  à  leur  place.  Siva  Dâs  fait  venir  sa  femme  l'apsara , 
et  le  roi  le  fait  monter  sur  son  trône. 

Enfin ,  un  autre  conte  indien ,  lui  aussi  du  Bengale ,  présente ,  sous  une 
forme  très  touff'ue ,  un  thème  du  même  genre ,  avec  quelques  traits  de  nos 
nos  I  et  5  2 ,  Jean  ^  l'Ours  et  la  Canne  de  cinq  cents  livres.  Voici  le  résumé  de  ce 
conte  indien  {Indian  Antiqmry,  1872,  p.  115)  :  Un  roi  avait  deux  «  reines»  , 
Duhâ  et  Suhâ.  Cette  dernière  avait  deux  fils  ;  Duhâ  n'en  avait  qu'un ,  et  il 
était  boiteux.  Une  nuit,  le  roi  rêva  qu'il  voyait  un  arbre  dont  le  tronc  était 
d'argent  ;  les  branches,  d'or  ;  les  feuilles,  de  diamant  ;  et  des  paons  se  jouaient 
dans  les  branches  et  mangeaient  les  fruits,  qui  étaient  des  perles.  Quand  le  roi 
eut  ce  spectacle  devant  les  yeux ,  il  perdit  subitement  la  vue ,  et  ensuite  il  rêva 
encore  que,  s'il  était  en  présence  de  l'arbre  merveilleux,  il  la  recouvrerait  : 
autrement,  il  demeurerait  aveugle  pour  le  reste  de  ses  jours.  A  son  réveil,  le 
roi ,  plongé  dans  une  profonde  tristesse  ,  ne  voulut  dire  mot  à  personne.  Ce  ne 
fut  qu'aux  deux  fils  de  Suhâ  qu'il  consentit  à  raconter  ce  qui  lui  était  arrivé. 
Les  princes  dirent  à  leur  père  qu'ils  trouveraient  le  moyen  de  découvrir  l'arbre  ; 
ils  montèrent  à  cheval  et  se  mirent  en  campagne.  —  Le  pauvre  boiteux ,  fils  de 
Duhâ  ,  ayant  appris  ce  qui  s'était  passé  ,  dit  à  sa  mère  qu'il  voudrait,  lui  aussi, 
se  mettre  à  la  recherche  de  l'arbre.  Sa  mère  lui  répondit  que  le  roi  ne  pouvait 
le  souff"rir  et  qu'il  n'y  fallait  pas  penser.   A  la  fin ,  pourtant ,  elle  l'envoya 

I .  Kous  donnons  ce  passage  assez  au  long ,  —  bien  qu'il  ne  se  rapporte  pas  aux  contes  du  type  du 
nôtre ,  -r-  à  cause  des  ressemblances  qu'il  présente  avec  un  pass.ige  de  notre  conte  de  Jean  de  VOurs 
(n°  I  de  cette  collection ).  D.ins  le  conte  indien  comme  dans  le  conte  lorrain,  ce  sont  des  bijoux 
merveilleux ,  dons  de  trois  princesses ,  qui  font  connaître  à  celles-ci ,  quand  elles  les  revoient ,  la 
présence  non  loin  de  lit  du  héros  que  des  traîtres  avaient  abandonné  au  fond  d'un  puits.  —  Comparer, 
pour  la  combinaison  de  ce  thème  des  bijoux  avec  celui  de  {'Oiseau  £or,  le  conte  grec  moderne  n"  ;  i 
de  la  collection  Hahn. 


LE      PETIT      BOSSU  221 

demander  la  permission  au  roi.  Le  prince  se  rendit  au  palais ,  mais  il  n'osa 
s'approcher  de  son  père.  Après  un  entretien  avec  son  premier  ministre ,  qui 
lui  fit  connaître  les  intentions  du  prince ,  le  roi  dit  à  ce  dernier  de  faire  comme 
bon  lui  semblerait  ;  il  lui  donna  un  peu  d'argent  et  un  cheval,  et  le  congédia. 
—  Le  prince  alla  trouver  sa  mère  et ,  en  la  quittant ,  il  lui  donna  une  certaine 
plante  :  «  Mère ,  »  lui  dit-il ,  «  ayez  soin  de  cette  plante  et  regardez-y  chaque 
jour  :  si  vous  la  voyez  se  flétrir,  vous  connaîtrez  par  là  qu'il  me  sera  arrivé 
quelque  malheur;  si  elle  meurt,  ce  sera  signe  que  moi  aussi  je  serai  mort;  si 
elle  est  bien  fleurie ,  vous  pourrez  être  sûre  que  je  serai  en  bonne  santé  '.  »  — 
Le  prince  se  mit  en  route  et  il  rejoignit  ses  frères ,  qu'il  trouva  assis  au  pied 
d'un  arbre.  Le  soir  venu ,  les  deux  fils  de  Suhâ  se  couchèrent  par  terre  et 
s'endormirent  ;  le  fils  de  Duhâ  veilla.  Or,  au  sommet  de  l'arbre  il  y  avait  un 
nid  d'oiseaux;  le  père  et  la  mère  étaient  justement  allés  chercher  à  manger 
pour  leurs  petits.  Tout  à  coup  le  prince  vit  un  serpent  qui  s'enroulait  autour 
de  l'arbre  et  qui  grimpait  vers  le  nid  ;  il  tira  son  épée  et  tua  le  monstre.  Les 
oiseaux  étant  revenus,  leurs  petits  leur  apprirent  ce  qui  s'était  passé  et  leur 
demandèrent  qui  étaient  ces  trois  hommes.  Après  avoir  entendu  l'histoire  des 
princes ,  les  petits  demandèrent  à  leurs  parents  si  ces  princes  trouveraient  l'arbre 
merveilleux.  La  mère  répondit  qu'ils  le  trouveraient  s'ils  descendaient  dans  le 
puits  qui  était  au  pied  de  l'arbre.  Or,  pendant  cette  conversation ,  le  fils  de  la 
reine  Duhâ  était  éveillé,  et  il  entendit  tout.  Le  matin,  il  en  parla  à  ses  frères  et 
leur  demanda  s'ils  voulaient  descendre  dans  le  puits  ;  mais  ils  lui  dirent  d'y 
aller  lui-même,  pensant  qu'il  périrait.  Le  jeune  homme  n'hésita  pas;  il  s'atta- 
cha à  une  corde  et  dit  à  ses  frères  de  le  descendre  dans  le  puits  et  de  le  remonter 
quand  il  agiterait  la  corde. 

Les  aventures  du  prince  dans  le  monde  inférieur  et  la  manière  dont  il 
délivre  une  femme ,  prisonnière  de  rdkshasas ,  ont  été  résumées  dans  les 
remarques  de  notre  n°  15,  les  Dons  des  trois  animaux.  —  Pendant  quelque 
temps ,  le  prince  et  la  femme  qu'il  a  délivrée  et  qu'il  a  épousée  vivent  tranquil- 
lement ,  quand  un  jour  l'envie  prend  au  prince  de  voir  le  pays.  (Nous  "abré- 
gerons cette  partie  du  conte.)  Le  prince  se  propose  d'abord  de  visiter  la  «  partie 
nord  ».  La  femme  lui  dit  de  ne  pas  aller  à  l'extrémité  le  plus  au  nord.  Le 
prince  désobéit ,  et,  à  la  suite  de  diverses  circonstances,  il  est  métamorphosé  en 
mouton.  La  femme  le  déhvre.  —  Dans  la  partie  sud  et  dans  la  partie  est ,  il 
est  encore ,  en  conséquence  de  sa  désobéissance  ,  changé  en  animal  :  en  singe 
d'abord ,  puis  en  cheval ,  et  encore  délivré  par  la  femme.  —  Dans  la  partie 
ouest ,  il  va  également  dans  un  endroit  où  il  lui  était  défendu  d'aller.  Là ,  il 
arrive  auprès  d'un  puits ,  dans  lequel  étaient  tombés  un  homme ,  un  tigre ,  un 
serpent  et  une  grenouille.  Homme  et  animaux  l'appellent  à  leur  secours.  Le 
prince  déroule  la  toile  de  son  turban ,  la  fait  descendre  dans  le  puits  et  retire 
d'abord  le  tigre.  «  Prince  ,  »  lui  dit  le  tigre,  «  si  jamais  il  vous  arrive  malheur, 
pensez  à  moi ,  et  j'accourrai  pour  vous  aider  ;  mais  surtout  ayez  soin  de  ne 
jamais  prêter  assistance  à  une  créature  qui  n'a  pas  de  queue.  »  Ensuite  le 
prince  retire  le  serpent ,  qui  lui  tient  le  même  langage  que  le  tigre.  Il  passe 
alors  à  la  grenouille  (  animal  sans  queue  ) ,  qui  lui  crache  au  visage  et  s'en  va  ; 

I.  Ce  trait  est  i  ajouter  aux  rapprochements  faits  dans  les  remarques  de  notre  n"  ;  ,  ///  Fils  du 
Picheur  (pp.  70  et  suivantes). 


222  LE     PETIT      BOSSU 

puis  à  l'homme  (créature  également  sans  queue),  qui,  pour  tout  remer- 
ciement ,  lui  lie  pieds  et  poings  et  le  jette  dans  le  puits.  Le  prince  est  encore 
délivré  par  la  femme  ».  —  (Quelque  temps  après  ,  le  prince  réfléchit  qu'il  s'était 
mis  en  campagne  pour  chercher  le  remède  qui  devait  guérir  son  père,  et  voilà 
qu'il  a  rencontré  cette  femme  et  tout  oublié.  Il  se  met  à  pleurer.  La  femme 
lui  demande  ce  qui  le  chagrine  ;  il  le  lui  explique ,  et  elle  dit  qu'il  faut  en  effet 
partir.  Elle  met  des  provisions  pour  plusieurs  jours  dans  une  calebasse  ;  mais 
ensuite  elle  continue  à  s'occuper  tranquillement  de  son  ménage,  sans  avoir 
l'air  de  songer  au  départ.  Le  prince ,  furieux  de  cette  conduite ,  prend  un 
grand  couteau  et  coupe  en  deux  la  femme  d'un  seul  coup.  A  peine  l'avait-il 
fait  que  les  jambes  de  la  femme  devinrent  un  tronc  d'argent  ;  ses  deux  bras , 
des  branches  d'or  ;  ses  mains ,  des  feuilles  de  diamant  ;  tous  ses  ornements  , 
des  perles ,  et  sa  tête ,  un  paon ,  dansant  dans  les  branches  et  mangeant  les 
perles.  A  cette  vue ,  le  prince  comprit  que  c'était  là  l'arbre  même  qu'il  cher- 
chait ,  et  il  se  dit  que  c'était  grand'pitié  qu'il  eût  tué  la  femme  en  cet  endroit  ; 
car,  s'il  l'avait  amenée  à  son  père ,  il  aurait  pu  le  guérir,  tandis  que  l'arbre 
était  trop  grand  pour  qu'il  pût  le  transporter.  Il  était  au  moment  de  le  couper 
en  morceaux,  quand  le  couteau  lui  échappa  des  mains  :  à  peine  eut-il  touché 
le  sol,  que  l'arbre  disparut,  et  à  sa  place  se  trouva  la  femme,  qui  dit  au  jeune 
homme  :  «  Prince,  si  j'ai  paru  ne  pas  faire  attention  à  votre  impatience  de 
partir,  c'était  pour  vous  donner  l'occasion  de  voir  l'arbre.  Maintenant,  en  me 
tuant ,  vous  pourrez  faire  paraître  l'arbre  devant  votre  père  :  quand  vous 
laisserez  tomber  le  couteau  par  terre ,  je  reprendrai  ma  forme  naturelle.  Allons 
donc  trouver  mon  beau-père  et  lui  rendre  la  vue.  »  —  Ils  allèrent  au  puits 
par  lequel  le  prince  était  descendu  et  agitèrent  la  corde.  La  femme  dit  au 
prince  :  «  Faites-vous  remonter  le  premier;  autrement,  quand  vos  frères 
m'auront  vue,  ils  ne  voudront  plus  vous  tirer  d'ici.  »  Mais  le  prince  répondit: 
«  Si  je  remonte  le  premier  et  que  vous  ne  me  suiviez  pas ,  mon  père  ne  sera 
pas  guéri.  »  Us  convinrent  alors  de  remonter  tous  les  deux  ensemble.  — 
Quand  ils  furent  arrivés  en  haut,  les  frères  du  prince,  voyant  la  beauté  de  la 
femme,  résolurent  de  la  prendre  pour  eux-mêmes  et  de  se  débarrasser  du  fils 
de  la  reine  Duhâ  en  le  jetant  à  la  mer  alors  qu'ils  s'embarqueraient  pour 
revenir  dans  leur  pays  ;  ils  diraient  à  leur  père  qu'ils  avaient  longtemps  cher- 
ché l'arbre  merveilleux ,  mais  qu'ils  n'avaient  pu  le  trouver  et  qu'ils  avaient 
ramené  seulement  une  femme.  —  Us  exécutent  leur  projet  et  jettent  le  prince 
à  la  mer,  pieds  et  poings  liés.  La  femme ,  qui  de  l'intérieur  du  vaisseau  a  vu 
ce  qui  s'est  passé ,  jette  au  prince  la  calebasse  qu'elle  a  emportée  :  le  prince  se 
met  dessus,  et,  quand  il  a  faim  ,  il  mange  des  provisions  qui  y  sont  renfermées. 
A  la  fin ,  il  pense  au  serpent  ;  celui-ci  arrive,  et ,  donnant  sa  queue  à  tenir  au 
prince,  il  le  tire  sur  le  rivage  et  lui  dit  ensuite  de  penser  à  son  ami  le  tigre 
pour  que  ce  dernier  vienne  briser  ses  liens.  —  Cela  fait ,  le  prince  se  rend 
chez  sa  mère,  puis  chez  son  père ,  à  qui  il  raconte  ses  aventures.  Le  roi  lui 
dit  alors  que ,  si  le  jeune  homme  peut  changer  la  femme  en  arbre  d'argent , 
elle  lui  appartiendra,  et  que,'"s'il  lui  rend  la  vue,  à  lui,  il  aura  tout  son  royaume. 
Le  prince  fait  ce  qui  lui  est  demandé ,  il  devient  roi  et  ses  frères  sont  bannis. 

I.  Pour  cet  épisode,  voir  l'étade  de  M.  Th.  Benfey  sur  un  conte  du  PanUbatantra  (I ,  p.  193  seq.). 


XX 


RICHEDEAU 


Il  était  une  fois  un  pauvre  homme ,  appelé  Richedeau ,  qui 
avait  autant  d'enfants  qu'il  y  a  de  trous  dans  un  tamis.  Il  envoya 
un  jour  un  de  ses  petits  garçons  chez  le  seigneur  du  village 
pour  lui  emprunter  un  boisseau.  «  Qu'est-ce  que  ton  père  veut 
faire  d'un  boisseau  ?  »  demanda  le  seigneur.  «  Est-ce  pour  mesurer 
vos  poux  ?  —Monseigneur,  »  répondit  l'enfant ,  «  il  veut  mesurer 
l'argent  qu'il  vient  de  rapporter  à  la  maison.  »  Bien  que  le 
seigneur  n'y  crût  guère ,  il  dit  à  une  servante  de  donner  le  bois- 
seau. Richedeau  mesura  donc  son  argent  et  renvoya  ensuite  le 
boisseau  ;  comme  il  ne  l'avait  pas  bien  secoué ,  on  trouva  au 
fond  trois  louis  d'or. 

Le  seigneur,  fort  surpris,  alla  aussitôt  chez  Richedeau.  «  Com- 
ment as-tu  fait,  »  lui  demanda-t-il,  «  pour  avoir  tant  d'argent? 
—  Monseigneur,  »  répondit  Richedeau ,  «  j'ai  porté  à  la  foire  la 
peau  de  ma  vache,  et  je  l'ai  vendue  à  raison  d'un  louis  chaque 
poil.  — Est-ce  bien  vrai,  ce  que  tu  me  dis  là?  —  Rien  n'est 
plus  vrai,  monseigneur.  — Eh  bien!  je  vais  faire  tuer  les  cin- 
quante bêtes  à  cornes  qui  sont  dans  mon  étable ,  et  j'en  retirerai 
beaucoup  d'argent.  »  Le  seigneur  fit  donc  venir  des  bouchers 
qui  abattirent  tous  ses  bœufs  et  toutes  ses  vaches  ;  puis  il  envoya 
ses  gens  porter  les  peaux  à  la  foire  pour  les  vendre  à  raison  d'un 
louis  chaque  poil.  Mais  les  valets  eurent  beau  offrir  leur  marchan- 
dise ;  dès  qu'ils  faisaient  leur  prix ,  chacun  leur  riait  au  nez ,  et 
ils  revinrent  sans  avoir  rien  vendu. 

Le  seigneur,  furieux  de  sa  mésaventure ,  courut  chez  Richedeau 
pour  décharger  sa  colère  sur  lui.   Celui-ci  l'aperçut  de  loin,  et 


224  RICHEDEAU 

il  dit  à  sa  femme  :  «  Voilà  monseigneur  qui  vient  pour  me 
quereller.  Mets-toi  vite  au  lit  et  fais  la  morte.  »  En  entrant  dans 
la  cabane,  le  seigneur  remarqua  l'air  affligé  de  Richedeau. 
«  Qu'as-tu  donc  ?  »  lui  demanda-t-il.  —  «  Ah  !  monseigneur,  ma 
.  pauvre  femme  vient  de  trépasser!  —  Mon  ami,  »  lui  dit  le 
seigneur,  «  je  te  plains  :  c'est  un  grand  malheur.  »  Et  il  s'en 
retourna  sans  songer  aux  reproches  qu'il  voulait  faire  à 
Richedeau. 

«  Voilà  qui  est  bien  pour  le  moment,  »  dit  alors  la  femme  de 
Richedeau;  «  mais  plus  tard,  quand  monseigneur  me  verra  sur 
pied,  qu'aurai-je  à  lui  dire  ?  —  Tu  lui  diras  que  je  t'ai  soufflé 
dans  l'oreille,  et  que  cela  t'a  ressuscitée.  » 

Quelque  temps  après,  le  seigneur,  passant  par  là,  vit  la  femme 
de  Richedeau  assise  devant  sa  porte.  «  Quoi  !  »  dit-il ,  «  c'est 
vous,  madame  Richedeau  ?  je  vous  croyais  morte  et  enterrée. — 
Monseigneur,  »  répondit-elle,  «  j'étais  morte  en  effet,  mais  mon 
mari  m'a  soufflé  dans  l'oreille,  et  cela  m'a  fait  revenir.  —  C'est 
bon  à  savoir,  »  pensa  le  seigneur;  «  il  faudra  que  j'en  fasse 
l'essai  sur  ma  femme.  »  De  retour  au  château ,  il  n'eut  rien  de 
plus  pressé  que  de  tuer  sa  femme  ;  ensuite  il  lui  souffla  dans 
l'oreille  pour  la  ranimer,  mais  il  eut  beau  souffler,  la  pauvre 
femme  ne  bougea  pas. 

Le  seigneur,  au  désespoir,  fit  atteler  sur  le  champ  son  carrosse, 
et  partit  avec  plusieurs  valets  pour  se  saisir  de  Richedeau.  On 
l'enchaîna  et  on  l'enferma  dans  un  sac  que  l'on  mit  dans  le 
carrosse;  puis  on  se  remit  en  route  et  l'on  arriva  dans  un  pré, 
au  bord  d'un  grand  trou  rempli  d'eau.  Richedeau  fut  déposé  sur 
l'herbe;  mais,  au  moment  où  on  allait  le  jeter  dans  l'eau,  les 
cloches  sonnèrent  la  dernière  laisse  pour  l'enterrement  de  la 
femme  du  seigneur.  Celui-ci  revint  en  toute  hâte  au  château  avec 
ses  gens,  afin  de  n'être  pas  en  retard  pour  la  cérémonie. 

Richedeau ,  resté  seul  dans  son  sac  au  milieu  du  pré ,  se  mit  à 
dire  à  haute  voix  :  «  Pater,  Pater.  »  Un  berger,  l'ayant  entendu, 
s'approcha  de  lui  et  lui  demanda  :  «  Que  fais-tu  là ,  et  qu'as-tu  à 
dire  Pater?  »  Richedeau  répondit:  «  Je  dois  rester  là-dedans 
jusqu'à  ce  que  je  sache  le  Pater,  et  je  ne  puis  en  venir  à  bout  ; 
on  voudrait  me  faire  curé.  —  Cela  m'irait  bien,  à  moi,  d'être 
curé,  »  dit  le  berger;  «  je  sais  le  Pater  tout  au  long.  —  Eh 
bien  !  »  dit  Richedeau  ,  «  veux-tu  te  mettre  à  ma  place  ?  — Volon 


RICHEDEAU  225 

tiers,  »  dit  l'autre.  Quand  Richedeau  fut  sorti  du  sac ,  il  y  enferma 
le  berger  et  partit  avec  les  moutons. 

Cependant  le  berger,  dans  le  sac,  disait  et  redisait  son  Pater 
sans  se  lasser.  Après  l'enterrement,  le  seigneur  revint  au  pré 
avec  ses  gens  et  leur  ordonna  de  prendre  le  sac  et  de  le  jeter  dans 
Teau.  Le  pauvre  berger  eut  beau  crier  :  «  Mais  je  sais  mon  Pater 
tout  au  long.  »  On  ne  fit  pas  attention  à  ses  cris ,  et  on  le  jeta 
dans  le  trou. 

Richedeau  retourna  le  soir  au  village  avec  les  moutons.  Le 
seigneur  le  vit  passer.  «  Comment,  »  lui  dit-il ,  «  tu  n'es  pas 
mort? — Non,  monseigneur;  il  aurait  fallu  me  jeter  un  peu 
plus  loin.  — Mais^  »  dit  le  seigneur,  «  où  donc  as-tu  trouvé 
ces  moutons?  —  Au  fond  de  l'eau,  monseigneur:  à  quelques 
pieds  plus  loin ,  on  trouverait  mieux  encore.  Oh  !  les  beaux 
moutons  !  Si  vous  voulez ,  monseigneur,  j  e  vous  les  ferai  voir.  » 

Le  seigneur  suivit  Richedeau,  qui  emmena  son  troupeau  avec 
lui.  Quand  ils  furent  arrivés  au  bord  de  l'eau,  où  se  reflétait 
l'image  des  moutons  :  «  Regardez,  »  dit  Richedeau,  «  regardez, 
monseigneur,  les  beaux  moutons  que  voilà  !  » 

Aussitôt  le  seigneur  sauta  dans  l'eau  pour  les  aller  prendre, 
et  il  se  noya.  Quant  à  Richedeau,  il  devint  le  seigneur  du 
village. 


REMARQUES 

Comparer  nos  n"»  10,   René  et  son  Seigneur;  49,  Blancpied,  et  71,  le  Roi  et 
ses  Fils. 


On  remarquera  la  lacune  qui  existe  dans  l'introduction.  Rien  n'explique  com- 
ment le  héros,  un  «  pauvre  homme  »,  se  trouve  tout  d'un  coup  en  état  de 
mesurer  l'or  au  boisseau.  Dans  les  autres  contes  analogues,  la  fortune  du 
héros  a  diverses  origines.  Ainsi,  un  conte  bourguignon  (Beauvois,  p.  218) 
fait  précéder  l'histoire  du  boisseau  d'une  introduction  voisine  de  celle  de  notre 
no  10,  René  et  son  Seigneur  :  Jean-Bête  va  vendre  au  marché  une  peau  de  vache. 
En  passant  dans  une  forêt ,  il  est  surpris  par  la  nuit  et  monte  sur  un  arbre  ,  au 
pied  duquel  des  voleurs  viennent  justement  s'asseoir  pour  partager  leur  butin. 
Il  laisse  tomber  la  peau  de  vache;  les  voleurs  croient  que  c'est  le  diable  et 
s'enfuient.  Jean-Bête  ramasse  les  écus,  et,  de  retour  chez  lui,  voulant  les 
mesurer,  il  emprunte  le  boisseau  du  seigneur.  Celui-ci  a  mis  de  la  poix  au  fond 
pour  savoir  ce  que  le  pauvre  homme  pouvait  avoir  à  mesurer.  Quand  il  voit 
les  pièces  d'argent  qui  sont  restées  dans  le  boisseau ,  il  court  chez  Jean-Bête  et 

CosauiN ,  CoHits,  i  e 


226  RICHEDEAU 

lui  demande  comment  il  a  eu  cet  argent.  «  Je  l'ai  eu  pour  ma  peau  de  vache.  » 
Le  seigneur  fait  tuer  toutes  ses  vaches  et  en  envoie  les  peaux  au  marché  ;  mais 
personne  ne  veut  en  donner  le  prix  exorbitant  qu'il  en  demande.  Alors  il  fait 
mettre  Jean  dans  un  sac  pour  qu'on  le  jette  dans  la  rivière,  etc.  —  Dans  un 
conte  de  la  Basse-Bretagne  (Luzel,  Contes  bretons,  p.  8$  ),  l'introduction  est  à 
peu  près  la  même.  Comme  dans  notre  conte,  le  héros  fait  demander  expressé- 
ment au  seigneur  de  lui  prêter  un  boisseau  «  pour  mesurer  son  argent  ».  — 
Comparer  un  conte  de  l'Allemagne  du  Nord  (Mùllenhoff,  p.  461)  et  un  conte 
de  la  Haute-Bretagne  (Sébillot,  Littérature  orale,  p.  128).  Dans  ce  dernier,  le 
héros  trouve  un  trésor. 

Dans  un  conte  toscan  (Nerucci,  no  21),  tout  à  fait  du  même  genre  pour 
l'introduction  que  le  conte  bourguignon  et  le  conte  breton ,  le  détail  du  bois- 
seau n'existe  pas  ;  mais ,  en  revanche ,  ce  conte  présente  un  trait  du  conte  lor- 
rain qui  manquait  dans  les  contes  précédents  :  Zufilo  dit  à  ses  deux  frères ,  qui 
s'étonnent  de  lui  voir  tant  d'argent ,  qu'il  a  vendu  sa  peau  de  vache  à  raison  de 
deux  sous  Je  poil.  (  Les  autres  contes  n'ont  pas  ce  petit  détail  :  le  héros  dit  sim- 
plement qu'il  a  eu  son  argent  comme  prix  de  sa  peau  de  vache.) 

Mentionnons  encore  un  conte  lithuanien  (Schleicher,  p.  121)  et  un  conte 

danois  cité   par  M,  Kœhler  (Orient  und  Occident,  II,  p.  497),  qui,  l'un  et 

l'autre ,  ont  une  introduction  dans  laquelle  intervient  la  peau  de  vache ,  mais 

d'une  tout  autre    façon  que   dans  les  contes  précédents,  et  qui   présentent 

ensuite  l'épisode  du  boisseau. 

* 
*  * 

Nous  avons  dit,  dans  les  remarques  de  notre  n»  10,  René  et  son  Seigneur,  que 
les  contes  de  cette  famille  se  partagent  en  deux  groupes.  Dans  le  premier, 
celui  auquel  appartient  ce  n»  10,  le  héros  vend  des  objets  auxquels  il  attribue 
des  vertus  merveilleuses.  Dans  le  second ,  il  ne  vend  rien  à  ses  dupes ,  mais  il 
a  l'adresse  de  les  amener  à  se  faire  le  plus  grand  tort  à  elles-mêmes.  C'est  à  ce 
second  groupe  que  se  rattache  Richedeau. 

Dans  le  plus  grand  nombre  des  contes  de  ce  second  type ,  se  trouve ,  après 
une  introduction  qui  motive  de  diverses  façons  l'enrichissement  subit  du  héros , 
un  passage  où  ,  comme  dans  notre  conte,  les  dupes  font  tuer  leurs  vaches  pour 
en  vendre  la  peau.  Nous  mentionnerons,  entre  beaucoup  d'autres,  un  conte 
écossais  (Campbell,  n°  39),  un  conte  irlandais  {Hihernian  Taies,  p.  61),  un 
conte  grec  moderne  de  la  Terre  d'Otrante  (Legrand  ,  p.  177). 

Plusieurs  de  ces  contes  ont ,  en  outre  ,  un  second  épisode  où  le  héros  ,  dont 
on  a  tué  la  mère ,  fait  en  sorte  que  ses  ennemis  tuent  leur  mère  à  eux.  Ainsi , 
dans  le  conte  écossais  de  la  collection  Campbell ,  les  deux  voisins  de  Domhnull, 
pour  se  venger  de  lui ,  jettent  sa  mère  dans  un  puits.  Domhnull  retire  le  corps, 
le  revêt  de  ses  plus  beaux  habits  et  le  porte  à  la  ville ,  où  il  le  dépose  dans  la 
cour  du  château  royal ,  en  lui  donnant  la  posture  d'une  personne  assise  sur  la 
margelle  d'un  puits.  Ensuite  il  s'arrange  de  telle  manière  qu'une  servante  du 
roi  heurte,  sans  le  vouloir,  la  vieille  femme  et  la  fait  tomber  dans  le  puits;  là 
dessus,  grandes  lamentations  de  Domhnull,  qui  obtient  du  roi  cinq  cents  livres 
sterling  d'indemnité.  Revenu  chez  lui,  il  dit  à  ses  deux  ennemis  qu'à  la  ville 
on  donne  beaucoup  d'argent  des  vieilles  femmes  mortes.  Les  deux  hommes 


RICHEDEAU  227 

s'empressent  de  tuer  leurs  mères  ;  mais  naturellement  on  ne  leur  donne  rien 
du  tout.  Alors  ils  veulent  jeter  DomhnuU  à  l'eau  ,  etc. 

* 

*  * 

Un  détail  de  Richedeau,  qui  ne  se  trouve  pas  dans  notre  n"  10,  —  le  passage 
où  Richedeau  montre  au  seigneur  l'image  des  moutons  se  reflétant  dans  l'eau , 
—  existe  dans  certains  contes  étrangers  de  cette  famille  :  dans  un  conte  lithua- 
nien (Schleicher,  p.  127),  dans  un  conte  allemand  (Prœhle,  II,  n»  15).  Com- 
parer un  conte  oldenbourgeois  (Strackerjan  ,  II,  p.  288).  —  Ailleurs,  dans  des 
contes  allemands  (Grimm,  n°  61  ;  MùUenhoff,  p.  461  ),  c'est  l'image  de  nuages 
floconneux  que  le  héros  montre  aux  villageois ,  en  leur  faisant  croire  que  ce 
sont  des  moutons. 

* 

Le  petit  poème  du  xi«  ou  peut-être  du  x^  siècle,  que  nous  avons  eu  déjà 
occasion  de  rapprocher,  pour  l'ensemble ,  de  notre  n°  10  (p.  1 14),  a  une  intro- 
duction tout  à  fait  analogue  à  celle  de  Richedeau  :  Un  pauvre  paysan  ne  possède 
qu'un  bœuf.  La  bête  étant  venue  à  mourir,  il  en  vend  la  peau  à  la  ville.  En 
revenant ,  il  trouve  sur  son  chemin  un  trésor.  Rentré  chez  lui ,  il  emprunte  à 
un  des  gros  bonnets  du  village  un  boisseau  pour  mesurer  son  argent.  Il  est  épié 
et  accusé  de  vol.  Il  dit  alors  qu'il  a  eu  l'argent  pour  sa  peau  de  vache ,  que  les 
peaux  sont  hors  de  prix.  Les  trois  plus  riches  du  village  tuent  tout  leur 
bétail ,  etc.  Suit  l'histoire  de  la  trompette  qui  ressuscite  les  morts  et  de  la 
jument  qui  fait  de  l'or,  et  le  dénouement  ordinaire. 

Un  conte  allemand  publié,  en  15S9,  par  Valentin  Schumann,  dans  son 
Nachlbùchîein  (Kœhler,  Orient  uni  Occident,  II,  p.  490),  appartient  tout  entier 
au  second  groupe.  Nous  y  retrouvons  non  seulement  l'épisode  des  vaches  tuées, 
mais  aussi  le  second  épisode  (la  mère  du  héros  tuée),  incomplet,  il  est  vrai. 

* 

*  * 

En  Orient ,  un  petit  poème  recueilli  chez  une  des  tribus  tartares  de  la  Sibé- 
rie méridionale  (  Radloff",  I ,  p.  302  )  se  rattache  tout  à  fait  au  second  groupe , 
et,  par  conséquent,  plus  spécialement  à  Richedeau.  En  voici  le  résumé  :  Il  était 
une  fois  trois  frères.  L'un  d'eux  était  bête  et  se  nommait  Tschœlmassch.  Un 
jour,  il  s'en  va  en  voyage  sur  son  chameau.  Invité  à  passer  la  nuit  dans  une 
maison  où  il  s'arrête ,  il  répond  :  «  Non  ;  j'ai  peur  que  vos  quatre  chameaux 
ne  mangent  le  mien.  —  S'ils  le  mangent,  nous  te  les  donnerons  tous 
les  quatre  à  la  place.  »  La  chose  arrive ,  et  Tschaelmaesch  revient  chez 
lui  avec  quatre  chameaux.  Ses  frères  lui  demandent  où  il  les  a  eus.  «  J'ai 
tué  mon  chameau ,  et  je  l'ai  vendu  pour  quatre  chameaux  vivants.  »  Et 
il  conseille  à  ses  frères  de  tuer  deux  chameaux  :  eux  qui  sont  des  gens  d'esprit 
en  tireront  encore  meilleur  parti  que  lui  n'a  fait  du  sien.  Ses  frères  tuent  deux 
chameaux  et  vont  dans  une  yourte  les  off"rir  en  vente.  Ils  ne  reçoivent  que  des 
coups  de  bâton.  —  Ensuite  Tschaelmaesch  tue  sa  mère  et  l'attache  sur  son 
cheval.  Un  marchand  venant  à  passer,  Tschaelnissch  le  prie  de  s'arrêter  ;  sans 
quoi  sa  mère,  qui  n'y  voit  pas,  tombera  de  cheval.  Le  marchand  ne  l'écoute 


A. 


228  RICHEDEAU 

pas;  Tscha^lmxsch  fait  en  sorte  qu'elle  tombe  par  terre  ,  et  le  marchand  ,  qui 
se  croit  responsable  de  sa  mort ,  donne  mille  roubles  à  Tschaslmœsch.  Celui-ci, 
revenu  à  la  maison ,  dit  à  ses  frères  qu'il  a  eu  l'argent  pour  le  corps  de  sa 
mère,  qu'il  a  vendu  à  un  marchand  :  il  leur  conseille  de  tuer  leurs  femmes  et 
de  les  vendre  ensuite.  Ses  frères  suivent  son  avis  et  sont  encore  une  fois  battus. 
Alors  ils  se  saisissent  de  Tschaslmassch ,  le  garrottent  et  le  portent  à  quelque 
distance  pour  le  brûler  vif.  Pendant  qu'ils  sont  allés  chercher  du  bois,  passe 
un  homme  riche  qui  demande  à  Tschaslmscsch  ce  qu'il  fait  là  :  «  Quiconque 
est  lié  en  cet  endroit ,  répond  Tschaplmassch ,  deviendra  un  homme  très  riche , 
un  gros  marchand.  »  L'autre  demande  à  Tschaelmsesch  la  permission  de  se 
mettre  à  sa  place.  Tschaelmassch  s'empresse  d'y  consentir  et  reçoit  mille  roubles 
en  récompense.  Le  riche  est  donc  brûlé  au  lieu  de  Tschaelmsesch.  Quand  les 
frères  de  ce  dernier  le  revoient,  ils  sont  bien  étonnés.  Tschaelmaesch  leur  dit 
qu'il  est  très  content  d'avoir  été  mis  à  mort  :  leur  défunt  père  lui  a  donné  mille 
roubles.  Ses  frères  le  prient  de  les  tuer,  et  Tschslmœsch  ,  l'ayant  fait,  devient 
le  seul  maître  de  la  maison. 

Chez  les  Kabyles,  nous  trouvons  un  conte,  également  du  second  type 
(J.  Rivière,  p.  6i).  Ce  conte  est  fort  altéré;  en  voici  les  traits  essentiels  :  Un 
orphelin  ne  possède  qu'un  petit  veau.  Ce  veau  ayant  été  tué,  il  en  vend  la 
peau  pour  une  pièce  percée.  Revenant  chez  lui ,  il  passe  auprès  de  deux  hommes 
qui  viennent  de  faire  un  marché  et  qui  ont  mis  leur  argent  en  tas  ;  il  jette , 
sans  qu'on  le  voie,  sa  pièce  percée  sur  le  tas  et  crie  que  les  hommes  lui  ont 
volé  de  l'argent.  «  Combien?  »  lui  demande-t-on.  —  «  Cent  francs  et  une  pièce 
percée.  —  C'est  faux  ,  »  disent  les  hommes;  «  il  n'y  a  ici  que  cent  francs.  »  On 
vérifie,  et,  comme  on  trouve  cent  francs  et  une  pièce  percée,  on  adjuge  le 
tout  à  l'orphehn.  Celui-ci  dit  alors  à  son  oncle,  chez  lequel  il  demeure  et  qui 
est  cause  que  son  veau  a  été  tué,  qu'il  en  a  vendu  la  peau  telle  somme,  et  lui 
conseille  de  tuer  ses  bœufs.  L'autre  le  fait,  mais  il  ne  trouve  pas  d'acheteur 
pour  les  peaux.  L'orphelin  joue  encore  un  autre  méchant  tour  à  son  oncle. 
Alors  celui-ci  lui  dit  de  venir  avec  lui  pêcher  à  la  mer.  Le  jeune  homme  ren- 
contre un  berger  et  lui  dit  que  son  oncle  va  se  marier,  mais  que  lui  ne  peut  pas 
aller  à  la  noce.  Le  berger  s'offre  à  le  remplacer,  et  l'oncle  le  jette  à  l'eau.  Le 
soir  venu ,  le  jeune  homme  reparaît  avec  le  troupeau  du  berger  et  dit  à  son 
oncle  :  «  Tu  m'as  jeté  dans  la  mer  trop  près  du  bord  ;  si  tu  m'avais  jeté  au 
milieu ,  j'aurais  mieux  choisi  ;  maintenant  je  ne  t'amène  que  des  brebis  noires.  » 
L'oncle  jette  son  fils  à  l'eau,  mais  l'enfant  ne  revient  pas.  L'orphelin  trouve 
ensuite  moyen  de  faire  tomber  son  oncle  et  sa  tante  dans  un  gouffre ,  et  il 
hérite  de  leurs  biens. 

Un  épisode  d'un  conte  afghan  du  Bannu,  dont  nous  avons  donné  le  résumé 
dans  les  remarques  de  notre  n°  lo  (p.  1 1 5),  appartient  aussi  au  second  groupe  : 
Le  héros,  qui  a  ramassé  tout  l'argent  abandonné  par  une  bande  de  voleurs, 
dit  aux  gens  de  son  village  qu'il  a  échangé  la  peau  de  son  bœuf  dans  un  bazar 
voisin  contre  une  valeur  de  cent  roupies.  Aussitôt  les  gens  tuent  leurs  bêtes  et 
en  portent  les  peaux  au  marché  ;  mais  on  leur  en  offre  seulement  quelques 
pièces  de  cuivre. 

Dans  un  conte  indien  du  Bengale,  analysé  dans  les  mêmes  remarques 
(p.  117),  un  des  épisodes  se  rattache  également  au  second  type,  et  il  s'y  trouve 


RICHEDEAU  239 

un  trait  analogue  au  trait  du  boisseau  de  Richedeau  :  Six  hommes  auxquels  le 
héros ,  un  paysan ,  a  joué  plusieurs  tours ,  brûlent ,  pour  se  venger,  la  maison 
de  celui-ci.  Le  paysan  ramasse  une  partie  des  cendres,  en  remplit  plusieurs  sacs, 
dont  il  charge  un  buffle ,  et  il  se  met  en  route  pour  Rangpour.  Chem.in  fai- 
sant ,  il  a  l'adresse  de  substituer  deux  de  ses  sacs  de  cendres  à  deux  des  sacs  de 
roupies  que  des  gens  conduisent  à  dos  de  buffle  chez  un  banquier.  Il  prie 
ensuite  un  des  six  hommes ,  qu'il  rencontre ,  de  porter  les  sacs  à  sa  femme  : 
auparavant  il  avait  enduit  de  gomme  h  fond  d'un  des  sacs ,  de  sorte  que  quelques 
roupies  y  étaient  restées  attachées ,  et  l'homme  peut  ainsi  voir  quel  en  était  le  con- 
tenu. Il  va  aussitôt  le  dire  à  ses  camarades,  et  les  six  hommes  viennent  deman- 
der au  paysan  comment  il  a  eu  cet  argent  ;  il  répond  que  c'est  en  vendant  les 
cendres  de  sa  maison.  Aussitôt  les  autres  brûlent  leurs  maisons  et  s'en  vont  au 
bazar  mettre  les  cendres  en  vente.  Ils  n'y  gagnent  que  des  coups. 

Le  trait  des  pièces  d'or  qui  restent  au  fond  du  boisseau  se  retrouve  dans 
d'autres  contes  orientaux ,  qui  n'appartiennent  pas  à  la  famille  de  contes  que 
nous  étudions  en  ce  moment.  Ainsi  dans  un  conte  arabe  des  Mille  et  une  Nuits 
{Histoire  cF Ali-Baba  et  des  quarante  Voleurs),  Cassim  a  mis  de  la  poix  au  fond 
du  boisseau  que  son  frère  est  venu  lui  emprunter,  et  c'est  ainsi  qu'il  découvre 
qu'Ali-Baba  a  mesuré  de  l'or.  ■:—  Dans  d'autres  contes,  c'est  à  dessein  que  les 
pièces  de  monnaie  ont  été  laissées  dans  le  boisseau.  Ainsi ,  dans  le  conte  de 
Boukoutchi-Khan ,  le  pendant  du  Chat  Botté  chez  les  Avares  du  Caucase ,  le 
renard,  qui  remplit  le  rôle  du  chat,  va  emprunter  au  Khan  un  boisseau  pour 
mesurer,  lui  dit-il ,  l'argent ,  puis  l'or  de  son  maître  ;  et ,  chaque  fois ,  il  a  soin 
d'enfoncer  dans  une  fente  du  boisseau  l'unique  pièce  d'argent  ou  d'or  qu'il  pos- 
sède (Schiefner,  n"  6,  p.  54).  Il  en  est  de  même  dans  le  conte  sibérien  corres- 
pondant, recueilli  chez  les  Tartares  riverains  de  la  Tobol  (Radloff,  t.  IV, 
P-  3  59)- 


Une  variante  que  nous  avons  entendu  raconter  à  Montiers-sur-Saulx  a  aussi 
l'épisode  du  boisseau  ,  mais,  à  la  différence  de  Richedeau ,  elle  le  présente  d'une 
façon  bien  motivée.  Voici  les  traits  principaux  de  cette  variante ,  très  voisine 
de  divers  contes  étrangers ,  par  exemple  d'un  conte  allemand  de  la  collection 
Prœhle  (II,  n°  15)  :  Une  fillette,  qui  est  partie  de  chez  ses  parents  parce 
qu'elle  ne  veut  pas  aller  à  l'école ,  s'en  va  par  le  monde  en  emportant  sous  son 
bras  un  corbeau  qu'elle  a  pris.  Ayant  été  accueillie  dans  une  maison  en 
l'absence  du  maître ,  elle  regarde  par  une  fente  dans  la  chambre  voisine  de 
l'endroit  où  on  l'a  mise,  et  observe  ce  qui  s'y  passe.  Le  maître  étant  rentré,  il 
demande  à  la  fillette  ce  que  c'est  que  la  béte  qu'elle  tient  sous  son  bras.  «  C'est 
un  devin,  »  répond-elle.  —  «  Comment?  un  devin  ?  —  Oui,  c'est  une  bête  qui 
sait  dire  tout  ce  qui  se  passe.  —  Est-il  à  vendre?  —  Je  vous  le  vendrai,  si 
vous  voulez  ;  mais  je  vais  d'abord  vous  montrer  ce  qu'il  sait  faire.  »  Et  elle 
frappe  la  tête  du  corbeau ,  qui  se  met  à  croasser.  «  Il  dit  qu'il  y  a  quelqu'un  de 
caché  dans  la  chambre  d'à  côté.  »  L'homme  entre  dans  la  chambre  et  voit  que 
c'est  vrai.  Puis  la  fillette  fait  dire  à  son  corbeau  qu'il  y  a  des  victuailles  et  du 
vin  cachés  dans  le  buffet.  «  C'est  un  devin  véritable!  »  dit  l'homme;  «  si  cher 


230  RICHEDEAU 

qu'il  soit ,  je  veux  l'acheter.  »  Il  donne  à  la  fillette  beaucoup  d'argent  et  un  âne 
pour  le  porter,  et  la  fillette  s'en  va  plus  loin.  Elle  vend  bien  cher  son  âne  à  un 
meunier  en  lui  disant  que  c'est  une  «  quittance  »  :  quand  on  doit  de  l'argent , 
on  n'a  besoin  que  de  présenter  cet  âne  à  son  créancier  pour  n'avoir  plus  rien 
à  payer  '  ;  de  plus,  elle  lui  fait  croire  (de  la  même  façon  que  René,  le  héros 
de  notre  no  lo)  que  l'âne  fait  de  l'or.  Puis  elle  va  trouver  sa  marraine  et  la 
prie  de  lui  prêter  un  boisseau.  «  Pourquoi  faire?  —  Pour  mesurer  mes  écus 
d'or.  »  On  lui  prête  le  boisseau ,  et ,  quand  elle  l'a  rendu  et  qu'on  frappe  sur 
le  fond ,  il  en  tombe  trois  louis.  L'explication  prétendue  de  cette  fortune  ,  don- 
née non  point  par  la  fillette ,  mais  par  son  père ,  ce  qui  est  assez  bizarre ,  est  â 
peu  près  la  même  que  dans  Richedeau  :  c'est  qu'on  a  vendu  une  vache  et  son 
veau  un  sou  le  poil.  — La  fin  de  cette  variante  est  encore  celle  de  Richedeau, 
mais  fort  confuse.  L'individu  qu'on  veut  jeter  dans  l'eau  crie  qu'il  ne  veut  pas 
être  évêque.  Il  en  est  de  même  dans  un  conte  bourguignon  (Beauvois,  p.  218) 
et  dans  un  conte  allemand  (^Orient  und  Occident,  II,  p.  414). 


* 


Une  autre  variante,  venant  toujours  de  Montiers-sur-Saulx ,  présente 
quelques  traits  particuliers  :  Une  veuve  a  trois  fils,  François,  Claude  et  Jean. 
Les  deux  premiers,  l'un  marchand  de  cochons,  l'autre  marchand  de  chevaux, 
sont  mariés  ;  Jean  demeure  avec  sa  mère.  Un  jour,  Jean  dit  à  celle-ci  qu'il 
veut  aller  vendre  de  la  mélasse  pour  du  miel.  Il  met  de  la  mélasse  plein  un 
grand  tonneau  avec  un  peu  de  miel  par  dessus  2.  Il  rencontre  ses  frères,  qui 
lui  demandent  ce  qu'il  a  à  vendre,  et  veulent  lui  acheter  son  miel.  Jean  le  leur 
fait  cent  écus  et  ne  veut  rien  en  rabattre.  Les  autres  trouvent  que  c'est  bien 
cher,  mais  ils  finissent  par  donner  les  cent  écus.  Jean  étant  revenu  chez  sa 
mère ,  celle-ci  lui  demande  à  qui  il  a  vendu  sa  mélasse  ;  il  répond  que  c'est  à 
ses  frères,  «  Tu  n'aurais  pas  dû  les  attraper,  »  lui  dit-elle.  François  et  Claude , 
ayant  découvert  la  tromperie,  viennent  pour  tuer  Jean.  Mais  auparavant  Jean 
s'est  concerté  avec  sa  mère.  Quand  ses  frères  arrivent,  il  la  leur  montre 
étendue  dans  son  lit  et  leur  dit  qu'elle  est  morte  ;  puis  il  prend  une  flûte ,  lui 
en  joue  dans  l'oreille ,  et  elle  se  relève.  François  et  Claude  demandent  à  Jean 
combien  il  veut  vendre  la  flûte.  «  Cent  écus.  —  Les  voilà.  »  Ensuite  Jean  met 
dans  un  sac  de  la  mousse  avec  un  peu  de  laine  par  dessus,  et  ses  frères 
l'achètent  pour  de  la  laine.  Qiiand  ils  rentrent  chez  eux ,  leurs  femmes  les 
querellent  à  cause  de  ce  sot  marché  ;  il  les  tuent  et  essaient  en  vain  de  les 
ressusciter  au  moyen  de  la  flûte.  Cependant  Jean ,  passant  près  d'un  troupeau , 
demande  au  berger  de  le  lui  prêter  :  le  berger,  pendant  ce  temps ,  ira  à  la 
messe.  Et  Jean  s'en  va  avec  le  troupeau.  Ses  frères,  qui  le  cherchaient  pour  le 
tuer,  le  rencontrent  et  lui  demandent  où  il  a  eu  ce  troupeau.  Il  les  mène  sur  le 
bord  de  la  rivière  et  leur  dit  qu'il  a  sauté  dedans  et  que  c'est  là  qu'il  a  trouvé 

1.  Dans  plusjenrs  contes  étrangers,  —  allemand  de  la  collection  Prcehle,  II,  n°  $4  ;  tyrolien  de  la 
collection  Zingerle  ,  II,  p.  414;  danois,  résumé  par  M.  Kœhler  {loc.  cil.,  p.  ;o>);  lithuanien  de  la 
collection  Schlcicher,  p.  41  ,  —  le  héros  vend  ji  ses  dupes  un  chapeau  que  ,  dit~il ,  on  n'a  qu'à  tourner 
pour  se  trouver  avoir  payé  son  écot  dans  les  auberges. 

2.  Comparer  le  conte  toscan  de  la  collection  Nerucci. 


RICHEDEAU  23I 

les  moutons.  Aussitôt  l'un  de  ses  frères  se  jette  dans  la  rivière.  Glou,  glou, 
gîou,  fait  l'eau,  pendant  qu'il  se  noie.  Le  second  frère  demande  à  Jean  ce  que 
dit  l'autre.  «  Il  dit  que  tu  ailles  l'aider.  »  Et  il  se  noie  aussi.  Comme  ils  n'ont 
pas  d'héritier,  c'est  Jean  qui  recueille  leur  fortune. 

Dans  un  conte  du  nord  de  l'Allemagne ,  mentionné  plus  haut  (MùUenhofF, 
p.  463  ) ,  le  héros  explique  tout  à  fait  de  la  même  façon  que  celui  de  la 
variante  lorraine  le  Bloubbeleblotib  que  fait  un  des  paj'sans ,  en  revenant  à  la 
surface  de  l'eau  :  «  Il  dit  qu'il  tient  déjà  un  beau  bélier  par  les  cornes  et  qu'il 
faut  que  vous  alliez  l'aider.  »  —  Dans  un  autre  conte  allemand  (  Grimm , 
no  61)  ,  quand  le  maire  se  jette  dans  l'eau  pour  aller  chercher  les  prétendus 
moutons  ,  les  paysans  ,  entendant  le  bruit ,  ploump  I  s'imaginent  qu'il  leur  crie 
de  venir,  et  sautent  tous  dans  la  rivière.  —  Il  se  trouve ,  dans  le  conte  indien 
du  Bengale  rappelé  ci-dessus,  un  trait  analogue  :  le  héros  ayant  jeté  dans  la 
rivière  un  des  six  hommes ,  les  autres  entendent  le  bouillonnement  de  l'eau  et 
demandent  ce  que  c'est  :  le  héros  répond  que  c'est  leur  camarade  qui  prend  un 
cheval. 


Aux  livres  du  xvi^  siècle  que  nous  avons  cités  dans  les  remarques  de  notre 
no  10  (p.  114)  et  que  l'on  peut  également  rapprocher  de  Richedeau,  nous 
ajouterons  un  épisode  d'un  roman  satirique  italien  du  même  temps  ,  le  Berioldo 
du  maréchal-ferrant  Croce  (  i  $50-1620)  :  Bertoldo,  un  rustre  à  qui  ses  plaisan- 
teries mordantes  contre  les  femmes  ont  attiré  l'inimitié  de  la  reine ,  est  enfermé 
dans  un  sac  par  ordre  de  celle-ci  et  remis  à  la  garde  d'un  sbire  :  le  lendemain 
on  doit  le  jeter  dans  l'Adige.  Il  fait  croire  au  sbire  qu'il  a  été  mis  dans  le  sac 
parce  qu'il  ne  voulait  pas  épouser  une  belle  jeune  fille  très  riche.  Le  sbire  entre 
dans  le  sac  à  sa  place  pour  avoir  cette  bonne  aubaine. 


XXI 


LA   BICHE   BLANCHE 


Il  était  une  fois  un  roi  qui  voulait  se  marier  et  qui  ne  savait 
trop  laquelle  prendre  de  deux  jeunes  filles.  Il  finit  pourtant  par 
en  choisir  une,  et  le  mariage  se  fit. 

Au  bout  de  quelque  temps,  la  reine  accoucha  d'un  fils.  Ce 
jour-là,  le  roi  n'était  pas  au  château  :  la  jeune  fille  dont  il  n'avait 
pas  voulu  profita  de  son  absence  pour  se  glisser  auprès  de  la 
reine,  et,  comme  elle  était  sorcière,  elle  la  changea  en  biche 
blanche  et  prit  sa  place.  Si,  dans  les  trois  jours,  personne  ne 
délivrait  la  reine,  elle  devait  rester  enchantée  toute  sa  vie. 
Bichaudelle  seule ,  la  servante  de  la  reine,  avait  vu  ce  qui  s'était 
passé,  mais  elle  n'osa  le  dire  à  personne,  car  elle  aurait  été, 
elle  aussi,  changée  en  biche  blanche. 

Le  lendemain,  le  roi  revint  au  château.  Il  entra  dans  la 
chambre  où  était  la  sorcière,  et,  croyant  que  c'était  sa  femme, 
il  lui  demanda  comment  elle  allait.  «  Pas  trop  bien  ,  et  si  je  ne 
mange  de  la  biche  blanche  au  bois,  je  mourrai.  » 

Le  roi  s'en  fut  à  la  chasse  et  poursuivit  longtemps  la  biche  ; 
mais  celle-ci  se  cachait  dans  les  taillis ,  dans  les  broussailles , 
si  bien  qu'il  ne  put  l'atteindre. 

La  nuit ,  la  vraie  reine  revint  : 

«  Bichaudelle,  ouvre-moi  ta  porte. 

—  Plaît-il ,  dame  ?  —  Où  est  le  roi  ? 

Le  roi  est-il  couché  ?  —  Oui ,  dame,  il  est  au  chevet , 
Qui  tient  sa  dame  par  la  main. 

—  Hélas  !  plus  que  deux  nuits,  mon  cher  fils. 
Et  si  le  roi  ton  père  ne  me  délivre , 

Je  serai  donc  toute  ma  vie  biche  blanche  au  bois!  » 


la"    biche      blanche  2J3 

Les  serviteurs  entendirent  tout ,  mais  ils  n'osèrent  rien  dire. 

Le  matin ,  le  roi  vint  trouver  la  sorcière  et  lui  demanda  com- 
ment elle  allait.  «  Pas  trop  bien,  et  si  je  ne  mange  de  la  biche 
blanche  au  bois,  je  mourrai.  » 

Le  roi  poursuivit  encore  la  biche ,  mais  elle  se  cachait  dans  les 
taillis,  dans  les  broussailles,  et  il  ne  put  l'atteindre. 

La  nuit ,  la  reine  revint  encore  : 

«  Bichaudelle,  ouvre-moi  ta  porte. 

—  Plaît-il ,  dame  ?  —  Où  est  le  roi  ? 

Le  roi  est-il  couché  ?  —  Oui ,  dame ,  il  est  au  chevet. 
Qui  tient  sa  dame  par  la  main. 

—  Hélas  !  plus  qu'une  nuit,  mon  cher  fils. 
Et  si  le  roi  ton  père  ne  me  délivre , 

Je  serai  donc  toute  ma  vie  biche  blanche  au  bois  !  » 

Les  serviteurs  avaient  encore  entendu  les  paroles  de  la  reine , 
et  cette  fois  ils  les  rapportèrent  au  roi. 

Le  matin,  le  roi  vint  demander  à  la  sorcière  comment  elle 
allait.  «  Pas  trop  bien ,  et  si  je  ne  mange  de  la  biche  blanche  au 
bois,  je  mourrai.  » 

Le  roi  poursuivit  la  biche,  mais  il  ne  la  pressa  pas  tant  que 
les  autres  jours.  La  biche  se  cachait  dans  les  taillis ,  dans  les 
broussailles,  et  elle  échappa  au  roi. 

La  nuit ,  la  reine  revint  ;  le  roi  s'était  caché  dans  un  coin  dé  la 
chambre. 

«  Bichaudelle,  ouvre-moi  ta  porte. 

—  Plaît-il,  dame  ?  —  Où  est  le  roi  ? 

Le  roi  est-il  couché  ?  —  Oui ,  dame ,  il  est  au  chevet , 
Qui  tient  sa  dame  par  la  main. 

—  Hélas!  plus  que  cette  nuit,  mon  cher  fils, 
Et  si  le  roi  ton  père  ne  me  délivre. 

Je  serai  donc  toute  ma  vie  biche  blanche  au  bois  !  » 

«  Non ,  ma  bien-aimée ,  »  s'écria  le  roi ,  «  vous  ne  le  serez  pas 
plus  longtemps.  »  Au  même  instant  le  charme  fut  rompu.  Le 
roi  fit  mourir  la  méchante  sorcière  et  vécut  heureux  avec  sa 
femme. 


2î4  LA      BICHE      BLANCHE 

REMARQUES 

Ce  petit  conte  doit  être  rapproché  de  plusieurs  contes  étrangers  dans  lesquels 
il  ne  forme  qu'un  épisode  du  récit.  Celui  qui  lui  ressemble  le  plus,  à  notre 
connaissance,  est  un  conte  suédois  (Cavallius,  p.  142)  :  dans  ce  conte,  la 
mère  de  la  fausse  reine  demande  au  roi,  pour  guérir  sa  fille,  le  sang  de  la 
petite  cane,  qui  n'est  autre  que  la  vraie  reine,  comme  la  sorcière  demande  à 
manger  de  la  biche  blanche '.  Là  aussi,  la  reine  revient  trois  nuits  ;  chaque 
fois  elle  demande  au  petit  chien  ce  que  fait  la  sorcière,  etc. 

Dans  un  conte  russe  (Ralston  ,  p.  184)  ,  la  reine ,  changée  en  oie  sauvage 
par  sa  marâtre ,  qui  lui  a  substitué  une  sienne  fille ,  revient  également  trois 
nuits  de  suite,  sous  sa  véritable  forme,  pour  allaiter  son  enfant.  La  troisième 
fois ,  il  faudra  qu'elle  s'envole  pour  toujours  «  par  delà  les  sombres  forêts ,  par 
delà  les  hautes  montagnes.  »  —  Comparer  les  contes  allemands  nos  n  et  13 
de  la  collection  Grimm. 

Dans  un  conte  catalan  (Rondallayre ,  III ,  p.  149) ,  une  reine  a  été  changée  en 
colombe  blanche  par  une  gilatia  ,  qui  a  pris  sa  place  auprès  du  roi  ;  elle  vient 
plusieurs  fois  sous  cette  forme  demander  au  jardinier  du  château  comment  se 
trouve  le  roi  avec  sa  «  reine  noire  »  et  ce  que  fait  son  enfant  à  elle.  — 
Comparer  le  conte  portugais  n"  36  delà  collection  Braga  et  un  conte  espagnol, 
recueilli  au  Chili  et  publié  dans  la  BiUioteca  de  las  tradiciones  popiilares  espaîiolas 
(I,  p.  109). 

Un  conte  grec  moderne  (J.-A.  Buchon,  La  Grèce  continentale  et  la  Morée, 
p.  263,  reproduit  dans  la  collection  E.  Legrand ,  p.  140)  présente  ainsi  le 
même  épisode  :  Les  deux  soeurs  aînées  de  la  reine,  jalouses  de  celle-ci, 
s'introduisent  dans  sa  chambre  le  jour  où  elle  met  au  monde  un  fils ,  et 
enfoncent  une  épingle  magique  dans  la  tête  de  l'accouchée.  Aussitôt  la  jeune 
reine  est  changée  en  un  petit  oiseau  qui  s'envole ,  et  une  de  ses  soeurs  se  met 
dans  le  lit  à  sa  place.  Le  roi,  qui  avait  coutume  de  déjeuner  au  jardin,  voit 
un  jour  un  joli  petit  oiseau  qui  lui  dit  :  «  Prince ,  la  reine-mère ,  le  roi  et  le 
petit  prince  ont-ils  bien  dormi  la  nuit  passée  ?  —  Oui ,  »  dit  le  roi.  —  «  Que 
tous  dorment  du  sommeil  le  plus  doux  ;  mais  que  la  jeune  reine  dorme  d'un 
sommeil  sans  réveil,  et  que  tous  les  arbres  que  je  traverse  se  sèchent.  »  La 
verdure  et  les  fleurs  se  flétrissent  en  effet.  Les  jardiniers  demandent  au  roi  la 
permission  de  tuer  l'oiseau,  mais  le  roi  le  leur  défend.  Plusieurs  jours  de  suite, 
le  petit  oiseau  revient  ;  il  se  pose  sur  les  genoux  du  roi  et  mange  avec  lui.  Un 
jour  le  roi ,  l'examinant ,  voit  sur  sa  tête  une  épingle.  Il  la  retire ,  et  sa  vraie 
femme  reparaît  à  ses  yeux.  —  Dans  un  conte  breton  (Luzel,  Légendes,  II, 
p.  303  ) ,  la  vraie  reine  est  aussi  changée  en  oiseau ,  par  la  vertu  magique  d'une 

I.  Ce  trait  se  rencontre  dans  des  contes  qui  diffèrent  du  nôtre  pour  tout  le  reste.  Ainsi ,  dans  un 
conte  grec  moderne ,  recueilli  dans  l'Asie  Mineure  (  Hahn ,  n°  49) ,  une  jeune  fille ,  fiancée  d'un 
prince ,  est  changée  en  un  poisson  d'or  par  une  négresse  qui  prend  sa  place  auprès  du  prince.  Voyant 
que  celui-ci  a  beaucoup  de  plaisir  à  regarder  le  poisson  d'or,  la  négresse  fait  la  malade  et  dit  que , 
pour  qu'elle  soit  guérie,  il  faut  qu'on  tue  le  poisson  et  qu'on  lui  en  fasse  du  bouillon.  —  De  même , 
dans  une  variante  italienne ,  la  négresse  demande  à  manger  pour  se  guérir  une  tourterelle  qui  est  en 
réalité  la  vraie  fiancée  du  prince  (Comparetti ,  n°  68). 


LA      BICHE      BLANCHE  235 

épingle ,  que  sa  marâtre  lui  a  enfoncée  dans  la  tempe.  Elle  vient ,  trois  nuits 
de  suite ,  se  plaindre  auprès  de  son  enfant  nouveau-né  :  si  personne  ne  la 
délivre  en  retirant  l'épingle ,  elle  restera  pour  toujours  oiseau  bleu  dans  le  bois. 
Le  roi ,  prévenu  après  la  seconde  nuit  par  son  valet  de  chambre ,  retire  l'épingle 
magique  « . 

Mentionnons  enfin  le  conte  allemand  n"  1 3  5  de  la  collection  Grimm ,  et  un 
conte  lithuanien  (Chodzko,  p.  315).  Dans  ces  deux  contes,  une  marâtre, 
qui  conduit  sa  belle-fille  à  un  roi  que  celle-ci  doit  épouser,  la  jette  dans  l'eau 
en  la  transformant  en  cane,  et  lui  substitue  sa  propre  fille.  Trois  nuits  de  suite, 
la  cane  vient  au  palais  du  roi  et  (dans  le  conte  allemand)  demande  ce  que 
devient  son  frère  et  ce  que  fait  le  roi ,  ou  (dans  le  conte  lithuanien)  va  pleurer 
sur  le  cercueil  de  son  frère.  —  Comparer  un  conte  islandais  (Arnason,  p.  235) 
et  deux  contes  siciliens  (Gonzenbach,  n°s  13  et  33). 


La  collection  de  miss  M.  Stokes  nous  fournit  un  conte  indien  à  rapprocher 
de  ces  récits.  Dans  ce  conte  (n°  2 ) ,  probablement  recueilU  à  Bénarès ,  une 
reine,  qui  est  morte,  prie  Khuda  (Dieu)  de  lui  permettre  d'aller  visiter  son 
mari  et  ses  enfants.  Khuda  lui  permet  d'y  aller,  mais  non  sous  forme  humaine  ; 
il  la  change  en  un  bel  oiseau  et  lui  met  une  épingle  dans  la  tête  en  disant  que, 
quand  l'épingle  serait  enlevée,  elle  redeviendrait  femme.  L'oiseau  va  se  percher 
la  nuit  sur  un  arbre  près  de  la  porte  du  palais  du  roi  et  demande  au  portier 
comment  va  le  roi,  puis  comment  vont  les  enfants,  les  serviteurs,  etc.  Et  il 
ajoute  :  «  Qjjel  grand  imbécile  est  votre  roi  !  »  Alors  il  se  met  à  pleurer,  et 
des  perles  tombent  de  ses  yeux  ;  ensuite  il  se  met  à  rire,  et  des  rubis  tombent 
de  son  bec.  Le  roi  qui ,  la  nuit  suivante ,  l'entend  tenir  le  même  langage ,  le  fait 
prendre  dans  un  filet  et  mettre  dans  une  cage.  En  le  caressant,  il  sent 
l'épingle,  la  retire,  et  sa  femme  se  trouve  là  vivante  devant  lui. 

La  réflexion  faite  par  l'oiseau  montre  bien  qu'il  y  a  une  altération  dans  ce 
conte  indien.  Dans  la  forme  primitive,  ce  n'était  évidemment  pas  Khuda  qui 
transformait  la  reine  en  oiseau  ;  c'était  une  femme  qui ,  pour  se  substituer  à 
elle  auprès  du  roi ,  enfonçait  dans  la  tête  de  la  reine  une  épingle  magique  et  la 
changeait  en  oiseau.  Voilà  l'explication  des  paroles  de  l'oiseau.  Il  veut  dire 
que  le  roi  est  bien  aveugle  de  ne  pas  voir  que  la  fausse  reine  n'est  pas  sa 
femme.  De  plus ,  si  l'oiseau  pleure  des  perles ,  et  si  des  rubis  tombent  de  son 
bec,  quand  il  rit,  c'est  que,  comme  dans  des  contes  européens  du  même 
genre  (  par  exemple ,  dans  le  conte  lithuanien  et  dans  le  conte  suédois  cités 
plus  haut)  ,  la  reine  avait  ce  don  quand  le  roi  l'a  épousée. 

Un  trait  d'un  livre  siamois  {Asiatic  Researches ,  t.  XX,  1836,  p.  345)  n'est 
pas  sans  quelque  analogie  avec  le  passage  de  notre  conte  où  la  sorcière 
demande,   pour  se  guérir,   à  manger  de  la  biche  blanche  :  Une  ja^  (sorte 

I.  LVpingle  qui  trinsforme  en  oiseau  se  trouve  encore  dans  d'autres  contes,  par  exemple  dans  le 
conte  espagnol  du  Chili,  dans  le  conte  portugais,  et  aussi  dans  un  conte  de  la  Flandre  française 
(Deulin ,  II ,  p.  191  se<j.  )  et  dans  un  conte  italien  des  Abruzzes  (Finamore,  n"  50). 


236  LA      BICHE      BLANCHE 

d'ogresse  ou  de  mauvais  génie)  a  pris  la  forme  d'une  belle  femme  et  est 
devenue  l'épouse  favorite  d'un  roi.  Voulant  se  débarrasser  des  autres  femmes 
du  roi ,  douze  princesses  sœurs ,  elle  feint  d'être  malade  et  dit  qu'elle  ne 
pourra  guérir  que  si  on  lui  donne  les  yeux  de  douze  personnes  nées  de  la 
même  mère.  Il  n'y  a  que  les  douze  princesses  qui  se  trouvent  dans  ce  cas,  et 
le  roi  leur  fait  arracher  les  yeux.  —  Nous  ferons  remarquer  à  ce  propos  que, 
dans  un  des  contes  islandais  mentionnés  plus  haut  (Arnason,  p.  443  ),  une 
troll  I  prend  aussi  la  forme  d'une  belle  femme  et  se  substitue  auprès  du  roi  à 
la  vraie  reine  qu'elle  a  fait  disparaître. 

I .  Les  trolls  jonent  à  peu  près  dans  l'imagination  islandaise  le  mime  rôle  que  les  yah  dans  l'ima- 
gination siamoise. 


XXII 


JEANNE  &  BRIMBORIAU 


Un  jour,  un  mendiant  passait  dans  un  village  en  demandant 
son  pain  ;  il  frappa  à  la  porte  d'une  maison  où  demeurait  un 
homme  appelé  Brimboriau  avec  Jeanne  sa  femme.  Jeanne,  qui 
se  trouvait  seule  à  la  maison ,  vint  lui  ouvrir  :  «  Que  demandez- 
vous  ?  —  Un  morceau  de  pain,  s'il  vous  plaît.  —  Et  où  allez- 
vous  ?  — Je  m'en  vais  au  Paradis.  —  Oh  !  bien,  »  dit  la  femme, 
«  ne  pourriez-vous  pas  porter  une  miche  de  pain  et  des  provi- 
sions à  ma  sœur  qui  est  depuis  si  longtemps  en  Paradis  ?  Elle 
doit  manquer  de  tout.  Si  je  pouvais  aussi  lui  envoyer  des  habits, 
je  serais  bien  contente.  —  Je  vous  rendrais  ce  service  de  tout 
mon  cœur,  »  répondit  le  mendiant ,  «  mais  jamais  je  ne  pourrai 
me  charger  de  tant  de  choses.  Il  me  faudrait  au  moins  un  cheval. 
—  Qu'à  cela  ne  tienne  !  »  dit  la  femme,  «  prenez  notre  Finette; 
vous  nous  la  ramènerez  ensuite.  Combien  vous  faut-il  de  temps 
pour  faire  le  voyage  ?  —  Je  serai  revenu  dans  trois  jours.  » 

Le  mendiant  prit  la  jument  et  partit,  chargé  d'habits  et  de 
provisions.  Bientôt  après,  le  mari  rentra.  «  Où  donc  est  notre 
Finette  ?  »  dit-il.  —  «  Ne  t'inquiète  pas ,  »  dit  la  femme  ;  «  tout 
à  l'heure  il  est  venu  un  brave  homme  qui  s'en  va  au  Paradis.  Je 
lui  ai  prêté  Finette  pour  qu'il  porte  à  ma  sœur  des  habits  et  des 
provisions  ;  elle  doit  en  avoir  grand  besoin.  Je  lui  en  ai  env03'é 
pour  longtemps.  Ce  brave  homme  reviendra  dans  trois  jours.  » 

Brimboriau  ne  fut  guère  content  ;  pourtant  il  attendit  trois 
jours,  et,  au  bout  de  ce  temps,  ne  voyant  pas  revenir  la  jument, 
il  dit  à  sa  femme  de  se  mettre  à  sa  recherche  avec  lui.  Les  voilà 
donc  tous  les  deux  à  battre  la  campagne.  En  passant  près  d'un 


238  JEANNE      ET      ERIMBORIAU 

endroit  où  l'on  avait  enterré  un  cheval ,  Jeanne  vit  un  des  pieds 
qui  sortait  de  terre.  «  Viens  vite,  »  cria-t-elle  à  son  mari; 
«Finette  commence  à  sortir  du  Paradis.  »  Brimboriau  accourut, 
et,  quand  il  vit  ce  que  c'était,  il  fut  fort  en  colère. 

Sur  ces  entrefaites,  survinrent  des  voleurs  qui  emmenèrent 
Brimboriau  et  sa  femme.  Les  pauvres  gens  trouvèrent  moyen  de 
s'échapper,  et  emportèrent  en  se  sauvant  une  porte  que  les 
voleurs  avaient  enlevée  d'une  maison.  Comme  il  se  faisait  tard, 
ils  montèrent  tous  les  deux  sur  un  arbre  pour  y  passer  la  nuit , 
Brimboriau  tenant  toujours  sa  porte.  Bientôt  après,  le  hasard 
voulut  que  les  voleurs  vinssent  justement  sous  cet  arbre  pour 
compter  leur  argent.  Pendant  qu'ils  étaient  assis  tranquillement, 
Brimboriau  laissa  tomber  la  porte  sur  eux.  Les  voleurs  effrayés  se 
mirent  à  crier  :  «  C'est  le  bon  Dieu  qui  nous  punit  !  »  Et  ils 
s'enfuirent  en  abandonnant  l'argent.  Brimboriau  s'empressa  de 
le  ramasser,  et  dit  à  sa  femme  :  «  Ne  nous  fatiguons  plus  à 
chercher  Finette  ;  nous  avons  maintenant  de  quoi  la  remplacer.  » 


REMARQUES 

Nous  avons  entendu  raconter  à  Montiers-sur-Saulx  ce  conte  de  plusieurs 
manières. 

Dans  une  de  ces  variantes ,  le  mari ,  en  rentrant  à  la  maison ,  est  si  fâché 
en  apprenant  ce  que  sa  femme  a  fait  du  cheval ,  qu'il  décroche  la  porte  pour  la 
lui  jeter  sur  le  dos.  Jeanne  s'enfuit,  Jean  court  après  elle,  tenant  toujours  sa 
porte.  Survient  une  troupe  de  voleurs  ;  Jean  et  Jeanne  grimpent  sur  un  arbre 
avec  la  porte  pour  n'être  pas  aperçus.  Les  voleurs  viennent  s'asseoir  au  pied  de 
l'arbre ,  etc. 

Dans  une  autre  version,  en  partant  à  la  recherche  du  cheval,  l'homme, 
aussi  simple  que  sa  femme ,  prend  la  clef  de  la  maison  et  dit  à  sa  femme  de 
prendre  la  porte  sur  son  dos  ,  «  de  peur  que  les  voleurs  n'entrent»  ».  —  Une 
troisième  variante  met  en  scène  un  petit  garçon  emportant  la  porte  de  la 
maison ,  «  pour  qu'elle  soit  bien  gardée.  » 

Dans  une  quatrième  variante,  apparaît  un  nouvel  élément  :  Un  jour,  un 
homme  dit  à  sa  femme  de  faire  une  soupe  maigre.  «  Pourquoi  maigre,  »  dit 
la  femme,  «  puisque  nous  avons  du  lard?  —  Le  lard,  »  répond  le  mari,  «  c'est 
pour  dorénavant  (dorénavant ,  plus  tard).  »  Un  pauvre,  qui  passait,  a  entendu 
la  conversation.  Q,uand  l'homme  est  à  la  charrue ,  il  frappe  et  dit  qu'il  est 

I.  Après  avoir  r-imassi  l'argent  des  voleurs,  l'homme  et  la  femme  empruntent  un  boisseau  pour 
le  mesurer,  et  le  récit  se  poursuit  dans  le  genre  de  notre  n">  20 ,  Richahau  :  pour  expliquer  sa  fortune, 
l'homme  prétend,  comme  Richedeau,  qu'il  a  vendu  une  vache  i  raison  d'un  louis  le  poil. 


JEANNE      ET      BRIMBORIAU  239 

«  Dor'navant.  »  La  femme  s'empresse  de  lui  donner  sa  plus  belle  bande  de 
lard  et  lui  tire  du  vin.  Le  pauvre  lui  ayant  fait  croire  qu'il  revient  du  Paradis  , 
elle  lui  parle  d'une  sienne  fille ,  qui  est  morte.  «  Je  la  connais ,  »  dit  le 
pauvre  ;  «  elle  sera  bien  aise  d'avoir  ses  habits.  »  La  femme  les  lui  donne , 
ainsi  qu'une  jument  pour  porter  tout  ce  bagage.  A  son  retour  le  mari  est  bien 
fâché ,  etc.  

Les  différents  thèmes  qui  composent  notre  conte  et  ses  variantes ,  figurent , 
soit  séparés,  soit  réunis,  dans  divers  autres  contes  français  et  étrangers. 

Prenons  d'abord  le  thème  de  l'homme  qui  prétend  aller  au  Paradis  ou  en 
revenir.  Nous  le  retrouvons  dans  un  conte  français  du  Vivarais  (^Mélusine, 
1877,  col.  135);  dans  un  conte  breton  (^ibid,  col.  133);  un  conte  basque 
(J.  Vinson ,  p.  112);  un  conte  allemand  de  la  Souabe  (Meier,  n°  20)  ;  un 
conte  suisse  (Sutermeister,  no  23);  un  conte  norwégien  (Asbjœrnsen ,  I, 
no  10);  un  conte  anglais  (Baring-Gould ,  no  3);  un  autre  conte  anglais 
(Mélusim,  1877,  col.  3S2);  un  conte  valaque  (Schott,  no  43),  —  tous 
contes  dans  lesquels  il  se  présente  isolé  ;  —  dans  des  contes  de  diverses  parties 
de  l'Allemagne  (Grimm,  no  104;  Meier,  p.  303;  Prœhle,  I,  no  50; 
MùUenhoff,  p.  41S  )  ;  un  conte  du  Tyrol  allemand  (Zingerle,  I ,  no  14)  ;  un 
conte  des  Valaques  de  la  Moravie  (Wenzig ,  p.  41  )  ;  un  conte  italien  de  Rome 
(miss  Busk,  p.  361)  ;  un  conte  irlandais  (Kennedy,  II,  p.  13  ),  —  où  il  est 
combiné  avec  d'autres  thèmes,  souvent  (dans  les  collections  Meier,  Prœhle, 
Zingerle,  Wenzig)  avec  le  thème  de  notre  quatrième  variante,  que  nous 
examinerons  après  celui-ci.  —  Dans  un  conte  russe  (Gubernatis,  Zoologicaî 
Mylhology,  I,  p.  200),  ce  n'est  pas  du  ciel,  mais  de  l'enfer,  qu'un  soldat  dit 
revenir,  et  il  raconte  à  la  bonne  femme  qu'il  y  a  vu  le  fils  de  celle-ci,  forcé 
de  mener  paître  les  cigognes  et  grandement  à  court  d'argent. 

Dans  un  bon  nombre  des  contes  de  ce  type ,  le  mari  ou  le  fils  de  la  femme 
qui  a  été  attrapée ,  monte  à  cheval  quand  il  apprend  la  chose  (  ici  le  cheval 
n'a  pas  été  donné  par  la  femme),  et  poursuit  le  voleur,  et  celui-ci  trouve 
encore  moyen  de  lui  escroquer  son  cheval. 

Un  conte  français,  inséré  dans  un  livre  publié  à  Paris  en  1644  et  intitulé  : 
La  Gibecière  de  Moine  ou  le  Trésor  du  ridicule  (dans  Ch.  Louandre  :  Chefs-d'œuvre 
des  conteurs  français  contemporains  de  La  Fontaine,  Paris,  1874,  p.  51),  pré- 
sente cette  dernière  forme  :  Un  écolier  mal  garni  d'argent  arrive  devant  la 
maison  d'un  riche  villageois ,  qui  en  ce  moment  est  au  bois.  Sa  femme 
demande  à  l'écolier  qui  il  est  et  d'où  il  vient  ;  à  quoi  il  répond  qu'il  est  un 
pauvre  écolier  venant  de  Paris.  La  femme,  qui  est  simple,  et  qui  a  mal 
entendu,  s'écrie  :  «  Qjjoi  !  vous  revenez  du  Paradis  !  »  Et  elle  lui  demande 
des  nouvelles  d'un  premier  mari  qu'elle  a  eu.  L'écolier  lui  dit  que  le  pauvre 
homme  n'a  ni  argent  ni  accoutrement,  «  et  si  aucuns  gens  de  bien  ne  lui 
eussent  aidé,  il  serait  mort  de  faim.  »  La  femme  charge  l'écolier  de  lui  poner 
ses  meilleurs  habits  avec  quelques  ducats.  Le  mari  rentre,  et,  ayant  appris 
l'histoire,  il  monte  vite  sur  son  meilleur  cheval.  L'écolier  l'aperçoit  de  loin 
et  jette  sa  malle  dans  une  haie.  «  Avez-vous  vu  passer  un  homme  portant  une 


240  JEANNE      ET      BRIMBORIAU 

malle  ?  »  lui  demande  le  mari.  —  «  Oui ,  mais  dès  qu'il  vous  a  vu ,  il  est  emré 
dans  le  bois.  »  Le  mari  prie  l'écolier  de  lui  tenir  son  cheval  et  s'enfonce  dans 
le  bois.  Pendant  ce  temps ,  l'écolier  décampe  avec  la  malle  et  le  cheval.  Le 
villageois,  au  retour,  ne  trouve  ni  cheval  ni  homme.  Quand  il  rentre  au  logis, 
sa  femme  lui  demande  s'il  a  rencontré  le  messager.  «  Oui ,  oui ,  »  dit-il ,  «  et 
lui  ai  d'abondant  donné  mon  cheval,  afm  qu'il  fasse  plus  tôt  le  voyage  en 
Paradis.  » 

Le  thème  que  nous  examinons  a  été  plusieurs  fois  traité  dans  la  littérature 
allemande  du  xvie  siècle.  M.  Sutermeister,  dans  ses  remarques  sur  le  conte 
suisse  mentionné  plus  haut,  renvoie  au  livre  du  moine  franciscain  allemand 
Jean  Pauli,  Schimpf  iind  Ernst ,  publié  pour  la  première  fois  en  15 19  (feuille 
84  de  l'édition  de  1542)  ,  à  une  facétie  de  Hans  Sachs,  T Écolier  qui  s'en  allait 
en  Paradis  (  3 ,  3 ,  18,  éd.  de  Nuremberg),  qui  aurait  été  imitée  de  Pauli,  et 
au  Rollwagenbùchlein  de  Jœrg  Wickram  (1535,   p.   179  de  l'éd.  de  H.  Kurz). 

Dans  rinde,  ou  plutôt  dans  l'île  de  Ceylan,  il  a  été  recueilli  un  conte 
presque  entièrement  semblable  aux  précédents  (voir  la  revue  the  Orietitalist , 
Kandy,  Ceylan,  1884,  p.  62)  :  Un  jour,  un  mendiant,  relevant  de  maladie, 
se  présente  à  la  porte  d'une  maison  où  il  ne  se  trouve  que  la  femme.  Celle-ci 
s'étant  récriée  sur  sa  mine  pâle  et  défaite  :  «  Ah  !  »  dit  le  mendiant,  «  je  reviens 
de  l'autre  monde  !  »  La  bonne  femme  prend  la  chose  à  la  lettre.  «  Si  vous 
revenez  de  l'autre  monde,  »  dit-elle,  «  vous  devez  avoir  vu  notre  fille  Kaluhàmi, 
qui  est  morte  il  y  a  quelques  jours.  Comment  va-t-elle  ? — Madame  ,  »  répond 
le  mendiant ,  «  elle  est  maintenant  ma  femme ,  et  elle  m'a  envoyé  chercher  ses 
bijoux.  »  La  bonne  femme  s'empresse  de  lui  donner  les  bijoux  de  sa  fille ,  en 
y  ajoutant  d'autres  cadeaux.  Après  quoi,  le  mendiant  prend  congé.  Il  n'est 
pas  encore  bien  loin ,  quand  il  voit  le  mari  à  cheval  galoper  à  sa  poursuite. 
Il  monte  sur  un  grand  arbre.  Le  mari  met  pied  à  terre,  attache  son  cheval  et 
cherche  à  grimper  sur  l'arbre.  Mais  le  mendiant  est  bien  vite  descendu;  il 
saute  sur  le  cheval  et  détale.  Alors  le  mari,  voyant  qu'il  ne  peut  l'atteindre, 
lui  crie  :  «  Mon  gendre,  dites  à  notre  fille  que  les  bijoux  sont  de  sa  mère, 
et  que  le  cheval  est  de  moi.  » 

«  * 

La  quatrième  variante  lorraine  que  nous  avons  indiquée  offre  un  nouveau 
thème,  qui  se  présente  sous  diverses  formes  dans  les  contes  suivants  :  un 
conte  français  du  Qyercy  (Mélusine,  1877,  col.  89);  des  contes  allemands 
(Prœhle,  loc.  cit.;  —  Meier,  loc.  cit.;  —  Colshorn ,  n"  36;  —  Strackerjan, 
II,  p.  291  )  ;  des  contes  du  Tyrol  allemand  (Zingerle  ,  loc.  cit.,  et  II ,  p.  185  ); 
un  conte  du  Tyrol  italien  (Schneller,  n"  56);  un  conte  italien  du  Bolonais 
(Coronedi-Berti,  n°  12);  un  conte  du  pays  napoUtain  (fahrbuch  fiir  romanische 
tind  englische  Literatur,  VIII,  p.  268);  un  conte  des  Valaques  de  la  Moravie 
(Wenzig,  loc.  cit.)  ;  un  conte  croate  (Krauss,  II,  n"  106)  ;  un  conte  anglais 
(HalliwcU,  p.  31).  Ainsi,  dans  tel  de  ces  contes  (Zingerle,  II,  p.  185), 
un  homme  s'en  va  en  voyage  en  recommandant  à  sa  femme  d'être  bien 
économe  et  de  garder  quelque  chose  «  pour  l'avenir  ».  Arrive  un  mendiant 
qui  demande  à  la  femme  un  peu  de  lard.  «  Non,  »  dit-elle,  «  je  ne  puis  rien 


JEANNE      ET      BRIMBORIAU  24I 

donner  ;  mon  mari  est  parti  ;  il  faut  que  je  garde  tout  pour  l'avenir.  —  Cela 
se  trouve  bien ,  »  dit  le  mendiant ,  «  donnez-moi  le  lard  :  c'est  moi  qui  suis 
l'Avenir.  »  Et  la  femme  lui  donne  tout  le  lard.  —  Dans  tel  autre  (conte 
allemand  de  la  collection  Colshorn  ) ,  un  homme  a  mis  de  côté  de  l'argent , 
comme  il  dit  en  plaisantant,  «  pour  Jean  l'Hiver  »  (/ûr  Hans  Winter).  Pen- 
dant qu'il  est  parti,  ses  enfants  demandent  aux  passants  s'ils  s'appellent  Jean 
l'Hiver.  Un  compagnon  cordonnier  répond  que  oui,  et  ils  lui  donnent  l'argent. 
Ailleurs,  la  sotte  femme  donne  l'argent  ou  les  provisions  qui  avaient  été  mis 
en  réserve  «  pour  le  long  hiver  »  (dans  le  conte  allemand  de  la  collection 
Prœhle),  «pour  le  temps  long  »  (dans  le  conte  du  Quercy),  «pour  le 
besoin  »  (dans  le  conte  valaque) ,  etc.  —  Dans  le  conte  souabe  de  la  collec- 
tion Meier,  un  homme  dit  à  sa  femme  qu'elle  lui  fait  trop  souvent  manger  du 
lard  et  des  pommes  séchées  au  four  et  qu'il  faut  garder  cela  «  pour  le  long 
printemps  ».  Un  passant  qui  a  entendu  se  donne  pour  «  le  long  printemps  ». 

Cette  histoire  se  retrouve,  elle  aussi,  dans  la  littérature  du  xvie  siècle. 
M.  Imbriani,  dans  ses  Conti  pomiglianesi  (p.  227),  reproduit  le  passage 
suivant  de  Béroalde  de  Verville  :  Mauricette ,  la  chambrière  d'une  veuve ,  est 
un  peu  simple ,  «  follette  ».  Voyant  depuis  longtemps  un  jambon  dans  la 
cheminée,  elle  demande  à  sa  maîtresse  si  elle  le  mettra  cuire.  «  Non,  »  dit  la 
dame,  «c'est  pour  les  Pâques.  »  Mauricette  parle  de  la  chose  à  quelques-unes 
de  ses  amies  ,  et  le  clerc  d'un  notaire  en  a  vent.  Un  jour  que  la  bonne  femme 
est  allée  à  sa  métairie  et  qu'elle  a  laissé  Mauricette  toute  seule ,  il  vient  heurter 
et  demande  madame.  Mauricette  dit  qu'elle  n'y  est  pas.  «  J'en  suis  bien  marri,  » 
dit  l'autre,  «  pource  que  je  suis  Pâques,  qui  était  venu  quérir  le  jambon 
qu'elle  m'a  promis.  »  11  entre ,  et  la  chambrière  le  laisse  prendre  le  jambon. 


Venons  maintenant  au  troisième  thème  principal ,  l'aventure  de  la"  porte  et 
des  voleurs.  Il  ne  se  rencontre  pas  ordinairement  réuni  avec  les  deux  précé- 
dents ou  même  avec  l'un  d'eux.  Nous  n'avons  vu  cette  combinaison  que  dans 
le  conte  du  Quercy  et  le  conte  bolonais  mentionnés  tout  à  l'heure. 

Ce  thème  existe  dans  un  conte  bourguignon  (E.  Beauvois,  p.  203  );  un 
conte  de  la  Basse-Normandie  (J.  Fleury,  p.  161);  des  contes  allemands 
(Grimm,  n">  59;  Kuhn  et  Schwartz,  n°  13);  un  conte  autrichien  (Verna- 
leken,  no  39);  des  contes  du  Tyrol  allemand  (Zingerle,  I,  n"  24;  II,  p.  50); 
un  conte  du  «  pays  saxon  »  de  Transylvanie  (Haltrich,  n"  64  ;  cf.  n»  62  )  ; 
un  conte  slave  de  Bosnie  (Mijatowics  ,  p.  259)  ;  un  conte  anglais  (Halliwell, 
no  26);  des  contes  italiens  de  Rome  (Busk,  p.  369  et  374)  ;  d'autres  contes 
italiens  {Jalirhuch  fur  romanische  und  englische  Literatur,  VIII,  p.  263);  un 
conte  catalan  (Rondallayre ,  III,  p.  47),  et  aussi,  mais  sous  une  forme 
mutilée,  dans  un  conte  sicilien  (Gonzenbach,  t.  I ,  p.  251-252;  Pitre,  III, 
no  190,  p.  366),  etc. 

Dans  nombre  de  ces  contes ,  il  est  assez  mal  expliqué  comment  il  se  fait 
qu'on  prenne  la  porte  avec  soi.  Dans  les  uns  (conte  du  Qjiercy,  conte 
bolonais,  conte  autrichien),  c'est  parce  que  la  femme  ou  le  jeune  homme 

COSQVIN,   ConUs.  I(^ 


242  JEANNE      ET      BRIMBORIAU 

n'a  pas  compris  ce  que  lui  disaient  son  mari  ou  ses  frères.  Ailleurs,  c'est 
parce  que  la  mère  a  dit  aux  enfants  de  bien  faire  attention  à  la  porte  (conte 
allemand  de  la  collection  Kuhn  et  Schwartz  ) ,  ou  parce  que  la  femme  se  dit 
que  celui  qui  est  maître  de  la  porte  est  maître  de  la  maison  (conte  allemand 
de  la  collection  Grimm),  ou,  comme  dans  notre  troisième  version  lorraine , 
qu'ainsi  la  porte  sera  mieux  gardée  (conte  bosniaque)  ,  etc. 

Quelques  contes  présentent  l'idée-mère  de  cet  épisode  sous  une  forme  légè- 
rement différente.  Dans  un  conte  grec  moderne  (Simrock,  Appendice,  n"  2), 
un  fou  est  mis  en  prison  ;  il  enlève  les  portes  et  les  charge  sur  son  dos.  Il 
monte  sur  un  arbre  avec  son  fardeau ,  puis  en  dormant  il  le  laisse  tomber  sur 
des  marchands,  qui  s'enfuient,  et  il  prend  leurs  marchandises.  Comparer  un 
conte  grec  d'Epire  (Hahn,  t.  II,  p.  239).  — Dans  un  autre  conte  épirote 
(^ibid,  I,  no  34),  c'est  une  meule  de  moulin  que  le  héros,  fou  également, 
laisse  tomber  aussi  sur  des  marchands.  Dans  un  conte  valaque  (Schott, 
n»  23),  où  nous  retrouvons  les  voleurs,  c'est  un  moulin  à  bras.  Dans  un 
conte  wende  de  la  Lusace  (Veckenstedt,  p.  65),  un  pilon  à  millet.  —  Enfin, 
rappelons  les  contes  cités  dans  les  remarques  de  notre  n°  13,  René  et  son  Sei- 
gneur (contes  français  de  l'Amiénois  et  de  la  Bourgogne,  et  conte  toscan), 
où  le  héros  laisse  tomber  du  haut  d'un  arbre  sur  des  voleurs  une  peau  de 
vache. 

Plusieurs  des  contes  européens  mentionnés  ci-dessus  en  dernier  lieu  ont, 
dans  l'épisode  des  voleurs  ,  un  trait  qui  se  retrouve  dans  deux  de  nos  variantes. 
Dans  le  conte  allemand  de  la  collection  Grimm,  la  sotte  femme  a  pris  avec 
elle ,  outre  la  porte ,  une  cruche  de  vinaigre  et  des  pommes  séchées  au  four 
(dans  une  variante,  des  raisins  secs).  Quand  elle  est  sur  l'arbre  avec  son  mari, 
elle  se  trouve  trop  chargée  ;  elle  jette  d'abord  ses  pommes  sèches.  «  Tiens  !  » 
disent  les  voleurs  qui  sont  au  pied  de  l'arbre ,  «  les  oiseaux  fientent  1  »  Puis 
elle  verse  son  vinaigre,  et  les  voleurs  croient  que  la  rosée  commence  à  tomber. 
Enfin  elle  lâche  la  porte.  —  Notre  seconde  variante ,  dont  nous  n'avons 
résumé  ci-dessus  qu'une  partie,  a  un  passage  analogue,  mais  le  présente 
d'une  manière  qui  n'a  pas  grand  sens. 

Dans  un  des  contes  tyroliens  indiqués  plus  haut  (Zingerle ,  I,  no  24),  les 
trois  frères  qui  sont  sur  l'arbre  sont  si  effrayés  à  la  vue  des  voleurs ,  que  la 
sueur  d'angoisse  dégoutte  de  leur  front,  et  les  voleurs  croient  qu'il  va 
pleuvoir  ' . 

Enfin,  dans  divers  autres  contes  (conte  du  Quercy,  conte  normand ,  conte 
allemand  de  la  collection  Kuhn  et  Schwartz ,  conte  du  «  pays  saxon  »  de 
Transylvanie ,  conte  grec  moderne ,  conte  bolonais ,  conte  catalan,  et  aussi 
conte  toscan  no  21  de  la  collection  Nerucci),  ce  n'est  plus  de  la  sueur  qui 
tombe  sur  les  voleurs,  et  le  passage  est  grossier.  Il  se  reproduit  identiquement 
dans  notre  troisième  variante. 

I .  Deux  contes  appartenant  à  un  autre  thème,  celui  de  notre  n"  16,  la  Fille  du  Meanitr,  —  un  conte 
du  Tyrol  allemand  et  un  conte  lithuanien,  —  ont  ce  trait  ou  un  trait  analogue.  Voir  les  remarques 
de  notre  n°  i6  (pp.  181-182). 


JEANNE      ET      BRIMBORIAU  243 

En  Orient,  la  collection  kalmouke  du  Siddhi-Kàr,  originaire  de  l'Inde ,  nous 
fournit  un  récit  analogue  à  l'épisode  de  la  porte  et  des  voleurs.  Dans  le  conte 
n"  6 ,  un  homme  traversant  un  steppe  trouve  sous  un  palmier  un  cheval  mort. 
Il  en  prend  la  tête  comme  provisions  de  bouche,  l'attache  à  sa  ceinture  et 
grimpe  sur  le  palmier  pour  y  dormir  en  sûreté.  Pendant  la  nuit ,  arrivent  des 
démons  qui  se  mettent  à  festoyer  sous  l'arbre.  Tandis  que  l'homme  les 
regarde,  la  tête  de  cheval  se  détache  de  sa  ceinture  et  tombe  au  milieu  des 
démons,  qui  s'enfuient  sans  demander  leur  reste.  L'homme  trouve  sous 
l'arbre  une  coupe  d'or  qui  procure  à  volonté  à  boire  et  à  manger. 

Dans  un  petit  poème  ou  conte  recueilli  chez  les  Tartares  de  la  Sibérie 
méridionale  (Radloff,  I,  p.  311),  un  fou,  qui  est  entré  avec  ses  deux  frères 
dans  la  maison  d'un  Ja^lbaegaen  (sorte  d'ogre)  à  sept  tètes,  parvient,  après 
diverses  aventures ,  à  tuer  ce  Jaelbsegsen.  Il  lui  coupe  une  de  ses  sept  têtes , 
une  main  et  un  pied,  et  emporte  le  tout  avec  lui.  Poursuivis  par  un  autre 
Jaslbaegaen ,  celui-ci  à  douze  têtes ,  les  trois  frères  grimpent  sur  un  arbre.  Le 
Jœlbasgasn  vient  précisément  passer  la  nuit  au  pied  de  cet  arbre.  Tout  à  coup, 
le  fou  dit  à  ses  frères  qu'il  ne  peut  tenir  plus  longtemps  la  tête  dont  il  s'est 
chargé ,  et ,  malgré  leurs  remontrances ,  il  la  laisse  tomber.  Le  Jaelbaegaen  , 
fort  étonné ,  s'imagine  qu'il  y  a  une  bataille  dans  le  ciel ,  puisqu'il  pleut  des 
têtes  de  Jaelbasgasn ,  et ,  quand  ensuite  le  fou  lâche  successivement  la  main , 
puis  le  pied  quil  portait ,  le  Jaelbasgaen  se  dit  que  décidément  il  y  a  la  guerre 
là-haut,  et  il  s'enfuit. 

Nous  avons  cité,  dans  les  remarques  de  notre  n°  10,  René  et  son  Seigneur 
(p.  115),  un  conte  afghan  qui ,  comme  certains  contes  européens,  réunit  au 
thème  principal  de  ce  n"  10  une  introduction  dans  laquelle  une  peau  de  vache  , 
tombant  du  haut  d'un  arbre  sur  des  voleurs  en  train  de  compter  leur  argent , 
les  met  en  fuite. 

Dans  l'Inde,  on  peut  citer  d'abord  un  épisode  d'un  conte  recueilli  chez  les 
Sïniih^IndianAntiquary,  1875,  p.  258)  et  dont  nous  avons  déjà  fait  connaître 
un  fragment  dans  les  remarques  de  notre  n"  10  (p.  118)  :  Gouya  et  son  frère 
Kanran  ont ,  par  ruse ,  fait  périr  un  tigre.  Ils  le  dépècent  ;  Kanran  prend 
quelques-uns  des  morceaux  les  plus  délicats ,  Gouya  choisit  les  entrailles.  Ils 
montent  tous  les  deux  sur  un  arbre  pour  y  être  en  sûreté  pendant  la  nuit.  Or, 
il  se  trouve  qu'un  prince,  passant  par  là,  s'arrête  avec  sa  suite  sous  l'arbre 
pour  s'y  reposer.  Gouya ,  qui  pendant  tout  le  temps  a  eu  dans  les  mains  les 
entrailles  du  tigre,  dit  à  son  frère  qu'il  ne  peut  les  tenir  plus  longtemps,  et 
il  les  laisse  tomber  justement  sur  le  prince  endormi.  Le  prince  se  réveille  en 
sursaut ,  et ,  voyant  du  sang  sur  lui ,  il  s'imagine  qu'il  a  dû  lui  arriver  quelque 
accident  ;  il  s'enfuit  comme  un  fou ,  et  ses  serviteurs ,  pris  de  panique ,  le 
suivent,  abandonnant  tout  le  bagage,  qui  est  pillé  par  les  deux  frères. 

Un  autre  conte  indien ,  recueilli  dans  la  région  du  nord ,  chez  les  Kamao- 
niens  (Minaef,  no  20),  est  encore  à  citer  :  Après  diverses  aventures,  Latou, 
sorte  d'imbécile ,  s'en  va  en  voyage  avec  son  frère  Batou.  Il  emporte  de  grosses 
pierres,  disant  que  dans  le  pays  où  ils  vont  il  n'y  aura  peut-être  pas  de  pierres 
pour  faire  un  foyer.  La  nuit  vient.  Latou  et  son  frère  montent  sur  un  arbre 
de  peur  d'être  dévorés  par  les  bêtes  fauves ,  Latou  tenant  toujours  ses  grosses 
pierres.   Arrive  une  noce  qui  s'établit   juste  sous  l'arbre.   Après  avoir  bien 


244  JEANNE      ET      BRIMBORIAU 

festoyé,  tout  le  monde  se  couche  en  ce  même  endroit.  Latou  pris  de  douleurs 
d'entrailles,  n'y  tient  plus,  et,  quoi  que  fasse  son  frère  pour  l'en  empêcher, 
donne  des  signes  de  sa  présence  qui  mettent  la  noce  en  émoi.  Puis,  n'en 
pouvant  plus  de  fatigue ,  il  veut  remettre  les  pierres  à  son  frère  et  les  laisse 
tomber.  Les  gens  de  la  noce,  épouvantés,  s'enfuient,  laissant  là  la  fiancée. 
Latou  s'empare  de  la  jeune  fille  et  la  donne  à  son  frère,  qui  l'emmène  chez 
lui.  —  Tout  se  retrouve  dans  ce  conte  indien,  même  le  passage  grossier  que 
nous  avons  indiqué  comme  existant  dans  divers  contes  européens  de  ce  type 
et  dans  une  variante  de  Montiers-sur-Saulx.  La  fin  seule  diffère. 

L'Inde  nous  fournit  encore  un  trait  qui  figure  dans  une  des  variantes 
lorraines  et  dans  d'autres  contes  de  ce  type.  Dans  la  Kathd-Sarit-Sdgara ,  la 
grande  collection  sanscrite  publiée  au  xii^  siècle  de  notre  ère  par  Somadeva , 
un  marchand ,  en  sortant  de  chez  lui ,  dit  à  son  valet ,  qui  est  niais  :  «  Garde 
la  porte  de  ma  boutique  ;  je  reviens  dans  un  instant.  »  Le  valet  prend  la  porte 
sur  son  dos  et  s'en  va  voir  des  bateleurs.  Tandis  qu'il  revient ,  son  maître  le 
rencontre  et  lui  adresse  une  réprimande.  «  Mais,  »  répond  le  valet,  «  j'ai 
gardé  la  porte,  comme  vous  me  l'aviez  dit.  »  (T.  II,  p.  77,  de  la  traduction 
anglaise  de  M.  C.  H.  Tawney). 

# 

Enfin ,  dans  certains  contes ,  l'histoire  ne  s'arrête  pas  à  la  chute  de  la  porte 
et  à  la  fuite  des  voleurs.  Ainsi ,  dans  le  conte  bosniaque  mentionné  plus  haut , 
le  vieux  et  la  vieille,  étant  descendus  de  l'arbre,  se  mettent  à  faire  honneur  au 
repas  que  les  voleurs  avaient  préparé.  L'un  de  ces  derniers  revient  sur  ses  pas 
et  demande  au  vieux  et  à  la  vieille  à  partager  leur  souper.  Ils  le  lui  permettent 
et  s'entretiennent  de  diverses  choses ,  quand  tout  à  coup  le  vieux  bonhomme 
dit  au  voleur  :  «  Prenez  garde  !  vous  avez  un  cheveu  sur  la  langue  !  Ne  vous 
étranglez  pas,  car  il  n'y  aurait  pas  moyen  de  vous  enterrer  ici.  »  Le  voleur 
prend  la  plaisanterie  au  sérieux.  La  vieille  femme  lui  dit  :  «  Je  vais  vous  ôter 
ce  cheveu  de  la  bouche ,  et  cela  gratis.  Seulement  tirez  la  langue  et  fermez  les 
yeux.  »  Elle  prend  un  couteau  et  lui  coupe  un  bon  bout  de  la  langue.  Le 
voleur  s'enfuit  du  côté  où  sont  allés  ses  compagnons,  en  criant  :  «  Au 
secours!  »  Les  autres  croient  entendre  qu'il  leur  dit  que  la  police  est  à  leurs 
trousses,  et  ils  s'enfuient  encore  plus  vite.  —  Comparer  le  conte  de  la  Basse- 
Normandie  :  ici  la  bonne  femme ,  voyant  les  voleurs  revenir  sur  leurs  pas ,  fait 
semblant  de  gratter  avec  un  couteau  la  langue  de  son  mari ,  et  elle  dit  au  chef 
des  voleurs  que,  «  quand  on  a  été  bien  gratté  comme  cela,  la  mort  ne  peut 
plus  rien  sur  vous.  »  Le  voleur  prie  la  bonne  femme  de  lui  rendre  le  même 
service.  Alors  elle  lui  coupe  la  langue,  et  le  voleur  s'enfuit  vers  ses  cama- 
rades en  poussant  des  cris  inarticulés.  Les  voleurs  croient  que  le  diable  est 
dans  le  bois,  et  s'enfuient  aussi.  (Voir  encore  le  conte  grec  moderne  n°  34 
de  la  collection  Hahn ,  mentionné  plus  haut.  ) 

Toute  cette  fin  se  retrouve  en  Orient.  Dans  un  conte  du  Cambodge 
(E.  Aymonier,  p.  19),  une  femme  astucieuse  a  joué  à  quatre  voleurs  le  mau- 
vais tour  de  les  faire  entrer  dans  un  bateau  chinois ,  où  ils  sont  retenus  comme 
esclaves.  En  revenant  chez  elle,  surprise  par  la  nuit,  elle  monte  sur  un  arbre 


JEANNE      ET      BRIMBORIAU  24$ 

pour  attendre  le  jour.  Surviennent  les  voleurs ,  qui  se  sont  enfuis  du  bateau  en 
brisant  leurs  chaînes.  La  nuit  est  très  obscure  ;  ils  montent  sur  l'arbre  qui  sert 
déjà  de  refuge  à  la  femme.  Trois  d'entre  eux  s'établissent  sur  les  branches  infé- 
rieures. Le  quatrième  grimpe  jusqu'au  sommet;  il  reconnaît  la  femme  et  croit 
tenir  sa  vengeance.  La  femme  lui  montre  de  l'argent  qu'elle  a,  lui  propose  de 
l'épouser  et  de  partager  avec  lui.  Le  voleur  est  alléché.  La  femme  feint  alors 
de  douter  de  son  amour.  Il  propose  toute  sorte  de  serments  ;  elle  n'exige  qu'un 
baiser  donné  et  reçu  sur  la  langue.  Le  voleur  commence ,  et,  lorsqu'elle  lui 
rend  son  baiser,  elle  lui  mord  violemment  la  langue,  dont  elle  enlève  le  bout. 
En  même  temps ,  elle  le  pousse  rudement  et  le  fait  dégringoler  à  terre ,  où  il  se 
roule  en  poussant  des  cris  inarticulés ,  loi  loi.  Les  autres  voleurs  croient  entendre 
les  Chinois  à  leur  poursuite.  Ils  sautent  en  bas  de  l'arbre ,  suivis  par  le  mutilé 
qui  s'obstine  à  vouloir  leur  parler  et  leur  expliquer  son  malheur  ;  mais  il  ne 
peut  que  répéter  loi  loi,  et  les  autres  s'enfuient  à  toutes  jambes. 

Dans  un  conte  indien  du  Pandjab  (Steel  et  Temple,  p.  240),  cette  même 
histoire  forme  le  dernier  épisode  des  aventures  de  la  rusée  femme  d'un  barbier 
avec  des  voleurs  à  qui  elle  joue  toutes  sortes  de  tours.  Ayant  réussi  à  s'échap- 
per, tandis  que  les  voleurs  l'emportaient  couchée  dans  son  lit ,  et  à  grimper  sur 
un  arbre  au  dessous  duquel  ils  s'étaient  arrêtés ,  la  femme  a  l'idée  de  faire  la 
fée  en  chantant  doucement,  enveloppée  de  son  voile  blanc.  Le  capitaine  des 
voleurs,  homme  un  peu  fat,  s'imagine  que  la  fée  est  amoureuse  de  lui;  il 
monte  sur  l'arbre  et  fait  à  la  fée  des  déclarations.  «  Ah  !  »  dit-elle,  «  les  hommes 
sont  inconstants  :  touchez-moi  le  bout  de  la  langue  avec  la  vôtre,  et  je  verrai 
si  vous  êtes  sincère.  »  Le  voleur  s'empresse  de  tirer  la  langue ,  et  la  femme  la 
lui  coupe  net.  Il  dégringole  jusqu'à  terre,  et,  quand  ses  compagnons  l'inter- 
rogent, il  ne  peut  leur  répondre  que  bul-a-bul-ul-ul.  Les  voleurs  le  croit  ensor- 
celé, et,  craignant  qu'il  ne  leur  en  arrive  autant,  ils  s'enfuient  tous.  —  Enfin, 
dans  l'île  de  Ceylan ,  nous  trouvons  un  conte  du  même  genre  que  ce  conte  du 
Pandjab  (voir,  dans  la  revue  the  Orientalist ,  citée  au  commencement  de  ces 
remarques,  les  pages  39-40).  Ici,  une  partie  des  voleurs  se  sont  établis  sous 
l'arbre  pour  faire  cuire  un  daim.  Apercevant  la  femme,  ils  lui  demandent ,  non 
sans  hésitation,  si  elle  est  une  rdkshî  (sorte  de  démon).  «  Oui  »,  répond  la 
femme.  Les  voleurs,  peu  rassurés,  lui  offrent  une  part  de  leur  venaison. 
«  Apportez-la  moi  sur  l'arbre  » ,  dit  la  femme.  Un  des  voleurs  grimpe  sur 
l'arbre.  Alors  la  femme  lui  dit  :  «  Approchez  ;  mettez  de  la  viande  sur  votre 
langue,  et,  sans  la  toucher  avec  votre  main ,  introduisez-la  moi  dans  la  bouche  : 
c'est  ainsi  que  nous  autres  rdkshis  nous  recevons  les  offrandes  des  mortels.  » 
De  cette  façon ,  elle  coupe  la  langue  au  voleur. 


XXIII 


LE  POIRIER  D'OR 


Il  était  une  fois  des  gens  riches,  qui  avaient  trois  filles.  La 
mère  n'aimait  pas  la  plus  jeune,  elle  l'envoyait  tous  les  jours  aux 
champs  garderies  moutons  et  lui  donnait,  au  lieu  de  pain,  des 
pierres  dans  un  sac  :  la  pauvre  enfant  mourait  de  faim. 

Un  jour  qu'elle  était  à  chercher  des  fraises,  elle  rencontra  un 
homme  qui  lui  dit  :  «  Que  cherches-tu ,  mon  enfant  ?  —  Je 
cherche  quelque  chose  à  manger.  — Tiens,  »  dit  l'homme, 
«  voici  une  baguette  :  tu  en  frapperas  le  plus  gros  de  tes  mou- 
tons, et  tu  auras  ce  que  tu  pourras  désirer.  )>  Cela  dit,  il  disparut. 
Aussitôt  la  jeune  fille  donna  un  coup  de  baguette  sur  le  plus  gros 
de  ses  moutons,  et  elle  vit  devant  elle  une  table  bien  servie,  du 
pain,  du  vin,  de  la  viande,  des  confitures.  Elle  mangea  de  bon 
appétit,  et  quand  elle  eut  fini,  tout  disparut.  Comme  elle  fit  de 
même  tous  les  jours,  elle  ne  tarda  pas  à  devenir  grasse  et  bien 
portante ,  si  bien  que  sa  mère  ne  savait  qu'en  penser. 

Un  jour,  la  mère  dit  à  la  seconde  de  ses  filles  d'accompagner 
sa  sœur  aux  champs,  pour  s'assurer  si  elle  mangeait.  La  jeune 
fille  obéit,  mais,  à  peine  arrivée,  elle  s'endormit.  Aussitôt  la  plus 
jeune  donna  un  coup  de  baguette  sur  le  plus  gros  de  ses  mou- 
tons :  il  parut  une  table  bien  servie,  et  elle  se  mit  à  manger;  sa 
sœur  ne  s'aperçut  de  rien.  Quand  elles  furent  de  retour  :  «  Eh 
bien!  »  dit  la  mère,  «  as-tu  vu  si  elle  mangeait?  —  Non,  ma 
mère,  elle  n'a  ni  bu  ni  mangé.  — Tu  as  peut-être  dormi  ? —  Oh! 
point  du  tout.  —  Ma  mère,  »  dit  alors  l'aînée,  «  j'irai  demain 
avec  elle,  et  je  verrai  ce  qu'elle  fera.  » 


LE      POIRIER      d'or  247 

Quand  elles  furent  aux  champs,  l'aînée  fit  semblant  de  dor- 
mir. Alors  la  plus  jeune  donna  un  coup  de  baguette  sur  le  mou- 
ton ,  la  table  parut ,  et  elle  mangea.  Le  soir,  la  mère  dit  à  l'aînée  : 
«  Eh  bien  !  as-tu  vu  si  elle  mangeait  ?  —  Oh  !  elle  a  mangé 
beaucoup  de  bonnes  choses  !  Elle  a  donné  un  coup  de  baguette 
sur  le  plus  gros  de  nos  moutons  et  il  a  paru  aussitôt  une  table 
bien  servie,  du  pain,  du  vin,  de  la  viande,  des  confitures.  » 

La  mère  fit  semblant  d'être  malade  et  demanda  à  son  mari  de 
tuer  le  mouton.  «  Il  vaudrait  mieux  tuer  une  poule,  »  dit  le 
mari.  —  «  Non,  c'est  le  mouton  que  je  veux  manger.  »  On  tua 
le  mouton,  et  la  pauvre  enfant  se  trouva  de  nouveau  en  danger  de 
mourir  de  faim.  Elle  retourna  au  bois  chercher  des  fraises  et  des 
mûres.  Comme  elle  y  était  occupée,  l'homme  qu'elle  avait  déjà 
vu  s'approcha  d'elle  et  lui  dit  :  «  Que  cherches-tu ,  mon  enfant  ? 
—  Je  cherche  quelque  chose  à  manger.  »  L'homme  reprit  :  «  Tu 
ramasseras  tous  les  os  du  mouton,  et  tu  les  mettras  en  un  tas, 
près  de  la  maison.  »  La  jeune  fille  suivit  ce  conseil,  et,  à  la 
place  où  elle  avait  mis  les  os,  il  s'éleva  un  poirier  d'or. 

Un  jour,  pendant  qu'elle  était  aux  champs ,  un  roi  vint  à  pas- 
ser près  de  la  maison ,  et ,  voyant  le  poirier,  il  déclara  qu'il  épou- 
serait celle  qui  pourrait  lui  cueillir  une  de  ces  belles  poires.  La 
mère  dit  à  ses  filles  aînées  d'essayer.  Elles  montèrent  sur  l'arbre, 
mais  quand  elles  étendaient  la  main,  les  branches  se  redressaient, 
et  elles  ne  purent  venir  à  bout  de  cueillir  une  seule  poire.  En  ce 
moment  la  plus  jeune  revenait  des  champs.  «  Je  vais  monter  sur 
l'arbre,  »  dit-elle.  —  «  A  quoi  bon?  »  dit  la  mère,  «  tes  sœurs 
ont  déjà  essayé,  et  elles  n'ont  pu  y  réussir.  »  Pourtant  la  jeune 
fille  monta  sur  l'arbre,  et  les  branches  s'abaissèrent  pour  elle.  Le 
roi  tint  sa  promesse  :  il  prit  la  jeune  fille  pour  femme  et  l'em- 
mena dans  son  château. 

Environ  un  an  après,  pendant  que  le  roi  était  à  la  guerre,  la 
reine  accoucha  de  deux  jumeaux ,  qui  avaient  chacun  une  étoile 
d'or  au  front.  Dans  le  même  temps,  une  chienne  mit  bas  deux 
petits,  qui  avaient  aussi  une  étoile  d'or.  La  mère  du  roi,  qui 
n'aimait  pas  sa  belle-fille,  écrivit  à  son  fils  que  la  jeune  reine 
était  accouchée  de  deux  chiens.  A  cette  nouvelle,  le  roi  entra 
dans  une  si  grande  colère  qu'il  envoya  l'ordre  de  pendre  sa 
femme,  ce  qui  fut  exécuté. 


248  LE      POIRIER      d'or 


VARIANTE 

LES  CLOCHETTES   D'OR 

Il  était  une  fois  un  roi  et  une  reine  qui  avaient  une  fille  nom- 
mée Florine.  La  reine  tomba  malade,  et,  sentant  sa  fin  appro- 
cher, elle  recommanda  sur  toutes  choses  à  Florine  de  prendre 
grand  soin  d'un  petit  agneau  blanc  qu'elle  avait  et  de  ne  s'en 
défaire  pour  rien  au  monde  :  autrement  il  lui  arriverait  malheur. 
Bientôt  après,  elle  mourut. 

Le  roi  ne  tarda  pas  à  se  remarier  avec  une  reine  qui  avait  une 
fille  appelée  Truitonne.  La  nouvelle  reine  ne  pouvait  souffrir  sa 
belle-fille;  elle  l'envoyait  aux  champs  garder  les  moutons,  et  ne 
lui  donnait  pour  toute  la  journée  qu'un  méchant  morceau  de 
pain  noir,  dur  comme  de  la  pierre. 

Tous  les  matins  donc,  Florine  prenait  le  morceau  de  pain  et 
partait  avec  le  troupeau  ;  mais ,  quand  personne  ne  pouvait  plus 
la  voir,  elle  appelait  le  petit  agneau  blanc ,  le  frappait  avec  une 
baguette  sur  l'oreille  droite ,  et  aussitôt  paraissait  une  table  bien 
servie.  Après  avoir  mangé,  elle  frappait  l'agneau  sur  l'oreille 
gauche,  et  tout  disparaissait.  Sa  belle-mère  s'étonnait  fort  de  la 
voir  grasse  et  bien  portante.  «  Où  peut-elle  trouver  à  manger?  » 
disait-elle  à  sa  fille.  —  «  J'irai  avec  elle,  »  dit  un  jour  celle-ci, 
«  et  je  verrai  ce  qu'elle  fait.  » 

Quand  elles  furent  toutes  les  deux  dans  les  champs ,  Truitonne 
dit  à  Florine  :  «  Voudrais-tu  me  chercher  mes  poux  ?  —  Volon- 
tiers, »  répondit  Florine.  Truitonne  mit  sa  tête  sur  les  genoux 
de  sa  sœur  et  ne  tarda  pas  à  s'endormir.  Aussitôt  Florine  frappa 
sur  l'oreille  droite  de  l'agneau  :  une  table  bien  servie  se  dressa 
près  d'elle,  et,  quand  elle  n'eut  plus  faim,  elle  frappa  l'agneau  sur 
l'oreille  gauche ,  et  tout  disparut. 

Le  soir  venu ,  la  reine  dit  à  sa  fille  :  «  Eh  bien  !  l'as-tu  vue 
manger?  —  Non,  je  ne  l'ai  pas  vue.  —  N'aurais-tu  pas  dormi, 
par  hasard  ?  —  Oui ,  ma  mère.  —  Ah  !  que  tu  es  sotte!  Il  faut 
que  j'y  aille  moi-même  demain.  —  Non,  ma  mère,  j'y  retour- 
nerai; j'aurai  soin  de  ne  pas  dormir.  » 


LE      POIRIER      d'or  249 

Le  jour  suivant ,  elle  demanda  encore  à  Florine  de  lui  chercher 
ses  poux,  et  fit  semblant  de  dormir.  Alors  Florine,  croyant 
n'être  pas  vue,  frappa  sur  l'oreille  droite  de  l'agneau;  elle  man- 
gea des  mets  qui  se  trouvaient  sur  la  table,  et,  quand  elle  fut 
rassasiée,  elle  fit  tout  disparaître. 

De  retour  au  château ,  Truitonne  dit  à  sa  mère  :  «  Je  l'ai  vue 
se  régaler  :  elle  a  frappé  sur  l'oreille  droite  du  petit  agneau  blanc, 
et  aussitôt  il  s'est  trouvé  devant  elle  une  table  couverte  de  toute 
sorte  de  bonnes  choses.  » 

La  reine  feignit  d'être  malade  et  dit  au  roi  qu'elle  mourrait,  si 
elle  ne  mangeait  du  petit  agneau  blanc.  Le  roi  ne  voulait  pas 
d'abord  faire  tuer  l'agneau ,  car  il  savait  combien  Florine  y  tenait; 
à  la  fin  pourtant  il  fut  obligé  de  céder.  L'agneau  dit  alors  à  la 
jeune  fille  :  «  Ma  pauvre  Florine,  puisque  votre  belle-mère  veut 
à  toute  force  me  manger,  laissez-la  faire  ;  mais  ramassez  mes  os 
et  mettez-les  sur  le  poirier  :  les  branches  se  garniront  de  jolies 
clochettes  d'or  qui  carillonnei-ont  sans  cesse  ;  si  elles  viennent  à 
se  taire ,  ce  sera  signe  de  malheur.  »  Tout  arriva  comme  l'agneau 
l'avait  prédit. 

Un  jour,  pendant  que  Florine  était  aux  champs ,  un  roi  vint  à 
passer  près  du  château.  Voyant  les  clochettes  d'or,  il  dit  qu'il 
épouserait  celle  qui  pourrait  lui  en  cueillir  une.  Truitonne  voulut 
essayer;  sa  mère  la  poussait  pour  l'aider  à  monter  sur  le  poirier  : 
mais  plus  elle  montait,  plus  l'arbre  s'élevait,  de  sorte  qu'elle  ne 
put  même  atteindre  aux  branches.  «  N'avez-vous  pas  une  autre 
fille?  »  demanda  le  roi.  —  «  Nous  en  avons  bien  une  autre,  » 
répondit  la  belle-mère ,  «  mais  elle  n'est  bonne  qu'à  garder  les 
moutons.  »  Le  roi  voulut  néanmoins  la  voir,  et  attendit  qu'elle 
fût  de  retour  des  champs.  Quand  elle  revint  avec  le  troupeau, 
elle  s'approcha  de  l'arbre  et  lui  dit  :  «  Mon  petit  poirier,  abaissez- 
vous  pour  moi,  que  je  cueille  vos  clochettes.  »  Elle  en  cueillit 
plein  son  tablier,  et  les  donna  au  roi.  Celui-ci  l'emmena  dans 
son  château  et  l'épousa. 

Quelque  temps  après ,  Florine  tomba  malade.  Son  mari ,  qui 
était  obligé  à  ce  moment  de  partir  pour  la  guerre ,  pria  la  belle- 
mère  de  Florine  de  prendre  soin  d'elle  pendant  son  absence.  A 
peine  fut-il  parti ,  que  la  belle-mère  jeta  Florine  dans  la  rivière  et 
mit  Truitonne  à  sa  place.  Aussitôt  les  clochettes  d'or  cessèrent 
de  carillonner.  Le  roi,  ne  les  entendant  plus  (on  les  entendait  à 


250  LE      POIRIER      D  OR 

deux  cents  lieues  à  la  ronde),  se  souvint  que  sa  femme  lui  avait 
dit  que  c'était  un  signe  de  malheur,  et  reprit  en  toute  hâte  le 
chemin  du  château.  En  passant  près  d'une  rivière,  il  aperçut  une 
main  qui  sortait  de  l'eau;  il  la  saisit  et  retira  Florine  qui  n'était 
pas  encore  tout  à  fait  morte.  Il  la  ramena  au  château ,  fit  pendre 
Truitonne  et  sa  mère,  et  le  vieux  roi  vint  demeurer  avec  eux. 


REMARQUES 

Dans  la  variante  les  Clochettes  d'or,  les  noms  de  la  fille  du  roi  et  de  celle  de  la 
reine ,  Florine  et  Truitonne ,  sont  empruntés  à  VOiseau  bleu ,  de  M'^«  d'Aulnoy  ; 
c'est,  du  reste,  la  seule  chose  qui  ait  passé  de  ce  conte  dans  le  nôtre.  Une 
autre  variante,  également  de  Montiers-sur-Saulx ,  a  emprunté  encore  à 
Mme  d'Aulnoy  les  noms  des  héros ,  Gracieuse  et  Pacinet.  Là ,  c'est  Percinet , 
r  «  amoureux  »  de  Gracieuse ,  qui  donne  à  celle-ci ,  persécutée  par  sa  marâtre, 
la  baguette  avec  laquelle  elle  doit  frapper  l'oreille  gauche  d'un  mouton  blanc. 
Dans  cette  variante  manque  l'épisode  de  l'arbre ,  et  la  conclusion  est  directe- 
ment empruntée  au  conte  de  M"'e  d'Aulnoy  :  Gracieuse ,  jetée  dans  un  trou 
par  ordre  de  sa  marâtre ,  appelle  Percinet  à  son  secours ,  et  celui-ci ,  qui  est 
«  un  peu  sorcier  » ,  la  fait  sortir  du  trou  par  un  souterrain  qui  aboutit  à  sa 
maison. 

La  fin  du  Poirier  d'or  donne ,  sous  une  forme  mutilée ,  une  partie  du  thème 
développé  dans  notre  n°  17,  VOiseau  de  Vérité.  Celle  de  la  variante  les  Clo- 
chettes d'or  présente  aussi,  croyons-nous,  une  altération.  Dans  des  contes  alle- 
mands (Grimm,  no  13  et  n»  11  var.),  la  reine  est  aussi  jetée  dans  l'eau  par  sa 
marâtre,  qui  lui  substitue  sa  propre  fille;  mais,  en  tombant  dans  l'eau,  elle 
est  changée  en  oiseau,  et  la  suite  du  récit  se  rapproche  de  notre  n"  21  ,  la 
Biche  blanche,  et  des  contes  analogues.  Notre  conte  n'est  pas,  du  reste,  le  seul 
qui  soit  incomplet  sur  ce  point.  Dans  un  conte  breton  (^Mélusine,  1877, 
col.  421  )  et  dans  un  conte  basque  (Webster,  p.  187),  qui,  l'un  et  l'autre,  se 
rattachent  à  la  fois  aux  contes  que  nous  examinons  et  à  la  Biche  blanche ,  la 
reine,  jetée  dans  un  puits  ou  dans  un  précipice,  ne  subit  non  plus  aucune 
métamorphose,  et,  comme  dans  les  Clochettes  d'or,  elle  est  sauvée  d'une  manière 
qui  n'a  rien  de  merveilleux. 

Au  sujet  du  passage  réaliste  de  cette  même  variante ,  dans  lequel  Truitonne 
demande  à  Florine  de  lui  chercher  ses  poux ,  nous  ferons  remarquer  que  c'est 
là  un  détail  qui  se  trouve  assez  fréquemment  dans  les  contes  populaires  de  toute 
sorte  de  nations. 


Nous  rapprocherons  de  notre  conte  et  de  ses  variantes  un  conte  bourguignon 
(É.  Beauvois,  p.  239).  Dans  ce  conte,  intitulé  la  Petite  Annette,  c'est  par  sa 
marâtre  (comme  dans  les  Clochettes  d'or  et  dans  l'autre  variante)  et  non  par 
sa  mère  (comme  dans  le  Poiria  d'or)  que  la  jeune  fille  est  maltraitée.  L  en  est 


I 


LE      POIRIER      D  OR  251 

ainsi ,  du  reste ,  dans  presque  tous  les  contes  du  genre  du  nôtre.  C'est  la  Sainte 
Vierge  qui  apparaît  à  la  petite  Annette  et  qui  lui  donne  un  bâton  dont  elle 
doit  frapper  un  bélier  noir,  et  aussitôt  il  se  trouve  là  une  table  servie.  Quand 
l'aînée  des  deux  filles  de  la  marâtre  est  envoyée  aux  champs  pour  surveiller 
Annette ,  celle-ci  l'endort  en  récitant  cette  formule  :  «  Endors-toi  d'un  œil , 
endors-toi  de  deux  yeux.  »  Elle  répète  les  mêmes  paroles  à  la  cadette,  à  qui  sa 
mère  a  mis  un  troisième  œil  derrière  la  tête  (sic),  de  sorte  que  cet  œil  reste 
ouvert.  Comme  dans  notre  conte ,  la  marâtre  feint  d'être  malade  et  demande 
à  son  mari  de  lui  tuer  le  bélier.  Suit,  comme  dans  notre  conte  aussi,  l'épisode 
de  l'arbre  qui  pousse  à  la  place  où  a  été  enterré  le  foie  du  bélier.  —  Comparer 
un  conte  de  la  Haute-Bretagne  (Sébillot,  I,  no  58)  et  un  conte  de  la  Basse- 
Bretagne  (Luzel,  Légendes,  II,  p.  264),  assez  altéré. 

Le  conte  bourguignon  présente  un  grand  rapport  avec  un  conte  de  la  collec- 
tion Grimm  (n"  130),  recueilli  dans  la  Lusace.  Dans  ce  conte,  les  deux  sœurs 
de  l'héroïne  ont  l'une  un  seul  œil,  l'autre  trois  yeux. 

Dans  un  conte  russe,  provenant  du  gouvernement  d'Arkhangel  (Ralston, 
p.  183),  la  princesse  Marya  est  obligée  par  sa  marâtre  de  garder  une  vache, 
et  on  ne  lui  donne  qu'une  croûte  de  pain  dur.  Mais,  «  arrivée  aux  champs , 
elle  s'inclinait  devant  la  patte  droite  de  la  vache ,  et  elle  avait  à  souhait  à  boire 
et  à  manger  et  de  beaux  habits.  Tout  le  long  du  jour,  vêtue  en  grande  dame, 
elle  suivait  la  vache  ;  le  soir  venu ,  elle  s'inclinait  de  nouveau  devant  la  patte 
droite  de  la  vache,  ôtait  ses  beaux  habits  et  retournait  à  la  maison.  »  Dans  ce 
conte  russe,  la  marâtre  fait  aussi  espionner  successivement  sa  belle-fille  par 
ses  deux  filles  à  elle,  dont  la  seconde  a  trois  yeux.  Des  entrailles  de  la  vache, 
enterrées  par  Marya  près  du  seuil  de  la  maison ,  il  pousse  un  buisson  couvert 
de  baies,  sur  lequel  viennent  se  percher  des  oiseaux  qui  chantent  à  ravir. 
Seule ,  Marya  peut  donner  au  prince  une  jatte  remplie  des  baies  du  buisson  : 
les  oiseaux ,  qui  avaient  presque  crevé  les  yeux  aux  filles  de  la  marâtre , 
cueillent  ces  baies  pour  elle.  Le  conte  ne  se  termine  pas  au  mariage  du  prince 
avec  Marya  ;  il  passe  ensuite, —  comme  notre  variante  les  Clochettes  d'or,  —  dans 
une  nouvelle  série  d'aventures,  où  se  trouve  développé  le  thème  que  notre 
variante  ne  fait  qu'indiquer  d'une  manière  très  imparfiùte.  Nous  avons  eu 
occasion  de  résumer  cette  dernière  partie  dans  les  remarques  de  notre  n"  21  , 
la  Biche  blanche. 

Dans  un  autre  conte  russe  (Gubernatis,  Zoological  Mythology,  t.  I,  p.  179- 
181;  cf.  Ralston,  p,  260),  ainsi  que  dans  d'autres  contes  dont  nous  allons  avoir 
à  parler,  ce  n'est  pas  en  la  faisant  mourir  de  faim ,  mais  en  lui  imposant  une 
tâche  impossible  (la  même,  à  peu  près,  dans  tous  ces  contes),  qu'une 
marâtre  persécute  sa  belle-fille.  Ici  la  jeune  fille  doit ,  en  une  nuit ,  avoir  filé, 
tissé  et  blanchi  cinq  livres  de  chanvre.  La  vache  qu'elle  garde  lui  dit  d'entrer 
dans  une  de  ses  oreilles  et  de  ressortir  par  l'autre  ,  et  tout  sera  fait.  La  marâtre 
envoie  successivement  pour  la  surveiller  ses  trois  filles,  qui  ont  l'une  un  œil, 
l'autre  deux ,  l'autre  trois.  A  l'endroit  du  jardin  où  la  jeune  fille  a  enterré 
les  os  de  la  vache ,  il  s'élève  un  pommier  à  fruits  d'or,  dont  les  brandies 
d'argent  piquent  et  blessent  les  filles  de  la  marâtre,  tandis  qu'elles  offrent 
d'elles-mêmes  leurs  fruits  à  la  belle  jeune  fille,  pour  que  celle-ci  puisse  les 
présenter  au  jeune  seigneur  dont  elle  deviendra  la  femme. 


252  LE      POIRIER      D  OR 

Citons  encore  un  conte  corse  (Ortoli,  p.  81)  :  Mariucella,  que  sa  marâtre 
envoie  garder  les  vaches  en  lui  donnant  du  poil  à  filer,  est  aidée  par  sa  mère , 
transformée  en  vache ,  qui  fait  pour  elle  la  besogne.  La  marâtre  s'en  aperçoit. 
Quand  elle  est  au  moment  de  faire  tuer  la  vache,  celle-ci  dit  à  Mariucella 
qu'elle  trouvera  trois  pommes  dans  ses  entrailles  :  elle  mangera  la  première , 
elle  jettera  la  seconde  sur  le  toit  et  mettra  la  troisième  dans  le  jardin.  De  cette 
dernière  pomme  naît  un  magnifique  pommier  couvert  de  fruits ,  et  ce  pommier 
se  change  immédiatement  en  ronces  quand  une  autre  personne  que  Mariucella 
veut  en  approcher.  De  la  seconde  pomme  il  sort  un  beau  coq  :  quand ,  plus 
tard ,  la  marâtre  veut  substituer  sa  propre  fille  à  Mariucella ,  qu'un  prince  envoie 
chercher  pour  l'épouser,  ce  coq  signale  la  tromperie.  (  Voir,  pour  ce  dernier 
trait,  les  remarques  de  notre  n°  24,  la  Laide  et  la  Belle.) 

Dans  un  conte  écossais  (Campbell,  n"  43),  nous  retrouvons  les  «  trois 
yeux  »  des  contes  bourguignon,  allemand  et  russes  :  la  servante  que  la 
marâtre  envoie  aux  champs  avec  sa  belle-fille  pour  épier  celle-ci  a  un  troi- 
sième œil  derrière  la  tête ,  et  cet  œil  ne  s'endort  pas.  Aussi  peut-elle  voir  une 
brebis  grise  apporter  à  manger  à  la  jeune  fille.  Après  que  la  brebis  a  été  tuée, 
le  récit  se  rapproche  des  contes  du  genre  de  Cendrillon. 

Un  conte  dont  le  début  est  analogue  à  celui  du  nôtre  et  qui  développe 
ensuite,  comme  le  conte  écossais,  le  thème  de  Ce«dn7/o»,  c'est  le  conte 
norwégien  de  Kari  Trastak  (Asbjœrnsen,  I,  no  19).  La  princesse,  obligée  de 
garder  les  vaches  et  mourant  de  faim ,  est  secourue  par  un  taureau  bleu ,  dans 
l'oreille  gauche  duquel  se  trouve  une  serviette  qui  donne  à  boire  et  à  manger 
autant  qu'on  en  désire  ' .  Dans  un  conte  du  «  pays  saxon  »  de  Transylvanie 
(Haltrich,  n»  35),  c'est  aussi  un  taureau  qui  file  pour  une  jeune  fille,  persé- 
cutée par  sa  marâtre ,  une  énorme  quenouille  de  chanvre  qu'elle  doit  avoir  filée 
pour  la  fin  de  la  journée.  Ici  encore,  la  fille  de  la  marâtre  a  trois  yeux 2. 

Dans  un  conte  islandais,    dont  le  commencement  a  quelque  rapport  avec 

1.  Comparer  le  conte  breton  n"  j  du  i"  volume  de  la  collection  Sèbillot ,  conte  que  nous  soupçon- 
nons d'être  dérivé ,  plus  ou  moins  directement ,  du  livre  même  d'Asbjœmsen ,  ou  plutôt  d'une  traduc- 
tion anglaise. 

2.  Deux  contes  ,  portant  le  titre  de  Cendrillon,  sont  encore  i  citer  ici.  Dans  la  version  serbe  (Vouk  , 
no  52),  c'est  aussi  une  vache  qui  file  pour  Cendrillon.  La  marâtre,  quand  elle  en  est  avertie,  fait  tuer 
la  vache.  Cendrillon  recueille  les  os ,  ainsi  que  la  vache  lui  a  dit  de  le  faire ,  et ,  i  la  place  où  elle  les  a 
enterrés ,  elle  trouve  tout  ce  qu'elle  peut  désirer  .  Comme  dans  le  conte  corse,  la  vache  n'est  autre  que 
la  mère  de  la  jeune  fille,  qui  a  été  ensorcelée.  —  Dans  la  version  allemande  (Griram,  n°  21), 
Cendrillon  s'en  va  pleurer  prés  de  la  tombe  de  sa  mère  sur  laquelle  elle  a  planté  un  arbre  (comparer 
l'arbre  qui  pousse  i  la  place  où  l'on  a  enterré  les  os  du  mouton  ou  de  la  vache  ),  et ,  chaque  fois  ,  il 
vient  se  percher  sur  l'arbre  un  bel  oiseau  blanc ,  —  l'âme  de  sa  mère  évidemment ,  —  qui  lui  donne 
tout  ce  qu'elle  demande.  —  Dans  un  conte  toscan  (Gubernatis,  Novelline  di  S.  Stefano,  n"  i  ),  Nena 
reçoit  de  sa  marâtre  l'ordre  d'avoir  filé  pour  le  soir  une  demi-livre  de  laine.  Une  vieille  lui  conseille 
d'aller  dire  à  la  vache  qu'elle  mène  paître  de  lui  filer  cette  laine.  Le  lendemain ,  la  marâtre  la  fait 
accompagner  par  sa  fille  à  elle  ;  la  vieille  dit  à  Nena  de  peigner  sa  sœur,  qui  ne  tarde  pas  à  s'endormir 
(comparer  notre  variante  les  Clochelles  d'or),  et  la  vieille  file  ;  le  jour  d'après,  la  soeur  ne  s'endort  pas ,  et 
la  jeune  fille  en  battue.  Le  conte  passe  ensuite  dans  un  autre  thème  (comparer  un  autre  conte  toscan , 
n°  32  de  la  collection  Nerucci).  — Dans  un  conte  romain  (Busk  ,  p.  51  ),  c'est  la  vache  elle-même 
qui  propose  &  la  jeune  fille  de  faire  son  ouvrage  pendant  que  celle-ci  ira  lui  couper  de  l'herbe.  Ici , 
comme  le  mouton  dans  notre  conte ,  la  vache  est  tuée  par  ordre  de  la  marâtre  ,  et ,  à  partir  de  cet 
endroit ,  nous  passons  à  l'histoire  de  Cendrillon.  La  «  fée  »  du  conte  de  Perrault ,  c'est  ici  une 
«  boule  d'or  »  ,  que  la  vache  a  dit  à  la  jeune  fille  de  recueillir  sous  son  coeur,  quand  on  l'aura  tuée  ; 
cette  boule  accomplit  les  souhaits  de  celle  qui  la  possède  (comparer  le  conte  sicilien  n"  32  delà  collec- 
tion Gonzcnbach). 


I 


LE      POIRIER      D  OR  253 

celui  des  contes  lorrains  (Arnason,  p.  235),  c'est  la  défunte  mère  de  Mjadveig 
qui  vient  au  secours  de  la  jeune  fille,  maltraitée  par  la  sorcière,  sa  marâtre  : 
elle  lui  donne ,  en  lui  apparaissant  pendant  son  sommeil ,  une  serviette  tou- 
jours remplie  de  provisions.  La  fille  de  la  sorcière  surprend  le  secret  et  enlève 
à  Mjadveig  la  serviette  merveilleuse. 

* 

En  Afrique,  il  a  été  recueilli  un  conte  du  même  genre  chez  les  Kabyles 
(J.  Rivière,  p.  66)  :  Un  homme  et  sa  femme  ont  un  fils  et  une  fille.  La 
femme  meurt  en  défendant  à  son  mari  de  vendre  une  certaine  vache  :  «  C'est 
la  vache  des  orphelins.  »  L'homme  se  remarie,  et  les  enfants  sont  maltraités 
parleur  marâtre,  qui  les  prive  de  nourriture.  Ils  tettent  leur  vache  pendant 
qu'ils  la  gardent,  et  redeviennent  bien  portants.  La  marâtre  envoie  ses  enfants  à 
elle  voir  ce  qu'ils  mangent.  Sa  fille  veut ,  elle  aussi ,  téter  la  vache  ;  mais  la 
vache  lui  donne  un  coup  et  l'aveugle.  La  marâtre  exige  que  le  père  vende  la 
vache  au  boucher.  Alors  les  orphelins  vont  pleurer  sur  la  tombe  de  leur  mère, 
qui  leur  dit  de  demander  au  boucher  les  entrailles  de  la  vache  et  de  les  déposer 
sur  sa  tombe.  Les  enfants  l'ayant  fait,  aussitôt  deux  mamelles  paraissent,  l'une 
donnant  du  beurre,  l'autre  du  miel.  La  marâtre  envoie  de  rechef  ses  enfants 
espionner  les  orphehns  ;  mais ,  quand  ils  veulent  téter  à  leur  tour  les  deux 
mamelles ,  l'un  tette  du  pus ,  l'autre  du  goudron.  La  marâtre ,  furieuse,  crève 
les  mamelles  et  les  jette  au  loin.  Les  orphelins  vont  encore  pleurer  auprès  de  la 
tombe  de  leur  mère,  et,  sur  le  conseil  de  celle-ci,  ils  quittent  le  pays.  Ils 
s'engagent  au  service  d'un  sultan,  qui  plus  tard  épouse  la  jeune  fille. 

Un  conte  indien  du  Deccan  (miss  Frère ,  n"  i  )  a  beaucoup  de  rapport  avec 
ce  conte  kabyle  :  Les  sept  filles  d'un  roi  sont  persécutées  par  leur  marâtre,  qui 
ne  leur  donne  presque  rien  à  manger.  Elles  vont  pleurer  sur  la  tombe  de  leur 
mère.  Un  jour,  elles  voient  pousser  sur  cette  tombe  un  oranger  pamplemousse  ; 
elles  en  mangent  chaque  jour  les  fruits  et  ne  touchent  plus  au  pain  que  leur 
donne  la  reine.  Celle-ci ,  fort  surprise  de  ne  pas  les  voir  maigrir,  dit  à  sa  fille 
d'aller  les  épier.  Les  princesses ,  excepté  la  plus  jeune  qui  a  le  plus  d'esprit , 
donnent  chacune  un  de  leurs  fruits  à  leur  belle-sœur,  laquelle  va  raconter  la 
chose  à  sa  mère.  Alors  celle-ci  fait  la  malade  et  dit  au  roi  que,  pour  la  guérir, 
il  faut  faire  bouillir  l'arbre  dans  de  l'eau  et  lui  mettre  de  cette  eau  sur  le  front. 
Qjiand  l'arbre  est  coupé ,  un  réservoir  près  de  la  tombe  de  la  défunte  reine  se 
remplit  d'une  espèce  de  crème  qui  sert  de  nourriture  aux  sept  princesses.  La 
marâtre ,  qui  l'apprend  par  sa  fille ,  fait  renverser  le  tombeau  et  combler  le 
réservoir.  De  plus,  elle  feint  encore  d'être  malade  et  dit  au  roi  que  le  sang  des 
princesses  peut  seul  la  guérir.  Le  roi  n'a  pas  le  courage  de  les  tuer;  il  les 
emmène  dans  une  jungle ,  et ,  quand  elles  sont  endormies ,  il  les  abandonne  et 
tue  un  daim  à  leur  place.  Sept  princes,  fils  d'un  roi  voisin,  qui  sont  à  la  chasse, 
les  rencontrent ,  et  chacun  en  prend  une  pour  femme. 

Un  autre  conte  indien  est  plus  voisin  du  Poirier  d'or  et  des  contes  similaires. 
Ce  conte  indien  offre  une  grande  ressemblance  avec  la  forme  serbe  du  thème 
de  Cendrillon.  Malheureusement ,   la  CalcuUa  Review,  à  laquelle  nous  devons 


2)4  LE      POIRIER      D   OR 

cette  communication,  ne  nous  donne  qu'une  analyse  fort  incomplète  du  conte 
indien ,  publié  originairement  dans  la  Bombay  Galette.  Voici  ce  qu'elle  nous  en 
fait  connaître  (t.  LI,  [1870]  ,  p.  121)  :  Comme  dans  plusieurs  contes  euro- 
péens, c'est  une  vache  (ou,  dans  une  autre  version,  un  poisson)  qui  vient  au 
secours  de  la  jeune  fille  persécutée  par  sa  marâtre.  «  Quand  la  marâtre  apprit 
que  la  vache  nourrissait  de  son  lait  la  jeune  fille ,  elle  résolut  de  la  faire  tuer. 
La  vache,  l'ayant  appris,  dit  à  la  jeune  fille  :  «  Ma  pauvre  enfant,  voici  la 
«  dernière  fois  que  vous  boirez  de  mon  lait  ;  votre  marâtre  va  me  faire  tuer.  Ne 
«  pleurez  pas  et  ne  vous  afiîigez  pas  à  cause  de  moi  ;  il  n'y  a  pas  moyen 
«  d'empêcher  ma  mort.  Je  ne  vous  demande  qu'une  chose,  et,  si  vous  m'écou- 
«  tez ,  vous  n'aurez  pas  à  vous  en  repentir.  »  A  ces  paroles ,  la  jeune  fille  se 
mit  à  pleurer  amèrement,  et  tout  d'abord  le  chagrin  l'empêcha  de  répondre; 
elle  pria  enfin  la  vache  de  lui  dire  ce  qu'elle  avait  à  lui  demander.  «  Le  voici», 
dit  la  vache  :  «  quand  on  me  tuera,  ramassez  avec  soin  mes  os,  mes  cornes, 
«  ma  peau  et  tout  ce  qu'on  jettera  de  côté,  et  enterrez-le  ;  mais,  sur  toutes 
«  choses ,  ne  mangez  pas  de  ma  chair.  »  Le  lendemain ,  on  tua  la  vache ,  et  la 
jeune  fille  ramassa  soigneusement  les  os  ,  les  cornes,  la  peau  et  ce  qui  restait , 
et  enterra  le  tout.  »  —  La  Calcutta  Review  nous  apprend  que  le  conte  indien 
renferme  l'épisode  du  fils  de  roi  qui  veut  faire  choix  d'une  femme  :  la  jeune 
fille  est  laissée  à  la  maison  pour  préparer  le  souper,  tandis  que  la  fille  de  sa 
marâtre  se  rend  au  palais  ;  puis  la  vache  revient  à  la  vie  et  donne  à  sa  protégée 
de  beaux  habits  et  des  sandales  d'or;  poursuivie  par  le  prince,  la  jeune  fille 
laisse  sur  la  route  une  de  ses  sandales  ;  quand  le  prince  arrive  pour  chercher  la 
jeune  fille ,  celle-ci  est  cachée  dans  le  grenier,  et  un  coq  trahit  sa  présence 
(voir  les  remarques  de  notre  n"  24).  Le  prince  se  la  fait  amener  et  l'épouse. 
Le  conte  se  termine  par  le  châtiment  de  la  marâtre  et  de  sa  fille. 

* 
*  * 

Nous  ne  dirons  ici  qu'un  mot  d'un  groupe  de  contes,  voisins  de  ceux  que 
nous  venons  d'étudier.  Dans  les  contes  de  ce  groupe ,  ce  n'est  plus  pour  priver 
quelqu'un  de  secours  ou  pour  lui  faire  de  la  peine  qu'on  tue  certain  ani- 
mal ou  qu'on  abat  certain  arbre  :  c'est  parce  qu'on  soupçonne  ou  plutôt  qu'on 
reconnaît  l'existence ,  sous  cette  forme ,  d'une  personne  détestée ,  que  l'on 
poursuit  à  travers  plusieurs  transformations  successives.  Nous  renverrons  à 
l'étude  que  nous  avons  faite  de  ces  contes,  dans  notre  introduction,  à  l'occa- 
sion du  vieux  conte  égyptien  des  Deux  Frères. 


XXIV 


LA   LAIDE   &   LA   BELLE 


Il  était  une  fois  un  roi  et  une  reine ,  qui  avaient  chacun  une 
fille  d'un  premier  mariage.  La  fille  de  la  reine  était  affreuse  à 
voir,  elle  avait  trois  yeux,  deux  devant  et  un  derrière;  celle  du 
roi  était  fort  belle. 

Il  se  présenta  un  jour  au  château  un  jeune  prince ,  qui  voulait 
épouser  la  fille  du  roi.  La  reine  déclara  au  roi  que  sa  fille  à  elle 
se  marierait  la  première,  et  cacha  la  belle  princesse  sous  un 
eu veau. 

Le  prince,  ne  sachant  pas  qu'il  y  avait  deux  princesses,  partit 
avec  la  laide  pour  aller  célébrer  les  noces  dans  son  pays.  En  les 
voyant  passer,  les  enfants  criaient  : 

«  Hé  !  le  beau  !  il  prend  la  laide  et  il  laisse  la  belle  ! 
La  belle  est  sous  le  eu  veau.  » 

Le  prince,  surpris,  demanda  à  la  princesse  :  «  Que  disent-ils 
donc  ?  —  Ne  faites  pas  attention  à  ce  que  peuvent  dire  des 
enfants,  »  répondit-elle.  Mais  le  prince  réfléchit  à  ce  qu'il  venait 
d'entendre;  il  retourna  au  château  du  roi  et  y  resta  trois  jours. 
Enfin  il  découvrit  où  était  la  belle,  et,  après  avoir  mis  la  laide 
sous  le  cuveau,  il  emmena  la  belle  dans  son  royaume,  où  il 
l'épousa. 

REMARQUES 

On  a  vu  que  le  conte  précédent ,  le  Poirier  d'or,  et  ses  variantes  de  Mon- 
tiers-sur-Saulx  se  rapprochent  du  n»  130  de  la  collection  Grimm ,  Simplail , 
Doiihlceil  et  Triplceil.  Le  petit  conte  que  nous  venons  de  donner  rappelle  deux 


2)6  LA      LAIDE      ET      LA      BELLE 

détails  du  conte  allemand,  qui  n'existaient  pas  dans  nos  contes  lorrains  :  la 
«  laide  »  a  trois  yeux,  comme  Triplœil  i,  et  la  reine  cache  la  «  belle  »  sous  un 
cuveau  ,  comme  la  méchante  mère  cache  Doublœil  sous  un  tonneau. 

Dans  le  conte  corse  (Ortoli,  p.  8i  ),  cité  dans  les  remarques  du  Poirier  d'or, 
quand  la  marâtre  substitue  sa  fille  Dinticona  à  Mariucella  que  le  prince  envoie 
chercher  pour  l'épouser,  le  coq  crie  :  «  Couquiacou  !  couquiacou  !  Mariucella 
est  dans  le  tonneau  et  Dinticona  sur  le  beau  cheval  !  »  comme  dans  notre  conte 
les  enfants  crient  :  «  La  belle  est  sous  le  cuveau  !  »  —  Dans  le  conte  serbe  de 
Ce«in7/on  (Vouk,  n»  32),  cité  également  dans  les  remarques  de  notre 
numéro  précédent,  quand  le  prince  vient  pour  essayer  la  pantoufle,  la  belle- 
mère  cache  Cendrillon  sous  une  huche  et  dit  au  prince  qu'elle  n'a  qu'une  fille  ; 
mais  le  coq  de  la  maison  se  met  à  chanter  :  «  Kikeriki  !  la  jeune  fille  est  sous 
la  huche!  »  —  Un  passage  du  même  genre  se  trouve  dans  un  conte  espagnol, 
un  conte  de  Cendrillon  aussi,  recueilli  dans  le  Chili  (Biblioteca  de  las  tradiciones 
populares  espanolas  [Madrid,  1884] ,  t.  I ,  p.  119),  où  le  coq  du  conte  corse  et 
du  conte  serbe  est  remplacé  par  un  chien.  Comparer  aussi  la  fin  d'un  conte 
portugais  (Coelho,  n°  36).  —  Dans  un  conte  toscan  (Nerucci,  n»  5),  c'est, 
par  suite  d'une  altération  évidente ,  la  fiancée  elle-même  qui  dit  :  «  La  belle 
est  dans  le  tonneau ,  la  laide  est  dans  le  carrosse ,  et  le  roi  l'emmène.  » 

Dans  le  conte  toscan  des  Novelline  di  S.  Siefano  (n»  i  ),  cité  dans  nos 
remarques  du  Poirier  d'or,  un  prince  vient  pour  épouser  la  «  belle  ».  La 
marâtre  met  celle-ci  dans  un  tonneau ,  voulant  ensuite  y  verser  de  l'eau  bouil- 
lante ,  et  le  prince  emmène  sur  son  cheval  la  fille  de  la  marâtre ,  cachée  sous 
un  voile.  Un  chat  se  met  à  dire  :  «  Miaou,  miaou,  la  belle  est  dans  le  ton- 
neau ;  la  laide  est  sur  le  cheval  du  roi.  »  Le  prince  met  la  laide  dans  le  ton- 
neau, où  sa  mère,  sans  le  savoir,  la  fait  périr.  —  Comparer  la  fin  de  deux 
contes  italiens  des  collections  Busk  (p.  35)  et  Coraparetti  (n»  31). 

Un  recueil  du  xviie  siècle ,  le  Pentamerone ,  de  Basile ,  nous  offre  un  récit 
napolitain  analogue.  A  la  fin  du  conte  n»  30,  une  marâtre,  Caradonia,  envoie 
sa  belle-fille  Cecella  garder  les  cochons.  Un  riche  seigneur,  Cuosemo,  la  voit  et 
va  la  demander  en  mariage  à  Caradonia.  Celle-ci  enferme  Cecella  dans  un 
tonneau  avec  l'intention  de  l'y  échauder,  et  elle  donne  sa  propre  fille, 
Grannizia ,  à  Cuosemo ,  qui  l'emmène.  Furieux  d'avoir  été  trompé ,  Cuosemo 
retourné  chez  Caradonia,  qui  est  allée  à  la  forêt  chercher  du  bois  pour  faire 
bouillir  l'eau.  «  Miaou,  miaou,  »  dit  un  chat  noir,  «  ta  fiancée  est  enfermée 
dans  le  tonneau.  »  Cuosemo  délivre  Cecella  et  met  Grannizia  à  sa  place.  La 
vieille  échaude  sa  fille,  et,  de  désespoir,  va  se  jeter  à  la  mer. 

*  ♦ 

On  peut  encore  comparer  le  conte  allemand  de  Cendrillon ,  n»  2 1  de  la  col- 
lection Grimm  :  Les  deux  soeurs  de  Cendrillon  réussissent  à  mettre  la  pan 
toufle  en  se  coupant,  l'une  l'orteil,  l'autre  le  talon.  Le  prince  les  emmèn. 
l'une  après  l'autre  ;  sur  son  passage  deux  colombes  chantent  :  «  Roucou ,  rou- 
cou,  le  soulier  est  plein  de  sang,  le  soulier  est  trop  petit;  la  vraie  fiancée  est 

I .  Voir,  pour  les  «  trois  yeux  »  ,  divers  autres  contes  résumés  dans  les  remarques  du  Poirier  d'or. 


LA      LAIDE      ET      LA      BELLE  257 

encore  à  la  maison.  »  —  Ce  passage  se  retrouve  presque  identiquement  dans  le 
conte  islandais  cité  dans  nos  remarques  du  Poirier  d'or.  Comparer  un  conte 
écossais  (Brueyre,  p.  41),  un  conte  breton  (_Revue  celtiqtie ,  1878,  p.  373),  etc. 

*  * 

En  Orient ,  rappelons  un  passage  d'un  conte  indien ,  du  genre  de  Cendrillon , 
résumé  dans  les  remarques  déjà  mentionnées.  Qjiand  le  prince  arrive  pour 
chercher  la  jeune  fille ,  elle  est  cachée  dans  le  grenier,  et  un  coq  trahit  sa  pré- 
sence. 

M.  A.  Lang,  dans  la  Revue  celtique  (loc.  cit.),  cite  un  épisode  d'un  conte 
zoulou  de  la  collection  Callaway  (I,  p.  121),  qu'on  peut  rapprocher  de  ce 
passage.  Les  oiseaux  avertissent  le  prince  qu'il  chevauche  avec  la  fausse  fian- 
cée :  «  Ukakaka!  le  fils  du  roi  est  parti  avec  une  bête.  » 


CotQ.l.<lN  ,   Conlts.  ly 


XXV 


LE  CORDONNIER  &  LES  VOLEURS 


Un  pauvre  cordonnier  allait  de  village  en  village  en  criant  : 
«  Souliers  à  refaire  !  souliers  à  refaire  !  »  Sa  condition  lui  parais- 
sait bien  triste ,  et  il  maugréait  sans  cesse  contre  les  riches  :  «  Ils 
sont  trop  heureux ,  »  disait-il ,  «  et  moi  je  suis  trop  malheureux  !  » 

Un  jour,  en  passant  devant  une  revendeuse,  il  eut  envie  d'un 
fromage  blanc.  «  Combien  ce  fromage?  —  Quatre  sous.  —  Les 
voilà.  »  Il  mit  le  fromage  dans  son  sac  et  poursuivit  son  chemin. 
Il  rencontra  plus  loin  une  marchande  de  mercerie  :  «  Combien 
la  pelote  de  laine  ?  —  C'est  tant.  »  Il  en  prit  une  et  se  remit  à 
marcher  en  sifflant. 

Arrivé  au  milieu  d'un  bois ,  il  vit  devant  lui  un  beau  château  ; 
il  y  entra  hardiment.  Ce  château  était  habité  par  des  voleurs. 
«  Camarades,  »  leur  dit  le  cordonnier,  «  voulez-vous  jouer  avec 
moi  au  jeu  qui  vous  plaira?  —  Volontiers,  »  répondit  le  chef  de 
la  bande  ;  «  jouons  à  lancer  une  pierre  en  l'air.  Si  tu  jettes  plus 
haut  que  moi ,  le  quart  du  château  t'appartient.  » 

Le  voleur  lança  très  haut  sa  pierre.  Le  cordonnier,  lui ,  tenait 
dans  sa  main  un  petit  oiseau  ;  il  le  lança  en  l'air  de  toutes  ses 
forces  comme  si  c'eût  été  une  pierre  :  l'oiseau  s'envola  et  dispa- 
rut. Les  voleurs  furent  bien  étonnés  de  ne  pas  voir  retomber  la 
pierre.  «  Tu  as  gagné ,  »  dit  le  chef  au  cordonnier  ;  «  le  quart  du 
château  est  à  toi.  Jouons  maintenant  à  qui  fera  sortir  le  plus  de 
lait  de  ce  chêne  :  si  tu  gagnes,  tu  auras  un  autre  quart  du  châ- 
teau. » 

Le  voleur  étreignit  le  chêne  d'une  telle  force  qu'il  en  fit  sortir 
du  lait.  Le   cordonnier  s'était  mis  sur  l'estomac  son  fromage 


LE      CORDONNIER      ET      LES      VOLEURS  2S9 

blanc;  il  embrassa  l'arbre  à  son  tour,  et  l'on  vit  le  lait  couler  en 
abondance.  «  C'est  toi  qui  as  gagné,  »  dit  le  voleur.  «  Mainte- 
nant jouons  la  moitié  du  château  contre  l'autre  moitié,  à  qui  fera 
le  plus  gros  fagot.  » 

Le  voleur  monta  sur  un  chêne ,  coupa  des  branches  et  en  fit 
un  énorme  fagot.  Le  cordonnier  grimpa  sur  l'arbre  après  lui ,  et 
se  mit  à  entourer  toute  la  tête  de  l'arbre  avec  sa  pelote  de  laine. 
«  Que  fais-tu  là  ?  »  lui  demandèrent  les  autres.  —  «  Je  fais  un 
fagot  avec  tout  ce  chêne.  —  Arrête,  »  dit  le  chef  des  voleurs. 
«  Ce  n'est  pas  la  peine  de  continuer  :  tu  as  gagné,  nous  le 
voyons  bien  d'avance.  » 

Ils  rentrèrent  tous  ensemble  au  château ,  et  l'on  conduisit  le 
cordonnier  dans  la  chambre  où  il  devait  passer  la  nuit.  En  regar- 
dant autour  de  lui ,  le  cordonnier  vit  pendus  au  mur  un  grand 
nombre  d'habits  de  toute  espèce.  «  Hum  !  »  se  dit-il ,  «  les  gens 
de  ce  château  ne  seraient-ils  pas  des  voleurs  ?  Il  faut  se  méfier.  » 
Il  prit  une  vessie  remplie  de  sang  et  la  mit  dans  le  lit  à  sa  place; 
lui-même  se  cacha  sous  le  lit.  Au  milieu  de  la  nuit,  trois  voleurs 
entrèrent  dans  la  chambre,  s'approchèrent  du  lit  sans  faire  de 
bruit,  et  l'un  d'eux  y  donna  un  grand  coup  de  couteau.  «  Le 
sang  coule  !  »  dit-il.  Le  second  fit  de  même.  «  Oh!  »  dit  le  troi- 
sième, tt  il  ne  doit  pas  encore  être  mort;  je  vais  l'achever.  »  Et 
il  frappa  à  son  tour.  Cela  fait,  les  trois  voleurs  se  retirèrent. 

Le  lendemain  matin ,  les  voleurs  étaient  réunis  dans  une  des 
salles  du  château  quand  ils  virent  entrer  le  cordonnier.  «  Quoi  ! 
s'écrièrent-ils,  «  tu  n'es  pas  mort?  —  Vous  voyez,  »  dit  le  cor- 
donnier. —  «  Ecoute,  »  lui  dirent  les  voleurs;  «  si  tu  veux  nous 
laisser  le  château ,  nous  te  donnerons  un  sac  plein  d'or.  »  Le  cor- 
donnier accepta  la  proposition  et  partit  bien  joyeux.  Mais ,  pen- 
dant qu'il  traversait  la  forêt,  d'autres  voleurs  tombèrent  sur  lui 
et  le  dépouillèrent.  «  Ah  !  »  s'écria-t-il ,  «  que  j'étais  sot  d'envier 
le  sort  des  riches  !  ils  ont  tout  à  craindre.  Moi ,  je  suis  plus  heu- 
reux qu'eux.  » 

De  retour  dans  son  pays,  il  trouva  une  belle  jeune  fille  qui 
lui  plut  ;  il  l'épousa  et  vécut  heureux. 


26o  LE      CORDONNIER      ET      LES      VOLEURS 

REMARQ.UES 

Ce  conte  a  beaucoup  de  rapport  avec  un  autre  de  nos  contes,  le  Tailleur  et 
le  Géant  (no  8).  Il  n'est  même  pas  rare  que  l'introduction  de  ce  n"  8  se  trouve 
jointe  à  des  contes  analogues  à  celui  dont  nous  nous  occupons  ici.  Nous  men- 
tionnerons comme  oflfrant  cette  combinaison  plusieurs  contes  allemands 
(Grimm,  n"  20;  Kuhn,  M^erkische  Sagen,  p.  289  ;  Meier,  n"  37),  un  conte  du 
Tyrol  allemand  (Zingerle,  II,  p.  13),  un  conte  suisse  ( Sutermeister,  n»  30), 
un  conte  hongrois  (Gaal-Stier,  n°  11),  un  conte  des  Tsiganes  de  la  Bukovine 
(Miklosisch,  n"  3),  un  conte  grec  moderne  d'Epire  (Hahn,  n°  23),  un  conte 
sicilien  (Gonzenbach,  n»  41), 

L'introduction  en  question  n'existe  pas  dans  les  contes  suivants  :  un  conte 
autrichien  (Grimm,  no  183),  un  conte  de  l'Allemagne  du  Nord  (MùUenhoff, 
p.  442),  un  conte  suisse  (Sutermeister,  no  41),  un  conte  du  «  pays  saxon  » 
de  Transylvanie  (Haltrich,  n°  27),  un  conte  suédois  (Cavallius,  p.  i),  un 
conte  norwégien  (Asbjœrnsen,  I,  p.  45),  un  conte  lapon  (no  7  des  contes 
traduits  par  M.  Liebrecht  dans  le  tome  XV  [1870]  de  la  revue  Geniiania),  un 
conte  italien  de  Vénétie  (  Widter-Wolf ,  no  2),  un  conte  sicilien  (Pitre,  n"  83), 
un  conte  albanais  (Dozon,  n»  3  ),  un  conte  grec  moderne  de  l'île  de  Tinos 
(Halm,  t.  II,  p.  211  ),  un  conte  basque  (Webster,  p.  7). 


Le  conte  lorrain  présente  une  altération  assez  notable  du  thème  primitif  :  les 
voleurs  sont  un  souvenir  affaibli  des  géants,  drakos,  etc.,  qui  figurent  dans  les 
contes  étrangers.  D'un  autre  côté,  le  récit  a  pris  la  tournure  d'une  leçon 
morale. 

On  peut  aussi  faire  remarquer  qu'un  trait  du  thème  primitif  a  ici  une  forme 
particulière. 

Dans  la  plupart  des  contes  de  ce  type ,  c'est  en  faisant  sortir  de  l'eau  d'une 
pierre,  —  c'est-à-dire,  en  réalité,  du  petit-lait  d'un  fromage  mou,  — que  le 
tailleur,  cordonnier,  etc.,  donne  au  géant,  drakos,  ou  autre,  une  haute  idée  de 
sa  force.  Dans  plusieurs  de  ces  contes,  il  veut,  par  cet  exploit,  surenchérir,  si 
l'on  peut  parler  ainsi ,  sur  ce  qu'a  fait  le  géant ,  qui  vient  de  broyer  réellement 
une  pierre  entre  ses  doigts.  Dans  le  no  20  de  la  collection  Grimm,  le  géant  a 
vraiment  fait  sortir  de  l'eau  d'une  pierre;  mais,  sous  les  doigts  du  petit  tail- 
leur, il  en  ruisselle  en  apparence  bien  davantage. 

Dans  notre  conte,  c'est  d'un  arbre  qu'il  s'agit  de  faire  sortir  du  lait,  de  la 
sève.  Comparer,  dans  un  conte  gascon  (  Cénac-Moncaut,  p.  90),  l'épisode  où 
Juan  doit,  sur  l'ordre  de  son  seigneur,  lancer  une  pierre  contre  un  arbre  de 
façon  à  le  faire  «  saigner  ».  Juan  s'en  tire  en  lançant  un  œuf  contre  l'arbre. 

L'épisode  de  l'oiseau ,  lancé  en  l'air  comme  si  c'était  une  pierre ,  se  trouve 
dans  les  contes  allemands  des  collections  Kuhn ,  Meier  et  Mullcnhoff ,  dans  le 
premier  conte  suisse ,  dans  le  conte  des  «  Saxons  »  de  Transylvanie ,  dans  le 
conte  hongrois ,  le  second  conte  grec  et  le  conte  basque. 


LE      CORDONNIER      ET      LES      VOLEURS  261 

Un  épisode  analogue  à  celui  de  l'arbre  dont  le  cordonnier  feint  de  vouloir 
faire  un  fagot ,  figure  dans  le  conte  des  «  Saxons  »  de  Transylvanie ,  dans  le 
conte  des  Tsiganes  de  la  Bukovine ,  dans  les  deux  contes  grecs ,  le  conte  alba- 
nais, le  conte  sicilien  de  la  collection  Gonzenbach  et  le  conte  basque.  Dans 
tous  ces  contes  (excepté  dans  le  conte  sicilien  ),  le  héros  fait  semblant  de  vou- 
loir rapporter  à  la  maison ,  non  pas  tout  un  arbre ,   mais  la  forêt  tout  entière; 


Tous  les  contes  de  ce  type ,  —  à  l'exception  du  conte  allemand  de  la  collec- 
tion Kuhn ,  des  deux  contes  suisses ,  du  conte  des  «  Saxons  »  de  Transylvanie 
et  du  conte  norwégien ,  —  ont  un  épisode  dans  lequel  le  géant  croit  avoir 
assommé  le  héros  pendant  que  celui-ci  est  endormi.  A  peu  près  dans  tous  ces 
contes  se  trouve  une  même  hâblerie  du  héros  :  le  matin,  il  dit  au  géant  stupé- 
fait qu'il  n'a  rien  senti  pendant  la  nuit,  sinon  des  puces  qui  l'ont  un  peu  piqué. 

Un  livre  populaire  anglais ,  Jack  le  Tueur  de  géants,  dont  on  connaît  une  édi- 
tion datée  de  171 1,  renferme  ce  dernier  épisode  :  Jack,  qui  a  demandé  l'hospi- 
talité à  un  géant,  entend  pendant  la  nuit  celui-ci  se  dire  à  lui-même  qu'un  bon 
coup  de  massue  va  le  débarrasser  dé  son  hôte.  Il  met  une  bûche  dans  le  lit  à  sa 
place.  Le  lendemain ,  le  géant ,  qui  croit  avoir  tué  Jack ,  est  fort  étonné  de  le 
voir  s'avancer  vers  lui.  «  Ah  !  c'est  vous  !  »  lui  dit-il ,  «  comment  avez-vous 
dormi?  n'avez-vous  rien  senti  cette  nuit?  —  Rien,  »  dit  Jack,  «  si  ce  n'est,  je 
crois ,  un  rat  qui  m'a  donné  deux  ou  trois  coups  avec  sa  queue.  » 

*  * 

En  Orient ,  un  voyageur  a  trouvé  le  pendant  de  tous  ces  contes.  Dans  un 
conte  persan  ( Malcolm ,  Skctches  of  Persia,  Londres,  1828,  t.  II,  p.  88),  qui 
a  été  traduit  par  M.  Emile  Chasles,  dans  ses  Contes  de  tous  pays  (p.  iq),  un 
homme  d'Ispahan  ,  nommé  Amîn ,  obligé  dans  un  voyage  de  traverser  certaine 
vallée  hantée  par  des  ghouls  (sorte  d'ogres),  prend  pour  toutes  armes  une  poi- 
gnée de  sel  et  un  œuf.  Il  rencontre  effectivement  un  ghoul.  Sans  se  déconcer- 
ter, il  lui  dit  que  lui ,  Amîn ,  est  le  plus  fort  des  hommes ,  et  il  l'invite  à  se 
mesurer  avec  lui.  Il  le  défie  d'abord  de  faire  sortir  de  l'eau  d'un  caillou.  Le 
ghoul  ayant  essayé  en  vain ,  Amîn  glisse  son  œuf  dans  le  creux  de  sa  main  ; 
puis,  saisissant  le  caillou,  il  le  presse,  elle  ghoul  stupéfait  voit  un  liquide 
couler  entre  les  doigts  du  petit  homme.  Ensuite ,  par  un  procédé  du  même 
genre,  Amîn  tire  du  sel  d'une  autre  pierre.  Le  ghoul,  peu  rassuré,  se  fait 
humble  et  invite  le  voyageur  à  passer  la  nuit  dans  sa  caverne.  Amîn  le  suit. 
Quand  ils  sont  arrivés  chez  le  ghoul ,  celui-ci  dit  à  son  hôte  d'aller  chercher 
de  l'eau  pour  le  repas ,  tandis  que  lui-même  ira  chercher  du  bois.  Amîn ,  ne 
pouvant  seulement  soulever  l'énorme  outre  du  ghoul,  s'avise  d'un  expédient  ; 
il  se  met  à  creuser  le  sol  et  dit  au  ghoul  qu'il  lui  fait  un  canal  pour  amener 
l'eau  chez  lui,  en  souvenir  de  son  hospitalité  '.   «  C'est  bon,   »  dit  le  ghoul, 

I.  11  y  a  ici  une  altération.  Dans  plusieurs  des  contes  mentionnés  ci-dessus,  le  petit  homme  creuse 
la  terre  autour  d'un  puits  et  dit  au  géant  qu'il  va  lui  rapporter  tout  le  puits  ,  comme ,  dans  notre 
conte  et  dans  d'autres,   il  prétend  vouloir  rapporter  tout  un  arbre  ou  toute  une  forêt. 


262  LE      CORDONNIER      ET      LES      VOLEURS 

et  il  va  remplir  l'outre.  Après  le  souper,  il  indique  à  Amîn  un  lit  au  fond  de 
sa  caverne.  Dès  qu'Amîn  entend  le  ghoul  ronfler,  il  quitte  son  lit  et  met  à 
sa  place  des  coussins  et  des  tapis  roulés.  Sur  ces  entrefaites,  le  ghoul  se 
réveille  ;  il  se  lève  tout  doucement ,  prend  une  massue  et  frappe  sept  fois  de 
suite  sur  ce  qu'il  croit  être  Amîn  endormi  ;  puis  il  va  se  recoucher.  Amîn 
regagne  aussi  son  lit  et  demande  au  ghoul  ce  que  c'est  que  cette  mouche  qui 
sept  fois  de  suite  s'est  posée  sur  son  nez.  Le  ghoul,  étonné,  effrayé,  s'enfuit, 
et  Amîn  peut  s'esquiver  de  son  côté.  —  La  fin  de  ce  conte  persan ,  que  nous 
laissons  de  côté,  est  identique  à  celle  de  plusieurs  des  contes  mentionnés 
p'us  haut  (voir,  par  exemple ,  le  conte  des  «  Saxons  »  de  Transylvanie ,  le 
conte  tsigane,  le  conte  grec  moderne  n»  23  de  la  collection  Halin)  ;  elle  n'a 
plus  de  rapport  avec  notre  conte  '. 

I.  Pour  cette  dernière  partie,  voir  l'Introduction  au  PanUhatanlra  de  M.  Benfey  (§211).  Aux 
contes  tirés  dé  divers  livres  orientaux  (dont  deux  livres  sanscrits),  qui  y  sont  résumés,  on  peut 
ajouter  un  conte  populaire  indien  actuel  (  n<>  7  des  contes  du  pays  de  Cachemire ,  publiés  dans  Vlndian 
Antiquary,  novembre  1882). 


XXVI 


LE   SIFFLET   ENCHANTÉ 


Il  était  une  fois  un  roi  et  ses  deux  fils.  Ce  roi  avait  un  oiseau 
si  beau  et  si  charmant,  que  jamais  on  n'avait  vu  son  pareil; 
aussi  y  tenait-il  beaucoup.  • 

Un  jour  qu'il  lui  donnait  à  manger  et  que  la  porte  était 
ouverte,  l'oiseau  s'envola.  Le  roi  appela  ses  fils,  et  leur  dit  : 
«  Celui  de  vous  deux  qui ,  d'ici  à  un  an ,  retrouvera  l'oiseau , 
aura  la  moitié  de  mon  royaume.  » 

Les  deux  frères  partirent  ensemble ,  et ,  arrivés  à  une  croisée 
de  chemin,  ils  se  séparèrent.  Bientôt  l'aîné  fit  la  rencontre  d'une 
vieille  femme  :  c'était  une  fée.  «  Où  vas-tu  ?  »  lui  dit-elle.  — 
«  Je  vais  où  bon  me  semble  ;  cela  ne  te  regarde  pas.  »  Alors  la 
vieille  alla  se  mettre  sur  le  chemin  où  passait  le  plus  jeune.  «  Où 
vas-tu ,  mon  bel  enfant  ?  —  Je  vais  chercher  l'oiseau  que  mon 
père  a  laissé  envoler.  —  Eh  bien  !  voici  un  sifilet.  Va  dans  la 
forêt  des  Ardennes  ;  tu  donneras  un  coup  de  sifilet  et  tu  diras  : 
Je  viens  chercher  l'oiseau  de  mon  père.  Tous  les  oiseaux  répon- 
dront :  C'est  moi,  c'est  moi.  Un  seul  dira  :  Ce  n'est  pas  moi. 
C'est  celui-là  qu'il  faudra  prendre.  » 

Le  prince  remercia  la  vieille,  mit  le  sifflet  dans  sa  poche  et 
s'en  alla  dans  la  forêt  des  Ardennes.  Il  donna  un  coup  de  sifflet 
et  dit  :  «  Je  viens  chercher  l'oiseau  de  mon  père.  »  Tous  les 
oiseaux  se  mirent  à  crier  :  «  C'est  moi,  c'est  moi,  c'est  moi.  » 
Un  seul  dit  :  «  Ce  n'est  pas  moi.  »  Le  prince  le  saisit  et  reprit  le 
chemin  du  château  de  son  père. 

Il  rencontra  bientôt  son  frère,  qui  lui  demanda  :  «  As-tu 
trouvé  l'oiseau  ?  —  Oui ,  je  l'ai  trouvé.  —  Donne-le-moi.  — 


264  LE      SIFFLET      ENCHANTÉ 

Non.  —  Eh  bien  !  je  vais  te  tuer.  —  Tue-moi  si  tu  veux.  »  Son 
frère  le  tua ,  creusa  un  trou  et  Fy  enterra  ;  puis  il  retourna  chez 
son  père  avec  l'oiseau.  Le  roi^  bien  content  de  ravoir  son 
oiseau,  fit  préparer  un  grand  festin,  et  y  invita  beaucoup  de 
monde. 

Cependant,  le  chien  d'un  berger,  passant  dans  la  forêt,  s'était 
mis  à  gratter  à  la  place  où  le  jeune  prince  était  enterré.  Le 
berger,  qui  avait  suivi  son  chien ,  aperçut  quelque  chose  à  l'en- 
droit où  il  grattait  et  crut  d'abord  voir  un  doigt  qui  sortait  de 
terre  ;  il  regarda  de  plus  près  et  vit  que  c'était  un  sifflet  ;  il  le 
prit  et  le  porta  à  ses  lèvres.  Le  sifflet  se  mit  à  dire  : 

«  Siffle,  siffle,  berger, 
C'est  mon  frère  qui  m'a  tué, 
Dans  la  forêt  des  Ardennes.  » 

Le  maire  du  pays,  qui  était  le  voisin  du  berger,  entendit  parler 
du  sifflet  et  l'acheta.  Ayant  été  invité  au  festin  du  roi ,  il  prit  le 
sifflet  pendant  qu'on  était  à  table  et  se  mit  à  siffler  : 

«  Siffle ,  siffle ,  maire , 
C'est  mon  frère  qui  m'a  tué, 
Dans  la  forêt  des  Ardennes.  » 

Le  roi  prit  le  sifflet  à  son  tour  : 

«  Siffle ,  siffle ,  mon  père , 

C'est  mon  frère  qui  m'a  tué , 

Dans  la  forêt  des  Ardennes , 

Pour  l'oiseau  que  tu  as  laissé  envoler.  » 

Le  fils  aîné  du  roi  comprit  bien  que  c'était  de  lui  qu'il  s'agis- 
sait ;  il  voulut  s'enfuir,  mais  on  courut  après  lui ,  on  le  fit  revenir 
et  on  l'obligea  à  siffler  aussi  : 

«  Siffle,  siffle,  bourreau. 
Car  c'est  toi  qui  m'as  tué, 
Dans  la  forêt  des  Ardennes.  » 

Aussitôt  le  roi  fit  brûler  son  fils  dans  un  cent  de  fagots. 
Ensuite  il  demanda  au  berger  s'il  se  rappelait  l'endroit  où  il 
avait  trouvé  le  sifflet.  Le  berger  dit  qu'il  ne  s'en  souvenait  pas 


LE      SIFFLET      ENCHANTÉ  265 

bien ,  qu'il  essaierait  pourtant  de  l'y  conduire ,  mais  le  chien  y 
alla  tout  droit.  Dès  qu'on  eut  retiré  le  corps ,  le  jeune  homme 
se  dressa  sur  ses  pieds. 

Le  roi,  bien  joyeux,  fit  préparer  un  grand  festin  en  signe  de 
réjouissance ,  et  moi  je  suis  revenu. 


RE'MARQUES 

Nous  avons  à  rapprocher  de  notre  conte  plusieurs  contes  recueillis  dans 
différentes  parties  de  !a  France  :  en  Picardie  (Carnoy,  p.  236),  dans  le 
département  de  la  Loire  (Mélusine,  1877,  p.  423),  dans  l'Armagnac  (Bladé, 
no  i),  dans  la  Bretagne  non  bretonnante  (Sébillot,  Liltérature  orale,  pp.  220 
et  226),  dans  une  région  non  désignée  (Semame  des  Familles,  8^  année,  1865- 
1866,  p.  709);  —  en  Allemagne  :  dans  la  Hesse  (Grimm,  no  28),  dans  la 
principauté  de  Waldeck  (Curtze,  n"  11),  dans  le  Hanovre  (Colshom, 
no  71),  dans  le  duché  de  Lauenbdurg  (Miillenhoff,  no  49);  —  dans  le 
«  pays  saxon  »  de  Transylvanie  (Haltrich,  n»  42);  —  chez  des  populations 
polonaises  de  la  Prusse  orientale  (Tœppen,  p.  139);  —  en  Pologne 
(Woycicki,  p.  105),  d'après  M.  R.  Kœhler  ;  — en  Russie  (Gubernatis,  Zool. 
Myth.,  1,  p.  195  ;  Naaké,  p.  170);  —  dans  le  Tyrol  italien  (Schneller,  no  51); 

—  en  Italie  :  dans  le  Montferrat  (  Comparetti ,  no  28  ) ,  en  Toscane 
(Gubernatis,  Novelline,  n°  20),  dans  le  pays  napolitain  (Imbriani,  Çpnti 
pomiglianesi ,  p.  195),  en  Sicile  (Gonzenbach,  no  51  ;  Pitre,  no  79);  —  en 
Espagne:  dans  la  Catalogne  (  Rondallayre ,  I,  p.  33),  dans  la  province  de 
Valence  (Caballero,  II,  p.  29),  à  Séville  (Bihlioteca  de  las  tradiciones  populares 
espafiolas,  I,  p.  196)  ;  —  enfin,  en  Portugal  (Braga,  n»  54,  et,  sous  une 
forme  assez  différente  ,  Coelho,  no  40). 

Ceux  de  ces  contes  qui  se  rapprochent  le  plus  du  nôtre  pour  l'introduction 
sont  les  contes  italiens  et  siciliens  :  là,  les  trois  fils  d'un  roi  vont  chercher 
des  plumes  d'un  certain  oiseau ,  qui  doivent  guérir  les  yeux  de  leur  père. 
(Dans  le  conte  du  Tyrol  italien,  les  trois  princes  s'en  vont  à  la  recherche 
d'une  plume  d'  «  oiseau  griffon  »,  que  leur  père  a  perdue,  comme  le  roi  du 
conte  lorrain  a  laissé  échapper  son  oiseau ,  et  à  laquelle  il  tient  beaucoup.) 

—  Dans  le  conte  espagnol  de  Séville ,  ce  ne  sont  pas  des  plumes  d'oiseau 
qu'il  faut  pour  guérir  les  yeux  du  roi  ;  c'est  une  certaine  fleur  :  de  même  dans 
le  conte  catalan ,  où  le  roi  a  la  jambe  malade.  C'est  une  fleur  aussi  qu'un  roi 
a  la  fantaisie  de  demander  à  ses  fils  dans  le  conte  français  de  la  Loire  et  dans 
le  conte  espagnol  de  la  province  de  Valence  ;  et  celui  qui  apportera  cette  fleur 
aura  la  couronne.  Comparer  le  conte  breton  p.  220  de  la  collection  Sébillot , 
où,  comme  dans  notre  conte,  le  jeune  prince  est  tué  «dans  la  forêt 
d'Ardennes  ».  —  Dans  le  conte  allemand  du  duché  de  Lauenbourg,  un 
père ,  sur  son  lit  de  mort ,  désire  manger  du  lièvre  :  celui  de  ses  trois  fils 
qui  lui  apportera  un  lièvre ,  aura   tout  l'héritage.  —  Dans  un  autre  conte 


266  LE      SIFFLET      ENCHANTÉ 

allemand  (Grimm ,  variante  du  n°  28  ) ,  un  roi  laissera  sa  couronne  à  celui 
de  ses  trois  fils  qui  pourra  prendre  un  certain  ours. 

Ailleurs  (conte  allemand  de  Waldeck,  conte  du  «  pays  saxon  »  de  Transyl- 
vanie), un  roi  a  promis  sa  fille  à  celui  qui  prendrait  un  sanglier  terrible. 
Trois  fi-ères  tentent  l'entreprise.  Le  plus  jeune  ayant  réussi ,  les  aînés  le  tuent 
pour  s'emparer  du  trophée  de  sa  victoire.  —  Comparer  le  conte  hessois. 

Dans  un  autre  groupe  (contes  fi-ançais  de  la  collection  Sébillot  (p.  226)  et 
de  la  Semaine  des  Familles,  et  contes  russes),  toute  introduction  de  ce  genre 
fait  défaut.  Elle  est  remplacée  par  une  introduction  absolument  diff^érente, 
dont  le  conte  français  de  la  collection  Sébillot  donnera  l'idée  :  Un  père ,  par- 
tant en  voyage,  demande  à  ses  trois  filles  ce  qu'elles  veulent  qu'il  leur  rapporte. 
La  première  demande  une  robe  couleur  du  soleil ,  la  seconde  une  belle  rose , 
la  troisième  un  pot  de  réséda.  C'est  pour  s'emparer  de  ce  réséda  que  l'aînée 
tue  la  plus  jeune. 

Dans  le  conte  picard ,  un  petit  garçon  tue  sa  sœur  pour  lui  prendre  le 
fagot  qu'elle  a  fait  dans  la  forêt  et  avoir  ainsi  la  galette  que  leur  mère  a  pro- 
mise à  celui  qui  rapporterait  le  plus  de  bois  mort. 

Plusieurs  contes  de  cette  famille,  —  notamment  les  contes  allemands  des 
collections  MûUenhoff  et  Grimm  (III ,  p.  55),  et  le  conte  du  «  pays  saxon  » 
de  Transylvanie ,  —  ont  un  épisode  qui  correspond  à  celui  de  la  vieille  à 
laquelle  le  jeune  prince  seul  répond  poliment.  Dans  le  conte  espagnol  de 
Séville,  nous  retrouvons  la  vieille  elle-même,  ou  plutôt  la  Sainte  Vierge , 
qui  a  pris  cette  forme. 

Dans  tous  les  contes  mentionnés  ci-dessus ,  figure  l'instrument ,  —  sifiîet , 
flûte,  etc.,  —  qui  dénonce  le  meurtrier.  Mais  c'est  dans  le  conte  lorrain 
seulement  que  ce  sifflet  a  été  précédemment  donné  à  la  victime  par  la  personne 
qui  l'avait  aidée  dans  son  entreprise.  Il  y  a  là  une  altération,  ingénieuse 
d'ailleurs,  du  thème  primitif. 

Sur  ce  point,  les  contes  de  cette  famille  se  partagent  en  deux  groupes. 
Dans  le  premier  (conte  français  de  la  Loire;  conte  picard  ;  contes  allemands 
des  collections  Grimm  et  Curtze  ;  conte  du  Tyrol  italien  ;  conte  napolitain  ; 
contes  siciliens;  conte  espagnol  de  Séville)  ,  le  sifflet  ou  tout  autre  instrument 
qui  parle,  a  été  fait  par  un  berger  avec  un  os  du  frère  ou  de  la  sœur  assassinés. 
—  Dans  le  second  (conte  du  «  pays  saxon  »  de  Transylvanie;  conte  polonais  ; 
contes  russes  ;  conte  toscan  ;  conte  catalan  ;  conte  espagnol  de  la  province  de 
Valence  ;  conte  portugais  de  la  collection  Braga)  ,  le  berger  se  taille  une  flûte 
dans  un  roseau  (un  sureau,  dans  le  conte  allemand  de  la  collection  MûUen- 
hoff) ,  qui  a  poussé  à  la  place  où  la  victime  a  été  enterrée. 

Nous  rencontrons  dans  le  conte  italien  du  Montferrat,  dans  le  conte 
espagnol  de  la  province  de  Valence  et  le  conte  catalan ,  le  détail ,  si  peu 
vraisemblable,  même  dans  un  conte  merveilleux,  du  jeune  homme  retrouvé 
vivant  quand  on  le  retire  du  trou  où  il  a  été  enterré.  —  Dans  le  second  conte 
russe ,  la  flûte  dit  qu'il  faut  asperger  la  victime  d'une  certaine  eau ,  et  elle 
revient  à  la  vie. 


LE      SIFFLET      ENCHANTÉ  267 


* 
*  * 


Enfin  la  littérature  orientale  nous  offre  un  trait  du  même  genre ,  mais  dont 
nous  n'oserions  pas  affirmer  la  parenté  directe  avec  nos  contes ,  dans  un 
drame  chinois  intitulé  le  Plat  qui  parle  (^Journal  Asiatique,  4e  série,  vol.  18, 
p.  523)  :  Un  riche  voyageur  est  assassiné  par  un  aubergiste  et  sa  femme. 
«  Pan  (l'aubergiste)  brûle  le  corps  de  sa  victime,  recueille  ses  cendres,  pile 
ses  os ,  dont  il  fait  d'abord  une  espèce  de  mortier,  puis  un  plat.  C'est  ce  plat 
qui ,  apporté  à  l'audience  de  Pao-Tching ,  parle  et  dénonce  les  coupables.  » 


XXVll 


ROPiaUET 


Il  était  une  fois  une  femme  qui  avait  du  fil  de  chanvre  à 
porter  au  tisserand.  Pendant  qu'elle  finissait  de  l'apprêter,  le 
diable  entra  chez  elle  et  la  salua  :  «  Bonjour,  ma  bonne  femme. 
—  Bonjour,  monsieur.  —  Si  vous  voulez,  »  dit  le  diable,  «  je 
vous  tisserai  tout  votre  fil  pour  rien,  mais  à  une  condition  :  c'est 
que  vous  devinerez  mon  nom.  —  Volontiers,  »  répondit  la 
femme.  «  Vous  vous  appelez  peut-être  bien  Jean  ?  —  Non ,  ma 
chère.  —  Peut-être  Claude  ?  —  Non.  —  Vous  vous  appelez 
donc  François  ?  —  Non ,  non ,  ma  bonne  femme  ;  vous  n'y 
arriverez  pas.  Cependant,  vous  savez,  si  vous  devinez,  vous 
aurez  votre  toile  pour  rien.  »  Elle  défila  tous  les  noms  qui  lui 
vinrent  à  Tesprit,  mais  sans  trouver  le  nom  du  diable.  «  Je 
m'en  vais,  »  dit  celui-ci  ;  «  je  rapporterai  la  toile  dans  deux 
heures,  et,  si  vous  n'avez  pas  deviné,  la  toile  est  à  moi.  » 

Le  diable  étant  parti ,  la  femme  s'en  fut  au  bois  pour  chercher 
un  fagot.  Elle  s'arrêta  près  d'un  grand  chêne  et  se  mit  à 
ramasser  des  branches  mortes.  Justement  sur  ce  chêne  était  le 
diable  qui  faisait  de  la  toile  et  qui  taquait,  taquait;  autour  de  lui 
des  diablotins  qui  l'aidaient.  Tout  en  travaillant,  le  diable  disait: 

«  Tique  taque,  tique  taque. 

Je  m'appelle  Ropiquet,  Ropiquet, 

Si  la  bonne  femme  savait  mon  nom,  elle  serait  bien  aise.  » 

Là  femme  leva  les  yeux  et  reconnut  son  homme.  Elle  se  hâta 
d'écrire  sur  son  soulier  le  nom  qu'elle  venait  d'entendre,  et,  en 
s'en  retournant  au  logis ,  elle  répéta  tout  le  long  du  chemin  : 


ROPIQ.UET  269 

c(  Ropiquet,  Ropiquet.  »  Elle  ne  fut  pas  plus  tôt  rentrée  chez 
elle,  que  le  diable  arriva.  «  Voilà  votre  toile,  »  lui  dit-il. 
«  Maintenant,  savez-vous  mon  nom?  —  Vous  vous  appelez 
Eugène?  —  Non,  ma  bonne  femme.  —  Emile?  — Vous  n'y 
êtes  pas.  —  Vous  vous  appelez  peut-être  bien  Ropiquet  ?  — 
Ah  !  »  cria  le  diable ,  «  si  tu  n'avais  été  sous  l'arbre ,  tu  ne 
l'aurais  jamais  su  !  »  Et  il  s'enfuit  dans  la  forêt  en  poussant  des 
hurlements  épouvantables  et  en  renversant  les  arbres  sur  son 
passage. 

Moi,  j'étais  sur  un  chêne  :  je  n'ai  eu  que  le  temps  de  sauter 
sur  l'arbre  voisin  et  je  suis  revenu. 


REMARQUES 

Il  a  été  recueilli  des  contes  de  ce  genre  dans  le  «  nord-ouest  de  la  France  » 
{Méîtisine,  1877,  col.  150);  dans  la  Haute-Bretagne  (Sébillot,  I,  no  48  et 
variante);  dans  la  Basse-Normandie  (J.  Fleury,  p.  190);  en  Picardie 
(Romania,  VIII,  p.  222)  ;  — en  Allemagne  (Grimm,  n»  55  ;  Prœhle,  II, 
no  20;  Mùllenhoff,  pp.  306-309  et  p.  409;  Kuhn,  Westfalische  Sagen,  I, 
p.  298)  ;  —  en  Autriche  (Vernaleken,  nos  2  et  3  )  ;  —  en  Suède  (Cavallius, 
no  10)  ;  —  chez  des  populations  polonaises  de  la  Prusse  orientale  (Tœppen, 
p.  138)  I  ;  —  chez  les  Lithuaniens  (Schleicher,  p.  56)  ;  —  chez  les  Slovaques 
de  Hongrie  (Chodzko,  p.  341)  ;  —  dans  le  Tyrol  itaHen  (Schneller,  no  55)  , 

—  en  Sicile  (Gonzenbach,  no  84)  ;  —  dans  le  pays  basque  (Webster,  p.  56)  ; 

—  en  Islande  (Arnason,  p.  27),  et  aussi,  d'après  M.  R.  Kœhler,  en  Flandre, 
en  Angleterre ,  en  Irlande  (  remarques  sur  le  conte  sicilien  no  84  de  la  collec- 
tion Gonzenbach)  et  en  Hongrie  (Zeitschrift  fur  romanische  Philologie,  II, 
P-  351). 

*  * 

Nous  dirons  d'abord  un  mot  du  groupe  le  plus  nombreux  de  contes  de  cette 
famille  (contes  allemands  des  collections  Grimm,  Prœhle,  Mùllenhoff, 
p.  409  ;  conte  suédois  ;  conte  slovaque  ;  conte  du  Tyrol  italien  ;  conte  sicilien  ; 
conte  basque  ;  —  comparer,  comme  se  rapprochant  plus  ou  moins  de  ces 
divers  contes,  le  conte  français  publié  dans  Mélusine  et  le  conte  islandais). 

Dans  ce  groupe,  une  jeune  fille,  que  son  père  ou  sa  mère  a,  tantôt  pour 
une  raison,  tantôt  pour  une  autre,  fait  passer  pour  une  très  habile  fileuse,  doit 
devenir  reine  ou  grande  dame,  si  elle  file  dans  un  temps  très  court  une 
énorme  quantité  de  lin ,  ou ,  dans  plusieurs  versions ,  si  elle  réussit  à  trans- 
former de  la  paille  en  fil  d'or  (  conte  allemand  de  la  collection  Grimm ,  conte 
suédois,  conte  slovaque)  ou  du  lin  en  soie  (conte  allemand  de  la  collection 

I.  Ce  conte  nous  par«it  être  dérivé  directement  du  texte  imprimé  du  conte  suédois,  traduit  en 
allemand. 


270  ROPIQ.UET 

Mùllenhoff) ,  comme  ses  parents  ont  prétendu  qu'elle  savait  le  faire.  Un  être 
mystérieux ,  souvent  un  diable ,  lui  propose  de  se  charger  de  cette  tâche.  Si 
elle  devine  son  nom,  ou,  dans  certains  contes  (conte  français  de  Mélusine, 
conte  breton,  conte  basque,  conte  allemand,  p.  307  de  la  collection  Mùllenhoff, 
conte  autrichien,  conte  islandais),  si  elle  retient  ce  nom,  elle  n'aura  rien  à 
lui  donner;  autrement,  elle,  ou,  dans  certaines  versions  (Grimm,  MùUenhoff, 
Kuhn),  son  premier  enfant,  lui  appartiendia.  —  Dans  aucun  de  ces  contes,  ce 
n'est  la  jeune  fille  qui  entend  le  diable  dire  son  nom;  c'est  une  autre  personne, 
qui  ensuite  le  rapporte  à  la  jeune  fille,  le  plus  souvent  sans  savoir  l'intérêt 
qu'elle  a  à  le  connaître. 

Trois  contes  présentent  d'assez  notables  différences.  Dans  le  conte  west- 
phalien  de  la  collection  Kuhn,  l'héroïne  est  une  femme  qui  file  très  mal  et 
qui ,  à  cause  de  sa  maladresse,  est  continuellement  grondée  par  son  mari.  Un 
nain  mystérieux  la  rend  adroite  aux  conditions  que  l'on  sait.  —  Dans  la 
variante  bretonne,  un  homme  menace  sa  femme  de  la  tuer  si  elle  n'a  filé  en 
huit  jours  tout  le  chanvre  qui  est  dans  un  grand  grenier.  —  Dans  le  conte 
picard ,  il  s'agit  d'un  tisserand ,  à  qui  un  inconnu  remet  une  balle  de  lin  à 
tisser.  Dans  huit  jours  il  faut  que  la  toile  soit  prête.  «  Si  elle  ne  l'est  pas , 
vous  aurez  de  mes  nouvelles.  »  Le  tisserand  ne  pouvant  venir  à  bout  de  sa 
besogne  :  «  Ah  !  dit-il ,  je  donnerais  beaucoup  à  qui  pourrait  m'aider  !  » 
Arrive  alors  un  petit  homme  habillé  de  vert  qui  lui  dit  :  «  Ta  toile  sera  tissée 
à  l'instant  ;  mais,  si  tu  ne  me  dis  pas  dans  trois  jours  quel  est  mon  nom ,  je 
prendrait  ton  âme.  » 

Dans  d'autres  contes,  l'héroïne  est  également  exposée  à  tomber  entre  les 
mains  d'un  être  malfaisant ,  mais  ce  dernier  lui  a  rendu  un  tout  autre  service 
que  de  filer  à  sa  place  :  ainsi,  dans  le  conte  allemand,  p.  308  de  la  collection 
Mùllenhoff,  il  a  montré  leur  chemin  à  une  princesse  et  au  roi  son  père,  égarés 
dans  une  forêt  ;  dans  le  conte  de  la  Haute-Bretagne ,  il  a  donné  à  une  jeune 
fille  laide  un  charme  destiné  à  la  faire  'paraître  belle  aux  yeux  de  celui  qu'elle 


On  voit  que,  dans  notre  conte,  l'élément  tragique,  si  l'on  peut  parler 
ainsi,  —  le  danger  qui  menace  l'héroïne  ,  —  a  disparu.  Aussi  le  récit  a-t-il 
pris  une  tout  autre  couleur. 

Parmi  les  contes  dont  nous  avons  donné  la  liste ,  le  conte  normand  et  le 
conte  lithuanien  peuvent  seuls ,  à  notre  connaissance ,  être  rapprochés  sur  ce 
point  du  conte  lorrain.  —  Le  conte  normand  est  presque  identique  à  nocre 
conte;  seulement  le  nom  du  diable  est  Rindon.  —  Le  conte  lithuanien 
présente  quelques  traits  particuliers.  Dans  ce  conte ,  une  paysanne  a  du  fil  de 
lin  à  tisser;  mais  les  travaux  des  champs  l'empêchent  de  se  mettre  à  cet 
ouvrage  ;  aussi  dit-elle  souvent  de  dépit  :  «  Mon  lin ,  vous  verrez  que  ce  seront 
les  humes  (êtres  malfaisants  sous  forme  de  femmes)  qui  le  tisseront!  »  Un 
jour,  à  sa  grande  surprise ,  une  laume  entre  chez  elle  et  lui  dit  :  «  Tu  offres 
sans  cesse  ton  lin  aux  laumes  ;  eh  bien  !  me  voici  ;  je  te  le  tisserai.  Qyand  la 
toile  sera  finie ,  si  tu  devines  mon  nom  et  que  tu  me  régales  bien ,  la  toile 
sera  à  toi  ;  sinon,  elle  m'appartiendra.  » 


ROPIQUET  271 

Un  almanach  lorrain,  Lo  pia  ermonèk  loûrain  (Strasbourg,  1879,  P-  SO» 
présente  ce  thème  d'une  façon  toute  particulière  :  Le  diable ,  sous  la  forme 
d'un  beau  monsieur,  dit  à  un  pauvre  bûcheron  que,  si  le  lendemain  celui-ci 
a  deviné  son  âge ,  il  lui  donnera  un  sac  d'écus  ;  sinon  le  bûcheron  deviendra 
son  valet  et  devra  le  suivre  partout.  Le  lendemain ,  le  bûcheron ,  arrivé  à 
l'endroit  du  rendez-vous ,  est  pris  de  peur  en  voyant  qu'il  n'a  pas  deviné ,  et 
il  se  cache  dans  un  arbre  creux.  Quand  le  beau  monsieur  arrive ,  le  bûcheron 
se  met  à  crier  dans  sa  cachette  :  coucou,  coucou.  Le  diable  s'arrête  court  et 
dit  tout  haut  :  «  Je  suis  pourtant  bien  vieux  ;  voilà  que  j'ai  bien  cent  mille 
ans,  et  je  n'ai  jamais  entendu  chanter  le  coucou  dans  cette  saison.  »  Le 
bûcheron,  qui  a  entendu ,  peut  répondre  à  la  question  du  diable ,  et  celui-ci 
est  obligé  de  lui  donner  le  sac  d'écus. 


Au  commencement  du  xviiie  siècle,  en  1705,  M'^e  Lhéritier  insérait  un 
conte  de  ce  genre ,  Ricdtn-Ricdon ,  dans  son  livre  intitulé  îa  Tour  ténébreuse. 
Contes  anglais.  Dans  ce  conte,  altéré  en  plus  d'un,  endroit  et  tourné  en 
manière  de  roman,  la  jeune  fille,  Rosanie,  doit  (comme  dans  certains  contes 
actuels  indiqués  plus  haut)  non  pas  deviner,  mais  se  rappeler  le  nom  de 
l'homme  habillé  de  brun  dont  elle  a  reçu  pour  trois  mois  une  baguette  qui 
lui  permet  de  soutenir  à  la  cour  de  la  reine  sa  réputation  peu  méritée 
d'incomparable  fileuse.  Vers  la  fin  des  trois  mois ,  le  prince  royal ,  qui  aime 
Rosanie ,  et  qui  souffre  de  la  voir  préoccupée ,  s'en  va  à  la  chasse  pour  se 
distraire.  Passant  près  d'un  vieux  palais  en  ruines,  il  y  aperçoit  plusieurs 
personnages  d'une  figure  affreuse  et  d'un  habillement  bizarre.  L'un  d'eux  fait 
des  sauts  et  des  bonds  en  hurlant  une  chanson  dont  le  sens  est  que ,  si  certaine 
étourdie  avait  mis  dans  sa  cervelle  qu'il  s'appelait  Ricdin-Ricdon ,  elle  ne 
tomberait  pas  entre  ses  griffes.  En  rentrant  au  château ,  le  prince  raconte  la 
chose  à  Rosanie ,  qui  se  trouve  ainsi  tirée  du  danger  et  qui  épouse  le  pïince. 

* 
*  * 

Il  se  raconte  en  Suède  un  conte  de  ce  genre  sous  forme  de  légende,  la 
légende  de  l'église  de  Lund.  (Voir  Une  excursion  en  Suède,  par  M.  Victor 
Fournel ,  dans  \e  Correspondant  du  10  décembre  1868,  p.  868.)  Il  s'agit  du 
géant  Jaetten  Finn ,  qui  promet  à  saint  Laurent  de  bâtir  une  église  ;  mais , 
quand  l'église  sera  finie,  il  faudra  que  le  saint  ait  deviné  le  nom  du  géant  ; 
sinon,  il  devra  lui  donner  le  soleil  et  la  lune  ou  «  les  deux  yeux  de  sa  tête  ». 
Quand  approche  le  moment  fatal ,  saint  Laurent  interroge  tous  ceux  qu'il 
rencontre  et  jusqu'aux  bêtes  de  la  forêt  pour  savoir  le  nom  du  'géant  ;  mais 
personne  ne  connaît  ce  nom.  Enfin ,  passant  le  soir  dans  un  pays  qu'il  n'avait 
jamais  vu,  devant  une  maison,  il  entend  un  enfant  qui  pleure  et  sa  mère 
qui  lui  dit  :  «  Tais-toi ,  ton  père  Jastten  Finn  va  rentrer,  et ,  si  tu  es  sage , 
il  t'apportera  le  soleil  et  la  lune ,  ou  les  deux  yeux  de  saint  Laurent.  » 
(Comparer,  dans  la  collection  Mùllenhoff,  p.  299,  une  légende  très  ressem- 
blante ,  recueillie  dans  le  Schleswig-Holstein.  ) 

Le  Magasin  pittoresque  a  publié  en  1869  (p.  330)  un  «  vieux  conte  touran- 


272  ROPIQ.UET 


geau  » ,  fort  arrangé ,  mais  dont  le  fond  a  de  l'analogie  avec  cette  légende 
suédoise  :  Un  paysan  doit  livrer  son  fils  à  un  démon,  si  dans  trois  jours  il  n'a 
pu  deviner  le  nom  de  celui-ci.  La  mère  de  l'enfant  entend  une  voix  qui  chante 
comme  font  les  xiourrices  :  «  Cher  petit  démon,  ne  pleure  pas  :  ton  père 
Rapax  (sic)  va  t'araener  un  beau  petit  compagnon.  » 


* 
*  * 


Enfin ,  en  Orient ,  dans  la  collection  mongole  du  Siddhi-Kûr,  d'origine 
indienne,  comme  on  sait,  nous  trouvons  un  récit  (n»  15)  dont  la  donnée  a 
du  rapport  avec  les  contes  ci-dessus  indiqués  et  particulièrement  avec  la 
légende  suédoise  et  le  conte  tourangeau.  Le  voici  :  Un  prince  a  été  assassiné 
par  son  compagnon  d'études  et  de  voyages  ;  en  mourant  il  a  dit  un  seul  mot , 
dont  personne  n'a  pu  comprendre  le  sens.  Le  roi  son  père  rassemble  tous 
les  savants ,  les  devins ,  les  enchanteurs  du  pays,  et  les  fait  enfermer  dans  une 
tour  :  si  dans  huit  jours  ils  ne  lui  ont  pas  expliqué  le  mot  mystérieux ,  ils 
seront  mis  à  mort.  La  veille  du  jour  où  expire  le  délai,  un  des  plus  jeunes, 
qui  est  parvenu  à  sortir  de  la  tour,  va  se  cacher  dans  une  forêt.  Pendant  qu'il 
est  assis  au  pied  d'un  arbre ,  il  entend  des  voix  qui  viennent  du  haut  de  cet 
arbre.  C'est  un  enfant  qui  pleure  ;  en  même  temps ,  son  père  et  sa  mère  le 
consolent  en  lui  disant  que  demain  le  roi  fera  mettre  à  mort  raille  savants. 
«  Et  pour  qui  seront  leur  chair  et  leur  sang,  si  ce  n'est  pour  nous  ?  »  L'enfant 
ayant  demandé  pourquoi  le  roi  les  fera  exécuter,  le  père  lui  dit  que  c'est 
parce  qu'ils  ne  peuvent  deviner  ce  que  signifie  un  certain  mot,  dont  il  lui 
donne  le  sens.  Le  jeune  savant  a  tout  entendu  ;  il  se  rend  auprès  du  roi ,  lui 
explique  le  mot  en  question ,  par  lequel  le  prince  désignait  son  assassin ,  et 
il  sauve  ainsi  la  vie  à  tous  ses  confrères. 


I 


XXVIII 


LE  TAUREAU  D'OR 


Il  était  une  fois  un  roi  qui  avait  pour  femme  la  plus  belle 
personne  du  monde.  Elle  ne  lui  avait  donné  qu'une  jolie  petite 
fille,  qui  devenait  plus  belle' de  jour  en  jour.  La  princesse  était 
en  âge  d'être  mariée,  lorsque  la  reine  tomba  malade;  se  sentant 
mourir,  elle  appela  le  roi  près  de  son  lit  et  lui  fit  jurer  de  ne  se 
remarier  qu'avec  une  femme  plus  belle  qu'elle-même.  Il  le 
promit,  et,  bientôt  après,  elle  mourut. 

Le  roi  ne  tarda  pas  à  se  lasser  d'être  veuf,  et  ordonna  de  cher- 
cher partout  une  femme  plus  belle  que  la  défunte  reine,  mais 
toutes  les  recherches  furent  inutiles.  Il  n'y  avait  que  la  fille  du 
roi  qui  fût  plus  belle.  Le  roi,  qui  avait  en  tête  de  se  remarier, 
mais  qui  voulait  aussi  tenir  sa  parole ,  déclara  qu'il  épouserait  sa 
fille. 

A  cette  nouvelle,  la  princesse  fut  bien  désolée  et  courut 
trouver  sa  marraine,  pour  lui  demander  un  moyen  d'empêcher 
ce  mariage.  Sa  marraine  lui  conseilla  de  dire  au  roi  qu'elle  dési- 
rait avoir  avant  les  noces  une  robe  couleur  du  soleil.  Le  roi  fit 
chercher  partout,  et  l'on  finit  par  trouver  une  robe  couleur  du 
soleil,  duand  on  lui  apporta  cette  robe,  la  princesse  fut  au  déses- 
poir :  elle  voulait  s'enfuir  du  château ,  mais  sa  marraine  lui 
conseilla  d'attendre  encore  et  de  demander  au  roi  une  robe  cou- 
leur de  la  lune.  Le  roi  réussit  encore  à  se  procurer  une  robe  telle 
que  sa  fille  la  voulait.  Alors  la  princesse  demanda  un  taureau 
d'or. 

Le  roi  se  fit  apporter  tout  ce  qu'il  y  avait  de  bijoux  d'or  dans 
le  royaume ,  bracelets ,  colliers,  bagues,  pendants  d'oreilles,  et 

Cosaum,  Coules.  jg 


274  LE      TAUREAU      d' O  R 

ordonna  à  un  orfèvre  d'en  fabriquer  un  taureau  d'or.  Pendant 
que  Torfèvre  était  occupé  à  ce  travail ,  la  princesse  vint  secrè- 
tement le  trouver  et  obtint  de  lui  qu'il  ferait  le  taureau  creux. 
Au  jour  fixé  pour  les  noces,  elle  ouvrit  une  petite  porte  qui 
était  dissimulée  dans  le  flanc  du  taureau  et  s'enferma  dedans  ; 
quand  on  vint  pour  la  chercher,  on  ne  la  trouva  plus.  Le  roi  mit 
tous  ses  gens  en  campagne ,  mais  on  ne  l'avait  vue  nulle  part.  Il 
tomba  dans  un  profond  chagrin. 

Il  y  avait  dans  un  royaume  voisin  un  prince  qui  était  malade; 
il  lui  vint  aussi  la  fantaisie  de  demander  à  ses  parents  un  taureau 
d'or.  Le  roi,  père  de  la  princesse,  ayant  entendu  parler  de  ce 
désir  du  prince,  lui  céda  son  taureau  d'or,  car  il  ne  tenait  pas 
à  le  conserver.  La  princesse  était  toujours  dans  sa  cachette. 

Le  prince  fit  mettre  le  taureau  d'or  dans  sa  chambre ,  afin  de 
l'avoir  toujours  devant  les  yeux.  Depuis  sa  maladie ,  il  ne  voulait 
plus  avoir  personne  avec  lui  et  il  mangeait  seul  ;  on  lui  apportait 
ses  repas  dans  sa  chambre.  Dès  le  premier  jour,  la  princesse 
profita  d'un  moment  où  le  prince  était  assoupi  pour  sortir  du 
taureau  d'or,  et  elle  prit  un  plat,  qu'elle  emporta  dans  sa 
cachette.  Le  lendemain  et  les  jours  suivants,  elle  fit  de  même. 
Le  prince ,  bien  étonné  de  voir  tous  les  jours  ses  plats  dispa- 
raître, changea  d'appartement;  mais  comme  il  avait  fait  porter 
le  taureau  dans  sa  nouvelle  chambre ,  les  plats  disparaissaient 
toujours.  Enfin,  il  résolut  de  ne  plus  dormir  qu'il  n'eût  décou- 
vert le  voleur.  Qiiand  on  lui  eut  apporté  son  repas ,  il  ferma  les 
yeux  et  fit  semblant  de  sommeiller.  La  princesse  aussitôt  sortit 
tout  doucement  du  taureau  d'or  pour  s'emparer  d'un  des  plats 
qui  étaient  sur  la  table;  mais,  s'étant  aperçue  que  le  prince  était 
éveillé,  elle  fut  bien  effrayée;  elle  se  jeta  à  ses  pieds,  et  lui 
raconta  son  histoire.  Le  prince  lui  dit  :  «  Ne  craignez  rien  : 
personne  ne  saura  que  vous  êtes  ici.  Désormais  je  ferai  servir 
deux  plats  de  chaque  chose,  l'un  pour  vous  et  l'autre  pour  moi.  » 

Le  prince  fut  bientôt  guéri  et  se  disposa  à  partir  pour  la 
guerre.  «  Qiiand  je  reviendrai,  »  dit-il  à  la  princesse,  «  je  don- 
nerai trois  coups  de  baguette  sur  le  taureau  pour  vous  avertir.  » 

Pendant  l'absence  du  prince,  le  roi  son  père  voulut  montrer 
le  taureau  d'or  à  des  seigneurs  étrangers  qui  étaient  venus  le 
visiter.  L'un  d'eux,  pour  voir  si  le  taureau  était  creux,  le  frappa 
de  sa  baguette  par  trois  fois.  La  princesse,  croyant  que  c'était 


LE      TAUREAU      d' O  R  275 

le  prince  qui  était  revenu,  sortit  aussitôt  de  sa  cachette.  Elle  eut 
grand'peur  en  voyant  qu'elle  s'était  trompée.  Le  roi,  très  surpris, 
lui  fit  raconter  son  histoire ,  et  lui  dit  de  'rester  au  château  aussi 
longtemps  qu'elle  voudrait. 

Or,  il  y  avait  à  la  cour  une  jeune  fille  qu'on  y  élevait  pour  la 
faire  épouser  au  prince.  En  voyant  les  attentions  qu'on  avait 
pour  la  prmcesse^  elle  fut  prise  d'une  jalousie  mortelle.  Un  jour 
qu'elles  se  promenaient  ensemble  au  bois,  cette  jeune  fille 
conduisit  la  princesse  au  bord  d'un  grand  trou  en  lui  disant  de 
regarder  au  fond,  et,  pendant  que  la  princesse  se  penchait  pour 
voir,  elle  la  poussa  dedans  et  s'enfuit.  La  princesse,  qui  était 
tombée  sans  se  faire  de  mal,  appela  au  secours.  Un  charbonnier, 
qui  passait  près  de  là,  accourut  à  ses  cris,  la  retira  du  trou  et 
la  ramena  au  château.  Justement  le  prince,  la  guerre  étant  ter- 
minée, venait  d'y  rentrer  lui-même,  et  l'on  faisait  les  préparatifs 
de  ses  noces  avec  sa  fiancée'.  Un  grand  feu  de  joie  avait  été 
allumé  devant  le  château.  Le  prince,  ayant  appris  ce  qui  était 
arrivé,  ordonna  de  jeter  dans  le  feu  la  méchante  fille,  puis  il 
épousa  la  belle  princesse.  On  fit  savoir  au  roi  son  père  qu'elle 
était  mariée  ;  il  prit  bien  la  chose,  et  tout  fut  pour  le  mieux. 


REMARaUES 

Il  est  inutile  de  faire  remarquer  la  ressemblance  de  l'introduction  de  notre 
conte  avec  celle  du  conte  de  Peau  d'Ane.  Nous  n'avons  pas  à  nous  occuper 
spécialement  de  ce  dernier  conte;  disons  seulement  un  mot  de  son  intro- 
duction, c'est-à-dire,  pour  préciser,  de  la  partie  du  conte  où  il  est  parlé  du 
projet  criminel  du  roi  et  des  premières  demandes  que  lui  fait  la  princesse 
pour  en  empêcher  l'exécution  (|demandes  de  vêtements  en  apparence  impos- 
sibles à  fabriquer).  On  la  retrouve  notamment  dans  les  contes  suivants  :  un 
conte  allemand  (Grimm,  no  65),  un  conte  lithuanien  (Schleicher,  p.  10), 
un  conte  tchèque  de  Bohême  (Waldau,  p.  502),  un  conte  valaque  (Schott, 
no  3),  des  contes  grecs  modernes  (Hahn,  no  27  et  variantes),  un  conte  sici- 
lien (Gonzenbach,  no  38)],  un  conte  italien  de  Rome  (miss  Busk,  p.  84  ) , 
des  contes  basques  (Webster,  p.  16$),  un  conte  écossais  (Campbell,  no  14), 
—  tous  du  type  de  Peau  d'Atie ,  —  et  dans  deux  des  contes  que  nous  allons 
avoir  à  rapprocher  de  notre  Taureau  d'or,  un  conte  de  la  Haute-Bretagne 
(  Sébillot ,  II ,  no  40)  et  un  conte  catalan  ( Rondullayre ,  I ,  p.  1 1 1  ). 

La  promesse  faite  par  le  roi  à  sa  femme  de  n'épouser  qu'une  femme  aussi 
belle  ou  plus  belle  qu'elle ,  se  retrouve  dans  plusieurs  de  ces  contes  ;  mais  là , 
le  plus  souvent ,  la  reine  a  quelque  qualité  merveilleuse ,  par  exemple ,  des 


276  LE      TAUREAU      d'oR 

cheveux  d'or  (conte  allemand)  ou  une  étoile  d'or  sur  le  front  (conte  tchèque). 
—  Dans  d'autres  contes,  le  roi  promet  de  n'épouser  que  la  femme  au  doigt  de 
laquelle  ira  l'anneau  de  la  reine  (conte  sicilien  ;  conte  grec  n°  27,  var.  2,  de 
la  collection  Hahn),  ou  bien  qui  pourra  mettre  ses  souliers  (conte  romain)  ou 
ses  vêtements  (conte  écossais  ;  conte  breton). 

Dans  plusieurs  de  ces  contes ,  les  vêtements  demandés  sont  à  peu  près  les 
mêmes  que  dans  notre  conte  et  dans  celui  de  Perrault  ;  dans  d'autres ,  il  y  a 
quelques  différences  :  ainsi ,  dans  le  conte  sicilien ,  la  première  robe  doit  être 
couleur  du  ciel  avec  le  soleil  et  les  étoiles  ;  la  seconde  ,  couleur  de  la  mer  avec 
les  plantes  et  les  animaux  marins  ;  la  troisième ,  couleur  de  la  terre  avec  tous 
les  animaux  et  les  fleurs.  —  A  la  peau  de  l'âne  aux  écus  d'or,  demandée  en 
dernier  lieu  par  la  princesse  dans  le  conte  de  Perrault ,  correspond ,  dans  la 
plupart  des  contes  du  type  de  Peau  d'Ane ,  un  manteau  de  peau ,  plus  ou 
moins  extraordinaire  :  par  exemple ,  dans  le  conte  allemand  ,  un  manteau  où 
doit  entrer  un  morceau  de  la  peau  de  tous  les  animaux  du  pays  ;  dans  le  conte 
valaque,  un  manteau  de  peaux  de  poux,  garni  de  peaux  de  puces,  etc.  Dans 
quelques-uns  de  ces  contes  (conte  romain;  conte  grec  n»  27,  var.  i,dela  collec- 
tion Hahn),  le  dernier  objet  demandé  par  la  princesse  est  une  sorte  de  boîte 
ayant  forme  humaine,  dont  elle  se  revêt  pour  ainsi  dire,  et  qui  ne  l'empêche 
pas  de  se  mouvoir. 


A  partir  de  l'endroit  où  la  princesse  demande  le  taureau  d'or,  notre  conte 
se  sépare  du  conte  de  Peau  d'Ane  et  développe  un  thème  bien  distinct.  Nous 
trouvons  ce  thème  dans  le  conte  breton  indiqué  plus  haut ,  qui  oflfre 
de  grands  rapports  avec  notre  conte,  mais  qui  n'en  a  pas  la  dernière 
partie  (les  aventures  de  la  princesse  pendant  que  le  prince  est  à  la  guerre)  ; 
dans  ce  conte  breton ,  en  effet ,  le  prince  épouse  la  princesse ,  dès  qu'il 
l'a  surprise  sortant  du  «  bœuf  d'or  »  ,  et  le  conte  se  termine  là.  —  Cette 
dernière  partie  manque  également  dans  un  conte  italien ,  recueilli  à  Rome 
(miss  Busk ,  p.  91).  Ici  le  commencement  est  altéré  :1e  roi,  père  de  la 
princesse ,  veut  simplement  lui  faire  épouser  un  «  vieux  vilain  roi  ».  La  prin- 
cesse demande  à  son  père ,  avant  de  donner  son  consentement ,  un  chandelier 
d'or,  haut  de  dix  pieds  et  plus  gros  qu'un  homme.  A  peine  l'a-t-elle  qu'elle 
s'en  montre  dégoûtée ,  et  elle  dit  à  çon  chambellan  de  l'en  débarrasser  :  le 
prix  qu'il  en  tirera  sera  pour  lui.  Puis  elle  s'enferme  dans  le  chandelier.  Le 
chambellan  porte  le  chandelier  dans  un  pays  étranger,  et  le  vend  au  fîls  du 
roi ,  qui  le  fait  mettre  dans  sa  chambre.  Le  soir,  quand  il  revient  du  théâtre , 
il  trouve  mangé  le  souper  qu'on  lui  avait  apporté  dans  sa  chambre.  Le  lende- 
main ,  même  chose.  La  troisième  fois ,  il  se  cache  et  surprend  la  princesse. 
Depuis  ce  moment ,  il  ne  sort  plus  de  sa  chambre ,  et ,  quand  ses  parents 
le  pressent  de  se  marier,  il  dit  qu'il  ne  veut  épouser  que  le  chandeHer  (/a 
camleliera).  On  le  croit  fou;  mais,  un  jour,  la  reine,  entrant  à  l'improviste 
dans  la  chambre  de  son  fîls ,  voit  ouverte  la  porte  ménagée  dans  le  chande- 
lier et  une  jeune  fîUe  à  table  avec  le  prince.  Elle  comprend  alors  ce  que 
celui-ci  voulait  dire ,  et ,  comme  le  roi  et  la  reine  sont  charmés  de  la  beauté 
de  la  princesse,  le  mariage  se  fait  aussitôt.  —  Un  conte  italien  de  Bologne 


à 


LE      TAUREAU      d'oR  277 

(Coronedi-Berti,  n»  3  ) ,  dont  la  première  partie  est  toute  différente',  se  rap- 
proche beaucoup  de  ce  conte  romain  (la  jeune  fille  se  met ,  là  aussi,  dans  un 
gros  chandelier)  ;  mais  il  est  moins  complet. 

C'est  également  un  chandelier  qui,  dans  un  conte  albanais  (Dozon,  n"  6), 
tient  la  place  du  taureau  d'or,  et  ce  conte  albanais ,  à  la  différence  des  trois 
contes  précédents ,  a  une  dernière  partie  correspondant  à  celle  du  conte 
lorrain;  Le  prince,  comme  dans  notre  conte,  est  déjà  fiancé,  mais  cela  ne 
l'empêche  pas  d'épouser  la  princesse  «  sans  faire  de  noces  ».  Plus  tard, 
obligé  d'aller  en  guerre  ,  il  dit  à  sa  femme  de  rester  cachée  dans  le  chandelier  ; 
les  serviteurs  lui  apporteront  à  manger.  Un  jour,  la  mère  de  la  fiancée  du 
prince  entre  dans  la  chambre ,  et ,  y  trouvant  la  jeune  femme ,  elle  la  fait 
jeter  dans  un  endroit  rempli  d'orties.  La  princesse  est  recueillie  par  une 
vieille ,  qui  est  venue  chercher  des  orties  pour  en  faire  un  plat.  A  son  retour  de 
la  guerre  ,  le  prince  ,  ne  retrouvant  plus  sa  femme,  tombe  malade  de  chagrin. 
Pendant  sa  maladie,  il  lui  prend  envie  de  manger  un  plat  de  légumes,  et  il  fait 
crier  par  toute  la  ville  qu'on  lui  en  procure  un.  La  vieille  lui  en  apporte  ; 
mais  les  herbes  ont  été  hachées  par  la  jeune  femme,  qui  y  a  mis  son  anneau 
de  mariage.  Le  prince ,  ayant  trouvé  l'anneau ,  le  reconnaît  aussitôt  ;  il  se 
rend  chez  la  vieille  et  retrouve  sa  femme.  (Cet  épisode  de  l'anneau  mis  dans 
le  plat  d'herbes  rattache  la  dernière  partie  de  ce  conte  albanais  au  conte 
de  Peau  d'Ane ,  dont  il  avait  déjà  presque  toute  l'introduction.  )  —  Nous 
citerons  encore ,  comme  ayant  une  dernière  partie  analogue  à  celle  du  conte 
lorrain,  le  conte  catalan  mentionné  tout  à  l'heure  (Rondallayre ,  I,  p.  m). 
Dans  ce  conte ,  la  princesse ,  après  avoir,  sur  l'avis  de  son  confesseur, 
demandé  à  son  père  une  robe  de  plumes  de  toutes  les  couleurs ,  une  autre 
d'écailles  de  tous  les  poissons  ,  et  une  troisième  «  faite  d'étoiles  »  ,  lui  demande 
enfin  une  boîte  d'or,  assez  grande  pour  qu'elle  y  puisse  tenir.  Qjjand  elle  a 
cette  boîte ,  elle  s'y  enferme  et  dit  à  ses  serviteurs  de  la  porter  en  lieu  de 
sûreté.  Ceux-ci ,  passant  dans  un  royaume  où  tout  le  monde  est  friste  à 
cause  de  la  maladie  du  fils  du  roi ,  plongé  dans  une  profonde  mélancolie , 
se  laissent  entraîner  par  l'appât  du  gain  à  vendre  la  boîte  d'or,  dont  on  veut 
faire  présent  au  prince.  La  boîte  est  mise  dans  sa  chambre.  Deux  nuits  de 
suite ,  pendant  que  le  prince  est  endormi ,  la  princesse  sort  de  la  boîte  et 
va  lui  écrire  dans  la  main  2.  La  troisième  nuit ,  le  prince  fait  semblant  de 
dormir.  Il  voit  la  princesse  et  apprend  d'elle  qui  elle  est.  A  partir  de  ce 
moment ,  il  cesse  d'être  triste  et  ordonne  que  désormais  on  lui  apporte  dans 
sa  chambre  double  part  de  chaque  mets.  Par  malheur,  bientôt  le  prince  est 
obligé  de  partir  pour  la  guerre.  Il  donne  son  anneau  à  la  princesse  et  dit  à 
ses  gens  de  continuer  à  porter  tous  les  jours  à  manger  dans  sa  chambre.  Les 
valets ,  fort  étonnés  de  cet  ordre ,  vont  regarder  par  le  trou  de  la  serrure  et 
découvrent  la  présence  de  la  princesse.  Ils  l'emportent  bien  loin  dans  la 
boîte  d'or,  vendent  la   boîte  et    jettent  la  princesse  dans  un   trou   rempli 

1.  Cette  première  partie  du  conte  bolonais,  que  nous  rencontrerons  encore  dans  un  des  contes  citis 
plus  loin  et  qui  figure  dans  des  contes  européens  appartenant  à  d'autres  familles ,  se  retrouve  dans  un 
conte  populaire  indien  du  Bengale  ,  la  Princesse  qui  aimait  son  pire  comme  du  sel  (  miss  Stokes ,  n"  2  j  ). 

2.  Dans  le  conte  albanais ,  la  princesse,  apris  avoir  goûti  de  tous  les  mets,  se  lave- les  mains 
et  va  frotter  celles  du  prince ,  avant  de  rentrer  dans  son  chandelier. 


278  LE      TAUREAU      D'OR 

d'épines.  Elle  est  délivrée  par  des  bergers ,  qui  lui  font  garder  les  cochons. 
Cependant  le  prince ,  de  retour,  envoie  partout  à  la  recherche  de  la  princesse  ; 
mais  c'est  peine  inutile ,  et  il  retombe  dans  sa  noire  tristesse.  Le  roi  son  père 
ayant  fait  publier  partout  qu'il  donnerait  une  grande  récompense  à  qui 
rendrait  la  gaieté  à  son  fils ,  la  princesse  se  présente  au  château  ,  sous  ses 
habits  de  porchère ,  montre  au  prince  l'anneau  que  celui-ci  lui  a  donné,  et 
elle  l'épouse. 

Nous  rencontrons  encore  à  peu  près  la  même  idée  dans  un  conte  sicilien 
(Pitre,  I ,  p.  388),  où  la  princesse,  que  son  père  veut  épouser,  s'enferme 
avec  des  provisions  dans  un  magnifique  meuble  de  bois  doré  qu'elle  fait  jeter 
à  la  mer.  Un  roi  recueille  le  meuble  et  le  fait  porter  dans  son  palais.  Ici , 
comme  dans  les  contes  précédents  et  dans  notre  conte ,  la  princesse  sort  trois 
fois  de  sa  cachette  pour  manger,  et  le  roi  la  surprend  et  l'épouse.  —  Le 
coffre  doré  où  s'enferme  la  princesse  et  qui  est  porté  dans  la  chambre  d'un 
prince,  figure  encore  dans  un  conte  grec  moderne  (B.  Schmidt ,  no  12), 
au  milieu  d'un  récit  où  cet  épisode  est  très  gauchement  introduit.  —  Voir 
enfin  (dans  la  revue  Giamhattista  Basile,  1883  ,  p.  45)  un  conte  napolitain, 
dont  l'introduction  est  celle  du  conte  bolonais.  De  même  que ,  dans  le  conte 
romain  ,  le  prince  déclare  qu'il  veut  épouser  la  candeliera ,  de  même  ici  il  dit 
qu'il  veut  épouser  la  cascia  (la  «  caisse  »  ,  le  «  coffre  »  ). 


Il  paraît  que  le  conte  que  nous  étudions  ici  forme  le  sujet  d'un  de  ces  petits 
livres  populaires  anglais  connus  sous  le  nom  de  chap-bookt.  C'est  ce  qui 
ressort  du  titre  de  ce  chap-hook ,  que  M.  Kœhler  {Zeitschrift  fur  romanische 
Philologie,  II,  p.  351)  emprunte  à  un  livre  anglais  de  M.  Halliwell.  Voici 
ce  titre  :  «  Le  Taureau  d'or,  ou  l'Adroite  Princesse ,  en  quatre  parties.  — 
I .  Comment  un  roi  voulut  épouser  sa  propre  fille ,  la  menaçant  de  la  tuer  si 
elle  ne  consentait  pas  à  devenir  sa  femme.  2.  Adresse  de  cette  demoiselle  qui 
se  fait  transporter  au  delà  de  la  mer  dans  un  taureau  d'or  vers  le  prince  qu'elle 
aimait.  3 .  Comment  son  arrivée  et  son  amour  vinrent  à  la  connaissance  du 
jeune  prince.  4.  Comment  sa  mort  fut  concertée  par  trois  dames  en  l'absence 
de  son  amant  ;  comment  elle  fut  préservée ,  et ,  bientôt  après ,  mariée  au 
jeune  prince ,  avec  d'autres  remarquables  incidents.  » 

Au  milieu  du  xvic  siècle ,  en  Italie ,  Straparola  insérait  parmi  ses  nouvelles 
un  conte  de  ce  genre  (no  6  des  contes  extraits  de  Straparola  et  traduits  en 
allemand  par  Valentin  Schmidt  )  :  La  princesse  de  Salerne ,  en  mourant , 
remet  son  anneau  à  son  mari  Tebaldo  et  lui  fait  promettre ,  —  comme  dans 
plusieurs  des  contes  mentionnés  ci-dessus,  —  qu'il  ne  se  remariera  qu'avec  la 
femme  au  doigt  de  laquelle  ira  cet  anneau.  Or  l'anneau  ne  va  qu'au  doigt  de 
la  fille  du  prince ,  Doralice  ,  qui ,  le  trouvant  un  jour,  s'est  amusée  à  l'essayer. 
Tebaldo  veut  épouser  Doralice.  Celle-ci,  sur  le  conseil  de  sa  nourrice,  s'en- 
ferme dans  une  armoire  artistement  travaillée  que  la  nourrice  seule  sait  ouvrir 
et  dans  laquelle  elle  a  mis  une  liqueur  dont  quelques  gouttes  permettent  de 
vivre  longtemps  sans  autre  nourriture.  Tebaldo ,  furieux  de  la  disparition  de 
sa  fille ,  voit  un  jour  l'armoire ,  et ,  comme  elle  lui  rappelle  des  souvenirs 


LE      TAUREAU      d'oR  279 

odieux ,  il  la  fait  vendre  à  un  marchand  génois ,  lequel  à  son  tour  la  vend  au 
jeune  roi  d'Angleterre.  Ce  dernier  la  fait  mettre  dans  sa  chambre  à  coucher. 
Pendant  qu'il  est  à  la  chasse ,  Doralice  sort  de  l'armoire ,  met  en  ordre  la 
chambre  et  l'orne  de  fleurs  odoriférantes.  Cela  se  renouvelle  plusieurs  fois. 
Le  roi  demande  à  sa  mère  et  à  ses  soeurs  qui  lui  pare  si  bien  sa  chambre  ; 
mais  elles  n'en  savent  pas  plus  que  lui.  Enfin  ,  un  matin,  le  roi  fait  semblant 
de  partir  pour  la  chasse ,  et  il  se  cache  dans  un  endroit  d'où  il  peut  voir 
dans  sa  chambre  par  une  fente.  Doralice  est  découverte  et  le  roi  l'épouse.  — 
La  suite  n'a  aucun  rapport  avec  notre  conte. 


* 
*  * 


En  Orient ,  un  conte  syriaque  ressemble  beaucoup  au  conte  lorrain ,  mal- 
gré diverses  altérations  (E.  Prym  et  A.  Socin,  n»  52)  :  La  femme  d'un 
riche  juif,  se  sentant  mourir,  tait  promettre  à  son  mari  de  ne  se  remarier 
qu'avec  la  femme  à  qui  iront  ses  souliers  à  elle.  Le  juif  a  beau  essayer  les 
souliers  à  toute  sorte  de  femmes  :  aucune  ne  peut  les  mettre.  Un  jour,  sa 
fille  les  prend,  et  ils  lui  vont  à  ravir.  Le  juif  déclare  qu'il  veut  l'épouser  '. 
La  jeune  fille  lui  dit  qu'elle  veut  d'abord  qu'il  lui  rapporte  de  beaux  habits 
de  la  ville.  Pendant  qu'il  est  parti ,  elle  fait  mettre  une  serrure  à  l'intérieur 
d'un  coffre  et  s'y  enferme  avec  des  provisions.  Le  juif,  étant  de  retour, 
cherche  partout  en  vain  sa  fille,  et,  de  colère,  il  porte  le  coffre  au  marché 
et  le  met  en  vente  (il  est  probable  que,  dans  la  forme  originale ,  sa  fille  lui 
avait  demandé  de  lui  donner  un  coffre  de  telle  et  telle  façon  :  on  comprend 
alors  que  la  vue  de  ce  coffre  l'irrite).  Un  prince  achète  le  coffre  et  le  fait 
porter  dans  la  chambre  de  son  fils.  Pendant  l'absence  de  celui-ci ,  la  jeune 
fille  sort  de  sa  cachette,  fait  cuire  le  riz  et  met  la  chambre  en  ordre.  Le 
lendemain ,  de  grand  matin ,  elle  prépare  le  café.  Le  prince ,  fort  surpris , 
fait  semblant  de  sortir,  et  se  cache  dans  un  coin  de  la  chambre.  II  surprend 
ainsi  la  jeune  fiUe,  qui  lui  raconte  son  histoire,  et  il  l'épouse.  —  Le  conte 
se  poursuit  en  passant  dans  d'autres  thèmes ,  dont  le  principal  n'est  pas  sans 
analogie  avec  la  dernière  partie  du  conte  de  Straparola.  Voir  les  remarques 
de  notre  n»  78  ,  la  Fille  du  marchand  de  Lyon. 

* 
*  * 

Nous  rapprocherons  des  contes  de  ce  type  qui  ont  la  dernière  partie,  un 
conte  sicilien  se  rattachant  à  un  autre  thème,  et  où  nous  retrouverons  un 
détail  du  conte  lorrain  que  nous  n'avons  pas  jusqu'ici  rencontré.  Voici  ce 
conte  (Pitre,  n°  37)  :  Une  reine  a  mis  au  monde,  au  lieu  d'enfant,  un 
pied  de  romarin ,  si  beau  qu'il  fait  l'admiration  de  tous  ceux  qui  le  voient. 
Un  sien  neveu ,  roi  d'Espagne ,  obtient  d'emporter  ce  romarin  dans  son  pays. 
Un  jour  qu'il  joue  du  flageolet  à  côté  du  romarin ,  il  en  voit  sortir  une  belle 
jeune  fille,  et  il  en  est  de  même  toutes  les  fois  qu'il  joue  de  son  flageolet. 
Obligé  de  partir  pour  la  guerre,  le  prince  dit  à  Rosamarina  (la  jeune  fille) 

I.  D»ns  le  conte  albanais  et  dans  le  conte  romain  (Busk  ,  p.  84),  la  mère  de  la  princesse  a  fait  faire 
au  roi  la  même  promesse.  —  Dans  un  conte  arabe  d'Egypte,  du  type  de  Prau  £Ant  (H.  Dulac,  n"  1), 
le  roi  ordonne  d'essayer  à  toutes  les  femmes  du  pays  l'anneau  de  jambe  de  k  défunte  reine. 


280  LE      TAUREAU      d'oR 

que ,  quand  il  reviendra ,  il  jouera  trois  fois  de  suite  du  flageolet  et  qu'alors 
elle  pourra  sortir  de  son  romarin.  (Comparer,  dans  notre  conte,  les  trois 
coups  de  baguette  sur  le  taureau  d'or.)  Pendant  son  absence ,  les  trois  sœurs 
du  prince  entrent  dans  son  appartement,  et,  trouvant  le  flageolet,  chacune 
en  joue  à  son  tour.  A  la  troisième  fois,  apparaît  Rosamarina.  Les  princesses, 
s'apercevant  alors  pourquoi  leur  frère  n'aimait  plus  à  sortir,  et  furieuses 
contre  Rosamarina,  l'accablent  de  coups  et  la  laissent  à  demi  morte.  Suit 
un  long  épisode  où  le  jardinier  chargé  par  le  prince  de  soigner  le  romarin 
découvre  par  hasard  le  moyen  de  rompre  le  charme  qui  tient  Rosamarina 
attachée  à  son  arbuste.  Il  la  guérit,  et,  à  son  retour,  le  prince  l'épouse.  — 
Comparer  un  conte  serbe  (^Archiv  fur  slawische  Philologie,  II,  p.  635)  et  un 
conte  napoUtain  du  xvn»  siècle  {Pentamerone,  n"  2). 


XXIX 


LA  POUILLOTTE  &  LE  COUCHERILLOT 


Un  jour,  la  pouillotte  ^  et  le  coucherillot  ^  s'en  allèrent  aux 
noisettes.  En  cassant  les  noisettes  à  la  pouillotte,  le  coucherillot 
avala  une  écale  ;  il  étranglait. 

La  pouillotte  courut  à  une  fontaine  :  «  Fontaine ,  donne-moi 
de  ton  eau  pour  m'abreuver,  que  j'abreuve  le  petit  coucherillot, 
qui  étrangle  en  grand  gosillotî.  — Tu  n'en  n'auras  pas,  si  tu 
ne  vas  me  chercher  de  la  mousse.  » 

La  pouillotte  s'en  alla  près  d'un  chêne  :  «  Chêne,  mousse- 
moi,  que  je  mousse  la  fontaine,  que  la  fontaine  m'abreuve,  que 
j'abreuve  le  petit  coucherillot,  qui  étrangle  en  grand  gosillot.  — 
Tu  n'auras  rien,  si  tu  ne  vas  me  chercher  une  bande.  » 

La  pouillotte  alla  trouver  une  dame  :  «  Madame,  bandez- 
moi,  que  je  bande  le  chêne,  que  le  chêne  me  mousse,  que  je 
mousse  la  fontaine,  que  la  fontaine  m'abreuve,  que  j'abreuve 
le  petit  coucherillot,  qui  étrangle  en  grand  gosillot.  —  Tu 
n'auras  rien,  si  tu  ne  vas  me  chercher  des  pantoufles.  » 

La  pouillotte  entra  chez  le  cordonnier  :  «  Cordonnier,  pan- 
toufle-moi ,  que  je  pantoufle  madame ,  que  madame  me  bande , 
que  je  bande  le  chêne ,  que  le  chêne  me  mousse ,  que  je  mousse 
la  fontaine,  que  la  fontaine  m'abreuve,  que  j'abreuve  le  petit 
coucherillot,  qui  étrangle  en  grand  gosillot.  — Tu  n'auras  rien, 
si  lu  ne  vas  me  chercher  des  soies.  » 

1.  Petite  poule. 

2.  Petit  coq. 

}.  Petit  gosier. 


282  LA      POUILLOTTE      ET      LE      COUCHERILLOT 

La  pouillotte  alla  trouver  une  coche  ^  :  «  Coche,  soie-moi, 
que  je  soie  le  cordonnier,  que  le  cordonnier  me  pantoufle ,  que 
je  pantoufle  madame,  que  madame  me  bande,  que  je  bande  le 
chêne,  que  le  chêne  me  mousse,  que  je  mousse  la  fontaine, 
que  la  fontaine  m'abreuve,  que  j'abreuve  le  petit  coucherillot, 
qui  étrangle  en  grand  gosillot.  —  Tu  n'auras  rien,  si  tu  ne  vas 
me  chercher  de  l'orge.  » 

La  pouillotte  alla  près  d'une  gerbe  :  «  Gerbe ,  orge-moi ,  que 
j'orge  la  coche ,  que  la  coche  me  soie ,  que  je  soie  le  cordonnier, 
que  le  cordonnier  me  pantoufle,  que  je  pantoufle  madame  ,  que 
madame  me  bande ,  que  je  bande  le  chêne ,  que  le  chêne  me 
mousse,  que  je  mousse  la  fontaine,  que  la  fontaine  m'abreuve, 
que  j'abreuve  le  petit  coucherillot,  qui  étrangle  en  grand  gosil- 
lot. —  Tu  n'auras  rien ,  si  tu  ne  vas  me  chercher  le  batteur.  » 

La  pouillotte  s'en  alla  trouver  le  batteur  :  «  Batteur,  bats  la 
gerbe,  que  la  gerbe  m'orge,  que  j'orge  la  coche,  que  la  coche 
me  soie ,  que  je  soie  le  cordonnier,  que  le  cordonnier  me  pan- 
toufle, que  je  pantoufle  madame,  que  madame  me  bande,  que 
je  bande  le  chêne,  que  le  chêne  me  mousse,  que  je  mousse  la 
fontaine,  que  la  fontaine  m'abreuve,  que  j'abreuve  le  petit 
coucherillot,  qui  étrangle  en  grand  gosillot.  » 


REMARQUES 

Le  conte  s'arrête ,  comme  on  voit ,  brusquement.  Dans  la  forme  complète , 
la  poule  finit  par  avoir  de  l'eau ,  mais  elle  arrive  trop  tard  auprès  du  coq , 
mort  et  bien  mort. 

Depuis  la  publication  de  notre  conte  lorrain  dans  la  Romania ,  on  nous  a 
communiqué  un  conte  inédit ,  provenant  des  environs  de  la  Ferté-Gaucher 
(Seine-et-Marne)  :  Le  coq  a  donné  un  coup  de  bec  à  la  poule.  Celle-ci  va 
trouver  le  cordonnier  «  pour  qu'il  lui  raccommode  le  petit  trou  que  le  coq 
lui  a  fait  ».  Le  cordonnier  n'a  pas  de  soies.  La  poule  va  en  demander  au 
cochon.  Le  cochon  veut  avoir  du  son.  Le  meunier,  avant  de  donner  le  son, 
veut  avoir  des  chats  pour  se  débarrasser  des  souris.  La  chatte  ne  veut  donner 
de  ses  petits  chats  que  si  on  lui  apporte  du  lait.  La  vache  demande  de  l'herbe. 
Le  pré  n'en  veut  pas  donner  sans  avoir  une  herse  {sic).  La  poule  va  chercher 
la  herse,  qui  fauche  vingt  arpents  d'un  coup.  Le  conte  finit  là. 


Dans  deux  contes  allemands  (Grimm,   III,   p.   129  et  n»  80),  dans  un 
conte  norwégien  (Asbjœrnsen,  I,  n°  16),  dans  un  conte  tchèque  de  Bohême 

I.  Truie. 


LA      POUILLOTTE      ET      LE      COUCHERILLOT  283 

(Waldau,  p.  341),  le  coq  et  la  poule  vont  aussi  aux  noix,  et  l'un  d'eux,  — 
dans  les  trois  premiers  contes ,  la  poule ,  —  étrangle  pour  avoir  voulu  avaler 
un  trop  gros  morceau.  Dans  un  conte  du  «  pays  saxon  »  de  Transylvanie 
(Haltrich,  no  75),  c'est  un  pois  que  la  poule  avale.  —  Dans  un  conte  picard 
(Carnoy,  p.  217),  le  petit  coq,  que  son  père  a  conduit  au  bois  pour  lui  faire 
manger  des  noisettes ,  avale  une  écale. 

Au  lieu  du  coq  et  de  la  poule,  les  deux  principaux  personnages  d'un  conte 
corse  (Ortoli,  p.  237)  sont  un  petit  chat  et  une  petite  chatte  qui  mangent 
des  amandes  (sic)  ;  une  amande  reste  dans  le  gosier  de  la  petite  chatte. 

Nous  retrouvons  dans  ces  divers  contes  à  peu  près  la  série  de  personnages 
et  d'objets  mis  en  scène.  Ainsi,  dans  le  conte  norwégien,  la  fontaine,  pour 
donner  de  son  eau  ,  demande  des  feuilles  ;  le  tilleul ,  pour  donner  ses  feuilles , 
un  beau  ruban  (comparer  la  «  bande  »  de  notre  conte);  la  Vierge  Marie, 
pour  donner  le  ruban ,  une  paire  de  souliers  ;  le  cordonnier,  des  soies  ;  le 
sanglier,  du  grain  ;  le  batteur,  du  pain  ;  le  boulanger,  du  bois  ;  le  bûcheron , 
une  hache  ;  le  forgeron ,  du  charbon.  Le  charbonnier  donne  le  charbon ,  etc. 
(Ici,  par  exception,  la  poule  revient  à  la  vie.) 

Un  conte  de  la  Souabe  (Meier,  n°  80)  se  rapproche  delà  variante  de  Seine- 
et-Marne  :  Le  coq  et  la  poule  voyagent  ensemble.  En  sautant  un  fossé ,  le  coq 
prend  si  fort  son  élan ,  que  son  jabot  crève.  Ils  s'en  vont  chez  le  cordonnier. 
«  Cordonnier,  donne-moi  du  fil,  que  je  recouse  mon  jabot.  »  Le  cordonnier 
demande  des  soies;  la  truie,  du  lait;  la  vache,  de  l'herbe,  etc. 

Ce  conte  souabe  a  beaucoup  de  rapport  avec  deux  contes,  l'un  alle- 
mand (Simrock,  n"  36),  l'autre  suisse  (Sutermeister,  n°  5),  où  une  souris 
a  tant  ri  en  voyant  son  compagnon  de  route,  le  chat  (ou  le  charbon: 
comparer  Grimra,  n»  18  et  III,  p.  27),  tomber  dans  l'eau,  que  sa  «  petite 
panse  »  en  a  crevé.  Elle  va  trouver  le  cordonnier  pour  lui  demander  de  la 
recoudre  ;  le  cordonnier  demande  des  soies ,  et  ainsi  de  suite.  Comparer  un 
conte  catalan,  très  voisin  (Rondallayre ,  III,  p.  48).  —  Dans  un  conte  du 
département  de  V AxA^cho.  (Mèlusine ,  1877,  col.  425),  un  rat  ayant  eu,  on 
ne  dit  pas  comment ,  la  queue  coupée ,  va  aussi  trouver  le  cordonnier,  etc. 
Comparer  un  conte  italien  de  Bologne,  du  même  genre  (Coronedi-Berti , 
no  10).  —  Dans  d'autres  contes,  l'un  anglais  (Halliwell,  p.  33),  l'autre 
allemand  (Meier,  n»  81),  le  chat  a  coupé  la  queue  de  la  souris,  et  il  ne  veut 
la  lui  rendre  que  si  la  souris  va  lui  chercher  du  lait  (ou  du  fromage).  Suit 
tout  un  enchaînement  de  personnages. 

Ajoutons  encore  à  la  liste  des  rapprochements  à  faire  un  conte  sicilien 
(Pitre,  no  135),  dans  lequel  notre  thème  est  très  bizarrement  rattaché  au 
thème  de  notre  no  62 ,  VHomtne  au  pois  ;  trois  contes  italiens  du  pays  napo- 
litain (Imbriani,  XII  Conti  pomigliatiesi ,  p.  236  seq.),  un  conte  portugais 
(Coelho,  no  13)  et  un  conte  écossais  (Campbell,  no  8). 

Enfin,  notre  thème  se  présente  sous  une  autre  forme  que  celle  de  conte. 
Ainsi,  dans  Méhisine  (1877,  col.  148),  la  «  randonnée  »  suivante,  recueillie 
dans  la  Loire-Inférieure  :  «  Minette  m'a  perdu  mes  roulettes.  J'ai  dit  à 
Minette  :  Rends-moi  mes  roulettes.  Minette  m'a  dit  :  Je  ne  te  rendrai  tes 
roulettes  que  si  tu  me  donnes  croûtettes.  J'ai  été  à  ma  mère  lui  demander 


284  LA      POUILLOTTE      ET      LE      COUCHERILLOT 

croûtettes.  Ma  mère  m'a  dit,  etc.  »  Et  à  la  fin  :  «  Le  chêne  m'englande,  — 
J'englande  le  porc  ;.,.  —  Ma  mère  m'encroûte,  —  J'encroûte  Minette ,  —  Et 
Minette  m'a  rendu  mes  roulettes.  »  Comparer  encore,  dans  Mélusine  (1877, 
col.  218),  une  «  randonnée  »  du  département  de  l'Eure,  et,  dans  les  Contes 
populaires  recueillis  en  Agenais ,  de  M.  J.-F.  Bladé,  le  no  5 ,  le  Lait  de  Madame. 

* 
*  * 

En  Orient,  nous  trouvons  un  conte  du  même  genre  d'abord  chez  les 
Ossètes  du  Caucase  (^Mélanges  asiatiques,  publiés  par  l'Académie  de  Saint- 
Pétersbourg,  t.  V  [1864-1868],  p.  99,  et  Bulletin  de  l'Académie,  t.  VIII, 
p.  36)  :  Le  pou  et  la  puce  voyagent  ensemble  ;  ils  sont  obligés  de  passer 
l'eau.  La  puce  saute  sur  l'autre  bord,  mais  le  pou  tombe  dans  l'eau.  La  puce 
s'en  va  trouver  le  cochon  et  lui  demande  une  de  ses  soies  pour  retirer  son 
compagnon.  Avant  de  donner  la  soie ,  le  cochon  veut  avoir  des  glands.  Le 
chêne  demande  que  Qûrghûi  ne  vienne  plus  souiller  le  terrain  auprès  de  lui 
(sic).  Qûrghûi  veut  un  œuf.  La  poule  demande  que  la  souris  ne  vienne  plus 
ronger  son  panier  ;  la  souris ,  que  le  chat  ne  l'attrape  plus  ;  le  chat  veut  du 
lait.  La  vache  donne  le  lait  ;  le  chat  le  boit  et  ne  prend  plus  la  souris  ;  la 
souris  ne  ronge  plus  le  panier  ;  la  poule  donne  un  œuf  ;  Qûrghûi  mange 
l'œuf  et  ne  souille  plus  le  terrain  auprès  du  chêne  ;  le  chêne  donne  des  glands; 
le  cochon  les  mange  et  donne  une  de  ses  soies ,  et  la  puce  retire  de  l'eau  son 
compagnon.  «  Aujourd'hui  ils  vivent  encore.  » 

Il  a  été  recueilli  dans  l'Inde  un  conte  très  voisin  des  contes  européens ,  et 
qui  est ,  paraît-il ,  très  populaire  chez  les  Hindous  et  chez  les  Mahométans 
dans  les  districts  de  Firôzpûr,  de  Siâlkôt  et  de  Lahore  (Lidian  Antiquary, 
1880,  p.  207  ;  —  Steel  et  Temple,  p.  ni)  :  Un  moineau  et  une  corneille 
conviennent  un  jour  de  faire  cuire  du  khirjri  (préparation  de  riz  et  de  pois) 
pour  leur  dîner.  La  corneille  apporte  les  pois  ;  le  moineau  le  riz ,  et  le  moi- 
neau fait  la  cuisine.  Quand  le  khirjrî  est  prêt ,  la  corneille  arrive  pour  avoir 
sa  part.  «  Non  » ,  dit  le  moineau  ;  «  tu  es  malpropre  ;  va  laver  ton  bec  dans 
l'étang  là-bas,  et  ensuite  tu  viendras  dîner.  »  La  corneille  s'en  va  près  de 
l'étang.  «  Tu  es  monsieur  l'étang  ;  moi|,  je  suis  madame  la  corneille.  Donne- 
moi  de  l'eau  ,  que  je  puisse  laver  mon'  bec  et  manger  mon  khirjrî.  —  Je  t'en 
donnerai ,  »  dit  l'étang ,  «  si  tu  vas  trouver  le  daim ,  que  tu  prennes  une  de 
ses  cornes  pour  creuser  un  trou  dans  le  sol  auprès  de  moi ,  et  alors  je  laisserai 
couler  mon  eau  claire  et  fraîche.  »  La  corneille  va  trouver  le  daim  :  «  Tu  es 
monsieur  le  daim  ;  moi ,  je  suis  madame  la  corneille.  Donne-moi  une  de 
tes  cornes ,  que  je  puisse  creuser  un  trou ,  etc.  »  Le  daim  lui  dit  :  «  Je  te 
donnerai  une  de  mes  cornes ,  si  tu  me  donnes  du  lait  de  buffle  ;  car  alors 
je  deviendrai  gras ,  et  cela  ne  me  fera  pas  de  mal  de  me  casser  une  corne.  » 
La  femelle  du  buffle  demande  à  son  tour  de  l'herbe  ;  l'herbe  dit  à  la  corneille 
d'aller  d'abord  chercher  une  bêche.  Le  forgeron,  à  qui  la  corneille  s'adresse  pour 
avoir  la  bêche ,  dit  qu'il  la  donnera ,  si  la  corneille  lui  allume  son  feu  et  fait 
aller  le  soufflet.  La  corneille  se  met  à  allumer  le  feu  et  à  faire  aller  le  soufflet; 
mais  elle  tombe  au  milieu  du  feu  et  elle  y  périt.  «  Ainsi  le  moineau  mangea 
tout  le  khirjri  à  lui  seul.  » 


XXX 


LE   FOIE   DE   MOUTON 


Il  était  une  fois  un  militaire  qui  revenait  de  la  guerre.  Sur 
son  chemin  il  rencontra  un  homme  qui  lui  proposa  de  faire  route 
avec  lui  ;  le  militaire  y  consentit.  Les  deux  compagnons  étant 
venus  à  passer  auprès  d'un  troupeau  de  moutons  :  «  Tiens,  » 
dit  l'homme  au  militaire,  «  voici  trois  cents  francs;  tu  vas 
m'acheter  un  mouton,  et  nous  le  ferons  cuire  pour  notre  repas.» 
Le  militaire  prit  l'argent  et  alla  demander  au  berger  de  lui 
vendre  un  mouton.  «  C'est  impossible,  »  dit  le  berger,  «  le 
troupeau  ne  m'appartient  pas.  —  Je  te  paierai  cent  francs  pour 
un  mouton,  »  dit  l'autre.  Finalement,  le  berger  accepta  le  mar- 
ché, et  le  militaire  revint  avec  la  bête. 

«  Maintenant ,  »  lui  dit  son  compagnon ,  «  nous  allons  apprê- 
ter notre  repas.  Va  d'abord  me  chercher  de  l'eau.  »  Et  il  lui 
donna  un  vase  sans  fond.  Le  militaire  puisa  à  la  plus  prochaine 
fontaine ,  mais  il  ne  put  rapporter  une  goutte  d^eau  ;  il  fallut  que 
l'homme  y  allât  lui-même. 

Le  militaire ,  pendant  l'absence  de  son  compagnon ,  s'occupa 
de  faire  rôtir  le  mouton ,  et ,  tout  en  tournant  la  broche ,  il  prit 
le  foie  et  le  mangea.  L'homme,  de  retour,  demanda  ce  qu'était 
devenu  le  foie  du  mouton.  «  Le  mouton  n'en  avait  pas,  »  répon- 
dit le  militaire.  —  «  Un  mouton  qui  n'a  pas  de  foie  !  cela  ne  s'est 
jamais  vu.  — Moi,  »  dit  le  militaire,  «  je  l'ai  déjà  vu.  —  Com- 
bien a  coûté  le  mouton?  »  reprit  Ihomme.  —  «  Il  a  coûté  les 
trois  cents  francs  que  vous  m'avez  donnés.  —  Tu  as  gardé  une 
partie  de  l'argent,  »  dit  l'homme;  «  autrement  tu  aurais  pu 
rapporter  l'eau  dans  le  vase  sans  fond.  Mais  passe  pour  cette 
fois.  » 


286  LE      FOIE      DE      MOUTON 

Ils  poursuivirent  leur  route  et  entrèrent  chez  une  vieille  dame, 
qui  avait  bien  quatre-vingts  ans  et  qui  était  fort  riche.  Elle  avait 
promis  la  moitié  de  sa  fortune  à  celui  qui  pourrait  la  faire  rede- 
venir jeune  comme  à  quinze  ans.  L'homme  s'offrit  à  la  rajeunir. 
n  commença  par  la  tuer,  puis  il  brûla  son  corps,  mit  les  cendres 
dans  un  linge  et  fit  une  fois  le  tour  du  puits.  Aussitôt  la  vieille 
dame  se  retrouva  sur  pied,  pleine  de  vie  et  de  santé,  et  jeune 
comme  à  quinze  ans  ;  elle  paya  bien  volontiers  le  prix  de  son 
rajeunissement.  Quelque  temps  après,  l'homme  rendit  encore  le 
même  service  à  une  autre  vieille  dame,  et  reçut  la  même  récom- 
pense. 

Or  cet  homme  était  le  bon  Dieu  qui  avait  pris  la  forme  d'un 
voyageur.  Il  fit  trois  parts  de  l'argent  et  dit  au  militaire  :  «  As- 
tu  mangé  le  foie  du  mouton?  —  Non,  je  ne  l'ai  pas  mangé.  — 
Eh  bien  !  celui  qui  l'a  mangé  aura  deux  de  ces  trois  parts.  — 
Oh  !  alors ,  »  dit  l'autre ,  «  c'est  moi  qui  l'ai  mangé.  —  Prends 
tout,  »  dit  le  bon  Dieu,  «  mais  tu  auras  encore  besoin  de  moi.  » 
Et  il  le  quitta. 

Le  militaire  continua  son  voyage  et  eut  encore  une  fois  la 
chance  de  rencontrer  une  vieille  dame  qui  voulait  aussi  rajeunir. 
Il  entreprit  la  chose  et  fit  tout  ce  qu'il  avait  vu  faire  au  bon  Dieu  : 
il  tua  la  dame,  brûla  son  corps,  mit  les  cendres  dans  un  linge 
et  tourna  une  fois  autour  du  puits;  mais  ce  fut  peine  perdue.  Il 
refit  jusqu'à  six  fois  le  tour  du  puits ,  sans  plus  de  succès.  La 
justice  arriva,  et  notre  homme  allait  être  conduit  en  prison  quand, 
fort  heureusement  pour  lui,  le  bon  Dieu  le  tira  d'affaire  en 
ressuscitant  la  vieille  dame.  Le  militaire  remercia  le  bon  Dieu , 
et  se  promit  bien  de  ne  plus  s'aviser  à  l'avenir  de  vouloir  rajeu- 
nir les  gens.  

REMARQ.UES 

Le  conte  qui ,  à  notre  connaissance ,  se  rapproche  le  plus  du  conte  lorrain  , 
est  un  conte  toscan  (Nerucci,  n"  31)  :  Pipetta,  soldat  revenant  de  la  guerre 
avec  trois  sous  seulement  dans  sa  poche ,  en  donne  successivement  deux  à 
deux  vieux  pauvres  et  partage  le  dernier  avec  un  troisième.  Celui-ci  (en  réalité, 
les  trois  sont  un  seul  et  môme  personnage  mystérieux)  dit  à  Pipetta  d'aller 
chercher  un  mouton  à  tel  endroit  :  le  berger  à  qui  il  en  demandera  un  le  lui 
donnera.  Pipetta  rapporte,  en  eflfet,  un  mouton,  et  ils  le  font  cuire.  Qjiand  il 
est  cuit,  le  vieillard  dit  à  Pipetta  qu'il  voudrait  manger  le  cœur.  Mais  Pipetta 
l'a  lui-même  mangé,  pendant  qu'il  surveillait  la  cuisine.  Il  répond  que  le 


LE      FOIE      DE      MOUTON  287 

mouton  n'avait  pas  de  cœur.  Les  deux  compagnons  se  mettent  en  route.  — 
Bientôt  ils  ont  une  rivière  à  passer  ;  Pipetta  a  de  l'eau  jusqu'aux  genoux.  Le 
vieillard  lui  demande  si  vraiment  le  mouton  n'avait  pas  de  cœur.  «  Non ,  »  dit 
Pipetta,  «  il  n'en  avait  pas.  »  Alors  l'eau  lui  monte  jusqu'au  cou  ;  il  persiste  à 
nier.  L'eau  monte  encore  ;  il  en  a  par  dessus  la  tête ,  qu'il  fait  encore  signe  que 
non.  Le  vieillard ,  qui  ne  veut  pas  sa  mort ,  fait  baisser  l'eau ,  et  ils  arrivent 
sains  et  saufs  sur  l'autre  bord.  —  Le  vieillard  se  présente  avec  Pipetta  devant 
un  roi  dont  la  fille  est  atteinte  d'une  maladie  mortelle ,  promettant  de  la 
guérir.  Le  roi  le  prévient  que ,  s'il  ne  réussit  pas ,  il  y  va  de  sa  tête.  Le  vieil- 
lard ,  accompagné  de  Pipetta ,  s'enferme  avec  la  malade  dans  une  chambre  où 
il  y  a  un  four  ;  quand  le  four  est  bien  chauffé ,  il  y  met  la  princesse.  Au  bout 
de  trois  jours ,  il  tire  du  four  un  monceau  de  cendres  ;  il  prononce  dessus 
certaines  paroles ,  et  voilà  la  princesse  debout ,  vivante  et  bien  portante.  Le 
roi  fait  conduire  les  deux  compagnons  dans  son  trésor,  et  Pipetta  prend  tout 
l'argent  qu'il  peut  emporter.  Quand  il  s'agit  de  partager,  le  vieillard  fait 
trois  tas  de  l'argent  :  le  troisième  sera  pour  celui  qui  a  mangé  le  cœur  du 
mouton.  «  C'est  moi  qui  l'ai  mangé  » ,  dit  Pipetta.  Plus  tard ,  après  s'être 
séparé  du  vieillard,  Pipetta  veut,  lui  aussi,  guérir  la  fille  d'un  roi  par  le 
moyen  qu'il  a  vu  employer  par  son  _  compagnon.  Mais,  naturellement,  il  ne 
réussit  pas.  On  est  en  train  de  le  conduire  au  supplice,  quand  le  vieillard 
apparaît,  ressuscite  la  princesse  et  sauve  Pipetta. 

Dans  ce  conte  italien,  il  n'est  pas  dit  qui  est  ce  vieillard  mystérieux.  Dans 
un  conte  hessois  (Grimm,  III,  p.  129),  dans  un  conte  autrichien  (Grimm, 
n°  81),  et  aussi  dans  un  conte  souabe  (Meier,  no  62),  qui  pourrait  bien 
dériver  directement  du  livre  des  frères  Grimm ,  c'est  saint  Pierre.  Le  conte 
hessois  a  tous  les  épisodes  du  conte  italien  ;  dans  le  conte  autrichien  ,  il  manque 
(comme  dans  notre  conte)  l'épisode  de  la  rivière».  —  Tous  ces  contes,  ainsi 
qu'un  conte  de  la  Flandre  française  (Deulin,  II,  p.  116  seq.),  rattachent  à  ce 
récit  une  seconde  partie  appartenant  à  un  autre  thème. 

Dans  les  contes  qui  vont  suivre,  ce  n'est  plus  saint  Pierre  qui  joue  le  grand 
rôle.  Dans  un  conte  de  la  Basse-Bretagne  (Luzel,  Légendes,  I,  p.  30),  où 
le  cadre  général  du  récit  est  tout  particulier,  c'est  Notre-Seigneur,  voyageant 
avec  saint  Pierre  et  saint  Jean.  Dans  un  conte  catalan  (Maspons,  p.  56)  et 
dans  un  conte  allemand  du  duché  d'Oldenbourg  (  Strackerjan ,  II,  p.  301), 
c'est  Notre-Seigneur  avec  saint  Pierre  seulement. 

Dans  le  conte  oldenbourgeois ,  complet,  mais  assez  altéré ,  ce  n'est  pas  le 
cœur  d'un  mouton  ou  d'un  agneau  (comme  dans  presque  tous  les  contes  indi- 
qués ci-dessus  )  ou  le  cœur  d'un  lièvre  (comme  dans  le  conte  flamand)  que  le 
héros  a  mangé  ;  c'est  la  seconde  moitié  d'un  pain ,  dont  la  première  lui  avait 
été  précédemment  donnée.  —  Même  chose ,  ou  à  peu  près ,  dans  un  conte 
russe  (Ralston,  p.  351),  où  le  vieillard  est  saint  Nicolas. 

Le  conte  catalan  et  un  conte  toscan  (Gubernatis,  NovelUne  di  Santo-Stefano , 
n»  3 1  )  n'ont  que  l'épisode  des  guérisons.  Dans  le  conte  toscan ,  c'est  Jésus 

1.  Cet  épisode  de  la  rivière,  qui  se  trouve  encore  dans  un  conte  oldenbourgeois,  dont  nous  aurons 
4  parler,  se  raconte  aussi  k  Montiers  :  nous  y  avons  entendu  faire  allusion  1  une  histoire  qui  n'est 
autre  que  cet  épisode.  Dans  cette  histoire ,  c'est  saint  Pierre ,  —  ou  plutôt  Pierre  ,  car  il  n'est  encore 
que  disciple,  —  qui  joue  le  rôle  du  soldat. 


288  LE      FOIE      DE      MOUTON 

qui  a  pris  la  forme  d'un  vieux  pauvre  ;  dans  le  conte  catalan ,  c'est  saint  Pierre, 
et  le  commencement  ressemble  beaucoup  à  celui  du  conte  toscan  de  la  collec- 
tion Nerucci ,  analysé  plus  haut.  —  Un  conte  tchèque  de  Bohême  (Wenzig , 
p,  88)  n'a  que  l'épisode  des  parts.  Saint  Pierre,  ou  plutôt  Pierre,  comme 
dans  le  conte  lorrain  cité  en  note ,  joue  vis-à-vis  de  Jésus  un  rôle  analogue  à 
celui  du  soldat  des  contes  lorrain ,  autrichien ,  etc.  Il  fait  semblant  de  ne  pas 
entendre  quand  le  Maître  lui  demande  ce  qu'est  devenu  l'un  des  trois  fromages 
que  Pierre  est  allé  acheter.  Le  conte  se  termine  par  une  leçon  morale. 

Dans  les  contes  autrichien ,  hessois ,  flamand  et  catalan ,  le  héros  est ,  comme 
dans  notre  conte  et  dans  le  conte  toscan  de  la  collection  Nerucci ,  un  ancien 
soldat. 

Guillaume  Griram  donne  l'analyse  d'un  conte  semblable  qui  se  trouve  dans 
un  livre  allemand ,  imprimé  probablement  en  1 5  5 1 ,  le  Wegkûrier,  de  Martinus 
Montanus.  Là ,  les  deux  compagnons  sont  le  bon  Dieu  et  un  Souabe.  Le  bon 
Dieu  ayant  ressuscité  un  mort,  on  lui  donne  cent  florins  en  récompense.  Suit 
l'épisode  de  l'agneau ,  dont  le  Souabe  mange  le  foie ,  comme  dans  le  conte 
lorrain.  Puis  le  Souabe  veut  ressusciter,  lui  aussi,  un  mort,  et  il  est  sauvé  de 
la  potence  par  le  bon  Dieu.  Enfin  les  cent  florins  sont  partagés  en  trois  parts, 
et  le  Souabe  s'empresse  de  dire  qu'il  a  mangé  le  foie  de  l'agneau. 

G.  Grimm  résume  encore  un  autre  conte  de  la  même  époque ,  qui  met  en 
scène  saint  Pierre  et  un  lansquenet ,  et  il  relève  des  allusions  à  des  contes  de 
ce  genre  dans  des  livres  du  xvi*  et  du  xviie  siècle. 

Le  Novelîino  italien ,  qui  date  du  xiii*  siècle  ou  de  la  première  moitié  du 
xive  (^Romania,  1873 ,  p.  400),  contient  une  nouvelle  dont  se  rapproche  beau- 
coup le  conte  allemand  du  xvK  siècle.  Voir,  dans  la  Romania  (1874,  p.  181  ), 
l'analyse  qu'en  a  donnée  M.  d'Ancona  et  les  remarques  dont  il  l'a  accom- 
pagnée. Les  personnages  de  ce  conte  italien  sont  le  bon  Dieu  et  un  jongleur. 
Au  lieu  du  foie  d'un  agneau,  le  jongleur  mange  les  rognons  d'un  chevreau. 

*  * 

En  Orient,  on  peut  citer  un  petit  poème  persan  de  la  première  moitié  du 
xme  siècle,  dont  la  source,  —  au  moins  la  source  immédiate,  —  est  évidem- 
ment chrétienne  (^Zeilsclmft  der  deutschen  morgenlandischen  Gesellschaft ,  XIV, 
p.  280).  Là,  comme  dans  le  conte  oldenbourgeois  (comparer  aussi  le  conte 
russe) ,  c'est  un  morceau  de  pain  que  le  compagnon  de  Jésus  nie  avoir  mangé 
pendant  l'absence  de  celui-ci.  Jé^us  lui  donne  des  preuves  de  sa  puissance  en 
le  taisant  marcher  avec  lui  sur  la  mer,  puis  en  rassemblant  les  os  d'un  faon 
qu'ils  ont  mangé  ensemble  et  en  rendant  la  vie  à  l'animal ,  et  chaque  fois  il 
demande  à  son  compagnon  s'il  a  mangé  le  pain.  L'autre  persiste  toujours  à 
nier.  Mais  quand  Jésus  a  changé  en  or  trois  monticules  de  terre  et  dit  que  la 
troisième  part  appartiendra  à  celui  qui  a  mangé  le  pain ,  l'homme  s'empresse 
de  dire  que  c'est  lui. 


FIN    DU    TOME    I* 


TABLE    DES    MATIÈRES 


P..ges 

Avant-propos v 

Introduction.  —  Essai  sur  Vorigim  et  la  propagation  des  coûtes  popu- 
laires européens vu 

Appendice  A.  —  La  «  Fie  des  sairtts  Barîaam  et  Josaphal  »  et  la  Légende 
du  Bouddha xxxxvii 

Appendice  B.  —  Le  Conte  égyptien  des  deux  Frères i.\ii 


CONTES  POPULAIRES  DE  LORRAINE 


I.  Jean  de  l'Ours _        i 

(  Voir  le  Supplément  aux  remarques,  t.  II,  p.  351.) 

II.  Le  Militaire  avisé 28 

III.  Le  Roi  d'Angleterre  et  son  Filleul 32 

(Voir  le  Supplément  aux  remarques,  t.  II,  p.  3Si') 

IV.  Tapalapautau 51 

V.  Les  Fils  du  Pêcheur 60 

Variante  :  La  Bête  à  sept  têtes 64 

(Voir  le  Supplément  aux  remarques,  t.  II,  p.  3S30 

VI.  Le  Follet 82 

VII.  Les  deux  Soldats  de  1689 84 

Variante  :  Jacques  et  Pierre 87 

(Voir  le  Supplément  aux  remarques,  t.  II,  p.   3)3.) 

VIII.  Le  Tailleur  et  le  Géant 9S 

(Voir  le  Supplément  aux  remarques,  t.  H,  p.  3>3  ) 

IX.  L'Oiseau  vert 103 

X.  René  et  son  Seigneur 108 

(Voirie  Supplément  au.\  remarques,  t.  II,  p.  3S4.) 


290  TABLE      DES      MATIÈRES 

Pag.. 

XI.  La  Bourse,  le  Sifflet  et  le  Chapeau 1 20 

Variante 123 

(Voir  le  Supplément  aux  remarques,  t.  II,  p.   55  > .) 

XII.  Le  Prince  et  son  Cheval 133 

(Voirie  Supplément  aux  remarques,  t.  II,  p.  355.) 

XIII.  Les  Trocs  de  Jean-Baptiste 155 

XIV.  Le  Fils  du  Diable 158 

XV.  Les  Dons  des  trois  Animaux 166 

(Voirie  Supplément  aux  remarques,  t.  II,  p.  3)6.) 

XVI.  La  Fille  du  Meunier 1 78 

Variantes  I-II 1 80 

XVII.  L'Oiseau  de  Vérité 186 

(  Voir  le  Supplément  aux  remarques,  t.  II,  p.  3)6.) 

XVIII.  Peuil  et  Punce 201 

XIX.  Le  petit  Bossu 208 

(Voirie  Supplément  aux  remarques,  t.  II,  p.  5)7-) 

XX.  Richedeau 222 

Variante  I 229 

Variante  II 23;^ 

XXI.  La  Biche  Blanche 25 

(Voirie  Supplément  aux  remarques,  t.  II,   p.  558.) 

XXII.  Jeanne  et  Brimboriau 237 

Variantes  I-IV 238-239 

(Voir  le  Supplément  aux  remarques,  t.  II,  p.  358.) 

XXIII.  Le  Poirier  d'or 246 

Variante  :  Les  Clochettes  d'or 248 

(Voir  le  Supplément  aux  remarques,  t.  II,  p.  359.) 

XXIV.  La  Laide  et  la  Belle 25s 

XXV.  Le  Cordonnier  et  les  Voleurs 258 

XXVI.  Le  Sifflet  enchanté 263 

XXVII.  Ropiquet 268 

XXVIII.  Le  Taureau  d'or 273 

XXIX.  La  Pouillottc  et  le  Coucherillot 281 

Variante 282 

(Voir  le  Supplément  aux  remarques,  t.  II,  p.  >6i.) 

XXX.  Le  Foie  de  mouton 28 


MAÇON,    IMP.    ET    LITH.    PROTAT    FRËRES. 


CONTES    POPULAIRES 


DE    LORRAINE 


MAÇON,   IMPRIMERIE  PROTAT  FRÈRES 


/■■  \  !  • 


CONTES    POPULAIRES 


DE 


LORRAINE 


COMPARÉS  AVEC  LES  CONTES  DES  AUTRES  PROVINCES  DE  FRANCE 
ET    DES    PAYS    ÉTRANGERS 

ET  PRÉCÉDÉS 

D'UN     ESSAI 
SUR   l'origine'  et  la  propagation 

)PUL  AIRES    ELROPl-HNS 

OUVRAGE  ^(T^' 

COURONNÉ  PAR  l'aCADÉMIE  FRANÇAISE 

I*'   Prix   Archon-Despérouses    iS8j 

DEUXIÈME  TIRAGE 
TOME   II 


PARIS 

\  lEWEG,  LIBRAIRE-EDITl-UR 

1'    "         I  (^\-  i;r  E.  \'iF\vi:{;  Src.c.'- 

67,    RUE   DE    RICHELIEU.    67 


\i 


XXXI 


L'HOMME   DE   FER 


Il  était  une  fois  un  vieux  soldat,  nommé  La  Ramée,  qui  était 
toujours  ivre  et  chiquait  du  matin  au  soir.  Son  colonel  lui  ayant 
un  jour  fait  des  remontrances,  il  tira  son  sabre,  lui  en  donna  un 
coup  au  travers  du  visage  et  le  tua.  Un  instant  après,  le  capitaine 
et  le  caporal  arrivèrent  pour  conduire  La  Ramée  à  la  salle  de 
police,  lui  disant  que  le  lendemain  il  passerait  en  conseil  de 
guerre.  «  Caporal ,  »  dit  La  Ramée ,  «  j'ai  oublié  mon  sac  sur  la 
table  de  ma  chambre  ;  cela  ne  m' arrive  pourtant  jamais  :  vous 
savez  que  mes  effets  sont  toujours  en  ordre.  Me  permettez-vous 
de  l'aller  chercher?  —  Va,  si  tu  veux,  »  répondit  le  caporal.  La 
Ramée  prit  son  sac,  qui  était  rempli  de  pain,  et  le  jeta  dans  la 
rue  ;  puis  il  sauta  lui-même  par  la  fenêtre ,  ramassa  le  sac  et 
s'enfuit.  Pour  se  mettre  en  sûreté,  il  passa  en  Angleterre. 

Un  soir  qu'il  traversait  un  bois,  il  vit  une  misérable  masure. 
Comme  il  mourait  de  faim ,  il  y  entra  et  trouva  une  vieille  femme 
occupée  à  teiller  du  chanvre.  Il  lui  demanda  si  elle  pouvait  lui 
donner  un  morceau  à  manger  et  un  gîte  pour  la  nuit.  La  vieille 
lui  servit  une  fricassée  de  pommes  de  terre  et  lui  montra  dans 
un  coin  un  tas  de  chènevottes  sur  lequel  il  pourrait  coucher, 
faute  de  lit. 

Le  lendemain  matin,  La  Ramée  allait  se  remettre  en  route, 
lorsque  la  vieille  lui  dit  :  «  Je  sais  une  chose  qui  peut  faire  ma 
fortune  et  la  tienne.  Dans  un  certain  endroit  se  trouve  un  châ- 
teau, dont  je  te  dirai  le  chemin;  rends-toi  à  ce  château ,  entres-y 
hardiment.   Dans  la  première   chambre,  il  y  a  de  l'or  et  de 

CosauiN  ,  Conta,  II.  V  I 


L   HOMME      DE      FER 


l'argent  sur  une  table  ;  dans  la  seconde ,  des  lions  ;  dans  la  troi- 
sième, des  serpents;  dans  la  quatrième,  des  dragons;  dans  la 
cinquième,  des  ours;  dans  la  sixième,  trois  léopards.  Tu  traver- 
seras toutes  ces  chambres  rapidement  et  sans  t'effrayer.  Entré 
dans  la  septième  chambre,  tu  verras  un  homme  de  fer,  assis  sur 
une  enclume  de  bronze,  et,  derrière  cet  homme  de  fer,  une 
chandelle  allumée  :  marche  droit  à  la  chandelle,  souffle-la  et 
mets-la  dans  ta  poche.  Il  te  faudra  ensuite  passer  dans  une  cour 
où  se  trouve  un  corps-de-garde  ;  les  soldats  te  regarderont,  mais 
toi,  ne  tourne  pas  les  yeux  de  leur  côté,  tiens-les  toujours  fixés 
à  terre.  Et  surtout  aie  bien  soin  de  faire  ce  que  je  te  dis  :  sinon 
il  t' arrivera  malheur.  » 

La  Ramée  prit  le  chemin  que  lui  indiqua  la  vieille,  et  ne  tarda 
pas  à  arriver  au  château.  Dans  la  première  chambre  il  vit  sur 
une  table  un  monceau  d'or  et  d'argent;  dans  la  seconde,  des 
hons  ;  dans  la  troisième ,  des  serpents  ;  dans  la  quatrième ,  des 
dragons;  dans  la  cinquième,  des  ours;  dans  la  sixième,  trois 
léopards;  dans  la  septième  enfin,  un  homme  de  fer  assis  sur  une 
enclume  de  bronze,  et,  derrière  cet  homme  de  fer,  une  chandelle 
allumée.  La  Ramée  marcha  droit  à  la  chandelle,  la  souffla  et  la 
mit  dans  sa  poche.  Puis  il  traversa,  en  tenant  les  yeux  fixés  à 
terre,  une  grande  cour  où  se  trouvait  un  corps-de-garde.  Quand 
il  fut  hors  du  château ,  il  s'avisa  d'allumer  sa  chandelle  ;  aussitôt 
rhomme  de  fer,  qui  était  serviteur  de  la  chandelle,  parut  devant 
lui  et  lui  dit  :  «  Maître ,  que  voulez-vous  ?  —  Donne-moi  de 
l'argent,  »  répondit  La  Ramée;  «  il  y  a  assez  longtemps  que  je 
désire  faire  fortune.  »  L'homme  de  fer  lui  donna  de  l'argent 
plein  son  sac  et  disparut. 

Alors  La  Ramée  se  mit  en  route  pour  se  rendre  à  la  capitale 
du  royaume.  Chemin  faisant,  il  vit  tout  à  coup  devant  lui  la 
vieille  sorcière,  qui  lui  réclama  la  chandelle.  Il  dit  d'abord  qu'il 
l'avait  perdue,  ensuite  il  lui  présenta  une  chandelle  ordinaire. 
«  Ce  n'est  pas  celle-là  que  je  veux,  »  dit-elle,  «  donne-moi  vite 
celle  que  je  t'ai  envoyé  chercher.  »  La  Ramée,  voyant  qu'elle  le 
menaçait ,  se  jeta  sur  elle  et  la  tua. 

Arrivé  à  la  capitale,  il  se  logea  à  l'hôtel  des  princes,  où  il 
payait  cinquante  francs  par  jour.  Comme  il  ne  se  refusait  rien, 
au  bout  de  quelque  temps  son  sac  se  trouva  vide  ,  et  il  devait  la 
dépense  de  deux  ou  trois  journées  ;  la  maîtresse  de  l'hôtel  lu 


J 


l'homme    de    fer  5 

cessait  de  lui  réclamer  son  argent  et  de  le  quereller.  La  Ramée 
était  dans  le  plus  grand  embarras. 

Après  avoir  une  dernière  fois  fouillé  dans  son  sac  sans  avoir  pu 
en  tirer  un  liard,  il  mit  la  main  dans  sa  poche,  espérant  y  trou- 
ver quelques  pièces  de  monnaie  ;  il  en  retira  la  chandelle.  «  Imbé- 
cile que  je  suis  !  »  s'écria-t-il ,  «  comment  ai-je  pu  ne  pas  songer 
à  ma  chandelle  ?  »  Il  s'empressa  de  l'allumer,  et  aussitôt  l'homme 
de  fer  se  présenta  devant  lui.  «  Maître,  que  désirez-vous?  — 
Comment!  »  cria  La  Ramée ,  «  coquin,  brigand,  tu  me  laisses 
ici  sans  le  sou  !  —  Maître,  je  n'en  savais  rien;  je  ne  puis  le 
savoir  que  par  le  moyen  de  la  chandelle.  —  Eh  bien  !  donne-moi 
de  l'argent.  »  L'homme  de  fer  lui  en  donna  plus  encore  que  la 
première  fois.  Pendant  que  La  Ramée  était  occupé  à  compter  ses 
écus  et  à  les  empiler  sur  la  table,  la  servante  regarda  par  le  trou 
de  la  serrure ,  et  courut  dire  à  sa  maîtresse  que  c'était  un  homme 
riche  et  qu'il  ne  fallait  pas  le  traiter  comme  un  va-nu-pieds.  Aussi, 
quand  il  vint  payer,  l'hôtesse  lui  fit-elle  belle  mine. 

Deux  ou  trois  jours  après,  La  Ramée  alluma  encore  sa  chan- 
delle :  l'homme  de  fer  parut.  «  Maître,  que  désirez-vous?  —  Je 
désire  que  la  princesse,  fille  du  roi  d'Angleterre,  soit  cette  nuit 
dans  ma  chambre.  »  La  chose  se  fit  comme  il  le  souhaitait  :  à  la 
nuit,  la  princesse  se  trouva  dans  la  chambre  de  l'hôtel.  La  Ramée 
lui  parla  de  mariage,  mais  elle  ne  voulut  pas  seulement  l'écouter. 
Elle  dut  passer  la  nuit  dans  un  coin  de  la  chambre,  et,  le  matin, 
La  Ramée  ordonna  au  serviteur  de  la  chandelle  de  la  ramener 
au  château. 

La  princesse  avait  coutume  d'aller  tous  les  matins  embrasser 
son  père.  Le  roi  fut  bien  étonné  de  ne  pas  la  voir  venir  ce  jour- 
là.  Sept  heures  sonnèrent,  puis  huit  heures,  et  elle  ne  parais- 
sait toujours  pas.  Enfin  elle  arriva.  «  Ah!  »  dit-elle,  «  mon 
père,  quelle  triste  nuit  j'ai  passée  !  »  Et  elle  raconta  au  roi  ce  qui 
lui  était  arrivé.  Le  roi,  craignant  encore  pareille  aventure,  alla 
trouver  une  fée  et  lui  demanda  conseil.  «  Nous  avons  affaire  à 
plus  fort  que  moi ,  »  dit  la  fée,  «  je  ne  vois  qu'un  seul  moyen  : 
donnez  à  la  princesse  un  sac  de  son,  et  dites-lui  de  laisser  tom- 
ber le  son  dans  la  maison  où  elle  auia  été  transportée.  On  pourra 
ainsi  reconnaître  cette  maison.  » 

Cependant  La  Ramée  avait  changé  d'hôtel.  Un  jour,  il  alluma 
la  chandelle  et  dit  à  l'homme  de  fer  :  «  Je  désire  que  la  princesse 


FER 


4  l'homme    de 

vienne  cette  nuit  dans  ma  chambre.  —  Maître,  »  dit  l'homme 
de  fer,  «  nous  sommes  trahis.  Mais  je  ferai  ce  que  vous  m'ordon- 
nez. »  Après  s'être  acquitté  de  sa  commission,  il  prit  tout  le  son 
qui  se  trouvait  chez  les  boulangers,  et  le  répandit  dans  toutes  les 
maisons ,  de  sorte  que ,  le  lendemain ,  on  ne  put  savoir  où  la 
princesse  avait  passé  la  nuit. 

La  fée  conseilla  alors  au  roi  de  donner  à  sa  fille  une  vessie 
remplie  de  sang  ;  la  princesse  devait  percer  cette  vessie  dans  la 
maison  où  elle  serait  transportée. 

La  Ramée  ordonna  encore  au  serviteur  de  la  chandelle  de  lui 
amener  la  princesse.  «  Maître ,  »  dit  l'homme  de  fer,  «  nous 
sommes  trahis;  mais  je  ferai  ce  que  vous  me  commandez.  »  Il 
pénétra  dans  les  écuries  du  roi ,  tua  tous  les  chevaux  de  guerre 
et  tous  les  bœufs,  et  en  répandit  le  sang  partout.  Le  matin, 
toutes  les  rues,  toutes  les  maisons  étaient  inondées  de  sang,  si 
bien  que  le  roi  ne  put  rien  découvrir.  Il  alla  de  nouveau  consul- 
ter la  fée.  «  Vous  devriez ,  »  lui  dit-elle ,  «  mettre  des  gardes  près 
de  la  princesse.  » 

Le  soir  venu ,  La  Ramée  alluma  la  chandelle.  «  Maître ,  »  dit 
l'homme  de  fer,  «  nous  sommes  trahis  ;  il  y  a  des  gardes  auprès 
de  la  princesse.  Je  ne  puis  rien  contre  eux.  »  La  Ramée  voulut 
y  aller  lui-même.  Les  gardes  le  saisirent,  l'enchaînèrent  et  le 
jetèrent  dans  un  cachot  sombre  et  humide. 

Il  était  à  pleurer  et  à  se  lamenter  près  de  la  fenêtre  grillée  de 
sa  prison,  lorsqu'il  vit  passer  dans  la  rue  un  vieux  soldat  français, 
son  ancien  camarade.  Il  l'appela.  «  Eh  !  »  dit  le  soldat,  «  n'es-tu 
pas  La  Ramée  ?  —  Oui ,  c'est  moi.  Tu  me  rendrais  un  grand 
service  en  m'allant  chercher  dans  mon  hôtel  mon  briquet ,  mon 
tabac  et  ma  chandelle ,  que  tu  trouveras  sous  mon  oreiller.  »  Le 
vieux  soldat  en  demanda  la  permission  au  sergent  de  garde ,  et  se 
présenta  à  l'hôtel  de  la  part  de  La  Ramée.  «  C'est  ce  coquin  qui 
vous  envoie  ?  »  dit  l'hôtelier.  «  Prenez  ses  nippes,  et  que  je 
n'en  entende  plus  parler.  » 

Quand  La  Ramée  eut  ce  qu'il  avait  demandé,  il  battit  le  bri- 
quet et  alluma  sa  chandelle.  Aussitôt  l'homme  de  fer  parut ,  et 
les  chaînes  de  La  Ramée  tombèrent,  u  Misérable,  »  cria  La 
Ramée ,  «  peux-tu  bien  me  laisser  dans  ce  cachot  !  —  Maître ,  » 
dit  l'homme  de  fer,  «  je  n'en  savais  rien.  Je  ne  puis  le  savoir  que 
par  le  moyen  de  la  chandelle.  —  Eh  bien  !  tire-moi  d'ici.  » 


I 


L    HOMME      DE      FER 


L'homme  de  fer  fit  sortir  La  Ramée  de  son  cachot,  et  lui 
donna  de  l'or  et  de  l'argent ,  tant  qu'il  en  voulut  ;  puis  La  Ramée 
se  fit  transporter  sur  une  haute  montagne  près  de  la  capitale, 
et  ordonna  à  l'homme  de  fer  d'y  établir  une  batterie  de  deux 
cents  pièces  de  canon  ;  après  quoi ,  il  envoya  déclarer  la  guerre 
au  roi  d'Angleterre. 

Le  roi  fit  marcher  cent  hommes  contre  lui.  La  Ramée  avait 
pour  armée  cinq  hommes  de  fer.  Le  combat  ne  fut  pas  long; 
tous  les  gens  du  roi  furent  tués ,  sauf  un  tambour  qui  courut 
porter  au  roi  la  nouvelle.  Alors  La  Ramée  somma  le  roi  de  se 
rendre ,  mais  celui-ci  répondit  qu'il  ne  le  craignait  pas  et  envoya 
contre  lui  quatre  cents  hommes,  qui  furent  encore  tués. 

Sur  ces  entrefaites,  La  Ramée  vit  passer  un  aveugle  et  sa 
femme  ;  cet  aveugle  avait  un  méchant  violon ,  dont  il  jouait  d'une 
manière  pitoyable.  «  Bonhomme  !  »  lui  dit  La  Ramée ,  «  tu  as 
un  bien  beau  violon  !  —  Ne  riez  pas  de  mon  violon ,  »  répondit 
l'aveugle ,  «  c'est  un  violon  qui  a  pouvoir  sur  les  vivants  et  sur 
les  morts.  —  Vends-le-moi,  »  dit  La  Ramée.  —  «  Je  ne  le 
puis,  »  dit  l'aveugle,  «  c'est  mon  gagne-pain.  —  Si  l'on  t'en 
donnait  dix  mille  francs ,  consentirais-tu  à  t'en  défaire  ?  —  Bien 
volontiers.  » 

La  Ramée  lui  compta  dix  mille  francs  et  prit  le  violon.  Il 
envoya  ensuite  un  parlementaire  dire  au  roi  de  lui  amener  sa 
fille  et  de  la  lui  donner  en  mariage,  sinon  que  la  guerre  conti- 
nuerait. «  Il  a  pour  soldats,  »  dit  le  parlementaire ,  «  des  hommes 
hauts  de  dix  pieds  ^  armés  de  sabres  longs  de  huit  pieds.  »  Le  roi 
chargea  le  parlementaire  de  répondre  qu'il  viendrait  s'entendre 
avec  La  Ramée.  En  effet,  il  arriva  bientôt  avec  sa  fille. 

«  Je  vous  donne  deux  heures  pour  réfléchir,  »  dit  La  Ramée. 
«  Si  vous  ne  consentez  pas  à  ce  que  je  vous  demande,  je  bom- 
barderai votre  château  et  votre  ville.  »  Le  roi  réfléchit  pendant 
quelque  temps.  «  Je  serais  disposé  à  faire  la  paix,  »  dit-il  enfin, 
«  mais  voilà  bien  des  braves  gens  de  tués.  —  Sire,  »  dit  La 
Ramée ,  «  rien  n'est  plus  facile  que  de  les  ressusciter.  »  Il  prit 
son  violon,  et,  au  premier  coup  d'archet,  les  soldats  qui  étaient 
étendus  par  terre  commencèrent  à  remuer,  les  uns  cherchant 
leurs  bras,  d'autres  leurs  jambes,  d'autres  leur  tête. 

A  cette  vue,  le  roi  se  déclara  satisfait  et  consentit  au  mariage. 
Comme  il  commençait  à  se  faire  vieux ,  il  prit  sa  retraite ,  et  La 


L  HOMME      DE      FER 


Ramée  devint  roi  d'Angleterre  à  sa  place.  Il  fallut  bien  alors  que 
le  roi  de  France  lui  pardonnât  sa  désertion  et  ses  autres  méfaits. 


REMARQUES 

Parmi  les  contes  parents  du  conte  lorrain,  citons  d'abord  un  conte  alle- 
mand recueilli  dans  le  Harz  (Ey,  p.  122)  :  Un  vieux  soldat,  renvoyé  du  ser- 
vice sans  le  sou ,  bien  qu'il  ait  bravement  servi  le  roi ,  arrive  chez  un  charbon- 
nier au  milieu  d'une  forêt.  Le  charbonnier  et  lui  se  lient  d'amitié  et  ils  font 
ménage  ensemble.  Un  jour,  le  charbonnier  demande  au  soldat  si ,  pour  leur 
bonheur  à  tous  les  deux ,  il  veut  se  laisser  descendre  dans  un  puits  de  mine  où 
sont  entassés  d'immenses  trésors,  et  lui  rapporter  un  paquet  de  bougies  qui  s'y 
trouve.  Le  soldat  y  consent.  Arrivé  au  fond  du  puits,  il  voit  au  milieu  d'une 
grande  salle  brillamment  éclairée  un  homtne  de  fer  assis  sur  un  trône  et ,  auprès 
de  lui ,  trois  caisses  remplies  d'or,  d'argent  et  de  pierreries  ;  le  paquet  de 
bougies  est  au  dessus  de  la  porte.  Le  soldat  le  prend,  puis  il  remplit  ses  poches 
de  pierreries  et  se  fait  remonter  par  le  charbonnier.  Le  lendemain ,  il  trouve 
celui-ci  mort.  Il  s'en  va  dans  une  grande  ville  et  y  vit  en  grand  seigneur.  Mais 
un  jour  vient  où  ses  richesses  sont  épuisées.  Voyant  qu'il  n'a  plus  même  de 
quoi  acheter  de  l'huile  pour  sa  lampe ,  il  prend  une  de  ses  bougies  et  l'allume. 
Aussitôt  paraît  l'homme  de  fer.  Le  soldat  lui  demande  un  sac  d'or  et  se  rend 
dans  la  ville  du  roi  dont  il  a  été  si  mal  récompensé.  Il  ordonne  à  l'homme  de 
fer  de  lui  amener  pendant  la  nuit  la  princesse  ;  il  fait  faire  à  celle-ci ,  pour  se 
venger  du  roi ,  l'ouvrage  d'une  servante ,  et  la  maltraite.  Le  roi  dit  à  sa  fille 
de  marquer  à  la  craie  la  porte  de  la  maison  où  elle  sera  transportée  ;  mais 
l'homme  de  fer  marque  de  la  même  manière  toutes  les  maisons  de  la  ville. 
Le  roi  dit  alors  à  la  princesse  de  cacher  son  anneau  d'or  sous  le  ht.  On  trouve 
l'anneau,  et  le  soldat  est  condamné  à  être  pendu.  Pendant  qu'il  est  en  prison, 
il  réussit  à  se  faire  apporter  ses  bougies ,  et ,  quand  il  est  au  pied  de  la  potence, 
il  obtient  du  roi,  comme  dernière  grâce,  la  permission  d'en  allumer  une. 
Aussitôt  l'homme  de  fer  arrive ,  un  gourdin  à  la  main ,  et  assomme  le  bour- 
reau et  les  spectateurs.  Le  roi  crie  au  soldat  de  faire  trêve  et  lui  donne  sa  fille 
en  mariage. 

Plusieurs  contes  de  ce  type,  —  deux  contes  allemands  (Prœhle,  I,  n»  11  ; 
Grimm  ,  no  116)  ,  un  conte  wende  de  la  Lusace  (Veckenstedt ,  p.  241)  et  un 
conte  hongrois  (Gaal,  p.  i),  —  ont  un  dénouement  analogue. 

Un  conte  allemand  de  la  collection  Simrock  (n°  14)  se  rapproche  davan- 
tage de  notre  conte  pour  la  dernière  partie  :  Q.uand  le  soldat  est  en  prison ,  il 
promet  des  louis  d'or  au  factionnaire ,  si  celui-ci  lui  rapporte  sa  bougie.  Une 
fois  qu'il  l'a  entre  les  mains ,  il  ordonne  à  Jean  de  Jer,  l'homme  qui  paraît 
quand  on  allume  la  bougie ,  de  démolir  la  prison  et  le  château  du  roi.  Alors 
le  roi  lui  offre  sa  fille  en  mariage. 

Dans  le  conte  mecklembourgeois  déjà  cité  de  la  collection  Grimm ,  comme 
dans  le  nôtre ,  le  vieux  soldat  en  prison  voit  passer  sous  sa  fenêtre  un  ancien 


L   HOMME      DE      FER  7 

camarade ,  et  il  le  prie  d'aller  lui  chercher  un  petit  paquet  qu'il  a  laissé  dans 
son  auberge. 

On  a  pu  remarquer  que ,  dans  les  contes  des  collections  Proehle  et  Ey,  le 
serviteur  de  l'objet  merveilleux  est  identique  à  1'  t<  homme  de  fer  »  de  notre 
conte.  Dans  le  conte  hongrois ,  ce  personnage  est  un  «  roi  de  bronze  ». 

Dans  les  contes  des  collections  Prœhle  et  Griram,  et  dans  le  conte  hongrois, 
c'est ,  comme  dans  le  conte  lorrain  ,  une  vieille ,  une  sorcière  ,  qui  demande 
au  héros  de  lui  aller  chercher  les  objets  merveilleux.  (On  remarquera  que, 
dans  tous  les  contes  allemands  cités ,  c'est  toujours  dans  un  puits  qu'il  faut 
descendre.) 

Dans  le  conte  de  la  collection  Prœhle,  nous  retrouvons  presque  identique- 
ment les  moyens  auxquels  recourt  le  roi ,  dans  notre  conte ,  pour  découvrir  la 
maison  où  sa  fille  est  transportée.  Il  fait  attacher  au  dessous  du  lit  de  la  prin- 
cesse ,  —  qui ,  dans  ce  conte  allemand  ,  est  emportée  avec  son  lit ,  —  d'abord  un 
sac  de  pois  mal  fermé ,  puis  un  sac  de  lentilles,  enfin  une  vessie  pleine  de  sang. 
Il  espère  pouvoir  ainsi  reconnaître  le  chemin  qu'auront  suivi  les  ravisseurs.  Les 
deux  géants ,  serviteurs  du  briquet ,  qui  remplace  ici  la  chandelle ,  ramassent 
tous  les  pois  et  toutes  les  lentilles ,  mais  ils  se  trouvent  impuissants  devant  les 
traces  de  sang.  —  Dans  le  conte  mecklembourgeois ,  où  la  princesse ,  d'après 
le  conseil  de  son  père,  a  rempli  sa  poche  de  pois  et  les  a  semés  le  long  du 
chemin,  le  «  petit  homme  noir  »  répand  des  pois  dans  toutes  les  rues  de  la 
ville,  et  ainsi  la  précaution  de  la  princesse  devient  inutile. 

Un  conte  albanais  de  ce  genre  (  Dozon ,  n»  1 1  )  ,  où  l'objet  merveilleux  est 
un  coffre  d'où  sort  un  nègre  ,  dès  qu'on  en  soulève  le  couvercle ,  présente  ainsi 
cet  épisode  :  Le  roi  dit  à  sa  fille  que ,  la  première  fois  que  le  nègre  viendra 
l'enlever  pour  la  porter  dans  la  maison  inconnue ,  elle  devra  s'enduire  la  main 
d'une  certaine  couleur  et  en  faire  une  marque  à  la  porte  de  la  maison.  La  prin- 
cesse obéit ,  mais  le  nègre  marque  de  la  même  façon  toutes  les  portes  de  la 
ville. 

Le  violon  merveilleux,  qui  ressuscite  les  morts,  figure  dans  un  conte 
flamand  (Wolf,  Deutsche  Marchen  und  Sagen ,  n°  26),  dont  nous  parlerons  dans 
les  remarques  de  notre  n"  7 1  ,  le  Roi  et  ses  Fils.  Comparer  aussi  la  guitare  du 
conte  sicilien  no  45  de  la  collection  Gonzenbach. 

Il  est  à  peine  besoin  de  le  faire  remarquer  :  deux  des  principaux  thèmes 
du  conte  lorrain  et  des  contes  que  nous  venons  d'examiner  se  retrouvent 
dans  le  célèbre  conte  arabe  des  Mille  et  une  Nuits ,  Aladin  et  la  Lampe  merveil- 
leuse. Là  aussi,  on  envoie  le  héros  chercher  dans  un  souterrain  un  objet 
magique ,  qui  fait  apparaître  un  génie ,  et ,  plus  tard ,  quand  le  sultan  manque 
à  la  promesse  qu'il  a  faite  de  donner  sa  fille  en  mariage  au  jeune  homme , 
celui-ci  ordonne  au  génie ,  serviteur  de  la  lampe ,  de  lui  amener  la  princesse 
pendant  la  nuit. 


8  L    HOMME      DE      FER 

Nous  avons  encore,  du  reste,  un  autre  rapprochement  à  faire  en  Orient. 
Dans  un  conte  qui  a  été  recueilli  chez  les  Tartares  de  la  Sibérie  méridionale, 
riverains  de  la  Tobol  (Radloff,  IV,  p.  275)  ,  un  jeune  marchand,  qui  s'est  lié 
d'amitié  avec  un  mollah^,  expert  dans  la  magie,  demande  à  ce  mollah  de  lui 
faire  venir  dans  sa  maison  la  fille  du  roi.  Le  mollah  fabrique  un  homme  de 
bois ,  qui ,  tous  les  soirs ,  va  prendre  la  princesse  et  la  porte  dans  la  maison  du 
marchand.  Le  roi,  ayant  eu  connaissance  de  ce  qui  est  arrivé  à  sa  fille, 
ordonne  à  celle-ci  d'enduire  sa  main  de  cire ,  et ,  en  entrant  dans  la  maison  où 
on  la  portera ,  de  l'appliquer  contre  la  porte  pour  y  faire  une  marque  2.  La 
princesse  suit  ces  instructions.  En  voyant  la  marque  sur  la  porte ,  le  marchand 
se  croit  perdu ,  mais  le  mollah  lui  dit  d'aller  mettre  de  la  cire  sur  la  porte  de 
toutes  les  maisons ,  et ,  quand  les  soldats  envoyés  par  le  roi  font  leur  ronde , 
il  leur  est  impossible  de  distinguer  des  autres  la  maison  du  coupable  5. 


1.  Mollah,  c'est-à-dire  «  seigneur  ».  Dans  les  pays  musulmans  on  donne  ce  nom  notamment  aux 
personnes  distinguées  par  leur  savoir  et  leur  piété. 

2.  On  se  rappelle  ,  dans  le  conte  d'Ali  Baba  des  Mille  et  une  Nuits ,  le  passage  où  le  voleur,  qui  a 
marqué  &  la  craie  ,  pour  la  reconnaître,  la  porte  d'une  maison  ,  se  trouve  ensuite  tout  i  fait  décon- 
certé ,  quand  il  voit  qu'on  a  marqué  de  la  même  façon  toutes  les  portes  des  maisons  voisines. 

3 .  Comparer  le  conte  allemand  du  Harz  et  surtout  le  conte  albanais. 


XXXII 


CHATTE   BLANCHE 


Il  était  une  fois  un  jeune  homme  appelé  Jean  ;  ses  parents 
étaient  riches  et  n'avaient  pas  besoin  de  travailler  pour  vivre.  Un 
jour,  ils  lui  donnèrent  deux  mille  francs  pour  aller  à  la  fête  d'un 
village  voisin  ;  Jean  les  perdft  au  jeu.  «  Si  tu  veux,  »  lui  dit  un 
camarade,  «  je  te  prêterai  de  l'argent.  »  Il  lui  prêta  six  mille 
francs,  et  Jean  les  perdit  encore  ;  il  était  bien  désolé. 

En  retournant  chez  ses  parents,  il  rencontra  un  beau  mon- 
sieur :  c'était  le  diable.  «  Qu'as-tu  donc,  mon  ami  ?  »  lui  dit  le 
diable  ;  «  tu  as  l'air  bien  chagrin.  —  Je  viens  de  perdre  huit 
mille  francs.  —  Tiens,  en  voici  vingt  mille  ;  mais  dans  un  an  et 
un  jour  tu  viendras  me  trouver  dans  la  Forêt-Noire.  » 

De  retour  chez  ses  parents,  Jean  leur  dit  :  «  J'ai  perdu 
beaucoup  d'argent  au  jeu ,  mais  j'ai  rencontré  ensuite  un  beau 
monsieur  qui  m'a  donné  vingt  mille  francs  et  m'a  dit  d'aller  le 
trouver  au  bout  d'un  an  et  un  jour  dans  la  Forêt-Noire.  —  C'est 
le  diable  !  »  s'écrièrent  les  parents,  «  il  faut  courir  après  lui 
pour  lui  rendre  l'argent.  » 

Le  jeune  homme  monta  à  cheval  et  partit  aussitôt.  Quand  il 
eut  fait  six  cents  lieues,  il  demanda  à  des  gens  qu'il  rencontra  : 
«  Y  a-t-il  encore  bien  loin  d'ici  à  la  Forêt-Noire  ?  —  Il  y  a  encore 
six  mille  lieues.  —  Je  ne  suis  pas  près  d'y  arriver,  »  dit  Jean. 
Enfin,  juste  au  bout  d'un  an  et  un  jour,  il  pai-vint  à  la  Forêi- 
Noire ,  et  il  rencontra  auprès  de  la  maison  du  diable  une  fée  qui 
lui  dit  :  «  Voilà  une  fontaine ,  dans  laquelle  il  y  a  trois  plumes 
qui  se  baignent  :  la  Plume  verte ,  la  Plume  jaune  et  la  Plume 
noire  ;  tu  tâcheras  de  prendre  la  Plume  verte ,  de  lui  enlever  sa 
robe  et  de  lui  donner  un  baiser.  » 


lO  CHATTE      BLANCHE 

Jean  se  rendit  près  de  la  fontaine  et  prit  la  Plume  verte  ;  il  lui 
donna  un  baiser,  malgré  sa  résistance.  «  Le  diable  est  mon 
père,  »  lui  dit-elle  alors.  «  Quand  vous  serez  dans  sa  maison , 
s'il  vous  offre  une  chaise ,  vous  en  prendrez  une  autre  ;  s'il  vous 
dit  :  Mettez-vous  à  cette  table ,  vous  vous  mettrez  à  une  autre  ; 
s'il  vous  dit  :  Voici  une  assiette ,  ne  la  prenez  pas  ;  s'il  vous  pré- 
sente un  verre ,  refusez-le  ;  s'il  vous  dit  de  monter  à  la  chambre 
haute,  comptez  les  marches  de  l'escalier  jusqu'à  la  dix-huitième; 
s'il  vous  montre  un  lit,  couchez-vous  dans  celui  d'à  côté.  Et  s'il 
vous  demande  pourquoi  vous  faites  tout  cela,  vous  répondrez 
que  c'est  la  coutume  de  votre  pays.  » 

Le  jeune  homme  entra  dans  la  maison  du  diable.  «  Bonjour, 
monsieur.  —  Bonjour.  Tiens ,  voici  une  chaise.  —  J'aime  mieux 
celle-ci.  —  Voici  un  verre.  —  Je  prendrai  celui-là.  —  Voici 
une  assiette.  —  Je  n'en  veux  pas.  —  Tu  es  bien  difficile.  —  On 
est  comme  cela  dans  mon  pays.  —  Allons,  viens,  que  je  te 
conduise  où  tu  dois  coucher.  » 

En  montant  l'escalier,  Jean  compta  les  marches,  une,  deux, 
trois,  jusqu'à  dix-huit.  «  Pourquoi  comptes-tu  ainsi?  —  C'est 
la  coutume  de  mon  pays.  »  Ils  entrèrent  dans  une  chambre  à 
deux  Hts.  «  Mets-toi  dans  ce  lit,  »  dit  le  diable.  —  «  C'est  bon,  » 
dit  Jean,  «  je  vais  m'y  mettre.  » 

Le  diable  parti ,  Jean  se  coucha  dans  l'autre  lit.  Pendant  toute 
la  nuit ,  le  diable  ne  cessa  de  secouer  et  d'agiter  dans  tous  les  sens 
le  lit  dans  lequel  il  pensait  que  le  jeune  homme  s'était  couché. 
Le  lendemain  matin ,  il  entra  dans  la  chambre.  «  Te  voilà  ?  » 
dit-il  à  Jean  ;  «  tu  n'es  pas  mort  ?  —  Non ,  »  dit  Jean.  —  «  Main- 
tenant, »  reprit  le  diable,  «  tu  vas  aller  couper  ma  forêt.  Voici 
une  hache  de  carton ,  une  scie  de  bois  et  une  serpe  de  caoutchouc. 
Il  faut  que  pour  ce  soir  le  bois  soit  coupé ,  mis  en  cordes  et 
rentré  dans  la  cour  du  roi.  » 

Le  jeune  homme  s'en  alla  bien  triste  dans  la  forêt.  Vers  le 
miHeu  de  la  journée ,  la  Plume  verte  vint  lui  apporter  à  manger. 
«  Qu'avez-vous ,  mon  ami  ?  »  lui  dit-elle.  —  «  Votre  père  m'a 
commandé  de  couper  tout  son  bois ,  de  le  mettre  en  cordes  et  de 
le  rentrer  pour  ce  soir  dans  la  cour  du  roi.  »  La  Plume  verte 
donna  un  coup  de  baguette  :  voilà  le  bois  coupé ,  mis  en  cordes 
et  transporté  dans  la  cour  du  roi. 

Le  diable,  étant  venu,  fut  bien  étonné.  «  Tu  as  fait  ce  que  je 


CHATTE      BLANCHE  II 

t'avais  commandé  ?  —  Oui.  —  Oh!  oh!  tu  es  plus  fort  que 
moi  !  Eh  bien  !  maintenant  tu  vas  me  bâtir  un  beau  château  bien 
sculpté  en  face  de  ma  maison,  avec  une  belle  flèche  au  milieu.  » 

La  Plume  verte  vint  encore  apporter  à  manger  au  jeune  homme 
et  le  trouva  couché  par  terre.  «  Qu'avez-vous  ?  »  lui  dit-elle; 
«  qu'est-ce  que  mon  père  vous  a  commandé  ?  —  Il  m'a  com- 
mandé de  lui  bâtir  en  face  de  sa  maison  un  beau  château  bien 
sculpté  avec  une  belle  flèche  au  milieu.  —  Eh  bien  !  »  dit-elle, 
a  je  vais  me  changer  en  chatte  blanche.  Vous  me  tuerez  ;  vous 
ferez  bouillir  ma  peau  dans  de  l'eau;  vous  détacherez  mes  os, 
en  regardant  bien  comment  ils  sont  placés ,  parce  qu'il  faudra 
les  rajuster  ensuite;  vous  trouverez  dans  mon  corps  une  belle 
flèche,  que  vous  mettrez  au  faîte  du  château.  » 

Le  jeune  homme  fit  tout  ce  qu'elle  lui  avait  dit;  seulement, 
quand  il  rajusta  les  os ,  il  y  en  eut  un  au  petit  doigt  qui  ne  fut 
pas  bien  remis.  D'un  coup' de  baguette,  le  château  se  trouva 
bâti. 

«  Tu  as  fait  ce  que  je  t'ai  commandé  ?  »  dit  le  diable.  — 
«  Oui,  »  dit  Jean.  —  «  Oh  !  oh  I  tu  es  plus  fort  que  moi  !  » 
Alors  il  banda  les  yeux  à  Jean  et  lui  dit  :  «  Voilà  la  Plume  verte, 
la  Plume  jaune  et  la  Plume  noire.  Si  tu  mets  la  main  sur  celle 
qui  a  été  changée  en  chatte  blanche ,  tu  l'auras  en  mariage.  »  Le 
jeune  homme  mit  la  main  sur  celle  du  milieu  :  c'était  bien  la 
Plume  verte. 

Le  soir  venu ,  le  diable  dit  à  Jean  :  «  Tu  vas  coucher  dans  ce 
lit.  »  Jean  se  coucha  dans  l'autre.  Pendant  la  nuit,  il  s'éleva  un 
grand  vent  ;  la  Plume  verte  dit  au  jeune  homme  :  «  Voulez-vous 
fuir  avec  moi  ?  — Je  le  veux  bien,  »  dit  Jean.  Aussitôt,  ils  s'en- 
volèrent au  vent. 

Quand  ils  furent  près  de  la  maison  de  Jean ,  la  Plume  verte 
embrassa  le  jeune  homme,  et ,  de  laid  qu'il  était,  il  devint  beau. 
«  Si  vos  parents  veulent  vous  embrasser,  »  lui  dit-elle ,  «  ne  vous 
laissez  pas  faire ,  car  votre  beauté  s'en  irait.  »  Lorsque  Jean  fut 
entré  dans  la  maison ,  on  voulut  l'embrasser,  mais  il  s'en  défen- 
dit ;  il  n'y  eut  que  sa  vieille  grand'mère  qui  le  voulut  absolu- 
ment; aussitôt  il  redevint  laid,  comme  devant.  La  Plume  verte 
lui  dit  :  «  Je  vais  donc  vous  embrasser  encore.  »  Elle  l'embrassa 
et  il  redevint  beau. 

Le  matin,  le  diable,  étant  monté  à  la  chambre,  ne  trouva 


CHATTE      BLANCHE 


plus  personne  ;  il  se  mit  à  la  poursuite  des  deux  jeunes  gens.  Sur 
son  chemin ,  il  vit  un  casseur  de  pierres.  Il  lui  dit  :  «  Avez-vous 
vu  un  garçon  et  une  fille  qui  volaient  au  vent  ?  —  Ah  !  lès 
pierres  sont  dures  !  —  Ce  n'est  pas  cela  que  je  vous  demande. 
Avez-vous  vu  un  garçon  et  une  fille  qui  volaient  au  vent  ?  — 
Elles  sont  bien  difficiles  à  casser.  —  Ce  n'est  pas  de  cela  que  je 
parle.  » 

Le  diable  poursuivit  son  chemin  et  rencontra  un  laboureur. 
«  Avez-vous  vu  un  garçon  et  une  fille  qui  volaient  au  vent  ?  — 
Oh  !  la  terre  est  malaisée  à  labourer.  —  Avez-vous  vu  un  garçon 
et  une  fille  qui  volaient  au  vent?  —  L'ouvrage  ne  va  pas  aujour- 
d'hui. —  Je  ne  parle  pas  de  cela.  »  Le  diable,  impatienté,  s'en 
retourna. 

Cependant  beaucoup  de  beaux  messieurs ,  qui  ne  savaient  pas 
que  Chatte  Blanche  était  la  femme  de  Jean,  la  recherchaient 
en  mariage.  Il  en  vint  un  qui  lui  donna  cent  mille  francs. 
«  Attendez,  »  lui  dit-elle,  «  il  faut  que  je  sorte  ;  j'ai  oubHé  de 
fermer  la  porte  du  buffet.  »  Pendant  qu'elle  était  sortie,  son 
mari ,  qui  avait  tout  entendu ,  tomba  sur  le  prétendant  à  coups 
de  bâton.  Il  en  vint  un  autre  qui  donna  quatre-vingt  mille  francs 
à  Chatte  Blanche.  «  Excusez-moi,  »  lui  dit-elle,  «  j'ai  oublié 
d'aller  couvrir  mon  feu.  »  Elle  sortit;  Jean  arriva  avec  un  fouet 
et  fouailla  d'importance  le  beau  monsieur.  Un  troisième  vint, 
qui  donna  soixante  mille  francs.  «  Il  faut  que  je  sorte ,  »  lui  dit 
Chatte  Blanche  ;  «  j'ai  laissé  la  porte  de  ma  chambre  ouverte.  » 
Jean  mit  le  galant  à  la  porte  à  coups  de  trique.  Ils  se  trouvèrent 
alors  assez  riches,  et  ils  firent  une  belle  noce. 


REMARQ.UES 

Ce  conte  est ,  en  raison  des  éléments  qui  le  composent  et  des  transformations 
et  altérations  par  lesquelles  plusieurs  de  ces  éléments  ont  passé ,  un  des  plus 
curieux  de  notre  collection.  Il  présente,  pour  l'ensemble,  le  thème  que  M.  R. 
Kœhler  désigne  sous  le  nom  de  thème  de  la  Fiancée  oubliée ,  et  dont  voici  l'idée 
générale ,  sous  sa  forme  la  plus  fréquente  :  Un  jeune  homme ,  prisonnier  de 
certain  être  malfaisant  (diable,  ogre,  géant,  sorcier,  ondine,  etc.),  en  reçoit 
l'ordre  d'exécuter  plusieurs  tâches  en  apparence  impossibles.  Il  est  aidé  par 
une  jeune  fille  ,  ordinairement  la  fille  de  son  maître ,  laquelle  ensuite  s'enfuit 
avec  lui.  Poursuivis  par  le  diable ,  géant ,  ou  autre ,  ou  par  quelqu'un  des  siens , 
les  deux  jeunes  gens  leur  échappent  par  des  moyens  magiques ,  le  plus  souvent 


CHATTE      BLANCHE  IJ 

par  des  transformations.  Une  fois  revenu  chez  ses  parents,  le  jeune  homme 
oublie  sa  fiancée,  — ordinairement  par  suite  d'un  baiser  que  lui  donne  sa  mère, 
sa  nourrice ,  ou  autre ,  —  et  sa  fiancée  trouve  enfin  le  moyen  de  lui  rendre  la 
mémoire. 

Ce  thème  s'est  déjà  offert  à  nous ,  écourté ,  dans  notre  n"  9,  l'Oiseau  vert. 
Il  a  été  étudié  par  M.  Kœhler  en  1862  dans  la  revue  Orient  und  Occident  (t.  II, 
p.  103  seq.)  ;  en  1869,  dans  ses  remarques  sur  la  collection  de  contes  estho- 
niens  de  Fr.  Kreutzwald;  en  1870,  dans  ses  remarques  sur  les  contes  siciliens 
nos  54^  55  et  14  de  la  collection  Gonzenbach,  et,  en  1878,  dans  la  Rmue 
celtique  (p.  374  seq.). 

Nous  examinerons  successivement  chacune  des  parties  du  conte  lorrain. 

* 

Prenons  d'abord  l'introduction. 

Dans  un  grand  nombre  de  contes  de  ce  type,  c'est  par  suite  d'une  pro- 
messe extorquée  à  son  père ,  qui  souvent  n'en  a  pas  compris  la  portée ,  que  le 
héros  est  tombé  entre  les  mains  d'un  être  malfaisant.  Il  en  est  ainsi  dans  un 
conte  de  la  Basse-Bretagne  (Luzel,  Contes  bretons,  p.  39),  dans  un  conte 
irlandais  (Kennedy,  II,  p.  56),  dans  deux  contes  écossais  (Campbell,  n"  2,  et 
Revue  celtique ,  1878,  p.  374),  dans  deux  contes  suédois  (Cavallius,  nos  14 
A  et  14  B) ,  dans  un  conte  esthonien  (Kreutzwald,  no  14),  un  conte  russe 
(Ralston,  p.  120),  un  conte  du  «  pays  saxon  »  de  Transylvanie  (Haltrich, 
no  26),  un  conte  des  Tsiganes  de  la  Bukovine  (Miklosisch,  n»  15),  un  conte 
grec  moderne  (Hahn,  no  54).  —  Dans  un  conte  danois  (Grundtvig,  I, 
p.  46),  c'est  par  ses  frères,  en  danger  de  périr  sur  mer,  que  le  jeune  prince 
a  été  promis  à  une  sorcière. 

Ailleurs,  le  jeune  homme  est  enlevé  par  un  démon  (conte  hongrois  :  Gaal- 
Stier,  no  3),  ou  par  une  magicienne  (conte  sicilien  :  Gonzenbach,  no  55); 
il  est  attiré  par  un  cerf  dans  un  bois  et  fait  prisonnier  par  un  certain  roi  (conte 
westphalien  :  Grimm ,  no  1 1 3  )  ;  ou  bien  ,  égaré  dans  une  forêt ,  il  promet  à 
une  sorcière,  qui  a  pris  la  forme  d'un  petit  chien,  de  revenir,  si  elle  lui  montre 
le  chemin  (conte  allemand  :  Mùllenhoff,  p.  395);  ou  bien  il  arrive  chez  un 
ogre  (conte  sicilien  :  Gonzenbach ,  no  54).  — Ailleurs  encore,  il  entre  au 
service  d'un  géant  (conte  norwégien  :  Asbjœmsen,  t.  II,  p.  140)  ou  d'un 
seigneur  (  conte  de  la  Haute-Bretagne  :  Sébillot ,  I ,  no  31),  ou  bien  il  va 
demander  à  un  géant  et  une  géante  la  main  d'une  de  leurs  filles  (conte  catalan  : 
Rondallayre,  I,  p.  85),  etc. 

Un  certain  nombre  de  contes  de  ce  type  ont  à  peu  près  la  même  introduc- 
tion que  le  conte  lorrain. 

Nous  nous  arrêterons  sur  ces  contes ,  qui  ont  également  un  passage  corres- 
pondant i  cet  épisode  si  bizarre  des  trois  «  plumes  »  qui  se  baignent  et  à  l'une 
desquelles  il  faut  enlever  sa  robe. 

Dans  un  conte  du  Tyrol  italien  (Schneller,  no  27),  un  jeune  homme,  grand 
joueur,  se  trouvant  un  jour  dans  le  pays  des  païens,  perd  tout  ce  qu'il  possède 
contre  un  aubergiste,  qui  est  magicien,  et  joue  enfin  son  âme.  L'aubergiste, 
ayant  encore  gagné ,  lui  laisse  une  année  au  bout  de  laquelle  le  jeune  homme 


14  CHATTE     BLANCHE 

doit  venir  le  trouver.  Il  veut  y  aller  avant  le  temps  fixé ,  pour  tâcher  de  se 
racheter.  Saint  Antoine  de  Padoue,  qu'il  a  invoqué  devant  sa  statue,  lui 
apparaît  sous  la  figure  d'un  moine,  et  lui  dit  d'aller  près  d'un  certain  pont.  Là 
il  verra  arriver  à  tire-d'aile  trois  blanches  colombes ,  qui  déposeront  leur 
plumage  et  se  changeront  en  jeunes  filles.  Le  jeune  homme  devra  s'emparer  du 
plumage  de  la  plus  jeune ,  le  cacher,  puis  revenir  le  soir  et  le  lui  montrer  dès 
qu'elle  le  demandera.  Il  suit  ce  conseil ,  et ,  quand  la  jeune  fille  cherche  son 
plumage ,  il  lui  dit  qu'il  le  lui  montrera  ,  mais  à  condition  qu'elle  lui  promette 
de  venir  à  son  aide.  Alors  elle  lui  dit  que  le  magicien  est  son  père  ;  il  impo- 
sera trois  tâches  au  jeune  homme ,  mais  elle  l'aidera,  etc.  —  Un  conte  espa- 
gnol de  Séville  (Biblioteca  de  las  Tradiciones  popuJares  espafiolas ,  I,  p.  187),  un 
second  conte  catalan  (Maspons,  p.  102) ,  un  conte  portugais  (Braga ,  n"  32) 
et  un  conte  portugais  du  Brésil  (Roméro,  n"  22)  présentent  beaucoup  d'ana- 
logie avec  ce  conte  tyrolien.  Nous  y  retrouvons ,  outre  la  partie  perdue  par  le 
héros,  les  trois  jeunes  filles  au  plumage  de  colombe  (de  cane,  dans  le  conte 
brésilien).  Saint  Antoine  de  Padoue  qui,  dans  le  conte  tyrolien,  joue  le  rôle 
de  la  fée  du  conte  lorrain ,  est  remplacé ,  dans  le  conte  espagnol ,  par  un 
seigneur,  incarnation  de  l'âme  d'un  mort  auquel  le  héros  a  fait  donner  la 
sépulture  '  ;  dans  le  conte  portugais ,  par  une  pauvre  femme  envers  laquelle 
le  jeune  homme  s'est  montré  charitable  ;  dans  le  conte  brésilien ,  par  un 
ermite.  Dans  le  conte  catalan ,  le  jeune  homme,  quand  il  se  met  à  la  recherche 
de  celui  contre  lequel  il  a  perdu  (le  diable),  arrive  successivement  chez  la 
Lune,  chez  le  Soleil ,  et  enfin  chez  le  Vent.  C'est  ce  dernier  qui  lui  parle  des 
vêtements  de  plumes,  et  qui  le  transporte  près  de  l'étang  où  doivent  venir  se 
baigner  les  filles  du  diable. 

Un  conte  grec  moderne,  que  nous  avons  mentionné  plus  haut  (Hahn, 
no  54),  éclaire  également  cet  épisode  des  trois  «  plumes  »  ,  si  obscur  dans  le 
conte  lorrain  :  Un  jeune  homme ,  promis  au  diable  dès  avant  sa  naissance , 
se  met  en  route  pour  l'aller  trouver.  Une  source  infecte ,  dont  il  a  vanté  l'eau 
par  complaisance,  lui  donne  pour  le  récompenser  ce  conseil  :  «  A  tel  endroit, 
il  y  a  un  lac  ;  trois  néraïdes  {sic)  viendront  s'y  baigner.  Cache-toi ,  et ,  tandis 
qu'elles  seront  dans  l'eau ,  saisis  leurs  vêtements  de  plumes ,  qu'elles  auront 
laissés  sur  le  rivage ,  et  ne  rends  pas  les  siens  à  la  plus  jeune  avant  qu'elle  ne 
t'ait  juré  de  ne  jamais  t'oublier,  même  dans  la  mort.  »  Ces  «  néraïdes  »  sont 
les  filles  du  diable,  comme  le  sont  les  trois  «  plumes  »  du  conte  lorrain ,  et  aussi 
dans  un  conte  basque  de  ce  type  (Webster,  p.  120),  les  trois  jeunes  filles  à 
l'une  desquelles  le  héros,  d'après  le  conseil  d'un  tartaro  (ogre),  dérobe  ses 
vêtements  de  colombe.  (Nous  avons  déjà  rencontré  ces  «  filles  du  diable  » 
dans  le  conte  catalan.)  —  Dans  le  conte  russe  indiqué  ci-dessus  (Ralston, 
p.  120),  le  prince,  qui  a  été  promis  par  son  père  au  Roi  des  eaux,  rencontre 
une  Baba  Yaga  (sorte  de  sorcière  ou  d'ogresse).  Celle-ci  lui  dit  de  prendre  les 
vêtements  de  l'aînée  de  douze  jeunes  filles  qui  arriveront  sur  le  bord  de  la  mer 
sous  forme  d'oiseaux.  Quand  il  le  fait,  la  jeune  fille  le  supplie  de  lui  rendre 
ses  vêtements  :  elle  est  la  fille  du  Roi  des  eaux  et  elle  viendra  en  aide  au  jeune 
homme. 

I.  Pour  ce  trait  du  mort  reconnaissant,  voir  les  remarques  de  notre  n»  lo.  If  Pdil  Bossu  (I,  p.  î  1 4  ). 


CHATTE      BLANCHE  I5 

On  le  voit  :  dans  notre  conte,  l'idée  première  est  parfaitement  reconnais- 
sable  ;  les  éléments  en  existent  à  peu  près  tous ,  mais  le  sens  en  est  perdu  ; 
on  ne  sait  plus  ce  que  c'est  que  cette  «  plume  »  personnifiée ,  à  laquelle  il  faut 
enlever  sa  robe.  Du  reste ,  même  ce  souvenir  à  demi  effacé  du  thème  primitif 
a  disparu  des  contes  de  ce  type  dont  il  nous  reste  à  parler  dans  cette  partie  de 
nos  remarques.  Ainsi,  dans  un  troisième  conte  catalan  (^Rondallayre ,   t.   I, 
p.  41  ),  —  après  une  introduction  où  le  héros  joue  et  perd  en  une  nuit  sa 
fortune  et  sa  vie ,  et  reçoit  de  celui  qui  a  gagné  l'ordre  d'aller  au  Château  du 
Soleil ,   d'où  jamais  personne  n'est  revenu ,  —  on  voit  tout  simplement  trois 
jeunes  filles  qui  se  baignent  :  le  héros ,  suivant  le  conseil  d'une  géante ,  s'em- 
pare des  vêtements  de  la  plus  jeune  et  ne  les  lui  rend  que  lorsqu'elle  lui  a 
indiqué  où  est  le  Château  du  Soleil.  —  Dans  un  conte  milanais  (Imbriani, 
Noi'ellaja  fiorentina ,  p.  411),  le  héros  doit  aussi  se  rendre  chez  le  Roi  du 
Soleil,  contre  qui  il  a  gagné  une  partie  de  billard  {sic),  dont  l'enjeu  est  la 
main  d'une  des  filles  du  roi.  Un  vieillard  indique  au  jeune  homme  où  est  le 
palais  du  Roi  du  Soleil ,   et  lui  conseille  de  dérober  les  vêtements  des  fîUes  de 
celui-ci ,  pendant  qu'elles  se  baignent  ;  il  ne  devra  les  leur  rendre  que  si  elles 
consentent  à  le  mener  à  leur  père  '.  —  Dans  un  conte  allemand  (Prœhle,  I, 
no  8),  un  prince  dépense  tout  son 'argent  dans  les  auberges  ;   il  perd  au  jeu 
contre  un  étranger,  au  pouvoir  duquel  il  doit  aller  se  remettre  tel  jour,  à  tel 
endroit.   Il  rencontre  une  vieille  qui  lui  dit  qu'il  trouvera  un  étang  où  se 
baignent  trois  jeunes  filles,  deux  noires  et  une  blanche  (on  se  rappelle  la 
Plume  verte,  la  Plume  jaune  et  la  Plume  noire  de  notre  conte).  Il  faudra 
prendre  les  habits  delà  blanche.  Ici,  de  même  que  dans  les  contes  catalans,  le 
jeune  homme  cherche  à  obtenir  du  père  de  la  jeune  fille  la  main  de  celle-ci. 
—  Comparer  un  conte  irlandais  {Folklore  Journal ,  1883, 1,  p.  316),  un  conte 
portugais,  extrêmement  altéré  (Coelho,  n»  14),  le  conte  de  la  Haute-Bre- 
tagne mentionné  plus  haut  (où  les  trois  jeunes  filles  sont   vêtues  l'une  de 
blanc,  la  seconde  de  gris,  la  troisième  de  bleu),  et  un  conte  picard  {Méhisine, 
1877,  col.  446).  On  remarquera  que  ce  conte  breton  et  ce  conte  picard  sont 
les  seuls  de  ce  dernier  groupe  où  il  ne  soit  pas  question  de  jeu.    —  En 
revanche,  dans  un  conte  allemand  de  la  même  famille  (Wolf,  p.  286),  où  ne 
se  trouve  pas  l'épisode  du  plumage  ou  vêtement  dérobé  ,  le  héros  est  un  joueur 
enragé  qui  tombe  au  pouvoir  du  chasseur  vert  Grùnus  Kravalle ,  le  diable.  Il 
n'obtiendra  sa  liberté  que  s'il  trouve  le  château  de  celui-ci  dans  un  an  et  un 
jour.  —  Voir  encore  un  conte   écossais  du  même  type  (Campbell,   n"  2, 
variante),  où  un  jeune  homme,  ayant  perdu  une  partie  de  cartes  contre  un 
chien  noir,  se  voit  obligé  de  le  servir  pendant  sept  ans. 

Vers  181 5,  un  romancier  anglais,  M. -G.  Lewis,  devenu  grand  proprié- 
taire à  la  Jamaïque ,  entendait  raconter,  par  des  nègres  de  ses  domaines ,  un 
conte  se  rattachant  au  groupe  que  nous  venons  d'étudier,  et  il  le  consignait 
dans  son  Journal  oj  a  West  India  Proprielor  (cité  dans  le  Folklore  Journal,  1883, 
I,  p.  280).  Dans  ce  conte,  —  qui  évidemment  a  été  apporté  d'Europe  à  la 


1.  Il  n'est  pas  sans  intérêt  de  constater  que,  dans  le  conte  espagnol  de  Sévillc,  mentionné  ci- 
dessus,  le  personnage  qui  a  gagné  au  jeu  l'âme  du  héros  est  le  «  Marquis  du  Soleil  ».  Ce  trait  établit 
un  lien  tout  spécial  entre  le  contî  mil.inai';  .  le  troisième  contf  catalan  i-t  le  conte  espagnol. 


l6  CHATTE      BLANCHE 

Jamaïque,  comme  l'ont  été  au  Chili  les  contes  espagnols  et  au  Brésil  les  contes 
portugais  que  nous  avons  eu  déjà  l'occasion  de  citer,  —  le  héros  joue  de  fortes 
sommes  contre  un  grand  chef.  Ayant  gagné  ,  il  est  invité  à  aller  se  faire  payer 
à  la  cour.  Avant  son  départ ,  sa  nourrice  lui  conseille  de  dérober  les  vêtements 
de  la  plus  jeune  fille  du  chef,  pendant  qu'elle  se  baigne. 

*  * 

Cet  épisode  des  Jeunes  filles  oiseaux ,  si  l'on  peut  s'exprimer  ainsi ,  qui  manque 
dans  le  plus  grand  nombre  des  contes  de  la  famille  de  Chatte  blanche,  appar- 
tient en  réalité  à  un  autre  thème.  Là ,  le  héros  refuse  de  rendre  à  la  jeune  fille 
le  vêtement  de  plumes  dont  il  s'est  emparé,  et  il  la  garde  elle-même  comme 
sa  femme  ;  mais  un  jour  la  jeune  femme  trouve  moyen  de  reprendre  son 
vêtement,  et  elle  s'envole  vers  son  pays.  Après  diverses  aventures,  le  héros 
parvient  à  la  rejoindre ,  et  désormais  ils  vivent  heureux. 

Notons  que  plusieurs  contes  de  ce  type ,  par  exemple  un  conte  du  Tyrol 
allemand  ( Zingerle ,  I ,  n»  37)  ,  un  conte  tchèque  de  Bohême  (Waldau ,  p.  248  ), 
présentent,  vers  la  fin,  une  suite  d'épreuves  que  les  parents  de  la  jeune  femme 
font  subir  à  son  mari ,  à  l'arrivée  de  celui-ci  dans  leur  pays ,  et  dans  lesquelles 
il  est  aidé  par  elle.  Cet  épisode  rapproche  ce  thème  du  thème  principal  du 
conte  lorrain,  et  il  n'est  pas  étonnant  qu'ayant  ainsi  une  partie  commune, 
ces  deux  thèmes  se  soient  parfois  fusionnés. 

Aux  deux  contes  européens  de  ce  type  des  Jeunes  filles  oiseaux  que  nous 
venons  d'indiquer,  on  peut  ajouter,  par  exemple ,  des  contes  allemands 
(Simrock,  n»  65  ;  Grimm,  n»  193  ),  un  conte  italien  ( Comparetti ,  no  50),  un 
conte  sicilien  (Gonzenbach ,  n"  6),  un  conte  grec  moderne  (Hahn  ,  no  1 5  ) ,  un 
conte  du  «  pays  saxon  »  de  Transylvanie  (Haltrich,  n"  5),  un  conte 
tchèque  de  Bohême  (Waldau ,  p.  555),  un  conte  valaque  (Schott.n"  19), 
un  conte  polonais  (Tœppen,  p.  140),  un  conte  finnois  (Beauvois,  p.  181  ), 
un  conte  lapon  (  n»  3  des  contes  traduits  par  F.  Liebrecht ,  Gertnania ,  tome 
15),  etc.  —  Comparer  un  conte  recueilli  chez  les  Esquimaux  du  Groenland 
méridional  et  du  Labrador  (  TaUs  and  Traditions  oj  the  Eskitno  ,  by  H.  Rink, 
1875,  no  12). 

En  Orient ,  nous  citerons  d'abord ,  comme  présentant  le  thème  des  Jeunes 
filles  oiseaux,  un  conte  arabe  des  Mille  et  une  Nuits  (Histoire  de  Djanschah)  : 
Après  diverses  aventures ,  Djanschah ,  fils  d'un  sultan ,  arrive  chez  un  vieil- 
lard qui  le  recueille  dans  son  château.  Ayant  à  s'absenter,  ce  vieillard  remet 
au  jeune  homme  toutes  les  clefs  du  château  en  lui  défendant  d'ouvrir  une  cer- 
taine porte.  Djanschah  l'ouvre ,  et  il  se  trouve  dans  un  magnifique  jardin ,  au 
milieu  duquel  est  un  étang.  Bientôt  arrivent  à  tire-d'aile  trois  gros  oiseaux , 
en  forme  de  colombes,  qui  s'abattent  sur  le  bord  de  l'étang,  déposent  leur 
plumage  et  apparaissent  comme  des  jeunes  filles,  qui  se  baignent.  Puis  elles 
reprennent  leur  plumage  et  s'envolent.  Djanschah ,  qui  a  cherché  en  vain  à 
décider  la  plus  jeune  à  rester  sur  la  terre  et  à  devenir  sa  femme ,  tombe  dans 
une  profonde  tristesse.  Le  vieillard ,  à  son  retour,  voit  immédiatement  que  le 
jeune  homme  a  ouvert  la  porte  défendue  ;  mais  il  lui  pardonne  et  même  il  lui 
dit  ce  qu'il  faut  faire  pour  arriver  à  ses  fins.  Quand  les  trois  colombes,  qui  sont 


CHATTE      BLANCHE  I^ 

les  filles  d'un  roi  des  génies,  reviennent  se  baigner,  Djanschah  s'empare  des 
vêtements  de  plumes  de  la  plus  jeune,  et  ne  consent  point  à  les  lui  rendre. 
Après  qu'il  l'a  épousée,  elle  parvient  à  rentrer  en  possession  de  son  plumage  de 
colombe ,  et  elle  s'envole  en  disant  à  son  mari  que ,  s'il  l'aime ,  il  faut  qu'il 
l'aille  rejoindre  à  la  Citadelle  de  diamant.  Djanschah  s'adresse  successivement 
au  roi  des  oiseaux ,  au  roi  des  animaux  et  au  roi  des  génies,  pour  savoir  où 
est  la  Citadelle  de  diamant  ;  mais  personne  n'en  a  jamais  entendu  parler.  Enfin 
un  grand  magicien  lui  dit  d'attendre  l'assemblée  générale  des  génies ,  des 
animaux  et  des  oiseaux ,  qui  tous  lui  obéissent.  A  cette  assemblée ,  un  oiseau  , 
arrivé  le  dernier,  est  le  seul  qui  sache  le  chemin  de  la  Citadelle  de  diamant , 
et  il  y  porte  Djanschah ,  qui  est  très  bien  accueilli  par  son  beau-père ,  le  roi 
des  génies ,  et  retrouve  sa  femme  ' .  —  Un  autre  conte  des  Mille  et  um  Nuits 
{Histoire  de  Hassan  de  Bassorah')  est  une  variante  de  ce  conte. 

Un  conte  recueilli  dans  la  Sibérie  méridionale ,  chez  les  tribus  tartares  du 
bassin  de  la  Tobol  (Radloflf,  IV,  p.  321),  a  également,  —  après  une  série 
préliminaire  d'aventures  semblables  à  celles  du  héros  du  conte  arabe  et  dont 
nous  n'avons  pas  à  parler  ici,  — la  porte  défendue,  les  trois  oiseaux  (ici  trois 
cygnes  )  qui ,  pour  se  baigner,  se  changent  en  jeunes  filles ,  et  les  vêtements 
dérobés  ;  mais  il  s'arrête  là.  Il  est  évident  que  ce  conte  sibérien  est  écourté , 
car  il  dérive  directement  des  Mille  et  une  Nuits.  Recueilli  chez  des  Tartares 
musulmans ,  il  est  arrivé  en  Sibérie  avec  l'islamisme.  Le  nom  seul  du  héros 
suffit  pour  le  prouver  :  il  se  nomme  Eyban^a  ou,  selon  la  transcription  de 
M.  Pavet  de  Courteilles  (/oîir«a/  Asiatique,  août  1874,  p.  259),  Djihdn-Châh, 
ce  qui  est  exactement  le  Djanschah  du  conte  arabe  2. 

Un  livre  persan ,  le  Bahar-Danush ,  dont  l'origine  est  indienne  5 ,  nous 
montre  (t.  II,  p.  213  seq.,  de  la  traduction  anglaise  de  Jonathan  Scott)  des 
péris  (sortes  de  fées)  qui  paraissent  sous  la  forme  de  colombes  ,  déposent  leurs 
vêtements  de  plumes  et  deviennent  de  belles  jeunes  filles.  Pendant  qu'elles  se 
baignent ,  un  jeune  homme  leur  dérobe  leurs  vêtements ,  et  il  ne  consent  à  les 
leur  rendre  que  si  la  plus  jeune  et  la  plus  belle  veut  Tépouser.  La  péri ,  ayant 
eu  des  enfants,  commence  à  s'habituer  à  la  vie  des  hommes.  Mais  son  mari, 
étant  par  la  suite  obligé  de  partir  en  voyage ,  la  confie  à  une  bonne  vieille , 
à  qui  il  montre  en  grand  secret  l'endroit  où  il  a  caché  les  vêtements  de  plumes. 
Un  jour  que  la  vieille  admire  la  beauté  de  la  péri ,  celle-ci  lui  dit  qu'elle  la 
trouverait  bien  plus  belle  encore  si  elle  la  voyait  avec  ses  premiers  vêtements. 
La  vieille  les  lui  donne,  et  la  péri  s'envole.  (Il  manque  dans  ce  conte  la  der- 
nière partie ,  où  le  mari  se  met  à  la  recherche  de  sa  femme  et  finit  par  la 
retrouver  dans  un  pays  lointain  et  mystérieux.) 
Dans  une  «  légende  arabe  » ,  recueillie  en  1880  à  Alger,  dans  un  café  maure 

I.  Un  conte  grec  moderne  d'Epire  (H.ihn  ,  n"  1$  ),  mentionné  plus  haut  purmi  les  contes  se  ratta- 
ch*M  au  thème  des  Jeunes  filles  oiseaux ,  présente ,  pour  tout  l'ensemble  ,  la  plus  frappante  ressemblance 
avec  ce  conte  arabe.  Voir  aussi  un  conte  sicilien  (Gouzenbach,  n"  6).  — Pour  le  trait  de  l'oiseau 
arrivé  le  dernier,  comparer  notre  n"  3  ,  fc  Roi  d'Anghterre  et  son  Filleul,  et  les  remarques  de  ce  conte 
(I .  p.  48). 

1.  La  première  partie  du  conte  sibérien,  qui  ne  se  retrouve  pas  dans  l'histoire  de  Djanschah  et  qui, 
A  vrai  dire ,  forme  un  conte  distinct ,  est  également  un  écho  des  Mille  el  une  Nuits,  car  elle  n'est  tutre 
qu'un  épisode  des  Voyages  de  Sindbad  le  Marin  (l'épisode  du  »  Vieillard  de  la  mer  »). 

3.  Voir  rii.  Benfey,  Pantschatanlra,  t.  I,  p.  263. 
CosQ.um ,  Contes,  U.  2 


lis  CHA,TTE      BLANCHE 

(A.  Ccrteux  et  H.  Carnoy,  l'Algérie  traditionnelle,  t.  I,  Paris,  1884,  p.  87), 
un  taleb  (sorte  d'ascète  musulman)  saisit  un  jour  la  «peau  de  colombe» 
d'une  Djnoun  (sorte  de  génie)  qui  se  baigne  ;  il  ne  la  lui  rend  que  lorsqu'elle 
lui  a  promis  de  lui  accorder  ce  qu'il  lui  demanderait.  Il  lui  dit  alors  de  devenir 
sa  femme.  Les  années  se  passent,  et  la  Djnoun  donne  à  son  mari  plusieurs 
enfants.  Un  jour,  ceux-ci ,  en  jouant ,  trouvent  la  peau  de  colombe  et 
l'apportent  à  leur  mère.  Elle  s'en  revêt  aussitôt  et  s'en  va  retrouver  les  Djnouns. 

Dans  les  îles  Lieou-Khieou ,  tributaires  de  la  Chine ,  un  envoyé  chinois 
recueillait  au  commencement  de  ce  siècle  et  transcrivait  comme  un  fait  histo- 
rique le  conte  dont  voici  le  résumé  et  qui  présente  la  même  lacune  que  les  deux 
contes  précédents  (N.B.  Dennys,  The  Folklore  of  China.  Hong-Kong,  1876, 
p.  140)  :  Un  fermier  non  marié,  Ming-ling-tzu ,  avait  près  de  sa  maison  une 
fontaine  d'eau  excellente.  Un  jour  qu'il  allait  y  puiser,  il  vit  de  loin  dans  cette 
fontaine  quelque  chose  de  brillant  :  c'était  une  femme  qui  s'y  baignait ,  et  ses 
vêtements  étaient  pendus  à  un  pin  voisin.  Très  mécontent  de  voir  ainsi  trou- 
bler son  eau ,  Ming-ling-tzu  enleva ,  sans  se  faire  voir,  les  vêtements ,  qui 
étaient  d'une  forme  et  d'une  couleur  extraordinaires.  La  femme,  ayant  pris 
son  bain ,  se  mit  à  crier  tout  en  colère  :  «  Quel  voleur  a  pu  venir  ici  en  plein 
jour  ?  Qu'on  me  rende  mes  vêtements  !  »  Ayant  aperçu  Ming-ling-tzu ,  elle  se 
jeta  par  terre  devarit  lui.  Le  fermier  lui  reprocha  de  venir  troubler  son  eau.  A 
quoi  elle  répondit  que  les  fontaines,  comme  les  arbres,  avaient  été  faites  par  le 
Créateur  pour  l'usage  de  tous.  Le  fermier  lia  conversation  avec  elle ,  et ,  décou- 
vrant que  sa  destinée  était  de  l'épouser,  il  refusa  absolument  de  lui  rendre  ses 
vêtements,  sans  lesquels  elle  ne  pouvait  s'en  aller.  Finalement,  ils  se  marièrent. 
La  femme  vécut  avec  lui  dix  ans  et  lui  donna  un  fils  et  une  fille.  Au  bout  de 
ce  temps ,  sa  destinée  à  elle  fut  accomplie  ;  elle  monta  sur  un  arbre  pendant 
l'absence  de  son  mari ,  et ,  après  avoir  dit  adieu  à  ses  enfants ,  elle  se  mit  sur 
un  nuage  et  disparut. 

En  Océanie,  dans  l'île  Célèbes,  la  tribu  des  Bantiks  raconte,  au  sujet  de 
l'origine  de  ses  ancêtres ,  une  légende  qui  se  rattache  à  ce  groupe  de  contes. 
La  voici  (^Zcitscltrift  der  Deutschen  Morgenlandischen  Geselhcljaft ,  t.  VI,  1852, 
p.  55 6. — Comparer  L.  de  Bâckcr,  V Archipel  indien,  1874,  p.  98)  :  Une 
créature  à  moitié  divine,  Outahagi,  descendait  du  ciel  avec  sept  de  ses  com- 
pagnes pour  se  baigner  dans  une  fontaine  de  l'île.  Un  certain  Kasimbaha  les 
aperçoit  planant  au  dessus  de  lui  et  les  prend  pour  des  colombes  ;  il  est  bien 
surpris  en  voyant  que  ce  sont  des  femmes.  Pendant  qu'elles  se  baignent ,  il 
prend  un  de  leurs  vêtem.ents ,  par  le  moyen  desquels  on  pouvait  s'élever  en 
l'air.  Outahagi  est  obligée  de  rester  sur  terre  ;  il  l'épouse  et  en  a  un  fils.  Hle 
lui  recommande  de  prendre  garde  qu'un  cheveu  blanc  qu'elle  a  soit  arraché. 
Kasimbaha  l'arrache  néanmoins ,  et  Outahagi  disparaît  au  milieu  d'un  affreux 
ouragan  et  retourne  au  ciel.  Le  mari,  ne  sachant  comment  soigner  son  enfant, 
veut  aller  la  rejoindre.  Il  essaie  de  grimper  à  un  rotang  qui  va  de  la  terre 
au  ciel ,  mais  en  vain  :  le  rotang  est  tout  couvert  d'épines.  Heureusement  un 
mulot  vient  à  son  aide  et  ronge  toutes  les  épines.  Kasimbaha  peut  donc 
grimper  avec  son  fils  sur  le  dos,  et  il  arrive  au  ciel ,  où  divers  animaux  ,  —  on 
ne  voit  pas  trop  pourquoi ,  —  lui  rendent  encore  service  :  un  petit  oiseau  lui 
indique  la  demeure  d'Outahagi  ;  un  ver  luisant  va  se  poser  sur  la  porte  de  sa 


CHATTE      BLANCHE  I9 

chambre.  Le  frère  d'Outahagi ,  lequel  est ,  lui  aussi ,  une  sorte  de  demi-dieu , 
veut  voir  si  son  beau-frère  n'est  qu'un  mortel.  Il  l'éprouve  au  moyen  de  neuf 
plats  couverts  ;  mais  une  mouche  montre  à  Kasimbaha  le  plat  qu'il  ne  faut  pas 
ouvrir.  On  le  garde  donc  dans  le  ciel ,  et  plus  tard ,  il  fait  descendre  son  fils 
sur  la  terre  au  bout  d'une  longue  chaîne.  C'est  ce  fils  qui  est  la  tige  des 
Bantiks  ». 

Cette  légende  de  l'île  Célèbes  présente  bien  évidemment  un  trait  que  nous 
avons  signalé  dans  certaines  variantes  européennes  du  thème  des  Jeunes  filles 
oiseaux  et  qui  forme  lien  entre  ce  thème  et  celui  auquel  se  rattache  plus  parti- 
culièrement le  conte  lorrain  ;  nous  voulons  parler  des  épreuves  au.\quelles  le 
héros  est  soumis.  Ce  trait ,  qui  faisait  défaut  dans  les  contes  orientaux  que  nous 
avons  analysés  avant  cette  légende ,  nous  allons  le  retrouver  dans  d'autres 
contes  ou  œuvres  littéraires ,  également  orientaux,  du  type  des  Jeunes  filles 
oiseaux. 

Prenons  d'abord  un  drame  birman ,  dont  l'analyse  a  été  publiée  dans  le 
Journal  oj  the  Asiatic  Society  oj  Bengal ,  t.  VIII  (  1839)  >  P-  53^  :  «  Les  neut 
princesses  de  la  ville  de  la  Montagne  d'argent ,  séparée  du  séjour  des  mortels 
par  une  triple  barrière  (la  première  ,  une  haie  de  roseaux  épineux  ;  la  seconde, 
un  torrent  de  cuivre  en  fusion  ;  la  troisième,  un  Belou  ou  démon),  ceignent 
leurs  ceintures  enchantées  qui  leur  donnent  le  pouvoir  de  traverser  l'air  avec 
la  rapidité  d'un  oiseau ,  et  visitent  une  belle  forêt  dans  les  limites  de  Vile  du 
Sud  (la  terre).  Pendant  qu'elles  se  baignent  dans  un  lac,  elles  sont  surprises 
par  un  chasseur  qui  lance  sur  la  plus  jeune ,  Mananhurry,  un  nœud  coulant 
magique  et  l'amène  au  jeune  prince  de  Pyentsa.  Celui-ci  est  si  frappé  de  sa 
merveilleuse  beauté  qu'il  en  fait  sa  «  première  reine  »  ,  quoiqu'il  ait  épousé 
tout  récemment  la  fille  de  l'astrologue  royal.  Le  prince  est  obligé ,  peu  de 
temps  après ,  par  ordre  du  roi  son  père ,  de  marcher  à  la  tète  de  l'armée  contre 
des  rebelles.  L'astrologue  profite  de  son  absence  pour  expliquer  un  songe  qu'a 
eu  le  roi ,  en  lui  persuadant  qu'il  n'a  d'autre  moyen  d'apaiser  le  mauvais  génie 
qui  en  veut  à  son  pouvoir,  qu'en  lui  sacrifiant  la  belle  Mananhurry.  La  mère 
du  prince,  ayant  appris  le  danger  dont  la  bien-aimée  de  son  fils  est  menacée, 
va  la  trouver  et  lui  rend  sa  ceinture  enchantée ,  qui  avait  été  ramassée  par  le 
chasseur  sur  le  bord  du  lac  et  offerte  par  lui  à  la  reine-mère.  La  princesse 
retourne  aussitôt  à  la  Montagne  d'argent  ;  mais ,  en  chemin ,  elle  s'arrête  chez 
un  vieil  ermite  qui  s'est  retiré  sur  les  confins  de  la  forêt,  et,  après  lui  avoir 
raconté  ses  aventures ,  elle  lui  confie  une  bague  et  quelques  drogues  magiques 
qui  permettent  à  celui  qui  les  possède  de  franchir  sans  danger  les  barrières  de 
la  Montagne  d'argent.  Le  jeune  prince,  ayant  terminé  son  expédition ,  retourne 
À  Pyentsa,  et,  n'y  retrouvant  plus  sa  chère  Mananhurry,  il  repart  immédia- 
tement pour  aller  à  sa  recherche.  Arrivé  auprès  de  la  belle  forêt ,  il  y  entre 

I.  Le  conte  suivant,  qui  a  été  recueilli  dans  la  Kouvelle-Zilandc ,  nous  pjrait  être  une  version 
défigurée  de  cette  légende  :  l'ne  jeune  fille  de  race  cileïte  a  entendu  vanter  la  valeur  et  la  beauté  du 
grand  chef  Tawhaki.  Elle  descend  du  ciel  pour  être  sa  femme.  Plus  tard  ,  offensée  d'une  réflexion  que 
son  mari  fait  au  sujet  de  la  petite  fille  qu'elle  a  mise  au  monde ,  elle  prend  l'enfant  et  s'envole  avec 
elle.  Tawhaki  grimpe  i  uue  plante  qui  s'élève  jusqu'au  ciel  ;  arrivé  là ,  il  est  traité  avec  mépris  par  les 
parents  de  sa  femme  ;  mais  à  la  fin  celle-ci  le  reconnaît ,  et  il  devient  dieu  (  Ztilschrlfl  jir  vfrglfirlitnd* 
Spnuhforschung  ,  t.  XVIII,  p.  61). 


20  CHATTE      BLAKCHE 

seul ,  visite  l'ermite ,  qui  lui  remet  la  bague  et  les  drogues  enchantées  ;  puis 
il  franchit  les  terribles  barrières ,  et ,  après  bien  des  aventures  ,  arrive  enfin  à 
la  ville  de  la  Montagne  d'argent  ' .  Il  fait  connaître  sa  présence  à  Mananhurry 
en  laissant  tomber  la  bague  de  celle-ci  dans  un  vase  rempU  d'eau  que  l'une 
des  servantes  du  palais  va  porter  au  bain  de  la  princesse.  La  nouvelle  de  son 
arrivée  étant  parvenue  au  roi ,  père  de  Mananhurry,  celui-ci  est  très  irrité  qu'un 
mortel  ait  l'audace  de  pénétrer  dans  son  pays  et  d'élever  des  prétentions  sur 
sa  fille  ;  il  ordonne  de  le  soumettre  à  diverses  épreuves.  Le  prince  doit  d'abord 
dompter  des  chevaux  et  des  éléphants  sauvages  ;  il  les  dompte.  Alors  le  roi 
promet  de  lui  donner  sa  fille  s'il  parvient  à  tirer  une  flèche  avec  un  des  arcs 
du  palais  ;  le  prince  le  fait  avec  une  aisance  et  une  adresse  merveilleuses.  Le 
roi  exige  une  dernière  épreuve  :  il  faut  que  le  prince  distingue  le  petit  doigt 
de  Mananhurry  parmi  les  doigts  des  princesses  ses  sœurs  qui  lui  sont  présentés 
au  travers  d'un  écran.  Grâce  au  roi  des  moucherons  qui  lui  donne  les  indi- 
cations nécessaires,  le  prince  réussit  encore  dans  cette  épreuve,  et  rien  ne 
s'oppose  plus  à  sa  réunion  avec  la  belle  Mananhurry. 

Les  Birmans  ayant  reçu  de  l'Inde  avec  le  bouddhisme  la  plus  grande  partie 
de  leur  littérature ,  on  pouvait  affirmer  d'avance  que  tout  le  plan  de  ce  drame 
devait  avoir  été  calqué  sur  quelque  récit  indien.  Ce  qui ,  du  reste ,  le  démontre, 
c'est  que  nous  trouvons  dans  un  livre  thibétain ,  le  Kandjotir,  dont  l'origine  est 
indienne  et  bouddhique,  un  récit  presque  identique  pour  le  fond  au  drame 
birman  {Mémoires  de  l' Académie  de  Saint-Pétersbourg ,  t.  XIX,  no  6,  1873, 
p.  XXIV  seq.).  L'identité  va  jusqu'au  nom  de  l'héroïne  :  Manohard ,  dans  le 
récit  thibétain  ;  Mananhurry,  dans  le  drame  birman  ;  preuve  certaine  d'emprunt 
à  une  source  commune ,  qui  ne  peut  être  qu'indienne. 

On  a  recueilli ,  dans  l'île  de  Madagascar,  un  conte  du  même  genre ,  où 
figurent  aussi  les  tâches  que  le  héros  doit  accompUr.  Dans  ce  conte  malgache 
{Folklore  Journal,  1883,  I,  p.  202),  un  jeune  homme,  appelé  Andrianoro, 
entend  parler  de  trois  sœurs  merveilleusement  belles ,  qui  de  temps  en  temps 
descendent  du  ciel  pour  se  baigner  dans  un  certain  lac.  Grâce  aux  avis  d'un 
devin ,  il  réussit  à  se  saisir  de  la  plus  jeune ,  et  celle-ci  consent  à  l'épouser. 
—  Vient  ensuite  un  épisode  dans  lequel  la  jeune  femme ,  pendant  un  voyage 
de  son  mari ,  est  mise  à  mort  par  les  parents  de  ce  dernier,  puis  se  retrouve 
vivante  à  son  retour.  Alors  elle  dit  à  Andrianoro  qu'elle  va  aller  voir  son  père 
et  sa  mère.  Andrianoro  veut  l'accompagner  ;  elle  cherche  à  l'en  dissuader  à 
cause  des  périls  qu'il  courra  et  des  épreuves  qu'il  aura  à  subir  ;  mais  il  persiste. 
(Tout  cet  épisode  nous  paraît  une  altération  du  passage  où,  dans  le  drame 
birman  et  dans  le  conte  indien  de  Cachemire  mentionné  plus  haut  en  note, 
la  jeune  femme,  menacée  d'un  grand  danger,  reprend  son  enveloppe  d'oiseau 
et  s'envole  vers  le  pays  de  son  père).  —  Avant  de  se  mettre  en  route, 
Andrianoro  rassemble  tous  les  animaux  et  les  oiseaux ,  et  tue  des  bœufs  pour 
les  régaler.  Après  quoi  il  leur  raconte  ce  qu'il  va  faire ,  et  ils  lui  disent  qu'ils 
viendront  à  son  secours.  Quand  il  est  arrivé  dans  le  ciel,  le  père  de  sa  femme 

I.  Il  est  curieux  de  constater  que  dans  le  conte  bohème  de  même  type  indiqué  plus  haut  (Wald«u, 
p.  248),  c'est  k  la  Montagne  d'or  que  le  héros  doit  aller  rejoindre  sa  femme.  Dans  un  conte  tyrolien 
(Zingerle,  I,  n»  37),  c'est  à  la  Montagne  de  verre,  —  Dans  un  conte  indien  de  Cachemire  (Steel 
et  Temple ,  p.  27),  c'est  à  la  Montagne  d'émeraude. 


d 


CHATTE      BLANCHE  21 

lui  impose  diverses  tâches  :  couper  un  arbre  énorme;  retirer  un  grand  nombre 
d'objets  qui  ont  été  jetés  dans  un  lac  rempli  de  crocodiles ,  reconnaître  la  mère 
de  sa  femme  au  milieu  de  ses  filles  toutes  semblables  à  elle.  Andrianoro  vient 
à  bout  de  ces  tâches  ,  grâce  à  l'aide  des  animaux  reconnaissants. 

Il  est  à  remarquer  que  ce  trait  de  la  reconnaissance  des  animaux  manque 
dans  le  drame  birman  et  dans  la  légende  des  îles  Célèbes  :  aussi  l'intervention 
de  la  mouche  ou  du  moucheron  ne  s'explique- t-elle  pas. 

Dans  ce  drame  et  cette  légende,  —  et  aussi  dans  le  récit  thibétain ,  —  il  n'est 
pas  question  non  plus  d'un  secours  que  la  femme  du  héros  lui  apporterait.  Ce 
détail  caractéristique  s'est  conservé  dans  un  conte  populaire  de  ce  type,  qui 
a  été  recueilli  dans  l'Inde  chez  les  Santals  et  qui,  sur  d'autres  points,  est 
altéré  {Indian  Antiqiiary,   1875,   p.    10).  Il  s'agit  là  d'un  berger,   nommé 
Toria ,  qui  faisait  paître  ses  chèvres  sur  le  bord  d'une  rivière.  Or,  les  filles  du 
soleil  avaient  coutume  de  descendre  chaque  jour  du  ciel  le  long  d'une  toile 
d'araignée  pour  aller  se  baigner  dans  cette  rivière.  Voyant  un  jour  Toria,  elles 
l'invitent  à  se  baigner  avec  elles,  puis  elles  remontent  au  ciel.  Toria,  ayant 
ainsi  fait  connaissance  avec  les  filles  du  soleil,  devient  au  bout  de  quelque  temps 
amoureux  de  l'une  d'elles,  et,  pour  l'obtenir,  il  s'avise  d'une  ruse.  Un  jour 
qu'il  se  baigne  avec  elles ,  il  leur  propose  de  jouer  à  qui  restera  le  plus  long- 
temps sous  l'eau ,  et  pendant  que  les  filles  du  soleil  plongent ,  il  sort  de  la 
rivière,  prend  le  sdrhî  (vêtement  de  dessus)  de  sa  bien-aimée  et  s'enfuit.  La 
jeune  fille  le  suit  jusqu'à  sa  maison  ;  Toria  lui  rend  le  sârhî  et  n'ose  lui 
demander  sa  main,  mais  la  jeune  fille,  voyant  ses  soeurs  parties,  dit  à  Toria 
qu'elle  restera  avec  lui  et  sera  sa  femme.  Malheureusement  pour  Toria,  un 
mendiant ,  qui  a  été  hébergé  dans  sa  maison ,  vante  au  roi  la  beauté  de  la  fille 
du  soleil ,  et  le  roi ,  l'ayant  vue ,  cherche  un  moyen  de  se  débarrasser  du  mari 
pour  faire  de  la  femme  «  sa  reine  ».  Il  mande  auprès  de  lui  Toria  et  lui 
ordonne  de  creuser  et  de  remplir  d'eau  ,  en  une  seule  nuit ,  un  grand  étang , 
dont  les  bords  doivent  être  plantés  d'arbres  ;  sinon ,  il  sera  mis  à  raort^  La 
femme  de  Toria  indique  à  celui-ci  un  moyen  magique  d'exécuter  ce  travail. 
Ensuite  le  roi  fait  ensemencer  de  graine  de  sénevé  une  grande  plaine,  et, 
quand  tout  est  mûr,  il  commande  à  Toria  de  récolter  la  graine  et  de  l'amasser 
en  un   tas;    s'il  ne   l'a  pas  fait  en  un  jour,   il  mourra.    La  fille  du  soleil 
appelle  ses  colombes,  et  en  une  heure  la  besogne  est  terminée.  Viennent 
ensuite  un  épisode  dont  nous  avons  donné  l'analyse  dans  les  remarques  de 
notre  n"  10,  René  et  son  Seigneur  (I,  p.  118),  et  une  dernière  partie  extrê- 
mement bizarre  et  qui  ne  se  rapporte  pas  au  thème  que  nous  examinons.  — 
Il  est  inutile  de  relever  dans  ce  conte  indien  les  altérations  qu'a  subies  le  thème 
des  Jeunes  filles  oiseaux,  les  lacunes  qui  s'y  rencontrent  et  la  manière  toute 
particulière  dont  est  amené  le  passage  relatif  aux  tâches  imposées  au  héros. 

Un  autre  conte  populaire  indien ,  recueilli  dans  le  Bengale ,  et  dont  nous 
avons  résumé  tout  l'ensemble  à  propos  de  notre  no  19,  le  Petit  Bossu  (l,  p.  219), 
contient  épisodiquement  une  partie  du  thème  des  Jeunes  filles  oiseaux  (Indian 
Anliquary,  1875,  p.  57)  :  Parti  à  la  recherche  de  Vapsara  (danseuse  céleste) 
que  son  père  a  vue  en  songe ,  le  prince  Siva  Dâs  consulte  un  ascète  qui  lui 
dit  :  «  Dans  la  forêt  il  y  a  un  étang  :  la  nuit  de  la  pleine  lune ,  cinq  apsaras 
viendront  s'y  baigner  ;  elles  descendront  de  leur  char  enchanté  et  déposeront 


22  CHATTE      BLANCHE 

leurs  vêtements  sur  le  bord  de  l'étang  ;  pendant  qu'elles  seront  dans  l'eau ,  tu 
prendras  leurs  vêtements  et  tu  resteras  caché.  »  Et  il  lui  indique  à  quel  signe 
il  reconnaîtra  l'apsara  Tillottama ,  dont  le  roi  a  rêvé.  Siva  Dâs  suit  les  instruc- 
tions de  l'ascète,  et  les  apsaras  s'engagent,  s'il  leur  rend  leurs  vêtements, 
à  le  laisser  choisir  pour  femme  parmi  elles  celle  qu'il  voudra  K 

Un  conte  des  Avares  du  Caucase  (  Schiefiier,  no  i  ) ,  que  nous  avons  eu 
également  à  rapprocher  de  notre  conte  le  Petit  Bossu  (I,  p.  217)  ,  a  un  épisode 
analogue.  Ce  sont  les  trois  filles  du  Roi  de  la  mer  qui,  chaque  jour,  à  midi , 
arrivent  sous  forme  de  colombes  pour  se  baigner  dans  la  mer.  Le  héros  s'em- 
pare des  vêtements  de  plumes  de  la  plus  jeune ,  et  elle  est  forcée  de  rester 
sur  la  terre.  Nous  reviendrons  sur  cet  épisode  du  conte  avare  et  sur  les  aven- 
tures qui  le  suivent,  dans  les  remarques  de  notre  n"  73 ,  la  Belle  aux  cheveux 
d^or. 

Dans  un  conte  samoyède  publié  par  M.  Ant.  Schiefner  dans  les  Ethmlogische 
Vorlesungen  ûber  die  altaischen  Vœlker,  d'Alexander  Castren  (Saint-Pétersbourg , 
1857,  p.  172),  une  vieille  dit  à  un  jeune  homme  d'aller  auprès  d'un  lac  qui 
est  au  milieu  d'une  sombre  forêt.  Il  y  verra  sept  jeunes  filles  se  baignant  ;  leurs 
vêtements  seront  déposés  sur  le  bord  du  lac.  Il  faudra  qu'il  prenne  les  vête- 
ments de  l'une  d'elles  et  les  cache.  Le  jeune  homme  suit  ce  conseil.  La  jeune 
fille  dont  il  a  pris  les  vêtements  le  supplie  de  les  lui  rendre.  «  Non ,  »  répond- 
il  ,  «  car  si  je  te  les  rends ,  tu  t'envoleras  de  nouveau  vers  le  ciel.  »  (  Cette 
réflexion  montre  bien  que  ces  vêtements  sont ,  en  réalité ,  un  plumage.  )  Il  finit 
pourtant  par  les  lui  rendre ,  et  elle  devient  sa  femme. 

La  littérature  européenne  du  moyen-âge  présente  aussi  ce  même  thème, 
sous  une  forme  incomplète.  Ainsi ,  d'après  M.  Liebrecht  (  Zeitschrift  fur  verglei- 
chende  Sprachforschung ,  t.  XVIII,  p.  59),  dans  le  poème  allemand  de  Frédéric 
de  Souabe ,  le  héros ,  qui ,  par  sa  faute ,  a  vu  s'éloigner  de  lui  la  princesse 
Angelburge,  trouve  ensuite  l'occasion  de  dérober  à  celle-ci,  pendant  qu'elle 
se  baigne,  ses  vêtements  de  colombe,  et  il  ne  les  lui  rend  qu'après  lui  avoir 
fait  promettre  de  l'épouser.  — Dans  les  Nibelungen  (aventure  25),  Hagen 
s'empare  des  vêtements  de  deux  ondines  pendant  qu'elles  se  baignent ,  et  il 
ne  consent  à  les  leur  rendre  que  si  elles  lui  révèlent  l'avenir.  —  Enfin ,  dans 
VEdda  Scandinave  (Les  Eddas,  traduction  de  M"e  R.  du  Puget ,  2*  éd.,  1865, 
p.  275),  trois  frères,  fils  de  roi,  étant  à  la  chasse,  rencontrent  sur  le  bord 
d'un  lac  trois  femmes  qui  filaient  du  lin  ;  «  auprès  d'elles  étaient  leurs  formes 
de  cygnes.  »  Ces  femmes  étaient  des  Valkyries.  Les  trois  frères  les  emmènent 
chez  eux  :  ils  passent  sept  hivers  ensemble  ;  «  puis  les  femmes  s'envolèrent 
pour  chercher  les  batailles ,  et  ne  revinrent  pas  *.  » 

1.  Dans  un  livre  de  l'Inde,  le  Çalapallki  Brahmana,  cité  p.ir  M.  Benfey  { Panischalanira ,  t.  I, 
p.  264),  l'apsara  Urvâ^i  et  ses  compagnes  se  baignent  dans  un  lac  sous  la  forme  de  canes,  et  elles 
«  se  rendent  visibles  »  au  roi  Pururavas ,  c'est-à-dire  se  montrent  à  lui  sous  leur  forme  véritable. 

3.  La  légende  suivante  des  îles  Shetland  et  des  Orcades  (Kennedy,  I ,  p.  liî),  présente  une  forme 
curieuse  de  ce  thème  :  Un  pécheur  aperçoit  un  jour  deux  belles  femmes  qui  se  jouent  sur  le  bord  de  la 
mer.  Non  loin  de  lui  se  trouvent  par  terre  deux  peaux  de  phoques  ;  il  en  prend  une  pour  l'examiner. 
Les  deux  femmes ,  ayant  remarqué  sa  présence  ,  courent  vers  l'endroit  où  étaient  les  peaux.  L'une 
saisit  celle  qui  reste  ,  s'en  revêt  en  un  clin  d'oeil  et  disparaît  dans  la  mer  ;  l'autre  supplie  le  pêcheur  de 
lui  rendre  la  sienne ,  mais  il  refuse  et  il  épouse  la  femme.  Quelques  .innées  .iprés ,  alors  qu'elle  a  déjà 
deux  enfants ,  la  femme  retrouve  sa  peau  de  phoque  et  s'enfuit  avec  un  de  ses  pareils. 


CHATTE      BLANCHE  23' 

Ce  que  nous  venons  de  dire  sur  le  thème  des  Jeunes  filles  oiseaux,  l'examen 
des  formes  complètes  de  ce  thème  montrera ,  nous  le  croyons ,  que ,  comme 
nous  l'avons  dit ,  l'épisode  des  «  trois  plumes  qui  se  baignent  » ,  des  jeunes 
filles  mystérieuses  et  de  leurs  vêtements  de  plumes ,  n'appartenait  pas  originai- 
rement aa  thème  principal  du  conte  lorrain  et  des  contes  analogues,  mais  à 
un  thème  distinct,  dont  il  constitue  l'élément  principal,  celui  auquel  se 
rattache  nécessairement  toute  la  suite  des  aventures  :  là ,  en  effet ,  on  l'a  vu , 
les  vêtements  de  plumes  ne  sont  pas  simplement  enlevés  à  la  jeune  fille ,  sans 
qu'il  en  soit  désormais  question  davantage  ;  ils  sont  repris  par  elle ,  et  il  faut 
que  son  mari  aille  la  chercher  dans  le  pa)'S  où  elle  s'est  envolée. 


Arrêtons-nous  maintenant  un  peu  sur  le  passage  où  il  est  question  des 
épreuves  imposées  au  héros.  Ce  trait,  que  nous  avons  rencontré  dans  le  drame 
birman ,  dans  le  récit  thibétain ,  dans  le  conte  populaire  du  Bengale  et  dans 
le  conte  malgache ,  —  se  rattachant  tous  au  thème  des  Jeunes  filles  oiseaux ,  — 
nous  allons  le  trouver  dans  un  conte  indien  du  type  de  Chatte  Blanche.  Voici  le 
résumé  de  ce  conte,  qui  fait  partie  de  la  grande  collection  formée  par  Soma- 
deva  de  Cachemire,  au  xiie  siècle  'de  notre  ère,  la  Kalhd-Sarit-Sdgara,  V  «  Océan 
des  Histoires  »  (voir  la  traduction  anglaise  de  C.  H.  Tawney,  t.  I,  p.  355, 
ou  l'analyse  donnée  dans  les  Comptes  rendus  de  l'Académie  de  Leipzig,  1861, 
p.  225  seq.  )  :  Le  jeune  prince  Çringabhuya  arrive  un  jour  au  château  d'un 
rdkshasa  (ogre),  situé  au  milieu  d'une  forêt.  Cerâkshasa,  nommé  Agniçikha, 
a  une  fille  nommée  Rûpaçikhâ.  Les  deux  jeunes  gens  s'éprennent  l'un  de 
l'autre,  et  la  fille  du  râkshasa  déclare  à  son  père  qu'elle  mourra,  si  celui-ci 
ne  la  donne  pas  pour  femme  au  prince.  Agniçikha  consent  au  mariage ,  mais 
à  la  condition  qu'auparavant  le  prince  exécutera  tous  les  ordres  qu'il  lui 
donnera.  Ce  que  le  prince  a  d'abord  à  faire ,  c'est  de  reconnaître  sa  bien-aimée 
au  milieu  de  ses  cent  soeurs  qui  toutes  lui  ressemblent  absolument ,  et  de  lui 
poser  sur  le  front  la  couronne  de  fiancée.  Rûpaçikhâ  a  prévu  cette  épreuve, 
et  le  prince  sait  d'avance  qu'elle  portera  autour  du  front  un  cordon  de  perles. 
«  Mon  père ,  »  lui  a-t-elle  dit ,  «  ne  le  remarquera  pas  ;  comme  il  appartient  à 
la  race  des  démons,  il  n'a  pas  beaucoup  d'esprit.  »  Çringabhuya,  s' étant  bien 
tiré  de  cette  première  épreuve,  reçoit  ensuite  l'ordre  de  labourer  assez  de 
terrain  pour  y  semer  cent  boisseaux  de  sésame  ;  labour  et  semailles  doivent 
être  terminés  pour  le  soir.  Grâce  à  Rûpaçikhâ  et  à  son  pouvoir  magique ,  le 
soir  le  tout  se  trouve  fait.  Alors  le  râkshasa  exige  que  Çringabhuya  ramasse 
en  un  tas  toutes  les  graines  qu'il  vient  de  semer  ;  en  un  instant ,  Rûpaçikhâ 
fait  venir  d'innombrables  fourmis,  et  les  graines  sont  vite  ramassées.  Enfin  le 
prince  doit  aller  inviter  au  mariage  le  frère  du  râkshasa ,  un  autre  râkshasa , 
nommé  Dhûmaçikha.  Sa  fiancée  lui  donne  un  cheval  très  rapide  et  divers 
objets  magiques,  et  elle  lui  dit  de  s'enfuir  à  toute  bride  une  fois  son  invitation 
faite.  Suit  l'épisode  de  la  poursuite  et  des  objets  magiques ,  que  nous  avons 
étudié  à  propos  d'un  passage  de  notre  n»  12,  lePriticeet  son  Chei>al  (I,  p.  152 
seq.).  Le  râkshasa  Agniçikha,  fort  étonné  de  voir  le  jeune  homme  échappé  à 
un  si  grand  péril ,  se  dit  qu'il  doit  être  un  dieu  et  lui  donne  sa  fille.  Au  bout 
de  quelque  temps ,  le  prince  désire  retourner  dans  son  pays ,  mais  sa  femme 


24  CHATTE      BLANCHE 

lui  conseille  de  quitter  secrètement  le  château  du  râkshasa.  Le  lendemain  donc, 
les  deux  jeunes  gens  s'enfuient  sur  leur  bon  cheval.  Bientôt  Agniçikha, 
furieux,  se  met  à  leur  poursuite.  Quand  il  est  près  d'eux,  Rûpaçikhâ  rend 
invisibles  son  mari  et  le  cheval ,  et  elle  se  change  elle-même  en  paysan  ;  elle 
prend  la  hache  d'un  bûcheron  et  se  met  à  fendre  du  bois.  Agniçikha  demande 
au  prétendu  bûcheron  s'il  n'a  pas  vu  les  fugitifs.  «  Nous  n'avons  vu  personne,» 
répond  Rûpaçikhâ  ;  «  aussi  bien  nos  yeux  sont  remplis  de  larmes  à  cause  de 
la  mort  du  prince  des  râkshasas,  Agniçikha,  qui  est  trépassé  aujourd'hui. 
Nous  sommes  en  train  de  couper  du  bois  pour  son  bûcher.  —  Ah  !  malheu- 
reux, »  se  dit  Agniçikha,  «  je  suis  donc  mort!  Maintenant  que  m'importe  ma 
fille  ?  Je  retourne  à  la  maison  et  je  vais  demander  à  mes  gens  comment  la 
chose  est  arrivée.  »  Il  retourne  chez  lui  ;  mais,  ses  gens  lui  ayant  dit  qu'il  est 
encore  en  vie,  il  reprend  sa  poursuite.  Alors  sa  fille  se  change  en  un  messager, 
tenant  une  lettre  à  la  main,  et  quand  le  râkshasa  lui  demande  des  nouvelles 
des  fugitifs ,  le  messager  lui  dit  qu'il  a  bien  d'autres  choses  en  tête  :  le  prince 
des  râkshasas  Agniçikha  vient  d'être  mortellement  blessé  dans  une  bataille  et 
il  l'envoie  en  toute  hâte  appeler  son  frère  auprès  de  lui ,  pour  qu'il  lui  trans- 
mette son  royaume.  Voilà  le  râkshasa  de  nouveau  tout  bouleversé  ;  il  retourne 
vite  à  son  château ,  où  ses  gens  parviennent  à  le  convaincre  qu'il  est  en  par- 
faite santé  ;  mais  il  renonce  à  poursuivre  les  jeunes  gens ,  et  ceux-ci  arrivent 
heureusement  dans  le  pays  de  Çringabhuya. 

Nous  réserv'ant  de  revenir  sur  quelques  traits  de  ce  curieux  conte  indien , 
nous  dirons  un  mot  de  chacune  des  diverses  tâches  imposées  au  jeune  homme 
dans  notre  conte. 

La  première  se  retrouve  exactement  dans  un  conte  westphalien  de  même 
type  (  Grimm ,  n»  1 1 3  ) ,  où  le  héros  reçoit  l'ordre  de  couper  une  grande  forêt 
et  n'a  d'autres  outils  qu'une  hache ,  un  coin  et  une  cognée  de  verre.  Dans  un 
autre  conte  allemand  (Grimm,  n°  193),  où  notre  thème  et  celui  des  Jeunes 
filles  oiseaux  se  mélangent  très  intimement,  le  jeune  homme  n'a  qu'une  hache 
de  plomb  et  des  coins  de  fer-blanc ,  et  il  doit ,  comme  dans  notre  conte ,  mettre 
tout  le  bois  en  cordes.  De  même  dans  le  conte  de  la  Haute-Bretagne ,  où  les 
instruments  donnés  au  valet  sont  une  hache  en  plomb  et  une  scie  en  papier. 
Dans  l'un  des  contes  catalans  indiqués  ci-dessus  (^Roftdallayre ,  I,  p.  85), 
dans  le  conte  basque ,  dans  le  conte  transylvain  ,  le  prince  doit  non  seulement 
abattre  une  grande  forêt,  mais,  dans  les  deux  premiers,  y  semer  du  blé  et 
faire  la  moisson  ;  dans  le  dernier,  la  mettre  en  cordes  et  planter  à  la  place  une 
vigne  qui  donne  déjà  du  raisin.  —  Voir  encore  le  conte  picard  mentionné  plus 
haut  {Mélusitie,  1877,  col.  446),  un  conte  breton  du  même  type,  assez  altéré 
(Luzel,  S^  rapport,  p.  26),  un  conte  allemand  (Mùllenhoff,  p.  395),  le  c^nte 
grec  moderne  également  mentionné  (Hahn,  n°  54)  et  un  conte  du  Tyrol 
allemand,  du  type  ôlgs  Jeunes  filles  oiseaux  (Zingerle,  I,  n»  37). 

En  Orient,  dans  un  conte  indien  de  Calcutta  (miss  Stokes,  p.  162),  déjà 
cité  à  propos  de  notre  n»  3  (I ,  p.  48),  une  des  épreuves  imposées  au  prince 
qui  demande  la  main  de  la  princesse  Labam ,  est  de  couper  en  deux  un 
énorme  tronc  d'arbre  avec  une  hache  de  cire.  Le  prince  indien  est  aidé  par  la 
princesse  Labam  ,  comme  Jean  est  aidé  par  Chatte  Blanche. 


CHATTE      BLANCHE  2J 

Dans  le  conte  westphalien ,  l'une  des  tâches  est ,  comme  dans  notre  conte , 
de  bâtir  un  château  (comparer  Grimm,  n°  i86)  ;  mais  il  n'y  est  pas  question 
du  singulier  moyen  qu'il  faut  employer  pour  avoir  la  «belle  flèche».  Ce 
bizarre  passage  se  retrouve  sous  diverses  formes  dans  plusieurs  autres  contes 
de  ce  type.  Ainsi,  dans  le  conte  du  Tyrol  italien  n»  27  de  la  collection 
Schneller,  l'enchanteur  ayant  ordonné  au  jeune  homme  d'enlever  un  rocher 
qui  est  au  milieu  d'un  lac,  sa  fille  indique  au  jeune  homme  ce  qu'il  faut  faire  : 
il  prendra  une  épée  et  un  seau,  coupera  la  tête  à  la  jeune  fille  et  fera  couler 
le  sang  dans  le  seau  ;  mais  il  aura  soin  qu'il  n'en  tombe  point  par  terre.  Il 
en  tombe  trois  gouttes  ;  la  jeune  fille  disparaît ,  mais  bientôt  après  elle  revient 
et  dit  au  jeune  homme  que ,  par  son  inattention ,  il  avait  rendu  la  chose 
presque  impossible,  mais  enfin  elle  a  réussi.  (Comparer  le  conte  portugais 
de  la  collection  Coelho). 

Dans  ce  conte  tyroUen ,  comme  dans  le  nôtre ,  cet  incident  n'entraîne 
pas  de  conséquences  pour  la  suite  du  récit.  Il  n'en  est  pas  de  même  dans  les 
contes  dont  nous  allons  parler.  Dans  un  des  contes  catalans  déjà  mentionnés 
(Rondalîayre ,  I ,  p.  41  ) ,  le  héros  doit  retirer  un  anneau  du  fond  de  la  mer.  Sa 
bien-aiméc  lui  dit  de  la  couper  en  morceaux,  en  prenant  bien  garde  de  rien 
laisser  tomber  par  terre ,  et  de  jeter  le  tout  à  la  mer.  Malgré  tout  le  soin  du 
héros,  il  tombe  par  terre  une  goutte  de  sang.  Néanmoins  la  jeune  fiUe  retire 
l'anneau.  Ensuite  son  père  dit  au  jeune  homme  qu'il  lui  faudra  reconnaître  sa 
fiancée  entre  ses  deux  sœurs  :  elles  seront  placées  toutes  les  trois  derrière  une 
cloison  et  passeront  à  travers  un  trou  le  petit  doigt  de  leur  main  droite  (c'est 
tout  à  fait,  on  le  voit,  le  drame  birman).  Comme,  depuis  que  la  goutte  de 
sang  est  tombée  par  terre  ,  il  manque  une  phalange  au  petit  doigt  de  la  jeune 
fille,  le  héros  n'a  pas  de  peine  à  la  reconnaître.  (L'autre  conte  catalan  du 
Rondallayre ,  I,  p.  85  ,  le  conte  espagnol  de  Séville  et  le  conte  basque  sont, 
pour  tout  ce  passage ,  à  peu  près  identiques  à  ce  conte.)  —  Le  conte  picard 
présente  cet  épisode  d'une  autre  façon.  Le  diable  ayant  ordonné  au  jeune 
homme  d'aller  chercher  un  nid  au  sommet  d'une  haute  tour  de  marbre ,  la 
fille  du  diable  dit  à  son  ami  de  la  couper  en  morceaux ,  qu'il  fera  cuire  dans 
une  chaudière.  Avec  ses  os  il  fera  une  échelle  et  il  pourra  grimper  à  la  tour. 
Quand  le  jeune  homme  remet  les  os  à  leur  place,  il  oublie  ceux  du  petit  doigt 
du  pied.  C'est  ce  qui  lui  permet  de  distinguer  sa  fiancée  quand  le  diable  lui 
dit  de  choisir  par  la  nuit  noire  parmi  ses  trois  filles  couchées  l'une  près  de 
l'autre.  (Comparer  le  conte  de  la  Haute-Bretagne).  —  Dans  le  conte  écossais 
n«>  2  de  la  collection  Campbell ,  la  fille  du  géant  fait  au  prince  une  échelle  avec 
ses  propres  doigts,  pour  qu'il  puisse  dénicher  un  nid,  et,  comme  elle  y  a 
perdu  son  petit  doigt ,  le  prince  peut  ensuite  la  distinguer  entre  ses  deux  soeurs, 
(Comparer  le  second  conte  écossais).  — Le  conte  milanais  cité  plus  haut  a 
aussi  cet  épisode  ,  mais  incomplet.  Le  vieillard  qui  enseigne  au  jeune  homme 
comment  il  devra  se  comporter  chez  le  Roi  du  Soleil ,  lui  dit  que  ce  dernier 
lui  bandera  les  yeux,  quand  il  s'agira  de  choisir  une  de  ses  filles;  il  faudra 
que  le  jeune  homme  leur  prenne  à  chacune  les  mains ,  et  celle  qui  aura  un 
doigt  coupé ,  ce  sera  la  plus  belle. 

11  y  a  donc  à  cet  endroit,  dans  notre  conte,  une  lacune,  très  facile  du 
reste  à  combler.  Le  jeune  homme ,  qui  a  les  yeux  bandés ,  reconnaît  évidem- 


26  CHATTE      BLANCHE    ' 

ment  la  «  Plume  verte  »,  en  lui  prenant  la  main,  à  l'os  qu'il  lui  a  mal 
remis. 

Dans  divers  autres  contes ,  le  héros  doit  aussi  reconnaître  sa  fiancée  ;  mais 
les  circonstances  sont  diflférentes, 

La  transformation  de  la  «  Plume  verte  »  en  chatte  blanche  rappelle  de  loin 
le  passage  du  conte  suédois  le  Prince  et  Messérta  (n"  14  de  la  collection 
Cavallius)  où  Messéria  dit  au  prince,  qui  doit  la  reconnaître  au  milieu  de  ses 
sœurs,  métamorphosées  comme  elle  en  animaux,  qu'elle  sera  changée  en 
petit  chat. 

* 
*  * 

Quant  au  conseil  donné  à  Jean  par  la  «  Plume  verte  »  de  ne  pas  accepter 
la  chaise  que  le  diable  lui  offrira ,  il  faut ,  croyons-nous ,  pour  le  comprendre , 
le  rapprocher  d'un  trait  d'un  autre  conte  suédois  du  même  genre  (Cavallius, 
n°  14  B).  Dans  un  épisode  où  le  héros  est  envoyé  par  l'ondine  chez  une  sor- 
cière, sa  sœur,  sous  prétexte  d'en  rapporter  des  cadeaux  de  noce  (comparer 
plus  haut  le  conte  indien  de  Somadeva)  ,  il  s'abstient,  d'après  les  conseils  de 
sa  fiancée,  de  s'asseoir  sur  diverses  chaises  qui  lui  sont  offertes;  car  si  l'on 
s'assied  sur  telle  ou  telle  chaise ,  on  est  exposé  à  tel  ou  tel  danger.  —  Dans  le 
conte  picard ,  la  fille  du  diable  recommande  au  jeune  homme  de  ne  pas  manger 
de  viande  et  de  ne  pas  boire  de  vin  chez  le  diable  ;  sinon  il  serait  empoisonné. 
(  Le  conte  suédois  renferme  également  le  conseil  de  ne  rien  manger,  sous  peine 
de  mourir.) 

*  * 

Nous  ne  sommes  pas  encore  au  bout  des  altérations  que  présente  notre 
conte.  Dans  le  passage  où  le  diable  se  met  à  la  poursuite  des  deux  jeunes 
gens ,  l'idée  première  est  encore  tout  à  fait  obscurcie.  Dans  le  thème  primitif, 
ce  ne  sont  pas  des  personnages  étrangers  jusqu'alors  à  l'action ,  —  casseur  de 
pierres ,  laboureur,  —  qui,  on  ne  sait  pourquoi ,  répondent  au  diable  tout 
de  travers  et  l'amènent  à  renoncer  à  sa  poursuite  ;  c'est  l'un  des  deux  jeunes 
gens,  après  que,  grâce  au  pouvoir  magique  de  la  fille  du  diable,  ils  ont  pris 
l'un  et  l'autre  diverses  formes,  comme  on  l'a  vu  dans  notre  n°  9,  l'Oiseau  vert. 
Ainsi,  dans  le  conte  allemand  de  la  collection  Wolf  (p.  293),  la  fille  du 
diable  se  change  en  rocher  et  transforme  le  jeune  homme  en  casseur  de  pierres 
qui  feint  d'être  sourd  et  parle  de  son  travail  et  de  sa  misère  en  réponse  à 
toutes  les  questions  qu'on  lui  adresse  ;  dans  le  conte  du  Tyrol  italien 
(Schneller,  n»  27),  la  fille  de  l'enchanteur  change  son  mari  en  jardin  et 
prend  elle-même  la  forme  d'une  vieille  jardinière  qui  répond  :  Achetez 
de  la  belle  salade ,  etc.  ;  puis  viennent  les  transformations  suivantes  :  lac  et 
pêcheur  qui  offre  sa  marchandise ,  église  et  prêtre  qui  demande  à  l'enchanteur 
de  lui  servir  sa  messe.  Voir  encore  un  conte  toscan  {Rivista  di  lelteratiira popo- 
lare,  vol.  I,  fasc.  Il,  Rome,  1878 ,  p.  83  )  ;  les  contes  siciliens  n°s  34  et  S) 
de  la  collection  Gonzenbach ,   n"  1 5  de  la  collection  Pitre  ;  le  conte  picard 


CHATTE      BLANCHE  2^ 

publié  dans  Mélusim ,  le  conte  de  la  Haute-Bretagne ,  etc.  —  Le  conte  indien 
de  Soniadeva  présente  cette  même  idée  sous  une  forme  particulière  '. 

D'autres  contes  de  ce  type  (conte  russe,  conte  esthonien)  ont,  comme 
notre  Oiseau  vert ,  les  transformations ,  mais  non  les  réponses  de  travers. 

Enfin,  dans  plusieurs  (par  exemple  dans  le  conte  écossais,  le  conte  norwé- 
gien ,  le  conte  danois ,  le  conte  espagnol  de  Séville ,  un  des  contes  catalans 
du  RondaUayre,  I ,  p.  41,  le  conte  tsigane,  le  conte  portugais  no  6  de  la  collec- 
tion Braga,  le  conte  des  nègres  de  la  Jamaïque)  ,  au  lieu  des  transformations, 
se  trouve  l'épisode  des  objets  magiques  qui  opposent  des  obstacles  à  la  pour- 
suite ,  épisode  dont  nous  avons  parle ,  nous  le  rappelions  tout  à  l'heure ,  à 
propos  de  notre  no  12,  le  Prince  et  son  Cheval,  et  que  nous  venons  de  rencon- 
trer, différemment  encadré ,  dans  le  conte  indien  de  Somadeva.  —  Le  conte 
italien  des  Abruzzes  et  un  autre  des  contes  catalans  (Rondallayre,! ,  ^.  85) 
présentent  successivement  l'épisode  des  transformations  et  celui  des  objets 

magiques. 

* 

*  * 

Vers  la  fin  de  Chatte  Blanche ,  la  défense  faite  à  Jean  par  la  «  Plume  verte  » 
de  se  laisser  embrasser  par  ses  parepts ,  sous  peine  de  perdre  sa  beauté ,  amène 
un  épisode  qui  semble  assez  inutile.  C'est  que ,  là  aussi ,  la  donnée  primitive 
est  altérée.  Dans  les  contes  de  ce  type  où  elle  a  été  fidèlement  conservée , 
quand  le  jeune  homme  va  revoir  ses  parents ,  sa  fiancée  le  supplie  de  ne  se 
laisser  embrasser  par  personne  ;  sinon ,  il  l'oubliera  et  l'abandonnera.  Sa  mère 
ou  une  autre  femme  l'ayant  embrassé  pendant  qu'il  n'y  prend  pas  garde ,  les 
choses  arrivent,  en  effet,  comme  la  jeune  fille  l'a  prédit,  et  le  jeune  homme 
est  au  moment  d'en  épouser  une  autre,  quand  la  vraie  fiancée  trouve  moyen 
de  mettre  fin  à  cet  oubli  (  souvent  en  faisant  paraître  devant  lui  deux  oiseaux 
enchantés  qui ,  par  les  paroles  qu'ils  échangent  entre  eux,  réveillent  ses  sou- 
venirs). Voir,  parmi  les  contes  ci-dessus  mentionnés,  le  conte  bas-breton,  le 
conte  écossais ,  les  contes  allemands  de  la  collection  MûUenhoff"  et  de  la  col- 
lection Wolf,  le  conte  basque ,  le  conte  espagnol  de  Séville ,  le  conte  du  Tyrol 
italien ,  le  conte  toscan  ,  le  conte  italien  des  Abruzzes ,  les  contes  siciliens  nos 
14  et  54  de  la  collection  Gonzenbach ,  le  conte  grec  moderne  no  54  de  la 
collection  Hahn,  et,  de  plus  ,  deux  autres  contes  grecs  (B.  Schmidt ,  nos  5  et 
12),  deux  contes  italiens  de  Rome  (Busk,  p.  8),  un  conte  sicilien  (Pitre, 
no   13).  —  Comparer  aussi   le  conte  portugais  no  6  de  la  collection  Braga. 

* 

*  * 

La  fin  de  notre  conte  est  encore  défigurée.  La  forme  véritable  se  trouve , 
par  exemple,  dans  le  conte  suédois  n"  14  B  de  la  collection  Cavallius  :  Trois 
seigneurs  font  à  Singorra  ,  la  fiancée  oubliée  ,  réfugiée  chez  de  pauvres  gens  , 
des  propositions  déshonnêtes.  Elle  les  laisse  venir  chacun  une  nuit ,  l'un 
après  l'autre,   et  dit  au  premier  qu'elle  a  oublié  de  fermer  sa  fenêtre;    au 

I.  Un  conte  tosciin  (V.  Imbrùui.  La  Noivllaja  Fioreiilina  ,  p.  403)  offre,  dans  un  passage  ana- 
logue, la  même  altération  que  notre  conte.  —  Cf.  un  conte  grec  moderne  (  Halin  ,  n»  41  ,  p.  248  du 
1"  volume). 


28  CHATTE      BLANCHE 

second  ,  que  sa  porte  est  restée  ouverte  ;  au  troisième  ,  que  son  veau  n'est  pas 
enfermé.  Ils  s'offrent  à  aller  fermer  l'un  la  fenêtre,  l'autre  la  porte,  le  troi- 
sième à  enfermer  le  veau  ;  mais ,  par  l'effet  magique  de  quelques  paroles  pro- 
noncées par  Singorra ,  ils  restent  attachés ,  l'un  à  la  porte  ,  l'autre  à  la  fenêtre, 
l'autre  au  veau ,  et  passent  la  nuit  la  plus  désagréable.  —  Cet  épisode  existe 
dans  les  contes  suivants  de  ce  type  :  le  conte  sicilien  n°  5$  de  la  collection 
Gonzenbach,  le  conte  norwégien  ,  les  deux  contes  islandais,  le  conte  écossais  , 
les  contes  allemands  p.  395  de  la  collection  Mùllenhofï  et  n°  8  de  la  collection 
Curtze ,  le  conte  du  Tyrol  italien ,  le  conte  toscan ,  le  conte  espagnol  de 
Séville ,  les  contes  portugais  n°  4  de  la  collection  Consiglieri-Pedroso  et  n°  6 
de  la  collection  Braga ,  le  conte  basque ,  le  conte  de  la  Basse-Bretagne  et  le 
conte  picard,  Daus  ces  quatre  derniers,  il  est  altéré,  surtout  dans  le  conte 
picard,  où  il  est  presque  méconnaissable.  Comparer  encore  un  conte  irlandais 
(Kennedy,  I,  p.  63),  un  conte  allemand  résumé  par  Guillaume  Grimm 
(t.  III,  p.  330),  et  aussi  (ibid.  p.  154)  un  autre  conte  allemand  (variante  du 
no  88  de  la  collection  Grimm).  —  Dans  un  conte  de  la  Haute-Bretagne 
(Sébillot,  I ,  no  16)  ,  cet  épisode  forme  à  peu  près  tout  le  conte  à  lui  seul. 


Au  xvne  siècle,  Basile  insérait  dans  son  Pentamerone  (nos  ly  et  29)  deux 
contes  du  genre  de  Chatte  Blanche.  Dans  le  premier  se  trouve  l'épisode  des 
tâches ,  parmi  lesquelles  celle  de  fendre  et  scier  un  tas  énorme  de  bois ,  et 
aussi  l'épisode  de  la  fiancée  oubliée  et  de  la  colombe  qui  reproche  cet  oubli  au 
prince ,  comme  dans  les  contes  indiqués  plus  haut.  Dans  le  second ,  l'oubli 
seulement  et  l'aventure  des  trois  seigneurs  mystifiés. 


Il  semble  naturellement  indiqué  de  rapprocher  de  notre  conte  l'idée  géné- 
rale du  mythe  grec  de  Jason  et  Médée ,  qui ,  du  reste ,  a  bien  l'air  d'un  conte 
populaire  :  Jason ,  pour  obtenir  la  toison  d'or,  doit  accomplir  plusieurs  travaux  ; 
Médée ,  fîlle  de  celui  qui  les  lui  a  imposés ,  vient  à  son  secours  par  des  moyens 
magiques.  Ils  s'enfuient  ensemble  et  échappent  à  la  poursuite  du  père  de  Médée. 
Plus  tard  ,  —  bien  des  années  après ,  il  est  vrai ,  et  tout  à  fait  de  gaîté  de  cœur, 
—  Jason  abandonne  sa  libératrice  (Apollodori  Bibliotheca ,  1 ,  9,  23  seq.). 


XXXIII 


LA   MAISON   DE  LA   FORÊT 


Il  était  une  fois  un  soldat,  nommé  La  Ramée.  Il  dit  un  jour 
à  son  capitaine  qu'il  voulait  aller  parler  au  roi.  Le  capitaine  lui 
accorda  un  congé  de  quelques  jours,  et  La  Ramée  se  mit  en 
route.  Il  avait  déjà  fait  une  quarantaine  de  lieues,  lorsqu'il 
retourna  sur  ses  pas.  «  Te  voilà  revenu  de  ton  voyage  ?  »  lui  dit 
le  capitaine.  —  «  Non ,  »  répondit  La  Ramée  ;  «  c'est  que  j'ai 
oublié  ma  ration  de  pain  et  deux  liards  qui  me  sont  dus.  —  Au 
lieu  de  deux  liards,  »  dit  le  capitaine ,  «  je  vais  te  donner  deux 
sous.  M  La  Ramée  mit  les  deux  sous  dans  sa  poche,  le  pain  dans 
son  sac,  et  reprit  le  chemin  de  Paris. 

Comme  il  traversait  une  grande  forêt ,  il  rencontra  un  chas- 
seur. «  Bonjour,  »  lui  dit-il ,  «  où  vas-tu  ?  —  Je  vais  à  tel  endroit. 
—  Moi  aussi.  Veux-tu  faire  route  avec  moi  ?  —  Volontiers,  » 
dit  le  chasseur. 

La  nuit  les  surprit  au  milieu  de  la  forêt  ;  ils  finirent  par  trouver 
une  maison  isolée  où  ils  demandèrent  un  gîte.  Une  vieille  femme 
qui  demeurait  dans  cette  maison  avec  une  petite  fille  leur  dit 
d'entrer  et  leur  donna  à  souper.  Pendant  qu'ils  mangeaient , 
l'enfant  s'approcha  de  La  Ramée  et  lui  dit  de  se  tenir  sur  ses 
gardes  ,  parce  que  cette  maison  était  un  repaire  de  voleurs. 

Après  le  souper,  le  chasseur,  qui  n'avait  rien  entendu ,  paya 
tranquillement  l'écot,  et  laissa  voir  l'or  et  l'argent  qu'il  avait 
dans  sa  bourse.  Puis  la  vieille  les  fit  monter  dans  une  chambre 
haute.  Le  chasseur  se  coucha  et  fut  bientôt  endormi  ;  mais  La 
Ramée ,  qui  était  prévenu ,  poussa  une  armoire  contre  la  porte 
pour  la  barricader. 


JO  LA      MAISON      DE      LA      FORÊT 

Au  milieu  de  la  nuit,  les  voleurs  arrivèrent.  La  vieille  leur 
dit  qu'il  se  trouvait  là  un  homme  très  riche  et  qu'ils  pourraient 
faire  un  bon  coup.  Mais,  quand  ils  essayèrent  d'enfoncer  la  porte, 
ils  ne  purent  y  parvenir.  Ils  dressèrent  alors  une  échelle  contre 
la  fenêtre  de  la  chambre ,  et  La  Ramée ,  qui  était  aux  aguets , 
entendit  l'un  d'eux  demander  dans  l'obscurité  :  «  Tout  est-il 
prêt  ?  —  Oui ,  »  dit  La  Ramée. 

Le  voleur  grimpa  à  l'échelle ,  et ,  comme  il  avançait  la  tête  dans 
la  chambre,  La  Ramée  la  lui  abattit  d'un  coup  de  sabre.  Un 
second  voleur  vint  ensuite  et  eut  le  même  sort  ;  puis  un  troi- 
sième ,  et  ainsi  des  autres  jusqu'à  huit  qu'ils  étaient.  Quand  La 
Ramée  eut  fini ,  il  voulut  compter  les  têtes  coupées  ;  mais , 
comme  il  faisait  sombre ,  il  crut  qu'il  y  en  avait  neuf.  «  Bon  !  » 
dit-il ,  «  voilà  que  j'ai  tué  mon  compagnon  avec  les  autres  !  » 
Cependant  il  chercha  partout,  et  finit  par  trouver  le  chasseur 
sous  le  Ht ,  où  il  était  blotti ,  plus  mort  que  vif. 

Le  lendemain  matin ,  La  Ramée  jeta  la  méchante  vieille  dans 
un  grand  feu  et  fit  un  beau  cadeau  à  la  petite  fille.  La  maison 
était  pleine  d'or  et  d'argent ,  mais  il  n'en  fut  pas  plus  riche  :  le 
chasseur  avait  tout  empoché.  La  Ramée  lui  dit  adieu  et  continua 
son  voyage. 

Arrivé  à  Paris,  il  entra  dans  un  beau  café  pour  se  rafraîchir. 
Quand  il  voulut  payer,  on  lui  dit  qu'il  ne  devait  rien.  «  Tant 
mieux  !  »  se  dit-il  ;  «  c'est  autant  de  gagné.  »  Il  entra  plus  loin 
dans  un  autre  café,  et,  après  qu'il  se  fut  bien  régalé,  on  lui  dit 
encore  qu'il  ne  devait  rien.  «  Voilà  qui  va  bien,  »  pensa  La 
Ramée  ;  «  qu'il  en  soit  toujours  ainsi  !  »  Il  alla  se  loger  à  l'hôtel 
des  princes,  et,  là  encore,  il  n'eut  rien  à  payer. 

Pendant  qu'il  était  à  réfléchir  sur  son  aventure ,  il  vint  à  penser 
au  chasseur  qui  avait  pris  tout  l'argent  dans  la  maison  de  la 
forêt.  «  Ah  !  »  dit-il,  «  que  je  le  rencontre,  ce  gredin-là,  et  je 
lui  en  ferai  voir  de  belles  !  » 

Au  même  instant,  une  porte  s'ouvrit  et  le  chasseur  parut 
devant  lui. 

«  Attends,  coquin,  »  cria  La  Ramée,  «  que  je  te  tue  !  » 

Le  chasseur  s'esquiva  ;  mais ,  quelques  instants  après ,  il  revint, 
vêtu  en  prince.  «  Ah!  sire,  »  lui  dit  La  Ramée,  «  je  vous 
demande  pardon,  je  ne  savais  pas  qui  vous  étiez.  »  Le  roi  lui 
dit  :  «  Tu  m'as  sauvé  la  vie  ;  en  récompense  je  te  donne  ma 


LA      MAISON      DE      LA      FORÊT  3I 

sœur  en  mariage.  »  La  Ramée  ne  se  fit  pas  prier,  et  les  noces 
eurent  lieu  le  jour  même. 


REMARaUES 

Ce  petit  conte  se  retrouve  en  Allemagne  et  en  Vénétie. 

Comparer  d'abord,  dans  la  collection  Wolf  {Deutsche  HausmarcJjen)  ,  le 
conte  allemand  p.  65.  Un  soldat  qui  a  déserté  rencontre  dans  une  forêt  un 
chasseur  et  arrive  avec  lui  dans  un  repaire  de  brigands.  Il  se  fait  passer,  lui  et 
son  compagnon,  pour  des  voleurs  d'une  autre  bande  et  trouve  moyen  de  tuer 
les  brigands  par  surprise.  Son  compagnon  s'est  caché  pendant  le  combat  ;  le 
soldat  le  raille  de  sa  poltronnerie.  Arrivé  seul  à  la  capitale  du  pays ,  il  voit 
avec  étonnement  tous  les  factionnaires  lui  présenter  les  armes.  Le  roi ,  à  qui  il 
va  demander  du  service ,  le  reçoit  fort  bien  et  se  fait  reconnaître  à  lui  pour  le 
chasseur  de  la  forêt.  Le  soldat  se  confond  en  excuses.  Finalement ,  il  est 
nommé  colonel  dans  la  garde  du  roi  et  devient  bientôt  feld-maréchal. 

La  collection  Grimm  renferme  un  conte  tout  à  fait  du  même  genre  (no  199). 
Comparer  aussi  un  troisième  conte  allemand ,  n°  10  de  la  collection  Simrock. 

Dans  le  conte  italien  de  Vénétie  (Widter  et  Wolf,  no  7),  Beppo  Pipetta, 
soldat  du  roi  d'Ecosse,  s'en  allant  en  congé  chez  ses  parents,  rencontre  sur 
une  montagne  le  roi  qui  faisait  un  voyage  à  pied.  Se  doutant  que  c'est  un 
grand  personnage ,  Beppo  s'offre  à  l'accompagner.  Ils  entrent  ensemble  dans 
une  auberge  mal  famée,  dont  l'hôte  les  prévient  que  le  soir  il  doit  venir  des 
brigands.  Beppo  mange  le  dîner  des  brigands  ;  puis  on  conduit  les  deux  com- 
pagnons dans  une  chambre  haute.  Arrivent  les  brigands.  Beppo  ,  qui  est  resté 
aux  aguets,  tue  un  des  hommes  envoyés  à  la  découverte ,  puis  un  second, 
un  troisième ,  un  quatrième.  Restent  trois  brigands  qui  se  présentent  à  leur 
tour.  Beppo  casse  la  tête  à  l'un  d'un  coup  de  pistolet  et  couche  par  terre'  les 
deux  autres  d'un  coup  d'épée.  Le  roi  se  sépare  amicalement  de  Beppo ,  qui 
s'en  va  dans  sa  famille  et  revient  ensuite  à  son  régiment.  A  peine  de  retour  à 
la  caserne,  il  est  mandé  auprès  du  roi.  Dans  la  salle  d'audience  il  trouve  le 
seigneur,  son  ancienne  connaissance.  «  Qiie  faites-vous  ici  ?  »  lui  demande-t-il. 
—  «  Je  suis  appelé  auprès  du  roi.  —  Moi  aussi,  »  dit  Beppo.  Le  seigneur  se 
retire ,  et  bientôt  Beppo  est  introduit  auprès  du  roi  qui  le  reçoit  en  grand 
appareil ,  avec  sa  couronne  et  son  manteau  royal ,  et  l'interroge  sur  l'affaire 
des  brigands.  Il  lui  demande,  entre  autres  choses ,  s'il  a  des  témoins.  «  Oui , 
sire,  »  répond  Beppo,  qui  ne  le  reconnaît  pas.  «  J'ai  pour  témoin  un  seigneur 
qui  doit  être  en  bas  dans  le  palais.  —  Ce  n'est  pas  vrai ,  »  dit  le  roi ,  «  car  le 
voici  devant  vous.  »  Le  roi  récompense  généreusement  Beppo. 


XXXIV 


POUTIN   &   POUTOT 


Ç'ataut  Poutin  et  Poutot  que 
faïaint  ménage  assane.  Ain  joû 
î  s'disèrent  : 

«  J'allons  allée  â  fraises.  » 

Lo  v'ià  partis  â  fraises.  Pou- 
tot ataut  bé  pu  hébéle  ^  à  main- 
gée  que  Poutin.  Qua  î  feut 
plein,  î  li  dise  : 

«  A  et'  heuoure,  veux-tu 
rev'né  ? 

—  Niant,  je  n'veume  rev'né 
que  je  n'fû  aouss'  plein  qu'té. 

—  Eh  bé  !  j'ma  vas  dére  aou 
leuou  de  te  v'né  maingée. 

«  Leuou,  va-t'a  maingée 
Poutin.  Poutin  n'veume  rev'né 
que  n'fû   aouss'   plein  qu'mé. 

—  I  n'm'é  rin  fâ,  je  n'ii  veux 
rin  faiïre. 

—  Eh  bé  !  j'm'a  vas  dére  aou 
petiot  ché  de  te  v'né  abaïée. 


C'étaient  Poutin  et  Poutot, 
qui  faisaient  ménage  ensemble. 
Un  jour  ils  se  dirent  : 

«  Nous  allons  aller  aux 
fraises.  » 

Les  voilà  partis  aux  fraises. 
Poutot  allait  bien  plus  vite  à 
manger  que  Poutin.  Quand  il 
fut  plein,  il  lui  dit  : 

«  Maintenant,  veux-tu  reve- 
nir ? 

—  Non,  je  ne  veux  revenir 
que  je  ne  sois  aussi  plein  que 
toi. 

—  Eh  bien  !  je  m'en  vais 
dire  au  loup  de  te  venir  manger. 

M  Loup,  va-t'en  manger 
Poutin.  Poutin  ne  veut  revenir 
qu'il  ne  soit  aussi  plein  que 
moi. 

—  Il  ne  m'a  rien  fait,  je  ne 
lui  veux  rien  faire. 

—  Eh  bien  !  je  m'en  vais 
dire  au  petit  chien  de  te  venir 
aboyer. 


I ,  Etait  bien  plus  habile. 


POUTIN      ET      POUTOT 


«  P'tiot  ché,  va-t'a  abaïée  le 
leuou  :  le  leuou  n'veume  main- 
gée  Pou  tin  ;  Pou  tin  n'veume 
rev'né  que  n'fû  aouss'  plein 
qu'mé. 

—  I  n'm'é  rin  fâ,  je  n'ii 
veux  rin  faiïre. 

—  Eh  bé  !  i'm'a  vas  dére  aou 
bâton  de  te  v'né  batte. 

«  Bâton ,  va-t'a  batte  le  p'tiot 
ché  :  le  p'tiot  ché  n'veume 
abaïée  le  leuou  ;  le  leuou 
n'veume  maingée  Poutin  ;  Pou- 
tin  n'veume  rev'né  que  n'fû 
aouss'  plein  qu'mé. 

—  I  n'm'é  rin  fâ ,  je  n'ii  veux 
rin  faiïre. 

—  Eh  bé  !  j'm'a  vas  dére  aou 
feuil  de  te  v'né  brûlée. 

«  Feuil,  va-t'a  brûlée  l'bâton  : 
l'bâton  n'veume  batte  le  p'tiot 
ché  ;  le  p'tiot  ché  n'veume 
abaïée  le  leuou  ;  le  leuou 
n'veume  maingée  Poutin  ; 
Poutin  n'veume  rev'né  que 
n'fû  aouss'  plein  qu'mé. 

—  I  n'm'é  rin  fâ ,  je  n'ii 
veux  rin  faiïre. 

—  Eh  bé  !  j'm'a  vas  dére  à  lé 
rivère  de  te  v'né  do  teindre. 

«  Rivère,  va-t'a  doteindre 
l'feuil  :  l'feuil  n'veume  brûlée 
l'bâton  ;  l'bâton  n'veume  batte 
le  p'tiot  ché;  le  p'tiot  ché 
n'veume  abaïée  le  leuou  ;  le 
leuou  n'veume  maingée  Poutin  ; 

CosafiN  ,   Cou  If!,  Il, 


«  Petit  chien ,  va-t'en  aboyer 
le  loup  :  le  loup  ne  veut  man- 
ger Poutin;  Poutin  ne  veut 
revenir  qu'il  ne  soit  aussi  plein 
que  moi. 

—  Il  ne  m'a  rien  fait,  je  ne 
lui  veux  rien  faire. 

—  Eh  bien!  je  m'en  vais 
dire  au  bâton  de  te  venir 
battre. 

«  Bâton ,  va-t'en  battre  le 
petit  chien  :  le  petit  chien  ne 
veut  aboyer  le  loup  ;  le  loup 
ne  veut  manger  Poutin  ;  Pou- 
tin ne  veut  revenir  qu'il  ne  soit 
aussi  plein  que  moi. 

—  Il  ne  m'a  rien  fait,  je  ne 
lui  veux  rien  faire. 

—  Eh  bien  !  je  m'en  vais 
dire  au  feu  de  te  venir  brûler. 

«  Feu,  va-t'en  brûler  le 
bâton  :  le  bâton  ne  veut  battre 
le  petit  chien  ;  le  petit  chien 
ne  veut  aboyer  le  loup  ;  le  loup 
ne  veut  manger  Poutin  ;  Pou- 
tin ne  veut  revenir  qu'il  ne  soit 
aussi  plein  que  moi. 

—  Il  ne  m'a  rien  fait,  je  ne 
lui  veux  rien  faire. 

—  Eh  bien  !  je  m'en  vais 
dire  à  la  rivière  de  te  venir 
éteindre. 

«  Rivière,  va-t'en  éteindre 
le  feu  :  le  feu  ne  veut  brûler 
le  bâton  ;  le  bâton  ne  veut 
battre  le  petit  chien  ;  le  petit 
chien  ne  veut  aboyer  le  loup; 
le  loup  ne  veut  manger  Poutin  ; 

3 


34 

Poutin  n'veume  rev'né  que  n'fû 
aouss'  plein  qu'mé. 

—  I  n'm'é  rin  fâ,  je  n'ii 
veux  rin  faiïre. 

—  Eh  bé!  je  m'a  vas  dére 
aou  bieu  de  te  v'né  boueïre. 

«  Bieu,  va-t'a  boueïre  lé 
rivère  :  lé  rivère  n'veume 
doteindrerfeuil;rfeuil  n'veume 
brûlée  r bâton;  l'bâton  n'veume 
batte  le  p'tiot  ché  ;  le  p'tiot  ché 
n'veume  abaïée  le  leuou  ;  le 
leuou  n'veume  maingée  Poutin; 
Poutin  n'veume  rev'né  que  n'fû 
aouss'  plein  qu'mé. 

—  Elle  n'm'é  rin  fâ,  je  n'ii 
veux  rin  faiïre. 

—  Eh  bé  !  je  m'a  vas  dére 
aou  boucher  de  te  v'né  tiée. 

«  Boucher,  va-t'a  tiée  l'bieu  : 
le  bieu  n'veume  boueïre  lé 
rivère  ;  lé  rivère  n'veume 
doteindre  l'feuil;  l'feuil  n'veume 
brûlée  l'bâton;  l'bâton  n'veume 
batte  le  p'tiot  ché  ;  le  p'tiot  ché 
n'veume  abaïée  le  leuou  ;  le 
leuou  n'veume  maingée  Poutin  ; 
Poutin  n'veume  rev'né  que  n'fû 
aouss'  plein  qu'mé.  » 

Le  boucher  tié  l'bieu,  l'bieu 
beuvé  lé  rivère,  lé  rivère 
doteindé  l'feuil,  l'feuil  brûlé 
l'bâton,  l'bâton  batte  le  p'tiot 
ché,  le  p'tiot  ché  abaïé  le 
leuou,  le  leuou  maing4 Poutin, 
et  tourtout  feut  fâ. 


POUTIN      ET      POUTOT 


Poutin  ne  veut  revenir  qu'il  ne 
soit  aussi  plein  que  moi. 

—  Il  ne  m'a  rien  fait ,  je  ne 
lui  veux  rien  faire. 

—  Eh  bien  !  je  m'en  vais 
dire  au  bœuf  de  te  venir  boire . 

«  Bœuf,  va-t'en  boire  la 
rivière  :  la  rivière  ne  \'eut 
éteindre  le  feu  ;  le  feu  ne  veut 
brûler  le  bâton.;  le  bâton  ne 
veut  battre  le  petit  chien;  le 
petit  chien  ne  veut  aboyer  le 
loup;  le  loup  ne  veut  manger 
Poutin;  Poutin  ne  veut  revenir 
qu'il  ne  soit  aussi  plein  que 
moi. 

—  Elle  ne  m'a  rien  fait,  je 
ne  lui  veux  rien  faire. 

— Eh  bien  !  je  m'en  vais  dire 
au  boucher  de  te  venir  tuer. 

«  Boucher,  va-t'en  tuer  le 
bœuf  :  le  bœuf  ne  veut  boire 
la  rivière  ;  la  rivière  ne  veut 
éteindre  le  feu  ;  le  feu  ne  veut 
brûler  le  bâton  ;  le  bâton  ne 
veut  battre  le  petit  chien  ;  le 
petit  chien  ne  veut  aboyer  le 
loup  ;  le  loup  ne  veut  manger 
Poutin  ;  Poutin  ne  veut  revenir 
qu'il  ne  soit  aussi  plein  que 
moi.  » 

Le  boucher  tua  le  bœuf,  le 
bœuf  but  la  rivière,  la  rivière 
éteignit  le  feu,  le  feu  brûla  le 
bâton ,  le  bâton  battit  le  petit 
chien,  le  petit  chien  aboya  le 
loup ,  le  loup  mangea  Poutin , 
et  tout  fut  fini. 


POUTIN      ET      POUTOT  55 

REMARaUES 

Un  conte  suisse  de  la  Gruyère  (  Romania,  1875 ,  p.  232)  met  en  scène  des 
personnages  analogues  à  ceux  de  notre  conte ,  et  commence  à  peu  près  de  la 
même  manière  ;  mais  bientôt  il  s'en  écarte  beaucoup  plus  que  certains  autres 
contes  dont  l'introduction  est  différente.  Voici  le  commencement  de  ce  conte  : 
«  Pelon  et  Peluna  sont  allés  aux  framboises  ;  ils  ont  regardé  lequel  serait  le 
plus  vite  plein.  Peluna  a  été  pleine  avant  Pelon  ;  Pelon  n'a  pas  pu  aller  à  sa 
maison.  »  Alors  on  va  chercher  un  char  pour  mener  Pelon  ;  le  char  ne  veut 
pas  mener  Pelon  ;  le  cheval  ne  veut  pas  traîner  le  char,  ni  le  pieu  battre  le 
cheval,  ni  le  feu  brûler  le  pieu  ,  ni  l'eau  éteindre  le  feu,  ni  la  souris  boire  l'eau, 
ni  le  chat  manger  la  souris ,  ni  le  chien  manger  le  chat  ;  mais  le  loup  veut 
bien  manger  le  chien,  et  alors  les  autres  personnages  consentent  à  la  file  à 
faire  ce  qu'on  leur  demandait. 

Un  conte  de  l'Allemagne  du  Nord  (Kuhn  et  Schwartz,  n»  16)  s'écarte  de 
notre  conte  pour  l'introduction ,  mais  s'en  rapproche  pour  tout  le  reste  :  Une 
femme  a  un  petit  chien  et  un  bippeî  ((  î  )  ;  elle  veut  aller  à  la  foire  et  dit  au 
hippel  de  rester  à  la  maison  ;  il  ne  veut  pas.  Alors  la  femme  dit  au  chien  de  le 
mordre.  Entrent  ensuite  successivement  dans  l'action  le  bâton ,  le  feu ,  Veau , 
le  bœuf,  le  boucher.  C'est  bien,  comme  on  voit,  la  même  série  que  celle  de 
notre  conte,  moins  le  îoup,  qui  est  en  tête  dans  le  conte  de  Montiers.  — 
D'autres  contes,  qui,  pour  la  plupart,  n'ont  pas  non  plus  le  loup,  ajoutent  un 
dernier  chaînon  :  \ejuge,  qui  veut  bien  pendre  ou  battre  le  boucher  (voir  une 
chanson  parisienne,  citée  par  M.  Gaston  Paris  ,  Romania,  1872  ,  p.  220,  et  un 
conte  hongrois  delà  collection  Gaal-Stier,  no  20).  Ailleurs,  au  lieu  du  juge, 
c'est  le  bourreau  (conte  alsacien,  Elsassisches  Volksbàchlein  d'Aug.  Stœber, 
v<^  éd.,  Strasbourg,  1842,  p.  93  ;  conte  souabe  de  la  collection  Meier,  n»  82  ; 
conte  de  Saxe-Meiningen ,  cité  par  M.  R.  Kœhler,  Germania,  t.  V,  1860, 
p.  466),  ou  bien  c'est  le  soldat  (conte  vénitien  :  Bernoni,  Tradiiioni ,  p.  72)  , 
ou  le  diable  (variante  du  conte  souabe  ,  op.  cit.,  p.  317,  et  chanson  vosgienne, 
citée  par  M.  G.  Paris,  loc.  cit.),  ou  enfin  la  Mort  (chanson  bourguignonne, 
Romania,  1872,  p.  219). 

Dans  un  conte  portugais  (  Coelho ,  no  4  ) ,  cette  série  de  personnages  est 
rattachée  à  une  autre  série  préliminaire.  Un  singe  a  laissé  tomber  un  grain  de 
grenade  au  pied  d'un  olivier  ;  à  cette  place  pousse  bientôt  un  grenadier.  Alors 
le  singe  va  trouver  le  propriétaire  de  l'olivier  et  lui  dit  de  l'arracher  pour 
permettre  au  grenadier  de  pousser.  Sur  son  refus ,  le  singe  va  trouver  le  juge  ; 
le  juge  refusant  d'obliger  l'homme  à  arracher  son  olivier,  le  singe  va  trouver 
le  roi ,  pour  qu'il  fasse  marcher  le  juge  ;  puis  la  reine ,  pour  qu'elle  se  brouille 
avec  le  roi  ;  puis  le  rat ,  pour  qu'il  aille  ronger  les  jupes  de  la  reine  ;  puis  le 
chat ,  pour  qu'il  mange  le  rat  ;  le  chien ,  pour  qu'il  morde  le  chat  ;  le  bdton , 
kfeu,  Veau,  \tbauf,  \q  boucher  et  enfin  la  mort,  comme  dans  la  chanson 
bourguignonne  mentionnée  plus  haut  '. 

1.  Un  conte  espagnol,  publié  par  M.  Antonio  Machado  y  Alvares  dans  la  revue  la  Endcloptdia 
(Séville ,  livraison  du  30  octobre  1880 ,  p.  629)  ,  a  une  introduction  analogue  à  celle  du  conte  portu- 
gais ;  Une  petite  fille  achùte  des  pois  grillés;   pendant  qu'elle  les  mange  à  une  fenêtre  donnant  sur  le 


/ 


36  PÔUTIN      ET      POUTOT 

Dans  tout  un  groupe  de  contes ,  après  le  bœuf,  vient  une  série  différente  de 
personnages.  Ainsi,  dans  un  conte  sicilien  (Pitre,  no  131),  une  petite  fille, 
Pitidda,  ne  voulant  pas  aller  balayer  la  maison,  sa  mère  appelle  successivement 
le  loup ,  le  chien ,  le  gourdin ,  le  feu  ,  l'eau ,  la  vache  ;  puis  la  corde ,  pour 
étrangler  la  vache  ;  la  souris ,  pour  ronger  la  corde ,  et  enfin ,  le  chat ,  pour 
manger  la  souris.  Un  conte  provençal  {Revue  des  langues  romanes  ,  t.  IV,  1873, 
p.  114),  conduit  cette  même  série  jusqu'au  lien  et  finit  brusquement:  un 
conte  languedocien  de  l'Hérault  (^ibid.,  p.  112)  a  la  série  complète,  mais  il 
intercale  assez  bizarrement,  entre  le  chien  et  le  bâton ,  le  poulet,  qui  veut 
piquer  le  chien,  et  le  renard ,  qui  veut  manger  le  poulet.  Dans  un  conte  alle- 
mand (Mùllenhoff,  n»  30)  ,  on  s'adresse  successivement  au  chien  ,  au  bâton, 
au  feu ,  à  l'eau  ,  au  bœuf,  au  lien ,  à  la  souris  et  finalement  au  chat.  De  même 
dans  un  conte  flamand  et  dans  un  conte  de  la  Frise  septentrionale ,  cités  par 
M.  Kœhler  (loc.  cit. y  p.  465  et  466). —  Un  conte  toscan  (V.  Imbriani,  la 
Novellaja  fiorentina ,  n»  40),  un  conte  du  pays  napolitain  (V.  Imbriani,  Conii 
pomiglianesi ,  p.  232)  et  un  conte  flamand  (  n»  6  des  contes  flamands  traduits 
par  M.  F.  Liebrecht  dans  la  revue  Germania  ,  année  1868),  ne  commencent 
leur  série  qu'au  bâton ,  mais  la  poursuivent  exactement  comme  les  précédents. 

Il  faut  ajouter  à  ce  groupe  de  contes  un  conte  anglais  de  la  collection  Hal- 
liwell,  analysé  par  M.  G.  Paris  Qoc.  cit.,  p.  221  )  :  ici ,  la  corde  intervient 
pour  pendre  le  boucher  et  non  pour  lier  ou  étrangler  le  bœuf.  Même  chose 
dans  deux  contes  allemands  cités  par  M.  Kœhler  {loc.  cit. ,  p.  46$).  Comparer 
un  conte  norwégien  de  la  collection  Asbjœrnsen  (  Taies  of  tbe  Fjeld,  p.  238)  : 
pour  faire  rentrer  une  chèvre  au  logis ,  on  met  en  mouvement  le  renard ,  le 
loup,  l'ours,  le  Finnois  (pour  tirer  sur  l'ours),  le  pin  (pour  tomber  sur  le 
Finnois),  le  feu,  l'eau,  le  bœuf,  le  joug,  la  hache,  le  forgeron,  la.  corde ,  la 
souris ,  le  chat.  Dans  ce  dernier  conte  et  dans  le  conte  anglais ,  le  chat  ne 
consent  à  manger  la  souris  qui  si  on  lui  donne  du  lait ,  et ,  —  dans  le  conte 
anglais,  —  la  vache  ne  donne  son  lait  que  si  la  vieille  lui  apporte  une  botte 
de  foin.  Cette  fin ,  comme  M.  G.  Paris  l'a  fait  remarquer  très  justement ,  est 
empruntée  à  un  conte  appartenant  à  un  genre  analogue  de  poésie  populaire 
et  que  nous  avons  étudié  à  l'occasion  de  notre  n»  29,  la  Pouillotte  et  le  Couche- 
rillot. 

Un  conte  russe  (Gubernatis,  Zoological  Mythohgy,  t.  I,  p.  405)  nous  off're 
une  forme  particulière  du  conte  qui  nous  occupe  :  La  chèvre  ne  voulant  pas 
revenir  du  bois,  le  bouc  envoie  après  elle  le  loup,  puis  l'ours  après  le  loup, 
les  hommes  après  l'ours,  le  chêne  après  les  hommes ,  la  hache  après  le  chêne, 
la  pierre  à  aiguiser  après  la  hache ,  le  feu  après  la  pierre  à  aiguiser,  l'eau  après 
le  feu,  et  enfin  l'ouragan  après  l'eau. 

D'après  M.   Kœhler  et  M.  Liebrecht,    un  conte  de  cette  famille   existe 

jardin  du  roi ,  le  dernier  de  ses  pois  tombe  près  d'un  poirier.  La  petite  fille  ne  pouvant  le  retrouver, 
dit  au  jardinier  d'arracher  le  poirier,  pour  qu'elle  puisse  chercher  son  pois.  Comme  il  refuse ,  elle  dit 
au  chien  de  le  mordre,  puis  au  taureau  de  donner  un  coup  de  corne  au  chien,  au  lion  de  tuer  le  tau- 
reau ,  au  roi  d'envoyer  tuer  le  lion  ,  et  enfin  ,  i  la  reine  de  se  fâcher  contre  le  roi.  La  reine  y  consent , 
et  alors ,  pour  avoir  la  paix ,  le  roi  envoie  des  gens  pour  tuer  le  lion ,  etc.  Cette  série ,  qui  n'est  pas 
sans  analogie  avec  la  série  préliminaire  du  conte  portugais,  ne  se  trouve,  croyons-nous ,  nulle  part 
en  dehors  de  ce  conte  espagnol. 


POUTIN      ET      POUTOT  37 

cgalement  chez  les  Grecs  modernes.  M.  Kœhler  (loc.  cil.,  p.  467)  renvoie  à 
Sanders,  Volksîeben  der  Neugrîechen  (Mannheim,  1844,  p.  56  et  94),  et 
M.  Liebrecht  à  Passow,  TpayosiSta  Twjxaïza,  n»»  273-276. 

Un  détail  pour  terminer  cette  revue  des  contes  européens  de  ce  genre  actuel- 
lement vivants.  Dans  le  conte  alsacien  mentionné  plus  haut ,  nous  avons 
retrouvé  la  formule  du  conte  lorrain  :  «  Il  ne  m'a  rien  fait,  je  ne  lui  veux 
rien  faire.  » 

*  * 

Dans  un  livre  de  la  première  moitié  du  siècle  dernier,  le  Neu-vermehrtes  Berg- 
Lieder-Bùchkin ,  a  été  insérée  une  sorte  de  chanson  où  se  retrouve  notre 
thème  (Germania,  t.  V,  1860,  p.  463)  :  Le  fermier  envoie  Jaeckel  couper  les 
orges  ;  Jasckel  ne  veut  pas  couper  les  orges,  il  aime  mieux  rester  à  la  maison. 
Le  fermier  envoie  son  valet  chercher  Jaeckel ,  puis  le  chien  mordre  le  valet. 
Suit  la  série:  gourdin,  feu,  eau,  bœuf,  boucher,  diable,  sorcière  (pour 
chasser  le  diable),  bourreau  (pour  brûler  la  sorcière) ,  et  enfin  docteur  (pour 
tuer  le  bourreau  !  ). 

M.  Antonio  Machado  y  Alvares  ,•  dans  un  travail  que  nous  avons  cité  plus 
haut ,  rappelle  un  passage  de  Don  Quichotte ,  dans  lequel  Cervantes  fait 
évidemment  allusion  à  un  conte  de  ce  genre  :  «  Et  comme  on  a  coutume  de 
dire  :  le  chat  au  rat ,  le  rat  à  la  corde,  la  corde  au  bâton ,  le  muletier  tapait  sur 
Sancho ,  Sancho  sur  la  servante ,  la  servante  sur  lui ,  l'hôtelier  sur  la  ser- 
vante. »  i^Don Quichotte,  partie  I,  chap.  16.) 

* 

*  * 

Il  est  un  rapprochement  curieux,  qui  a  déjà  été  fait  plusieurs  fois ,  notam- 
ment par  M.  Gaston  Paris,  dans  la  Romania  (1872,  p.  222).  Les  contes  et 
chansons  appartenant  au  thème  que  nous  étudions  ont  un  grand  rapport  avec 
un  chant  hébraïque  qui ,  chez  les  Juifs  de  divers  pays  ,  se  récite  ou  se  chante  le 
second  soir  de  la  Pâque ,  avant  qu'on  ne  se  retire ,  et  qui  figure  dans  certains 
manuscrits ,  —  assez  récents ,  il  est  vrai  ' ,  —  du  Sepher  Haggadah ,  sorte  de 
rituel  contenant  les  hymnes  et  récits  que  les  Juifs  lisent  et  chantent  en  famille 
lors  de  la  fête  de  la  Pâque.  M.  G.  Paris  a  donné,  d'après  M.  Darmesteter,  une 
traduction  de  ce  chant ,  faite  sur  le  texte  hébraïque  ;  la  voici  : 

«  Un  chevreau,  un  chevreau,  que  mon  père  a  acheté  pour  deux  :çm:ç  (mon- 
naie talmudiquc  de  peu  de  valeur).  —  Un  chevreau ,  un  chevreau  ! 

«  Et  est  venu  le  chat ,  et  a  mangé  le  chevreau  que  mon  père  a  acheté  pour 
deux  zuz.  —  Un  chevreau ,  un  chevreau  ! 

«  Et  est  venu  le  chien ,  et  a  mordu  le  chat  qui  a  mangé  le  chevreau  que 
mon  père ,  etc. 

«  Et  est  venu  le  bâton ,  et  a  battu  le  chien  qui  a  mordu  ,  etc. 

«  Et  est  venu  le  feu ,  et  a  brûlé  le  bâton  qui  a  battu ,  etc. 

«  Et  est  venue  l'eau ,  et  a  éteint  le  fou  qui  a  brûlé,  etc. 

«  Et  est  venu  le  bœuf,  et  a  bu  l'eau  qui  a  éteint ,  etc. 

I.  Ces  manuscrits  ne  remontent  pas  au  dcli  de  la  fin  du  xvi"  siècle. 


38  POUTIN      ET      POUTOT 

«  Et  est  venu  le  boucher,  et  a  tué  le  bœuf  qui  a  bu ,  etc. 

«  Et  est  venu  l'Ange  de  la  mort ,  et  a  tué  le  boucher  qui  a  tué ,  etc. 

«  Et  est  venu  le  Saint  (béni  soit-il  !  ),  et  a  tué  l'Ange  de  la  mort  qui  a  tué 
le  boucher  qui  a  tué  le  bœuf  qui  a  bu  l'eau  qui  a  éteint  le  feu  qui  a  brûlé  le 
bâton  qui  a  battu  le  chien  qui  a  mordu  le  chat  qui  a  mangé  le  chevreau  que 
mon  père  a  acheté  pour  deux  zuz.  —  Un  chevreau ,  un  chevreau  !  » 

Le  Magasin  pittoresque  a  publié,  dès  1843,  dans  un  article  sur  les  Mœurs 
israélites  de  la  Lonïbardie  (t.  XI,  p.  267),  la  traduction  d'une  version  de  ce 
chant  recueillie  chez  les  Juifs  de  Ferrare ,  et  qui ,  paraît-il ,  se  récitait  en  dialecte 
ferrarais  dans  les  communautés  juives  de  toute  la  Lombardie  '. 

Ce  chant  juif  avec  sa  série  :  chat ,  chien ,  hdton ,  feu ,  eau ,  bœuf,  houcJier, 
ange  de  la  mort  et  saint,  se  rattache  bien  évidemment  aux  contes  que  nous 
avons  examinés,  et,  pour  préciser,  au  premier  groupe  de  ces  contes,  celui 
dont  fait  partie  le  conte  lorrain.  Mais  est-ce  de  là  qu'il  dérive,  ou  ces  contes 
viendraient-ils  eux-mêmes  du  chant  juif,  comme  M.  G.  Papanti,  par  exemple, 
l'affirmait  encore,  en  1877,  dans  ses  Novelline popolari  livormsi}  Nous  n'hési- 
tons pas  à  affirmer,  avec  M.  Gaston  Paris ,  que  cette  dernière  hypothèse  n'est 
pas  soutenable.  M.  G.  Paris  fait  remarquer  que  «  la  forme  hébraïque  ne  men- 
tionne pas  la  résistance  opposée  par  chacun  des  personnages  de  ce  petit 
drame.  »  «  Or,  »  ajoute-t-il ,  «  cette  résistance  est  le  vrai  sujet  de  la  pièce ,  et 
il  est  peu  probable  qu'on  l'ait  ajoutée  après  coup  à  une  traduction  du  chant 
juif.  Il  faudrait  que  cette  altération  fût  bien  ancienne ,  et  il  serait  bien  surpre- 
nant qu'aucune  version  française  de  la  forme  primitive  ne  se  fût  conservée  ^. 
Au  contraire ,  on  peut  très  bien  comprendre  qu'un  juif,  ayant  entendu  chanter 

1 .  Nous  croyons  intéressant  de  reproduire  ici  une  version  provençale,  mêlée  d'hébreu ,  de  ce  même 
chant ,  qui  se  transmet  traditionnellement  chez  les  juifs  du  raidi  de  la  France  {Chansons  hébratco- 
provençales  des  Juifs  comladins ,  réunies  et  transcrites  par  E.  Sabatier.  Nîmes  ,  1874 ,  p.  7)  : 

«  Un  cabri ,  un  cabri ,  qu'avié  acheta  moun  pèro  un  escu  ,  dous  escus.  —  Had  gadya  !  Had  gadya  ! 
(Un  chevreau  !    un  chevreau  !  ) 

•  Es  vengu  lou  cat  qu'a  nianja  lou  cabri  qu'avié  acheta  moun  pèro,  un  escu  ,  dous  escus.  —  Had 
gadya  !  Had  gadya  ! 

»  Es  vengu  lou  chin  qu'a  mourdu  lou  cat ,  qu'avié  manja  lou  cabri  ,  etc. 

Il  Es  vengu  la  vergo  qu'a  pica  lou  chin  qu'avié  mourdu  lou  cat ,  etc. 

«  Es  vengu  lou  fio  qu'a  brûla  la  vergo  qu'avié  pica  lou  chin  ,  etc. 

«  Es  vengu  l'aïgo  qu'a  amoussa  lou  fio  qu'avié  brûla  la  vergo  ,  etc. 

t  Es  vengu  lou  bioou  qu'a  begu  l'aïgo  qu'avié  amoussa  lou  fio,  etc. 

II  Es  vengu  lou  chohel  (  le  boucher)  qu'a  chahata  (qui  a  tué  )  Ion  bioou  qu'avié  begu  l'aigo  ,  etc. 

Il  Es  vengu  lou  malach  hammaveth  (  l'Ange  de  la  mort  )  qu'a  chalnla  lou  chohel  qu'avié  chahata  lou 
bioou  ,   etc. 

M  Es  vengu  hahladosch  harouch  (  le  Saint ,  béni  soit-il  !  )  qu'a  cha)>ala  lou  nialach  liammafeth  qu'avié 
chahata  lou  chohet ,  qu'avié  chahata  lou  bioou  qu'avié  begu  l'aïgo,  qu'avié  amoussa  lou  fio  qu'avié 
brûla  la'vergo  ,  qu'avié  pica  lou  chin  qu'avié  mourdu  lou  cat ,  qu'avié  manja  lou  cabri  qu'avié  acheta 
moun  pèro  un  escu ,  dous  escus.  —  Had  gadya  !  Had  gadya  !  • 

2.  Nous  dirons,  —  ce  qui  rend  encore  plus  fort  le  raisonnement  de  M.  G.  Paris,  —  aucune  ver- 
sion d'aucun  pays.  Pour  un  observateur  superficiel ,  le  conte  provençal  et  le  conte  languedocien ,  que 
nous  avons  mentionnés  ci-dessus  ,  pourraient  au  premier  abord  paraître  reproduire  la  forme  hébraïque. 
Il  n'y  est  pas,  en  effet,  parlé  de  résistance  des  divers  personnages  :  «  Le  loup  vient  qui  voulait  manger 
la  chèvre  »  ,  puis  le  chien  «  qui  voulait  mordre  le  loup  »  ,  etc.  Mais  il  y  a  là  ,  certainement ,  une  alté- 
ration ,  ainsi  que  le  montre  l'introduction  où  l'on  dit  à  la  chèvre  de  sortir  d'un  champ  de  mil  qu'elle 
mange.  Evidemment ,  dans  la  forme  primitive ,  on  appelait  le  loup  contre  la  chèvre ,  puis  le  chien 
contre  le  loup ,  etc.  D'ailleurs  ,  —  et  ceci  est  décisif ,  —  la  fin  de  ces  deux  contes  ,  avec  la  série  lien , 
souris,  chat,  les  rattache  précisément  au  groupe  de  contes  qui  s'éloigne  le  plus  du  chant  juif  et  dont 
nous  ferons  connaître  tout  à  l'heure  une  forme  orientale. 


■POUTIN      ET      POUTOT  39 

cette  chanson  singulière ,  y  ait  découvert  un  sens  allégorique  et  l'ait  adaptée , 
en  en  retranchant  la  circonstance  inutile  (  à  son  point  de  vue  )  de  la  résistance 
des  différents  êtres  qui  y  figurent ,  à  l'expression  symbolique  des  destinées  de 
sa  nation.  » 


Du  reste  ,  ce  n'est  pas  seulement  en  Europe  qu'on  a  recueilli  des  contes  de 
ce  type  ;  on  en  a  constaté  l'existence  à  la  source  même  d'où  se  sont  répandus 
dans  le  monde  entier  tant  de  contes  de  tout  genre  ;  nous  en  avons  un  spécimen 
indien.  Mais ,  avant  de  le  faire  connaître ,  il  faut  dire  quelques  mots  d'un 
conte  kabyle  et  d'un  conte  qui  a  été  recueilli  dans  l'Afrique  australe,  chez  les 
Hottentots. 

Dans  le  conte  hottentot  (voir  dans  la  Zeitschrift  fur  Vœlker psychologie  uitd 
Spraclïwissenschaft,  t.  V,  1868,  p.  63,  l'analyse  donnée  par  M.  F.  Liebrecht, 
d'après  un  livre  anglais  de  M.  H.  Bleek) ,  un  tailleur  se  plaint  au  singe  de  ce 
que  la  souris  mange  ses  habits.  Le  singe  envoie  le  chat  mordre  la  souris  ;  puis 
le  chien  mordre  le  chat ,  le  bâton  battre  le  chien  ,  le  feu  brûler  le  bâton ,  l'eau 
éteindre  le  feu,  l'éléphant  boire  l'eau,  et  enfin  la  fourmi  piquer  l'éléphant, 
qui  se  décide  alors  à  boire  l'eau ,  etc. 

Le  conte  ou  plutôt  l'espèce  de  chanson  kabyle  (J.  Rivière,  p.  137)  est 
ainsi  conçu  :  «  Viens,  petit  enfant,  tu  dîneras.  — Je  ne  dînerai  pas.  — Viens, 
bâton ,  tu  frapperas  l'enfant.  —  Je  ne  le  frapperai  pas.  —  Viens ,  feu ,  tu 
brûleras  le  bâton.  —  Je  ne  le  brûlerai  pas.  — Viens,  eau ,  tu  éteindras  le  feu. 

—  Je  ne  l'éteindrai  pas.  —  Viens  ,  bœuf,  tu  boiras  l'eau.  —  Je  ne  la  boirai 
pas.  —  Viens ,  couteau ,  tu  égorgeras  le  bœuf.  —  Je  ne  l'égorgerai  pas.  — 
Viens,  forgeron,  tu  briseras  le  couteau.  —  Je  ne  le  briserai  pas.  —  Viens, 
courroie,  tu  lieras  le  forgeron.  —  Je  ne  le  lierai  pas.  —  Viens ,  rat ,  tu  ronge- 
ras la  courroie.  —  Je  ne  la  rongerai  pas.  —  Viens ,  chat ,  tu  mangeras  le  rat. 

—  Apporte-le  ici.  —  Pourquoi  me  manger  ?  dit  alors  le  rat ,  apporte  la  cour- 
roie, je  la  rongerai.  —  Pourquoi  me  ronger  ?  dit  la  courroie,  amène  le  for- 
geron, je  le  lierai Pourquoi  me  frapper?  dit  l'enfant  (au  bâton),  apporte 

mon  dîner,  je  le  mangerai.  » 

Voici  maintenant  le  conte  indien ,  emprunté  à  la  Bombay  Galette  par  la  Cal- 
cutta Review  (t.  LI,  1870,  p.  116)  :  «  Il  était  une  fois  un  petit  oiseau  qui, 
en  passant  à  travers  les  bois,  ramassa  un  pois  et  le  porta  au  harbhunja  (?) 
pour  le  casser  ;  mais  le  malheur  voulut  qu'une  moitié  du  pois  restât  engagée 
dans  l'emboîture  de  la  manivelle  du  moulin  à  bras ,  et  le  barbhunja  ne  put 
parvenir  à  la  retirer.  Le  petit  oiseau  s'en  alla  trouver  le  charpentier  et  lui  dit  : 
«  Charpentier,  charpentier,  venez  couper  la  manivelle  du  moulin  à  bras  :  mon 
pois  est  engagé  dans  la  manivelle  du  moulin  à  bras  ;  que  mangerai-je  ?  que 
boirai-je?  et  que  porterai-je  en  pays  étranger  ?  —  Allez  vous  promener,  »  dit 
le  charpentier,  «  y  a-t-il  du  bon  sens  de  penser  que  je  vais  couper  la  mani- 
velle du  moulin  â  bras  à  cause  d'un  pois  ?  »  '. 

I.  L'introduction  de  ce  conte  indien  se  retrouve  &  peu  près  dans  le  conte  espagnol ,  cité  plus  haut , 
où  la  petite  fille  veut  faire  arracher  un  arbre  pour  chercher  un  pois  qui  est  tombé  i  côté. 


40  POUTIN      ET      POUTOT 

«  Alors ,  le  petit  oiseau  alla  trouver  le  roi  et  lui  dit  :  «  Roi ,  roi  !  grondez 
le  charpentier  ;  le  charpentier  ne  veut  pas  couper  la  manivelle  du  moulin  à 
bras ,  etc.  —  Allez  vous  promener,  »  dit  le  roi  ;  «  pensez-vous  que  pour  un 
pois  je  vais  gronder  le  charpentier  ?  » 

«  Alors  le  petit  oiseau  alla  trouver  la  reine  :  «  Reine ,  reine  !  parlez  au  roi  -, 
le  roi  ne  veut  pas  gronder  le  charpentier,  etc.  —  Allez  vous  promener,  »  dit 
la  reine  ;  «  pensez-vous  que  pour  un  pois  je  m'en  vais  parler  au  roi  ?  » 

Le  petit  oiseau  va  ensuite  trouver  successivement  le  serpent ,  pour  piquer  la 
reine  ;  le  bâton ,  pour  battre  le  serpent  ;  le  feu ,  pour  brûler  le  bâton  ;  la  mer, 
pour  éteindre  le  feu  ;  l'éléphant ,  pour  boire  la  mer  ;  le  hhaunr  (  sorte  de  liane), 
pour  enlacer  l'éléphant  ;  la  souris ,  pour  ronger  le  bhaunr  ;  le  chat ,  pour 
manger  la  souris'.  Alors  le  chat  va  pour  manger  la  souris,  et  la  souris  va 
pour  ronger  le  bhaunr,  le  bhaunr  pour  enlacer  l'éléphant ,  et  ainsi  de  suite , 
jusqu'au  charpentier.  «  Et  le  charpentier  retira  le  pois  ;  le  petit  oiseau  le  prit 
et  s'en  alla  bien  content,  » 

Un  autre  conte  indien,  recueilli  dans  le  Pandjab  (Steel  et  Temple,  pp.  209 
et  334),  a  la  même  série  de  personnages,  avec  une  introduction  du  même 
genre.  Ici  c'est  une  graine  qui  s'est  logée  dans  la  fente  d'un  arbre  2. 

Ces  deux  contes  indiens  se  relient ,  comme  on  voit ,  au  second  groupe  que 
nous  avons  signalé  plus  haut ,  groupe  qui  se  distingue ,  par  toute  la  fin ,  de 
celui  dont  se  rapproche  le  chant  juif.  Nouvelle  preuve  que  ce  n'est  pas  dans  ce 
chant  juif  qu'il  faut  chercher  l'origine  du  thème  que  nous  éludions. 

D'ailleurs,  l'idée  de  ce  thème  est  tout  indienne.  C'est  celle  du  conte  bien 
connu  du  Pantchatantra ,  où  le  soleil  renvoie  le  brahmane  au  nuage ,  qui  est 
plus  fort  que  lui  ;  le  nuage  au  vent  ;  celui-ci  à  la  montagne,  et  la  montagne  au 
rat  {Pantchatantra,  trad.  Th.  Benfey,  t.  II,  p.  264.  — Cf.  La  Fontaine, 
Fables,  liv.  IX,  7)5.  Cela  est  si  vrai  que,  dans  un  conte  provençal  ÇRotnania, 

1.  Il  y  a  ici ,  comme  dans  le  conte  portugais  résumé  ci-dessus,  une  série  préliminaire  de  person- 
nages, avant  la  série  ordinaire  ou,  du  moins,  avant  l'une  des  deux  séries  ordinaires,  et,  chose 
curieuse,  cette  série  préliminaire ,  dans  le  conte  portugais,  — juge,  roi,  qui  doit  faire  marcW  le 
juge  ,  reine,  qui  doit  se  fâcher  contre  le  roi ,  rat ,  qui  doit  ronger  les  jupes  de  la  reine,  chat ,  chien, 
puis  bâton ,  —  a  beaucoup  de  rapport  avec  celle  du  conte  indien.  -Ajoutons  que  l'introduction  du  conte 
portugais  est  analogue  à  celle  du  conte  espagnol  et ,  par  suite ,  à  celle  du  conte  indien. 

2.  Dans  un  conte  de  l'ile  de  Ceylan  (  OriM/a/iV/ ,  188;,  p.  26),  après  une  introduction  analogue  ^ 
celle  des  contes  indiens  ,  la  série  de  personnages  mis  en  scène  est  toute  différente  :  Un  oiseau  a  pondu 
deux  œufs  entre  deux  grosses  pierres  ;  les  pierres  s'étant  rapprochées  ,  il  ne  peut  plus  arriver  i  son  nid. 
Alors  il  appelle  à  son  aide  un  mafon  ;  celui-ci  ayant  refusé  de  venir,  l'oiseau  dit  à  un  sanglier  d'aller 
dans  le  champ  du  maçon  manger  tout  le  grain  ;  puis  à  un  chasseur,  de  tirer  le  sanglier  ;  à  un  éléphant, 
de  tuer  le  chasseur  ;  à  un  halussâ  (  sorte  de  petit  lézard  )  ,  de  s'introduire ,  par  la  trompe  de  l'éléphant, 
jusque  dans  son  cerveau  (sic);  à  une  poule  des  jungles,  démanger  le  katussi  ;  &  un  chacal ,  de 
manger  la  poule.  Le  chacal  se  met  à  la  poursuite  de  la  poule  ,  etc. 

}.  Un  passage  du  Coran  ,  que  nous  trouvons  dans  le  Magasin  pittoresque  (t.  46,  1878  ,  p.  534)  , 
nous  paraît  un  écho  de  cette  fable  indienne.  Voici  ce  passage  ,  que  l'on  peut  ajouter  aux  rapprochements 
faits  par  M.  Benfey  {Pantschatantra ,  II ,  p.  37}  seq.)  :  «  Quand  Dieu  eut  fait  la  terre,  elle  vacillait  de 
çà  et  de  là ,  jusqu'à  ce  que  Dieu  eût  mis  les  montagnes  pour  la  tenir  ferme.  Alors  les  anges  lui  deman- 
dèrent :  O  Dieu ,  y  a-t-il  dans  ta  création  quelque  chose  de  plus  fort  que  les  montagnes  ?  Et  Dieu 
répondit  :  Le  fer  est  plus  fort  que  les  montagnes ,  puisqu'il  les  fend.  —  Et ,  dans  ta  création ,  est-il 
quelque  chose  de  pLus  ton  que  le  fer?  —  Oui ,  le  feu  est  plus  fort  que  le  fer,  puisqu'il  le  fond.  —  Et 
est-il  quelque  chose  de  plus  fort  que  le  feu  ?  —  Oui  ,  l'eau  ,  car  elle  l'éteint.  —  Est-il  quelque  chose  de 
plus  fort  que  l'eau?  —  Oui ,  le  vent ,  car  il  la  soulève.  —  O  notre  soutien  suprême  ,  est-il  dans  ta 
création  quelque  chose  de  plus  fort  que  le  vent  ? — Oui ,  l'homme  de  bien  qui  fait  la  charité  :  s'il  donne 
de  sa  main  droite  sans  que  sa  gauche  le  sache ,  il  surmonte  toutes  choses.  » 


POUTIN      ET      POUTOT  41 

t.  I,  p.  io8)  ,  à  la  série  de  personnages  du  Pankhatantra  vient  se  juxtaposer 
celle  de  notre  thème.  La  glace  d'une  rivière  ayant  coupé  la  patte  à  la  fourmi , 
la  mouche,  compagne  de  celle-ci,  interpelle  d'abord  la  glace,  le  soleil,  le  nuage, 
le  vent ,  la  muraille ,  le  rat ,  et  ensuite  le  cJnt,  le  chien,  le  hâton,  le  feu ,  Veau, 
le  bœuf,  Vlxtmnie ,  la  nwrt.  (Comparer  le  conte  portugais  n°  2  de  la  collection 
Coelho.) 

Ajoutons  que,  dans  un  conte  swahili  de  l'île  de  Zanzibar  (Steere,  p.  287 
seq.),  on  retrouve  presque  exactement  la  série  des  personnages  du  conte  pro- 
vençal et  du  conte  portugais.  Voici  ce  conte  swahili  :  Il  y  avait  un  maître 
d'école ,  nommé  Goso ,  qui  apprenait  aux  enfants  à  lire  sous  un  calebassier. 
Un  jour,  une  gazelle ,  étant  montée  sur  l'arbre  ' ,  fait  tomber  une  calebasse  qui 
frappe  Goso  et  le  tue.  Après  avoir  enterré  leur  maître ,  les  écohers  déclarent 
qu'ils  vont  chercher,  pour  le  tuer,  celui  qui  a  fait  tomber  la  calebasse.  Ils  se 
disent  d'abord  que  ce  doit  être  le  vent  du  sud.  Ils  le  prennent  donc  et  le  battent. 
Quand  le  vent  sait  ce  dont  il  s'agit,  il  leur  dit  :  «  Si  j'étais  le  maître ,  serais- 
je  arrêté  par  un  mur  de  terre  ?  »  Le  mur  dit  à  son  tour  aux  écoliers  :  «  Si 
j'étais  le  maître  ,  serais-je  percée  par  le  rat  ?  —  Et  moi  » ,  dit  le  rat ,  «  serais-je 
mangé  par  le  chat  ?  »  Le  chat  dit  qu'il  est  lié  par  la  corde  ;  la  corde ,  qu'elle 
est  coupée  par  le  couteau  ;  le  couteau  ,  qu'il  est  brûlé  par  le  feu  ;  lefeu ,  qu'il 
est  éteint  par  l'eau  ;  Veau,  qu'elle  est  bue  par  le  bœuf;  le  hœuf ,  qu'il  est  piqué 
par  un  certain  insecte;  enfin,  l'insecte,  qu'il  est  mangé  par  la  gazelle.  La 
gazelle  ,  interrogée  par  les  écoliers ,  ne  répond  rien.  Ils  la  prennent  alors  et  la 
tuent. 

I.  Etait-ce  bien  une  gazelle  dans  le  texte  original ,  et  n'y  aurait-il  pas  là  une  erreur  de  traduction? 


XXXV 

MARIE  DE  LA  CHAUME  DU  BOIS 

i 

Il  était  une  fois  une  femme  qui  avait  deux  filles  :  l'aînée  ser- 
vait dans  une  maison  de  la  ville  voisine;  la  plus  jeune  demeurait 
avec  sa  mère  dans  une  chaumière  isolée  au  milieu  de  la  forêt. 

Un  jour  que  cette  dernière ,  qu'on  appelait  Marie  de  la  Chaume 
du  Bois,  était  seule,  occupée  à  filer,  elle  entendit  frapper  à  la 
porte;  elle  ouvrit  et  vit  entrer  un  beau  jeune  homme  habillé  en 
chasseur,  qui  la  pria  de  lui  donner  à  boire,  lui  disant  qu'il  était 
le  roi  du  pays.  Il  fut  si  frappé  de  la  beauté  de  la  jeune  fille,  que 
peu  de  jours  après  il  revint  à  la  chaumière  pour  demander  sa 
main.  La  mère,  qui  n'aimait  que  sa  fille  aînée,  aurait  bien  voulu 
la  faire  épouser  au  roi;  elle  n'osa  pourtant  pas  s'opposer  au 
mariage  de  la  cadette,  et  les  noces  se  firent  en  grande  cérémonie. 

A  quelque  temps  de  là,  le  roi  fut  obligé  de  partir  pour  la 
guerre.  Pendant  son  absence  ,  la  mère  de  la  reine  vint  au  château 
avec  son  autre  fille.  Celle-ci,  qui  enviait  le  bonheur  de  sa  sœur 
et  la  haïssait  mortellement,  voulut  profiter  de  l'occasion  pour  se 
venger.  Elle  se  jeta  un  jour  sur  la  reine ,  lui  arracha  d'abord  les 
yeux,  puis  les  dents,  enfin  lui  coupa  les  mains  et  les  pieds  et  la 
fit  porter  dans  une  forêt,  où  on  l'abandonna.  Comme  elle 
ressemblait  à  sa  sœur,  elle  se  fit  passer  pour  la  reine. 

Cependant,  la  pauvre  reine  n'attendait  plus  que  la  mort.  Tout 
à  coup,  un  vieillard  se  trouva  près  d'elle  et  lui  dit  :  «  Madame, 
qui  donc  vous  a  abandonnée  dans  cette  forêt?  »  La  reine  lui 
ayant  raconté  ce  qui  lui  était  arrivé  :  «  Vous  pouvez,  »  dit  le 
vieillard ,«  faire  trois  souhaits;  ils  vous  seront  accordés.  — Ah!  » 
répondit  la  reine,  «  je  voudrais  bien  ravoir  mes  yeux,  mes  dents, 


MARIE      DE      LA      CHAUME      DU      BOIS  43 

mes  mains,  et,  s'il  m'était  permis  de  faire  un  souhait  de  plus, 
mes  pieds  aussi.  » 

Le  vieillard  dit  à  un  petit  garçon  qui  était  avec  lui  :  «  Prends 
ce  rouet  d'or,  et  va  le  vendre  au  château  pour  deux  yeux.  »  Le 
petit  garçon  prit  le  rouet  et  s'en  alla  crier  devant  le  château  : 

«  Au  tour,  au  tour  à  fîler  ! 

«  Qui  veut  acheter  mon  tour  à  filer  ?  » 

La  fausse  reine  sortit  au  bruit  et  dit  au  petit  garçon  :  «  Com- 
bien vends-tu  ton  rouet  ?  —  Je  le  vends  pour  deux  yeux.  »  Elle 
s'en  alla  demander  conseil  à  sa  mère.  «  Tu  as  mis  les  yeux  de  ta 
sœur  dans  une  boîte  »,  dit  la  vieille;  «  tu  n'as  qu'à  les  donner  à 
cet  enfant.  »  Le  petit  garçon  prit  les  yeux  et  les  rapporta  au  vieil- 
lard. Celui-ci  ne  les  eut  pas  plus  tôt  remis  à  leur  place,  que  la 
reine  recouvra  la  vue. 

«  Maintenant,  »  dit-elle,  je  voudrais  bien  ravoir  mes  dents.  » 
Le  vieillard  donna  une  quenouille  d'or  au  petit  garçon  et  lui  dit  : 
«  Va  au  château  vendre  cette  quenouille  pour  des  dents.  »  L'en- 
fant prit  la  quenouille  et  s'en  alla  crier  devant  le  château  : 

«  Quenouille  ,  quenouille  à  filer  ! 
«  Qui  veut  acheter  ma  quenouille  ?  » 

«  Ah  !  »  pensa  la  fausse  reine ,  «  que  cette  quenouille  irait 
bien  avec  le  rouet  d'or  !  »  Elle  descendit  de  sa  chambre  et  dit  au 
petit  garçon  :  «  Combien  vends-tu  ta  quenouille  ?  —  Je  la  vends 
pour  des  dents.  »  Elle  retourna  trouver  sa  mère.  «  Tu  as  les 
dents  de  ta  sœur  »,  dit  la  vieille;  «  donne-les  à  cet  enfant.  »  Le 
petit  garçon  rapporta  les  dents,  et  le  vieillard  les  remit  à  la  reine, 
si  bien  qu'il  n'y  parut  plus.  Ensuite  il  donna  une  bobine  d'or  à 
l'enfant.  «  Va  au  château,  »  lui  dit-il,  «  vendre  cette  bobine 
pour  deux  mains.  » 

La  fiiusse  reine  acheta  la  bobine  pour  les  deux  mains  de  sa 
sœur.  Il  ne  manquait  plus  â  la  reine  que  ses  pieds.  «  On  ne  peut 
filer  sans  épinglette  et  sans  mouilloir,  »  dit  le  vieillard  à  l'enfant; 
«  va  vendre  cette  épinglette  et  ce  mouilloir  d'or  pour  deux 
pieds.  » 

La  fausse  reine ,  charmée  d'avoir  toutes  ces  belles  choses  à  si 
bon  marché,  courut  chercher  les  pieds  de  sa  sœur,  que  l'enfant 
rapporta.  La  reine  ne  savait  comment  témoigner  sa  reconnais- 


44  MARIE      DE      LA      CHAUME      DU      BOIS 

sance  au  vieillard.  Celui-ci  la  conduisit  derrière  le  jardin  du 
château,  lui  dit  de  ne  pas  se  montrer  encore  et  disparut. 

Ce  jour-là  même,  le  roi  revint  de  la  guerre.  En  voyant  la 
fausse  reine,  il  crut  que  c'était  sa  femme;  il  la  trouva  changée, 
mais  il  supposa  que  c'était  parce  qu'elle  avait  eu  du  chagrin  d'être 
restée  longtemps  sans  le  voir.  Elle  lui  montra  le  rouet  d'or,  la 
quenouille  et  tout  ce  qu'elle  avait  acheté,  puis  ils  descendirent 
ensemble  au  jardin. 

Tout  à  coup,  on  entendit  frapper  à  la  porte  :  c'était  le  vieux 
mendiant.  La  fausse  reine  voulait  le  chasser,  mais  le  roi  lui  fit 
bon  accueil  et  lui  demanda  s'il  n'avait  rien  vu  dans  ses  voyages 
qui  méritât  d'être  raconté. 

«  Sire,  »  dit  le  mendiant,  «  il  n'y  a  pas  longtemps,  j'ai  ren- 
contré dans  une  forêt  une  dame  à  qui  l'on  avait  arraché  les  yeux 
et  les  dents,  coupé  les  pieds  et  les  mains.  C'était  sa  sœur  qui 
l'avait  traitée  ainsi.  J'ai  envoyé  à  cette  méchante  sœur  un  petit 
garçon  qui  lui  a  vendu  un  rouet  d'or  pour  ravoir  les  yeux,  une 
quenouille  d'or  pour  les  dents,  une  bobine  d'or  pour  les  mains , 
une  épinglette  et  un  mouilloir  d'or  pour  les  pieds.  Si  vous  vou- 
lez, sire,  en  savoir  davantage,  vous  trouverez  là-bas,  au  bout  du 
jardin,  une  femme  qui  vous  dira  le  reste.  » 

Le  roi  suivit  le  mendiant  et  fut  bien  surpris  et  bien  joyeux  en 
reconnaissant  sa  femme.  Il  la  ramena  au  château  ;  puis  il  ordonna 
d'enchaîner  la  mère  et  la  sœur  de  la  reine  et  de  les  jeter  aux  bêtes. 


REMARCIUES 

Notre  conte  présente  la  plus  frappante  ressemblance  avec  un  conte  tchèque 
de  Bohême  (Wenzig,  p.  45).  Ce  dernier  n'a  de  vraiment  différent  que  le 
dénouement ,  où  c'est  le  rouet  d'or  qui ,  mis  en  mouvement  par  la  fausse 
princesse,  en  présence  du  prince,  se  met  à  parler  et  révèle  le  crime.  Ajoutons 
que ,  dans  ce  conte  tchèque ,  les  dents  n'ayant  pas  été  arrachées  à  la  princesse, 
le  petit  garçon  ne  va  vendre  au  château  que  trois  objets  :  un  rouet  d'or,  un 
fuseau  d'or  et  une  quenouille  d'or. 

Le  même  thème  se  trouve  traité  d'une  façon  plus  ou  moins  particulière 
dans  plusieurs  autres  contes. 

Dans  un  conte  sicilien  (Pitre ,  no  62  ) ,  une  jeune  fille  doit  épouser  un  roi  ; 
sa  tante,  qui  s'est  offerte  à  la  conduire  dans  le  pays  du  fiancé,  lui  substitue  sa 
propre  fille  et  l'abandonne  dans  une  grotte  après  lui  avoir  arraché  les  yeux. 
Passe  un  vieillard,  qui  accourt  aux  cris  de  la  jeune  fille.  Celle-ci  l'envoie  sous 
le  balcon  du  roi  avec  deux  corbeilles  pleines  de  roses  magnifiques  qui ,  par 


MARIE      DE      LA      CHAUME      DU      BOIS  4) 

suite  d'un  don  à  elle  fait ,  tombent  de  ses  lèvres  quand  elle  parle ,  et  lui  dit  de 
crier  qu'il  les  vend  pour  des  yeux.  Elle  rentre  ainsi  en  possession  de  ses  yeux, 
recouvre  la  vue  et  finit  par  se  faire  reconnaître  du  roi  son  fiancé. 

Dans  un  conte  italien  du  Montferrat  (Comparetti ,  no  25),  une  jeune  fille  a 
reçu  divers  dons  d'un  serpent  reconnaissant,  et  un  roi  veut  l'épouser.  Les 
soeurs  de  la  jeune  fille,  jalouses  de  son  bonheur,  lui  coupent  les  mains  et  lui 
arrachent  les  yeux,  et  l'une  d'elles  se  fait  passer,  auprès  du  roi,  pour  sa 
fiancée.  La  jeune  fille  est  recueillie  par  de  braves  gens.  Un  jour,  au  milieu  de 
l'hiver,  le  serpent  vient  lui  dire  que  la  reine,  qui  e'st  enceinte,  a  envie  de 
figues.  D'après  les  indications  du  serpent,  la  jeune  fille  dit  à  l'homme  chez  qui 
elle  demeure  où  il  en  pourra  trouver,  et  elle  l'envoie  au  palais  en  vendre  pour 
des  yeux  ;  puis  un  autre  jour,  des  pêches  pour  des  mains.  Elle  se  fait  enfin 
reconnaître  par  le  prince. 

En  Italie  encore ,  nous  trouvons  un  conte  toscan  du  même  genre  (Gubernatis, 
Novelline  di  S.  Stefaiio ,  n°  13).  Le  voici  dans  ses  traits  essentiels  :  La  belle- 
mère  d'une  jeune  reine  hait  mortellement  sa  bru.  Pendant  l'absence  du  roi, 
elle  ordonne  à  deux  de  ses  serviteurs  de  conduire  la  reine  dans  un  bois  et  de 
la  tuer.  Emus  de  ses  larmes ,  les  serviteurs  se  contentent  de  lui  arracher  les 
yeux  pour  les  porter  à  la  reine-nière  comme  preuve  de  l'exécution  de  ses 
ordres.  La  jeune  femme  est  recueillie  par  un  vieillard.  Ayant  reçu  d'un  serpent 
trois  objets  merveilleux  ,  elle  se  fait  conduire ,  le  visage  voilé  ,  devant  le  palais 
de  son  mari,  et  met  en  vente  le  premier  objet  pour  un  œil,  puis  le  second 
aussi  pour  un  œil;  pour  prix  du  troisième  objet,  elle  demande  (comme  dans 
l'Oiseau  bleu  de  M™e  d'AuInoy,  et  dans  les  autres  contes  de  ce  type ,  Grimm , 
no  88,  etc.)  la  permission  de  passer  la  nuit  dans  la  chambre  voisine  de  celle  du 
roi,  et  se  fait  ainsi  reconnaître  de  son  mari. 

Dans  un  conte  catalan  {Rondallayre ,  t.  III,  p.  114),  les  yeux  delà  vraie 
fiancée  d'un  roi ,  fille  d'un  charbonnier,  lui  sont  arrachés  par  une  jeune  fille , 
envieuse  de  son  bonheur.  C'est  encore  un  serpent  reconnaissant  qui  vient  à  son 
secours  ;  il  donne  à  sa  bienfaitrice  une  pomme  magnifique  qu'elle  devra  "aller 
vendre  à  la  nouvelle  reine  pour  «  des  yeux  de  chrétienne  ».  La  fausse  reine  la 
trompe  et  lui  donne  des  yeux  de  chat;  mais  ensuite,  en  échange  d'une  poire 
qui  vient  également  du  serpent,  la  vraie  reine  rentre  en  possession  de  ses  yeux. 

—  Comparer  un  conte  recueilli  chez  les  Espagnols  du  Chili  {Bihlioteca  de  las 
Tradicioiies  popiilares  espafiolas,  t.  I,  p.  137). 

Dans  un  conte  grec  moderne  d'Epire  (Hahn,  no  28),  une  jeune  reine  se  met 
en  route,  accompagnée  de  sa  nourrice  et  de  sa  sœur  de  lait,  pour  aller  célé- 
brer ses  noces  dans  le  pays  de  son  fiancé.  Mourant  de  soif  pendant  le  voyage, 

—  sa  nourrice  ne  lui  a  fiiit  manger  tout  le  temps  que  d'une  pâtisserie  extrême- 
ment salée,  —  elle  supplie  sa  nourrice  de  lui  donner  à  boire.  Cette  méchante 
femme  lui  dit  que  dans  ce  pays  l'eau  est  si  chère ,  que  chaque  gorgée  se  paie 
au  prix  d'un  œil.  La  reine,  pour  avoir  à  boire,  s'arrache  d'abord  un  œil,  puis 
l'autre  ' .  Alors  la  nourrice  l'abandonne  et  fait  passer  sa  propre  fille  pour  la 

I.  Dans  un  conte  sicilien,  tout  différent  (Pitre,  Nuovo  Saggio,  a"  6),  deux  micbantes  soeurs , 
julouses  de  la  beauté  de  leur  cadette,  mettent  quantité  de  sel  dans  un  plat  qu'elles  font  manger  i  cette 
Jcmiire,  et  la  jeune  fille,  mourant  de  soif,  est  obligée  de  se  laisser  arracher  les  yeux  pour  avoir  A 
boire.  Des  fées  lui  rendent  la  vue. 


46  MARIE      DE      LA      CHAUME      DU      BOIS 

reine.  Cette  dernière  est  recueillie  par  une  vieille  femme  charitable.  Or,  la 
vraie  reine  avait  ce  don,  que  des  roses  s'échappaient  de  sa  bouche  toutes  les 
fois  qu'elle  souriait.  Elle  envoie  la  bonne  vieille  au  palais  vendre  de  ces  roses 
pour  des  yeux.  (Ici,  par  suite  d'une  altération  évidente  ,  les  yeux  de  chienne 
qu'on  lui  donne  lui  font  recouvrer  la  vue.) 

Citons  encore  un  conte  russe  analysé  par  M.  de  Gubernatis  {Zoologicàl 
Mythology,  I,  p.  218)  :  La  servante  de  la  fiancée  d'un  tzar  endort  sa  maîtresse 
et  lui  arrache  les  yeux  ;  puis  elle  se  substitue  à  elle  et  épouse  le  tzar.  La  jeune 
fille  est  recueillie  par  un  vieux  berger.  Pendant  la  nuit,  elle  fait,  quoique 
aveugle,  une  couronne  de  tzar  et  envoie  le  vieillard  au  palais  la  vendre  pour 
un  œil  ;  le  lendemain ,  elle  recouvre  de  la  même  manière  son  second  œil. 

On  peut  enfin  rapprocher  de  ces  différents  récits  un  passage  d'un  conte  rou- 
main de  Transylvanie  (dans  la  revue  Ausland,  1856,  p.  2122)  :  Par  suite  de 
la  trahison  de  sa  mère ,  le  héros  Frounsé-Werdyé  a  été  tué  et  haché  en  mille 
morceaux  par  un  dragon.  La  «  Sainte  Mère  Dimanche  »,  protectrice  de 
Frounsé,  rassemble  tous  ces  morceaux  et  le  ressuscite  ;  mais  il  manque  les  yeux, 
que  le  dragon  a  gardés.  La  «  Sainte  Mère  Dimanche  »  prend  un  violon ,  se 
déguise  en  musicien  et  se  rend  au  château  du  dragon.  Justement  celui-ci 
célèbre  ses  noces  avec  la  mère  de  Frounsé  ;  il  appelle  le  prétendu  musicien 
pour  qu'il  les  fasse  danser.  A  peine  la  «  Sainte  Mère  Dimanche  »  a-t-elle  com- 
mencé à  jouer,  qu'une  corde  de  son  violon  casse.  Elle  dit  qu'elle  ne  peut 
raccommoder  cette  corde  qu'au  moyen  d'yeux  d'homme.  «  Donne-lui  un  œil 
de  mon  fils,  »  dit  la  mère  de  Frounsé  au  dragon.  Une  seconde  corde  casse,  et 
la  «  Sainte  Mère  Dimanche  »  obtient  de  la  même  façon  le  second  œil.  — 
Comparer  la  fin  d'un  conte  grec  moderne  de  même  type  que  ce  conte  roumain 
(Hahn ,  n»  24). 


Chez  les  Kabyles  ,  on  a  recueilli  un  conte  qui ,  malgré  nombre  d'altérations, 
se  rapproche  des  contes  analysés  plus  haut,  et,  en  particuHer,  du  conte  grec 
moderne.  Dans  ce  conte  kabyle  (J.  Rivière,  p.  51),  une  jeune  fille  qui  a  divers 
dons ,  entre  autres  (à  peu  près  comme  l'héroïne  du  conte  grec  et  celle  du  conte 
sicilien  n»  62  de  la  collection  Pitre)  le  don  de  semer  des  fleurs  sous  ses  pas,  se 
prépare  à  se  mettre  en  route  pour  le  pays  de  son  fiancé.  Au  moment  du  départ, 
sa  marâtre  lui  donne  un  petit  pain  dans  lequel  elle  a  mis  beaucoup  de  sel 
(toujours  comme  dans  le  conte  grec).  Qjjand  la  jeune  fille  a  mangé,  elle 
demande  à  boire.  «  Laisse-moi  t'arracher  un  œil,  »  lui  dit  la  fille  de  sa  marâtre, 
«  et  je  te  donnerai  à  boire.  »  Elle  se  laisse  arracher  successivement  les  deux 
yeux,  et  la  marâtre  emmène  sa  fille  à  la  place  de  l'aveugle  ;  mais  la  fraude  est 
îîientôt  reconnue ,  car  la  fausse  fiancée  n'a  aucun  des  dons  de  la  véritable.  Des 
corbeaux  rendent  la  vue  à  celle-ci ,  et ,  plus  tard ,  après  des  aventures  assez 
confuses,  elle  est  reconnue  pour  ce  qu'elle  est  réellement. 


XXXVI 


JEAN   &   PIERRE 


Il  était  une  fois  une  pauvre  femme  qui  avait  deux  fils ,  Jean  et 
Pierre.  Pierre,  voyant  sa  mère  dans  la  misère,  alla  se  mettre  au 
service  d'un  laboureur.  «  Combien  demandes-tu  ?  »  lui  dit  le 
laboureur.  —  «  Cent  écus,  »  répondit  Pierre.  —  «  Tu  les  auras; 
mais  voici  mes  conditions  :  à  la  première  dispute ,  celui  de  nous 
deux  qui  se  fâchera  aura  les  reins  cassés.  —  Maître,  je  ne  me 
fâche  jamais.  » 

A  peine  s'était-il  passé  huit  jours  que  Pierre  eut  une  discus- 
sion avec  son  maître  ;  il  se  fâcha ,  et  le  laboureur  lui  cassa  les 
reins.  Il  s'en  retourna  chez  sa  mère  et  raconta  à  son  frère  Jean 
ce  qui  lui  était  arrivé.  Jean  se  fit  indiquer  la  maison  du  labou- 
reur et  s'offrit  à  le  servir,  sans  dire  qu'il  était  frère  de  Pierre. 
«  Combien  veux-tu?  —  Maître,  vous  me  donnerez  cent  écus.  — 
Tu  les  auras  ;  mais  voici  mes  conditions  :  à  la  première  dispute , 
celui  de  nous  deux  qui  se  fâchera  aura  les  reins  cassés.  — 
Maître ,  je  ne  me  fâche  jamais.  » 

Le  lendemain ,  le  maître  envoya  Jean  conduire  au  marché  un 
chariot  de  grain  attelé  de  quatre  chevaux.  Jean  vendit  le  chariot 
et  les  quatre  chevaux  et  porta  l'argent  à  son  frère.  Quand  il  ren- 
tra chez  son  maître ,  celui-ci  lui  dit  :  «  Qu'as-tu  fait  du  chariot 
et  des  chevaux  ?  —  Maître,  »  répondit  Jean,  «  je  les  ai  vendus  à 
un  homme  que  j'ai  rencontré  sur  la  route.  —  Et  l'argent?  — 
L'argent,  je  l'ai  porté  à  mon  frère,  à  qui  vous  avez  cassé  les 
reins.  —  Tu  veux  donc  me  ruiner?  —  Maître,  est-ce  que  vous 
vous  fâchez?  —  Je  ne  me  fâche  pas  pour  si  peu.  —  Vous  savez 


48  JEAN      ET      PIERRE 

que  celui  qui  se  fâchera  aura  les  reins  cassés.  —  Oh!  je  ne  me 
fâche  pas  du  tout.  » 

Le  jour  suivant,  le  maître  dit  à  sa  femme  :  «  Je  vais  envoyer 
Jean  chercher  le  plus  gros  chêne  de  la  forêt  ;  il  ne  pourra  pas  le 
rapporter,  et,  quand  je  lui  ferai  des  reproches ,  il  se  mettra  en 
colère.  »  Jean  partit  avec  un  chariot  à  quatre  chevaux,  vendit 
tout  l'équipage  comme  la  première  fois ,  puis  revint  à  la  maison. 
«  Eh  bien  !  »  lui  dit  le  laboureur,  «  où  est  le  chariot  ?  —  Le 
chariot?  je  l'ai  laissé  dans  la  forêt  :  je  n'ai  pu  l'en  faire  sortir.  — 
Oh!  tu  nous  ruineras,  tu  nous  ruineras!  »  La  femme  criait 
encore  plus  haut  :  «  Tu  nous  ruineras  !»  —  «  Maître ,  »  dit 
Jean ,  «  est-ce  que  vous  vous  fâchez  ?  —  Je  ne  me  fâche  pas 
pour  si  peu.  —  Vous  savez  que  celui  qui  se  fâchera  aura  les 
reins  cassés.  —  Oh!  je  ne  me  fâche  pas  du  tout.  » 

Un  autre  jour,  tandis  que  Jean  battait  en  grange,  le  laboureur 
et  sa  femme  allèrent  déjeuner  sans  l'appeler.  Jean  ne  fit  pas 
semblant  de  s'en  apercevoir;  il  alla  vendre  le  blé  qu'il  avait  battu, 
fit  un  bon  déjeuner  à  l'auberge  et  revint  à  la  maison.  «  Jean,  »  dit 
le  maître ,  «  qu'as-tu  fait  du  grain  ?  —  Vous  ne  m'avez  pas 
appelé  pour  déjeuner;  j'ai  été  vendre  le  grain  et  j'ai  déjeuné 
avec  l'argent.  —  Tu  nous  ruineras ,  Jean ,  tu  nous  ruineras  !  — 
Maître,  est-ce  que  vous  vous  fâchez?  —  Je  ne  me  fâche  pas 
pour  si  peu.  —  Vous  savez  que  celui  qui  se  fâchera  aura  les 
reins  cassés.  —  Oh!  je  ne  me  fâche  pas  du  tout.  » 

La  femme  du  laboureur  dit  à  son  mari  :  «  Envoyons-le  mener 
les  petits  porcs  au  pâturage  :  l'ogre  le  mangera  et  nous  serons 
débarrassés  de  lui.  » 

Jean  partit  donc  avec  le  troupeau,  et,  arrivé  près  de  la  maison 
de  l'ogre ,  il  y  entra.  Il  tenait  un  moineau  dans  sa  main.  «  Tu 
ne  monterais  pas  si  haut  que  ce  petit  oiseau  ?  »  dit-il  en  le  mon- 
trant à  l'ogre.  —  «  Oh!  non,  »  dit  l'ogre.  —  «  J'ai  faim,  » 
reprit  Jean.  —  «  Moi  aussi.  Qu'est-ce  que  nous  allons  faire  pour 
déjeuner?  —  Si  nous  faisions  de  la  bouillie?  »  dit  Jean. 

La  bouillie  faite,  ils  se  mirent  à  table.  Jean,  qui  s'était  attaché 
sur  l'estomac  une  grande  poche,  y  faisait  entrer  une  bonne  partie 
de  sa  bouillie ,  tandis  que  l'ogre  avalait  tout.  Quand  la  poche  de 
Jean  fut  pleine,  il  la  fendit  d'un  coup  de  couteau,  et  toute  la 
bouillie  se  répandit;  puis  il  recommença  à  manger.  «  Tiens!  » 
dit  l'ogre,  «  je  voudrais  bien  pouvoir  me  soulager  comme  toi. 


JEAN      ET      PIERRE  49 

Fends-moi  donc  aussi  l'estomac.  »  Jean  ne  se  le  fit  pas  dire  deux 
fois,  et  il  lui  fendit  si  bien  l'estomac,  que  l'ogre  en  mourut. 

Cela  fait,  Jean  retourna  près  de  ses  cochons,  et^  après  leur 
avoir  coupé  à  tous  la  queue ,  il  les  alla  vendre  ;  ensuite  il  enfonça 
les  queues  dans  la  vase  d'un  marais  et  revint  chez  son  maître. 
«  Où  sont  les  cochons  ?  »  lui  demanda  le  maître.  —  «  Ils  sont 
tombés  dans  un  marécage.  —  Eh  bien  !  il  faut  les  en  tirer.  — 
Maître ,  il  n'y  a  pas  moyen  d'y  entrer.  »  Le  maître  alla  pourtant 
voir  ce  qu'il  en  était;  mais  quand  il  voulut  retirer  un  des 
cochons  par  la  queue,  la  queue  lui  resta  dans  la  main,  et  il 
tomba  à  la  renverse  dans  la  bourbe.  «  Tu  nous  ruineras ,  Jean , 
tu  nous  ruineras!  — Maître,  est-ce  que  vous  vous  fâchez?  —  Je 
ne  me  fâche  pas  pour  si  peu.  —  Vous  savez  que  celui  qui  se 
fâchera  aura  les  reins  cassés.  —  Oh!  je  ne  me  fâche  pas  du 
tout.  » 

La  femme  dit  à  son  mari  :  «  Il  faut  l'envoyer  mener  les  oies 
au  pâturage.  »  Jean  partit  avec  les  oies.  Le  soir,  il  en  manquait 
deux  ou  trois  qu'il  avait  vendues.  «  Jean,  »  dit  le  laboureur,  «  il 
manque  des  oies.  —  Maître,  je  n'en  suis  pas  cause  :  c'est  une 
bête  qui  les  a  mangées.  —  Tu  nous  ruineras,  Jean  ,  tu  nous  rui- 
neras! — Maître,  est-ce  que  vous  vous  fâchez  ?  —  Je  ne  me  fâche 
pas  pour  si  peu.  —  Vous  savez  que  celui  qui  se  fâchera  aura  les 
reins  cassés.  —  Oh!  je  ne  me  fâche  pas  du  tout.  » 

«  Voilà  un  singulier  domestique,  »  dit  le  lendemain  la  femme  ; 
«  il  va  nous  ruiner.  J'irai  me  cacher  dans  un  buisson  pour  voir 
ce  qu'il  fait  des  oies.  »  Jean  avait  entendu  ce  qu'elle  disait;  avant 
de  partir  pour  le  pâturage,  il  dit  au  laboureur  :  «  Maître,  je 
prends  votre  fusil;  si  la  bête  vient,  je  la  tuerai.  »  Quand  il  vit  la 
femme  dans  le  buisson,  il  fit  feu  sur  elle  et  la  tua.  Le  soir,  il 
ramena  les  oies  à  la  maison.  «  Maître  »,  dit-il,  «  comptez,  il 
n'en  manque  pas  une;  j'ai  tué  la  bête  qui  les  mangeait.  —  Ah! 
malheureux!  tu  as  tué  ma  femme  !  —  Je  n'en  sais  rien;  toujours 
est-il  que  j'ai  tué  une  grosse  bête.  Mais  vous,  est-ce  que  vous 
vous  fâchez  ?  —  Ah!  certes  oui!  je  me  fâche!  »  Là-dessus, 
Jean  lui  cassa  les  reins;  puis  il  revint  chez  lui ,  et  moi  aussi. 


CosaviM ,  Coules,  II. 


50  JEAN      ET      PIERRE 

REMARQUES 

Le  thème  principal  de  ce  conte,  —  la  convention  entre  le  maître  et  son 
valet,  —  se  retrouve  sous  une  forme  plus  ou  moins  ressemblante  dans  des 
contes  recueillis  en  Bretagne  (F. -M.  Luzel,  5e  rapport,  p.  29,  et  Mèlusine, 
1877,  col.  465),  en  Picardie  (Carnoy,  p.  316),  dans  le  pays  basque  (W^ebster, 
p.  6  et  p.  Il),  en  Espagne  (Biblioteca  de  las  Tradicioncs poptilares espai'iolas,  t.  IV, 
p.  139),  en  Corse  (Ortoli,  p.  203),  dans  diverses  parties  de  l'Italie  (^JaJrrhuch 
fur  romanische  und  englische  Literatur,  t.  VIII,  p.  246,  et  Propugtiatore,  t.  IX, 
2e  partie,  1876,  p.  256),  dans  le  Tyrol  allemand  (Zingerle,  II,  p.  223),  en 
Allemagne  (Prœhle,  II,  n»  16),  chez  les  Lithuaniens  (Schleicher,  p.  4$), 
chez  les  Slaves  de  Moravie  (Wenzig,  p.  5),  en  Valachie  (Schott,  n»  23, 
p.  229),  chez  les  Grecs  d'Epire  (Hahn ,  n»  11  et  n»  34,  p.  222),  en  Irlande 
(Kennedy,  II,  p.  74;  Royal  Hibernian  Taies,  p.  51),  en  Ecosse  (Campbell, 
no  45),  et,  d'après  M.  R.  Kœhler  (Mélusim,  loc.  cit.,  col.  473),  en 
Danemark  et  en  Norwège. 

Dans  presque  tous  ces  contes,  la  condition  qui  doit  être  observée  par  les 
deux  parties,  c'est,  comme  dans  notre  conte,  de  ne  point  se  fâcher;  — 
dans  quelques-uns  (conte  écossais ,  premier  conte  basque ,  second  conte  grec  ) , 
il  faut  ne  pas  manifester  de  regrets  au  sujet  de  l'engagement  ;  —  enfin,  dans  le 
second  conte  basque ,  il  est  dit  simplement  que  le  valet  s'engage  à  faire  tout  ce 
que  son  maître  lui  ordonnera. 

Qjiant  à  la  punition  de  celui  qui  aura  manqué  à  la  convention ,  c'est ,  dans 
le  plus  grand  nombre  des  contes ,  de  se  voir  enlever  par  l'autre  une  ou  plu- 
sieurs lanières  dans  le  dos,  «  un  ruban  de  peau  rouge  depuis  le  sommet  de  la 
tête  jusqu'aux  talons,  »  dit  un  des  contes  bretons.  Dans  le  premier  des  deux 
contes  itaUens,  il  doit  être  écorché  vif;  dans  le  conte  de  la  Moravie,  il  doit 
perdre  le  nez  ;  dans  le  conte  picard ,  une  oreille  ;  dans  les  contes  corse,  tyro- 
lien et  allemand ,  les  deux  oreilles. 

Ajoutons  que ,  dans  plusieurs  de  ces  contes  (  conte  écossais ,  second  conte 
breton ,  contes  tyrolien ,  valaque ,  second  conte  grec),  le  héros  n'a  pas , 
comme  le  nôtre,  de  frère  qui,  avant  lui,  ait  mal  réussi  dans  l'entreprise.  — 
Dans  tous  les  autres  contes  européens ,  il  y  a  trois  frères  ;  nous  n'en  avons 
rencontré  deux  que  dans  le  premier  conte  breton. 

Parmi  les  mauvais  tours  que  Jean  joue  à  son  maître  pour  le  fâcher,  l'histoire 
des  queues  de  cochon ,  fichées  dans  le  marais ,  figure  dans  le  second  conte 
breton,  le  conte  picard,  le  conte  corse,  les  deux  contes  basques,  le  conte 
allemand  de  la  collection  Prœhle  (où  ce  sont  des  queues  de  vache) ,  et ,  d'après 
M.  Kœhler (/a/;r^./Hr  rom.  und  engl.  Lit.,  VIII,  p.  251),  dans  un  conte  non\-é- 
gien.  —  Elle  se  retrouve  dans  plusieurs  contes  qui  n'ont  pas  le  cadre  du  nôtre 
et  qui  se  composent  simplement  d'aventures  de  voleurs  ou  d'adroits  fripons, 
par  exemple,  dans  un  conte  piémontais  (Gubematis,  Zoo/c^jVa/  Mythology,  I, 
p.  234),  un  conte  sicilien  (Gonzenbach,  n"  37,  p.  254),  un  conte  portugais 
(Braga,  v\9  77),  un  conte  islandais  (Arnason,  p.    552),  un  conte  allemand 


Jean    et    pierre  $î 

(Prœlîle,  I,  no  49),  et  un  conte  russe  (Gubernatis,  loc.  cit.).  Dans  le  conte 
allemand ,  c'est  une  queue  de  bœuf  que  le  voleur  plante  dans  le  marais  ;  dans 
le  conte  russe,  une  queue  de  cheval. 

Le  conte  slave  de  Moravie  a ,  comme  le  conte  lorrain ,  un  épisode  où  le 
valet,  voyant  ses  maîtres  déjeuner  sans  l'appeler,  va  vendre  un  sac  de  grain 
qu'il  vient  de  battre  et  fait  un  bon  déjeuner  avec  l'argent.  —  Dans  le  conte 
tyrolien,  le  maître  lui  ayant  dit  d'aller  travailler  au  lieu  de  dîner,  le  valet 
vend  deux  vaches  et  s'en  va  dîner  à  l'auberge.  —  Dans  le  conte  picard ,  où  le 
seigneur  dit  à  Jean  le  Malin  qu'il  ne  lui  fera  pas  donner  à  déjeuner,  Jean  va 
vendre  tous  les  bœufs  et  tous  les  cochons  de  son  maître  ,  de  sorte  qu'il  a  de 
quoi  faire  bonne  chère. 

*  * 

L'épisode  de  l'ogre  ne  se  rencontre  que  dans  cinq  des  contes  mentionnés 
ci-dessus,  le  conte  écossais,  le  premier  conte  italien,  les  deux  contes  basques 
et  le  conte  espagnol.  (Dans  ce  dernier,  l'ogre  est  remplacé  par  un  ours.)  En 
réalité ,  c'est  un  thème  tout  à  fait  indépendant  du  thème  principal  et  qui  s'y 
trouve  intercalé.  Nous  avons  déjà  fait  connaissance  avec  ce  thème  dans  le 
conte  n°  25  de  notre  collection,  le  Cordonnier  et  les  Voleurs.  Le  moineau 
que  Jean  montre  à  l'ogre  est  évidemment  un  souvenir  obscurci  de  l'oiseau  que 
le  cordonnier  lance  en  l'air  comme  si  c'était  une  pierre,  pour  donner  aux 
voleurs  une  haute  idée  de  sa  force.  D'ailleurs ,  cet  épisode  se  trouve  sous  une 
forme  bien  plus  complète  et  bien  mieux  conservée  dans  le  conte  italien,  dans 
le  premier  conte  basque  et  dans  le  conte  espagnol  :  nous  y  retrouvons  à  peu 
près  tous  les  traits  qui  figurent  dans  les  contes  du  type  de  notre  conte  le 
Cordonnier  et  les  Voleurs.  —  Dans  le  conte  écossais ,  au  lieu  d'être  intercalé  dans 
le  thème  principal ,  cet  épisode  lui  est  simplement  juxtaposé.  Après  avoir  réussi 
à  fâcher  son  maître  et  lui  avoir  taillé  dans  le  dos  une  lanière  de  peau ,  le 
héros  entre  au  service  4|-un  géant ,  etc. 

L'épisode  en  question  présente,  dans  ce  dernier  conte,  un  trait  qui  le  rap- 
proche tout  à  fait  du  conte  lorrain  :  Mac-a-Rusgaich  et  son  maître  le  géant  se 
portent  réciproquement  un  défi  à  qui  mangera  le  plus.  Mac-a-Rusgaich 
s'attache  sur  la  poitrine  un  sac  de  cuir  où  il  fait  entrer  la  plus  grande  partie  de 
ce  qu'il  doit  manger,  et  enfin  il  fend  ce  sac  en  disant  qu'une  telle  bedaine 
l'empêche  de  se  baisser.  Le  géant  veut  l'imiter  et  il  meurt.  —  Dans  le  conte 
espagnol ,  cet  épisode  s'enchaîne  avec  un  autre  épisode  dans  lequel  l'ours  et 
Pedro  se  défient  à  la  course.  Pedro,  qui  a  de  l'avance  sur  l'ours ,  passe  auprès 
de  lavandières  ;  il  les  prie  de  lui  prêter  un  couteau ,  il  fend  le  sac  caché  sous 
sa  chemise ,  et  toute  la  bouillie  se  répand  ;  puis  il  se  remet  à  courir.  L'ours 
étant  arrivé  près  des  lavandières,  leur  demande  si  elles  ont  vu  passer  un 
homme.  «  Oui ,  et  il  s'est  ouvert  le  ventre  avec  le  couteau  que  nous  lui  avons 
prêté.  —  Prêtez -le  moi  aussi,  »  dit  l'ours,  «  je  courrai  mieux.  »  Et  il  se  tue. 
\  (Comparer  le  conte  sicilien  n"  83  de  la  collection  Pitre.)  —  Dans  le  premier 
I  des  deux  contes  basques  mentionnés  plus  haut ,  le  héros ,  en  s'enfuyant  de 
chez  le  tartaro  (ogre),  fait  semblant  de  s'ouvrir  le  ventre  et  jette  sur  la  route 


52  JEAN      ET      PIERRE 

les  entrailles  d'un  cochon  qu'il  tenait  cachées ,  afin  de  faire  croire  au  tartaro 
que  c'est  là  un  moyen  de  devenir  plus  agile.  Il  en  est  de  même  dans  un  conte 
du  Tyrol  allemand  (Zingerle,  II,  p.  m)  et  dans  un  conte  portugais  (Braga , 
no  77). 

Nous  ferons  remarquer  que  ce  trait  se  rencontre  encore  dans  un  autre  conte 
de  Montiers,  variante  de  notre  n»  i.  Dans  cette  variante,  Jean-sans-Peur, 
Jean-de-l'Ours  et  Tord-Chêne  arrivent  chez  un  ogre,  pendant  l'absence  de 
celui-ci.  Qjiand  il  rentre,  les  trois  compagnons,  sans  se  déconcerter,  lui  disent 
qu'ils  ont  faim.  La  femme  de  l'ogre  prépare  des  grimées',  et  l'on  se  met  à 
table.  Les  trois  compagnons  se  sont  attaché  des  poches  sur  l'estomac,  et  ils  y 
introduisent  les  grimées.  L'ogre,  croyant  qu'ils  avalent  tout,  ne  veut  pas 
avoir  le  dessous,  et  il  mange  tant  qu'il  en  meurt.  —  Plusieurs  contes  du  type 
de  notre  n"  25,  /«  Cordonnier  et  les  Voleurs,  présentent  un  passage  analogue.  Ainsi, 
dans  un  conte  suédois  (Cavallius ,  p.  7),  dans  un  conte  norwégien  (Asbjœrnsen , 
I ,  no  6),  c'est  absolument  le  trait  de  Jean  et  Pierre  :  trompé  parla  même  ruse, 
le  géant  veut  aussi  se  soulager  en  s'ouvrant  l'estomac,  et  il  se  tue.  Comparer 
un  conte  suisse  (Sutermeister,  no  41),  un  conte  siciHen  (Gonzenbach,  no  41), 
et  aussi  un  conte  gascon  de  la  collection  Cénac-Moncaut  (p.  90). 

Notons  encore  un  passage  d'un  livre  populaire  anglais  du  siècle  dernier,  Jack 
le  Tueur  de  géants,  déjà  cité  dans  les  remarques  de  notre  no  25  (I,  p.  261)  :  Jack, 
déjeunant  avec  le  géant,  attache  sous  ses  vêtements  un  grand  sac  de  cuir  et  y 
jette,  sans  être  aperçu,  tout  le  pudding  qui  lui  est  servi.  Ensuite  il  dit  au 
géant  qu'il  va  lui  faire  voir  un  tour  d'adresse.  D'un  coup  de  couteau  il  fend  le 
sac  de  cuir,  et  tout  le  pudding  tombe  à  terre.  Le  géant  se  croit  obligé  de  faire 
comme  Jack,  et  il  se  tue. 

■  *  * 

Le  dernier  épisode  de  notre  conte,  —  celui  de  la  femme  tuée,  —  a  subi  une 
altération.  Dans  les  autres  contes  où  il  existe,  voici  comment  il  se  présente  : 
L'année  du  valet  doit  se  terminer  au  premier  chant  du  coucou.  Pour  se  débar- 
rasser de  lui  plus  vite ,  la  femme  du  maître  grimpe  sur  un  arbre  et  imite  le 
coucou  ;  le  valet  tire  sur  le  prétendu  oiseau  et  le  tue.  Voir,  parmi  les  contes 
mentionnés  plus  haut ,  le  premier  conte  breton  ,  le  conte  corse ,  le  conte  espa- 
gnol ,  le  conte  tyrolien ,  le  conte  allemand ,  le  conte  slave  de  Moravie ,  le 
second  conte  grec,  le  second  conte  irlandais,  et,  d'après  M.  Kœhler,  le 
conte  danois  et  le  conte  norwégien.  —  Il  faut  ajouter  enfin  un  passage  d'un 
conte  sicilien  d'un  autre  type,  que  nous  avons  déjà  eu  occasion  de  citer  à  pro- 
pos de  l'épisode  des  queues  de  cochon  (Gonzenbach,  no  37,  p.  254). 


En  Orient ,  nous  rencontrons  d'abord  cet  épisode  des  queues  dans  un  conte 
recueilli  par  M.  RadlofT  (t.  IV,  p.  282)  chez  les  tribus  tartares  de  la  Sibérie 
méridionale ,  riveraines  de  la  Tobol ,  tribus  chez  lesquelles  des  contes  sont 
venus  du   sud  avec  l'islamisme,  ainsi  que  nous  l'avons  montré  dans  les 

I .  Grimées ,  aillears  grunulels  (comparer  le  mot  grumeaux).  C'est  un  mets  du  pays,  composé  J*»! 
mélange  de  farine  et  d'oeufs ,  cuit  dans  du  lait. 


JEAN      ET      PIERRE  53 

remarques  de  notre  n»  32,  Chatte  blanche  (II,  p.  17)  :  Un  fripon  propose  à  un 
laboureur  de  conduire  sa  charrue.  Pendant  que  le  laboureur  va  lui  chercher  à 
manger,  il  dételle  le  bœuf,  lui  coupe  la  queue  et  le  fait  emmener  par  un  com- 
père ;  puis  il  fiche  la  queue  en  terre ,  et ,  quand  il  voit  revenir  le  laboureur, 
il  la  tire  de  toutes  ses  forces ,  si  bien  qu'il  tombe  à  la  renverse.  Le  laboureur 
étant  accouru ,  le  fripon  lui  dit  que  le  bœuf  s'est  tout  à  coup  enfoncé  dans  la 
terre  et  qu'en  essayant  de  le  retenir,  la  queue  lui  est  restée  dans  la  main  ' . 

Pour  l'ensemble,  on  peut  rapprocher  de  notre  conte  et  de  ses  pendants 
européens  un  conte  recueilli  chez  les  Afghans  du  Bannu  (Thorburn,  p.  199). 
Nous  en  reproduirons  l'abrégé  tout  à  fait  écourté  qu'en  donne  l'auteur  anglais  : 
Un  jeune  homme  un  peu  simple  entre  au  service  d'un  maître  aux  conditions 
suivantes  :  le  maître  doit  lui  fournir  une  charrue  et  une  paire  de  bœufs ,  et  le 
serviteur  doit  tous  les  jours  semer  une  corbeille  de  grain  et  aller  chercher  un 
panier  de  bois  de  chauffage  et  la  nourriture  de  la  famille  ;  celui  des  deux  qui  ne 
tiendra  pas  son  engagement  doit  perdre  le  nez.  Dès  le  premier  jour,  le  serviteur 
ne  peut  faire  sa  besogne ,  et  le  maître  lui  coupe  le  nez.  Il  retourne  chez  lui  et 
raconte  sa  mésaventure  à  son  frère ,  qui  entre  au  service  du  même  maître  aux 
mêmes  conditions.  Ce  second  serviteur,  arrivé  aux  champs,  répand  tout  le 
grain  par  terre ,  tue  un  des  bœufs  et  brise  la  charrue ,  et ,  rentré  à  la  maison , 
il  dit  au  maître  qu'il  a  rempli  ses  engagements,  lien  fait  autant  le  second  jour. 
Le  troisième  jour,  le  maître  ne  peut  lui  fournir  ni  grain,  ni  charrue,  ni  bœufs, 
et  perd  son  nez. 

Autant  qu'on  en  peut  juger  par  cet  abrégé,  le  conte  afghan  est  extrêmement 
altéré.  On  a  recueilli ,  dans  l'Asie  Centrale,  chez  les  peuplades  sarikoli,  une 
forme  meilleure  de  ce  thème  (Journal  of  the  Asiatic  Society  of  Bengal,  t.  4$, 
1876,  p.  182)  :  Un  homme,  en  mourant,  dit  à  ses  trois  fils  de  ne  point  aller 
dans  certain  moulin  :  il  y  a  là  un  vieillard  borgne  qui  mange  les  gens.  Le  père 
une  fois  mort,  l'aîné  s'en  va  au  moulin.  Le  vieillard  lui  dit  qu'il  le  recevra 
comme  son  fils.  Il  le  charge  de  nettoyer  l'étable  de  son  âne.  «  Mais  ,  »  ajoute- 
t-il,  «  j'ai  une  habitude.  Si  tu  te  fâches,  je  t'arracherai  les  yeux;  si  c'est  moi 
qui  me  fâche,  tu  me  les  arracheras.  —  Bien,  »  dit  le  jeune  homme.  Au  bout 

I  Chose  à  noter,  ce  même  conte  tartare,  dont  le  cadre  n'est  nullement  celui  du  conte  lorrain,  renferme 
encore  un  épisode  qui  fait  partie  de  certains  contes  européens  du  type  de  Jean  et  Pierre.  Après  avoir 
été  hébergé  p.ir  un  brave  homme ,  le  fripon  du  conte  tartare  donne  sa  coiffure  à  un  compère  et  s'en  va 
tète  nue  remercier  son  hôte ,  qui  travaille  aux  champs  à  peu  de  distance  de  sa  maison.  Celui-ci  lui  ayant 
demandé  pourquoi  il  n'a  rien  sur  là  tête ,  le  fripon  lui  dit  :  «  C'est  parce  que  votre  femme  m'a  retenu 
m«  coiffure  pour  se  payer  de  m'avoir  hébergé.  »  L'hôte ,  très  fiché  contre  sa  femme ,  dit  au  fripon 
d'aller  lui  réclamer  sa  coiffure  :  «  Si  elle  s'obstine  à  la  garder,  »  ajouie-t-il,  «  je  lui  crierai  de  la  rendre.  » 
Arrivé  i  la  maison,  le  fripon  dit  à  la  femme  que  l'hôte  lui  a  donné  sa  fille,  et  il  se  met  en  mesure 
d'emmener  celle-ci.  La  mère  faisant  résistance,  le  fripon  crie  au  bonhomme  :  «  On  ne  veut  pas  me  la 
donner.  »  Alors,  ce  dernier,  brandissant  sa  pelle  :  «  Donnez-la!  donnez-la!  sinon,  je  vous  tue!  »  La 
femme  est  donc  obligée  de  lui  donner  sa  fille.  —  Dans  le  premier  des  deux  contes  bretons ,  le  seigneur, 
qui  est  aux  champs  avec  son  serviteur  Fanch,  dit  à  celui-ci  d'aller  vite  au  château  chercher  deux  pelles 
et  de  les  mettre  dans  un  sac,  parce  qu'il  ne  veut  pas  qu'on  les  voie.  Fanch  se  rend  au  château  et  dit  à 
U  dame  et  à  sa  fille  que  son  ra.-iîtrc  lui  a  ordonné  de  les  mettre  toutes  les  deux  dans  un  sac.  Puis,  cou- 
rant à  la  fenêtre  ;  «  Toutes  les  deux  dans  un  sac  ,  n'est-ce  pas.  Monseigneur?  —  Oui,  toutes  les  deux,» 
crie  le  seigneur,  pensant  aux  deux  pelles,  «  et  dépêche-toi.  •  (Comparer  le  premier  conte  basque.)  — 
Dans  le  conte  portugais  (Braga,  n»  77)  et  le  conte  tyrolien  (Zingerle  ,  II ,  p.  m),  cités  un  peu  plus 
haut ,  ce  passage  a  subi  une  modification  :  c'est  une  bourse  ou  des  sacs  d'argent  que  le  héros  je  fajt 
donner. 


54  JEAN      ET      PIERRE 

de  la  journée,  il  n'a  pas  encore  fini  d'enlever  le  fumier.  Impatienté,  il  rentre 
au  moulin  et  jette  son  outil  par  terre.  «  Tu  es  fâché  ?  »  dit  le  vieillard.  — 
«  Comment  ne  serais-je  pas  fâché?  Tu  m'as  tué  de  travail.  «  Le  vieillard  se 
lève  et  lui  arrache  les  yeux.  —  Quelque  temps  après  arrive  le  second  fils. 
Après  qu'il  a  nettoyé  l'étable  ,  le  vieillard  lui  dit  d'aller  le  lendemain  chercher 
du  bois  à  la  forêt,  et  il  dit  à  son  âne  :  «  Quand  il  te  chargera,  couche-toi.  » 
C'est  ce  que  fait  l'âne.  Le  jeune  homme,  voyant  que  l'âne  ne  veut  pas  se  lever, 
tire  son  couteau  et  lui  coupe  une  oreille.  Alors  l'âne  se  montre  docile.  Quand 
le  vieillard  voit  l'oreille  coupée,  il  demande  au  jeune  homme  pourquoi  il  a 
agi  ainsi.  «  Oh!  père,  »  dit  le  jeune  homme,  <f  est-ce  que  tu  es  fâché?  — 
Oui ,  »  dit  le  vieillard.  Le  jeune  homme  se  jette  sur  lui  et  lui  arrache  les  yeux, 
et  le  vieillard  meurt. 

Dans  l'Inde ,  nous  avons  découvert  une  autre  forme ,  plus  complète.  C'est 
un  conte  qui,  paraît-il,  est  un  des  plus  populaires  parmi  les  mahométans  du 
pays.  Il  a  été  publié  en  1870  dans  la  Calcutta  Review  (t.  LI,  p.  126).  Le  voici  : 

«  Il  y  avait  une  fois  deux  frères ,  Halâlzddah  et  Hardmzddah.  Dans  le  même 
pays  habitait  un  Qâzi  (sorte  de  magistrat,  de  juge).  Halâlzddah  alla  trouver 
ce  Qdzi  pour  entrer  à  son  service.  Le  Qdzi  lui  dit  :  «  Si  vous  entrez  à  mon 
service ,  ce  sera  à  la  condition  que ,  si  vous  me  quittez ,  je  vous  couperai  le  nez 
et  les  oreilles ,  et ,  si  je  vous  renvoie ,  vous  m'en  ferez  autant.  Quant  à  votre 
nourriture,  vous  en  aurez  par  jour  plein  une  feuille.  »  Haldlzddah  accepta  ces 
conditions.  Chaque  jour,  le  Qdzy  l'envoyait  faire  paître  les  vaches  et  les 
chèvres,  et  il  lui  donnait  de  la  nourriture  plein  une  feuille  de  tamarin.  Cela  ne 
faisait  guère  raff"aire  de  Haldlzddah,  et  il  dit  au  Qdzi  qu'il  ne  pouvait  travailler 
l'estomac  vide.  Le  Qdzi  lui  répondit  tout  simplement  que,  s'il  n'était  pas 
content,  il  pouvait  s'en  aller.  A  la  fin,  Haldlzddah,  ayant  dépensé  tout  son 
argent  et  se  voyant  au  moment  de  mourir  de  faim ,  demanda  son  congé.  Sur 
quoi  le  Qdzi  lui  coupa  le  nez  et  les  oreilles  ,  et  l'autre  s'en  alla. 

«  Son  frère ,  Hardmzddah  ,  le  voyant  dans  ce  triste  état ,  lui  demanda  ce  qui 
lui  était  arrivé,  et,  ayant  appris  la  façon  d'agir  du  Qdzi,  il  demandai 
Haldlzddah  de  lui  montrer  où  il  demeurait.  Il  se  rendit  chez  le  Qdzi  et  s'en- 
gagea à  son  service  aux  mêmes  conditions  que  son  frère.  Le  Qdzi  lui  donna  les 
vaches  et  les  chèvres  à  mener  paître.  Hardmzddah  les  conduisit  aux  champs; 
de  retour  au  logis,  il  alla  prendre  dans  le  jardin  une  feuille  de  bananier,  et,  la 
présentant  au  Q^i ,  il  lui  demanda  son  dîner.  Le  Qdzi  fut  bien  obligé  de  lui 
remplir  sa  feuille  de  bananier.  Hardmzddah  s'en  fut  encore  avec  le  troupeau 
au  pâturage  ;  il  tua  une  des  chèvres ,  invita  ses  amis  et  fit  avec  eux  un  festin , 
puis  il  ramena  à  la  maison  le  reste  du  troupeau. 

«  Le  lendemain  matin  ,  Hardmzddah  mena  de  nouveau  paître  le  troupeau  ; 
cette  lois,  il  vendit  une  douzaine  de  chèvres  et  quatre  vaches;  puis,  courant 
à  la  maison ,  il  dit  au  Qdzi  :  «  Dieu  est  miséricordieux  !  Il  vient  de  me  sauver 
la  vie!  —  Comment  cela?  »  dit  le  Q^zi.  —  «  Il  est  venu  des  loups  qui  ont 
emporté  douze  chèvres  et  quatre  vaches ,  et  je  n'ai  pu  leur  échapper  qu'en 
grimpant  sur  un  arbre.  »  Le  Qdzi  l'accabla  d'injures  et  lui  demanda  de  quel 
côté  il  avait  mené  paître  le  troupeau.  «  Du  côté  du  couchant,  »  répondit 
l'autre.  Le  Qdzi  lui  ordonna  de  le  conduire  désormais  du  côté  du  nord. 
Hardmzddali,  en  attendant,  s'en  fut  au  jardin  cueillir  une  feuille  de  bananier, 


JEAN      ET      PIERRE  55 

se  la  fit  remplir,  et,  après  avoir  mangé  tout  son  soûl,  donna  le  reste  aux 
mendiants.  Puis  il  conduisit  le  troupeau  du  côté  du  nord. 

«  Cette  fois ,  il  vendit  tout  le  troupeau  et  courut  trouver  son  maître.  «  Hé  I 
Qdzi  !  hé  !  Qizi  !  voilà  un  bel  ordre  que  vous  m'avez  donné  de  conduire  le  trou- 
peau du  côté  du  nord  !  —  Q.u'est-il  arrivé  ?  »  dit  le  Qâzi.  —  «  Une  bande  de 
tigres  a  emporté  tout  le  troupeau ,  et  je  ne  me  suis  sauvé  qu'en  me  cachant 
dans  une  caverne  de  la  montagne.  » 

«  Le  jour  suivant ,  le  Qâzi  dit  à  Harâmzddah  d'aller  promener  son  cheval. 
Hardmzddah  partit  avec  le  cheval,  et,  ayant  rencontré  en  chemin  un  mar- 
chand de  chevaux ,  il  lui  vendit  la  bête  sous  cette  condition  qu'il  garderait  la 
queue;  il  coupa  donc  la  queue  du  cheval ,  et,  de  retour  à  la  maison,  il  l'en- 
fonça dans  un  trou  de  rat  qui  se  trouvait  dans  un  coin  de  l'écurie ,  et  battit  la 
terre  tout  autour  pour  qu'elle  tînt  bien.  Puis  il  alla  se  faire  remplir  par  le  Qdzi 
sa  feuille  de  bananier. 

«  Le  lendemain  matin ,  Hardmzddah  courut  trouver  le  Qdzi  en  poussant  les 
hauts  cris  :  «  G  Qdzi!  venez  dans  l'écurie  voir  le  malheur  qui  vient  d'arriver! 
les  rats  sont  en  train  d'emporter  le  cheval  ;  il  n'y  a  plus  que  la  moitié  de  la 
queue  qui  soit  encore  hors  de  leur  trou.  Hâtez-vous,  hâtez-vous!  »  Le  Qdzi 
courut  à  l'écurie  et  se  mit  à  tirer,  tirer  la  queue,  jusqu'à  ce  qu'elle  sortît  du 
trou ,  mais  point  de  cheval  avec.  Hardmzddah  dit  que  les  rats  devaient  avoir 
mangé  le  reste.  » 

Bref,  continue  la.  Calcutta  Review,  le  Qdzi  est  complètement  ruiné,  et,  qui 
pis  est ,  sa  famille  est  déshonorée  par  Hardmzddah ,  qui  finalement  s'en  va 
avec  son  congé  et  aussi  avec  le  nez  et  les  oreilles  de  son  maître. 

Enfin ,  dans  l'île  de  Ceylan ,  ce  même  thème  se  retrouve ,  mais  sous  une 
forme  altérée  (Orientalist ,  juin  1884,  P-  13 0  •  Un  gamarâla  (sorte  de 
seigneur  de  village)  a  pris  tellement  en  horreur  une  certaine  exclamation  de 
surprise,  très  commune  dans  le  pays,  que,  toutes  les  fois  qu'il  l'entend,  il  se 
jette  sur  le  malheureux  qui  l'a  laissée  échapper,  et  lui  coupe  le  nez.  L'aîné  .de 
deux  frères,  étant  entré  au  service  de  ce  gamarâla,  se  voit  ainsi  traité.  Revenu 
à  la  maison ,  il  raconte  son  aventure  à  son  frère,  nommé  Hokkâ ,  qui  se  promet 
de  le  venger.  Hokkâ  s'engage  donc  comme  serviteur  chez  le  gamarâla ,  et  lui 
joue  tant  de  mauvais  tours ,  en  interprétant  ses  ordres  de  travers ,  que  le  gama- 
râla, s' apercevant  enfin  qu'il  n'a  pas  affaire  à  un  imbécile,  mais  à  un  fin  matois, 
laisse  échapper  lui-même  la  fameuse  exclamation.  Alors  le  jeune  homme 
saute  sur  lui  et  lui  coupe  le  nez.  —  Il  est  inutile  d'entrer  dans  les  détails,  les 
mauvais  tours  joués  par  le  héros  n'ayant  aucun  rapport  avec  ceux  des  contes 
que  nous  avons  étudiés. 


XXXVII 


LA   REINE   DES   POISSONS 


Il  était  une  fois  un  pêcheur.  Un  jour  qu'il  était  à  la  pêche  ^  il 
prit  la  reine  des  poissons.  «  Rejette-moi  dans  l'eau ,  »  lui  dit- 
elle,  «  et  tu  prendras  beaucoup  d'autres  poissons.  »  Il  la  rejeta 
dans  l'eau  et  prit  en  effet  une  grande  quantité  de  poissons,  si 
bien  qu'il  fit  une  bonne  journée. 

De  retour  à  la  maison ,  il  dit  à  sa  femme  :  «  J'ai  pris  la  reine 
des  poissons;  elle  m'a  promis  que  j'attraperais  beaucoup  de  pois- 
sons si  je  la  laissais  aller.  Je  l'ai  rejetée  dans  l'eau,  et,  en  effet, 
j'en  ai  pris  en  quantité  —  Que  tu  es  nigaud  !  »  dit  la  femme^ 
«  j'aurais  bien  voulu  la  manger.  Il  faudra  me  l'apporter.  » 

Le  pêcheur  retourna  à  la  rivière  et  prit  une  seconde  fois  la 
reine  des  poissons.  «  Laisse-moi  aller,  pêcheur,  »  lui  dit-elle,  «  et 
tu  prendras  beaucoup  d'autres  poissons.  »  Il  la  rejeta  dans  l'eau 
et  revint  chez  lui  après  avoir  fait  une  bonne  pêche. 

«  Tu  ne  me  rapportes  pas  la  reine  des  poissons  ?  »  lui  dit  sa 
femme;  «  une  autre  fois  j'irai  avec  toi,  et  je  la  prendrai.  —  Si 
je  l'attrape  encore,  »  répondit  le  pêcheur,  «  tu  l'auras.  » 

Il  jeta  de  nouveau  le  filet  et  ramena  la  reine  des  poissons. 
«  Laisse-moi  aller,  »  lui  dit-elle,  «  et  tu  prendras  beaucoup 
d'autres  poissons.  —  Non,  ma  femme  veut  te  manger.  — Eh 
bien!  qu'il  soit  fait  selon  votre  désir;  mais  quand  vous  m'aurez 
mangée ,  mettez  de  mes  arêtes  sous  la  chienne ,  mettez-en  sous 
la  jument,  et  mettez-en  aussi  sous  un  rosier  dans  le  jardin.  » 

Le  pêcheur  fit  ce  que  lui  avait  dit  la  reine  des  poissons,  et,  le 
lendemain,  étant  allé  dans  le  jardin,  il  trouva  sous  le  rosier  trois 
garçons  déjà  grands;  il  trouva  trois  chiens  sous  la  chienne,  et 


LA      REINE      DES      POISSONS  57 

trois  poulains  sous  la  jument.  Dans  le  cas  où  il  arriverait  malheur 
aux  jeunes  garçons ,  une  rose  devait  tomber  du  rosier. 

Un  jour,  l'aîné  prit  avec  lui  les  trois  chiens  et  se  mit  en  route. 
Etant  arrivé  dans  un  village ,  il  vit  tout  le  monde  en  pleurs  ;  il 
demanda  ce  qui  était  arrivé.  On  lui  dit  qu'une  princesse  allait 
être  dévorée  par  une  bête  à  sept  têtes.  Le  jeune  homme  se  fit 
indiquer  l'endroit  où  l'on  avait  conduit  la  princesse;  il  la  trouva 
qui  pleurait  près  d'une  fontaine.  «  Qu'avez-vous ,  ma  princesse  ?  » 
lui  demanda-t-il.  —  «  Hélas  !  »  dit-elle ,  «  je  vais  être  dévorée 
par  une  bête  à  sept  têtes.  —  Si  je  pouvais  vous  délivrer?  »  dit  le 
jeune  homme.  «  Pour  moi,  je  ne  crains  rien,  je  n'ai  pas  d'âme 
à  sauver  i.  » 

La  bête  à  sept  têtes  arriva  bientôt.  Le  jeune  homme,  qui  avait 
amené  ses  trois  chiens ,  lança  contre  la  bête  le  premier,  nommé 
Brise- Vent.  Après  avoir  combattu  longtemps ,  Brise-Vent  abattit 
trois  têtes  à  la  bête.  «  Je  m'en  vais,  »  dit-elle,  «  mais  je  revien- 
drai demain.  » 

Le  lendemain,  le  jeune  homme  se  rendit  encore  à  la  fontaine. 
«  Oh  !  »  dit  la  bête ,  «  il  est  donc  toujours  ici  !  »  Le  jeune  homme 
lança  contre  elle  le  second  de  ses  chiens,  Brise-Fer,  qui  lui 
abattit  encore  trois  têtes.  «  Remettons  la  partie  à  demain,  »  dit- 
elle. 

Le  jour  suivant ,  le  jeune  homme  lança  contre  elle  son  troi- 
sième chien ,  Brise ,  qui  n'était  pas  si  fort  que  les  autres,  mais  il 
n'y  avait  plus  qu'une  tête  à  abattre,  et  il  l'abattit. 

Quand  la  bête  fut  morte ,  la  princesse  invita  le  jeune  homme  à 
venir  avec  elle  chez  le  roi  son  père;  mais  il  refusa  et  s'en  retourna 
chez  lui. 

Le  roi  fit  publier  à  son  de  caisse  que  celui  qui  avait  délivré  la 
princesse  vînt  se  présenter  au  château  avec  les  sept  têtes  de  la 
bête.  Le  plus  jeune  des  trois  frères  aurait  bien  voulu  les  avoir; 
mais  l'aîné  les  cacha  et  en  fit  faire  de  pareilles  en  bois.  Le  plus 
jeune  prit  celles-ci  et  les  porta  au  roi ,  qui ,  voyant  que  ce  n'étaient 
pas  les  vraies  têtes,  entra  dans  une  grande  colère  et  fit  jeter  le 
jeune  homme  en  prison,  disant  qu'il  serait  pendu  le  lendemain. 

Cependant  le  second  des  trois  frères  était  allé  se  promener  au 
jardin  ;  il  vit  une  rose  tombée  du  rosier.  «  D  est  arrivé  malheur  à 

I .  Voir  les  remarques. 


58  LA      REINE      DES      POISSONS 

mon  frère ,  »  se  dit-il.  Aussitôt  il  alla  trouver  le  roi.  «  Que  viens- 
tu  faire  ici  ?  »  lui  dit  le  roi.  —  «  Je  viens  pour  délivrer  mon 
frère.  »  Le  roi  ordonna  qu'on  le  mît  en  prison  lui-même,  et 
qu'on  le  pendît  le  lendemain. 

Une  rose  tomba  encore  du  rosier.  «  Il  faut ,  »  se  dit  l'aîné , 
«  qu'il  soit  arrivé  malheur  à  mes  deux  frères.  »  Il  prit  les  sept 
têtes  et  les  sept  langues  de  la  bête  et  se  rendit  au  château.  «  Que 
viens-tu  faire  ici?  »  lui  demanda  le  roi.  —  «  Je  viens  pour  déli- 
vrer mes  frères.  Voici  les  sept  têtes  et  les  sept  langues  de  la  bête. 
—  C'est  bien,  »  dit  le  roi  ;  «  à  cause  de  toi  je  leur  ferai  grâce,  et 
tu  épouseras  ma  fille.  » 

Le  jeune  homme  épousa  donc  la  princesse,  et  ses  frères  se 
marièrent  avec  deux  dames  d'honneur.  Les  parents  ne  furent  pas 
oubliés,  et  tout  le  monde  fut  heureux. 


1  REMARQUES 

Ce  conte  est  une  variante  de  notre  n°  <),  les  Fils  du  Pêcheur.  Voir  les 
remarques  de  ce  conte. 

Indépendamment  de  diverses  altérations  que  l'on  reconnaîtra  aisément,  il 
s'est  introduit  ici  un  élément  nouveau  qu'il  faut  signaler  :  nous  voulons  parler 
des  trois  chiens ,  dont  chacun  a  son  nom  et  qui  tuent  la  bêle. 

A  propos  d'un  conte  italien  de  la  Vénétie,  du  même  genre  que  le  nôtre 
("Widter  et  Wolf,  no  8),  M.  R.  Kœhler  a  fait  observer  avec  raison  que  ce 
trait  appartient  proprement  à  un  type  de  contes  différent  de  celui  auquel  se 
rapportent  notre  conte  les  Fils  du  Pêcheur  et  ses  variantes.  Dans  les  contes 
auxquels  il  fait  allusion ,  l'idée  générale  est  à  peu  près  celle-ci  :  Un  jeune 
homme ,  sur  la  proposition  d'un  inconnu ,  échange  trois  brebis ,  toute  sa  for- 
tune, contre  trois  chiens,  dont  chacun  est  doué  de  qualités  merveilleuses. 
Grâce  à  leur  aide,  il  s'empare  d'une  maison  habitée  par  des  brigands,  que  ses 
chiens  tuent ,  et  s'y  établit  avec  sa  sœur.  Celle-ci  l'ayant  trahi  et  livré  à  un  des 
brigands  échappé  au  carnage  et  qu'elle  veut  épouser,  les  trois  chiens  le  sauvent. 
Ce  sont  eux  encore  qui  tuent  un  dragon  auquel  est  exposée  une  princesse. 

Parmi  les  contes  bien  complets  se  rapportant  à  ce  thème ,  on  peut  mention- 
ner un  conte  tchèque  de  Bohême  (Waldau ,  p.  469) ,  un  conte  piémontais 
(Guherniùs,  Zoological  Mythology,  Il ,  p.  36),  un  conte  toscan  ( Pitre ,  A^ws/fe 
popolari  toscane,  n°  2),  un  conte  allemand  de  la  principauté  de  Waldecii 
(Curtze,  n°  2),  et  aussi  un  conte  du  «  pays  saxon  »  de  Transylvanie  (Haltrich, 
no  24) ,  dans  lequel  les  chiens  n'ont  pas  de  noms.  —  D'autres  contes  sont  plus 
ou  moins  altérés,  plus  ou  moins  complets,  par  exemple,  un  conte  de  la  Basse- 
Bretagne  (Luzel,  Contes  bretons,  p.  2}),  deux  contes  allemands  (Griram,  III, 


LA      REINE      DES      POISSONS  59 

p.  104;  Strackerjan ,  II,  p.  331),  un  conte  du  Tyrol  allemand  ( Zingerle ,  I, 
n°  8),  un  conte  suédois  (Cavallius,  n»  13),  un  conte  lithuanien  (Schleicher, 
p.  4),  un  conte  italien  du  Mantouan  (Visentini,  n°  15),  un  conte  vénitien 
(Bernoni,  I,  n"  10),  un  conte  portugais  (Coelho,  n"  49),  un  conte  portugais 
du  Brésil  (Roméro,  no  23). 

Si  l'on  examine  les  noms  donnés  aux  chiens  dans  ces  contes ,  on  en  trou- 
vera qui  ressemblent ,  parfois  identiquement ,  à  certains  des  noms  du  conte 
lorrain.  Ainsi,  dans  le  conte  bohème,  les  noms  sont  «  Brise,  Mords,  Atten- 
tion! »;  dans  le  conte  allemand  de  la  collection  Grimm  :  «  Arrête,  Attrape, 
Brise-Fer-et- Acier  (^BricheisenundstahT)  ;  ce  dernier  nom  se  retrouve  dans  les 
variantes  allemandes  des  collections  Curtze  et  Strackerjan.  Dans  le  conte 
breton,  c'est  tout  à  fait  «  Brise-Fer  »,  comme  dans  notre  conte  ;  de  même  dans 
le  conte  vénitien ,  Sbranaferro.  —  Enfin  ,  on  peut  rapprocher  de  notre  «  Brise- 
Vent  »  le  «  Vite-comme-le-Vent  »  Gesclnuindwiederwind  du  conte  du  Tyrol  alle- 
mand ,  et  le  «  Cours-comme-le-Vent  »  du  conte  piémontais  et  du  conte  du 
Mantouan. 

Le  thème  sur  lequel  nous  venons  de  jeter  un  coup  d'oeil,  le  thème  des  Trois 
Chiens,  si  on  veut  lui  donner  cette  dénomination,  a,  en  commun  avec  le  thème 
des  Fils  du  Pêcheur,  on  a  pu  le  remarquer,  toute  une  partie  :  le  combat  contre 
le  dragon  et  la  délivrance  de  la  princesse ,  parfois  même  la  suite  d'aventures 
se  rattachant  à  ce  combat  (l'intervention  d'un  imposteur  qui  se  donne  pour  le 
libérateur,  et  les  moyens  que  prend  le  héros  pour  faire  connaître  sa  présence  à 
la  princesse  et  ensuite  pour  démasquer  l'imposteur).  Les  deux  thèmes  sont 
donc  très  voisins.  Rien  d'étonnant  qu'un  élément  du  thème  des  Trois  Chiens  se 
soit  glissé  dans  le  thème  des  Fils  du  Pêcheur.  Cela  s'est  fait  d'autant  plus  natu- 
rellement que,  dans  ce  dernier  thème,  figurent  déjà  des  chiens,  nés  du  poisson 
merveilleux.  Ces  chiens,  qui  n'étaient  qu'un  accessoire,  sont  devenus,  par  suite 
de  l'infiltration  d'un  élément  de  l'autre  thème ,  des  personnages  importants , 
ayant  chacun  son  nom  et  jouant  un  rôle  obligé. 


(Quelques  détails  pour  finir  : 

Dans  notre  conte,  on  a  remarqué  le  curieux  passage  où  le  jeune  homme  dit 
qu'il  «  n'a  pas  d'âme  à  sauver  ».  Le  récit  indique  bien  ici  qu'il  est ,  comme  les 
chiens ,  une  incarnation  de  la  reine  des  poissons. 

Dans  un  conte  du  Tyrol  italien  (Schneller,  var.  du  n»  28),  et  dans  un  conte 
portugais  (Braga ,  no  48),  c'est  le  «  roi  des  poissons  »  que  prend  le  pêcheur.  — 
Il  en  est  de  même  dans  un  conte  de  la  Haute-Bretagne  (Sébillot,  I ,  no  18).  De 
plus ,  dans  ce  conte  breton ,  la  plante  qui  doit  se  flétrir  quand  les  jeunes  gens 
seront  en  danger  de  mort ,  est  un  rosier,  comme  dans  notre  conte.  Seulement , 
dans  le  conte  breton,  chacun  des  trois  fils  du  pêcheur  a  son  rosier. 


XXXVIII 


LE   BÉNITIER  D'OR 


Il  était  une  fois  de  pauvres  gens,  qui  avaient  autant  d'enfants 
qu'il  y  a  de  trous  dans  un  tamis.  Ils  venaient  d'avoir  encore  une 
petite  fille,  lorsqu'ils  virent  entrer  chez  eux  une  dame  qui  s'offrit 
à  être  marraine  de  l'enfant  ;  ils  acceptèrent  bien  volontiers.  Cette 
dame  était  la  Sainte-Vierge.  «  Dans  huit  ans,  »  dit-elle,  «  je 
viendrai  chercher  l'enfant.  »  Elle  revint,  en  effet,  au  bout  de 
huit  ans,  et  emmena  la  petite  fille. 

Un  jour,  elle  lui  dit  :  «  Voici  toutes  mes  clefs,  mais  vous 
n'irez  pas  dans  cette  chambre.  »  Puis  elle  alla  se  promener. 

A  peine  fut-elle  sortie ,  que  la  petite  fille  ouvrit  la  porte  de  la 
chambre  où  il  lui  était  défendu  d'entrer.  Voyant  un  bénitier  d'or, 
elle  y  trempa  les  doigts  et  les  porta  à  son  front  ;  aussitôt  ses 
doigts  et  son  front  furent  tout  dorés.  Elle  se  mit  un  bandeau  sur 
le  front  et  des  linges  aux  doigts. 

Bientôt  la  Sainte-Vierge  revint.  «  Eh  bien  !  »  dit-elle  à  l'enfant, 
«  êtes-vous  entrée  dans  la  chambre  où  je  vous  ai  défendu  d'aller? 
—  Non,  ma  marraine.  —  Si  vous  ne  dites  pas  la  vérité,  vous 
aurez  à  vous  en  repentir.  —  Non,  ma  marraine,  je  n'y  suis 
point  entrée.  » 

Il  arriva,  dans  la  suite,  que  la  jeune  fille  épousa  un  roi.  Le 
premier  enfant  qu'elle  mit  au  monde  disparut  aussi  tôt  après  sa 
naissance,  et,  son  mari  lui  ayant  demandé  ce  qu'il  était  devenu  , 
elle  ne  put  le  lui  dire.  Le  roi,  furieux,  sortit  en  menaçant  la 
reine  de  la  faire  mourir. 

Tout  à  coup,  la  Sainte-Vierge  parut  devant  elle  et  lui  dit  : 
«  Etes-vous  entrée  dans  la  chambre  ?  —  Non ,  ma  marraine.  — 


LE     BÉNITIER      d'oR  6i 

Si  VOUS  me  dites  la  vérité,  je  vous  rendrai  votre  enfant.  — Non, 
ma  marraine  ,  je  n'y  suis  point  entrée.  » 

Au  bout  d'un  an ,  la  reine  eut  un  second  enfant ,  qui  disparut 
comme  le  premier.  Le  roi ,  encore  plus  furieux  que  la  première 
fois,  dit  qu'il  voulait  absolument  savoir  où  étaient  les  enfants; 
la  reine  ne  répondit  rien.  Un  instant  après,  la  Sainte-Vierge 
parut  devant  elle  et  lui  dit  :  «  Ma  fille ,  êtes-vous  entrée  dans  la 
chambre  ?  —  Non  ,  ma  marraine.  —  Si  vous  me  dites  la  vérité, 
je  vous  rendrai  vos  deux  enfants.  — Non,  ma  marraine,  je 
n'y  suis  point  entrée.  » 

La  reine  ayant  mis  au  monde  un  troisième  enfant,  le  roi 
aposta  des  gardes  pour  voir  ce  qui  se  passerait .  Tout  à  coup  on 
entendit  au  dehors  une  musique  si  agréable  que  tout  le  monde 
y  courut  ;  or,  cette  musique  s'était  fait  entendre  par  l'ordre  de 
la  Sainte- Vierge,  qui  enleva  l'enfant  pendant  qu'il  n'y  avait 
plus  personne  dans  la  chambre.  Le  roi,  outré  de  colère,  déclara 
que ,  pour  le  coup ,  il  allait  faire  dresser  un  bûcher  et  que  sa 
femme  y  serait  brûlée  vive. 

La  Sainte- Vierge  se  présenta  une  troisième  fois  devant  la 
reine.  «  Ma  fille ,  »  lui  dit-elle ,  «  êtes-vous  entrée  dans  la 
chambre  ?  —  Non ,  ma  marraine.  —  Dites-moi  la  vérité  et  je 
vous  rendrai  vos  trois  enfants.  — Non,  ma  marraine,  je  n'y 
suis  point  entrée.  » 

On  conduisit  la  reine  au  bûcher.  Au  moment  d'y  monter, 
elle  vit  encore  la  Sainte-Vierge,  qui  lui  dit  :  «  Si  vous  me.  dites 
la  vérité,  je  vous  rendrai  vos  trois  enfants.  —  Non,  je  n'y  suis 
point  entrée.  »  La  Sainte-Vierge  lui  apparut  de  nouveau  pendant 
qu'elle  montait  ;  elle  persista  à  dire  non  ;  mais ,  quand  elle  se  vit 
en  haut  du  bûcher,  le  cœur  lui  manqua,  et  elle  avoua. 

La  Sainte- Vierge  la  fit  alors  descendre  du  bûcher  et  lui  rendit 
ses  enfants.  Depuis  ce  temps,  la  reine  vécut  heureuse  avec  son 
mari. 


REMARQ.UES 

11  a  été  recueilli  des  contes  de  ce  genre  dans  divers  pays  d'Allemagne 
(Grimm,  n»  3  ;  Ey,  p.  176  ;  Meier,  n»  36),  en  Suède  (Grimm,  III,  p.  324), 
en  Norwège  (  Asbjœrnsen ,  I,  n"  8) ,  chez  les  Wendes  de  la  Lusace  (  Haupt  et 
Schmaler,  II,  p.  179),  chez  les  Tchèques  de  Bohême  (Waldau,  p.  600), 


62  LE      BÉNITIER      d'oR 

chez  les  Lithuaniens  (Leskien ,  p.  498) ,  en  Valachie  (Schott ,  n»  2) ,  en  Tos- 
cane (Coraparetti,  n»  38)  ,  en  Sicile  (Gonzenbach  ,  n»  20). 

Le  conte  lorrain  offre  la  plus  grande  ressemblance  avec  le  conte  hessois 
n"  3  de  la  collection  Grimm ,  l'Enfant  de  Marie ,  dont  il  est  pour  ainsi  dire 
l'abrégé.  Pourtant  il  est  deux  ou  trois  points  où  il  en  diffère.  Ainsi,  dans  le 
conte  allemand,  la  Sainte- Vierge  n'est  pas  la  marraine  de  l'enfant  (on  verra 
tout  à  l'heure  que  ce  trait  de  notre  conte  se  retrouve  dans  des  contes  étrangers 
du  même  type).  —  Ainsi  encore,  dans  le  conte  allemand,  la  jeune  fîlle,  en 
ouvrant  la  porte  de  la  chambre  défendue ,  est  éblouie  des  splendeurs  de  la 
Sainte-Trinité  ;  elle  touche  du  doigt  les  rayons  de  la  gloire ,  et  son  doigt  est 
tout  doré.  On  a  vu  que  ce  détail  singulier  est  remplacé  dans  notre  conte  par 
un  autre  plus  simple ,  celui  du  bénitier  d'or.  —  Enfin  ,  dans  V Enfant  de  Marie , 
l'épisode  de  la  musique  qui  attire  les  gardes  hors  de  la  chambre  n'existe  pas. 
Du  reste ,  ce  conte  hessois  est  plus  complet  que  le  nôtre  ;  là ,  ainsi  que  dans 
la  plupart  des  contes  analogues ,  on  voit  comment  la  jeune  fille  devient  reine  : 
chassée  du  Paradis ,  privée  de  la  parole ,  elle  vivait  misérablement  dans  une 
forêt  quand  un  roi  la  rencontre  et  l'épouse. 

Les  contes  de  cette  famille  peuvent  se  diviser  en  trois  groupes. 

Un  premier  groupe,  —  contes  wende ,  norwégien ,  hessois,  Uthuanien, 
valaque,  —  mettent  en  scène  la  Sainte-Vierge,  comme  le  conte  lorrain.  Le 
conte  wende  et  le  conte  norwégien  en  font,  toujours  comme  notre  conte,  la 
marraine  de  la  jeune  fille.  Dans  les  autres  ,  la  Sainte- Vierge  la  recueille  dans 
des  circonstances  qui  diffèrent  selon  les  récits. 

Dans  un  second  groupe ,  —  conte  tchèque ,  conte  allemand  de  la  collection 
Ey,  conte  toscan ,  —  au  lieu  de  la  Sainte- Vierge ,  nous  trouvons  une  femme 
mystérieuse  qui,  dans  le  conte  tchèque,  est  la  marraine  de  la  jeune  fille. 

Enfin ,  dans  le  conte  souabe  de  la  collection  Meier,  la  jeune  fille  est  vendue 
par  son  père  à  un  nain  noir.  —  Dans  le  conte  suédois ,  elle  est  donnée  à  un 
certain  «  homme  à  manteau  gris  »  ,  par  suite  d'une  promesse  imprudente  de 
son  père. 

Dans  tous  ces  contes ,  —  excepté  dans  le  con'te  souabe ,  où  ce  qui  est  défendu 
à  la  jeune  fille ,  c'est  de  cueillir  des  roses  d'un  certain  rosier,  —  nous  retrou- 
vons la  défense  d'ouvrir  une  certaine  porte  ;  mais  c'est  seulement  dans  le  conte 
hessois  et  dans  le  conte  wende,  qu'il  reste  au  doigt  de  la  jeune  fille,  comme 
dans  notre  conte ,  des  traces  accusatrices  de  sa  désobéissance.  (  Comparer  la 
tache  ineffaçable  de  la  clef,  dans  la  Barbe  Bletie.  )  —  Dans  le  conte  norwégien  , 
la  filleule  de  la  Sainte- Vierge  ayant  ouvert  une  première  chambre  dans  le 
Paradis ,  il  s'en  échappe  une  étoile  ;  d'une  seconde  s'échappe  la  lune  ;  d'une 
troisième ,  le  soleil. 

Partout  ailleurs ,  la  désobéissance  de  la  jeune  fille  n'est  point ,  si  l'on  peut 
parler  ainsi ,  matériellement  constatée  ;  mais ,  presque  toujours ,  en  entr'- 
ouvrant  la  porte  défendue ,  elle  aperçoit  dans  la  chambre  sa  protectrice  (  ou 
r  «  homme  au  manteau  gris  »  ) ,  et  elle  en  est  vue  elle-même. 

Dans  les  contes  formant  le  second  groupe ,  il  se  trouve  finalement  que  la 
femme  qui  avait  défendu  à  la  jeune  fille  d'entrer  dans  telle  chambre ,  est  déli- 


LE      BÉNITIER      d'oR  63 

vrée  d'un  enchantement ,  parce  que  la  jeune  fille  a  persisté  à  dire  —  faussement 
—  qu'elle  n'a  rien  vu.  Il  y  a  là ,  ce  nous  semble ,  une  altération  de  l'idée  primi- 


* 


Le  doigt  doré  du  conte  lorrain  ,  du  conte  hessois  et  du  conte  wende  forme 
lien  entre  les  différents  contes  de  cette  famille  et  certains  contes  orientaux  que 
nous  avons  résumés  dans  les  remarques  de  notre  n"  12  ,  îe  Prince  et  son  Chei'al 
(voir  notamment,  I,  p.  146,  le  conte  du  Cambodge  et  celui  de  l'île  de 
Zanzibar). 

Du  reste ,  la  défense  d'ouvrir  telle  porte ,  de  pénétrer  dans  tel  endroit ,  et 
les  malheurs  qui  résultent  de  la  désobéissance ,  —  malheurs  différents ,  sans 
doute  ,  de  ceux  que  retrace  notre  conte ,  —  se  retrouvent  dans  plusieurs  récits 
de  l'Orient.  On  se  rappelle  V Histoire  du  Troisième  Caîender,  fils  de  roi,  dans  les 
Mille  et  une  Nuits  (comparer  encore  un  autre  conte  arabe  de  ce  même  recueil, 
t.  XV,  p.  194 ,  de  la  traduction  allemande  dite  de  Breslau).  —  Dans  un  conte 
indien  de  la  grande  collection  formée  au  xiie  siècle  de  notre  ère  par  Soma- 
deva  de  Cachemire  (trad.  ail.  de  H.  Brockhaus,  t.  II,  p.  166  seq.) ,  une 
Vidhyâdharî  (sorte  de  génie),  qui  -a  épousé  un  mortel,  Saktideva ,  lui  dit 
qu'elle  va  s'absenter  pour  deux  jours  :  pendant  ce  temps ,  il  pourra  visiter  tout 
le  palais  ;  mais  il  ne  faudra  pas  qu'il  monte  sur  telle  terrasse.  Saktideva  cède 
à  la  curiosité.  Quand  il  est  sur  la  terrasse ,  il  voit  trois  portes  ;  il  les  ouvre 
l'une  après  l'autre  et  trouve ,  étendus  sur  des  lits  de  diamant ,  les  corps  de 
trois  jeunes  filles.  Puis ,  de  la  terrasse ,  il  aperçoit  un  beau  lac  et ,  sur  le  bord  , 
un  superbe  cheval.  Il  va  pour  le  monter  ;  mais  ,  dès  qu'il  est  en  selle  ,  le  cheval 
se  cabre,  jette  son  cavalier  dans  le  lac,  et  Saktideva  se  retrouve  dans  son  pays 
natal,  bien  loin  du  palais  de  la  Vidhyâdharî.  (Comparer  l'introduction  de 
M.  Th.  Benfey  à  sa  traduction  du  Pantchatantra ,  §  52.) 


XXXIX 


JEAN   DE   LA   NOIX 

i 

Il  était  une  fois  un  homme,  appelé  Jean  de  la  Noix,  qui  avait 
beaucoup  d'enfants,  et  rien  pour  les  nourrir.  Il  se  dit  un  jour  : 
«  Je  vais  aller  demander  du  pain  au  Paradis.  »  Le  voilà  donc 
parti  ;  mais  il  se  trompa  de  chemin  et  arriva  à  la  porte  de  l'enfer. 
Il  y  frappa  du  genou  ;  point  de  réponse.  «  Peut-être ,  »  se  dit-il, 
«  ai-je  frappé  trop  fort.  »  Et  il  frappa  de  la  pointe  du  pied. 
Lucifer  ouvrit  la  porte  et  lui  demanda  ce  qu'il  voulait.  «  Je  viens 
voir  si  l'on  veut  me  donner  du  pain  pour  ma  femme  et  pour 
mes  enfants.  —  On  ne  donne  point  de  pain  ici ,  »  répondit 
Lucifer  ;  «  va-t'en  ailleurs.  —  Oh  !  oh  !  »  dit  Jean,  «  comme 
on  parle  ici  !  Je  vois  que  je  me  suis  trompé  de  porte  ;  je  m'en 
vais  trouver  saint  Pierre.  » 

Il  prit  cette  fois  le  bon  chemin,  et ,  arrivé  à  là  porte  du  Para- 
dis, il  frappa  en  disant  d'une  petite  voix  douce  :  «  Toc,  toc.  » 
Saint  Pierre  vint  lui  ouvrir  et  lui  dit  :  «  Que  demandes-tu  ?  — 
Je  suis  Jean  de  la  Noix,  et  je  viens  demander  du  pain  pour  ma 
femme  et  pour  mes  enfants.  —  Tu  arrives  à  propos ,  »  dit  saint 
Pierre  :  «  c'est  justement  ma  fête  aujourd'hui  ;  tu  en  profiteras. 
Tiens,  voici  une  serviette  ;  emporte-la ,  mais  ne  lui  demande  pas 
ce  qu'elle  sait  faire.  » 

Jean  prit  la  serviette  et  partit  en  disant  :  «  Merci ,  monsieur 
saint  Pierre.  »  Il  se  disait  en  lui-même  que  c'était  un  singulier 
cadeau.  A  peine  eut-il  fait  quelques  pas ,  qu'il  dit  à  la  serviette  : 
«Eh  bien!  ma  pauvre  serviette,  que  sais-tu  faire?  On  m'a 
défendu  de  te  le  demander,  mais  dis-le  moi  tout  de  même.  » 
Aussitôt  la  serviette  se  couvrit  de  mets  excellents. 


JEAX      DE      LA      MOIX  65 

«  Voilà  qui  est  bien ,  »  dit  Jean  de  la  Noix  ;  «  mais  cet  endroit- 
ci  ne  me  plaît  pas.  Je  mangerai  quand  je  serai  à  la  maison.  »  Il 
replia  la  serviette,  et  tout  disparut.  Il  redescendit  la  côte  et 
regagna  son  logis.  Il  dit  en  rentrant  à  sa  femme  :  «  Je  viens  du 
Paradis.  C'était  la  fête  de  saint  Pierre  ;  tout  le  monde  y  était 
dans  la  joie.  Saint  Pierre  m'a  donné  une  serviette  que  voici  ; 
mais  ne  va  pas  lui  demander  ce  qu'elle  sait  faire.  » 

«  Pourquoi  me  fait-il  cette  recommandation  ?  »  pensa  la 
femme.  Dès  qu'elle  fut  seule,  elle  dit  à  la  serviette  :  «  Serviette, 
que  sais-tu  faire  ?  »  La  serviette  se  trouva  aussitôt  garnie  de  plats 
de  toute  sorte.  «  C'est  trop  beau  pour  nous ,  »  dit  la  femme  ; 
«  je  n'ose  pas  y  toucher.  Je  vais  vendre  cette  serviette.  »  Elle  la 
vendit  pour  un  morceau  de  pain.  Son  mari,  de  retour,  lui 
demanda  où  était  la  serviette.  «  Nous  ne  pouvons  vivre  de  chif- 
fons ,  »  répondit-elle  ;  «  je  l'ai  vendue  pour  un  morceau  de 
pain.  » 

Jean,  bien  fâché,  se  décida  à  retourner  au  Paradis.  «  C'est 
encore  moi,  Jean  de  la  Noix,  »  dit-il  à  saint  Pierre;  «  ma 
femme  a  vendu  la  serviette,  et  je  viens  vous  prier  de  me 
donner  quelque  autre  chose.  —  Eh  bien  !  voici  un  âne  ;  mais  ne 
lui  demande  pas  ce  qu'il  sait  faire.  — Merci,  monsieur  saint 
Pierre...  Vraiment,  »  pensait  Jean,  «  on  rapporte  de  singu- 
lières choses  du  Paradis  !  Après  tout,  le  chemin  du  Paradis  est 
si  rude  et  si  raboteux  !  cet  âne  m'aidera  toujours  à  le  descendre 
plus  facilement...  Or  çà,  bourrique,  que  sais-tu  faire  ?  »  L'âne 
se  mit  à  faire  des  écus  d'or.  Jean  de  la  Noix  en  ramassa  plein  ses 
poches  et  dit  à  l'âne  de  s'arrêter  pour  ne  pas  tout  perdre  en 
chemin.  Il  amena  l'âne  dans  sa  maison  et  dit  à  sa  femme  : 
«  Voici  une  bourrique  que  saint  Pierre  m'a  donnée  ;  ne  lui 
demande  pas  ce  qu'elle  sait  faire.  » 

Tandis  que  Jean  dormait,  sa  femme  n'eut  rien  de  plus  pressé 
que  de  dire  à  l'âne  :  «  Bourrique ,  que  sais-tu  faire  .'*  »  Et  les 
écus  d'or  de  pleuvoir.  «  Oh  !  »  dit-elle  ,  «  qu'est-ce  que  cela  ? 
c'est  trop  beau  pour  nous.  »  En  ce  moment,  un  marchand  de 
verres  passait  dans  la  rue  en  criant  :  «  Jolis  verres ,  jolis  !  »  Il 
avait  un  âne  qui  portait  sa  marchandise.  La  femme  l'appela  et 
lui  demanda  s'il  était  content  de  son  âne.  «  Pas  trop,  »  répondit 
le  marchand  ;  «  il  m'a  déjà  cassé  plusieurs  verres.  —  Eh  bien  ! 
voudriez-vous  acheter  le  mien  ?  m'en  donneriez-vous  bien  dix 

CosaviN,  Copies.  II.  c 


^  JEAN      DE      l'a      XOIX 

francs?  —  Q.uinze,  si  vous  le  voulez.  »  Bref,  elle  vendit  l'âne 
pour  dix  francs.  A  son  réveil ,  Jean  demanda  des  nouvelles  de 
l'âne.  «  Je  l'ai  vendu  pour  dix  francs ,  »  dit  la  femme.  —  «  Ah  ! 
malheureuse  !  il  nous  en  aurait  donné  bien  autrement  de  l'ar- 
gent !  Quand  le  pauvre  Job  eut  perdu  tout  son  bien,  pour 
comble  de  misère  on  lui  laissa  sa  femme.  Je  crois  que  le  bon 
Dieu  me  traite  comme  il  a  traité  Job.  » 

Il  ne  restait  plus  à  Jean  de  la  Noix  d'autre  parti  à  prendre  que 
de  retourner  une  troisième  fois  au  Paradis.  Arrivé  à  la  porte,  il 
entendit  saint  Pierre  qui  disait  :  «  C'est  ennuyeux  d'être  si  sou- 
vent dérangé;  hier,  c'était  Jean  de  la  Noix;  aujourd'hui...  — 
N'achevez  pas,  »  cria  Jean,  «  c'est  encore  lui.  Ma  femme  a  vendu 
la  bourrique.  — Tiens,  »  dit  saint  Pierre,  «  voici  une  crosse; 
mais  ne  lui  demande  pas  ce  qu'elle  sait  faire ,  et  ne  reviens 
plus.  » 

Jean  repartit  avec  la  crosse.  «  Qu'est-ce  que  je  ferai  de  cela  ?  » 
se  disait-il  ;  «  cette  crosse  ne  pourra  me  servir  que  de  bâton  de 
vieillesse.  Eh  bien!  ma  crosse,  que  sais-tu  faire?  »  Aussitôt  la 
crosse  se  mit  à  le  battre.  «  Arrête,  arrête,  »  cria  Jean,  «  ce 
n'est  plus  comme  avec  la  bourrique  !...  Cette  fois  ,  »  pensa-t-il , 
«  ma  femme  pourra  s'en  régaler.  » 

Rentré  chez  lui ,  il  dit  à  sa  femme  :  «  Saint  Pierre  m'a  donné 
une  crosse  ;  ne  lui  demande  pas  ce  qu'elle  sait  faire.  »  La  femme 
ne  répondit  rien  ,  mais  elle  pensait  :  «  C'est  bon  ;  quand  tu  seras 
couché...  — Je  suis  bien  las,  »  dit  Jean,  «  je  tombe  de  som- 
meil! »  Il  se  coucha  aussitôt  et  fit  semblant  de  dormir.  Dès  que 
sa  femme  l'entendit  ronfler,  elle  dit  à  la  crosse  :  «  Crosse ,  que 
sais-tu  faire  ?  »  La  crosse  se  mit  à  la  battre  comme  plâtre.  «  Tape  , 
tape ,  ma  crosse  ,  »  cria  Jean  de  la  Noix ,  «  jusqu'à  ce  qu'elle 
m'ait  rendu  ma  serviette  et  ma  bourrique  !  » 


REMARQUES 

Comparer  nos  n»»  4,  Tapalapautau,  et  56,  le  Pois  de  Rome.  —  Voir  les  remarques 
de  notre  n»  4. 

Dans  un  conte  champenois ,  V Histoire  du  Bonhomme  Maugréant ,  qui  a  été 
publié  par  M.  Ch.  Marelle  dans  VArchiv  fur  das  Studium  der  neiuren  Sprachen 
und  Literaturen,  t.  LV,  p.  363  (Brunswick,  1876),  et  reproduit  dans  les  Contes 
des  provinces  de  France  (  p.  46) ,  c'est  aussi  saint  Pierre  qui  donne  au  bonhomme 
les  objets  merveilleux. 


I 


JEAN      DE      LA      N'OIX  67 

On  aura  remarqué  dans  Jean  de  la  Noix  diverses  altérations  du  thème  pri- 
mitif. Ainsi ,  le  passage  où  il  est  dit  au  pauvre  homme  de  ne  point  demander 
à  la  serviette  et  à  l'âne  ce  qu'ils  savent  faire,  n'a  pas  de  sens.  (Il  est  assez 
curieux  de  constater  que  cette  altération  se  retrouve  dans  le  conte  valaque 
n»  20  de  la  collection  Schott  et  dans  le  conte  publié  au  xviie  siècle  par  Basile 
dans  \e  Pentameione ,  n°  i  ).  —  Ainsi  encore,  c'est  à  la  sottise  de  sa  femme  et 
non  à  la  friponnerie  d'un  aubergiste  que  Jean  doit  la  perte  des  objets  merveil- 
leux. 

* 

Nous  avons  recueilli,  à  Montiers-sur-Saulx ,  une  autre  version  du  même 
conte.  La  première  partie  de  cette  variante  tient  à  la  fois  de  Tapalapautau  et  de 
Jean  de  la  Noix.  Comme  dans  le  premier  conte,  c'est  du  bon  Dieu  que  le 
pauvre  homme  reçoit  successivement  une  serviette ,  un  âne  et  une  crosse  d'or, 
à  laquelle  on  dit  :  Tapautau ,  tape  dessus ,  pour  la  faire  agir,  et  Ahpautau  pour 
l'arrêter  ;  comme  dans  Jean  de  la  Noix ,  défense  est  faite  de  demander  à  ces 
objets  merveilleux  ce  qu'ils  savent  faire  ;  mais  la  curiosité  de  la  femme  n'a  pas 
ici  les  mêmes  conséquences  :  les  trois,  objets  merveilleux  restent  en  la  posses- 
sion de  la  famille ,  qui  bientôt  se  trouve  très  riche.  Un  jour,  l'homme  veut 
mesurer  son  or  et  son  argent  ;  il  envoie  ses  enfants  emprunter  un  boisseau  à  la 
voisine.  Un  louis  reste  au  fond  du  boisseau  (voir  les  remarques  de  notre  n°  20, 
Richedeau) ,  et  la  voisine  va  dénoncer  l'homme  à  la  justice ,  qui  le  condamne  à 
être  pendu.  Quand  il  est  au  pied  de  la  potence ,  il  se  met  à  pleurer  en  regar- 
dant sa  femme  et  ses  enfants.  «  Hélas  !  »  dit-il ,  «  si  j'avais  seulement  mon 
pauvre  bâton ,  que  je  l'embrasse  encore  une  fois  avant  de  mourir  !  »  On  lui 
apporte  sa  crosse  d'or.  Aussitôt  il  lui  dit  : 

«  Tapautau  ,  tape  dessus  ,  corrige-les  bé  (  bien  )  ! 

«  Tape  sur  celle  qui  m'a  prêté  le  boissé  (boisseau)  !  » 

On  le  supplie  de  rappeler  son  bâton  ;  à  la  fin  il  consent  â  le  faire  et  il  rentre 
tranquillement  chez  lui. 

Le  dénouement  de  cette  variante  est  à  peu  près  identique  à  celui  du  conte 
de  la  Haute-Bretagne  (  Sébillot ,  III ,  n»  24  )  cité  dans  les  remarques  de  notre 
n»  4.  Il  faut  aussi  en  rapprocher  la  fin  d'un  conte  espagnol  de  même  type 
(Caballero,  I,  p.  46),  dont  voici  l'analyse  :  Le  père  Curro  a  dépensé  tout 
son  bien  en  bombances.  Désespéré  des  avanies  que  lui  font  subir  sa  femme  et 
ses  enfants ,  il  veut  se  pendre  à  un  olivier.  Un  follet  vêtu  en  moine  l'arrête  et 
lui  donne  une  bourse  qui  ne  se  vide  jamais.  En  retournant  chez  lui ,  il  entre 
dans  une  auberge ,  y  fait  grande  chère  et  s'y  endort  sous  la  table.  L'aubergiste 
fait  faire  par  sa  femme  une  bourse  semblable  à  celle  du  père  Curro  et  la  subs- 
titue à  celle-ci.  Arrivé  chez  lui ,  le  père  Curro  dit  à  sa  famille  de  se  réjouir  et 
I  met  la  main  dans  la  bourse  sans  en  rien  retirer.  Roué  de  coups  par  sa  femme , 
\  il  reprend  la  corde  pour  se  pendre.  Le  follet,  sous  la  figure  d'un  caballero  y  lui 
donne  une  nappe  qui  lui  fournira  toujours  de  quoi  manger.  La  nappe ,  étendue 
par  terre ,  se  couvre  de  mets  excellents.  Le  père  Curro  entre  dans  l'auberge , 
i-t  sa  nappe  lui  est  dérobée.  Sa  femme  et  ses  enfants ,  voyant  que  la  nappe  ne 


1 


68  JEAK      DE      LA      NOIX 

se  garnit  pas,  tombent  sur  lui  et  le  laissent  en  piteux  état.  Le  père  Curro  s'en 
retourne  avec  sa  corde.  Cette  fois ,  le  follet  lui  donne  une  petite  massue ,  à 
laquelle  il  doit  dire  certaines  paroles  ,  s'il  veut  qu'on  le  laisse  en  paix.  Il  rentre 
chez  lui  ;  ses  enfants  viennent  lui  demander  du  pain  en  l'injuriant  ;  il  envoie 
sa  massue  contre  eux,  et  les  voilà  sur  le  carreau.  La  mère  vient  au  secours  de 
ses  enfants  ;  la  massue  tombe  sur  elle  et  la  tue.  L'alcade  arrive  avec  ses  algua- 
zils  ;  l'alcade  est  tué  et  les  alguazils  s'enfuient.  Le  roi  envoie  un  régiment  de 
grenadiers ,  qui  sont  fort  maltraités  et  qui  se  retirent  en  désordre.  Le  père 
Curro  s'endort  avec  sa  massue  sur  lui.  Il  se  réveille  pieds  et  poings  liés  ;  on  le 
mène  en  prison ,  et  il  est  condamné  à  mourir  par  le  garrot.  Sur  l'échafaud  on 
lui  délie  les  mains  ;  il  prend  sa  massue  et  l'envoie  tuer  le  bourreau.  Le  roi 
ordonne  de  le  laisser  aller  et  lui  donne  une  propriété  en  Amérique.  Il  s'en  va 
dans  l'île  de  Cuba  et  y  bâtit  une  ville.  Il  y  tue  tant  de  monde  avec  sa  massue 
que  la  ville  en  garde  le  nom  de  Matanias  (du  mot  matar,  «  tuer  »). 

Dans  ce  conte  espagnol  il  n'est  point  question ,  comme  dans  notre  variante 
et  dans  le  conte  breton ,  de  dernière  grâce  demandée  par  le  condamné.  Ce 
trait ,  ainsi  que  tout  le  dénouement ,  nous  le  rencontrons  dans  des  contes  qui 
se  rapportent  à  d'autres  thèmes.  Ainsi ,  dans  un  conte  allemand  de  la  collection 
Ey  (p.  122),  dont  nous  avons  donné  l'analyse  à  propos  de  notre  n"  31, 
V  Homme  de  fer  (II,  p.  6),  le  soldat,  au  pied  de  la  potence,  obtient  du  roi  la 
permission  d'allumer  une  certaine  bougie.  Aussitôt  paraît ,  un  gourdin  à  la 
main,  l'homme  de  fer,  serviteur  de  la  bougie,  et  il  assomme  le  bourreau  et 
les  spectateurs.  Le  roi  crie  au  soldat  de  faire  trêve  et  lui  donne  sa  fille  en 
mariage.  (Comparer  Grimm,  n"  116.)  —  Ailleurs,  par  exemple  dans  un  conte 
allemand  (Grimm,  rfi  no),  dans  un  conte  polonais  de  la  Prusse  orientale 
(Tceppen,  p.  148),  c'est  en  se  faisant  donner  la  permission  de  jouer  une 
dernière  fois  de  son  violon,  que  le  condamné  sauve  sa  vie.  Forcé  ,  ainsi  que 
tous  les  assistants ,  par  la  vertu  du  violon  merveilleux,  de  danser  et  de  danser 
toujours  ,  le  juge  lui  crie  de  cesser  de  jouer  et  lui  fait  grâce. 


XL 


LA  PANTOUFLE  DE  LA  PRINCESSE 


Il  était  une  fois  un  homme  et  sa  femme,  qui  avaient  deux  fils 
et  qui  étaient  bien  pauvres.  Le  père  étant  mort,  sa  femme  et  ses 
enfants  ne  purent  lui  faire  dire  une  messe,  faute  d'argent.  Depuis 
ce  moment,  on  entendit  chaque  soir  des  coups  frappés  dans 
divers  endroits  de  la  maison  :  c'était  le  père  qui  revenait  et 
demandait  des  prières. 

Un  jour  que  le  plus  jeune  des  deux  fils  priait  sur  la  tombe  de 
son  père,  il  vit  un  petit  oiseau  voltiger  près  de  lui;  il  voulut 
l'attraper,  l'oiseau  s'envola  à  quelque  distance.  Le  jeune  homme 
se  mit  à  sa  poursuite,  et  il  se  laissa  entraîner  si  loin ,  qu'à  la  fin 
de  la  journée  il  se  trouva  au  milieu  d'un  grand  bois.  La  nuit  vint  ; 
le  jeune  homme  monta  sur  un  chêne  pour  y  dormir  en  sûreté, 
et  il  y  était  à  peine  qu'il  vit  trois  hommes  s'approcher  de  l'arbre  : 
l'un  portait  du  pain,  Tautre  de  la  viande  et  du  vin,  le  troisième 
du  feu.  Ils  ramassèrent  du  bois,  l'allumèrent  et  firent  un  grand 
brasier  pour  y  faire  cuire  leur  viande.  Or,  ces  hommes  étaient 
des  voleurs. 

Ils  vinrent  à  parler  d'un  château  qu'ils  voulaient  aller  piller  ; 
une  seule  chose  les  embarrassait,  c'était  un  petit  chien  qui  gardait 
la  porte  du  château  et  aboyait  à  tout  venant.  Il  s'agissait  de  savoir 
qui  tuerait  ce  chien  ;  aucun  d'eux  ne  voulait  s'en  charger. 
Comme  ils  se  disputaient ,  ils  levèrent  les  yeux  et  aperçurent  le 
jeune  homme  sur  son  arbre.  Ils  lui  crièrent  de  descendre.  «  C'est 
toi,  »  lui  dirent-ils,  «  qui  tueras  le  petit  chien  ;  si  tu  ne  veux 
pas,  nous  te  tuerons  toi-même.  —  Je  ferai  ce  qu'il  vous  plaira,  » 
répondit  le  jeune  homme. 


70  LA      PANTOUFLE      DE      LA      PRINCESSE 

En  effet,  il  tua  le  petit  chien  et  s'introduisit  dans  le  château 
par  un  trou  qu'il  fit  dans  le  mur.  Les  voleurs  lui  passèrent  une 
hache  afin  qu'il  brisât  la  porte  ;  mais  il  les  engagea  à  entrer  par 
le  trou  qu'il  venait  de  faire.  Un  des  voleurs  s'y  étant  glissé,  le 
jeune  homme  lui  abattit  la  tête  d'un  coup  de  sa  hache  et  tira  le 
corps  en  dedans.  «  A  votre  tour,  »  dit-il  au  second;  «  dépêchons.  » 
Et  il  lui  coupa  aussi  la  tête.  Le  troisième  eut  le  même  sort. 

Cela  fait,  le  jeune  homme  entra  dans  une  chambre,  où  il 
trouva  une  belle  princesse  qui  dormait.  Il  passa  dans  une  autre 
chambre,  où  était  aussi  une  princesse  endormie,  plus  belle  encore 
que  la  première.  Par\-enu  dans  une  dernière  chambre,  il  vit  une 
troisième  princesse ,  également  endormie ,  qui  était  encore  plus 
belle  que  les  deux  autres.  Le  jeune  homme  prit  une  des  pantoufles 
de  cette  princesse  et  sortit  du  château.  De  retour  à  la  maison,  il 
fit  dire  une  messe  pour  son  père. 

Cependant,  la  plus  belle  des  trois  princesses  aurait  bien  voulu 
savoir  qui  avait  pénétré  dans  le  château  et  enlevé  sa  pantoufle. 
Elle  fit  bâtir  une  hôtellerie ,  sur  la  porte  de  laquelle  était  écrit  : 
Ici  Von  boit  et  mange  pour  rien,  moyennant  quon  raconte  son  histoire. 
Un  jour,  le  jeune  homme  s'y  trouva  avec  sa  mère  et  son  frère. 
Survint  la  princesse,  qui  demanda  d'abord  à  l'aîné  de  raconter 
son  histoire.  L'aîné  dit  :  «  Je  suis  charbonnier  ;  tous  les  jours  de 
ma  vie  je  vais  au  bois  pour  faire  du  charbon  :  voilà  toute  mon 
histoire.  —  Et  vous,  »  dit-elle  au  plus  jeune,  «  qu'avez-vous  à 
raconter  ?  » 

Le  jeune  homme  commença  ainsi  :  «  Un  jour,  des  voleurs 
voulurent  entrer  dans  un  château  ;  ce  château  était  gardé  par  un 
petit  chien,  qui  aboyait  à  tout  venant.  Ils  m'ordonnèrent  de  tuer 
ce  petit  chien,  ce  que  je  fis.  » 

La  mère  du  jeune  homme  lui  disait  de  se  taire,  mais  la  prin- 
cesse l'obligea  à  poursuivre, 

«  Quand  les  voleurs,  »  continua-t-il,  «  voulurent  ensuite 
pénétrer  dans  le  château,  je  les  tuai  l'un  après  l'autre.  J'entrai 
dans  une  chambre,  où  je  trouvai  une  belle  princesse  qui  dormait  ; 
puis  dans  une  seconde,  où  était  aussi  une  princesse  endormie, 
plus  belle  encore  que  la  première  ;  enfin,  dans  une  dernière 
chambre,  où  je  vis  une  troisième  princesse,  également  endormie, 
encore  plus  belle  que  les  deux  autres.  Je  pris  la  pantoufle  de 
cette  princesse,  et  je  sortis  du  château.  Cette  pantoufle,  la  voici.  » 


LA      PANTOUFLE      DE      LA      PRINCESSE  7I 

A  ces  mots,  la  princesse,  toute  joyeuse,  montra  l'autre  pan- 
toufle. Quelque  temps  après,  elle  épousa  le  jeune  homme. 


REMARQUES 

Ce  conte  se  rencontre  en  Allemagne  (Grimm,  no  iii^,  dans  le  Tyrol 
allemand  (Zingerle,  I,  n»  55),  dans  le  «  pays  saxon  »  de  Transylvanie 
(Haltrich  ,  n»  22),  en  Hongrie  (Gaal-Stier,  n»  i ,  et  miss  Busk,  pp.  167-168), 
en  Serbie  (Arcbiv  fur  slavische  Philologie,  t.  II,  1876,  pp.  614  et  616),  en 
Italie  (Jahrbtich  fur  ronianische  und  engUsche  Literatur,  t.  VII ,  p.  384  ) ,  en  Grèce 
(Hahn  ,  n"  $2,  et  J.-A.  Buchon,  la  Grèce  contimntale  et  la  Marée.  Paris,  1843  > 
p.  267  ,  reproduit  dans  E.  Legrand ,  p.  14$  ) ,  chez  les  Albanais  (Dozon,  n»  15  ). 

De  toutes  ces  versions,  c'est,  ce  nous  semble,  la  version  transylvaine  qui 
présente  le  thème  sous  la  forme  la  mieux  conservée.  En  voici  le  résumé  :  Un 
riche  marchand  meurt  en  faisant  promettre  à  sa  femme  et  à  ses  trois  fils  de 
faire  un  pèlerinage  à  telle  chapelle'  en  expiation  de  ses  péchés.  La  promesse 
ayant  été  oubliée ,  on  entend  pendant  trois  nuits  un  grand  bruit  dans  la  maison. 
Un  prêtre,  appelé,  dit  que,  si  l'on  ne  s'acquitte  pas  du  pèlerinage  dès  le 
lendemain ,  l'esprit  reviendra  encore.  Les  trois  frères  se  mettent  donc  en  route 
avec  leur  mère.  La  nuit  venue ,  ils  s'arrêtent  dans  une  forêt ,  et  les  jeunes  gens 
conviennent  qu'ils  veilleront  tour  à  tour.  Le  plus  jeune,  qui  passe  pour  un 
peu  simple ,  veille  le  dernier ,  et  pendant  ce  temps  il  tue  successivement  avec  sa 
sarbacane ,  sans  que  ses  frères  se  réveillent ,  un  lion  ,  un  ours  et  un  loup.  Puis , 
étant  monté  sur  un  arbre  pour  voir  s'il  n'y  aurait  pas  une  maison  dans  le 
voisinage,  il  aperçoit  dans  le  lointain  un  grand  feu.  Il  marche  dans  cette 
direction  et  voit  trois  géants  assis  auprès  du  feu  et  en  train  de  manger.  Le 
jeune  homme  se  réfugie  sur  un  arbre;  mais  bientôt  il  lui  vient  la  fantaisie 
d'éprouver  sur  les  géants  son  adresse  à  se  servir  de  sa  sarbacane ,  en  faisant 
voler  bien  loin  tantôt  le  morceau  de  viande ,  tantôt  le  gobelet  que  l'un  ou 
l'autre  portait  à  sa  bouche.  Les  géants  finissent  par  le  découvrir  et  lui  disent 
qu'ils  vont  lui  donner  occasion  d'exercer  ses  talents  :  ils  sont  en  route  pour  le 
château  du  roi ,  d'où  ils  veulent  enlever  la  princesse  ;  mais  il  y  a  là  un  petit 
chien  qui  veille  la  nuit  et  qui  au  moindre  bruit  donne  l'alarme  ;  il  faut  que  le 
jeune  homme  tue  ce  petit  chien.  Le  jeune  homme  l'ayant  tué ,  les  géants  font 
un  trou  dans  le  mur  du  château  et  disent  à  leur  compagnon  d'entrer  par  là  et 
de  leur  apporter  la  princesse.  Il  traverse  la  chambre  du  roi ,  puis  celle  de  la 
reine ,  et  arrive  dans  la  chambre  de  la  princesse.  A  la  muraille  est  pendue  une 
épée  auprès  de  laquelle  est  une  fiole ,  et  il  est  dit  sur  un  écriteau  que  celui  qui 
boira  trois  fois  de  cette  fiole ,  sera  en  état  de  manier  l'épée  et  pourra  tout  tailler 
on  pièces.  Le  jeune  homme  boit  trois  fois  de  la  fiole,  saisit  l'épée  et  va  dire  aux 
géants  qu'à  lui  seul  il  ne  peut  emporter  la  princesse.  Pendant  que  les  géants  se 
glissent  par  le  trou ,  il  leur  coupe  la  tête  ;  puis  il  va  remettre  l'épée  à  sa  place 
et  s'en  retourne,  emportant  l'anneau  de  la  princesse  et  les  trois  langues  des 
géants.  Un  capitaine,  qui  a  vu  le  premier,  au  lever  du  jour,  les  trois  géants 
étendus  morts ,  se  donne  pour  le  libérateur  de  la  princesse  ,  et  le  roi  lui  accorde 


-J2  LA      PANTOUFLE      DE      LA      PRINCESSE 

la  main  de  celle-ci.  Mais  la  princesse  obtient  de  son  père  que  le  mariage  soit 
remis  à  un  an  et  un  jour,  et  qu'on  lui  fasse  bâtir  sur  la  grande  route  une 
hôtellerie  où  elle  habitera  avec  ses  suivantes.  Au-dessus  de  la  porte  de  l'hôtellerie 
elle  fait  mettre  une  enseigne  avec  ces  mots  :  «  Ici  on  ne  loge  pas  pour  de 
l'argent ,  mais  on  est  bien  hébergé  si  l'on  raconte  son  histoire.  »  Cependant  le 
jeune  homme,  après  son  aventure,  est  revenu  dans  la  forêt  auprès  de  sa  mère 
et  de  ses  frères  qu'il  trouve  encore  endormis  ;  il  leur  dit  ce  qui  lui  est  arrivé , 
mais  personne  ne  veut  le  croire.  Après  avoir  fait  leurs  prières  dans  la  chapelle 
où  ils  se  rendaient,  les  trois  jeunes  gens  et  leur  mère  s'en  retournent  chez  eux. 
Chemin  faisant ,  ils  passent  auprès  de  l'hôtellerie  de  la  princesse.  Ils  y  entrent  ; 
le  jeune  homme ,  interrogé ,  raconte  son  histoire  et  montre  à  la  princesse 
l'anneau  qu'il  lui  a  enlevé.  Justement  l'époque  fixée  pour  le  mariage  de  la 
princesse  avec  le  capitaine  est  arrivée  ;  les  trois  frères  et  leur  mère  y  sont 
invités.  Pendant  le  repas ,  le  plus  jeune  demande  au  capitaine  comment  il  peut 
prouver  qu'il  a  tué  les  géants.  Celui-ci  fait  apporter  les  trois  têtes  ;  mais  c'est  le 
jeune  homme  qui  a  les  trois  langues  :  l'imposture  du  capitaine  est  dévoilée  ;  il 
est  mis  à  mort,  et  le  jeune  homme  épouse  la  princesse '. 

Dans  le  conte  italien,  une  pauvre  famille  a  résolu  d'aller  en  pèlerinage  à 
Saint- Jacques  de  Compostelle  ;  mais ,  avant  qu'elle  ait  pu  le  faire ,  le  père  meurt , 
et  bientôt  son  âme  vient  demander  que  l'on  s'acquitte  de  son  vœu.  Suit  l'épisode 
de  la  nuit  passée  dans  la  forêt.  L'aîné  des  fils,  pendant  qu'il  veille,  tue  un 
serpent  ;  le  cadet ,  un  tigre  ;  le  plus  jeune  se  laisse  entraîner  à  la  poursuite  d'un 
aigle,  et  il  ne  retrouve  plus  sa  route.  Un  géant  qu'il  rencontre  lui  dit  qu'il  le 
remettra  sur  le  bon  chemin  si  le  jeune  homme  lui  rend  un  service  :  il  s'agit  de 
pratiquer  un  trou  dans  le  mur  d'un  palais.  Le  jeune  homme  le  fait  et  parvient 
en  même  temps  à  tuer  le  géant.  Il  pénètre  dans  le  palais,  trouve  une  princesse 
endormie  et  emporte  en  se  retirant  les  bagues  de  la  princesse  et  ses  pantoufles. 
Il  rejoint  sa  famille,  s'acquitte  avec  elle  du  pèlerinage,  puis  il  entre  dans 
l'auberge  où ,  pour  tout  paiement ,  on  doit  conter  son  histoire ,  se  fait 
reconnaître  de  la  princesse  pour  son  libérateur  et  l'épouse. 

Nous  avons  dans  ce  conte  italien  deux  détails  de  notre  conte  qui  n'existaient 
pas  dans  le  conte  transylvain  :  Voiseau  qui  attire  le  jeune  homme  bien  avant 
dans  la  forêt ,  et  les  pantoufles  qu'il  emporte  du  palais. 

Le  conte  grec  moderne  recueilli  par  J.-A.  Buchon  traite  également  ce  thème, 
mais  en  le  combinant  avec  un  autre.  Là,  un  roi,  en  mourant,  ordonne  à  ses 
trois  fils  de  passer ,  chacun  à  son  tour ,  une  nuit  à  prier  sur  sa  tombe ,  et  de 
donner  ses  deux  filles  à  ceux  qui ,  les  premiers ,  les  demanderont  en  mariage. 
L'aîné  étant  aller  prier  sur  la  tombe ,  il  arrive  le  lendemain  un  mendiant  qui 
demande  et  obtient  la  main  de  l'aînée  des  princesses.  Après  la  nuit  passée  par 
le  cadet ,  la  seconde  princesse  est  donnée  à  un  autre  mendiant.  La  troisième 
nuit,  le  plus  jeune  prince,  ayant  eu  ses  cierges  éteints  par  un  coup  de  vent, 
se  dirige  vers  une  grande  clarté  qu'il  aperçoit  dans  le  lointain.  Il  trouve  couchés 
autour  d'un  grand  feu  quarante  dragons  qui  surveillent  une  énorme  chaudière. 


t .  Pour  cet  épisode  de  l'imposture  du  capitaine  et  des  langues  des  géants ,  voir  notre  n"  \  .  les  Fih 
i/ii  Pfclinir  j  et  les  remarques  (  I .  p.- "4  et  pp.  76-78V 


LA      PANTOUFLE      DE      LA      PRINCESSE  75 

Le  prince  enlève  la  chaudière  d'une  seule  main,  et,  après  avoir  allumé  ses 
cierges,  il  la  remet  sur  le  feu.  Frappés  de  sa  force,  les  dragons  le  chargent 
d'enlever  une  princesse  qui  est  enfermée  dans  une  haute  tour  et  dont  ils 
voudraient  depuis  longtemps  s'emparer.  Le  jeune  homme  se  fait  une  sorte 
d'échelle  avec  de  grands  clous  qu'il  enfonce  dans  le  mur;  parvenu  tout  en 
haut,  il  s'introduit  dans  la  tour  par  une  petite  fenêtre;  alors  il  engage  les 
dragons  à  le  suivre,  et,  à  mesure  qu'ils  cherchent  à  entrer  par  la  fenêtre,  il  les 
tue.  Puis  il  pénètre  dans  la  chambre  de  la  princesse  endormie,  échange  sa 
bague  contre  celle  de  la  jeune  fille  et  s'en  retourne  sur  la  tombe  de  son  père. 
Le  roi ,  père  de  la  princesse ,  voulant  savoir  qui  a  tué  les  dragons  et  pénétré 
dans  la  tour,  fait  annoncer  dans  tous  les  pays  de  grandes  réjouissances  : 
chacun  y  pourra  prendre  part  à  condition  de  raconter  son  histoire.  Les  trois 
princes  se  rendent  à  ces  fêtes ,  et  le  roi  reconnaît  au  récit  de  ses  exploits  le 
libérateur  de  sa  fille.  Après  le  mariage  du  prince,  le  conte  s'engage  dans  une  autre 
série  d'aventures  :  la  princesse  est  enlevée  par  un  magicien ,  et  son  mari 
parvient  à  la  délivrer ,  grâce  à  ses  beaux-frères ,  les  deux  mendiants ,  qui  sont 
en  réalité,  l'un ,  le  roi  des  oiseaux  ;  l'autre  le  roi  des  animaux. 


Ce  conte  grec  peut  servir  de  lien  entre  le  conte  lorrain  et  un  conte  oriental. 
Dans  un  conte  des  Avares  du  Caucase  (Schiefner,  n^  4),  un  père  dit  sur  son 
lit  de  mort  à  ses  trois  fils  :  «  Quand  je  serai  mort ,  que  chacun  de  vous  garde 
trois  nuits  mon  tombeau  ;  et  ensuite,  si  quelqu'un  vient  demander  la  main  d'une 
de  mes  filles,  fût-ce  un  oiseau  ou  une  bête  des  champs,  donnez-la  lui.  »  Le 
plus  jeune  des  trois  frères  obtient ,  mais  par  d'autres  exploits  que  les  héros  des 
contes  précédents ,  la  main  d'une  princesse.  (  Voir  ce  passage  du  conte  avare 
vers  la  fin  des  remarques  de  notre  n»  43 ,  le  Petit  Berger.)]  Plus  tard,  le 
jeune  homme  tue  un  serpent  à  neuf  têtes  pendant  que  ses  frères  dorment  ;  puis  il 
revient  se  coucher  auprès  d'eux  et,  le  lendemain,  ne  leur  raconte  rien  de. son 
aventure.  (Il  y  a  là,  ce  nous  semble,  la  transposition  d'un  épisode  que  nous 
avons  vu  figurer  dans  plusieurs  des  contes  cités  plus  haut).  A  la  suite  de  cet 
exploit,  un  vieillard  marie  le  jeune  homme  à  sa  fille,  merveilleusement  belle. 
Cette  seconde  femme  ayant  été  enlevée  par  certain  être  malfaisant ,  le  héros 
trouve  du  secours  auprès  de  ses  trois  beaux-frères,  le  loup,  le  vautour  et  le 
faucon ,  ou  plutôt  les  êtres  mystérieux  qui ,  sous  ces  diverses  formes ,  sont  venus 
demander  la  main  de  ses  sœurs  ' . 

* 

Les  autres  contes  dont  nous  avons  donné  l'indication  n'ont  pas  le  pèlerinage 
ou  les  prières  dites  pour  l'âme  du  père;  mais,  dans  les  deux  contes  hongrois, 

I.  Ce  thcmc  des  sœurs  du  héros,  données  en  mariage  à  des  personnages  plus  ou  moins  mystérieux, 
qui  !.e  trouvent  être  les  rois  des  animaux,  poissons,  etc.,  et  qui  viennent  ensuite  au  secours  de  leur  bcau- 
frire,  figure  dans  divers  contes  européens,  indépendamment  du  conte  grec  cité  plus  haut  :  par  exemple, 
«lans  un  autre  conte  grec  (  Hahn  ,  n»  25  ),  dans  un  conte  sicilien  (  Gonzenbach  ,  n»  29) ,  dans  un  conte 
toscan  (Pitre ,  Noivlltpopolari  toscane,  n"  11),  dans  un  conte  de  la  Haute- Bretagne  (Sébillot ,  n»  16), 
dans  un  conte  portugais  (Coelho,  n"  16),  dans  un  conte  portugais  du  Brésil  (Roméro,  n»  i).  Il  avait 
déjà  été  fixé  par  écrit  au  xvii»  siècle ,  en  Italie,  par  le  Napoliuin  Basile  (Penlamrrone  ,  n"  M  ) ,  et  t\\ 
XVIII*  ,  en  Allemagne  .  par  Musxus  (  l'olksitiirrchni  <ier  Dnihclmi ,  1  7.Sj  ,  n"  1  ). 


74  LA      PANTOUFLE      DE      LA      PRINCESSE 

nous  retrouvons  les  trois  frères  qui  veillent  successivement  et  dont  chacun  tue 
un  monstre  pendant  qu'il  monte  sa  garde  i.  Le  plus  jeune,  voyant  son  feu 
éteint,  veut  aller  chercher  de  quoi  le  rallumer.  Après  divers  incidents,  il  arrive 
auprès  de  trois  géants.  Dans  le  premier  de  ces  contes  hongrois,  comme  dans 
les  récits  précédents,  il  tue  le  coq  et  le  petit  chien  qui  gardent  un  château  ;  il 
prend  les  anneaux  de  trois  princesses  endormies  (trois,  comme  dans  le  conte 
lorrain  ) ,  coupe  la  tête  aux  géants  quand  ils  veulent  passer  sous  la  porte  du 
château,  et  revient  auprès  de  ses  frères.  Dans  le  second  conte,  qui,  pour  tout 
ce  passage,  est  presque  identique  au  premier,  le  roi  et  les  trois  princesses,  pour 
savoir  qui  a  tué  les  géants,  s'établissent  déguisés  dans  une  auberge  et  font 
raconter  leurs  aventures  à  ceux  qui  passent.  —  Comparer  les  deux  contes  serbes 
mentionnés  ci-dessus,  qui,  l'un  et  l'autre,  ont  l'épisode  de  l'auberge. 

Le  conte  grec  moderne  de  la  collection  Hahn ,  malgré  de  notables  lacunes , 
se  rattache  bien  évidemment  à  cette  famille  de  contes.  Veillée  des  trois  frères; 
monstres  tués  par  chacun  d'eux  pendant  son  temps  de  veille  ;  rencontre  de 
quarante  voleurs  par  le  plus  jeune,  qui  est  allé  chercher  du  feu,  voilà  déjà, 
sans  parler  d'autres  traits,  suffisamment  de  rapprochements  *.  Les  quarante 
voleurs,  voyant  la  force  extraordinaire  du  troisième  frère,  lui  proposent  de 
s'associer  à  eux  pour  aller  piller  le  trésor  d'un  roi.  Le  jeune  homme  entre  le 
premier  dans  la  chambre  par  un  trou  fait  dans  le  mur,  et  il  décapite  successi- 
vement tous  les  voleurs ,  à  mesure  qu'ils  passent  par  ce  trou.  Le  roi,  surpris  de 
voir  ces  quarante  voleurs  décapités,  veut  savoir  qui  les  a  tués.  Suit,  comme 
dans  les  contes  précédents,  l'épisode  de  l'hôtellerie.  (Comparer  le  conte 
albanais,  très  voisin  de  ce  conte  grec)  3. 

Il  est  inutile  de  nous  arrêter  longtemps  sur  le  conte  tyrolien  et  sur  le  conte 
allemand.  Le  premier  a  conservé,  sous  une  forme  altérée,  l'épisode  des  trois 
frères  et  de  leurs  exploits  ;  dans  le  conte  allemand ,  il  n'est  plus  question  que 
d'un  habile  tireur.  Du  reste,  dans  l'un  et  dans  l'autre  figurent  les  trois  géants, 
le  chien  qu'il  faut  tuer,  les  objets  emportés  du  château  ( entre  autres ,  une 
pantoufle,  dans  le  conte  allemand),  et  finalement  l'hôtellerie  de  la  princesse 4. 

On  a  pu  remarquer  que  les  géants  ou  dragons  des  contes  étrangers  sont 
remplacés  par  des  voleurs  dans  le  conte  lorrain.  Nous  avons  déjà  rencontré, 
dans  notre  n»  25  ,  /e  Cordonnier  et  les  Voleurs,  un  semblable  affaiblissement  de 
l'idée  première. 


1 .  Dans  le  premier  de  ces  contes  hongrois ,  un  roi ,  pris  de  mourir ,  dit  à  ses  trois  fils  de  donner 
leurs  trois  soeurs  anx  premiers  qui  les  demanderont ,  et  il  leur  recommande ,  si  jamais  ils  s'attardent  à 
la  chasse,  de  ne  point  passer  la  nuit  sous  certain  peuplier.  Les  jeunes  gens  veulent  voir  pourquoi  leur 
père  leur  a  fait  cette  recommandation ,  et  c'est  sous  ce  peuplier  qu'ils  ont  leur  aventure.  —  Il  nous 
semble  que  cette  introduction  est  une  altération  de  la  veillée  de  prières  du  thème  primitif. 

2.  Ce  conte  a  aussi  de  commun  avec  le  premier  conte  grec,  le  conte  albanais,  le  second  conte 
hongrois  et  le  second  conte  serbe ,  un  trait  tout  à  fait  particulier.  Dans  ces  divers  contes ,  en  allant 
chercher  de  quoi  rallumer  son  feu  ,  le  héros  rencontre  un  personnage  qui  «  dévide  le  jour  et  la  nuit  »  , 
ou  bien ,  successivement ,  la  Nuit  et  l'Aurore.  Il  les  lie  k  un  arbre  pour  retarder  la  venue  du  jour. 

j.  Ces  deux  contes  n'ont-ils  pas  quelque  rapport  avec  l'histoire  égyptienne  de  Rbampsinitc  et  des  fils 
de  l'architecte  dans  Hérodote  (II ,  121  )  ? 

4.  L'hôtellerie  de  la  princesse  se  trouve  encore  dans  un  conte  allemand  (Wolf.  pp.  1^4,  l»")  « 
dans  un  conte  sicilien  (Pitre,  II,  p.j4),  de  types  tout  différents. 


LA      PANTOUFLE      DE      LA      PRINCESSE  75 


Rappelons  que ,  dans  un  récit  oriental  se  rattachant  à  une  autre  famille  de 
contes,  —  un  roman  hindoustani  analysé  par  nous  dans  les  remarques  de 
notre  n"  19,  le  Petit  Bossu,  I,  pp.  218-219,  —  le  héros  pénètre  dans  le  jardin  de 
Bakuwali ,  fille  du  roi  des  fées ,  pour  y  prendre  une  rose  merveilleuse  ;  puis  il 
entre  dans  le  château  de  Bakawali  endormie  et  emporte  l'anneau  de  celle-ci. 
Bakawali ,  surprise  de  la  disparition  de  sa  rose  et  de  son  anneau ,  se  met  à  la 
recherche  du  ravisseur,  qu'elle  finit  par  trouver  et  qu'elle  épouse.  (Voir,  dans 
les  remarques  de  ce  même  n»  19,  I,  pp.  217-218,  le  conte  arabe  dans  lequel  le 
héros  pénètre  aussi  dans  le  château  d'une  princesse  endormie.) 


XLI 


LE   PENDU 


Il  était  une  fois  un  homme  qui  avait  cinq  ou  six  enfants.  Un 
jour  qu'une  de  ses  filles  était  malade,  il  voulut  aller  à  la  foire; 
il  dit  à  ses  enfants  :  «  Que  voulez-vous  que  je  vous  rapporte  de 
la  foire?  —  Un  mouchoir,  »  dit  l'un.  —  «  Des  souliers,  »  dit 
l'autre.  —  «  Moi,  une  robe.  —  Moi,  une  robe  aussi.  —  Et  toi, 
ma  pauvre  malade  ?  —  Mon  père ,  je  voudrais  de  la  viande  pour 
me  guérir.  » 

Arrivé  à  la  foire,  le  père  acheta  les  robes,  le  mouchoir,  les 
souliers  qu'il  avait  promis  à  ses  enfants,  mais  il  oublia  la  viande 
que  sa  fille  malade  lui  avait  demandée  ;  il  ne  s'en  aperçut  qu'en 
retournant  à  la  maison.  «  Quel  malheur  !  »  se  dit-il,  «  c'était  ce 
qui  pressait  le  plus.  » 

A  la  nuit  tombante,  traversant  une  forêt,  il  lui  sembla  voir 
des  pendus  ;  comme  il  ne  distinguait  pas  bien ,  il  s'approcha  et 
s'assura  qu'en  effet  c'étaient  des  pendus.  Il  coupa  une  cuisse  à 
l'un  d'eux  et  revint  à  la  maison.  Il  donna  à  ses  enfants  ce  qu'il 
avait  acheté  pour  eux  et  dit  à  la  malade  :  «  Tiens,  mon  enfant, 
voici  de  la  viande  pour  toi.  —  Oh!  la  belle  viande!  »  dit  la 
jeune  fille.  On  en  fit  du  bouillon ,  qu'elle  trouva  excellent. 

Sur  le  soir,  la  malade  vit  entrer  dans  sa  chambre  un  homme 
qui  n'avait  qu'une  cuisse.  «  Vous  avez  ma  cuisse,  »  lui  dit-il, 
«  vous  avez  ma  cuisse  !  —  Que  voulez-vous  dire  ?  »  demandâ- 
t-elle. —  «  Vous  le  saurez  un  autre  jour.  » 

Le  lendemain,  l'homme  revint  encore.  «  Où  donc  est  votre 
cuisse  ?  »  demanda  la  jeune  fille.  —  «  MAIS  C'EST  TOI  QUI 
L'AS  MANGÉE  !  « 


LE      PENDU  77 

A  ces  mots,  il  disparut.  La  jeune  fille  demanda  à  son  père  si 
l'homme  avait  dit  vrai  ;  il  fut  bien  forcé  de  l'avouer.  Vous  pensez 
si  la  pauvre  enfant  fut  épouvantée  ! 


REMARaUES 

Un  conte  de  l'Agenais  (Bladé,  no  7),  intitulé  la  Goulue,  est  au  fond  tout 
à  fait  le  nôtre ,  si  ce  n'est  qu'à  la  fin  la  «  Goulue  »  est  emportée  par  le  mort 
dont  ses  parents  ont  coupé  la  jambe  pour  la  lui  donner. 

Les  deux  contes  français  correspondent  au  conte  allemand  inséré  par  les 
frères  Grimm  dans  leur  troisième  volume  (p.  267),  et,  qualifié  par  eux  de 
«  fragment  »  :  Une  vieille  femme  qui ,  le  soir ,  a  des  hôtes  à  héberger ,  prend 
le  foie  d'un  pendu  et  le  leur  fait  cuire.  A  minuit ,  elle  entend  frapper  à  la  porte  ; 
elle  ouvre.  C'est  un  mort ,  la  tête  chauve ,  sans  yeux  et  avec  une  plaie  au  flanc. 
«  Où  sont  tes  cheveux  ?  —  Le  vent  me  les  a  enlevés.  —  Où  sont  tes  yeux  ?  — 
Les  corbeaux  me  les  ont  arrachés.  —  Où  est  ton  foie  ?  —  C'est  toi  qui  l'a 
mangé.  » 

En  1856,  Guillaume  Grimm  ne  connaissait  aucun  rapprochement  à  faire. 
11  en  existait  pourtant  dans  les  collections  déjà  publiées,  et  depuis  lors,  des 
réchs  analogues  ont  été  recueillis  dans  divers  pays.  Voici,  par  exemple,  un 
conte  allemand  de  la  collection  Kuhn  et  Schwartz,  publiée  en  1848  :  Un  jour, 
une  femme  fait  cuire  du  foie  pour  son  mari ,  Ahlemann  ,  qui  aime  beaucoup  ce 
mets.  L'envie  lui  prend  d'y  goûter ,  et  elle  goûte  tant  et  si  bien  qu'elle  finit 
par  tout  manger.  Craignant  le  mécontentement  de  son  mari ,  elle  va  prendre 
le  foie  d'un  pendu ,  qu'elle  fait  cuire.  Ahlemann  le  trouve  excellent.  Le  soir , 
pendant  qu'elle  est  couchée  et  que  son  mari  est  au  cabaret ,  elle  entend  des  pas 
s'approcher  et  une  voix  crier  :  «  Où  est  Ahlemann  ?  où  est  Ahlemann  ?  »  Elle 
répond  qu'il  est  au  cabaret.  Les  pas  se  rapprochent  ;  éperdue ,  elle  appelle  son 
mari  à  son  secours  ;  peine  inutile.  Tout  à  coup  l'apparition  est  près  d'elle  et  lui 
tord  le  cou.  —  Le  Rondallayre  catalan  (t.  II,  p.  100)  donne  un  conte  tout  à  fait 
du  même  genre  que  ce  conte  allemand. 

La  même  idée  se  retrouve,  un  peu  affaiblie,  dans  un  conte  anglais  de  la 
collection  Halliwell  (p.  25),  publiée  en  1849.  M.  Koehler,  dans  ses  remarques 
jointes  à  la  collection  Bladé ,  mentionne  encore  un  autre  conte  anglais  et  un 
second  conte  catalan. 

Dans  un  conte  vénitien  (Bernoni,  Tradi^ioni,  p.  125),  une  femme  enceinte 
a  envie  de  manger  du  cœur.  Son  mari ,  qui  est  sonneur  et  porteur  de  morts , 
prend  le  cœur  d'un  mort  et  le  lui  donne.  Elle  le  fait  cuire  et  le  mange  sans  se 
douter  de  ce  que  c'est.  Trois  nuits  de  suite,  le  mort  vient  réclamer  son  cœur, 
et  la  troisième  fois  il  étrangle  la  femme. 

Dans  un  vieux  livre  flamand  (cité  par  J.  W.  Wolf,  Deutsclie  Marchen  und 
Sagen,  n»  ip),  un  distillateur  s'est  procuré  le  crâne  d'un  voleur  pendu  pour 
le  distiller  et  en  mélanger  1'  «  esprit  »  avec  de  l'eau-de-vie.  Tout  à  coup ,  la 
nuit,  le  pendu  entre  et  lui  dit  :  «  Rends-moi  ma  tête  !  » 


I-E      PEXDU 


Il  existe  aussi  un  autre  thème  très  voisin  de  celui-ci.  Là ,  c'est  la  «  jambe 
d'or  » ,  le  «  bras  d'or  »  d'une  personne  morte  et  enterrée  que,  par  cupidité, 
quelqu'un  va  voler,  et  que  le  mort  vient  réclamer.  On  peut  voir,  à  ce  sujet, 
le  conte  agenais  n"  4  de  la  collection  Bladé ,  la  Jambe  d'or ,  et  les  remarques  de 
M.  Kœhler.  A  ce  second  thème  se  rapportent  trois  contes  allemands  (Stracker- 
jan,  I,  p.  155  ;  —  MûUenhoff,  p.  465  ;  —  Colshom,  n»  6),  et,  d'après  M. 
Kœhler ,  un  conte  anglais. 

Dans  la  collection  Pitre  (n»  128),  nous  trouvons  un  conte  sicilien  qui  tient, 
pour  ainsi  dire ,  le  milieu  entre  ces  deux  types  de  contes  :  Une  petite  fille , 
qui  est  folle ,  se  cache  un  jour  dans  une  chapelle  où  l'on  a  déposé  le  corps 
d'une  riche  voisine,  revêtu  de  ses  beaux  habits  et  orné  de  ses  bijoux.  Restée 
seule ,  elle  prend  les  bijoux  et  la  belle  robe ,  puis  elle  veut  prendre  aussi  les 
bas;  mais,  tandis  qu'elle  en  tire  un,  la  jambe  lui  reste  dans  la  main.  Elle  emporte 
cette  jambe  dans  l'intention  de  la  manger;  mais  elle  n'en  fait  rien.  Les  jours 
suivants ,  la  morte  vient  le  soir  réclamer  sa  jambe  à  la  petite  fille ,  qu'elle  finit 
par  étrangler,  et  elle  reprend  sa  jambe.  —  Comparer  un  conte  vénitien 
(Bemoni,  Tradiiûmi,  p.  123)  et  un  conte  toscan  (Pitre,  Novelle  popolari 
toscane,  n"  19). 


XLII 


LES    TROIS    FRÈRES 


Il  était  une  fois  trois  cordonniers  :  c'étaient  trois  frères ,  fils 
d'une  pauvre  veuve.  Voyant  qu'ils  ne  gagnaient  pas  assez  pour 
vivre  et  pour  nourrir  leur  mère ,  ils  s'engagèrent  tous  les  trois  et 
donnèrent  leur  argent  à  leur  mère^  afin  qu'elle  vécût  plus  à  l'aise. 
L'aîné  s'appelait  Plume-Patte,  le  second  Plume-en-Patte  et  le 
troisième  Bagnolet. 

Quand  ils  furent  au  régiment ,  le  colonel  dit  un  jour  à  Plume- 
Patte  d'aller  monter  la  garde  à  minuit  dans  une  tour  où  il  revenait 
des  esprits  :  tous  ceux  qui  y  étaient  allés  monter  la  garde  depuis 
dix  ans  y  avaient  été  retrouvés  morts.  Quand  Plume-Patte  fut  dans 
la  tour,  il  entendit  un  bruit  de  chaînes  qu'on  traînait  ;  d'abord  il 
eut  peur ,  mais  il  se  remit  presque  aussitôt  et  cria  :  «  Qui  vive  ?  » 
Personne  ne  répondit.  «  Si  tu  ne  réponds  pas,  je  te  brûle  -la 
cervelle.  —  Ah  !  tu  as  du  bonheur  de  bien  faire  ton  service  !  » 
dit  l'homme  qui  traînait  les  chaînes  ;  «  sans  cela  il  t' arriverait  ce 
qui  est  arrivé  aux  autres.  Tiens,  voici  une  bourse  :  plus  tu 
prendras  d'argent  dedans,  plus  il  y  en  aura.  —  Mets-la  au  pied 
de  ma  guérite,  »  dit  Plume-Patte;  «  je  la  prendrai  quand  j'aurai 
fini  ma  faction.  »  Sa  faction  terminée,  il  ramassa  la  bourse. 

Le  soldat  qui  tous  les  jours  depuis  dix  ans  venait  à  la  tour  voir 
ce  qui  s'était  passé  et  qui  n'avait  jamais  retrouvé  personne  en  vie, 
arriva  le  matin  pour  savoir  ce  que  Plume-Patte  était  devenu  ;  il 
fut  fort  surpris  de  le  trouver  vivant.  «  Tu  n'as  rien  vu  ?  »  lui 
demanda-t-il.  —  «  Non,  je  n'ai  rien  vu.  »  Ses  frères  lui  deman- 
dèrent aussi  :  «  Tu  n'as  rien  vu  ?  —  Non,  je  n'ai  rien  vu.  »  A  son 
tour,  le  colonel  lui  dit:  «  Tu  n'as  rien  vu?  —  Non,  mon 
colonel,  je  n'ai  rien  vu.  »  Il  ne  parla  de  la  bourse  à  personne. 


8o  LES      TROIS      FRÈRES 

Le  lendemain,  à  minuit,  Plume-en-Patte  fut  envoyé  dans  la 
tour.  Il  entendit  un  bruit  épouvantable  de  chaînes  ;  il  fut  d'abord 
effrayé ,  mais  presque  aussitôt  il  cria  :  «  Qiii  vive  ?  »  Personne 
ne  répondit.  «  Si  tu  ne  réponds  pas,  je  te  brûle  la  cervelle.  —  Ah  ! 
tu  as  du  bonheur  de  bien  faire  ton  service  !  »  dit  l'homme  qui 
traînait  les  chaînes  ;  «  sans  cela  il  t'arriverait  ce  qui  est  arrivé  aux 
autres.  Viens,  voici  une  giberne  :  quand  tu  voudras^  tu  en  feras 
sortir  autant  d'hommes  qu'il  y  en  a  dans  tout  l'univers.  »  Il  la 
tint  ouverte  pendant  une  demi-heure,  et  il  en  sortit  quatre 
mille  hommes.  —  «  Mets-la  au  pied  de  ma  guérite,  »  dit  Plume- 
en-Patte  ;  «  je  la  prendrai  quand  j'aurai  fini  ma  faction.  »  Sa 
faction  terminée,  il  ramassa  la  giberne. 

Le  matin,  le  soldat  vint  voir  si  Plume-en-Patte  était  mort. 
«  Tu  n'as  rien  vu  ?  »  lui  dit-il ,  bien  étonné  de  le  trouver  vivant. 
—  «  Non,  je  n'ai  rien  vu.  —  Tu  n'as  rien  vu  ?  »  dirent  ses 
frères.  —  «  Non,  je  n'ai  rien  vu.  »  Le  colonel  lui  demanda  aussi  : 
«  Tu  n'as  rien  vu?  —  Non,  mon  colonel,  je  n'ai  rien  vu.  »  Il 
ne  parla  point  de  sa  giberne  ;  seulement  il  dit  à  son  frère  Bagnolet  : 
«  Tu  tâcheras  de  bien  faire  ton  service,  quand  tu  iras  dans  la 
tour.  » 

Lorsqu'il  s'agit  le  lendemain  de  monter  la  garde  à  la  tour ,  le 
sort  tomba  sur  un  jeune  homme  riche  ;  il  était  bien  triste  et  bien 
désolé ,  car  il  craignait  d'y  périr.  Bagnolet  lui  dit  :  «  Si  tu  veux 
me  donner  deux  mille  francs,  j'irai  monter  la  garde  à  ta  place.  » 
Le  jeune  homme  accepta  la  proposition  ;  il  remit  les  deux  mille 
francs  entre  les  mains  du  colonel  et  fit  un  écrit  par  lequel  il 
s'engageait ,  si  Bagnolet  ne  revenait  pas ,  à  donner  l'argent  à  ses 
frères.   Quand  Bagnolet  fut  dans  la  tour,  il  entendit  un  bruit 
épouvantable   de   chaînes;  d'abord  il   eut  peur,    mais    il   cria 
presque  aussitôt  :  «  Qui  vive  ?  »  Personne  ne  répondit.  «  Si  tu 
ne  réponds  pas ,  je  te  brûle  la  cervelle.  —  Ah  !  tu  as  du  bonheur 
de  bien  faire  ton  service  !  »  dit  l'homme  qui  traînait  les  chaînes, 
«  sans  cela  il  t'arriverait  ce  qui  est  arrivé  aux  autres.  Tiens ,  voici 
un  manteau  :  quand  tu  le  mettras ,  tu  seras  invisible.  Voici  encore 
un  sabre  :  par  le  moyen  de  ce  sabre ,  tu  auras  tout  ce  que  tu 
désireras  et  tu  seras  transporté  où  tu  voudras.  —  Mets-les  au  pied 
de  ma  guérite,  »  dit  Bagnolet;  «  je  les  prendrai  quand  j'aurai 
fini  ma  faction.  » 

Sa  faction  terminée,  il  mit  le  manteau  et  tira  le  sabre.  «  Mon 


i 


LES      TROIS      FRÈRES  8l 

maître,  »  lui  dit  le  sabre,  «  qu'y  a-t-il  pour  votre  service  ?  —  Je 
voudrais  une  table  chargée  des  meilleurs  mets ,  un  beau  couvert 
et  un  beau  fauteuil.  —  Mon  maître,  retournez-vous,  vous  êtes 
servi.  »  Bagnolet  se  mit  à  table  et  mangea  de  bon  appétit,  puis  il 
ôta  son  manteau.  Le  soldat,  qui  était  venu  plusieurs  fois  sans  le 
voir,  à  cause  du  manteau,  lui  dit  alors  :  «  Où  donc  étiez-vous  ? 
je  suis  venu  plus  de  vingt  fois  sans  vous  trouver.  Vous  n'avez 
rien  vu  dans  la  tour  ?  —  Non,  je  n'ai  rien  vu.  —  Tu  n'as  rien 
vu  ?  »  demandèrent  ses  frères.  —  «  Non,  je  n'ai  rien  vu.  »  Le 
colonel  lui  demanda  aussi  :  «  Tu  n'as  rien  vu  ?  —  Non ,  mon 
colonel,  je  n'ai  rien  vu.  »  Il  ne  parla  pas  du  sabre  ni  du  manteau. 

Bagnolet  engagea  ses  frères  à  venir  au  bois  avec  lui ,  et  leur 
dit  qu'il  leur  donnerait  à  dîner.  Arrivés  au  bois ,  ses  frères  ne 
virent  rien  de  préparé.  Bagnolet  tira  tout  doucement  son  sabre  et 
lui  dit  :  «  Je  voudrais  une  table  chargée  des  meilleurs  mets,  trois 
beaux  couverts  et  trois  beaux  fauteuils,  les  plus  beaux  qu'on 
puisse  voir.  —  Mon  maître,  retournez-vous,  vous  êtes  servi.  » 
Les  trois  frères  se  racontèrent  alors  leurs  aventures  :  Plume-Patte 
dit  qu'il  avait  une  bourse  toujours  remplie  d'argent  ;  Plume-en- 
Patte  ouvrit  sa  giberne,  et  il  en  sortit  un  grand  nombre  d'hommes, 
qui  se  rangèrent  sur  deux  lignes  ;  il  fit  un  signe,  et  les  hommes 
rentrèrent  dans  la  giberne.  Bagnolet  montra  à  ses  frères  son 
manteau  qui  le  rendait  invisible,  et  leur  apprit  tout  ce  qu'il 
pouvait  faire  avec  son  sabre. 

Bagnolet  savait  que  le  roi  d'Angleterre  avait  trois  filles  à 
marier.  Le  repas  fini,  il  tira  son  sabre.  «  Mon  maître,  qu'y  a- 
t-il  pour  votre  service  ?  —  Je  voudrais  être  transporté  avec  mes 
frères  dans  le  château  du  roi  d'Angleterre.  —  Retournez- vous , 
vous  y  êtes.  » 

Les  trois  frères  se  présentèrent  aussitôt  devant  le  roi  et  lui 
demandèrent  ses  filles  en  mariage.  Le  roi  leur  dit  :  «  Je  ne  donne 
pas  mes  filles  à  des  capitaines  :  il  faut  être  maréchal.  Entrez  à 
mon  service  pour  cinq  ou  six  mois.  —  Vous  ne  savez  donc  pas,  » 
dirent  les  trois  frères,  «  que  nous  avons  des  dons  ?  —  Moi,  » 
dit  Plume-Patte,  «  j'ai  une  bourse  :  plus  on  prend  d'argent 
dedans,  plus  il  y  en  a.  —  Moi,  j'ai  une  giberne,  »  dit  Plume- 
en-Patte  ;  «  j'en  peux  faire  sortir  autant  d'hommes  qu'il  y  en  a 
dans  tout  l'univers,  et,  si  je  voulais,  je  vous  ferais  périr,  vous  et 
toute  votre  cour.  »  Le  roi  fut  bien  en  colère  en  entendant  ces 

CosQjuiN,  Conies,  II.  5 


82  LES      TROIS      FRÈRES 

paroles.  —  «  Et  moi ,  »  ajouta  Bagnolet ,  «  j'ai  un  manteau  qui 
me  rend  invisible.  »  Il  ne  parla  pas  du  sabre.  —  «  Revenez 
demain  à  dix  heures  du  matin,  »  dit  le  roi,  «  je  vais  demander  à 
mes  filles  si  elles  veulent  se  marier.  »  Là-dessus  les  jeunes  gens  se 
retirèrent. 

Le  roi  fit  part  aux  princesses  de  la  demande  des  trois  frères  et 
leur  dit  :  «  Quand  ils  viendront,  vous  les  prierez  de  vous 
montrer  leurs  dons,  et,  dès  qu'il  vous  les  auront  remis,  vous 
donnerez  un  coup  de  sifflet.  Aussitôt  il  viendra  deux  hommes  qui 
les  enchaîneront  et  les  jetteront  en  prison.  » 

Le  lendemain,  Plume-Patte  arriva  le  premier.  «  Mais,  mon 
ami,  »  lui  dit  le  roi,  «  dépêchez-vous  donc.  Voilà  au  moins  une 
heure  que  ma  fille  aînée  vous  attend.  »  Plume-Patte  alla  saluer 
la  princesse.  Après  avoir  causé  quelque  temps  avec  lui,  la 
princesse  lui  dit  :  «  Vous  seriez  bien  aimable  si  vous  me  montriez 
votre  bourse.  —  Volontiers,  ma  princesse.  »  Aussitôt  qu'elle 
eut  la  bourse,  elle  donna  un  coup  de  sifflet  :  deux  hommes 
entrèrent,  saisirent  le  pauvre  garçon  et  le  jetèrent  dans  un 
cachot  pour  Ty  laisser  mourir  de  faim. 

Bientôt  après,  Plume-en-Patte  arriva.  «  Dépêchez-vous  donc,  » 
lui  dit  le  roi,  «  ma  fille  cadette  vous  a  attendu  plus  de  deux 
heures  en  se  promenant  dans  le  jardin.  Maintenant  elle  est  dans 
sa  chambre.  »  Plume-en-Patte  alla  saluer  la  princesse  qui  lui 
parla  d'abord  de  choses  et  d'autres  et  lui  dit  enfin  :  «  Voudriez- 
vous  me  montrer  votre  giberne  ?  —  Volontiers ,  ma  princesse.  » 
Une  fois  qu'elle  eut  la  giberne  entre  les  mains,  elle  donna  un 
coup  de  sifflet  :  les  deux  hommes  entrèrent ,  saisirent  Plume-en- 
Patte,  et  le  jetèrent  en  prison  avec  son  frère. 

Quand  Bagnolet  se  présenta ,  le  roi  lui  dit  :  «  Dépêchez-vous 
de  monter  dans  la  chambre  de  ma  plus  jeune  fille  ;  voilà  bien 
longtemps  qu'elle  vous  attend.  »  Bagnolet  salua  gracieusement 
la  princesse  et  lui  parla  avec  politesse  ;  ils  causèrent  très  long- 
temps, car  Bagnolet  parlait  mieux  que  ses  frères.  Enfin  la 
princesse  lui  dit  :  «  J'ai  entendu  dire  que  vous  aviez  un  manteau 
qui  rend  invisible  ;  voudriez-vous  me  le  montrer  ?  —  Volontiers , 
ma  princesse.  »  Elle  saisit  le  manteau  et  donna  un  coup  de 
sifflçt  :  les  deux  hommes  vinrent  enchaîner  Bagnolet  et  le  mirent 
en  prison  avec  ses  frères,  pour  l'y  laisser  mourir  de  faim. 

Ils  étaient  tous  les  trois  bien  tristes,  quand  Bagnolet  se  souvint 


À 


LES      TROIS      FRÈRES  83 

qu'il  avait  encore  son  sabre;  il  le  tira.  «  Mon  maître,  qu'y  a- 
t-il  pour  votre  service  ?  —  Je  désire  que  tu  nous  apportes  une 
table  chargée  des  meilleurs  mets,  trois  beaux  couverts  et  trois 
beaux  fauteuils,  et  que  tu  changes  notre  prison  en  un  beau 
palais.  »  Tout  cela  se  fit  à  l'instant ,  et  ils  avaient  de  plus  beaux 
salons  que  le  roi. 

Le  roi,  étant  venu  voir  ce  qu'ils  faisaient,  les  trouva  à  table; 
il  fut  dans  une  grande  colère  et  les  fit  mettre  dans  une  autre 
prison.  Bagnolet  tira  son  sabre.  «  Mon  maître ,  qu'y  a-t-il  pour 
votre  service?  —  Je  voudrais,  s'il  était  possible,  être  transporté 
avec  mes  frères  à  vingt  lieues  de  la  ville.  —  Retournez- vous,  vous 
y  êtes.  » 

Il  y  avait  par  là  un  château  où  personne  n'habitait  parce  qu'il 
y  revenait  des  esprits  ;  les  trois  frères  s'y  établirent.  Bagnolet  dit 
au  sabre  :  «  Peux-tu  faire  venir  la  princesse  qui  a  pris  la  bourse  ? 
—  Mon  maître,  elle  sera  ici  à  minuit  avec  la  bourse.  »  Quand  la 
princesse  fut  arrivée,  ils  lui  reprirent  la  bourse,  la  maltraitèrent, 
lui  cassèrent  les  reins  et  la  renvoyèrent.  Le  roi  entra  dans  une 
colère  effroyable  ;  il  aurait  bien  voulu  savoir  où  étaient  les  trois 
frères. 

Bagnolet  tira  encore  son  sabre  et  lui  dit  :  «  Je  désire ,  s'il  est 
possible,  que  tu  nous  amènes  la  princesse  qui  a  pris  la  giberne.  — 
Mon  maître,  elle  sera  ici  à  minuit  avec  la  giberne.  »  Quand  elle 
arriva,  ils  lui  reprirent  la  giberne,  la  maltraitèrent,  lui  cassèrent 
les  reins  et  la  renvoyèrent.  Le  roi,  encore  plus  furieux,  dit  à  sa 
plus  jeune  fille  :  «  Je  pense,  ma  fille,  que  tu  vas  avoir  le  même 
sort  que  tes  sœurs  ;  mais  il  faudra  marquer  de  noir  la  porte  de  la 
maison  où  l'on  te  conduira.  » 

Le  lendemain ,  Bagnolet  dit  au  sabre  :  «  Je  désire  que  tu  fasses 
venir  la  princesse  qui  a  pris  le  manteau.  —  Mon  maître,  elle  sera 
ici  à  minuit  avec  le  manteau.  Son  père  lui  a  recommandé  de 
marquer  de  noir  la  porte  de  la  maison  où  on  la  conduirait  ;  mais 
j'irai  marquer  toutes  les  maisons  du  quartier,  et  l'on  ne  pourra 
rien  reconnaître.  »  A  minuit,  la  princesse  se  trouva  au  château  ; 
les  trois  frères  lui  reprirent  le  manteau ,  la  maltraitèrent  encore 
plus  que  les  autres,  parce  qu'elle  était  la  plus  méchante,  lui 
cassèrent  les  reins  et  la  renvoyèrent  chez  son  père,  qui  ne  se 
sentit  plus  de  fureur.  Puis  ils  dépêchèrent  au  roi  un  ambassadeur 
pour  lui  déclarer  la  guerre. 


84  LES      TROIS      FRÈRES 

Le  roi  fit  marcher  contre  eux  une  grande  armée.  Les  trois 
frères  étaient  seuls  de  leur  côté.  «  C'est  vous  qui  êtes  le  plus 
âgé,  »  dirent-ils  au  roi,  «  rangez  vos  hommes  le  premier.  » 
Ensuite  Plume-en-Patte  ouvrit  sa  giberne  et  en  fit  sortir  un  grand 
nombre  d'hommes  armés.  Les  soldats  d'Angleterre  eurent  beau 
tirer  ;  les  hommes  de  Plume-en-Patte  étaient  ainsi  faits  qu'ils  ne 
pouvaient  être  tués.  Le  roi  d'Angleterre  perdit  toute  son  armée 
et  s'enfuit.  Les  trois  frères  allèrent  piller  son  château ,  puis  ils 
allumèrent  un  grand  feu  et  y  jetèrent  la  reine  et  ses  trois  filles. 

Ils  retournèrent  ensuite  en  France,  mais  ils  furent  arrêtés 
comme  déserteurs  et  on  les  mit  en  prison.  Bagnolet  tira  son 
sabre  :  «  Mon  maître,  qu'y  a-t-il  pour  votre  service?  —  Je 
voudrais,  s'il  était  possible,  être  transporté  avec  mes  frères  à  la 
cour  du  roi  de  France.  —  Retournez-vous ,  vous  y  êtes.  »  Le 
roi  de  France  n'avait  qu'une  fille  ;  ils  la  demandèrent  en  mariage. 
«  Je  ne  donne  pas  ma  fiJle  à  des  capitaines ,  »  leur  dit  le  roi  ; 
«  mais  dans  deux  ou  trois  mois  chacun  de  vous  peut  être  maréchal, 
et  celui  qui  se  sera  le  plus  distingué  aura  ma  fille.  »  Les  trois 
frères  lui  dirent  alors  qu'ils  avaient  des  dons,  et  lui  parlèrent  de 
la  bourse,  de  la  giberne,  du  sabre  et  du  manteau.  Au  bout  de 
deux  mois,  Plume-en-Patte,  celui  qui  avait  la  giberne,  devint 
maréchal  et  épousa  la  princesse  ;  ses  frères  se  marièrent  le  même 
jour.  Le  roi  d'Angleterre  se  trouvait  aux  noces;  il  se  dit  que  les 
mariés  ressemblaient  fort  aux  trois  frères  qui  lui  avaient  fait  tant 
de  mal ,  mais  il  ne  les  reconnut  point. 

Moi ,  j'étais  de  faction  à  la  porte  de  la  princesse ,  comptant  les 
clous  pour  passer  le  temps.  Je  m'y  suis  ennuyé,  et  je  suis  revenu. 


REMARQ.UES 

Ce  conte  vient  d'un  régiment ,  comme  les  nos  j  et  1 5 . 

Il  se  compose,  ainsi  qu'on  a  pu  le  remarquer,  d'éléments  qui  se  sont  déjà 
présentés  à  nous  dans  deux  de  nos  contes.  L'introduction  et  la  première  partie 
du  récit  se  rapprochent  de  notre  n»  11 ,  la  Bourse ,  le  Sifflet  et  le  Chapeau ,  et  la 
dernière  partie,  —  l'enlèvement  des  princesses,  le  moyen  employé  par  le 
sabre  pour  déjouer  la  ruse  de  la  plus  jeune ,  la  guerre  des  trois  frères  contre  le 
roi ,  —  de  notre  n»  3 1 ,  l'Homim  de  fer.  Nous  renverrons  aux  remarques  de 
ces  deux  contes,  et  nous  y  ajouterons  quelques  observations  sur  divers  traits 
particuliers  au  conte  que  nous  venons  de  donner. 


I 


LES      TROIS      FRÈRES 


* 
*  * 


L'introduction  d'un  conte  roumain  de  Transylvanie  (dans  la  revue  Ausland, 
1856,  p.  716)  présente  beaucoup  de  ressemblance  avec  celle  du  nôtre  :  Deux 
frères  servent  dans  l'armée  ;  l'un  est  capitaine ,  l'autre ,  appelé  Hasrstasldai , 
simple  soldat  et  grand  buveur.  Ennuyé  de  le  voir  constamment  ivre ,  le  capitaine 
envoie  Haerstaeldai  monter  la  garde  devant  une  maison  abandonnée ,  hantée  par 
le  diable.  A  minuit ,  Hasrstîeldai  entend  un  grand  fracas  dans  la  maison  ;  le 
diable  paraît  devant  lui  et  lui  dit  de  décamper.  Hserstaeldai ,  sans  s'effrayer, 
décharge  sur  lui  son  fusil.  Alors  le  diable  lui  demande  grâce,  et  lui  donne  une 
bourse  qui  ne  se  vide  jamais  et  un  chapeau  d'où  il  sort,  quand  on  le  secoue, 
autant  de  soldats  que  l'on  veut.  Le  reste  de  ce  conte  roumain  se  rapporte  bien 
moins  à  notre  conte  des  Trois  Frères  qu'à  notre  n»  1 1 ,  /a  Bourse ,  le  Sifflet  et  le 
Chapeau.  Nous  en  avons  parlé,  du  reste,  dans  les  remarques  de  ce  dernier 
conte  (I,  p.  126).  —  Comparer  l'introduction  d'un  conte  picard  (Carnoy, 
p.  292),  où  le  diable  donne  successivement  à  trois  frères,  déserteurs,  dont 
chacun  monte  la  garde  à  son  tour  dans  un  château  hanté,  une  serviette 
merveilleuse,  un  bâton  qui  procure  autant  d'or  qu'on  en  peut  désirer  et  un 
manteau  qui  rend  invisible  et  transporte  où  l'on  veut.  Comme  dans  le  conte 
roumain,  la  suite  du  récit  est  du  genre  de  notre  n»  11  (histoire  de  poires  qui 
font  allonger  le  nez). 

Dans  un  conte  sicilien  (Pitre,  n»  26),  se  trouve  un  épisode  que  l'on  peut 
comparer  au  passage  de  notre  conte  où  les  trois  frères  mènent  joyeuse  vie  dans 
la  prison.  Petru,  qui  possède  trois  objets  merveilleux,  une  bourse,  une  serviette 
et  un  violon,  est  jeté  en  prison  pour  avoir  perdu  une  partie  d'échecs  contre  une 
princesse  qui  triche  (comme  celle  de  notre  n"  11).  Avec  son  violon  qui  met 
tout  en  branle,  il  fait  danser  ses  compagnons  de  captivité,  et  les  régale  au 
moyen  de  sa  serviette  magique. 

Deux  contes  allemands  de  cette  famille  (Wolf,  p.  16,  et  Proehle,  I,  n»  27) 
ont,  comme  notre  conte,  une  dernière  partie  où  le  héros  fait  la  guerre  à  un 
roi,  père  d'une  princesse  qui  a  volé  les  objets  merveilleux.  Le  conte  de  la 
collection  Proehle  a ,  de  plus,  un  trait  qui  le  rattache  au  thème  de  notre  n»  3 1 , 
dont  nous  parlons  au  commencement  de  ces  remarques  :  c'est  le  passage  où  le 
soldat  dit  chaque  nuit  au  chapeau  enchanté  de  lui  apporter  la  princesse. 


Les  objets  merveilleux  qui  figurent  dans  notre  conte  jouent  également  un 
rôle  dans  nombre  de  récits,  comme  on  l'a  vu  dans  les  remarques  de  notre  no  1 1 . 
Nous  nous  bornerons  ici  à  quelques  rapprochements  tirés  de  la  littérature 
orientale.  Indépendamment  des  contes  kalmouk ,  hindoustani  et  arabe  d'Egypte 
analysés  dans  les  remarques  de  notre  no  11  (I,  pp.  129-132),  nous  citerons 
divers  contes  n'appartenant  pas  â  cette  famille.  D'abord  un  conte  persan  du 
Tuti-Nameh  (traduction  G.  Rosen,  t.  II,  p.  249),  où  se  trouvent  une  bourse 
inépuisable ,  une  écuelle  de  bois ,  d'où  l'on  peut  tirer  toute  sorte  de  bonnes 
choses  à  boire  et  à  manger ,  une  paire  de  sandales  qui  transportent  en  un  clin 


86  LES      TROIS      FRÈRES 

d'œil  où  l'on  désire  aller.  —  Dans  un  autre  conte  persan  (le  Trône  euclMuté, 
conte  indien  traduit  du  persan ,  par  le  baron  Lescallier.  New- York  ,  1817  ,  t.  II , 
p.  91),  il  est  parlé  de  trois  objets  merveilleux  :  un  petit  chien,  un  bâton  et 
une  bourse.  «  Le  petit  chien  avait  la  vertu  de  faire  paraître,  au  gré  de  son 
possesseur,  tel  nombre  d'hommes  de  guerre,  d'éléphants  et  de  chevaux  qu'il 
pouvait  lui  demander.  En  prenant  le  bâton  de  la  main  droite ,  et  le  tournant 
vers  ces  hommes ,  on  avait  la  faculté  de  leur  donner  à  tous  la  vie  ;  en  prenant 
ce  même  bâton  de  la  main  gauche ,  et  le  dirigeant  vers  cette  troupe  armée ,  on 
pouvait  la  rendre  au  néant.  Quant  à  la  bourse,  elle  produisait,  au  commande- 
ment de  son  maître,  de  l'or  et  des  bijoux.  »  (Comparer  un  troisième  conte  persan 
du  Bahar-Danush ,  traduction  de  Jonathan  Scott,  t.  II,  p.  250,  où  se  trouvent  à 
peu  près  les  mêmes  objets  que  dans  le  premier.)  —  Un  conte  arabe  des  Mille 
et  une  Nuits  (Histoire  de  Mazen  du  Khorassan,  p.  741,  éd.  du  Panthéon 
littéraire)  met  en  scène  un  bonnet  qui  rend  invisible,  un  tambour  de  cuivre, 
par  le  moyen  duquel  on  peut  faire  venir  à  son  aide  les  chefs  des  génies  et  leurs 
légions ,  et  une  boule  qui  rapproche  les  distances.  —  Dans  un  conte  indien  de 
la  grande  collection  de  Somadeva ,  déjà  citée  (t.  I ,  p.  19  de  la  traduction  H. 
Brockhaus),  les  objets  merveilleux  sont  une  paire  de  babouches,  un  bâton  et 
une  tasse.  La  tasse  se  remplit  de  tous  les  mets  que  désire  celui  qui  la  possède  ; 
tout  ce  qu'on  écrit  avec  le  bâton  s'exécute  à  l'instant  même,  et  les  babouches 
donnent  la  faculté  de  traverser  les  airs.  —  Dans  le  recueil  sanscrit  la  Siuhdsatui- 
dvâtrinçikd  (les  «  Trente-deux  récits  du  trône  »),  Vikrama  reçoit  à'un  yoghi 
(  religieux  mendiant ,  souvent  magicien  )  trois  objets  merveilleux  :  un  morceau 
de  craie ,  un  bâton  et  un  morceau  d'étoffe.  Avec  le  morceau  de  craie ,  on  dessine 
une  armée;  avec  le  bâton  manié  de  la  main  droite,  on  donne  la  vie  à  cette 
armée,  qui  exécute  les  ordres  qu'on  lui  donne  ;  si  on  prend  le  bâton  de  la  main 
gauche  et  qu'on  la  touche ,  elle  disparaît.  Enfin ,  par  le  moyen  du  morceau 
d'étoffe,  on  se  procure  tout  ce  â  quoi  l'on  pense  :  aliments,  habits,  or,  parures, 
etc.  (Indische  Studien,  t.  XV,  1878,  p.  384).  —  Enfin,  dans  un  conte 
populaire  indien  du  Bengale  (miss  St(jkes,  n»  22),  figurent  quatre  objets 
magiques  :  un  lit  qui  transporte  où  l'on  veut  ;  un  sac  qui  procure  tout  ce  que 
l'on  peut  désirer  ;  une  tasse  qui  donne  de  l'eau ,  autant  qu'on  en  a  besoin  ;  un 
bâton  et  une  corde  auxquels  on  n'a  qu'à  dire ,  en  cas  de  guerre ,  de  battre  et  de 
lier  tous  les  soldats  de  l'armée  ennemie. 

Nous  rappellerons  également  les  objets  merveilleux  dont  il  est  question  dans 
les  contes  indiens  et  autres  contes  orientaux  cités  dans  les  remarques  de  notre 
no  4,  Tapalapautau  (l ,  pp.  55-58). 

On  a  remarqué  que  le  sabre  de  «  Bagnolet  »  a  une  double  propriété  :  «  Avec 
ce  sabre,  tu  auras  tout  ce  que  tu  désireras,  et  tu  seras  transporté  où  tu  voudras.» 
Dans  un  conte  populaire  indien  résumé  dans  les  remarques  de  notre  n"  19,  k 
Petit  Bossu  (I,  p.  219),  le  dieu  Siva  donne  à  son  protégé  Siva  Dâs  un  sabre, 
qui ,  entre  autres  vertus ,  a  aussi  celle  de  transporter  son  possesseur  partout  où 
celui-ci  lui  ordonne  de  le  faire. 


Ce  trait  des  objets  merveilleux ,  nous  allons  encore  le  rencontrer,  toujours  en 
Orient ,  dans  deux  récits  qui  offrent  une  frappante  ressemblance  avec  un  conte 


LES      TROIS      FRÈRES  87 

populaire  allemand  de  la  collection  Grimm ,  k  Havre-Sac ,  le  Chapean  et  le 
Cornet  (no  54),  très  voisin  de  nos  Trois  Frères.  Résumons  le  plus  brièvement 
possible  l'ensemble  du  conte  allemand  :  Le  plus  jeune  de  trois  frères  trouve 
dans  une  forêt  une  serviette  merveilleuse,  qui  se  couvre  de  mets  au  comman- 
dement. Un  charbonnier,  chez  lequel  il  s'arrête  et  qu'il  régale,  lui  propose  en 
échange  de  la  serviette  un  havre-sac  sur  lequel  il  suffit  de  frapper  pour  faire 
paraître  à  chaque  coup  un  caporal  et  six  hommes  ' .  Le  jeune  homme  accepte  ; 
puis,  quand  il  est  un  peu  loin,  il  fait  paraître  les  six  hommes  et  le  caporal,  et 
leur  commande  d'aller  reprendre  sa  serviette.  II  l'échange  encore,  d'abord 
contre  un  vieux  chapeau  qu'on  a  qu'à  tourner  autour  de  sa  tête  pour  faire  tonner 
toute  une  batterie  de  canons,  auxquels  rien  ne  peut  résister,  et  enfin  contre  un 
cornet  dont  le  son  fait  crouler  les  forteresses  et ,  si  l'on  continue  à  souffler ,  les 
villes  et  les  villages.  Par  le  moyen  de  ses  soldats,  il  se  remet  chaque  fois  en 
possession  de  sa  serviette.  Revenu  au  pays ,  il  est  mal  accueilli  par  ses  frères  et 
les  fait  corriger  par  ses  soldats  ;  les  voisins  accourent  :  grand  tapage.  Le  roi , 
averti ,  envoie  un  capitaine  avec  sa  compagnie  pour  mettre  le  holà.  Mais  le 
capitaine  et  ses  gens  sont  battus ,  et  battues  aussi ,  grâce  aux  canons  que  le 
chapeau  met  en  jeu ,  toutes  les  troupes  envoyées  contre  le  jeune  homme. 
Celui-ci  fait  dire  au  roi  qu'il  ne  fera  la  paix  que  si  le  roi  lui  donne  sa  fille  en 
mariage.  Il  faut  bien  en  passer  par  là,  La  princesse ,  peu  satisfaite  de  se  voir 
mariée  à  un  homme  du  commun,  toujours  coiffé  d'un  vieux  chapeau,  avec  un 
vieux  havre-sac  en  bandoulière ,  finit  par  se  demander  s'il  n'y  a  pas  quelque 
magie  dans  ce  havre-sac.  Par  ses  cajoleries,  elle  réussit  à  se  faire  révéler  le 
secret  ;  puis  elle  s'empare  du  havre-sac  et  ordonne  aux  soldats  d'aller  arrêter 
leur  ancien  maître.  Mais  celui-ci  a  recours  au  vieux  chapeau ,  et  les  soldats  sont 
balayés  par  son  artillerie.  Alors  la  princesse  va  lui  demander  pardon ,  et  elle  sait 
si  bien  s'y  prendre  que  bientôt  elle  connaît  la  vertu  du  chapeau  et  s'en  saisit. 
Le  jeune  homme  serait  perdu  s'il  ne  lui  restait  son  cornet ,  comme  il  reste  à 
Bagnolet  son  sabre.  Il  souffle  dans  le  cornet,  et  forteresses,  palais,  tout 
s'écroule,  écrasant  sous  leurs  ruines  le  roi  et  la  princesse.  —  Ici,  comme  on 
voit ,  la  trahison  de  la  princesse  et  la  bataille  contre  les  troupes  du  roi  ne  sont 
point  placées ,  dans  le  récit ,  au  même  endroit  que  dans  notre  conte  ;  mais  la 
ressemblance  n'en  est  pas  moins  certaine. 

Ce  conte  allemand  forme  lien  entre  notre  conte  et  les  deux  récits  orientaux 
dont  nous  allons  donner  l'analyse.  Le  premier  est  un  conte  kalmouk  de  la 
collection  du  Siddhi-Kilr  (6<=  récit)  :  Dans  un  certain  pays,  vivait  un  homme 
d'un  caractère  intraitable.  Il  en  fait  tant  que  le  khan,  son  souverain,  se  voit 
obligé  de  le  bannir.  Traversant  un  steppe ,  notre  homme  trouve ,  —  après  des 
incidents  que  nous  avons  racontés  dans  les  remarques  de  notre  n°  22  (I, 
p.  243),  —  une  coupe  d'or,  qui  procure  à  volonté  à  boire  et  à  manger.  Il  la 
prend  et  s'en  va  plus  loin.  Bientôt  il  rencontre  un  homme  tenant  à  la  main  un 
bâton ,  et  apprend  que  ce  bâton  a  la  propriété  d'aller ,  au  commandement  de 
son  possesseur,  tuer  les  gens  et  reprendre  ce  qu'ils  ont  volé».  Il  lui  propose 

I.  Dans  un  conte  danois  du  m£me  genre  (Grimm  ,  III ,  p.  91  ),  c'est  une  giberne,  comme  dans  le 
conte  français. 

1.  Dans  un  conte  lithuanien  qui  correspond  au  conte  allemand  de  la  collection  Grimm  que  nous 
venons  Je  citer  (Chodzko ,  p.  349) ,  c'est  également  un  bâton  qui  remplace  le  havre-sac  et  ses  soldats. 


88  LES      TROIS      FRERES 

d'échanger  sa  coupe  d'or  contre  le  bâton  ;  puis ,  quand  il  a  le  bâton ,  il  l'envoie 
tuer  l'homme  et  reprendre  la  coupe  d'or.  Il  se  met  de  la  même  manière  en 
possession  de  deux  autres  objets  merveilleux  :  un  marteau  de  fer  qui,  si  l'on  en 
frappe  neuf  fois  la  terre ,  fait  surgir  une  tour  de  fer  à  neuf  étages ,  et  un  sac  de 
cuir  qui  fait  pleuvoir  aussi  fort  que  l'on  veut  quand  on  le  secoue.  Muni  de  ces 
quatre  talismans,  il  retourne  dans  son  pays  pour  se  venger  du  khan.  Il  arrive 
vers  minuit  derrière  le  palais  ;  par  la  vertu  de  son  marteau ,  le  lendemain 
matin ,  une  tour  de  fer  à  neuf  étages  s'élève  à  cette  place.  Le  khan  ,  furieux , 
rassemble  ses  sujets  et  leur  ordonne  d'entasser  du  charbon  contre  cette  tour  et 
de  l'allumer;  mais  l'homme  secoue  son  sac  de  cuir,  des  torrents  de  pluie 
tombent  et  le  brasier  s'éteint.  —  Le  conte  kalmouk  se  termine  brusquement  à 
cet  endroit. 

Voilà  bien ,  réunies  ici ,  et  l'introduction  du  conte  allemand ,  et  la  lutte  du 
possesseur  des  objets  merveilleux  contre  le  roi,  épisode  commun  au  conte 
allemand  et  à  notre  conte.  Mais  ce  second  trait  va  se  retrouver,  plus  nettement 
accusé  encore ,  dans  le  second  récit  oriental. 

Ce  récit  est  un  djdtaka ,  c'est-à-dire  une  légende  bouddhique ,  rédigée  dans  la 
langue  sacrée  du  bouddhisme,  le  pâli,  et  relative  aux  aventures  du  Bouddha 
dans  ses  précédentes  existences  {Five  Jatakas ,  with  a  translation  hy  V.  Faush'oU. 
Copenhagen ,  1861 ,  p.  20  seq.  ).  Là,  un  habitant  du  royaume  de  Kasi ,  chassé  par 
ses  parents,  est  jeté  par  un  naufrage  dans  une  île,  au  milieu  de  la  mer.  Il  y 
trouve  un  sanglier,  possesseur  de  joyaux  qui  lui  permettent  de  s'élever  en  l'air; 
il  les  lui  dérobe  pendant  son  sommeil  et  le  tue.  Puis,  voyageant  à  travers 
l'espace,  il  arrive  sur  les  hauteurs  de  l'Himavanta.  Voyant  de  là  plusieurs 
ermitages ,  il  descend  et  entre  chez  un  premier  ascète  ,  qui  possède  une  hache  > 
laquelle  coupe  du  bois ,  allume  du  feu  et  exécute  les  ordres  qu'on  lui  donne. 
Il  offre  ses  joyaux  à  l'ascète  en  échange  de  cette  hache ,  et ,  quand  il  l'a  entre 
les  mains ,  il  lui  ordonne  d'aller  couper  la  tête  à  l'ascète  et  de  lui  rapporter  ses 
joyaux.  Il  se  rend  ensuite  chez  un  second  ascète  ;  celui-là  a  un  tambour  magique 
qui ,  frappé  d'un  côté ,  met  en  fuite  l'ennemi ,  et  qui ,  frappé  de  l'autre  côté , 
fait  paraître  une  armée  entière.  L'homme  fait  aussi  un  échange  avec  cet  ascète , 
puis  il  envoie  la  hache  lui  couper  la  tête  et  reprendre  ses  joyaux.  Il  agit  de 
même  avec  un  troisième  ascète ,  possesseur  d'une  tasse  qui ,  si  on  la  retourne , 
fournit  tout  ce  que  l'on  souhaite.  Maître  alors  des  quatre  objets  merveilleux , 
l'homme  fait  porter  une  lettre  au  roi  de  Baranasi  pour  le  sommer  de  lui 
abandonner  son  royaume.  Le  roi  envoie  des  gens  avec  ordre  de  se  saisir  de 
lui.  Mais  l'homme  frappe  un  des  côtés  de  son  tambour ,  et  aussitôt  il  se  trouve 
entouré  d'une  armée  ;  il  retourne  sa  tasse ,  et  une  grande  rivière  inonde  tout  le 
terrain  où  se  déploie  l'armée  royale.  Enfin  il  ordonne  à  sa  hache  de  lui  rapporter 
la  tête  du  roi.  II  entre  avec  toutes  ses  forces  dans  la  capitale  et  monte  sur  le 
trône. 


XLIII 


LE   PETIT   BERGER 


Il  était  une  fois  un  roi  et  une  reine  qui  n'avaient  qu'une  fille  ; 
c'était  une  enfant  gâtée,  à  qui  l'on  passait  tous  ses  caprices.  Se 
promenant  un  jour  dans  les  champs  avec  le  roi  et  la  reine,  elle  vit 
un  troupeau  de  moutons  et  voulut  avoir  un  agneau.  Ses  parents 
s'adressèrent  à  la  bergère  ;  celle-ci  leur  dit  que  les  moutons  ne  lui 
appartenaient  pas  et  les  renvoya  au  fermier,  qui  n'était  pas  loin; 
finalement,  la  princesse  eut  son  agneau.  Elle  voulut  ensuite  le 
mener  aux  champs  elle-même.  Cette  nouvelle  fantaisie  contraria 
fort  ses  parents  ;  ils  regrettèrent  de  lui  avoir  acheté  l'agneau.  «  Il 
fait  bien  chaud  dans  les  champs ,  »  dirent-ils  à  leur  fille  ;  «  tu  te 
gâteras  le  teint.  D'ailleurs,  il  n'est  pas  convenable  pour  une 
princesse  de  garder  les  moutons.  » 

Au  bout  de  quelque  temps ,  l'agneau  devint  brebis  et  mit  bas 
un  petit  agneau  ;  l'année  suivante  il  en  vint  d'autres,  si  bien  que 
la  princesse  finit  par  avoir  un  troupeau.  Elle  en  était  toute  joyeuse 
et  disait  à  sa  mère  qu'elle  vendrait  la  laine  de  ses  moutons. 
«  Nous  n'avons  pas  besoin  de  cela,  »  répondait  la  reine. 

Il  fallait  un  berger  au  troupeau.  Le  roi,  étant  sorti  pour  en 
chercher  un ,  fit  la  rencontre  d'un  jeune  garçon  qui  avait  l'air  très 
doux  et  très  gentil.  «  Où  vas-tu,  mon  ami  ?  »  lui  demanda  le  roi. 
—  «  Je  cherche  un  maître.  —  Veux-tu  venir  chez  moi  ?  je  suis  le 
roi.  —  Cela  dépend  des  gages  que  vous  me  donnerez.  »  Le  roi 
lui  fit  une  offre  dont  il  fut  content,  et  le  jeune  garçon  le  suivit. 

ft  Maintenant,  »  dit  le  roi  à  sa  fille,  «  tu  n'as  plus  besoin  d'aller 
aux  champs.  »  La  princesse  répondit  :  «  J'irai  conduire  mon 
troupeau  le  matin ,  et  le  soir  j'irai  le  rechercher.  —  C'est  au 


90  LE      PETIT      BERGER 

mieux ,  »  dit  le  roi  ;  «  le  matin  et  le  soir  il  fait  frais  aux  champs  ; 
ainsi  le  soleil  ne  te  gâtera  pas  le  teint.  » 

Tous  les  jours  le  roi  donnait  au  petit  berger  de  la  viande  et  une 
bouteille  de  vin.  La  princesse,  un  matin ,  conduisit  le  petit  berger 
dans  une  belle  plaine,  près  d'un  petit  bois.  «  Gardez-vous 
bien  d'entrer  dans  ce  bois ,  »  lui  dit-elle  ;  «  il  y  a  là  trois  géants. 

—  Je  n'y  entrerai  pas,  ma  princesse,  »  répondit-il. 

Mais  elle  ne  fut  pas  plus  tôt  partie  qu'il  entra  dans  le  bois  ;  il 
avait  tiré  de  sa  poche  un  petit  couteau  de  deux  sous  à  sifflet,  et 
sifflait  joyeusement.  Tout  à  coup ,  il  vit  venir  un  géant  tout  vêtu 
d'acier  qui  lui  cria  :  «  Que  viens-tu  faire  ici ,  drôle  ?  —  Je  me 
promène  en  gardant  les  moutons  du  roi.  »  Le  géant  tourna  autour 
de  lui.  «  Qu'as-tu  donc  sur  le  dos  ?  »  lui  demanda-t-il.  —  «  C'est 
une  gibecière^  »  répondit  le  berger;  «  j'ai  dedans  du  pain,  de  la 
viande  et  du  vin.  En  veux-tu  ?  »  Le  géant  accepta.  Après  avoir 
mangé  toutes  les  provisions  du  berger,  il  prit  la  bouteille  et  la 
vida  d'un  trait.  Il  n'eut  pas  plus  tôt  bu  qu'il  se  laissa  aller  à  terre 
et  s'endormit  :  les  géants  ne  sont  pas  habitués  à  boire  du  vin. 
Aussitôt  le  petit  berger  lui  enfonça  son  couteau  dans  la  gorge. 
Ensuite  il  fit  le  tour  du  bois  et  trouva  une  maison  toute  d'acier  ;  il 
y  entra  :  dans  l'écurie  était  un  cheval  d'acier  ;  dans  les  chambres, 
chaises,  tables,  cuillers,  fourchettes,  tout  était  d'acier.  C'était  la 
rnaison  du  géant. 

Le  soir,  quand  la  princesse  arriva,  le  petit  berger  était  revenu 
dans  la  prairie.  Elle  lui  demanda  :  «  Etes-vous  entré  dans  le  bois  ? 

—  Non ,  ma  princesse.  —  Tant  mieux  ;  j'étais  en  peine  de  vous. 

—  Ah  !  »  dit-il,  «  ma  princesse,  qu'il  faisait  chaud  aujourd'hui  ! 
J'ai  eu  bien  soif.  —  Si  vous  n'avez  pas  eu  assez  d'une  bouteille ,  » 
dit  la  princesse ,  «  demain  vous  en  aurez  deux  :  une  de  mon  père, 
comme  à  l'ordinaire,  et  une  que  je  vous  donnerai;  mais  n'en 
dites  rien  à  mon  père.  » 

Le  lendemain,  la  princesse  le  conduisit  encore  dans  la  plaine 
et  lui  défendit  d'aller  dans  le  petit  bois;  mais,  comme  la  veille, 
dès  qu'il  l'eut  perdue  de  vue ,  il  y  entra  en  sifflant  dans  son  sifflet. 
Cette  fois,  il  rencontra  un  géant  tout  vêtu  d'argent,  qui  lui  dit  : 
«  Que  viens-tu  faire  ici ,  drôle  ?  —  Je  me  promène ,  »  répondit  le 
berger.  «  Quoique  tu  sois  plus  gros  et  plus  grand  que  moi ,  tu 
ne  me  fais  pas  peur.  »  Le  géant  tourna  autour  de  lui  et  lui 
demanda  :  «  Qii' as-tu  donc  sur  le  dos  ?  —  C'est  une  gibecière  ; 


LE      PETIT      BERGER  $1 

il  y  a  dedans  du  pain ,  de  la  viande  et  du  vin.  As-tu  faim  ?  — 
Oui,  je  mangerais  bien  un  morceau.  »  Le  berger  lui  donna  son 
dîner,  puis  il  lui  présenta  une  de  ses  bouteilles,  que  le  géant 
vida  d'un  trait.  L'autre  bouteille  y  passa  également ,  et  le  géant 
s'endormit.  Alors  le  berger  lui  enfonça  son  couteau  dans  la  gorge. 
Il  fit  ensuite  le  tour  du  bois  et  vit  une  maison  toute  d'argent  : 
dans  l'écurie  était  un  cheval  d'argent;  dans  les  chambres,  chaises, 
tables,  assiettes,  cuillers,  fourchettes,  tout  était  d'argent.  C'était 
la  maison  du  géant. 

En  arrivant  le  soir,  la  princesse  dit  au  berger  :  «  Etes-vous 
entré  dans  le  petit  bois?  —  Non,  ma  princesse.  —  Vous  avez 
bien  fait.  —  Ah!  »  dit-il,  «  ma  princesse,  qu'il  a  fait  chaud 
aujourd'hui!  —  Demain,  »  dit-elle,  «  je  vous  donnerai  deux 
bouteilles  ;  avec  celle  que  mon  père  vous  donnera ,  cela  fera  trois 
bouteilles.  Mais  surtout,  n'en  dites  rien.  » 

La  princesse  conduisit,  le  "jour  suivant,  le  petit  berger  dans  la 
même  plaine  et  lui  défendit  d'entrer  dans  le  bois  ;  mais,  aussitôt 
qu'elle  eut  le  dos  tourné,  il  y  entra  en  sifflant  dans  son  sifflet. 
Il  eut  à  peine  fait  quelques  pas  qu'il  se  trouva  en  face  d'un  géant 
tout  vêtu  d'or.  «  Que  viens-tu  faire  ici ,  drôle  ?  —  Je  me 
promène.  »  Le  géant  tourna  autour  de  lui.  «  Qu'as-tu  donc  sur 
le  dos  ?  —  C'est  une  gibecière  :  il  y  a  dedans  du  pain ,  de  la 
viande  et  du  vin.  As-tu  faim?  —  Oui,  j'ai  faim.  —  Eh  bien! 
mange.  »  Quand  le  géant  eut  mangé ,  le  berger  lui  donna  une 
bouteille,  qu'il  vida  d'un  trait.  «  En  veux-tu  une  autre?  »-  lui 
demanda  le  berger.  —  «  Oui.  —  En  veux-tu  une  troisième?  — 
Oui.  —  En  veux-tu  une  quatrième?  —  Mais  tu  en  as  donc  un 
tonneau  ?  —  Oh!  bien,  »  dit  le  berger,  qui  n'en  avait  plus,  «  je 
la  garde  pour  quand  tu  auras  encore  soif.  »  Le  géant  une  fois 
endormi,  le  petit  berger  lui  enfonça  son  couteau  dans  la  gorge, 
puis  il  fit  le  tour  du  bois  et  vit  une  maison  toute  d'or  :  dans 
l'écurie  était  un  cheval  d'or  ;  dans  les  chambres,  chaises,  tables, 
assiettes,  cuillers,  fourchettes,  tout  était  d'or.  C'était  la  maison 
du  géant. 

Cependant  le  roi,  qui  voulait  marier  sa  fille,  fit  préparer  trois 
pots  de  fleurs  :  plusieurs  seigneurs  devaient  combattre  à  qui 
gagnerait  ces  pots  de  fleurs  et  épouserait  la  princesse.  Celle-ci  dit 
au  petit  berger  :  «  Venez  demain,  à  neuf  heures,  et  tâchez  de 
gagner  le  prix.  » 


92  LE      PETIT      BERGER 

Le  petit  berger  promit  de  venir.  Le  lendemain,  en  effet,  il 
s'habilla  tout  d'acier,  de  sorte  que  personne  ne  le  reconnut.  «  Ah  ! 
le  beau  seigneur  !  »  disait  le  roi ,  «  je  voudrais  bien  qu'il  eût  ma 
fille.  »  Mais  la  princesse  pleurait,  ne  voyant  pas  venir  son  berger. 
Après  avoir  combattu  longtemps,  le  berger  gagna  un  pot  de  fleurs, 
ce  dont  le  roi  fut  enchanté. 

Le  soir,  quand  la  princesse  vit  le  berger,  elle  lui  dit  tout 
affligée  :  «  Pourquoi  n'êtes-vous  pas  venu  ?  —  La  chaleur  m'avait 
rendu  malade.  —  Ah  !  »  dit  la  princesse ,  «  vous  n'êtes  pas  bien 
ici  ;  vous  dépérissez.  »  Durant  les  trois  jours  qu'il  avait  rencontré 
les  géants,  il  n'avait  ni  bu  ni  mangé.  —  «  Je  tâcherai  d'y  aller 
demain,  »  répondit-il. 

Le  lendemain ,  il  s'habilla  tout  d'argent.  «  Voilà ,  »  dit  le  roi , 
«  un  superbe  chevaHer  !  Il  est  encore  plus  beau  que  celui  d'hier.  » 
Ce  fut  encore  le  berger  qui  gagna  le  second  pot  de  fleurs,  à  la 
grande  satisfaction  du  roi. 

Le  soir,  la  princesse  fit  des  reproches  au  berger.  «  Ah  !  ma 
princesse,  »  dit-il,  «  que  voulez-vous  que  je  fasse  au  milieu  de 
ces  grands  seigneurs?  Je  n'oserai  jamais  y  aller.  —  Je  vous 
prêterai  les  habits  de  mon  père,  »  dit  la  princesse.  —  «  Vous  êtes 
bien  bonne,  ma  princesse,  mais  je  n'en  ai  pas  besoin;  j'irai 
demain.  —  Eh  bien,  »  dit-elle,  «  on  vous  attendra.  » 

Le  jour  suivant,  il  s'habilla  tout  d'or  et  se  présenta  à  neut 
heures  au  château.  «  Ah  !  le  beau  jeune  homme  !  »  dit  le  roi, 
«  je  voudrais  bien  qu'il  eût  ma  fille.  —  Mon  père;  «  dit  la 
princesse,  «  si  Ton  attendait  jusqu'à  neuf  heures  et  demie?  »  A 
neuf  heures  et  demie,  ne  voyant  toujours  pas  venir  le  berger, 
elle  dit  :  «  Mon  père,  attendons  jusqu'à  dix  heures.  »  Dix  heures 
sonnèrent;  elle  demanda  un  nouveau  délai.  «  Nous  attendrons 
jusqu'à  onze  heures,  »  dit  le  roi,  «  mais  pas  plus  tard  ;  ce  n'est  pas 
ma  faute  si  ton  berger  ne  veut  pas  venir.  »  A  onze  heures 
précises,  le  combat  commença;  il  dura  longtemps,  et  ce  fut 
encore  le  petit  berger  qui  gagna  le  dernier  pot  de  fleurs. 

Le  soir  venu ,  la  princesse  se  rendit  auprès  de  lui  tout  éplorée 
et  lui  dit  :  «  C'est  vous  que  je  voulais  épouser,  et  mon  père  va 
me  donner  à  un  autre.  —  Oh  !  »  dit  le  berger ,  v  si  je  ne  suis  pas 
venu ,  c'est  que  j'ai  encore  été  un  peu  malade.  » 

Le  lendemain,  pourtant,  il  pria  la  princesse  de  le  suivre  dans 
le  petit  bois,  et  lui  montra  les  trois  pots  de  fleurs  qu'il  avait  mis 


LE      PETIT      BERGER  93 

dans  la  maison  d'acier.  «  Cest  moi,  »  dit-il,  «  qui  les  ai  gagnés, 
et,  de  plus,  j'ai  vaincu  les  trois  géants  :  voici  la  maison  du 
premier.  »  Il  lui  fit  voir  aussi  la  maison  d'argent  et  la  maison 
d'or ,  en  lui  disant  :  «  Tout  cela  m'appartient.  —  Hélas  !  »  dit  la 
princesse,  «  maintenant  vous  êtes  trop  riche  pour  moi  !  »  Mais  le 
petit  berger  se  présenta  avec  elle  devant  le  roi.  Celui-ci,  ayant 
appris  que  c'était  lui  qui  avait  gagné  les  trois  pots  de  fleurs, 
consentit  avec  joie  à  lui  donner  sa  fille  en  mariage,  et  les  noces 
se  firent  le  jour  même. 


REMARQUES 

Nous  pouvons  d'abord  rapprocher  du  conte  lorrain  un  conte  du  Tyrol 
allemand  (Zingerle,  II,  p.  326)  :  Un  jeune  homme  s'engage  chez  un  comte 
comme  berger.  Il  doit  prendre  garde  que  son  troupeau  ne  s'aventure  dans 
certaine  prairie  enchantée.  Un  jour ,  fatigué  de  surveiller  ses  bêtes ,  il  les  laisse 
aller  dans  la  prairie.  Tout  à  coup  apparaît  un  dragon  à  une  tête.  Le  berger,  qui, 
par  suite  de  circonstances  trop  longues  à  raconter  ici ,  est  en  possession  d'une 
épée  merveilleuse ,  abat  la  tête  du  monstre  ;  il  l'ouvre  et  y  trouve  une  clef  de 
fer ,  qu'il  met  dans  sa  poche.  Le  lendemain ,  il  tue  un  dragon  à  deux  têtes , 
dont  l'une  renferme  une  clef  d'argent  ;  le  jour  d'ensuite,  un  dragon  à  trois  têtes, 
dans  l'une  desquelles  il  trouve  une  clef  d'or.  Au  moyen  de  ces  trois  clefs,  il 
pénètre  dans  trois  grandes  salles  souterraines,  l'une  toute  de  fer,  l'autre 
d'argent,  la  troisième  d'or,  où  sont  trois  chevaux,  l'un  noir,  l'autre  rouge, 
l'autre  blanc,  et  trois  armures  :  de  fer,  d'argent  et  d'or.  Le  comte  ayant  fait 
annoncer  un  grand  tournoi ,  dont  le  prix  est  la  main  de  sa  fille ,  le  berg'er  s'y 
rend  sur  le  cheval  noir  et  avec  l'armure  de  fer.  Il  réussit  à  enlever  une  fleur  que 
tient  la  jeune  fille ,  assise  au  haut  d'une  colonne ,  et  s'enfuit  à  toute  bride. 
Voyant  que  le  vainqueur  ne  revient  pas ,  le  comte  ordonne  un  second  ,  puis  un 
troisième  tournoi ,  où  le  berger  paraît  d'abord  avec  le  cheval  rouge  et  l'armure 
d'argent,  puis  avec  le  cheval  blanc  et  l'armure  d'or,  et  où  il  remporte  encore 
la  victoire.  Après  chaque  tournoi,  il  fait  secrètement  hommage  de  la  fleur  à  la 
fille  du  comte.  Celui-ci ,  ayant  appris  que  les  trois  fleurs  sont  revenues  entre 
les  mains  de  sa  fille ,  lui  demande  de  qui  elle  les  tient.  Le  berger  est  interrogé , 
et  le  comte  lui  donne  sa  fille  en  mariage. 

Dans  d'autres  contes  analogues ,  nous  allons  rencontrer  certains  détails  de 
notre  conte  qui  manquent  dans  le  conte  tyrolien. 

Commençons  par  un  conte  hongrois  (Gaal,  p.  32)  :  Tous  les  porchers 
d'un  roi  disparaissent  successivement  ;  aussi  personne  ne  se  présente  pour  les 
remplacer.  Un  jeune  homme  appelé  Pista  tente  l'aventure.  Le  plus  vieux  verrat 
du  troupeau  lui  conseille  de  demander  au  roi  u»e  miche  de  pain  et  une  bouteille  cU 
vin  :  il  les  donnera  au  dragon  qui  viendra  pour  le  dévorer.  Pista  suit  ce  conseil , 
et  il  offre  le  pain  et  le  vin  au  dragon ,  en  le  priant  d'épargner  sa  vie.  Après 


94  LE      PETIT      BERGER 

avoir  bu,  le  dragon  s'endort.  Alors  Pista  tire  son  couteau  de  sa  poche  et  lui  coupe  la  gorge. 
Il  trouve  dans  la  gueule  une  clef  de  cuivre ,  au  moyen  de  laquelle  il  ouvre  la  porte 
d'un  château  de  cuivre.  Dans  le  jardin  du  château ,  il  cueille  une  rose  si  belle 
que ,  lorsqu'il  revient  chez  le  roi ,  la  plus  jeune  des  trois  princesses  la  lui 
demande  en  présent.  Le  lendemain,  le  vieux  verrat  lui  conseille  de  se  pourvoir 
de  deux  fois  plus  de  pain  et  de  vin.  Même  aventure  lui  arrive  avec  un  second 
dragon,  plus  fort  que  le  premier,  et  Pista  pénètre  dans  un  château  d'argent. 
Enfin ,  le  jour  d'après ,  il  tue  de  la  même  manière  un  troisième  dragon  et  se 
met  en  possession  d'un  château  d'or.  Vient  ensuite  l'histoire  du  tournoi  où 
Pista  se  rend  trois  jours  de  suite ,  avec  trois  équipements  différents ,  pris 
successivement  dans  chacun  des  trois  châteaux.  Chaque  fois,  il  abat  d'un  coup 
de  lance  une  pomme  d'or  sur  laquelle  est  écrit  le  nom  d'une  des  trois  princesses , 
et  s'enfuit.  Il  va  ensuite,  sous  ses  vêtements  ordinaires,  réclamer  au  roi  son 
salaire  de  porcher.  Comme  il  a  mis  les  trois  pommes  d'or  dans  son  chapeau , 
il  le  garde  sur  sa  tête.  La  plus  jeune  des  princesses  le  lui  enlève ,  et  les  pommes 
d'or  tombent  par  terre.  Il  est  reconnu  pour  le  vainqueur ,  et  épouse  la  princesse. 

Dans  un  second  conte  du  Tyrol  allemand  (Zingerle,  II,  p.  91),  la  fermière 
chez  laquelle  sert  le  berger  lui  recommande  de  ne  pas  laisser  aller  les  moutons 
dans  la  prairie  des  trois  géants.  Ces  géants  demeurent  dans  un  magnifique 
château,  et  on  en  a  si  grand'peur  que  le  roi  a  promis  sa  fille  en  mariage  à 
quiconque  les  tuerait.  Le  berger  s'en  va  droit  de  ce  côté  en  chantant  et  jouant  de 
la  cithare.  Un  des  géants  accourt  au  bruit,  et  les  réponses  du  berger  à  ses 
questions  lui  plaisent  tant  qu'il  va  chercher  du  pain  et  du  vin  pour  qu'ils 
mangent  et  boivent  ensemble.  Le  berger  met  un  narcotique  dans  le  vin  du 
géant ,  qui  ne  tarde  pas  à  s'endormir  ;  puis  il  tire  son  couteau  de  sa  poche , 
coupe  la  tête  du  géant  et  prend  la  langue.  Il  se  met  de  nouveau  à  chanter  et  à 
jouer  de  son  instrument.  Le  second  géant  arrive  ;  il  a  le  même  sort  que  le 
premier,  et  aussi,  un  peu  après,  le  troisième.  —  La  fin  de  ce  conte  tyrolien 
se  rapproche  d'un  passage  de  notre  n»  5,  les  Fils  du  Pêcheur.  Un  forestier,  qui 
a  trouvé  les  cadavres  des  géants,  va  porter  les  têtes  au  roi  et  réclame  la 
récompense  promise  ;  mais  le  berger ,  qui  a  gardé  les  trois  langues ,  dévoile 
l'imposture. 

Nous  mentionnerons  encore  deux  autres  contes  tyroliens  (  Ibid. ,  p.  96  et 
372),  qui  ont,  l'un  et  l'autre,  les  trois  géants  et  le  tournoi.  Dans  celui  de  la 
page  96,  —  où  le  berger  apparaît  successivement  sous  une  armure  d'abord 
d'acier,  puis  d'argent  et  enfin  d'or,  —  nous  relèverons  un  trait  de  notre  conte 
qui  ne  s'était  pas  encore  présenté  à  nous  :  l'amour  de  la  princesse  pour  le 
berger.  Ce  dernier  trait  figure  dans  deux  contes  itahens  du  même  genre 
(Comparetti,  n»*  22  et  62).  Le  second  de  ces  contes  a  même  un  détail  qui, 
sur  ce  point,  le  rapproche  particulièrement  de  notre  Petit  Berger.  La  princesse 
conseille  au  berger  d'aller ,  lui  aussi ,  combattre  à  la  joute  ;  mais  il  fait  le  niais. 
Ce  n"  62  de  la  collection  Comparetti  est  altéré  dans  sa  première  partie.  Le  n° 
22  est  beaucoup  mieux  conservé  :  nous  y  trouvons  la  défense  de  passer  un 
certain  ruisseau  ;  le  serpent  à  trois  têtes ,  dans  chacune  desquelles  est  une  clef 
qui  ouvre  la  porte  d'un  château  ;  les  trois  châteaux ,  de  cristal ,  d'argent  et 
d'or  ;  la  joute  et  la  triple  apparition  du  berger  avec  cheval  de  cristal  et  bride  de 
cristal,  cheval  d'argent  et  bride  d'argent,  etc. 


LE      PETIT      BERGER  95 

A  cts  rapprochements  il  faut  ajouter  la  première  partie  d'un  conte  flamand  , 
qui  correspond  à  peu  près  à  la  première  partie  du  nôtre  (  J.-W.  Wolf,  Deutsche 
Marchen  und  Sagen ,  n»  2) ,  un  conte  autrichien  assez  peu  complet  (  Vernaleken , 
n"  23),  un  conte  allemand  (J.-W.  Wolf,  Deutsche  Hausnuerchen ,  p.  269), 
et  un  conte  slave  de  Moravie  (Wenzig,  p.  i  ). 

Les  deux  derniers  contes  ont  en  commun  un  détail  particulier  :  quand ,  pour 
la  troisième  fois ,  le  héros  s'enfuit  après  le  tournoi ,  le  roi  ou  les  princes  qui  ont 
pris  part  à  la  fête  cherchent  à  l'empêcher  de  s'échapper  et  le  blessent  à  la  jambe  ; 
c'est  à  cette  blessure  qu'il  est  ensuite  reconnu  pour  le  vainqueur.  (Comparer  la 
fin  d'un  des  contes  tyroliens  mentionnés  plus  haut,  Zingerle,  II,  p.  96.)  Ce 
trait,  on  s'en  souvient  peut-être,  se  rencontre  dans  notre  n°  12  ,  le  Prince  et 
son  Cheval. 

Du  reste,  l'idée  générale  de  ce  dernier  conte  n'est  pas  sans  analogie  avec 
celle  de  notre  Petit  Berger  et  des  contes  étrangers  du  même  type  :  l'un  des  contes 
italiens  dont  nous  avons  parlé  (Comparetti,  n"  62)  emprunte  à  ce  thème  du 
Prince  et  son  Cheval ,  au  lieu  d'un  simple  détail ,  tout  un  épisode ,  l'histoire  des 
rapports  du  héros  avec  ses  deux  beaux-frères  ;  un  autre  conte ,  recueilli  dans  le 
«  pays  saxon  »  de  Transylvanie  (  Haltf ich ,  n°  11),  après  une  première  partie 
analogue  à  la  première  partie  du  Petit  Berger,  —  combat  du  chevrier  contre  le 
dragon  de  cuivre ,  le  dragon  d'argent  et  le  dragon  d'or ,  et  prise  de  possession 
par  lui  de  trois  châteaux,  de  cuivre,  d'argent  et  d'or,  —  donne,  comme  le 
Prince  et  son  Cheval,  le  récit  de  trois  batailles  où  le  chevrier,  devenu  marmiton 
chez  le  roi ,  relève ,  sans  être  connu  ,  la  fortune  de  l'armée  royale.  Ici ,  il 
accourt  la  première  fois  à  la  tête  de  soldats  aux  armures  de  cuivre  ;  la  seconde 
fois,  avec  des  soldats  aux  armures  d'argent,  et  enfin  avec  des  soldats  aux 
armures  d'or.  Ces  trois  armées ,  il  les  fait  successivement  apparaître  en  secouant 
une  bride  de  cuivre ,  une  bride  d'argent  et  une  bride  d'or ,  qu'il  a  rapportées 
des  châteaux  des  trois  dragons. 

Dans  un  conte  allemand  de  la  collection  MùUenhoflF  (no  15),  le  tournoi  est 
remplacé  par  le  combat  du  héros  contre  un  monstre  que  le  roi,  son  maître, 
lui  a  ordonné  d'aller  tuer.  Le  premier  jour,  ce  monstre  a  trois  têtes  ;  le  second, 
six  ;  le  troisième ,  neuf.  Jean  les  abat  avec  les  trois  épées  de  cuivre ,  d'argent  et 
d'or  qu'il  a  trouvées  chez  les  géants.  —  Un  conte  breton,  recueilli  par  M.  F. -M. 
Luzel  (5e  Rapport,  p,  34),  présente  cette  même  idée  d'une  façon  qui  la 
rapproche  tout  à  fait  de  nos  contes  les  Fils  du  Pécheur  (n"  5)  et  la  Reine  des 
Poissons  (no  37).  Il  ne  s'agit  pas  seulement  de  tuer  un  monstre,  mais  de 
sauver  une  princesse  que  ce  monstre  (ici  un  serpent  à  sept  têtes)  doit  dévorer. 
Le  berger,  qui  combat  trois  jours  de  suite,  arrive  chaque  fois  sous  une 
armure  différente,  —  couleur  de  la  lune,  couleur  des  étoiles,  couleur  du 
soleil,  —  qu'il  a  trouvée  dans  le  château  du  sanglier,  lequel,  dans  ce  conte 
breton,  tient  la  place  des  géants  ou  des  dragons.  Malgré  l'introduction  de  cet 
épisode  du  combat  contre  le  serpent ,  le  conte  se  termine  par  le  tournoi ,  mais 
avec  une  altération ,  nécessaire  pour  qu'il  n'y  ait  pas  double  emploi  :  le  chevalier 
inconnu  ayant  disparu  après  avoir  tué  le  serpent ,  le  roi  fait  annoncer  dans  tout 
le  royaume  un  grand  tournoi  qui  doit  durer  trois  jours  ;  le  berger  s'y  rend , 
équipé  en  chevalier,  et  la  princesse  le  reconnaît.  —  Dans  un  conte  souabç 


96  LE      PETIT      BERGER 

(Meier,  n»  i),  un  berger  va  successivement  dans  trois  vallées  où  il  lui  est 
défendu  d'aller  ;  chaque  fois  il  tue  un  géant  et  découvre  un  château  dans  l'écurie 
duquel  est  un  cheval  de  couleur  différente.  Or,  son  maître  a  promis  sa  fille  au 
diable.  Le  berger,  qui  a  trouvé  dans  chacun  des  trois  châteaux  une  bouteille 
de  vin  et  une  épée  qui  doivent  donner  le  moyen  de  vaincre  le  diable ,  le  vainc 
en  effet  par  trois  fois.  La  troisième  fois,  le  diable,  qui  a  paru  d'abord  sous  la 
forme  d'un  serpent,  puis  sous  celle  d'un  dragon,  puis  enfin  sous  celle  d'un 
aigle,  lui  fait  une  blessure  à  la  main.  Le  gentilhomme,  maître  du  berger,  le 
surprend  pendant  qu'il  examine  sa  blessure ,  et  le  berger  est  obligé  d'avouer  ses 
exploits. 

MùUenhoff  mentionne  une  variante  allemande  recueillie  par  lui ,  dans  laquelle 
l'histoire  du  berger  et  de  ses  trois  chevaux  merveilleux  est  combinée  avec  «  le 
conte  bien  connu  où  le  héros  gravit  à  cheval  une  montagne  de  verre  pour 
conquérir  la  main  d'une  belle  princesse  ».  Ce  second  thème  est  au  fond  le  même 
que  celui  du  tournoi.  C'est  ce  qui  se  voit  plus  nettement  encore  peut-être  dans 
les  contes  de  ce  type  où ,  au  lieu  d'avoir  à  gravir  à  cheval  une  montagne  de 
verre ,  les  prétendants  à  la  main  d'une  princesse  doivent  faire  sauter  leur  cheval 
jusqu'au  troisième  étage  du  château  royal  (  contes  russe ,  polonais ,  finnois 
cités  par  M.  R.  Kœhler  dans  ses  remarques  sur  le  conte  esthonien  no  1 5  de  la 
collection  Kreutzwald). 


En  Orient ,  nous  avons  à  citer  un  conte  des  Avares  du  Caucase  (  Schiefner , 
n°  4),  dont  nous  avons  déjà  dit  un  mot  à  propos  de  notre  n°  40,  la  Pantoufle 
de  la  Princesse  (II ,  p.73  )  :  Le  plus  jeune  de  trois  frères ,  obéissant  aux  dernières 
volontés  de  son  père,  passe  successivement  trois  nuits  sur  la  tombe  de  celui- 
ci.  La  première  fois,  à  minuit,  paraît  un  superbe  cheval  «  bleu  »  ;  le  jeune 
homme  le  dompte,  et  le  cheval  lui  dit  d'arracher  un  crin  de  sa  crinière  :  si 
jamais  le  jeune  homme  a  besoin  de  ses  services ,  il  n'aura  pour  le  faire  venir 
qu'à  brûler  ce  crin.  La  seconde  nuit,  môme  aventure  avec  un  cheval  rouge, 
et,  la  troisième,  avec  un  cheval  noir.  Quelque  temps  après,  la  nouvelle  se 
répand  que  le  «  souverain  de  l'Occident  »  donnera  sa  fille  à  celui  qui  sautera  avec 
son  cheval  par  dessus  une  certaine  tour.  Le  jeune  homme,  à  l'insu  de  ses 
frères  qui  n'ont  pour  lui  que  du  mépris ,  brûle  le  crin  du  premier  cheval ,  et 
aussitôt  le  cheval  «  bleu  »  se  trouve  devant  lui ,  apportant  à  son  maître  une 
armure  bleue  et  des  armes  bleues.  Le  jeune  homme  s'en  revêt  et  se  rend  à  la 
ville  du  «  souverain  de  l'Occident  ».  Il  saute  avec  son  cheval  par  dessus  la  tour 
et  enlève  la  princesse.  Suivent  deux  autres  exploits  semblables,  que  le  jeune 
homme  accomplit ,  d'abord  tout  équipé  de  rouge  et  avec  le  cheval  rouge  ,  puis 
tout  équipé  de  noir  et  avec  le  cheval  noir.  Dans  ces  deux  occasions ,  il  enlève  les 
deux  sœurs  de  la  princesse.  Il  garde  pour  lui  la  plus  jeune  et  donne  les  deux 
autres  à  ses  frères.  —  Le  récit  s'engage  ensuite  dans  une  autre  série  d'aventures. 

Nous  ferons  remarquer  que  la  triple  veillée  du  héros  sur  la  tombe  de  son 
père  forme  également  l'introduction  des  contes  esthonien,  russe,  polonais, 
finnois,  mentionnés  ci-dessus.  Voici,  par  exemple,  en  quelques  mots,  le  conte 
esthonien  :  Un  père,  en  mourant,  dit  à  ses  trois  fils  de  passer  chacun  à  son 


LE      PETIT      BERGER 


97 


tour  une  nuit  sur  sa  tombe.  C'est  le  plus  jeune,  méprisé  par  ses  frères,  qui 
passe  les  trois  nuits ,  et ,  chaque  fois ,  l'âme  de  son  père  lui  dit  que ,  lorsqu'il 
aura  besoin  de  beaux  habits  pour  aller  parmi  les  grands  seigneurs,  il  n'aura 
qu'à  venir  frapper  sur  la  tombe.  Le  roi  du  pays  ayant  promis  la  main  de  sa  fille 
à  celui  qui  gravirait  à  cheval  une  montagne  de  verre  sur  le  sommet  de  laquelle 
est  la  princesse,  endormie  d'un  sommeil  magique,  le  jeune  homme  s'en  va 
frapper  sur  la  tombe  de  son  père  :  aussitôt  paraît  un  cheval  de  bronze  et,  sur 
la  selle  de  ce  cheval ,  une  armure  de  bronze.  Une  seconde  fois ,  c'est  un  cheval 
d'argent  et  une  armure  d'argent,  et  enfin  un  cheval  d'or  et  une  armure  d'or. 
Le  jeune  homme  gravit  d'abord  un  tiers  de  la  montagne,  puis  les  deux  tiers  ; 
enfin  il  arrive  au  sommet,  et  la  princesse  est  délivrée. 

Toujours  en  Orient,  nous  rappellerons  un  conte  syriaque,  résumé  dans  les 
remarques  de  notre  n"  i ,  Jean  de  l'Ours  (I,  p.  22),  et  où  se  trouve  la  triple 
apparition  du  héros  dans  un  tournoi ,  sur  trois  chevaux  de  couleur  différente. 

Enfin,  dans  l'Inde,  nous  aurons  à  mentionner,  pour  ce  même  épisode  du 
tournoi,  un  conte  de  la  collection  de  xniss  Stokes  (n»  10),  dont  nous  avons 
donné  l'analyse  dans  les  remarques  de  notre  n»  12,  le  Prittce  et  son  Cheval 
(I,  p.  150). 


CosaviN  ,   Conlts,  II. 


XLIV 


LA   PRINCESSE   D'ANGLETERRE 


Il  était  une  fois  une  princesse,  fille  du  roi  d'Angleterre.  Le 
prince  de  France  ayant  envoyé  des  ambassadeurs  pour  demander 
sa  main,  elle  répondit  qu'il  n'était  pas  digne  de  dénouer  les 
cordons  de  ses  souliers. 

Le  prince  alors  se  rendit  en  Angleterre  sans  se  faire  connaître , 
et  s'annonça  au  palais  comme  un  habile  perruquier  venant  de 
Paris.  La  princesse  voulut  le  voir ,  et  le  prétendu  perruquier  sut 
si  bien  s'y  prendre  que  bientôt  elle  l'épousa  en  secret.  Quand  le 
roi  apprit  ce  qui  s'était  passé,  il  entra  dans  une  grande  colère  et  les 
mit  tous  les  deux  à  la  porte  du  palais. 

Le  perruquier  emmena  sa  femme  à  Paris  et  descendit  avec  elle 
dans  une  méchante  auberge.  «  Hélas!  »  pensait  la  princesse, 
«  faut-il  avoir  refusé  le  roi  de  France  et  se  voir  la  femme  d'un 
perruquier  !  » 

Un  jour,  son  mari  lui  dit  :  «  Ma  femme,  vous  irez  demain 
vendre  de  l'eau-de-vie  sur  la  place.  »  Elle  obéit  et  alla  s'installer 
sur  la  place  avec  ses  cruches.  Bientôt  arrivèrent  des  soldats,  qui 
lui  demandèrent  à  boire  ;  ils  lui  donnèrent  cinq  sous,  burent 
toute  l'eau-de-vie,  puis  cassèrent  les  cruches  et  les  verres.  La 
pauvre  princesse  n'osait  rentrer  à  la  maison  ;  elle  ne  se  doutait 
guère  que  c'était  le  prince  de  France,  son  mari,  qui  avait  envoyé 
tous  ces  soldats.  Elle  se  tenait  donc  debout  près  de  la  porte  ;  son 
mari  lui  dit  :  «  Ma  femme ,  pourquoi  n'entrez-vous  pas  ?  —  Je 
n'ose,  »  répondit  la  princesse.  —  «  Combien  avez-vous  gagné 
aujourd'hui  ?  —  J'ai  gagné  cinq  sous.  —  C'est  déjà  beau  pour 
vous,  ma  femme.  Moi,  j'ai  gagné  trois  louis  à  faire  des  perruques 


LA      PRINCESSE      d'aNGLETERRE  99 

chez  le  roi.  —  Allons,  »  dit  la  princesse,  «  nos  affaires  vont  donc 
bien  aller  !  Nous  paierons  l'aubergiste  et  nous  irons  ailleurs.  » 

Le  jour  suivant,  le  perruquier  dit  à  sa  femme  :  «  Vous  irez 
vous  mettre  sur  le  grand  pont  pour  y  décrotter  les  souliers  des 
passants.  »  La  princesse  s'y  rendit.  Elle  y  était  à  peine  que  le  roi 
son  beau-père,  passant  par  là,  se  fit  décrotter  les  souliers  et  lui 
donna  un  louis.  La  reine  vint  ensuite  et  lui  donna  trois  louis  ; 
puis  tous  les  seigneurs  de  la  cour  vinrent  l'un  après  l'autre,  et, 
à  la  fin  de  la  journée,  elle  avait  gagné  soixante  louis.  Le  soir  venu, 
elle  s'en  retourna  à  l'auberge  ;  mais ,  arrivée  à  la  porte ,  elle 
s'arrêta.  «  Eh  bien!  ma  femme,  »  lui  dit  son  mari,  «  vous 
n'entrez  pas  ?  —  Je  n'ose.  —  Combien  avez-vous  gagné  aujour- 
d'hui, ma  femme  ?  —  J'ai  gagné  soixante  louis.  —  Et  moi,  ma 
femme,  j'en  ai  gagné  trente  à  faire  des  barbes  chez  le  roi.  — 
Allons ,  »  dit  la  princesse ,  «  nos  affaires  vont  donc  bien  aller  ! 
Nous  paierons  l'aubergiste  et  nous  irons  ailleurs.  » 

Une  autre  fois,  le  perruquier  l'envoya  vendre  de  la  faïence 
sur  la  place.  Elle  était  à  peine  installée  quand  survinrent  des 
soldats  qui  brisèrent  toute  sa  marchandise  :  c'était  le  prince  de 
France  qui  leur  en  avait  donné  l'ordre.  La  pauvre  femme  vint 
raconter  son  malheur  à  son  mari  et  lui  demanda  si  l'on  ne  pourrait 
pas  faire  punir  ces  gens-là.  «  J'en  parlerai  au  roi,  »  dit-il,  «  mais 
que  voulez-vous  qu'on  leur  fasse  ?  —  Hélas  !  »  pensait  la  princesse, 
«  faut-il  avoir  refusé  le  roi  de  France  et  se  voir  la  femme  d'un 
perruquier!  —  Moi,  »  reprit  le  mari,  «  j'ai  gagné  douze  louis 
aujourd'hui.  —  Ah!  tant  mieux,  »  dit  la  princesse,  «  nos 
affaires  vont  donc  bien  aller  !  Nous  paierons  l'aubergiste  et  nous 
irons  ailleurs.  » 

Le  perruquier  dit  un  jour  à  sa  femme  :  «  Le  roi  va  donner  un 
grand  festin  :  comme  je  suis  bien  vu  au  palais,  je  demanderai 
qu'on  vous  emploie  à  servir  à  table.  Je  vous  ferai  faire  des  poches 
de  cuir  pour  y  mettre  les  restes  qu'on  vous  donnera.  »  Il  lui  fit 
faire,  en  effet,  des  poches  de  cuir  ;  mais  ces  poches  étaient  attachées 
par  des  cordons  si  faibles  que  la  moindre  chose  devait  les  rompre. 
La  princesse  alla  donc  servir  à  table.  Au  commencement  du 
repas ,  elle  ne  trouva  rien  à  mettre  dans  ses  poches  :  de  chaque 
plat  il  ne  revenait  guère  qu'un  peu  de  sauce;  plus  tard, 
elle  put  y  mettre  quelques  bons  morceaux.  Mais,  comme  elle 
portait  une  pile  d'assiettes,   elle  glissa  et  se  laissa  choir;  les 


LA      PRINCESSE      D   ANGLETERRE 


cordons  cassèrent,  et  le  contenu  des  poches  se  répandit  sur  le 
plancher  :  la  pauvre  princesse  ne  savait  que  devenir. 

Alors  le  roi  son  beau-père  s'approcha  d'elle  et  lui  dit  :  «  Ma 
fille,  ne  soyez  pas  si  honteuse.  Ce  n'est  pas  un  perruquier  que 
vous  avez  épousé;  c'est  mon  fils,  le  prince  de  France.  —  Ah! 
mon  père,  »  dit  le  prince,  «  vous  n'auriez  pas  dû  le  lui  apprendre 
encore.  Elle  a  dit  que  je  n'étais  pas  digne  de  dénouer  les  cordons 
de  ses  souliers.  Eh  bien  !  mademoiselle,  vous  les  avez  dénoués  à 
bien  d'autres.  » 

De  ce  moment  il  n'y  avait  plus  qu'à  se  réjouir,  et  l'on  fit  des 
noces  magnifiques. 


m 


REMARQ.UES 


Des  contes  analogues  ont  été  recueillis  dans  la  Haute-Bretagne  (Sébillot,  I, 
no  23);  en  Allemagne  (Grimm,  n»  52  ;  Prœhle,  I,  n»  2;  Kuhn ,  Westfa- 
lische  Sagen,  p.  251  et  p.  242);  dans  diverses  parties  de  l'Italie  (Coronedi- 
Berti,  n»  15  ;  Knust,  n°  9;  Nerucci,  n°  22)  ;  en  Sicile  (Gonzenbach,  n»  18  ; 
Pitre,  no  10$  )  ;  en  Portugal  ( Coelho,  no  43  )  ;  en  Norwège  (  Asbjœrnsen,  II,  p. 
129)  ;  en  Irlande  (Kennedy,  II,  p.  114). 

Dans  tous  ces  contes ,  le  thème  traité  est  le  même  que  dans  le  conte  lorrain  ; 
mais  le  détail  des  humiliations  infligées  à  l'orgueilleuse  princesse  est,  dans  la 
plupart ,  tout  autre.  Nous  ne  trouvons  de  ressemblance  que  dans  le  conte 
breton  et  les  contes  allemands.  L'épisode  des  soldats  qui  boivent  et  ne  paient  pas 
figure  seulement  dans  le  conte  de  la  collection  Prœhle ,  et  dans  le  second  conte 
de  la  collection  Kuhn  ;  celui  de  la  faïence  brisée ,  dans  le  conte  breton  et  dans 
tous  les  contes  allemands,  excepté  le  conte  westphalien  que  nous  venons  de 
citer.  (Il  existe  aussi  dans  le  conte  irlandais;  mais,  à  en  juger  par  certains 
détails  de  rédaction ,  joints  à  l'extrême  ressemblance  générale,  ce  conte  paraît 
dériver  directement  du  livre  des  frères  Grimm  ou  plutôt  d'une  traduction 
anglaise.  )  —  L'épisode  de  la  fête  donnée  au  palais  et  des  restes  qui  se  répandent 
par  terre  termine  le  conte  allemand  de  la  collection  Grimm ,  comme  le  nôtre  ; 
dans  le  conte  breton,  il  figure  à  un  autre  endroit  du  récit.  Dans  le  conte 
allemand  de  la  collection  Prœhle ,  cet  épisode  diffère  de  notre  conte  en  ce  que 
le  mari  de  la  princesse ,  c'est-à-dire  le  prince  déguisé,  lui  ordonne,  en  l'envoyant 
au  palais ,  de  glisser  subtilement  trois  cuillers  d'argent  dans  sa  poche. 

Dans  tout  un  groupe  (contes  siciliens,  conte  itaUen  de  la  collection  Nerucci, 
conte  portugais ,  conte  norwégien  ) ,  le  mari  de  la  princesse  l'envoie  plusieurs 
fois  travailler  au  château ,  et ,  chaque  fois ,  il  lui  dit  de  voler  telle  chose  ; 
chaque  fois  aussi ,  sous  son  costume  de  prince ,  il  la  prend  sur  le  fait  et  la  traite 
de  voleuse. 

Le  conte  breton  a,  dans  son  introduction,  un  trait  qu'il  faut  rapprocher  du 
conte  lorrain.  La  princesse  dit  d'un  prétendant  qu'elle  ne  voudrait  pas  même 


LA      PRINCESSE      D    ANGLETERRE 


lOI 


de  lui  pour  décrotter  ses  souliers.  Aussi,  plus  tard,  le  prince  déguisé  fait-il 
faire  à  l'orgueilleuse  le  métier  de  décrotteuse ,  et ,  sans  le  reconnaître ,  elle  lui 
décrotte  un  jour  les  souliers  dans  la  rue.  Finalement,  après  avoir  révélé  à  la 
princesse  ce  qu'il  est,  il  lui  dit  :  «  Tu  trouvais  que  je  n'étais  pas  même  bon  à 
décrotter  tes  souliers ,  et ,  sans  le  savoir ,  tu  as  décrotté  les  miens.  »  —  Ce  trait 
est  plus  net  ici  que  dans  notre  conte. 


Au  xviie  siècle,  Basile  insérait  dans  son  Pentamerone  (n»  40)  un  conte  de 
cette  famille ,  se  rattachant  au  groupe  dont  nous  avons  parlé  plus  haut.  Au 
siècle  précédent,  d'après  M.  Kœhler,  un  autre  Italien,  Luigi  Alamanni,  avait 
déjà  pris  le  même  thème  pour  sujet  de  sa  nouvelle  La  comtesse  de  Toulouse  et  le 
comte  de  Barcelone. 

Enfin,  au  xive  siècle,  Yôn  Halldôrsson,  qui  fut  évéque  de  Skilholt  en 
Islande  de  1322  à  1339,  rédigeait  une  Saga  contenant  la  même  histoire,  d'après 
un  pocme  latin  qu'il  avait  lu  pendant  son  séjour  en  France.  Cette  Clarus  Saga, 
qui  a  été  publiée  en  1879,  est  jusqu'à  présent  la  plus  ancienne  version  connue 
de  ce  conte.  (Voir  la  petite  notice  de  la  Romania,  1879,  p.  479.) 


XLV 


LE    CHAT   &   SES   COMPAGNONS 


Un  jour,  un  homme  était  allé  dans  une  ferme  pour  y  chercher 
cinq  chats.  Comme  il  les  rapportait  chez  lui,  l'un  d'eux  s'échappa, 
et  l'homme  ne  put  le  rattraper. 

Après  avoir  couru  quelque  temps,  le  chat  rencontra  un  coq. 
«  Veux-tu  venir  avec  moi?  »  lui  dit-il.  —  «  Volontiers,  » 
répondit  le  coq.  Et  ils  s'en  allèrent  de  compagnie. 

Ils  ne  tardèrent  pas  à  rencontrer  un  chien.  «  Veux-tu  venir 
avec  nous?  »  lui  dit  le  chat.  —  «  Volontiers,  »  dit  le  chien. 
Plus  loin,  un  mouton  se  trouva  sur  leur  chemin;  le  chat  lui 
proposa  de  les  suivre,  et  le  mouton  y  consentit.  Plus  loin  encore, 
un  bouc  se  joignit  à  eux ,  puis  enfin  un  âne. 

A  la  nuit  tombante ,  nos  compagnons  arrivèrent  dans  un  bois. 
«  Voyons,  »  dit  le  chat,  «  qui  sera  le  plus  tôt  à  ce  grand  arbre- 
là.  »  Ils  se  mirent  tous  à  courir,  mais  le  chat  fut  le  premier  à 
l'arbre;  il  y  grimpa,  et,  regardant  de  tous  côtés,  il  dit  aux  autres  : 
«  Je  vois  là-bas  une  clarté  :  c'est  bien  loin  d'ici,  il  nous  faut 
jouer  des  jambes.  »  Ils  se  remirent  donc  en  route  et  arrivèrent 
près  d'une  maison  habitée  par  des  voleurs. 

«  Or  çà,  »  dit  le  chat,  «  voici  ce  que  nous  allons  faire  :  l'âne 
se  placera  ici,  au  bas  de  cette  fenêtre;  le  bouc  montera  sur  l'âne, 
le  mouton  sur  le  bouc,  le  chien  sur  le  mouton  et  le  coq  sur  le 
chien,  et  nous  sauterons  tous  par  la  fenêtre.  » 

Aussitôt  fait  que  dit  :  le  chat  sauta  par  la  fenêtre,  et,  après 
lui,  tous  ses  compagnons,  avec  un  bruit  épouvantable.  Les 
voleurs,  qui  étaient  couchés,  se  réveillèrent  en   sursaut,   se 


LE      CHAT      ET      SES      COMPAGNONS  IO3 

disant  les  uns  aux  autres  :  «  Qu'est-il  arrivé  ?  —  Je  vais  me 
lever,  »  dit  l'un  d'eux,  «  et  aller  voir  ce  que  c'est.  » 

Cependant  le  chat  s'était  blotti  dans  les  cendres  du  foyer,  le 
coq  s'était  mis  dans  le  seau ,  le  chien  dans  la  maie  à  pain ,  le 
mouton  derrière  la  porte ,  le  bouc  dans  le  lit  et  l'âne  devant  la 
porte,  sur  le  fumier.  Le  voleur,  s'étant  levé,  s'approcha  de  la 
cheminée  pour  allumer  une  allumette  :  le  chat  lui  égratigna  la 
main.  Il  courut  au  seau  pour  y  prendre  de  l'eau  :  le  coq  lui 
donna  un  coup  de  bec.  Il  alla  chercher  un  balai  derrière  la  porte  : 
le  mouton  lui  donna  un  coup  de  pied.  Il  voulut  se  jeter  dans  le 
lit,  car  il  avait  la  fièvre  de  peur  :  le  bouc  lui  donna  de  ses  cornes 
dans  le  ventre.  Il  ouvrit  la  maie  à  pain  :  le  chien  lui  mordit  la 
main.  Il  sortit  devant  la  porte  :  l'âne  lui  donna  un  grand  coup  de 
pied  dans  le  dos.  Après  quoi,  les  animaux  quittèrent  la  maison. 

Le  lendemain  matin ,  le  voleur  qui  avait  été  si  maltraité  raconta 
son  aventure  à  ses  compagnons  en  s'en  allant  avec  eux  par  la 
forêt  :  «  Je  me  suis  approché  du  foyer ,  »  dit-il  ;  «  il  y  avait  là 
un  charbonnier  qui  m'a  raclé  la  main  avec  sa  harque  ^  J'ai 
voulu  prendre  de  l'eau  dans  le  seau  :  il  y  avait  là  un  cordonnier 
qui  m'a  donné  un  coup  de  son  alêne.  Je  suis  allé  derrière  la  porte  : 
il  y  avait  là  un  charpentier  qui  m'a  donné  un  coup  de  son 
maillet.  Je  me  suis  jeté  dans  le  lit  :  il  y  avait  là  un  diable  qui  m'a 
donné  un  grand  coup  de  tête  dans  le  ventre.  J'ai  ouvert  la  maie 
à  pain  :  il  y  avait  là  un  boulanger  qui  m'a  pris  la  main  avec  sa 
nunique^.  Enfin,  je  suis  allé  devant  la  porte  :  il  y  avait  là  "un 
grand  ours  qui  m'a  donné  un  grand  coup  dans  le  dos.  » 

Voilà  ce  que  raconta  le  voleur  à  ses  compagnons.  Moi,  je 
marchais  derrière  eux  et  je  suis  vite  revenu  à  la  maison. 


REMARQ.UES 

Nous  rapprocherons  du  conte  lorrain  des  contes  recueillis  dans  la  Haute- 
Bretagne  (Sébillot,  Littérature  orale,  p.  239;  Contes,  II,  n»  63;  comparer  I, 
n°  57),  en  Westphalie  ( Grimm ,  no  27;  Kuhn,  Westfalische  Sagen,  p.  229), 
en  Suisse  (Meier,  n»  3),  dans  l'Autriche  allemande  (Vernaleken,  n»  12), 
chez  les  Tchèques  de  Bohême  (Waldau,  p.  208)  ,  en  Norwège  (  Asbjœmsen, 


1 .  Outil  de  charbonnier. 

:.  Espèce  de  gant  de  cuir  dont  se  servent  certains  ouvriers. 


104  LE      CHAT      ET      SES      COMPAGNONS 

Taies  of  the  Fjeld,  p.  267),  en  Ecosse  (Campbell,  no  11),  en  Irlande 
(Kennedy,  I,  p.  5),  en  Toscane  ( Pitre ,  Novelle popohri  toscane,  n°  52),  en 
Sicile  (Gonzenbach,  n^  66),  en  Catalogne  (Rondallane,  II,  p.  80),  en 
Portugal  (Braga,  n»  125). 

Dans  plusieurs  de  ces  contes  (conte  irlandais,  conte  suisse,  conte  westpha- 
lien  de  la  collection  Kuhn,  second  conte  breton),  il  se  trouve  un  homme  en 
compagnie  des  animaux  :  ainsi,  dans  le  conte  irlandais,  le  fils  d'une  pauvre 
veuve  s'en  va  chercher  fortune  et  emmène  avec  lui  un  âne ,  un  chien ,  un  chat , 
un  coq ,  dont  il  fait  la  rencontre  ;  dans  le  conte  suisse ,  un  garçon  meunier,  qui 
a  vieilli  au  service  de  son  maître ,  quitte  la  maison  sans  être  payé  ;  les  animaux 
de  la  maison ,  cheval ,  bœuf,  chien ,  chat ,  oie ,  l'accompagnent. 

Certains  contes  remplacent  les  voleurs  par  des  bêtes  sauvages.  Ainsi,  dans 
le  conte  catalan,  le  chat,  qui  s'en  va  à  Rome  pour  se  faire  dorer  la  queue, 
s'établit  avec  ses  compagnons,  le  coq,  le  renard  et  le  bœuf,  dans  la  maison  de 
sept  loups  pour  y  passer  la  nuit.  L'un  des  loups  étant  venu  et  ayant  voulu 
allumer  sa  lumière  (sic) ,  il  lui  arrive  à  peu  près  les  mêmes  aventures  qu'au 
voleur  de  notre  conte.  —  Le  conte  portugais  et  les  deux  premiers  contes 
bretons  remplacent  aussi  les  voleurs  par  des  loups.  Il  en  est  de  même ,  d'après 
M.  Kœhler  (Zeitschrift  fur  romanische  Philologie,  III,  p.  617),  dans  un  conte 
de  la  région  des  Carpathes.  —  Dans  le  conte  norwégien,  un  mouton,  qui 
apprend  qu'on  l'engraisse  pour  le  tuer,  s'enfuit  en  emmenant  avec  lui  un 
cochon.  Ils  rencontrent  et  prennent  avec  eux  une  oie,  un  lièvre  et  un  coq.  Ils 
se  bâtissent  une  maison  dans  la  forêt.  Deux  loups  des  environs  veulent  savoir 
si  ce  sont  de  bons  voisins  ;  l'un  d'eux  va  dans  la  maison  neuve  demander  du 
feu  pour  allumer  sa  pipe.  Le  mouton  lui  donne  un  coup  qui  le  fait  tomber  la 
tête  en  avant  dans  le  poêle  ;  le  cochon  le  mord  ;  l'oie  lui  donne  des  coups  de 
bec,  etc.  Le  loup  décampe  au  plus  vite,  et  va  raconter  à  son  compagnon  qu'un 
cordonnier  a  lancé  contre  lui  sa  forme  à  souliers ,  qui  l'a  fait  tomber  la  tête  la 
première  dans  un  feu  de  forge  ;  que  deux  forgerons  l'ont  battu  et  pincé  avec  des 
tenailles  rouges,  etc. 

La  plupart  des  autres  contes  ont  les  voleurs ,  avec  le  récit  de  ses  mésaventures 
fait  par  celui  qui  a  été  envoyé  en  éclaireur.  Dans  le  conte  irlandais,  par 
exemple ,  le  capitaine  des  voleurs  raconte  qu'il  a  trouvé  sur  l'âtre  de  la  cuisine 
une  vieille  femme  occupée  à  carder  du  lin,  qui  lui  a  égratigné  la  figure  avec  ses 
cardes  (le  chat)  ;  près  de  la  porte,  un  cordonnier,  qui  lui  a  donné  des  coups 
d'alêne  (le  chien);  au  sortir  de  la  chambre,  le  diable  lui-même,  qui  est  tombé 
sur  lui  avec  ses  griffes  et  ses  ailes  (le  coq)  ;  enfin ,  en  traversant  l'étable,  il  a 
reçu  un  grand  coup  de  marteau  qui  l'a  envoyé  à  vingt  pas  (  le  coup  de  pied  de 
l'âne).  —  Ce  récit  manque  dans  le  second  conte  breton,  dans  le  conte  de 
l'Autriche  allemande,  dans  le  conte  catalan,  dans  le  conte  toscan,  et  dans  le 
conte  sicilien,  dont  toute  la  fin,  du  reste,  est  complètement  altérée. 

Un  poème  allemand  de  la  fin  du  xvie  siècle  (1590»  ^^  FroscJmwuseler ,  de 
Rollenhagen ,  a  donné  place  dans  un  de  ses  épisodes  â  un  conte  analogue  aux 
précédents.  Les  héros  sont  le  bœuf,  l'âne,  le  chien,  le  chat,  le  coq  et  l'oie. 
Ils  s'emparent  d'une  maison  bâtie  au  milieu  d'une  forêt  et  habitée ,  comme  dans 
plusieurs  contes  indiqués  plus  haut ,  par  des  bêtes  sauvages.  C'est  le  loup  qui 


LE      CHAT      ET      SES      COMPAGNONS  105 

est  envoyé  à  la  découverte ,  et  il  revient  faire  à  ses  compagnons  le  récit  des 

désagréments  qui  lui  sont  arrivés. 

* 
*  * 

Il  se  trouve  dans  la  collection  Grimm  (no  41  )  un  autre  type  de  conte  qui  a 
la  plus  grande  analogie  avec  celui  que  nous  étudions  :  Le  coq  et  la  poule  s'en 
vont  en  voyage.  Sur  leur  chemin  ils  rencontrent  et  prennent  successivement 
avec  eux  dans  leur  voiture  un  chat ,  une  meule  de  moulin ,  un  œuf,  un  canard , 
une  épingle  et  une  aiguille.  Ils  arrivent  chez  «  M.  Korbes  »  et  s'établissent 
dans  la  maison.  Le  coq  et  la  poule  se  juchent  sur  une  perche;  le  chat  se  met 
dans  la  cheminée  ;  le  canard ,  dans  la  fontaine  de  la  cuisine  ;  l'œuf  s'enveloppe 
dans  l'essuie-mains  ;  l'épingle  se  fourre  dans  le  coussin  de  la  chaise  ;  l'aiguille , 
dans  l'oreiller  du  lit ,  et  la  meule  s'installe  au  dessus  de  la  porte.  Rentre  «  M. 
Korbes  ».  Il  veut  allumer  du  feu  :  le  chat  lui  jette  des  cendres  à  la  figure.  Il 
court  à  la  cuisine  pour  se  laver  :  le  canard  l'éclaboussé.  Il  va  pour  s'essuyer  à 
l'essuie-mains  :  l'œuf  roule,  se  casse  et  lui  saute  aux  yeux.  Il  s'assied  sur  la 
chaise  :  l'épingle  le  pique.  Il  se  jette  sur  le  lit  :  c'est  au  tour  de  l'aiguille  de  le 
piquer.  Il  s'enfuit  furieux  ;  mais ,  quand  il  passe  sous  la  porte ,  la  meule  tombe 
sur  lui  et  le  tue.  (Comparer  le  conte  espagnol  deBenibaire,  Caballero,  II, 

P-  55-) 

Dans  l'extrême  Orient ,  chez  les  tribus  qui  habitent  la  partie  de  l'île  Célèbes 
appelée  Minahasa,  M.  J.-G.-F.  Riedel  a  recueiUi  un  conte  tout  à  fait  de  ce 
genre.  (Voir  la  revue  hollandaise  Tijdsclirift  voor  indische  Taal- ,  Land-  en 
Volkenkunde ,  uilgegeven  door  het  Baiaviaasch  Genootschap  van  Kunsten  en  Weten- 
schappen,  tome  17,  Batavia,  1869,  p.  311.)  Voici  le  résumé  de  ce  conte  :  Une 
pierre  à  aiguiser,  une  aiguille,  une  anguille,  un  mille-pieds  (sorte  d'insecte) 
et  un  héron  sont  grands  amis.  Un  jour,  ils  veulent  aller  en  pirogue,  mais  ils 
font  naufrage.  Arrivés  tous  enfin  sur  le  rivage,  ils  se  disent  qu'il  faudrait 
chercher  un  endroit  où  demeurer.  Ils  entrent  dans  un  bois  et  arrivent  à  une 
maison ,  habitée  seulement  par  une  vieille  femme.  Ils  lui  demandent  la 
permission  de  s'arrêter  chez  elle ,  et  chacun  s'installe  à  sa  manière.  La  pierre  à 
aiguiser  se  met  par  terre  devant  la  porte  au  bas  des  degrés  ;  l'anguille  s'étend 
sur  le  seuil  ;  le  héron  va  se  placer  près  de  l'âtre  ;  l'aiguille  se  glisse  dans  le  ciel 
de  lit  ;  le  mille-pieds,  dans  le  vase  en  bambou  où  l'on  conserve  l'eau.  Pendant 
que  tout  le  monde  dort,  un  rat  ayant  fait  remuer  le  ciel  de  lit ,  l'aiguille  tombe , 
et  elle  tombe  juste  dans  l'œil  de  la  vieille  femme.  Celle-ci  se  lève  pour 
rallumer  son  feu ,  afin  de  voir  ce  qui  est  arrivé  ;  mais  le  héron  se  met  à  battre 
des  ailes  si  fort  qu'il  envoie  des  cendres  plein  les  yeux  de  la  vieille.  Elle  va 
chercher  de  l'eau  pour  se  laver  le  visage  ;  le  mille-pieds  la  pique.  Elle  veut 
sortir  de  la  maison ,  mais  elle  marche  sur  l'anguille  et  glisse  en  bas  des  degrés 
où  elle  tombe  sur  la  pierre  à  aiguiser  et  se  tue.  Les  cinq  amis  restent  donc 
maîtres  de  la  maison. 

Au  Japon ,  un  conte  analogue  fait  partie  des  petits  livres  à  images  que ,  de 
longue  date,  on  met  entre  les  mains  des  enfants.  M.  A.  B.  Mitford  en  a 
donné  la  traduction  dans  ses  Talcs  of  Old  Japan  (  London ,  1871 ,  p.  264).  Nous 
trouvons  également  ce  conte ,  sous  une  forme  plus  nette ,  dans  un  livre  récent 
sur  le  Japon  (W.-E.  Griffis,  The  Mikado's  Empire.  New- York  ,  1877,  p.  491). 


I06  LE      CHAT      ET      SES      COMPAGNONS 

En  voici  les  principaux  traits  :  Un  crabe  a  fort  à  se  plaindre  d'un  certain  singe , 
qui,  après  lui  avoir  joué  des  mauvais  tours,  l'a  finalement  roué  de  coups.  Vient 
à  passer  un  mortier  à  riz ,  qui  voyage  avec  une  guêpe ,  un  œuf  et  une  algue 
marine,  ses  apprentis.  Le  crabe  leur  fait  ses  doléances,  et  ils  lui  promettent  de 
l'aider  à  se  venger.  Ils  marchent  vers  la  maison  du  singe,  qui  justement  est 
sorti ,  et ,  y  étant  entrés ,  ils  disposent  leurs  forces  pour  le  combat.  L'œuf  se 
cache  dans  les  cendres  du  foyer,  la  guêpe  dans  un  cabinet,  l'algue  marine 
près  de  la  porte,  et  le  mortier  sur  le  linteau  de  cette  même  porte.  Le  singe, 
étant  rentré  et  voulant  se  faire  du  thé,  allume  son  feu  :  l'œuf  lui  éclate  à  la 
figure.  Il  s'enfuit  en  hurlant  et  veut  courir  à  la  fontaine  pour  apaiser  sa  douleur 
avec  de  l'eau  fraîche;  mais  la  guêpe  fond  sur  lui  et  le  pique.  En  essayant  de 
chasser  ce  nouvel  ennemi,  il  glisse  sur  l'algue,  et  le  mortier,  tombant  sur  lui, 
lui  donne  le  coup  de  grâce.  «  C'est  ainsi  que  le  crabe,  ayant  puni  son  ennemi, 
s'en  revint  au  logis  en  triomphe,  et  depuis  lors  il  vécut  toujours  sur  le  pied 
d'une  amitié  fraternelle  avec  l'algue  et  le  mortier.  Y  a-t-il  eu  jamais  un  aussi 
plaisant  conte  ?  » 


XLVI 


BÉNÉDICITÉ 


Il  était  une  fois  des  pauvres  gens  qui  n'avaient  qu'un  fils, 
nommé  Bénédicité.  Le  jeune  garçon  avait  déjà  dix-huit  ans,  et 
jamais  il  n'était  sorti  de  son  lit.  Son  père  lui  dit  un  jour  : 
«  Lève-toi ,  Bénédicité  ;  il  est  temps  enfin  que  tu  travailles.  » 

Bénédicité  se  leva  donc  et  alla  s'offrir  comme  domestique  à  un 
fermier  des  environs,  auquel  il  demanda  pour  salaire  sa  charge 
de  blé  au  bout  de  l'année;  du  reste,  il  entendait  ne  pas  se  lever 
avant  cinq  heures  et  manger  à  son  appétit.  Le  fermier  accepta  ces 
conditions. 

Le  lendemain ,  tous  les  gens  de  la  ferme  devaient  se  lever  à 
deux  heures  du  matin  pour  aller  chercher  des  chênes  dans  la 
forêt.  Le  maître  appela  Bénédicité  à  la  même  heure  que  les  autres; 
mais  il  fit  la  sourde  oreille  et  ne  se  leva  qu'à  l'heure  convenue , 
pas  une  minute  plus  tôt.  La  fermière  lui  dit  alors  de  venir  manger 
la  soupe,  et  lui  en  servit  une  bonne  écuellée.  «  Oh!  »  dit 
Bénédicité ,  «  voilà  tout  ce  qu'on  me  donne  de  soupe  ?  Il  m'en 
faut  une  chaudronnée  et  quatre  miches  de  pain.  »  La  fermière  se 
récria ,  mais  son  mari  avait  promis  à  Bénédicité  qu'il  mangerait 
à  sa  faim  ;  elle  fut  bien  obligée  de  lui  donner  ce  qu'il  demandait. 

Quand  Bénédicité  eut  mangé,  le  fermier  lui  dit  de  prendre 
dans  l'écurie  les  cinq  meilleurs  chevaux  et  de  les  atteler  à  un 
grand  chariot  pour  aller  au  bois  retrouver  les  autres  domestiques. 
Bénédicité  partit  avec  les  chevaux  les  moins  bons.  Arrivé  au  bois, 
il  ne  se  donna  pas  la  peine  d'aller  jusqu'à  l'endroit  où  étaient  ses 
camarades;  il  prit  quatre  chênes  et  les  mit  sur  son  chariot, 


I08  BÉNÉDICITÉ 

puis  il  voulut  retourner  à  la  ferme  ;  mais  les  chevaux  ne 
pouvaient  seulement  ébranler  le  chariot.  «  Ah  !  rosses ,  »  dit 
Bénédicité,  «  vous  ne  voulez  pas  marcher!  »  Et  il  mit  encore  un 
chêne  sur  le  chariot,  puis  encore  un  autre,  et  fouetta  l'attelage; 
mais  il  eut  beau  faire  et  beau  crier,  les  pauvres  bêtes  n'en  avan- 
cèrent pas  davantage.  Alors  Bénédicité  détela  les  cinq  chevaux, 
les  mit  sur  le  chariot  par  dessus  le  bois ,  et  ramena  le  tout  à  la 
ferme.  Les  autres  domestiques,  qui  étaient  partis  bien  avant  lui, 
s'étaient  trouvés  arrêtés  par  une  grosse  pierre,  et  Bénédicité  fut 
de  retour  avant  eux. 

Le  fermier  commença  à  s'effrayer  d'avoir  chez  lui  un  gaillard 
d'une  telle  force;  il  l'envoya  couper  un  bois  qui  avait  bien  dix 
journaux^,  lui  disant  que,  si  tout  n'était  pas  terminé  pour  le 
soir,  il  le  mettrait  à  la  porte.  Bénédicité  se  rendit  au  bois  et 
s'étendit  au  pied  d'un  arbre.  A  midi ,  quand  la  servante  vint  lui 
apporter  sa  chaudronnée  de  soupe,  il  était  toujours  couché  par 
terre.  «  Comment,  Bénédicité,  »  lui  dit-elle,  «  vous  n'avez  pas 
encore  travaillé  ?  —  Mêle-toi  de  ta  cuisine ,  »  répondit  Bénédicité. 
A  l'heure  du  goûter,  la  servante  vit  qu'il  n'avait  encore  rien  fait. 
Avant  le  soir,  tout  le  bois  était  coupé  et  Bénédicité  était  de 
retour  à  la  maison.  Le  maître  ne  pouvait  revenir  de  son  étonne- 
ment. 

Le  lendemain,  il  dit  au  jeune  homme  d'aller  passer  la  nuit  dans 
un  moulin  qui  était  hanté  par  des  esprits  et  d'où  jamais  personne 
n'était  revenu.  Bénédicité  entra  le  soir  dans  ce  moulin  et  s'installa 
dans  la  cuisine.  Au  milieu  de  la  nuit,  il  entendit  un  grand  bruit 
de  chaînes  :  c'était  un  diable  qui  descendait  par  la  cheminée. 
«  Que  viens-tu  faire  ici  ?  »  lui  dit  Bénédicité.  Et,  sans  attendre  la 
réponse,  il  le  tua.  Le  lendemain  matin,  il  était  de  retour  à  la 
ferme. 

Le  maître,  ne  sachant  comment  se  débarrasser  de  lui,  le 
chargea  d'aller  porter  une  lettre  à  son  fils,  qui  était  capitaine  en 
garnison  à  Besançon.  Il  y  avait  trente  lieues  à  faire.  Bénédicité 
prit  un  cheval  et  le  porta  sur  ses  épaules  pendant  quinze  lieues, 
puis  il  se  fit  porter  par  le  cheval  le  reste  du  chemin.  Arrivé  à 
Besançon,  il  remit  au  capitaine  la  lettre  du  fermier,  laquelle 
recommandait  de  faire  bon  accueil  au  messager,  de  lui  donner 

j .  Mesure  locale. 


BÉNÉDICITÉ  109 

à  manger  tant  qu'il  en  demanderait,  et,  à  la  première  occasion", 
de  le  tuer. 

Un  jour  que  le  jeune  garçon  se  promenait,  le  capitaine  fit  tirer 
sur  lui  à  balles;  Bénédicité  se  secoua  et  continua  son  chemin. 
«  Eh  bien  !  Bénédicité,  »  lui  dit  le  capitaine,  «  comment  vous 
trouvez-vous  ici  ?  —  Oh  !  »  répondit-il ,  «  il  y  a  des  mouches 
dans  votre  pays,  mais  elles  ne  sont  pas  bien  méchantes.  » 
Le  capitaine  fit  tirer  le  canon  sur  lui ,  mais  les  boulets  ne  firent 
pas  plus  d'effet  que  les  balles.  Enfin,  de  guerre  lasse,  il  le  renvoya 
chez  le  fermier. 

Celui-ci  dit  alors  à  Bénédicité  de  curer  un  puits  profond  de 
cinq  cents  pieds,  qui  était  comblé  depuis  cinq  cents  ans.  Bénédi- 
cité eut  bientôt  fait  la  besogne.  Pendant  qu'il  était  encore  dans  le 
puits,  on  jeta  dedans,  pour  l'écraser,  une  meule  de  moulin  qui 
pesait  bien  mille  livres  :  la  meule ,  ayant  un  trou  au  milieu ,  lui 
tomba  sur  les  épaules  et  lui  fit  une  sorte  de  collier  ;  du  reste,  il 
n'eut  pas  le  moindre  mal.  On  jeta  ensuite  dans  le  puits  une 
cloche  de  vingt  mille  livres ,  qui  tomba  de  telle  façon  que  Béné- 
dicité s'en  trouva  coiffé.  Tout  le  monde  le  croyait  mort ,  quand 
tout  à  coup  on  le  vit  sortir  du  puits.  Il  ôta  la  cloche  de  dessus  sa 
tète  avec  une  seule  main.  «  Voilà  mon  bonnet  de  nuit ,  »  dit-il , 
«  prenez  garde  de  me  le  salir.  »  Puis  il  ôta  la  meule  en  disant  : 

«  Cest  mon  écharpe;  il  faut  me  la  garder  pour  dimanche 

Maintenant ,  maître ,  mon  année  est-elle  finie  ?  —  Oui ,  »  répondit 
le  fermier.  —  «  Eh  bien  !  donnez-moi  ma  charge  de  blé.  »    . 

On  lui  en  apporta  deux  sacs.  «  Qu'est-ce  que  cela  ?  »  dit-il  ; 
«  j'en  porterai  bien  d'autres.  »  On  apporta  encore  huit  sacs. 
«  Bah  !  c'est  seulement  pour  mon  petit  doigt.  »  On  en  apporta 
trente-deux.  «  Allons,  »  dit-il,  «  en  voilà  pour  deux  doigts.  » 
Son  maître  alors  lui  déclara  qu'il  lui  en  donnerait  cent,  mais 
pas  davantage.  Bénédicité  s'en  contenta;  il  chargea  le  blé  sur  ses 
épaules  et  s'en  retourna  chez  ses  parents. 


REMARQ.UES 

Dans  une  variante  de  ce  conte ,  également  recueillie  à  Montiers-sur-Saulx , 
nous  relevons  les  passages  suivants  : 

Louis  a  déjà  deux  ans,  et  il  ne  s'est  pas  encore  levé.  «  Louis,  levez-vous  !  » 
lui  disent  ses  parents.  —  «  Qyand  vous  m'aurez  domié  une  blouse  et  une 


110  BÉNÉDICITÉ 

culotte ,  je  me  lèverai.  »  A  huit  ans ,  il  est  toujours  au  lit.  «  Allons  donc , 
Louis,  levez-vous!  —  Donnez-moi  une  blouse  et  une  culotte,  et  je  me 
lèverai.  »  Quand  il  a  douze  ans ,  on  le  presse  encore  de  sortir  du  lit  ;  mais  il 
répète  toujours  :  «  Apportez-moi  d'abord  une  blouse  et  une  culotte.  »  Enfin, 
orsqu'il  a  quinze  ans ,  on  lui  fait  des  habits  avec  trente-six  pièces ,  et  il  se  lève. 

Il  se  met ,  comme  Bénédicité ,  au  service  d'un  fermier,  aux  mêmes  conditions. 
Il  lui  faut  tous  les  jours  un  tombereau  de  pain  et  une  feuillette  de  vin. 

Quand  il  va  au  bois  rejoindre  les  autres  domestiques ,  il  les  trouve  essayant 
de  tirer  leur  chariot  des  ornières  ;  il  dételle  les  chevaux  et  dégage  le  chariot 
sans  être  aidé  de  personne. 

Comparer  nos  nos  14^  Je  Fiîs  du  Diable,  et  69,  le  Laboureur  et  son  Valet. 

L'ensemble  de  notre  conte,  ainsi  que  bon  nombre  de  détails,  doit  être 
rapproché  de  divers  contes  recueillis  dans  la  Hesse  (Grimm,  n"  90),  en 
Westphalie  (Kuhn,  Wesifalische  Sagen ,  II,  p.  232),  en  Poméranie  (Knoop, 
p.  208),  dans  le  nord  de  l'Allemagne  (Kuhn  et  Schwartz,  p.  360),  en 
Allemagne  encore  (Wolf,  p.  269) ,  dans  le  Tyrol  allemand  (Zingerle,  II,  p. 
220),  en  Suisse  (Sutermeister ,  n"  21  ),  dans  le  «  pays  saxon  »  de  Transyl- 
vanie (Haltrich,  no  16),  en  Flandre  (Wolf,  Deutsche  Marchen  utidSagen,  n°  22), 
en  Danemark  (Grundtvig,  II,  p.  67),  en  Norwège  (Asbjœrnsen ,  Taies  of  ihe 
FjelJ,  p.  48),  chez  les  Wendes  de  la  Lusace  (  Veckenstedt ,  pp.  59  et  68), 
chez  les  Roumains  de  Transylvanie  (dans  la  revue  YAusland,  1856,  p.  692), 
dans  le  Mantouan  (Visentini,  nos  2  et  n).  —  Comparer  un  conte  tchèque  de 
Bohême  (Waldau,  p.  288)  et  un  conte  portugais  du  Brésil  (Roméro,  no  19). 

* 

Ce  qui ,  dans  les  contes  étrangers  de  notre  connaissance ,  ressemble  le  plus 
au  commencement  du  conte  lorrain  et  surtout  de  la  variante,  c'est  le  début 
d'un  conte  irlandais  (Kennedy,  I,  p.  23)  :  Une  veuve  est  si  pauvre  qu'elle 
n'a  pas  de  vêtements  à  donner  à  son  fils.  Elle  le  met  dans  le  cendrier 
auprès  du  foyer  et  entasse  autour  de  lui  les  cendres  chaudes  ;  à  mesure  que 
l'enfant  grandit,  elle  fait  le  trou  plus  profond.  Ciuand  le  jeune  homme  a  dix- 
neuf  ans ,  elle  finit  par  se  procurer  une  peau  de  bique  qu'elle  attache  autour  des 
reins  de  son  fils,  et  elle  l'envoie  gagner  sa  vie.  Le  jeune  homme ,  qui  est  d'une 
force  extraordinaire ,  fait  toute  sorte  d'exploits  et  épouse  une  princesse.  —  Dans 
une  chanson  populaire  russe  (Grimm,  III,  p.  341),  le  héros  reste  trente  ans 
sans  rien  faire  ;  alors  sa  force  se  révèle.  Comparer  un  conte  breton  (  Sébillot , 
II,  no  26.) 

Ailleurs,  c'est  pour  avoir  été  allaité  pendant  plusieurs  années,  soit  par  un 
géant  (j/c)  (conte  hessois  :  Grimm,  no  90),  soit  tout  simplement  par  sa  mère 
(contes  allemands  :  Grimm,  III,  p.  160  ;  Kuhn  et  Schwartz,  loc.  cit.  ;  conte 
roumain  de  Transylvanie),  que  le  jeune  homme  est  devenu  si  fort  '.  —  Dans 

t.  Dans  un  conte  du  «  pays  saxon  »  de  Transylvanie  (Haltrich  ,  n»  17),  et  dans  d'autres  conte*  qui 
se  rattachent  tous  au  même  thème  que  notre  n"  i ,  Jean  de  l'Ours  (voir  I ,  pp.  --8) ,  le  héros  a  été  allaité 
pendant  une  longue  suite  d'années.  —  Notons  i  ce  propos  que  le  très  intéressant  conte  avare  d'Oreille- 
cf' Ourj,  déjà  cité  par  nous  dans  les  remarques  de  notre  n"  x  (I,  p.  18),  réunit,  juxtaposées,  deux 
séries  d'aventures  se  rapportant  aux  deux  thèmes  de  Jean  de  l'Ours  et  de  BinédiciU.  Il  en  est  de  mène 
dans  les  contes  suisse  et  brésilien  ci-destus  indiqués. 


BÉNÉDICITÉ  III 

le  conte  norwégien,  le  héros,  sorte  de  monstre,  est  né  d'un  œuf  que  des 
bonnes  femmes  ont  trouvé  et  couvé.  —  Enfin ,  dans  un  conte  du  «  pays  saxon  » 
de  Transylvanie  (Haltrich,  n»  i6),  un  forgeron  qui  n'a  pas  d'enfants  s'en 
forge  un ,  à  la  demande  de  sa  femme ,  et  l'enfant  devient  d'une  force  extraordi- 
naire. Même  introduction  dans  le  conte  poméranien. 

* 

Nous  raconterons  brièvement  le  conte  allemand  de  Transylvanie,  qui  est 
curieux  :  Jean  de  Fer,  —  c'est  le  nom  dé  l'enfant,  —  mange  tant  que  ses 
parents  ne  peuvent  le  rassasier  ;  ils  lui  disent  d'aller  s'^engager  comme  domes- 
tique. Il  s'en  va  donc  avec  le  fouet  de  fer  que  son  père  lui  a  forgé,  et 
entre  au  service  d'un  pope.  Il  commence  par  manger  tout  le  souper  des  douze 
valets;  le  lendemain  ,  il  dort  jusqu'à  midi ,  mange  d'abord  à  la  maison  le  dîner 
des  servantes ,  puis ,  aux  champs ,  celui  des  valets ,  et  s'étend  par  terre  pour 
dormir.  Pendant  son  sommeil ,  les  valets  ,  pour  se  venger ,  lui  promènent  des 
branches  d'arbre  sur  le  visage.  Jean  de  Fer,  impatienté ,  se  lève,  empoigne  les 
douze  valets  par  le  pied  et  se  sert  d'eux  comme  d'un  râteau  pour  ramasser  le 
foin  de  toute  la  prairie.  Le  lendemain ,  Iqs  douze  valets  vont  au  bois.  Jean  de 
fer  part  plus  tard  ;  un  loup  et  un  lièvre  A  trois  pattes  lui  ayant  mangé  chacun  un 
bœuf  de  son  attelage ,  il  les  attelle  à  la  place  des  bœufs  '  ;  un  diable  ayant  brisé 
l'essieu  du  chariot ,  il  le  met  à  la  place  de  l'essieu  ,  puis  il  ramène  sur  son 
chariot  moitié  de  la  forêt.  Sur  son  chemin  ,  il  rencontre  les  valets  embourbés  ;  il 
dégage  leurs  douze  voitures  (Cf.  notre  variante),  et  il  est  rentré  avant  eux  à  la 
maison.  Pour  se  débarrasser  de  lui ,  le  pope  lui  dit  d'aller  à  la  recherche  d'une 
de  ses  filles  que  les  diables  lui  ont  enlevée ,  lui  promettant  en  récompense  un 
sac  rempli  d'autant  d'argent  qu'il  en  pourra  porter.  Jean  de  Fer  se  met  en  route. 
Arrivé  à  la  porte  de  l'enfer ,  il  fait  claquer  son  fouet  et  demande  qu'on  ouvre. 
Celui  des  diables  auquel  il  a  déjà  eu  affaire  l'ayant  reconnu ,  la  panique  se  met 
parmi  les  diables ,  qui  s'enfuient  tous.  Jean  de  Fer  enfonce  la  porte  et  ramène 
au  logis  la  fille  du  pope ,  puis  il  réclame  son  salaire.  On  lui  fait  un  sac  avec  cent 
aunes  de  toile  ;  le  pope  met  dedans  tout  son  grain  et ,  par  dessus ,  tout  son 
argent.  Jean  de  Fer  porte  le  sac  à  ses  parents  et  s'en  va  courir  le  monde. 

Le  conte  roumain ,  également  de  Transylvanie ,  mentionné  ci-dessus ,  va  nous 
offrir  des  traits  du  conte  lorrain  qui  n'existent  pas  dans  le  conte  de  Jean  de  Fer  : 
l'épisode  du  moulin  et  celui  du  puits.  Juon  a  été  allaité  pendant  douze  ans  et  il 
est  devenu  d'une  force  extraordinaire.  Il  entre  au  service  d'un  laboureur  et  ne 
demande  pour  gages  que  le  droit  de  donner  à  son  maître  un  soufflet  au  bout  de 
l'année.  «  C'est  bon  » ,  pense  le  maître,  «  je  saurai  bien  me  débarrasser  de  toi 
avant  ce  moment-là.  »  Il  envoie  Juon  labourer  avec  les  autres  valets.  Juon  leur 
dit  de  se  reposer  et  laboure  le  champ  à  lui  seul.  Le  laboureur  s'effraie.  Il  envoie 
Juon  moudre  dans  le  moulin  du  diable ,  d'où  jamais  personne  n'est  revenu 
vivant.  Juon  moud  tranquillement  son  grain  et  revient  sans  le  moindre  mal. 
Alors  son  maître  lui  dit  de  curer  un  puits,  et,  quand  il  y  est  descendu,  le 


t.  D«ns  le  second  conte  italien  da  Mantouan ,  le  hiros  attelle  un  loup i  U  place  de  la  vache  qu'il  lui 
a  mangée  ;  dans  le  conte  poméranien ,  deux  lions  à  la  place  des  chevaux  ;  dans  le  conte  portugais  dtv 
Brésil ,  des  lions  également  i  la  place  des  bœufs. 


112  BÉNÉDICITÉ 

laboureur  fait  jeter  dans  le  puits  de  grosses  pierres  et  enfin  une  meule  de 
moulin.  Juon  fait  un  petit  effort  et  sort  du  puits  avec  la  meule  sur  la  tête  en 
guise  de  chapeau.  Alors,  d'un  revers  de  main  il  étend  le  laboureur  raide  mort , 
lui  coupe  la  tête  et  s'en  va  ailleurs. 

Le  moulin  du  diable  figure ,  —  en  dehors  de  ce  conte  roumain  et  de  notre 
no  14,  —  dans  les  contes  poméranien,  westphalien,  tyrolien  et  flamand,  ainsi 
que  dans  un  conte  du  Jutland  (Grimm,  III ,  p.  162). 

L'épisode  du  puits,  —  avec  la  meule  seulement  et  non  la  cloche,  —  se 
retrouve ,  indépendamment  du  conte  roumain ,  dans  les  contes  allemands  des 
collections  Grimm  et  Wolf ,  dans  les  contes  tyrolien  et  flamand  ,  dans  le  conte 
du  Jutland ,  le  conte  danois ,  le  premier  conte  italien  du  Mantouan ,  et  aussi , 
—  avec  la  meule  et  la  cloche ,  tout  à  fait  comme  dans  notre  coflte ,  —  dans 
un  conte  hessois  (Grimm,  III,  p.  160),  dans  le  conte  westphalien,  dans  le 
conte  poméranien  et  dans  le  conte  suisse. 

Dans  ces  divers  contes ,  le  héros  fait ,  au  sujet  de  la  meule  et  de  la  cloche  , 
des  plaisanteries  du  genre  de  celles  de  Bénédicité.  Ainsi ,  dans  le  conte  pomé- 
ranien, il  remercie  de  la  «  cravate  »  et  du  «  bonnet  de  nuit  »  neufs  qu'on  lui  a 
donnés;  ailleurs  il  parle  de  sa  belle  «  collerette  ». 

Du  reste ,  on  pourrait  également  rapprocher  de  quelque  conte  étranger  tous 
les  détails ,  pour  ainsi  dire ,  du  conte  lorrain.  Ainsi ,  dans  le  conte  hessois 
(Grimm ,  n»  90)  ,  le  «  jeune  géant  »  refuse  de  se  lever  quand  on  l'appelle  ;  il 
mange,  avant  d'aller  à  la  forêt ,  deux  boisseaux  de  pois  en  purée  ;  il  est 
revenu  bien  avant  les  autres  valets.  Dans  un  conte  grec  moderne  (Hahn, 
no  64),  dont  tout  le  reste  se  rapporte  à  un  autre  thème,  Jean,  étant  aux  champs 
avec  son  père  et  ses  frères,  se  couche  par  terre  et  dort  jusqu'au  soir;  alors  il 
prend  sa  faux ,  et  il  a  encore  terminé  sa  besogne  le  premier. 

Dans  le  conte  allemand  de  la  collection  Kuhn  et  Schwartz,  le  héros  s'est 
mis  au  service  d'un  laboureur.  Les  autres  valets,  un  jour  qu'il  y  a  du  bois  à 
aller  chercher  dans  la  forêt ,  se  mettent  en  route  de  grand  matin ,  avec  les 
meilleurs  chevaux  de  l'écurie ,  pendant  que  leur  camarade  dort.  Celui-ci  prend 
les  deux  rosses  qui  restent.  Arrivé  au  bois ,  il  déracine  deux  chênes  et  les  met 
en  travers  du  chemin ,  de  sorte  que  les  autres  valets  ,  lorsqu'il  veulent  revenir  à 
la  ferme ,  ne  peuvent  passer.  Quant  à  lui ,  sa  voiture  chargée ,  il  débarrasse  le 
chemin  et  s'en  va  devant  eux.  Ses  mauvais  chevaux  ne  voulant  pas  marcher , 
il  en  met  un  sur  la  voiture ,  attelle  l'autre  par  derrière  et  traîne  la  voiture  lui- 
même  ;  il  est  encore  le  premier  à  la  maison.  —  Comparer  le  conte  hessois  de 
la  collection  Grimm,  et  aussi  les  contes  westphalien,  suisse,  tyrolien,  flamand, 
danois ,  tchèque  ,  et  le  second  conte  du  Mantouan. 

Pour  le  passage  où  l'on  fait  tirer  à  balles  et  à  boulets  sur  Bénédicité ,  com- 
parer un  conte  suisse  (Sutermeister,  n»  52),  où  le  roi  fait  aussi  tirer  sur  le 
héros  ;  celui-ci  rejette  les  balles  aux  soldats,  qu'il  tue.  Comparer  aussi  le  conte 
norwégien  et  le  second  conte  italien  du  Mantouan.  Dans  ce  dernier ,  le  héros 
dit  des  balles  :  «  Quelles  mouches  ennuyeuses  1  » 


Au  sujet  de  la  charge  de  blé  demandée  comme  salaire ,  et  du  dénouement 
qui  en  résulte,  comparer  les  deux  contes  wendes   de  la  Lusace.   Dans   l'un 


à 


BÉNÉDICITÉ  113 

( Veckenstedt ,  p.  60),  Jean,  qui  est  d'une  force  extraordinaire,  s'est  engagé 
comme  valet  chez  un  gentilhomme ,  en  demandant  pour  tout  salaire  le  droit  de 
donner  à  son  maître  un  soufflet  au  bout  de  l'année.  L'année  finie ,  le  gentil- 
homme ,  effrayé  à  la  pensée  de  ce  qui  l'attend ,  le  prie  de  demander  un  autre 
salaire.  Jean  demande  alors  autant  de  pois  qu'il  en  pourra  battre  en  un  jour.  Il 
prend  les  draps  de  tous  les  lits  du  château  et  s'en  fait  un  sac ,  qu'il  remplit  et 
emporte.  Tous  les  pois  du  gentilhomme  y  passent.  —  Dans  l'autre  conte  (ibid. , 
p.  69  ) ,  le  maître  de  Jean ,  qui  veut  le  congédier ,  offre  de  lui  donner  autant  de 
pois  qu'il  en  pourra  porter. 

Dans  un  conte  slave  de  Moravie  (  Wenzig ,  p.  67  ) ,  le  diable  s'offre  à  battre 
tout  le  grain  d'un  laboureur ,  qui  lui  promet  pour  salaire  sa  charge  de  blé.  Le 
diable  emporte  tout  le  blé.  —  Il  en  est  de  même  dans  un  conte  du  nord 
de  l'Allemagne  (  Mùllenhoff,  p.  160)  ,  où  un  homme  fort  a  fait  une  semblable 
convention. 

En  dehors  de  ces  quelques  contes,  le  conte  du  «  pays  saxon  »  de  Transyl- 
vanie,  analysé  plus  haut,  est,  à  notre  connaissance,  le  seul  qui,  pour  le 
dénouement,  se  rapproche  de  Bénédicité.  • —  La  plupart  des  autres  (contes 
allemands  des  collections  Grimm,  Kuhn,  Knoop  ;  conte  suisse,  conte  flamand, 
second  conte  italien)  ressemblent  sur  ce  point  au  conte  roumain  et  au  premier 
conte  wende,  où,  comme  on  l'a  vu,  le  serviteur  ne  demande  comme  gages  que 
le  droit  de  donner  à  son  maître  un  soufflet  au  bout  de  l'année.  Plusieurs  de  ces 
contes  empruntent  ici  des  éléments  au  thème  de  notre  no  36 ,  Jean  et  Pierre. 
Ainsi ,  dans  le  conte  allemand  de  la  collection  Kuhn ,  il  est  convenu  entre  le 
maître  et  le  valet  que  celui  des  deux  qui  voudra  rompre  le  marché  devra 
recevoir  de  l'autre  trois  soufflets  ;  dans  le  conte  tyrolien ,  celui  des  deux  qui  se 
fâchera  devra  perdre  les  oreilles,  absolument  comme  dans  des  contes  de  la 
famille  de  Jean  et  Pierre. 

* 

*  * 

Nous  avons  résumé  dans  les  remarques  de  notre  n"  i  ,  Jean  de  l'Ours, 
l'ensemble  d'un  conte  avare  du  Caucase  (I,  p.  18)  et  d'un  conte  des  Kariaines 
de  la  Birmanie  (I,  p.  26).  Ces  contes  renferment  l'un  et  l'autre  un  épisode 
qui  se  rapproche  de  Bénédicité. 

Dans  le  conte  avare ,  Oreille-d'Ours ,  doué  d'une  force  prodigieuse ,  entre 
comme  valet  au  service  d'un  roi.  Celui-ci  se  disposait  à  envoyer  cent  hommes 
couper  du  bois.  Oreille-d'Ours  s'offre  à  rapporter  du  bois  en  suffisance ,  si  on 
lui  donne  à  manger  ce  qu'on  avait  préparé  pour  les  cent  hommes.  Il 
rapporte  d'un  coup  cent  arbres  et  rentre  ainsi  dans  la  ville ,  éventrant  le  mur  de 
l'un ,  renversant  la  maison  de  l'autre.  Le  roi ,  effrayé ,  songe  à  se  débarrasser  de 
lui.  11  l'envoie  successivement  faire  des  réclam.itions  de  sa  part  à  une  kart  (sorte 
d'ogresse)  et  ù  un  dragon.  Oreille-d'Ours  lui  ramène  la  kart  et  le  dragon  eux- 
mêmes.  Enfin  le  roi  le  fait  attaquer  par  toute  une  armée  qui  le  crible  de 
flèches  ;  mais  les  flèches  ne  font  pas  sur  Oreille-d'Ours  plus  d'effet  que  des 
puces.  Oreille-d'Ours,  se  voyant  ainsi  attaqué,  déchire  en  quatre  une 
jument  que  le  roi  lui  avait  donnée  à  garder  ;  il  lance  le  premier  quartier,  et,  du 
CosauiN,  Cotitfs,  II.  3 


114  BÈMÉDICITÉ 

coup ,  il  étend  mille  hommes  par  terre  ;  il  recommence  jusqu'à  ce  qu'il  ait 
anéanti  l'armée  du  roi. 

Dans  le  conte  kariaine ,  les  gens  deviennent  envieux  de  Ta-ywa  et  de  sa 
force,  et  ils  cherchent  à  le  faire  périr.  Ils  font  rouler  sur  lui  une  grosse  pierre 
sous  prétexte  de  la  lui  donner  pour  bâtir  une  maison  à  sa  mère ,  puis  un  gros 
arbre  qu'ils  disent  être  pour  lui  faire  du  feu  ;  enfin  ils  l'envoient  chercher  un 
tigre  dont  il  devra  faire  une  offrande  pieuse  pour  guérir  sa  mère  de  la  fièvre. 
Peine  inutile.  Ta-ywa  se  tire  de  tout  sain  et  sauf.  Un  jour  il  apprend  la 
méchanceté  des  gens.  «  S'il  en  est  ainsi ,  »  dit-il ,  «  si  on  ne  m'aime  pas ,  je 
m'en  vais.  » 


XLVII 


LA    CHÈVRE 


Il  était  une  fois  un  homme  et  une  femme  et  leurs  sept  enfants. 
Ils  avaient  une  chèvre  qui  comprenait  tout  ce  qu'on  disait  et  qui 
savait  parler.  Un  jour,  le  père  dit  à  l'aîné  des  enfants  d'aller  à 
l'herbe  avec  la  chèvre  et  de  lui  donner  bien  à  manger  :  si,  en 
revenant,  la  chèvre  n'était  pas  contente,  il  le  tuerait. 

Le  petit  garçon  conduisit  la  chèvre  derrière  une  haie  ;  il  se  mit 
vite,  vite,  à  couper  de  l'herbe  pour  elle,  et  lui  en  donna  tant 
qu'elle  en  voulut.  Avant  de  la  ramener  au  logis,  il  lui  dit  :  «  Eh 
bien  !  ma  petite  biquette ,  as-tu  assez  mangé  ?  —  Ah  !  »  dit  la 
chèvre , 

«  Je  suis  soûle  et  moule , 

J'ai  assez  de  lait  dans  ma  toule  ^  » 

Quand  l'enfant  fut  de  retour  avec  la  chèvre ,  le  père  dit  à  celle- 
ci  :  «  Eh  bien  !  ma  petite  biquette,  as-tu  assez  mangé  ?  —  Ah  !  » 
dit  la  chèvre , 

«  Je  ne  suis  ni  soûle  ni  moule , 

Je  n'ai  point  de  lait  dans  ma  toule.  » 

En  entendant  ces  mots,  l'homme  prit  sa  hache  et  coupa  la  tête 
à  l'enfant,  malgré  les  pleurs  de  la  mère.  Le  lendemain,  il  envoya 
le  second  de  ses  fils  mener  la  chèvre  au  pâturage.  Le  petit  garçon 
donna  à  la  chèvre  autant  d'herbe  qu'il  en  put  couper,  et  lui  dit 

I .  Nous  ne  nous  chargeons  pas  de  donner  l'origine  philologique  des  mots 
moule  et  toule,  qui  nous  ont  l'air  d'avoir  été  forgés  pour  rimer  avec  le  mot  soûU. 
Au  moins  ne  s'en  sert-on  jamais  dans  l'usage  ordinaire  du  patois. 


Il6  LA      CHÈVRE 

avant  de  se  remettre  en  chemin  :  «  Eh  bien  !  ma  petite  biquette , 
as-tu  assez  mangé  ?  —  Ah  !  »  dit  la  chèvre , 

«  Je  suis  soûle  et  moule , 

J'ai  assez  de  lait  dans  ma  toule.  » 

L'enfant  la  ramena  donc  au  logis.  «  Eh  bien  !  »  dit  l'homme, 
«  ma  petite  biquette ,  as-tu  assez  mangé  ?  —  Ah  !  »  dit  la  chèvre , 

«  Je  ne  suis  ni  soûle  ni  moule , 

Je  n'ai  point  de  lait  dans  ma  toule.  » 

Le  père  prit  sa  hache  et  tua  le  petit  garçon.  Même  aventure 
arriva  aux  autres  enfants,  et  le  père  les  tua  tous,  l'un  après 
l'autre ,  et  la  mère  après  les  enfants  ^ . 

Il  fallut  bien  alors  que  l'homme  conduisît  lui-même  sa  chèvre 
aux  champs.  Quant  il  la  crut  rassasiée,  il  lui  dit  :  «  Eh  bien  !  ma 
petite  biquette,  as-tu  assez  mangé  ?  —  Ah  !  »  dit  la  chèvre, 

«  Je  suis  soûle  et  moule , 

J'ai  assez  de  lait  dans  ma  toule.  » 

Rentré  à  la  maison,  il  lui  demanda  encore  si  elle  avait  bien 
mangé.  «  Ah!  »  dit  la  chèvre, 

«  Je  ne  suis  ni  soûle  ni  moule, 

Je  n'ai  point  de  lait  dans  ma  toule.  » 

Et,  en  disant  ces  mots,  elle  sauta  sur  l'homme  et  le  tua.  Elle 
devint  ainsi  la  maîtresse  du  logis. 


REMARQUES 

Dans  un  conte  tchèque  de  Bohême,  analysé  par  M.  Th.  Benfey  (^Panlsdm- 
tantra,  t.  II,  p.  550),  un  paysan  a  une  chèvre  qui  est  très  gourmande.  Un 
jour,  sa  femme  la  mène  au  pâturage  ;  à  son  retour,  le  paysan  demande  à  la 
chèvre  si  elle  a  bien  mangé.  «  Oui,  joliment!  »  répond  la  chèvre:  «  on  ne 
m'a  rien  donné  du  tout.  »  Le  lendemain ,  elle  en  dit  autant  quand  la  fille  de  la 
maison  la  ramène.  Le  troisième  jour,  le  paysan  conduit  lui-même  la  chèvre  aux 
champs,  et ,  comme  à  son  retour  elle  recommence  à  se  plaindre,  il  lui  écorciie  la 
moitié  du  corps  et  la  chasse.  La  chèvre  se  réfugie  dans  le  trou  d'un  renard ,  et , 
quand  le  renard  revient  et  veut  la  faire  partir ,  elle  réussit  à  lui  faire  peur  ;  mais 

I.  Dans  la  forme  originale  de  ce  conte,  le  même  récit  revient  huit  fois  de  suite.  Nous  taisons  grâce 
au  lecteur  de  cette  plaisanterie  par  trop  prolongée. 


LA      CHÈVRE  117 

un  perce-oreille ,  venant  au  secours  du  renard ,  s'introduit  dans  l'oreille  de  la 
chèvre  et  la  fait  déloger. 

Il  est  à  remarquer  que  cette  dernière  partie  se  retrouve ,  avec  de  légères 
variantes  (  ainsi ,  abeille,  fourmi  ou  hérisson  à  la  place  du  perce-oreille) ,  dans 
tous  les  contes  dont  il  nous  reste  à  parler,  à  l'exception  de  deux. 

Un  conte  allemand  du  sud  de  la  Bohême  (Vemaleken,  no  22)  a  un  trait  qui 
le  rapproche  encore  plus  du  conte  lorrain  que  le  conte  tchèque.  Les  mensonges 
de  la  chèvre  sont  cause  que  le  paysan  coupe  la  tête  à  ses  deux  fils ,  à  sa  fille  et  à 
sa  femme.  Suivent  les  aventures  de  la  chèvre  écorchée. 

Dans  un  conte  hongrois  (Gaal-Stier ,  n°  19),  le  père  tue  deux  de  ses  fils  ; 
mais ,  comme  il  a  épié  la  chèvre  pendant  que  son  troisième  fils  la  gardait ,  il 
voit  qu'il  a  été  trompé ,  et ,  avec  l'aide  de  son  fils ,  il  écorche  toute  vive  la 
méchante  chèvre,  etc. 

Citons  encore  un  conte  serbe  (Jagitch,  n°  28;  Krauss,  I,  no  24).  Là,  le 
bouc ,  qui  remplace  la  chèvre ,  se  plaint  à  son  maître  de  ce  que  les  deux  belles- 
filles  ,  les  deux  fils  et  la  femme  de  celui-ci  lui  auraient  mis  une  muselière  pour 
l'empêcher  de  manger.  Même  fin  ou  à  peu  près  que  dans  les  contes  précédents. 

Dans  un  conte  italien  de  Livourne,  publié  par  M.  Stan.  Prato  dans  la  revue 
Preludio  (Ancône,  no  du  16  avril  1881,  p.  80  seq.  ),  le  père  tue  successivement 
ses  trois  filles,  sur  les  plaintes  de  la  chèvre.  Voyant  ensuite,  après  l'avoir 
conduite  au  pâturage ,  que  la  chèvre  lui  dit  à  lui-même  qu'elle  a  mal  bu  et  mal 
mangé,  il  la  bâtonne  et  lui  écorche  la  moitié  du  corps.  La  chèvre  se  réfugie 
dans  une  cave  et  fait  peur  aux  gens.  Enfin  un  petit  bout  d'homme ,  qu'on 
surnomme  Compère  Topolino  (  topo  signifie  «  rat  »  )  ,  lui  fait  peur  à  son  tour ,  et 
elle  déguerpit.  (Ce  petit  homme  doit  être  une  altération  du  perce-oreille  ou  de 
l'abeille  des  contes  précédents.) 

Dans  un  conte  toscan  (Pitre,  Novelle  popolari  toscane,  n°  49),  la  dernière 
partie  se  reconnaît  à  peine  ,  changée  qu'elle  est  de  place  et  défigurée. 

Dans  le  conte  hessois  no  36  de  la  collection  Grimm,  le  tailleur  ne  tue  pas 
SCS  trois  fils  ;  il  les  met  à  la  porte  de  sa  maison.  Quand  il  voit  que  la  chèvrç  l'a 
trompé,  il  lui  rase  la  tête  et  la  chasse  à  coups  de  fouet.  La  chèvre  se  réfugie 
dans  le  trou  d'un  renard ,  etc. 

Enfin ,  un  troisième  conte  italien  (  Gubernatis ,  Zoological  Mythology ,  t.  I , 
p.  42s)  présente  quelques  traits  particuliers  :  Une  sorcière  envoie  un  petit 
garçon  conduire  sa  chèvre  au  pâturage,  et  elle  ordonne  à  l'enfant  de  veiller  à 
ce  qu'elle  mange  bien,  mais  à  ce  qu'elle  ne  touche  pas  au  grain.  A  son  retour, 
la  sorcière  demande  à  la  chèvre  si  elle  est  bien  rassasiée  ;  elle  répond  qu'elle  a 
jeûné  toute  la  journée.  Sur  quoi,  la  sorcière  tue  le  petit  garçon.  Même  sort 
arrive  à  onze  autres  petits  garçons.  Mais  le  treizième,  plus  avisé,  caresse  la 
chèvre  et  lui  donne  le  grain  à  manger,  et  la  chèvre  répond  à  la  question  de  la 
sorcière  :  a  Son  ben  satolla  e  governata,  —  Tutto  il  giorno  m'ha  pastorata  »  (Je 
suis  bien  rassasiée  et  j'ai  été  bien  gardée  ;  il  m'a  fait  paître  toute  la  journée  ) , 
de  sorte  que  le  petit  garçon  est ,  en  récompense ,  bien  traité  par  la  sorcière. 


XLVIII 


LA  SALADE  BLANCHE  &  LA  SALADE  NOIRE 


Il  était  une  fois  une  femme  qui  avait  deux  enfants ,  un  petit 
garçon  et  une  petite  fille.  Un  jour  qu'elle  venait  de  cuire ,  elle 
leur  donna  à  chacun  de  la  michotte  ^  et  dit  à  la  petite  fille  d'aller 
dans  les  champs  cueillir  de  la  salade.  L'enfant  mit  sa  michotte 
dans  son  panier  et  partit. 

Chemin  faisant,  elle  rencontra  la  Sainte-Vierge,  qui  lui  dit  : 
«  Où  allez-vous ,  ma  chère  enfant  ?  —  Je  vais  chercher  de  la 
salade,  madame.  —  Qu'avez-vous  dans  votre  panier?  —  De  la 
michotte,  madame.  En  voulez-vous?  —  Non ,  mon  enfant,  »  dit 
la  Sainte- Vierge ,  «  gardez-la  pour  vous.  Tenez,  voici  une  boîte; 
vous  ne  l'ouvrirez  pas  avant  d'être  rentrée  à  la  maison.  Allez 
cueillir  votre  salade ,  mais  passez  par  la  porte  blanche  et  non  par 
la  porte  noire.  » 

La  petite  fille  passa  par  la  porte  blanche  :  c'était  la  porte  du  ciel. 
Elle  trouva  de  belle  salade  blanche  qu'elle  cueillit.  De  retour  à  la 
maison,  elle  fut  grondée  par  sa  mère,  qui  lui  demanda  pourquoi 
elle  était  restée  si  longtemps  dehors.  Au  premier  mot  que  répondit 
la  petite,  il  lui  sortit  de  la  bouche  des  perles,  des  diamants,  des 
émeraudes.  La  boîte  que  lui  avait  donnée  la  Sainte-Vierge  en 
était  également  remplie. 

La  mère,  tout  émerveillée,  dit  alors  au  petit  garçon  d'aller  à 
son  tour  cueiUir  de  la  salade,  dans  l'espoir  qu'il  aurait  la  même 
chance.  Elle  lui  mit  aussi  de  la  michotte  dans  son  panier ,  et  le 
petit  garçon  partit.  Il  ne  tarda  pas  à  rencontrer  la  Sainte-Vierge, 
qui  lui  dit  :  «  Où  vas-tu ,  mon  ami  ?  —  Cela  ne  te  regarde  pas. 
—  Que  portes-tu  dans  ton  panier  ?  —  De  la  michotte ,  mais  ce 

I .  Sorte  de  galette. 


LA      SALADE      BLANCHE      ET      LA      SALADE      NOIRE  II9 

n'est  pas  pour  toi.  —  Tiens,  »  dit  la  Sainte- Vierge,  «  voici  une 
boîte  ;  tu  ne  l'ouvriras  pas  avant  d'être  rentré  à  la  maison.  Va 
maintenant  cueillir  ta  salade  et  passe  par  la  porte  noire.  » 

Le  petit  garçon  passa  par  la  porte  noire,  qui  était  celle  de 
l'enfer  :  il  trouva  de  vilaine  salade  noire,  qu'il  cueillit  et  rapporta 
à  la  maison.  Quand  il  rentra,  sa  mère,  voyant  la  salade  noire, 
lui  demanda  où  il  l'avait  été  chercher.  «  Je  n'en  sais  rien,  »  dit 
le  petit  garçon  ;  «  je  suis  passé  par  une  porte  noire.  » 

Pendant  qu'il  parlait ,  il  lui  sortait  des  vipères  de  la  bouche  ;  la 
boîte  aussi  en  était  pleine.  La  mère,  au  désespoir,  fit  des  reproches 
à  la  petite  fille,  qu'elle  croyait  cause  de  l'aventure  arrivée  à  son 
frère. 

Une  nuit,  on  entendit  les  deux  enfants  chanter.  La  petite  fille 
disait  : 

«  Fleurs  et  roses!  » 

Et  le  petit  garçon  répondait  : 

«  Couleuvres  et  serpents  ! 

—  Fleurs  et  roses  ! 

—  Couleuvres  et  serpents  !  » 

En  disant  ces  mots ,  ils  moururent  tous  les  deux. 


REMARQ.UES 

Ce  conte  présente  la  même  idée  que  le  conte  de  Perrault  les  Fées,  et 
qu'un  conte  recueilli,  au  xviie  siècle  également,  par  le  Napolitain  "Basile 
(Pentatnerone,  no  37).  Comparer  la  première  partie  du  conte  hessois  n»  13 
de  la  collection  Grimm,  un  autre  conte  allemand  (Prœhle,  II,  no  5),  un  conte 
lithuanien  (Chodzko,  p.  315),  un  conte  portugais  (Coelho,  n°  36).  —  Mais 
il  existe  des  variantes  de  ce  même  thème  qui  se  rapprochent  davantage  de 
notre  conte  sur  certains  points. 

Ainsi,  dans  un  conte  tyrolien  (Zingerle,  I,  n"  i),  une  petite  fille  est  allée 
cueillir  des  fraises  avec  son  frère.  Elle  répond  poliment  aux  questions  d'une 
belle  dame ,  qui  est  la  Sainte- Vierge ,  tandis  que  le  petit  garçon  répond 
malhonnêtement.  La  Sainte-Vierge  donne  à  la  petite  fille  une  boîte  d'or,  au 
petit  garçon  une  boîte  noire.  Quand  ce  dernier  ouvre  sa  boîte ,  il  en  sort  deux 
serpents  qui  l'emportent.  De  la  boîte  de  la  petite  fille  sortent  deux  anges ,  qui 
emmènent  l'enfant  au  ciel.  —  Comparer  un  conte  allemand  de  la  collection 
Kuhn  et  Schwartz  (p.  335).  Là  le  petit  garçon  refuse  de  donner  de  son 
déjeuner  à  un  nain,  et  le  diable  sort  de  la  boîte  pour  lui  tordre  le  cou. 

Dans  un  conte  souabe  (  Meicr ,  n°  77  ) ,  une  petite  fille  s'en  va  aux  fraises. 
Elle  rencontre  un  ange ,  à  qui  elle  donne  d'abord  tout  son  déjeuner,  puis  plus 
tard   une  partie  des  fraises  qu'elle  a  cueillies.  L'ange  lui   dit   qu'auprès  de 


120  LA      SALADE      BLANCHE      ET      LA      SALADE      NOIRE 

la  porte  de  la  ville  elle  trouvera  une  boîte  :  elle  devra  prendre  cette  boîte,  mais 
ne  l'ouvrir  qu'une  fois  rentrée  au  logis.  Or ,  la  boîte  est  remplie  de  pierres 
précieuses  et  de  pièces  d'or.  Une  autre  petite  fille,  ayant  appris  la  chose,  s'en  va 
à  son  tour  au  bois  ;  mais  elle  répond  grossièrement  à  l'ange  et  refuse  de  lui 
rien  donner.  Aussi,  dans  la  boîte  qu'elle  a  rapportée  de  la  forêt,  il  ne  se 
trouve  que  «  des  diablotins  tout  noirs  ».  —  Ajoutons  encore,  à  cause  d'un 
détail  particulier,  un  conte  flamand  (Wolf,  Deutsche  Marchen  und  Sagen , 
n°  38),  où  nous  retrouvons  un  petit  frère  et  une  petite  sœur.  Ici,  c'est  le 
petit  frère  qui  se  montre  bon  envers  la  Sainte-Vierge  et  Jésus,  qui  ont  pris  la 
forme  de  vieilles  gens.  Jésus  donne  au  petit  garçon  une  boule  blanche,  à  la 
petite  fille  une  boule  noire,  et  les  boules,  en  roulant,  conduisent  les  enfants  à 
deux  portes  :  le  petit  garçon  à  une  porte  blanche ,  d'où  sortent  des  anges  qui 
l'emmènent  au  ciel  ;  la  petite  fille  à  une  porte  noire ,  d'où  sortent  des  diables 
qui  l'emportent  en  enfer. 

Dans  un  conte  écossais  traduit  par  M.  Loys  Brueyre  (p.  55)  ,  une  princesse, 
qui  a  quitté  la  maison  paternelle  où  sa  marâtre  la  rendait  trop  malheureuse, 
partage  avec  un  vieillard  ses  provisions  de  route.  Sur  le  conseil  du  vieillard,  elle 
va  s'asseoir  sur  le  bord  d'un  certain  puits ,  d'où  il  sort  successivement  trois 
têtes  d'or  qui  demandent  à  la  princesse  de  les  laver  et  de  les  peigner.  La  jeune 
fille  leur  rend  gracieusement  ce  service,  et,  de  ce  moment,  entre  autres  dons 
que  lui  ont  faits  les  trois  têtes ,  il  tombe  de  ses  lèvres ,  toutes  les  fois  qu'elle 
parle ,  un  diamant ,  un  rubis ,  une  perle.  La  fille  de  la  marâtre  veut  aussi  tenter 
l'aventure.  Elle  se  montre  brutale  à  l'égard  du  vieillard  et  des  trois  têtes,  et, 
au  lieu  de  pierres  précieuses ,  c'est  un  crapaud  et  une  grenouille  qui  s'échappent 
de  sa  bouche  à  chaque  parole  qu'elle  prononce. 

Le  service  rendu  aux  «  têtes  d'or  »  se  retrouve  sous  une  forme  moins  adoucie 
dans  d'autres  contes.  Dans  un  conte  tyrolien  (Zingerle,  II,  p.  39),  qui  offre 
beaucoup  de  ressemblance  avec  le  conte  du  même  pays  analysé  plus  haut,  ce 
qu'un  vieux  nain  demande  à  un  petit  frère  et  une  petite  sœur ,  c'est  de  lui 
chercher  ses  poux.  Il  en  est  à  peu  près  de  même  dans  deux  contes  serbes  : 
dans  le  premier  (Vouk  ,  n"  35  ),  une  jeune  fille  reçoit  deux  dons  d'une  femme 
envers  laquelle  elle  a  été  complaisante  :  quand  elle  pleure ,  ses  larmes  sont  des 
perles  ;  chaque  fois  qu'elle  rit ,  une  rose  d'or  tombe  de  ses  lèvres.  Dans  le 
second  {n°  36),  c'est  à  l'égard  d'un  dragon  que  la  jeune  fille  ne  manifeste 
point  de  dégoût;  comme,  de  plus,  elle  a  fait  pendant  plusieurs  jours  le 
ménage  du  dragon,  celui-ci  lui  dit,  quand  elle  s'en  va,  de  choisir  entre  plusieurs 
coffres.  Elle  prend  modestement  le  plus  léger,  et,  revenue  chez  sa  marâtre, 
elle  le  trouve  plein  de  ducats.  La  marâtre  s'empresse  d'envoyer  chez  le  dragon 
sa  fille  à  elle,  qui  fait  tout  le  contraire  de  sa  belle-sœur.  Elle  rapporte  â  la 
maison  le  coffre  le  plus  lourd;  mais,  quand  elle  l'ouvre,  il  en  sort  deux 
serpents  qui  lui  arrachent  les  yeux ,  ainsi  qu'à  sa  mère. 

* 

Le  thème  que  nous  examinons  se  rattache  à  un  autre  thème  bien  connu, 
celui  du  no  24  de  la  collection  Grimm  (  Fraii  Halle).  Dans  une  forme  iriandaise 
de  ce  dernier  thème  (Kennedy,  II,  p.  33),  que  nous  donnerons  comme 
spécimen ,  une  jeune  fille  est  jetée  dans  un  puits  par  sa  marâtre.  Qpand  elle 


LA   SALADE   BLANCHE   ET   LA   SALADE   NOIRE       121 

reprend  connaissance,  elle  se  trouve  dans  une  belle  prairie.  Elle  se  montre 
charitable  et  obligeante  à  l'égard  de  divers  êtres  qu'elle  rencontre  sur  son 
chemin ,  et  arrive  enfin  à  une  maison  isolée  où  demeure  une  sorcière  qui  lui 
offre  d'entrer  à  son  service  :  comme  salaire ,  elle  aura ,  quand  elle  partira ,  le 
choix  entre  trois  coffrets,  dont  l'un  contient  plus  de  trésors  que  n'en  possède 
un  roi.  Grâce  à  ses  obligés ,  la  jeune  fille  peut  exécuter  plusieurs  tâches  qui  lui 
sont  imposées  par  la  sorcière  et  savoir  quel  coffret  choisir  (  des  trois  coffrets , 
d'or,  d'argent  et  de  plomb,  il  faut  prendre  le  dernier).  Avec  leur  secours 
également ,  elle  échappe ,  quand  elle  s'en  retourne ,  à  la  poursuite  de  la 
sorcière.  Elle  revient  à  la  maison  paternelle,  où  sa  marâtre  est  bien  surprise 
de  voir  les  trésors  qui  sortent  du  coffret.  La  marâtre  dit  à  sa  fille  à  elle  de  se 
jeter  dans  le  puits,  comme  sa  belle-sœur,  espérant  qu'elle  aura  le  même 
bonheur.  Mais  la  méchante  fille  est  hautaine  et  désagréable  avec  tout  le  monde , 
et  il  lui  arrive  les  plus  fâcheuses  aventures.  De  retour  chez  elle ,  plus  morte  que 
vive  ,  avec  le  coffret  d'or ,  elle  l'ouvre ,  et  il  en  sort  des  crapauds  et  des  serpents 
qui  remplissent  toute  la  maison. 

Chez  une  peuplade  qui  habite  entre  la  mer  Caspienne  et  la  mer  Noire ,  on  a 
recueilli  un  conte  de  ce  genre  (Mémoires  de  F  Académie  de  Saint-Pétersbourg ,  7e 
série,  t.  17,  1872,  n»  8  ,  p.  59).  Il  s'agit  de  deux  jeunes  filles,  l'une  laborieuse, 
l'autre  fainéante.  Un  jour ,  pendant  que  la  première  tire  de  l'eau  d'un  puits ,  la 
corde  casse,  et  le  seau  tombe  au  fond  du  puits.  De  peur  d'être  grondée,  la 
jeune  fille  descend  dans  le  puits  pour  reprendre  le  seau.  Elle  arrive  chez  Ivan 
Moroz  (Jean  la  Gelée) ,  qui  la  prend  à  son  service.  Comme  récompense,  elle 
reçoit  de  lui  une  bague  ornée  de  brillants  et  plein  son  seau  de  pièces  de  cinq 
kopeks.  La  paresseuse  veut  avoir,  elle  aussi,  un  beau  cadeau.  Elle  descend  dans 
le  puits  ;  mais  elle  ne  rapporte  de  chez  Ivan  Moroz  que  des  glaçons  dans  son 
seau.  Ainsi  que  dans  le  conte  de  la  collection  Grimm ,  le  coq  de  la  maison 
salue  le  retour  de  chacune  des  jeunes  filles  :  «  Kikeriki  !  dans  le  seau  de  la  tra- 
vailleuse ,  il  y  a  des  pièces  de  cinq  kopeks  !  —  Kikeriki  !  dans  le  seau  de  la 
paresseuse ,  il  y  a  des  morceaux  de  glace  !  » 

Il  faut  encore  citer  un  conte  de  l'extrême  Orient ,  assez  altéré ,  qui  a  été 
recueilli  chez  les  Kariaines  de  la  Birmanie.  En  voici  l'analyse,  telle  qu'elle  a  été 
donnée  par  M.  F.  Mason  dans  le  Journal  of  the  Asiatic  Society  of  Bengal,  t.  34 
(  186)  )  ,  2e  partie,  p.  228  :  Un  jour,  une  petite  fille  s'en  était  allée  au  ruisseau 
pour  puiser  de  l'eau.  Elle  laissa  échapper  son  seau,  qui  fut  emporté  par  le 
courant.  Elle  se  mit  à  courir  sur  la  rive  pour  le  rattraper ,  et  arriva  près  d'un 
barrage  qui  appartenait  à  un  géant.  Peu  après ,  le  géant  vint  pour  pêcher  et  il 
allait  la  manger  ;  mais  l'enfant  lui  raconta  naïvement  son  histoire ,  et  le  géant 
l'épargna  et  l'emmena  chez  lui.  La  géante  aurait  bien  aimé  de  se  régaler  d'un 
aussi  friand  morceau ,  mais  le  géant  protégea  l'enfant ,  qui  devint  leur  fille 
adoptive.  —  Un  jour  les  géants,  étant  allés  chercher  des  provisions, 
laissèrent  la  petite  fille  à  la  maison  en  lui  recommandant  de  ne  point  regarder 
dans  deux  paniers  qui  étaient  dans  un  coin  de  la  chambre.  A  peine  se  vit-elle 
seule ,  qu'elle  jeta  un  coup  d'oeil  dans  les  paniers  :  l'un  était  plein  d'or  et 
d'argent  ;  l'autre ,  de  crânes  humains.  Après  avoir  fait  cette  découverte ,  elle  ne 
cessa  d'importuner  les  géants  pour  qu'ils  lui  permissent  de  retourner  chez  elle , 


122  LA      SALADE      BLANCHE      ET      LA      SALADE      NOIRE 

et  finalement  ik  y  consentirent  ;  mais  la  vieille  géante  demanda  à  la  petite 
fille,  avant  que  celle-ci  se  mît  en  route,  de  lui  chercher  ses  poux.  En  lui 
examinant  la  tête ,  la  petite  fille  fut  bien  étonnée  de  la  voir  remplie  de  serpents 
verts  et  de  mille-pieds.  Elle  demanda  une  hache  et  se  mit  à  fi-apper  et  à  tailler 
dans  la  tête  de  la  géante  ,  jusqu'à  ce  que  celle-ci  ne  pût  plus  y  tenir,  et  alors  la 
permission  de  partir  lui  fut  donnée.  (  Comparer  la  forme  bien  conservée  dans  les 
contes  serbes  cités  plus  haut.  )  Avant  son  départ ,  les  géants  lui  dirent  qu'elle 
pouvait  emporter  un  des  deux  paniers ,  celui  qu'elle  voudrait.  La  jeune  fille  leur 
dit  :  «  Comme  vous  commencez  à  devenir  âgés  et  que  vous  ne  pourrez  plus 
facilement  tresser  des  paniers ,  je  prendrai  le  vieux.  »  Elle  savait  que  le  vieux 
panier  contenait  l'or  et  l'argent.  Voilà  donc  la  jeune  fille  partie  ;  mais  aupara- 
vant la  géante  lui  avait  donné  un  conseil  :  «  Quand  tu  arriveras  auprès  d'une 
eau  noire,  peigne  tes  cheveux  et  nettoie  tes  dents.  Quand  tu  arriveras  auprès 
d'une  eau  rouge ,  essuie  tes  lèvres  ;  enfin ,  quand  tu  arriveras  auprès  d'une  eau 
blanche ,  baigne-toi  dedans.  »  La  jeune  fille  se  conforma  à  ces  instructions ,  et 
elle  parvint  saine  et  sauve  à  la  maison ,  où  bientôt  le  bruit  de  ses  richesses 
amena  auprès  d'elle  tous  ses  parents  et  ses  amis  :  elle  donna  à  chacun  d'eux 
une  tasse  pleine  d'or  et  d'argent.  —  Parmi  ceux  à  qui  elle  avait  fait  ce  présent, 
il  y  avait  un  jeune  homme  qui  ne  se  trouva  point  satisfait.  Il  résolut  de  tenter 
la  fortune  et  de  chercher  à  obtenir  des  géants  un  plein  panier  d'or  et  d'argent. 
Il  réussit  à  se  faire  adopter  comme  fils  par  les  géants  ;  ceux-ci ,  dans  la  suite , 
lui  permirent  de  s'en  retourner  et  lui  dirent  d'emporter  un  panier.  Le  jeune 
homme  n'avait  pas  regardé  dans  les  paniers  ;  il  choisit  le  vieux ,  comme  avait 
fait  la  petite  fille.  Mêmes  avis  lui  furent  donnés,  au  sujet  des  rivières  qu'il  avait 
à  traverser  ;  mais  il  n'y  prêta  aucune  attention  et  fit  diligence  pour  arriver  chez 
lui  le  plus  tôt  possible.  Rentré  au  logis ,  il  ouvrit  le  panier  :  à  sa  grande  horreur 
et  à  son  grand  désappointement,  il  le  trouva  rempli  de  crânes  humains.  Mais 
il  n'eut  pas  beaucoup  de  temps  pour  songer  à  sa  déconvenue,  car  le  géant, 
qui  était  à  ses  trousses ,  tomba  sur  lui  et  le  mangea  sur  l'heure. 

Au  Japon ,  les  petits  livres  à  l'usage  des  enfants ,  dont  nous  avons  déjà  parlé 
(II ,  p.  10$) ,  contiennent  un  conte  qui  se  rattache  encore  au  même  type.  Dans  ce 
conte,  traduit  par  M.  A.-B.  Mitford  (Taies  of  OU  Japan,  p.  249),  un  vieux 
bonhomme  a  un  moineau  qu'il  aime  beaucoup.  Un  jour,  en  rentrant  chez  lui, 
il  ne  le  retrouve  plus,  et  il  apprend  de  sa  femme  que  celle-ci  a  coupé  la  langue  à 
l'oiseau,  parce  qu'il  lui  avait  mangé  son  empois,  et  qu'elle  l'a  chassé  de  la 
maison.  Très  désolé,  le  bonhomme  s'en  va  à  la  recherche  de  son  moineau, 
qu'il  finit  par  retrouver ,  et  le  moineau  l'introduit  dans  sa  famille ,  où  il  est  fort 
bien  régalé.  Quand  le  bonhomme  est  sur  le  point  de  s'en  retourner,  le 
moineau  lui  dit  d'emporter  comme  souvenir  celui  de  deux  paniers  d'osier  qu'il 
voudra.  Le  bonhomme ,  alléguant  qu'il  est  vieux  et  faible ,  choisit  le  plus  léger. 
(Comparer  les  deux  coffres  du  second  conte  serbe.)  Arrivé  chez  lui,  il  trouve 
le  panier  plein  d'or,  d'argent  et  d'objets  précieux.  A  cette  vue,  la  vieille  femme, 
qui  est  très  cupide ,  déclare  qu'elle  veut  aussi  aller  rendre  visite  au  moineau. 
Elle  se  fait  admettre  dans  la  maison  de  celui-ci ,  qui  se  donne  fort  peu  de  peine 
pour  la  bien  recevoir.  La  vieille  lui  ayant  demandé  un  souvenir  de  lui,  le 
moineau  lui  présente,  comme  à  son  mari,  deux  paniers  :  la  vieille  choisit 
naturellement  le  plus  lourd  et  l'emporte.  Mais,  quand  elle  l'ouvre,  il  en  sort 


LA   SALADE   BLANCHE   ET   LA   SALADE   NOIRE       I23 

toute  sorte  de  lutins  qui  se  mettent  à  la  tourmenter.  (  Comparer  les  «  diablo- 
tins »  du  conte  souabe.) 

Enfin,  dans  l'Inde,  il  a  été  recueilli,  au  Bengale,  un  conte  qui,  malgré 
certaines  altérations,  se  rapporte  bien  évidemment  à  ce  même  thème  (Lai 
Behari  Day,  n»  22)  :  Un  homme  a  deux  femmes,  une  jeune  et  une  vieille. 
Cette  dernière  est  traitée  par  l'autre  comme  une  esclave.  Un  jour,  sa  rivale,  en 
fureur  contre  elle,  lui  arrache  l'unique  touffe  de  cheveux  qu'elle  a  sur  la  tète 
et  la  met  à  la  porte.  La  vieille  s'en  va  dans  la  forêt.  Passant  auprès  d'un 
cotonnier,  elle  a  l'idée  de  balayer  la  terre  autour  de  l'arbre  :  celui-ci,  très 
satisfait ,  la  comble  de  bénédictions.  Elle  fait  de  même  à  l'égard  d'autres  arbres , 
bananier ,  iulasi ,  ainsi  qu'à  l'égard  d'un  taureau ,  dont  elle  nettoie  l'abri.  Tous 
la  bénissent  aussi  '.  Elle  arrive  ensuite  auprès  d'un  vénérable  tnotini  (sorte 
d'ascète) ,  et  lui  expose  sa  misère.  Le  mouni  lui  dit  d'aller  se  plonger  une  fois, 
mais  une  fois  seulement ,  dans  un  certain  étang.  Elle  obéit  et  sort  de  l'eau  avec 
les  plus  beaux  cheveux  du  monde ,  et  toute  rajeunie.  Le  mouni  lui  dit  alors 
d'entrer  dans  sa  hutte  et  d'y  prendre,  parmi  plusieurs  paniers  d'osier,  celui 
qu'elle  voudra.  La  femme  en  prend  un  d'apparence  très  simple.  Le  mouni  le 
lui  fait  ouvrir  :  il  est  plein  d'or  et  de  pierres  précieuses  et  ne  se  vide  jamais.  En 
s'en  retournant  à  la  maison ,  elle  passe  devant  le  ttilasi.  L'arbre  lui  dit  :  «  Va  en 
paix  :  ton  mari  t'aimera  à  la  folie.  »  Puis  le  taureau  lui  donne  deux  ornements 
de  coquillages ,  qui  étaient  autour  de  ses  cornes ,  et  lui  dit  de  se  les  mettre  aux 
poignets  :  quand  elle  les  secouera ,  elle  aura  tous  les  ornements  qu'elle  voudra. 
Le  bananier  lui  donne  une  de  ses  larges  feuilles,  qui  se  remplira,  à  volonté, 
de  mets  excellents.  Enfin  le  cotonnier  lui  fait  présent  d'une  de  ses  branches  qui 
lui  fournira ,  si  elle  la  secoue ,  toute  sorte  de  beaux  habits.  Quand  elle  rentre  à 
la  maison,  l'autre  femme  n'en  peut  croire  ses  yeux.  Ayant  appris  les  aventures 
de  la  vieille ,  elle  s'en  va  aussi  dans  la  forêt  ;  mais  elle  passe  sans  s'arrêter 
auprès  des  trois  arbres  et  du  taureau,  et,  au  lieu  de  ne  se  plonger  qu'une  fois 
dans  l'étang ,  comme  le  mouni  le  lui  avait  dit ,  elle  s'y  plonge  deux  fois ,  pour 
devenir  plus  belle  encore.  Aussi  sort-elle  de  l'eau  laide  comme  auparavant.  Le 
mouni  ne  lui  fait  aucun  présent,  et,  dédaignée  désormais  de  son  mari,  elle 
finit  sa  vie  comme  servante  de  la  maison. 

* 

Dans  des  contes  orientaux  nous  retrouvons  encore  un  détail  de  nos  contes 
européens.  Le  héros  d'une  histoire  du  Touli-Nameh  persan  (t.  II,  p.  72  de  la 
traduction  de  G.  Rosen)  a  ce  don  particuHer  que,  toutes  les  fois  qu'il  rit,  des 
roses  tombent  de  ses  lèvres.  (Comparer  un  conte  indien  du  Bengale,  cité  dans 
les  remarques  de  notre  n»  21,  la  Biche  blanche,  I,  p.  235.)  Dans  un  conte 
populaire  actuel  de  l'Inde,  recueilli  dans  le  Deccan  par  miss  M.  Frère  (no  21), 
ce  sont  des  perles  et  des  pierres  précieuses  qui  s'échappent  de  la  bouche  d'une 
princesse,  dès  qu'elle  l'ouvre.  —  Comparer  l'introduction  au  Pantchatanira  de 
M.  Th.  Benfey,  pp.  579-380. 

1.  Les  services  rendus  k  ces  divers  êtres  rattachent  ce  conte  indien  ,  plus  étroitement  que  les  autres 
contes  orientaux  dont  nous  venons  de  donner  l'analyse  ,  au  tbimc  du  conte  irlandais  et  des  autres  contes 
européens  du  m£me  type. 


XLIX 


BLANCPIED 


Il  était  une  fois  un  homme,  appelé  Blancpied,  qui  avait 
emprunté  une  certaine  somme  au  seigneur  de  son  village.  Le 
seigneur,  qui  n'avait  jamais  reçu  un  sou  de  son  argent,  finit  par 
lui  dire  qu'il  était  las  d'attendre,  et  que,  tel  jour,  il  viendrait 
lui  réclamer  son  paiement.  En  effet,  au  jour  dit,  il  sortit  pour 
l'aller  trouver. 

Ce  jour-là,  Blancpied  avait  mis  sur  le  feu  une  marmite  remplie 
de  pommes  de  terre,  et,  tandis  qu'elles  achevaient  de  cuire,  il 
ruminait  un  moyen  de  se  tirer  d'embarras.  Dès  qu'il  aperçut  de 
loin  le  seigneur,  il  se  hâta  de  couvrir  le  feu  et  de  mettre  la 
marmite  au  milieu  de  la  chambre. 

«  Eh  !  »  dit  le  seigneur  en  entrant ,  «  voilà  une  marmite 
singulièrement  placée  !  Qu'y  a-t-il  dedans?  —  Monseigneur,  » 
répondit  Blancpied ,  «  ce  sont  des  pommes  de  terre ,  et  je  n'ai 
pas  besoin  de  feu  pour  les  faire  cuire  ;  je  n'ai  qu'à  souffler  avec  le 
soufflet  que  voici.  Tenez,  voyez  comme  elles  sont  bien  cuites. 
Avec  un  pareil  soufflet ,  on  épargne  bien  du  bois  !  —  Donne- 
moi  ton  soufflet,  »  dit  le  seigneur,  «  et  je  te  tiens  quitte  de  deux 
cents  écus.  —  Je  le  veux  bien,  »  répondit  Blancpied. 

Le  seigneur  prit  le  soufflet ,  et ,  de  retour  au  château ,  il  le 
remit  à  un  de  ses  domestiques  pour  en  faire  l'essai  sur  sa 
marmite.  Le  domestique  souffla  vingt-quatre  heures  durant ,  mais 
la  marmite  ne  voulut  pas  bouillir. 

Le  seigneur ,  très  mécontent,  courut  chez  Blancpied  et  lui  dit  : 
«  Tu  m'as  vendu  un  soufflet  qui  devait  faire  merveille.  Eh 
bien  !  mon  domestique  a  eu  beau  souffler  pendant  vingt-quatre 


BLANCPIED  125 

heures,  le  pot  est  resté  froid  comme  devant.  —  Monseigneur,  » 
répondit  Blancpied,  «  votre  domestique  est  un  peu  vif;  il  aura 
soufflé  trop  fort,  et  le  ressort  se  sera  brisé.  » 

Le  seigneur  s'en  retourna  au  château  et  dit  à  son  domestique  : 
«  Blancpied  a  dit  que  tu  étais  un  peu  vif  ;  tu  auras  soufflé  trop 
fort,  et  le  ressort  se  sera  brisé.  » 

Quelque  temps  après,  Blancpied  acheta  à  la  foire  une  vieille 
rosse  de  cinquante  sous  et  lui  mit  un  louis  d'or  sous  la  queue. 
Le  seigneur,  qui  était  venu  reparler  de  sa  créance,  alla  voir  le 
cheval  et  ne  fut  pas  médiocrement  étonné  en  voyant  un  louis  d'or 
tomber  sur  la  litière.  «  Eh  quoi!  Blancpied,  »  dit-il,  «  tu 
trouves  de  l'or  dans  le  fumier  de  ton  cheval  ?  Vends-moi  la  bête , 
et  je  te  quitte  encore  cent  écus.  —  Monseigneur,  le  cheval  est  à 
vous  si  vous  le  désirez ,  »  dit  Blancpied  ;  «  du  reste ,  il  sera  mieux 
chez  vous  qu'ici.  Surtout,  faites-lui  donner  bien  régulièrement 
un  picotin  d'avoine  le  matin  et  du  foin  après  midi.  » 

Le  seigneur  emmena  le  cheval  et  chargea  un  de  ses  domes- 
tiques d'en  avoir  bien  soin.  Au  bout  de  trois  jours,  la  pauvre 
bête  mourait  de  vieillesse. 

Le  seigneur  retourna  chez  Blancpied  pour  lui  conter  l'affaire. 
Quand  il  eut  fini  ses  doléances ,  Blancpied ,  qui  l'avait  écouté  fort 
tranquillement,  lui  dit  :  «  Monseigneur,  comment  avez-vous 
nourri  le  cheval  ?  —  Chaque  jour,  »  répondit  le  seigneur,  «  je  lui 
faisais  donner  un  picotin  d'avoine  à  neuf  heures  du  matin,  et  à 
deux  heures  après  midi  une  botte  de  foin.  —  Belle  merveille-si  le 
cheval  est  mort,  »  dit  Blancpied,  «  c'était  à  dix  heures  qu'il 
fallait  lui  donner  l'avoine,  et  à  une  heure  le  foin.  —  Allons,  » 
dit  le  seigneur,  «  n'en  parlons  plus.  Mais  où  est  ton  père  ?  Il  y  a 
longtemps  que  je  ne  l'ai  vu.  —  Monseigneur,  il  est  à  la  chasse  : 
tout  ce  qu'il  tue,  il  le  laisse,  et  tout  ce  qu'il  ne  tue  pas,  il  le 
rapporte.  —  Est-ce  possible  ?  »  dit  le  seigneur.  «  Si  tu  m'expliques 
la  chose,  je  te  tiens  quitte  de  tout  ce  que  tu  me  dois  encore.  — 
Eh  bien  !  monseigneur,  mon  père  est  à  la  chasse....  de  ses  poux. 
Tout  ce  qu'il  tue,  il  le  laisse,  et  tout  ce  qu'il  ne  tue  pas,  il  le 
rapporte.  A  présent,  monseigneur,  je  ne  vous  dois  plus  rien.  » 


126  BLANCPIED 

REMARaUES 

Ce  conte  est  une  variante  d'un  thème  qui  s'est  déjà  présenté  à  nous  dans  nos 
nos  10,  René  et  son  Seigneur,  et  20,  Richedeau. 

Un  détail  particulier  à  cette  variante ,  c'est  le  moyen  employé  par  Blancpied 

pour  écarter  les  reproches  du  seigneur  :  il  lui  dit   qu'on  ne  s'est  pas  servi 

comme  il  fallait  des  objets  qu'il  a  vendus.  Dans  trois  contes  analogues,  un 

conte  normand  (J.  Fleury,  p.  180),  un  conte  sicilien  (Pitre,  n"  157)  et  un 

conte  islandais  (Arnason,  p.  581),  le  héros  fait  de  même. 

« 
*  * 

Le  dénouement  ordinaire  des  contes  de  ce  type,  —  le  héros  dans  le  sac,  et 
la  ruse  par  laquelle  il  s'en  tire  et  amène  ensuite  ses  ennemis  à  se  noyer,  — 
est  remplacé  ici  par  une  facétie  sous  forme  d'énigme ,  que  nous  rencontrons  dans 
plusieurs  contes  différents  du  nôtre,  et  toujours  en  compagnie  d'autres  énigmes. 

Citons  d'abord  un  conte  picard  {Mélusine,  1877,  ^°^-  279)  :  Un  seigneur 
envoie  son  intendant  chez  des  pauvres  gens  pour  leur  réclamer  de  l'argent 
qu'ils  lui  doivent.  Un  petit  garçon ,  qui  garde  la  maison ,  répond  à  toutes  les 
questions  de  l'intendant  d'une  manière  énigmatique.  L'intendant  rapporte  cette 
conversation  au  seigneur,  lequel,  fort  intrigué,  lui  ordonne  d'aller  trouver  de 
nouveau  l'enfant  et  de  dire  à  celui-ci  que  ses  parents  seront  libérés  de  leur  dette 
s'il  peut  expliquer  ses  énigmes.  La  seconde  énigme  est  conçue  absolument  dans 
les  mêmes  termes  que  celle  de  notre  conte.  (  Comparer  un  autre  conte  picard , 
Romania,  1879,  P-  2S3)-  —  La  remise  de  la  dette  est  également  le  prix  de 
l'explication  d'une  série  d'énigmes  dans  un  conte  du  Tyrol  italien  (  Schneller , 
n"  46). 

Dans  un  conte  de  la  Basse-Bretagne  publié  par  M.  Luzel  {Mélusitu,  1877, 
col.  465),  dans  un  conte  de  la  Haute-Bretagne  (Sébillot,  Littérature  orale, 
p.  140)  et  dans  un  conte  gascon  (Bladé,  Contes  et  proverbes  populaires  recueillis 
en  Armagnac,  p.  14),  l'énigme  de  notre  conte  se  retrouve,  à  peu  près  identi- 
quement, ainsi  que  dans  une  devinette  suisse  du  canton  d'Argovie,  citée  par 
M.  Eugène  Rolland  dans  son  petit  livre  Devitiettes  ou  énigmes  populaires  de  la 
France  (Paris,  1877,  pp.  41-42).  —  Comparer  un  conte  italien  des  Abruzzes, 
altéré  sur  ce  point  (Finamore,  II,  n"  109). 

Nous  emprunterons  à  la  préface  que  M.  Gaston  Paris  a  mise  à  l'ouvrage  de 
M.  Rolland  quelques  curieux  rapprochements.  M.  Paris  trouve  notre  énigme  au 
xvie  siècle,  sous  diverses  formes  latines.  Au  moyen  âge,  Pierre  Grognet,  dans 
son  livre  Les  mots  dore^  du  grand  et  saige  Catixm ,  en  françoys  et  en  latin ,  la  donne 
d'abord  en  latin  : 

Ad  silvam  vado  venatum  cum  cane  quino  : 
Qjiod  capio ,  perdo  ;  quod  fugit ,  hoc  habeo  ; 
puis  en  français  : 

A  la  forest  m'en  voys  chasser 
Avec  cinq  chiens  à  trasser  ; 
Ce  que  je  prens  je  perds  et  tiens , 
Ce  qui  s'enfuys  ay  et  retiens. 


BLANCPIED  127 

«  C'est ,  dit  le  bon  Grognet ,  quand  on  va  chasser  en  sa  teste  avec  cinq  doigts 
de  la  main  pour  prendre  et  tuer  ces  petites  bestes.  » 

Au  moyen  âge  encore,  dans  un  passage  de  la  vieille  histoire  latine  de 
Salomon  et  Marcoîphus ,  qui  donne  presque  toute  la  série  d'énigmes  des  contes 
picard,  breton,  etc.,  notre  énigme  reparaît,  mais  sous  une  forme  altérée. 
Marcolphe  répond  à  Salomon,  qui  lui  demande  où  est  son  frère  :  «  Frater 
meus  extra  domum  sedens,  quicquid  invenit,  occidit.  »  Même  altération  dans 
Bertoldo,  poème  italien  de  la  fin  du  xvie  siècle.  (Voir  M.  R.  Koehler ,  Mélusine, 
1877,  col.  475,  et  JaJjrbuch  fur  romanische  und  englische  Literatur,  1863,  p.  8.) 

Comparer  encore,  dans  le  recueil  d'énigmes  versifiées  par  Symposius,  qui 
vivait  à  la  fin  du  ive  siècle  de  notre  ère ,  l'énigme  n»  XXX  : 

Est  nova  notarum  cunctis  captura  ferarum , 
Ut ,  si  quid  capias ,  id  tecum  ferre  récuses , 
At,  si  nil  capias,  id  tu  tamen  ipse  reportes. 

Enfin ,  il  faut  rappeler  l'énigme  posée  à  Homère ,  d'après  la  légende ,  par  des 
enfants,  des  petits  pêcheurs,  et  que  ni  Homère,  ni  ses  compagnons  ne  purent 
deviner  :  «  Tout  ce  que  nous  avons  pris ,  nous  le  laissons  ;  ce  que  nous 
n'avons  pas  pris,  nous  l'emportons.  »  "Oaa'  eXojiev,  Xi::o|xEaOa-  â  0'  où/  eXofxev, 
«)£po[x£aOa.  (Suidas,  verbo  "0[XT)po;.) 


FORTUNÉ 


Il  était  une  fois  une  princesse  qui  était  gardée  dans  un  sou- 
terrain par  un  léopard.  Un  jour  qu'elle  était  allée  se  promener 
aveclui  au  bois,  elle  disait  :  «  Ah!  ma  grosse  bête  !  qu'il  fait  bon 
aujourd'hui  !  le  beau  soleil  !  comme  les  oiseaux  chantent  bien  ! 

—  Oui ,  ma  princesse ,  »  dit  le  léopard  ;  «  mais  vous  ne  savez  pas 
ce  qui  est  encore  plus  beau  :  demain  votre  sœur  aînée  se  marie. 

—  Oh  !  ma  grosse  bête,  je  voudrais  bien  aller  à  la  noce.  —  Non, 
vous  n'irez  pas  :  je  ne  vous  laisserai  point  partir.  —  Oh  !  ma 
grosse  bête,  je  serais  si  contente  !  —  Eh  bien  !  vous  irez,  mais  à 
une  condition  :  le  premier  morceau  qu'on  vous  servira,  vous  me 
le  jetterez  sous  la  table  ;  sinon,  je  vous  emporte  sur  le  champ.  » 

Quand  on  revit  la  princesse ,  tout  le  monde  fut  dans  une  grande 
joie;  on  la  croyait  revenue  pour  toujours.  Mais,  au.  festin,  elle 
ne  pensa  plus  à  ce  que  le  léopard  lui  avait  dit  :  elle  mangea  le 
premier  morceau  qu'on  lui  servit,  et,  au  même  instant,  le 
léopard  remporta.  On  la  chercha  partout,  mais  on  ne  put  la 
retrouver. 

Un  autre  jour,  la  princesse  était  encore  au  bois  avec  le  léopard. 
«  Ah  !  ma  grosse  bête ,  »  disait-elle ,  «  qu'il  fait  bon  !  Je  serais 
bien  contente  si  vous  me  conduisiez  ici  tous  les  jours  ;  le  soleil 
est  si  beau  1  les  oiseaux  chantent  si  bien  !  —  Vous  ne  savez  pas  ce 
qui  est  encore  plus  beau ,  ma  princesse  :  votre  sœur  cadette  se 
marie  demain.  —  Oh  !  ma  grosse  bête,  je  voudrais  bien  aller  h  la 
noce.  —  Non,  je  ne  vous  y  laisserai  pas  aller  :  vous  m'avez 
oublié  l'autre  jour.  —  Celte  fois  je  penserai  à  vous.  —  Eh  bien  ! 


FORTUNÉ  129 

le  premier  morceau  qu'on  vous  servira,  vous  me  le  jetterez  sous 
la  table  ;  sinon,  je  vous  emporte  sur  le  champ.  » 

Tout  le  monde  fut  bien  joyeux  de  revoir  la  princesse;  on  la 
croyait  revenue  pour  toujours.  Cette  fois,  elle  jeta  sous  la  table  le 
premier  morceau  qu'on  lui  servit,  et  le  léopard  la  laissa  se  divertir 
à  la  noce  tant  qu'elle  voulut;  mais,  quand  tout  fut  fini,  ses 
parents  furent  obligés  de  la  ramener  au  souterrain. 

Or,  il  y  avait  un  jeune  homme,  appelé  Fortuné,  qui  s'en  allait 
chercher  fortune.  Un  jour,  sur  son  chemin,  il  rencontra  un  loup, 
un  aigle  et  une  fourmi  qui  se  disputaient  auprès  d'une  brebis 
égorgée  et  qui  ne  pouvaient  s'accorder  sur  le  partage.  Fortuné 
partagea  entre  eux  la  brebis  :  à  l'aigle  il  donna  la  viande,  au  loup 
les  os,  et  à  la  fourmi  la  tête  pour  se  loger  dedans.  Chacun  des 
animaux  fut  content  de  son  lot_,  et  le  loup  dit  à  Fortuné  :  «  Quand 
tu  voudras  te  changer  en  loup,  tu  té  changeras  en  loup.  »  L'aigle 
lui  dit  :  «  Quand  tu  voudras  te  changer  en  aigle,  tu  te  changeras 
en  aigle.  »  La  fourmi  lui  dit  :  «  Quand  tu  voudras  te  changer  en 
fourmi,  tu  te  changeras  en  fourmi.  » 

Le  jeune  homme  continua  sa  route  et  arriva  dans  un  village.  Il 
trouva  tout  le  monde  triste  et  vêtu  de  noir,  car  c'était  ce  jour-là 
même  qu'on  ramenait  la  princesse  au  souterrain.  «  Voyons,  »  se 
dit  Fortuné,  «  si  les  trois  animaux  ont  dit  vrai.  Je  voudrais  être 
changé  en  aigle.  »  Il  se  changea  en  aigle.  «  Je  voudrais  redevenir 
homme.  »  Il  redevint  homme.  «  Je  voudrais  être  changé  en 
loup.  »  Il  se  changea  en  loup.  «  Je  voudrais  redevenir  homme.  » 
Il  redevint  homme.  «  Je  voudrais  être  changé  en  fourmi.  »  Il  se 
changea  en  fourrai.  «  Je  voudrais  redevenir  homme.  »  Il  redevint 
homme. 

Arrivé  auprès  du  souterrain ,  il  se  changea  en  fourmi  et  entra 
par  le  trou  de  la  serrure  ;  quand  il  fut  dans  la  chambre ,  il  reprit 
sa  première  forme.  En  le  voyant,  la  princesse  poussa  un  grand 
cri.  «  Ah  !  mon  ami,  comment  êtes-vous  entré  ici  ?  Jamais  homme 
vivant  n'a  pu  y  pénétrer.  »  Fortuné  lui  raconta  comment  il  s  y 
était  pris.  Au  même  instant,  le  léopard,  qui  avait  entendu  le  cri 
de  la  princesse,  accourut  dans  la  chambre.  Fortuné  n'eut  que 
le  temps  de  se  changer  en  fourmi  et  de  se  cacher  sous  la  robe 
de  la  princesse.  «  Qu'avez-vous  donc,  ma  princesse  ?  »  demanda 
le  léopard.  —  «  Ah  !  ma  grosse  bête,  j'ai  rêvé  qu'on  vous  tuait, 
et  j'en  étais  tout  affligée.  —  Rassurez-vous,  ma  princesse  :   ni 

CoSQUiv,   Conles,  II.  Q 


130  FORTUNÉ 

poignards,  ni  épées,  ni  sabres,  ni  fusils  ne  peuvent  rien  sur  moi. 
Pour  me  tuer,  il  faudrait  des  œufs  de  perdrix  :  si  l'on  m'en 
cassait  un  sur  la  tête,  je  tomberais  roide  mort.  » 

Fortuné,  qui  était  sous  la  robe  de  la  princesse,  entendait  tout 
ce  que  disait  le  léopard.  Celui-ci  parti,  il  alla  chercher  des  œufs  de 
perdrix  et  les  apporta  à  la  princesse.  Quand  le  léopard  revint, 
elle  lui  dit  :  «  Venez  donc  auprès  de  moi,  ma  grosse  bête,  que 
je  vous  cherche  vos  poux.  »  Le  léopard  s'approcha  ;  aussitôt  elle 
lui  cassa  les  œufs  sur  la  tête,  et  il  tomba  roide  mort.  Puis  la 
princesse  et  Fortuné  forcèrent  les  portes  du  souterrain  et  se  ren- 
dirent ensemble  au  palais  du  roi,  auquel  ils  racontèrent  tout  ce 
qui  s'était  passé.  Peu  de  temps  après.  Fortuné  épousa  la  princesse. 


REMARQUES 

Ce  conte  se  compose  de  deux  éléments  que  nous  n'avons  jamais  ailleurs 
vus  réunis  ou  plutôt  juxtaposés. 

*  * 

La  partie  du  récit  qui  précède  l'entrée  en  scène  de  Fortuné,  paraît  se  rattacher 
au  thème  de  la  Belle  et  la  Bête.  Dans  certains  contes  de  ce  dernier  type,  le  monstre 
permet,  en  lui  imposant  certaines  conditions,  à  la  jeune  fille  qu'il  retient  chez 
lui ,  de  rendre  visite  à  sa  famille ,  parfois  même  (  conte  islandais  de  la  collection 
Arnason,  p.  278;  conte  lithuanien  n"  23  de  la  collection  Leskien,  etc.) 
d'aller  successivement  à  la  noce  de  ses  trois  sœurs.  Seulement,  dans  ce 
thème,  le  monstre  est  un  prince  enchanté  qui  finit  par  être  délivré  et  par 
épouser  la  jeune  fille.  Ainsi,  dans  un  conte  allemand  (MuUenhofF,  p.  384), 
Tours ,  à  qui  un  roi  a  été  forcé  de  donner  sa  plus  jeune  fille ,  ramène  un  jour 
celle-ci  chez  ses  parents.  Il  recommande  à  la  princesse ,  quand  elle  sera  au 
festin,  de  lui  présenter  son  assiette  sous  la  table,  puis  de  danser  avec  lui  et  de 
lui  marcher  fortement  sur  la  patte.  La  princesse  obéit,  et  l'ours  se'  change  en 
un  beau  prince. 

Quant  à  la  seconde  partie  de  notre  conte,  nous  avons  déjà  étudié,  dans  les 
remarques  de  notre  n»  15  ,  les  Dons  des  trois  Animaux,  le  thème  auquel  elle 
appartient. 

Dans  les  remarques  de  ce  n°  15  (I,  pp.  172-173),  nous  avons  résumé  un 
conte  italien  ,  recueilli  au  xvie  siècle  par  Straparola.  Il  est  assez  curieux  de  faire 
remarquer  que  le  héros  de  ce  vieux  conte  porte  le  même  nom  que  celui  du 
conte  lorrain  :  il  s'appelle  Fortunio.  Les  trois  animaux  entre  lesquels  il  partage 
un  cerf  sont,  comme  dans  notre  conte,  un  loup,  un  aigle  et  une  fourmi. 
Fortunio  attribue  au  loup  les  os  et  ce  qu'il  y  a  de  dur  dans  la  chair;  à  l'aigle,  les 


FORTUNÉ  131 

entrailles  et  la  graisse;  à  la  fourmi,  la  cervelle.  Suivent  les  dons  faits  à 
Fortunio  par  les  trois  animaux.  C'est  là,  d'ailleurs,  tout  ce  que  ce  conte  a  de 
commun  avec  notre  Fortuné.  Le  reste  peut  être  rapproché  en  partie ,  —  pour 
l'épisode  de  la  sirène  qui  retient  Fortunio  captif  au  fond  de  la  mer,  —  de  notre 
n"  1 5 ,  les  Dons  des  trois  Animaux. 

Au  sujet  du  partage  de  la  proie,  on  peut,  parmi  les  contes  indiqués  dans  les 
remarques  de  notre  no  1 5 ,  citer  particulièrement  le  conte  basque  (  Webster , 
p.  80).  Là,  les  animaux  sont  un  loup ,  un  chien  ,  un  faucon  et  une  fourmi.  Le 
héros  donne  à  la  fourmi,  comme  dans  Fortuné,  la  tête  de  la  brebis,  les  entrailles 
au  faucon,  et  il  coupe  en  deux  le  reste  pour  le  loup  et  le  chien.  —  Même 
partage  à  peu  près  dans  le  conte  danois  (Grundtvig,  II,  p.  194)  :  la  tête  à  la 
fourmi ,  «  parce  qu'il  y  a  dedans  tant  de  petits  trous  et  de  petites  chambres  où 
elle  peut  se  fourrer,  »  les  entrailles  au  faucon  ,  les  os  au  chien  ,  le  reste  à  l'ours. 

Notre  conte  est  écourté,  les  dons  faits  à  Fortuné  par  le  loup  et  par  l'aigle  ne 
lui  servant  à  rien  dans  le  cours  de  ses  aventures. 


* 


Le  passage  relatif  aux  «  œufs  de  perdrix  » ,  qu'il  faut  casser  sur  la  tête  du 
léopard  pour  le  faire  mourir,  est  tout  à  fait  altéré,  plus  encore  que  le  passage 
correspondant  de  notre  n»  15,  où  l'idée  première  est  pourtant  bien  obscurcie. 
Nous  avons  montré,  dans  les  remarques  de  ce  dernier  conte,  quelle  est  la 
véritable  forme  de  ce  thème.  Les  «  œufs  de  perdrix  »  sont  un  souvenir  confus 
de  l'œuf  dans  lequel  le  monstre  a  caché  son  âme ,  sa  vie.  C'est  ce  que  montre , 
mieux  que  tout  autre  rapprochement ,  le  passage  suivant  d'un  conte  de  la  Haute- 
Bretagne  (Sébillot,  II,  p.  128)  :  Le  Corps  sans  âme,  terrible  géant,  a  un  lion  ; 
dans  ce  Uon  est  un  loup ,  dans  le  loup  un  lièvre,  dans  le  lièvre  une  perdrix ,  dans 
la  perdrix  treize  œufs ,  et  c'est  dans  le  treizième  que  se  trouve  l'âme  du  géant. 

Sur  un  point ,  l'épisode  en  question  est  mieux  conservé  dans  Fortuné  que  dans 
notre  n»  15  :  dans  Fortuné,  en  effet,  comme  dans  la  plupart  des  contes  de  ce 
type,  la  jeune  fille  retenue  prisonnière  par  le  monstre  apprend  de  lui-même  le 
moyen  de  le  tuer,  (Comparer,  par  exemple,  les  contes  orientaux  cités  dans  les 
remarques  de  notre  n»  15,  I,  pp.  173-177.) 


LI 


LA  PRINCESSE  &  LES  TROIS  FRÈRES 


Il  était  une  fois  trois  frères;  le  plus  jeune  était  un  peu  bête, 
comme  moi.  Or,  il  y  avait  en  ce  temps-là  une  princesse  qui  était 
à  marier,  mais  dont  la  main  n'était  pas  facile  à  gagner.  Les  deux 
aînés,  se  flattant  de  réussir,  voulurent  tenter  l'aventure;  ils 
partirent  en  disant  au  plus  jeune  de  garder  la  maison,  et  comme 
celui-ci  s'obstinait  à  vouloir  aller  avec  eux,  ils  le  chassèrent. 
Mais  le  jeune  garçon  les  suivit  à  distance. 

Après  avoir  fait  un  bout  de  chemin ,  il  vit  par  terre  un  cul  de 
bouteille.  Il  le  ramassa  en  criant  à  ses  frères  :  «  Hé  !  vous  autres  ! 
retournez  donc  ;  j'ai  trouvé  quelque  chose.  »  Ses  frères  accou- 
rurent et  lui  demandèrent  ce  qu'il  avait  trouvé.  «  J'ai  trouvé  ce 
cul  de  bouteille.  —  Voilà  tout  !  »  dirent  ses  frères.  «  Ne  t'avise 
plus  de  nous  faire  retourner  pour  rien,  ou  tu  auras  des  coups.  » 

Un  peu  plus  loin,  le  sot  ramassa  un  oiseau  mort  qu'il  vit  par 
terre.  «  Hé  !  vous  autres  !  »  cria-t-il,  «  retournez  donc  ;  j'ai  encore 
trouvé  quelque  chose.  »  Ses  frères  rebroussèrent  chemin. 
«  Quoi  !  »  dirent-ils  ;  «  tu  nous  fais  retourner  pour  un  méchant 
oiseau  !  »  Ils  le  battirent  et  se  remirent  en  route. 

Cependant  le  sot  les  suivait  toujours.  Ayant  trouvé  une  corne 
de  bœuf,  il  la  ramassa  et  se  mit  à  souffler  dedans.  Il  fit  encore 
retourner  ses  frères  ;  ceux-ci  le  rouèrent  de  coups  et  le  laissèrent 
à  demi  mort. 

Ils  arrivèrent  bientôt  au  château  de  la  princesse.  L'aîné  se 
présenta  le  premier  devant  elle.  «  Bonjour,  ma  princesse.  — 
Bonjour^  monsieur.  — Qu'il  fait  chaud  aujourd'hui,  ma  princesse! 
—  Oh!  pas  encore  si  chaud  qu'en  haut  de  mon  château.  »  Le 


LA      PRINCESSE      ET      LES      TROIS      FRÈRES  IJJ 

jeune  homme  ne  comprit  pas  ce  que  la  princesse  voulait  dire, 
et,  ne  sachant  que  répondre,  il  s'en  alla. 

Le  second  frère  entra  ensuite.  «  Bonjour,  ma  princesse.  — 
Bonjour,  monsieur.  —  Il  fait  bien  chaud  aujourd'hui,  ma 
princesse  !  —  Oh  !  pas  encore  si  chaud  qu'en  haut  de  mon 
château.  »  Le  jeune  homme  ne  comprit  pas  mieux  que  son  frère 
et  se  retira. 

Le  sot  se  présenta  à  son  tour.  «  Bonjour,  ma  princesse.  — 
Bonjour,  monsieur.  —  Il  fait  bien  chaud  aujourd'hui,  ma  prin- 
cesse !  —  Oh  !  pas  encore  si  chaud  qu'en  haut  de  mon  château. 
—  Bon  !  »  dit  le  sot,  «  j'y  ferai  donc  cuire  mon  oiseau.  —  Et  dans 
quoi  le  mettras-tu  ?  —  Je  le  mettrai  dans  ce  cul  de  bouteille.  — 
Mais  dans  quoi  mettras-tu  la  sauce  ?  —  Je  la  mettrai  dans  cette 
corne.  —  Bien  répondu,  »  dit  la  princesse.  «  C'est  toi  qui  auras 
ma  main.  » 

On  prépara  un  grand  festin,  et  le  jeune  homme  épousa  la 
princesse. 


REMARQUES 

Des  contes  analogues  ont  été  recueillis  en  Allemagne  :  dans  le  Harz  (Ey, 
pp.  50-52)  et  dans  le  Mecklembourg- Strélitz  (revue  Germania,  année  1869); 
dans  la  Basse-Autriche  (Vernaleken,  n"  55),  en  Norwège  (Asbjœrnsen,  I, 
p.  27),  chez  les  Lithuaniens  (Leskien,  no  33),  en  Angleterre  (Halliwell,  p.  32)» 
Dans  la  ZeitscJmft  fiïr  romanische  Philologie  (III,  p.  617)  ,  M.  Kœhler  indique 
encore  un  conte  hongrois  qui ,  paraît-il ,  est  presque  identique  au  conte  autri- 
chien, et  un  conte  suédois,  qui  s'écarte  peu  du  conte  norwégien. 

Dans  le  conte  de  la  Basse-Autriche ,  une  princesse  ne  veut  épouser  que  celui 
qui  saura  répondre  aux  questions  posées  par  elle.  Les  deux  fils  aînés  d'un  paysan 
tentent  l'aventure,  et  ils  échouent.  Le  troisième,  pauvre  niais,  veut  essayer  à 
son  tour.  Il  ramasse  sur  son  chemin  un  clou,  puis  un  œuf;  il  met  aussi  une 
ordure  dans  sa  poche.  Qiiand  il  est  arrivé  auprès  de  la  princesse,  celle-ci  lui 
dit  ;  «  J'ai  du  feu  dans  le  corps.  —  Et  moi,  »  dit  le  garçon,  «  j'ai  un  œuf  dans 
mon  sac;  nous  pourrons  le  faire  cuire.  —  Notre  poêle  a  un  trou.  —  Et  moi, 
j'ai  un  clou  ;  nous  pourrons  avec  cela  boucher  le  trou ,  »  etc.  Le  garçon  a 
réponse  à  tout  et  il  épouse  la  princesse. 

Dans  le  conte  anglais ,  Jack  le  sot  se  présente  devant  la  princesse  avec  un 
œuf,  une  branche  crochue  de  noisetier  et  une  noisette,  tous  objets  qu'il  a 
ramassés  sur  la  route.  En  entrant  dans  la  chambre,  il  s'écrie  :  «  Que  de  belles 
daines  ici  !  —  Oui ,  »  dit  la  princesse ,  «  nous  sommes  de  belles  dames ,  car 
nous  avons  du  feu  dans  la  poitrine.  —  Eh  bien,  faites-moi  cuire  mon  œuf.  — 


134  LA      PRINCESSE      ET      LES      TROIS      FRÈRES 

Et  comment  le  retirerez- vous  ?  —  Avec  ce  bâton  crochu.  —  D'où  vient-il,  ce 
bâton  ?  —  D'une  noisette  comme  celle-ci.  » 

Dans  le  conte  du  Mecklembourg ,  Jean  se  rend  avec  ses  deux  frères  aînés 
auprès  de  la  princesse.  Les  objets  ramassés  sont  un  oiseau  mort,  le  cercle  d'un 
seau  et  une  ordure.  La  conversation  avec  la  princesse  commence  ainsi  :  «  Mon 
{sic)  est  très  chaud  (Mein  ist  heiss)  »,  dit  la  princesse.  —  «  Nous  y  ferons 
cuire  un  oiseau.  —  Oui,  mais  la  poêle  éclatera.  —  J'y  mettrai  un  cercle,  »  etc. 

Les  objets  ramassés  sont  j'dans  le  conte  norwégien ,  un  brin  d'osier ,  un  débris 
d'assiette ,  un  oiseau  mort ,  deux  cornes  de  bouc ,  une  vieille  semelle  de  soulier. 
Voici  le  début  du  dialogue  :  «  Ne  puis-je  pas  faire  cuire  mon  oiseau  ?  »  dit  le 
niais.  —  «  J'ai  bien  peur  qu'il  ne  crève ,  »  répond  la  princesse.  —  «  Oh  !  il  n'y 
a  pas  de  danger  :  j'attacherai  ce  brin  d'osier  autour.  —  Mais  la  graisse  coulera. 
—  Je  mettrai  ceci  dessous  »  (le  débris  d'assiette)  ,  etc. 

Dans  le  conte  lithuanien,  le  niais  ramasse  successivement  le  robinet,  puis  le 
cercle  d'un  tonneau,  et  enfin  un  marteau. 

Le  conte  du  Harz  présente  une  combinaison  de  notre  thème  avec  d'autres. 
Là,  c'est  une  sorte  de  vieille  fée  qui  donne  au  jeune  homme  les  divers  objets 
(gluau,  oiseau,  assiette)  qu'il  emporte  en  allant  chez  la  princesse  ;  c'est  cette 
même  fée  qui  lui  indique  d'avance  ce  qu'il  aura  à  dire. 


M.  Kœhler  signale  un  petit  poème  du  moyen  âge  qui  traite  exactement  le 
même  sujet  (von  der  Hagen,  Gesammtabmteuer,  n°  LXIII.  Stuttgard,  1850). 
Les  trois  objets  avec  lesquels  Konni  se  présente  devant  la  princesse  sont  un 
œuf,  une  dent  de  herse  et  une  ordure.  Il  commence  ainsi  l'entretien  :  «  O  dame, 
comme  votre  bouche  est  rouge  !  —  Il  y  a  du  feu  dedans ,  »  répond  la  princesse. 
—  «  Eh  bien  I  dame ,  faites-y  cuire  mon  œuf.  »  Le  reste  du  dialogue  est  assez 
grossier. 


LU 


LA  CANNE  DE  CINQ  CENTS  LIVRES 


Il  était  une  fois  un  petit  garçon  qu'on  avait  trouvé  dans  le  bois 
et  qui  était  bien  méchant.  Qii'and  il  fut  grand,  il  entra  un  jour 
chez  un  forgeron  et  lui  commanda  une  canne  de  cinq  cents  livres. 
«  Tu  veux  dire  une  canne  de  cinq  livres  ?  »  lui  dit  le  forgeron. 
«  —  Non,  »  répondit  le  jeune  garçon ,  «  une  canne  de  cinq  cents 
livres.  »  Et  en  même  temps  il  donna  un  grand  soufflet  au 
forgeron.  Celui-ci  lui  fit  une  canne  comme  il  la  voulait,  et  le 
jeune  garçon  se  mit  en  route. 

Sur  son  chemin ,  il  rencontra  un  jeune  homme  qui  jouait  au 
palet  avec  une  meule  de  moulin.  «  Camarade,  »  lui  dit-il,  «  veux- 
tu  venir  avec  moi  ?  —  Je  ne  demande  pas  mieux.  » 

Un  peu  plus  loin,  il  vit  un  autre  jeune  homme  qui  tordait  un 
chêne  pour  s'en  faire  une  hart.  «  Camarade,  veux-tu  venir  avec 
moi  ?  —  Volontiers.  » 

Les  voilà  donc  en  route  tous  les  trois.  Après  qu'ils  eurent 
marché  quelque  temps,  ils  arrivèrent  près  d'un  grand  trou;  le 
jeune  garçon  s'y  fit  descendre  et  y  trouva  une  vieille  femme. 
«  Indiquez-nous,  »  lui  dit-il,  «  où  il  y  a  des  demoiselles  à  marier. 

—  Je  n'en  connais  pas.  —  Vieille  sorcière ,  tu  dois  en  connaître. 

—  J'en  connais  bien  une,  mais  il  y  a  un  léopard  qui  la  garde. 

—  Oh  bien  !  ce  n'est  toujours  pas  le  diable,  puisque  le  diable  est 
là  sur  ton  lit.  » 

«  Léopard,  léopard,  ouvre-moi  ta  porte.  —  Méchant  petit  ver 
de  terre,  je  ne  ferai  de  toi  qu'une  bouchée,  et  encore  quelle 
bouchée  !  —  N'importe,  ouvre-moi  toujours  ta  porte.  » 


1)6  LA      CANNE      DE      CINa     CENTS      LIVRES 

Pendant  que  le  jeune  homme  cherchait  à  forcer  l'entrée,  le 
léopard  passa  la  tête  par  la  chatière  de  la  porte  :  aussitôt,  le  jeune 
homme  la  lui  abattit  d'un  coup  de  sa  canne  de  cinq  cents  livres. 
Puis  il  enfonça  la  porte  et  ne  trouva  rien.  Arrivé  à  une  seconde 
porte,  il  la  brisa  également  et  trouva  une  belle  princesse  qui  lui 
dit  :  «  Avant  qu'on  ne  nous  ait  enfermées  ici ,  mes  sœurs  et  moi, 
notre  père  nous  a  donné  à  chacune  un  mouchoir  de  soie  et  une 
pomme  d'or,  pour  en  faire  présent  à  celui  qui  nous  délivrerait.  » 
Et  elle  lui  offrit  le  mouchoir  et  la  pomme  d'or. 

Le  jeune  homme  les  prit,  puis  il  fit  remonter  la  princesse  hors 
du  trou  par  ses  compagnons,  elle  et  toutes  ses  richesses.  Il 
voulut  ensuite  remonter  lui-même  ;  mais,  quand  il  fut  presque 
en  haut,  ses  compagnons  le  laissèrent  retomber  et  s'emparèrent 
de  la  princesse  et  du  trésor. 

Le  jeune  homme  alla  retrouver  la  vieille.  «  Dis-moi  où  il  y  a 
d'autres  princesses  ;  mes  compagnons  ont  pris  la  mienne.  —  Je 
n'en  connais  plus.  — Vieille  sorcière,  tu  dois  encore  en  connaître. 
—  J'en  connais  bien  une,  mais  il  y  a  un  serpent  qui  la  garde.  — 
Oh  bien  !  ce  n'est  toujours  pas  le  diable ,  puisque  le  diable  est  là 
sur  ton  ht.  » 

«  Serpent,  serpent,  ouvre-moi  ta  porte.  —  Méchant  petit  ver 
de  terre,  je  ne  ferai  de  toi  qu'une  bouchée,  et  encore  quelle 
bouchée  !  —  N'importe,  ouvre-moi  toujours  ta  porte.  » 

Ils  combattirent  deux  ou  trois  heures  ;  enfin  le  serpent  fut  tué. 
Le  jeune  homme  enfonça  une  porte  et  ne  trouva  rien ,  puis  une 
autre  et  encore  une  autre.  A  la  quatrième,  il  trouva  une  princesse 
encore  plus  belle  que  la  première.  Elle  lui  dit  :  «  Avant  qu'on  ne 
nous  ait  enfermées  ici ,  mes  sœurs  et  moi ,  notre  père  nous  a 
donné  à  chacune  un  mouchoir  de  soie  et  une  pomme  d'or,  pour 
en  faire  présent  à  celui  qui  nous  délivrerait.  »  En  même  temps, 
elle  lui  remit  le  mouchoir  et  la  pomme  d'or. 

Alors  le  jeune  homme  la  fit  remonter  avec  toutes  ses  richesses, 
comme  il  avait  fait  pour  sa  sœur  ;  mais ,  quand  il  voulut  remonter 
lui-même,  ses  compagnons  le  laissèrent  encore  retomber  et 
s'emparèrent  de  la  princesse  et  du  trésor. 

Le  jeune  homme  retourna  près  de  la  sorcière.  «  Dis-moi  où  il 
y  a  encore  des  princesses  ;  mes  compagnons  ont  chacun  la  leur. 
—  Je  n'en  connais  plus.  —  Vieille  sorcière,  tu  dois  encore  en 
connaître.  —  J'en  connais  bien  une ,  mais  il  y  a  un  serpent  volant 


LA      CANNE      DE      CINQ.     CENTS      LIVRES  I37 

qui  la  garde.  —  Oh  bien  !  ce  n'est  toujours  pas  le  diable,  puisque 
le  diable  est  là  sur  ton  lit.  » 

«  Serpent,  serpent  volant,  ouvre-moi  ta  porte.  —  Méchant 
petit  ver  de  terre,  je  ne  ferai  de  toi  qu'une  bouchée,  et  encore 
quelle  bouchée  !  —  N'importe,  ouvre-moi  toujours  ta  porte.  » 

Le  jeune  homme  lui  abattit  d'abord  une  aile;  puis,  comme  le 
serpent  volant  combattait  toujours,  il  lui  abattit  l'autre,  et  le 
combat  finit.  Il  ouvrit  une  porte  et  ne  trouva  rien  ;  il  en  ouvrit 
une  deuxième,  une  troisième,  une  quatrième,  toujours  rien; 
enfin,  à  la  cinquième,  il  trouva  une  belle  princesse,  encore  plus 
belle  que  les  deux  premières.  Elle  lui  dit  :  «  Avant  qu'on  ne  nous 
ait  enfermées  ici ,  mes  sœurs  et  moi ,  notre  père  nous  a  donné  à 
chacune  un  mouchoir  de  soie  et  une  pomme  d'or,  pour  en  faire 
présent  à  celui  qui  nous  délivrerait.  » 

Il  prit  le  mouchoir  et  la  pomme  d'or  et  fit  remonter  la  princesse 
avec  ses  richesses;  il  voulut  remonter  ensuite,  mais  ses  compa- 
gnons le  laissèrent  retomber  et  emmenèrent  la  princesse  avec  son 
trésor. 

Le  jeune  homme  courut  retrouver  la  sorcière  et  lui  dit  :  «  Mes 
compagnons  avaient  chacun  leur  princesse,  et  voilà  qu'ils  ont 
encore  pris  la  mienne  !  —  Je  n'ai  plus  de  princesse  à  t'indiquer ,  » 
dit  la  vieille  ;  «  mais  pour  t' aider  à  sortir  d'ici ,  voici  un  aigle  qui 
t'emportera  jusqu'en  haut  ',  et  un  pot  de  graisse.  Si  l'aigle  vient 
à  crier,  tu  te  couperas  le  mollet  et  tu  le  lui  donneras  à  manger  ; 
autrement,  il  te  jetterait  en  bas.  Puis  tu  te  frotteras  la  jambe  avec 
la  graisse,  et  il  n'y  paraîtra  plus.  » 

Le  jeune  homme  se  laissa  enlever  par  Taigle.  Arrivé  presque  en 
haut,  l'aigle  se  mit  à  crier:  le  jeune  homme  se  coupa  le  mollet  et 
le  lui  donna  ;  puis  il  se  frotta  avec  la  graisse,  et  il  n'y  parut  plus. 
Qiiand  ils  furent  en  haut ,  l'aigle  le  déposa  par  terre. 

Après  avoir  marché  quelque  temps,  le  jeune  homme  rencontra 
des  petites  oies.  Il  leur  demanda  :  «  Les  princesses  de  Pampelune 
sont-elles  de  retour  ?  —  Adressez-vous  à  nos  mères  qui  vont 
jusque  dans  la  cour  du  roi  ;  elles  pourront  vous  le  dire.  »  Lorsque 
le  jeune  homme  vit  les  mères  oies ,  il  leur  dit  :  «  Mères  aux  petites 

I.  Le  texte  littéral  est  :  «  Voici  um  aigle  pour  t'aider  à  monter  la  côte.  » 
Plus  loin  il  est  dit  encore  :  «  Quand  ils  furent  en  haut  de  la  côte.  »  Evidem- 
ment le  narrateur  ne  se  rend  pas  bien  compte  du  lieu  où  se  passe  l'action ,  qui 
est  le  monde  inférieur. 


138  LA      CANNE      DE      CINQ.     CENTS      LIVRES 

oies,  les  princesses  de  Pampelune  sont-elles  de  retour  ?  —  Oui,  » 
dirent  les  oies ,  «  et  elles  doivent  se  marier  demain  matin  à  neuf 
heures.  —  Combien  y  a-t-il  d'ici  à  Pampelune  ?  —  H  y  a  trente 
lieues.  » 

Le  jeune  homme  fit  grande  diligence,  arriva  à  Pampelune 
et  entra  dans  le  jardin  du  roi.  Tout  en  se  promenant,  il  tira  de 
sa  poche  un  de  ses  mouchoirs  de  soie  et  laissa  tomber  une  pomme 
d'or  comme  par  mégarde.  Justement  les  princesses  regardaient  par 
la  fenêtre.  «  Mes  sœurs,  »  dit  l'une  d'elles ,  «  ce  doit  être  le  jeune 
homme  qui  nous  a  délivrées.  —  En  effet,  c'est  lui,  ma  sœur.  » 

Un  instant  après ,  il  laissa  tomber  la  seconde  pomme ,  puis  la 
troisième.  On  lui  criait  :  «  Monsieur,  vous  perdez  quelque 
chose.  »  Mais  il  faisait  semblant  de  ne  pas  entendre. 

Les  princesses  coururent  avertir  leur  père  et  lui  racontèrent 
toute  l'histoire.  Le  roi  fit  alors  venir  les  deux  jeunes  gens  qui 
devaient  épouser  ses  filles ,  et  dit  en  leur  présence  aux  princesses  : 
«  Mes  enfants,  quand  j'ai  dû  me  séparer  de  vous,  je  vous  ai  remis 
à  chacune  un  mouchoir  de  soie  et  une  pomme  d'or.  A  qui  les 
avez-vous  donnés  ?  —  Mon  père ,  nous  les  avons  donnés  à  celui 
qui  nous  a  délivrées.  —  Eh  bien  !  »  dit  le  roi  aux  deux  jeunes 
gens ,  «  où  sont  vos  pommes  d'or  ?  »  Mais  ils  n'en  avaient  pas  à 
montrer. 

Le  roi  dit  alors  au  jeune  homme  de  choisir  pour  femme  celle 
de  ses  filles  qu'il  aimerait  le  mieux.  Il  choisit  la  plus  jeune ,  qui 
était  aussi  la  plus  belle.  Quant  aux  deux  compagnons ,  ils  reçurent 
chacun  un  coup  de  pied  dans  le  derrière,  et  ils  partirent  comme 
ils  étaient  venus. 


REMARQUES 

Ce  conte  est  une  variante  de  notre  n»  i ,  Jean  de  VOurs.  Voici  une  autre 
variante ,  qui  se  rapproche  davantage  de  ce  no  i  : 

Il  était  une  fois  un  soldat,  nommé  La  Ramée,  qui  revenait  de  la  guerre. 
Sur  son  chemin ,  il  rencontra  Jean  de  la  Meule ,  qui  jouait  au  palet  avec  une 
meule  de  moulin.  «  Camarade,  »  lui  dit  La  Ramée,  «  veux-tu  venir  avec  moi? 
—  Je  le  veux  bien.  »  Les  deux  compagnons  rencontrèrent  plus  loin  Tord- 
Chêne,  qui  tordait  un  chêne  pour  lier  ses  fagots.  La  Ramée  lui  proposa  de  le 
suivre,  ce  que  Tord-Chêne  accepta.  Ils  firent  route  tous  les  trois  ensemble.  Etant 
arrivés  près  d'un  château,  ils  y  entrèrent  et  s'y  établirent.  Ils  convinrent  que, 
chaque  jour,  deux  d'entre  eux  pourraient  aller  se  promener;  le  troisième 


LA      CANNE      DE      CINQ.     CENTS      LIVRES  139 

resterait  pour  faire  la  cuisine.  Ce  fut  d'abord  le  tour  de  Tord-Chêne  de  garder 
la  maison.  Pendant  qu'il  était  occupé  à  préparer  le  dîner,  il  vit  entrer  un  petit 
galopin  qui  lui  dit  :  «  Bonjour,  monsieur.  —  Bonjour,  mon  ami.  —  Voudriez- 
vous ,  »  dit  le  petit  galopin ,  «  me  permettre  d'allumer  ma  pipe  ?  —  Volontiers , 
mon  ami,  prends  du  feu.  —  Oh!  non,  je  n'ose  pas  :  si  vous  vouliez  m'en 
donner  ?  —  Bien  volontiers ,  »  dit  Tord-Chêne.  Comme  il  se  baissait ,  le  petit 
galopin  le  poussa  dans  le  feu  et  s'enfuit.  La  Ramée  et  Jean  de  la  Meule,  à  leur 
retour,  trouvant  Tord-Chêne  tout  dolent,  lui  demandèrent  ce  qu'il  avait.  Il 
leur  raconta  son  aventure.  Le  lendemain ,  Jean  de  la  Meule  resta  au  château , 
et  même  chose  lui  arriva.  Ce  fut  alors  le  tour  de  La  Ramée.  Mais,  quand  le 
petit  galopin  vint  lui  demander  du  feu,  il  lui  dit  d'en  prendre,  si  bon  lui 
semblait,  mais  que  pour  lui  il  ne  lui  en  donnerait  pas.  Le  petit  galopin  voyant 
qu'il  ne  pouvait  rien  obtenir,  s'enfuit  par  une  ouverture  qui  communiquait  avec 
une  sorte  de  remise.  La  Ramée  le  poursuivit ,  un  fusil  à  la  main ,  mais  il  ne  put 
l'atteindre.  Ayant  enlevé  une  planche  du  plancher,  il  vit  un  grand  trou,  et, 
quand  ses  compagnons  furent  rentrés,  il  s'y  fit  descendre  au  moyen  d'une 
corde.  Arrivé  en  bas ,  il  se  trouva  en  fac.e  d'une  bête  à  sept  têtes  qui  lui  dit  : 
«  Que  viens-tu  faire  ici  ?  —  Je  ne  viens  pas  pour  toi ,  »  répondit  La  Ramée , 
«  mais  pour  les  princesses  que  tu  gardes,  —  Tu  ne  les  auras  pas,  »  dit  la  bête. 
La  Ramée  prit  un  grand  sabre  et  combattit  contre  la  bête.  Il  lui  abattit  deux 
têtes  :  la  bête  ne  fit  que  devenir  plus  terrible  ;  il  lui  en  abattit  deux  autres , 
puis,  à  force  de  combattre,  deux  autres  encore,  et  enfin  la  dernière.  Il  entra 
ensuite  dans  une  chambre  où  il  trouva  trois  belles  princesses  qui  travaillaient  à 
de  beaux  ouvrages.  Ces  trois  princesses  étaient  soeurs.  La  première  lui  donna 
un  mouchoir  de  soie  et  un  beau  bracelet  orné  de  perles ,  de  rubis ,  de  diamants 
et  d'émeraudes.  Il  la  fit  remonter  par  ses  compagnons  avec  ses  richesses,  et 
retourna  auprès  de  la  seconde  princesse  qui  lui  donna  aussi  un  mouchoir  de  soie 
et  un  bracelet  orné  de  pierres  précieuses  ;  il  la  fit  remonter,  comme  sa  sœur, 
et ,  après  avoir  reçu  de  la  troisième  le  même'présent ,  il  la  fit  remonter  à  son 
tour.  Quand  lui-même  les  suivit  et  qu'il  fut  presque  en  haut ,  ses  compagnons 
le  laissèrent  retomber.  Par  bonheur  il  rencontra  une  fée  qui  lui  donna  un  pot 
de  graisse  pour  l'aider  à  monter  la  côte  (sic),  et  lui  dit  :  «  Voici  le  roi  des 
oiseaux  :  il  vous  portera  hors  d'ici.  Si ,  avant  d'être  arrivé  là-haut ,  il  vient  à 
chanter,  coupez-vous  un  morceau  du  mollet  et  donnez-le-lui  ;  sinon  il  vous 
jetterait  en  bas.  »  La  Ramée  monta  donc  sur  le  roi  des  oiseaux.  A  moitié 
chemin ,  celui-ci  se  mit  à  chanter.  La  Ramée  se  coupa  un  morceau  du  mollet 
et  le  lui  donna.  Quand  il  fut  arrivé  en  haut,  ses  camarades  étaient  partis, 
emmenant  les  princesses.  En  voyageant,  La  Ramée  arriva  justement  dans  le 
pays  des  princesses ,  et  il  entra  comme  ouvrier  chez  un  marchand  vitrier.  Ce 
dernier  avait  entendu  dire  que  le  roi  promettait  une  grande  récompense  à  celui 
qui  lui  ferait  des  bracelets  semblables  à  ceux  qu'il  avait  donnés  à  ses  filles  avant 
qu'elles  fussent  prisonnières  de  la  bête  à  sept  têtes.  La  Ramée  dit  au  vitrier 
qu'il  se  chargeait  de  l'affaire.  Le  vitrier  l'alla  dire  au  roi ,  qui  ordonna  qu'un 
des  bracelets  fût  prêt  dans  huit  jours.  La  Ramée  dit  alors  au  vitrier  qu'il  lui 
fallait ,  pour  faire  le  bracelet,  un  boisseau  de  noisettes  à  casser  ;  il  mangea  les 
noisettes ,  puis  il  alla  trouver  le  vitrier,  qui  lui  demanda  où  était  le  bracelet. 
La  Ramée  lui  présenta  l'un  de  ceux  que  lui  avaient  donnés  les  princesses.  L« 


HO  LA      CANXE      DE      CINQ.     CENTS      LIVRES 

vitrier  courut  porter  le  bracelet  au  roi,  qui  fut  bien  surpris.  Il  fallait  le 
second  bracelet  dans  huit  jours,  sous  peine  de  mort.  Cette  fois,  La  Ramée 
demanda  un  boisseau  de  noix  à  casser,  et ,  quand  il  eut  fini  de  manger  les  noix , 
il  porta  le  bracelet  à  son  maître.  Quand  il  s'agit  de  faire  le  troisième  bracelet, 
il  se  fit  donner  un  boisseau  d'amandes.  Les  amandes  mangées,  La  Ramée  dit 
au  vitrier  :  «  Cette  fois ,  c'est  moi  qui  irai  porter  le  bracelet  au  roi.  »  Les 
princesses  le  reconnurent  et  dirent  au  roi  que  c'était  ce  jeune  homme  qui  les 
avait  délivrées,  et  le  roi  lui  donna  la  plus  jeune  en  mariage. 

Citons  encore  un  trait  d'une  quatrième  version ,  toujours  de  Montiers-sur- 
Saulx,  dont  nous  avons  déjà  cité  un  passage  dans  les  remarques  de  notre  n"  36, 
Jean  et  Pierre  (II,  p.  52).  Ici  les  trois  compagnons  sont  Jean -sans-Peur,  Jean 
de  l'Ours  et  Tord-Chêne.  Au  moment  où  ce  dernier,  qui  est  resté  au  château 
pour  faire  la  cuisine ,  va  tremper  la  soupe ,  survient  un  petit  garçon  qui  jette 
des  cendres  dans  la  marmite ,  si  bien  que  Tord-Chêne  est  obligé  de  refaire  la 
soupe.  Le  lendemain ,  le  petit  garçon  étant  revenu  et  ayant  encore  jeté  des 
cendres  dans  la  marmite,  Jean-de-l'Ours ,  qui  ce  jour-là  est  de  service,  court 
après  lui  et  lui  coupe  la  tête  ;  mais  le  petit  garçon  continue  de  fuir  en  tenant  sa 
tête  dans  ses  mains.  C'est  alors  le  tour  de  Jean-sans-Peur  de  rester.  Le  petit 
garçon  revient  une  troisième  fois ,  portant  sa  tête  dans  ses  mains ,  pour  jeter 
des  cendres  dant  la  marmite.  Jean-sans-Peur  court  après  lui ,  mais  il  ne  peut 
l'atteindre ,  et  il  le  voit  disparaître  par  une  ouverture  qui  se  trouve  au  plan- 
cher, etc. 

Voir  les  remarques  de  notre  n»  i ,  Jean  de  l'Ours. 

Le  commencement  de  la  Canne  de  cinq  cents  livres,  —  ce  petit  garçon  qu'on 
a  trouvé  dans  le  bois  et  qui  est  si  «  méchant  »,  —  est  évidemment  un  souvenir 
affaibli  d'une  introduction  analogue  à  celle  de  notre  n»  i .  Jean  de  l'Ours ,  on 
s'en  souvient ,  est  fils  d'une  femme  enlevée  par  un  ours  pendant  qu'elle  allait 
au  bois  ;  Jean  de  l'Ours ,  lui  aussi ,  est  très  «  méchant  » ,  et  il  se  fait  renvoyer 
de  l'école. 

La  suite  du  récit  présente  une  lacune  :  l'épisode  de  la  maison  isolée  manque 
complètement.  Il  y  a  aussi  une  altération  à  l'endroit  où  le  jeune  garçon 
descend  dans  le  «  grand  trou  » ,  et  demande  de  but  en  blanc  à  la  vieille  où  il 
y  a  «  des  demoiselles  à  marier  ».  Dans  le  conte  hanovrien  n»  5  de  la  collection 
Colshorn,  le  passage  correspondant  est  beaucoup  mieux  motivé  :  Pierre  l'Ours 
et  ses  compagnons,  parmi  lesquels  est  un  Tord-Arbres,  s'établissent,  comme 
Jean  de  l'Ours  et  aussi  comme  le  La  Ramée  de  notre  variante,  dans  une  maison 
isolée.  Les  compagnons  de  Pierre  l'Ours  sont  successivement  battus  par  un 
nain  à  grande  barbe.  Quant  à  Pierre  l'Ours,  il  empoigne  le  nain  et  l'attache 
par  la  barbe  à  un  bois  de  lit.  Pendant  que  les  quatre  camarades  sont  à  manger, 
le  nain  se  dégage.  Pierre  l'Ours  le  poursuit  et  le  voit  disparaître  dans  un 
puits.  Il  s'y  fait  descendre  par  ses  compagnons  avec  sa  canne  de  fer  de  trois 
quintaux  et  entre  à  la  suite  du  nain  dans  une  vieille  masure.  Il  y  trouve  une 
vieille  sorcière,  qu'il  force  à  lui  dire  où  est  le  nain.  Jetant  les  yeux  par  la 
fenêtre,  il  aperçoit  un  beau  château.  «  Vieille  sorcière,  dis-moi  ce  que  c'est  que 
cette  maison.  —  Ah  !  il  y  a  là  une  princesse  enchantée,  gardée  par  quatre 
géants,  »  etc. 


LA      CANNE      DE      CINQ     CENTS      LIVRES  141 


Nous  avons  maintenaint  à  nous  occuper  d'un  trait  qui  manquait  dans  Jean  de 
rOurs ,  l'épisode  de  l'aigle  qui  transporte  le  héros  hors  du  monde  inférieur.  Ce 
trait  se  rencontre  dans  un  grand  nombre  de  contes,  dont  plusieurs  ne  se 
rapportent  pas  à  notre  thème  :  nous  n'essaierons  pas  d'en  dresser  ici  la  liste  ; 
nous  nous  bornerons  à  en  citer  quelques-uns,  en  insistant  sur  les  formes 
orientales  à  nous  connues. 

Dans  notre  conte  la  Canne  de  cinq  cents  liwes ,  c'est  la  sorcière  qui  donne 
l'aigle  au  jeune  homme.  Il  en  est  ainsi  dans  le  conte  hanovrien  de  la  collection 
Colshom  et  dans  le  conte  flamand  de  la  collection  Deulin  (l'aigle  est  remplacé, 
dans  le  premier,  par  un  dragon  ;  dans  le  second,  par  un  gros  oiseau  de  la  forme 
d'un  corbeau).  Dans  le  conte  du  Tyrol  italien  n"  39  de  la  collection  Schneller 
et  dans  le  conte  écossais  no  16  de  la  collection  Campbell,  l'aigle  est  procuré 
ou  donné  au  héros  par  le  nain  ou  par  l'un  des  trois  géants.  Mais,  très  certai- 
nement ,  aucun  de  ces  contes  ne  nous  présente  ici  la  forme  primitive  ;  un 
élément  important  fait  défaut  :  un  service  rendu  à  l'aigle  par  le  héros.  Ce 
trait  se  trouve  dans  la  majeure  partie  des  contes  européens  de  ce  type.  Ordi- 
nairement ,  le  héros  a  sauvé  d'un  serpent  les  petits  de  l'aigle  ;  voir,  par 
exemple,  deux  contes  russes  (Gubematis,  Zoological  Mythology,  I,  pp.  193 
et  194),  un  conte  bosniaque  (Mijatowics,  p.  123),  un  conte  tsigane  de  la 
Bukovine  (Miklosisch,  n°  2),  un  conte  du  «  pays  saxon  »  de  Transylvanie 
(Haltrich,  n"  17),  etc.  Dans  un  conte  de  l'Agenais,  l'Homme  de  toutes  couleurs , 
publié  par  M.  Bladé  dans  la  Revue  de  VAgemis  (  1875 ,  p.  448) ,  le  service  a  été 
rendu  personnellement  à  l'aigle ,  que  le  héros  a  fait  sortir  d'une  cage  où  il  était 
enfermé. 

En  Orient,  prenons  d'abord  le  conte  avare  d'Oreille-d'Ours ,  résumé  pour 
l'ensemble  dans  les  remarques  de  notre  n»  i  (I,  p.  18).  Abandonné  par  ses 
compagnons  dans  le  monde  inférieur,  Oreille-d'Ours  délivre  une  princesse  d'un 
dragon  à  neuf  têtes ,  auquel  on  était  forcé  de  livrer  chaque  année  une  jeune 
fille  (  voir  cet  épisode  dans  les  remarques  de  notre  n°  5 ,  les  Fils  du  Pécheur,  I , 
pp.  72-78).  Le  roi  lui  ayant  offert  sa  fille  en  mariage,  Oreille-d'Ours  demande 
pour  toute  récompense  qu'on  lui  donne  le  moyen  de  revenir  dans  le  monde 
supérieur;  mais  pour  le  roi  c'est  chose  impossible  :  il  n'y  a  qu'un  certain  aigle, 
habitant  la  forêt  des  platanes,  qui  soit  en  état  de  le  faire.  Le  roi  envoie  un 
messager  à  l'aigle,  qui  refuse.  Alors  Oreille-d'Ours  se  rend  lui-même  à  la  forêt 
des  platanes.  Au  moment  où  il  arrive  auprès  du  nid ,  l'aigle  est  absent ,  et  un 
serpent  noir  à  trois  têtes  s'approche  pour  dévorer  les  aiglons.  Oreille-d'Ours  le 
taille  en  pièces.  A  son  retour,  l'aigle  demande  au  sauveur  de  ses  petits  quel 
service  il  peut  lui  rendre  pour  lui  témoigner  sa  reconnaissance,  et,  à  la  prière 
d'Oreille-d'Ours ,  il  le  porte  dans  le  monde  supérieur.  Auparavant ,  Oreille- 
d'Ours  a  dû  charger  l'aigle  de  la  chair  de  cinquante  buffles  et  de  cinquante 
outres  faites  avec  les  peaux  et  remplies  d'eau.  Chaque  fois  que  l'aigle  crie  : 
«  De  la  viande  !  »  il  lui  donne  de  la  viande  ;  quand  il  crie  :  «  De  l'eau  !  »  il  lui 
donne  de  l'eau.  Un  instant  avant  le  terme  du  voyage,  la  viande  manque,  et 
Oreille-d'Ours  est  obligé  de  se  couper  un  morceau  de  la  cuisse,  qu'il  donne  i 


142  LA      CANNE      DE      CINa     CENTS      LIVRES 

l'aigle.  (Dans  notre  conte,  il  est  dit  d'avance  au  héros  qu'il  lui  faudra  se 
couper  un  morceau  du  mollet ,  et  l'on  ne  voit  pas  qu'il  ail  emporté  la  moindre 
provision.  Il  y  a  là  une  altération.)  L'aigle,  ayant  déposé  Oreille-d'Ours  sur 
la  terre ,  s'aperçoit  qu'il  boite ,  et ,  apprenant  pourquoi ,  il  rejette  le  morceau 
de  chair  et  le  remet  à  sa  place. 

Avant  de  passer  à  une  autre  forme  orientale ,  il  sera  peut-être  intéressant  de 
faire  remarquer  que  tout  ce  passage  du  conte  avare  se  retrouve  presque  exacte- 
ment dans  un  conte  grec  moderne  de  l'île  de  Syra  (Hahn,  n°  70),  déjà  cité 
dans  les  remarques  de  notre  n°  i ,  Jean  de  VOurs  (I,  p.  12)  :  Abandonné  par 
ses  frères  dans  le  monde  inférieur,  le  prince  tue  un  serpent  à  douze  têtes 
auquel  il  fallait  livrer  la  fille  d'un  roi.  Ce  dernier  lui  offre  la  main  de  la 
princesse  ;  mais  le  jeune  homme  lui  demande  seulement  de  le  faire  ramener 
dans  le  monde  supérieur.  Alors  le  roi  lui  conseille  d'aller  sur  une  certaine  mon- 
tagne ,  au  pied  d'un  certain  arbre  sur  lequel  des  aigles  ont  leur  nid,  et  de  tuer 
un  serpent  à  dix-huit  têtes ,  ennemi  de  ces  aigles ,  qui ,  par  reconnaissance ,  le 
porteront  dans  le  monde  supérieur.  Le  prince  combat  pendant  vingt-quatre 
heures  contre  le  serpent ,  et ,  après  l'avoir  tué  ,  s'endort  de  fatigue  sous  l'arbre. 
Pendant  son  sommeil ,  les  aiglons  viennent  l'éventer  avec  leurs  ailes.  Le  père 
et  la  mère ,  étant  revenus  et  l'apercevant ,  veulent  d'abord  l'écraser  sous  des 
quartiers  de  roc  ;  mais  leurs  petits  leur  crient  que  ce  jeune  homme  a  tué  le 
serpent  et  les  a  délivrés ,  et ,  quand  il  se  réveille ,  les  aigles  lui  demandent  de 
leur  dire  ce  qu'ils  peuvent  faire  pour  lui.  Le  prince  les  prie  de  le  transporter 
dans  le  monde  supérieur.  Ils  y  consentent.  Il  faut  alors  que  le  jeune  homme  se 
procure  la  chair  de  quarante  buffles  et  quarante  outres  d'eau,  et,  de  plus,  un 
joug  d'argent.  Il  attellera  les  aigles  à  ce  joug  et  s'y  attachera  lui-même.  Quand 
les  aigles  crieront  kra  I  il  leur  donnera  de  la  viande  ;  quand  ils  crieront  ghu  !  de 
l'eau.  Le  jeune  homme  se  conforme  à  ces  instructions;  mais,  avant  qu'on 
atteigne  le  monde  supérieur,  toute  la  viande  est  mangée  ;  l'un  des  aigles  ayant 
crié  kra  !  le  prince  se  coupe  la  jambe  et  la  lui  donne.  Arrivés  en  haut ,  les  aigles 
remarquent  qu'il  boite  ;  le  roi  des  aigles  ordonne  à  celui  des  siens  qui  avait 
avalé  la  jambe  de  la  rendre  au  prince ,  et  on  la  lui  rattache  au  moyen  de  l'eau 
de  la  vie.  (Comparer,  pour  tout  cet  épisode  des  aigles,  le  conte  bosniaque 
mentionné  plus  haut.  Dans  ce  conte ,  le  roi  donne  au  héros  une  lettre  pour 
l'oiseau-géant  ;  ce  trait  rappelle  le  messager  du  conte  avare.  ) 

Chez  les  Tartares  de  la  Sibérie  méridionale ,  nous  retrouvons  un  épisode  du 
même  genre  dans  une  sorte  de  légende  héroïque  recueillie  chez  les  tribus 
kirghizes.  Comme  ce  passage  rappelle ,  dans  son  ensemble ,  le  thème  principal 
auquel  se  rapportent  Jean  de  VOurs  et  la  Canne  de  cinq  cents  livres,  nous  le 
résumerons  en  entier  (RadlofT,  III,  p.  315  seq.)  :  Le  «  héros  »  Kan  Schentasi, 
après  avoir  épousé  la  fille  d'Aïna  Kan ,  s'en  retourne  vers  son  peuple  avec  sa 
femme,  emmenant  avec  lui  soixante  chameaux,  quarante  jeunes  gens  et 
quarante  jeunes  filles.  Un  jour  qu'il  a  pris  les  devants ,  le  «  héros  »  Kara  Tun , 
un  «  djalmaous  »  à  sept  têtes,  qui  habite  sous  la  terre,  apparaît  à  la  surface  du 
sol ,  avale  la  femme  de  Kan  Schentœi ,  les  soixante  chameaux ,  les  quarante 
jeunes  gens,  les  quarante  jeunes  filles  et  toutes  les  richesses ,  puis  il  rentre  sous 
terre.  Trois  «  héros  »  ,  qui  s'étaient  joints  à  Kan  Schentaïi ,  dont  ils  avaient 
appris  les  exploits ,  veulent  descendre  à  la  suite  de  Kara  Tun  dans  le  trou  par 


LA      CANNE      DE      CINQ.     CENTS      LIVRES  I43 

lequel  celui-ci  a  disparu  ;  mais ,  quand  ils  y  mettent  le  pied ,  puis  la  main  ,  le 
pied  et  la  main  se  trouvent  coupés.  Ils  restent  donc  assis ,  mutilés ,  auprès  du 
trou.  Kan  Schentasi ,  ayant  fait  un  mauvais  rêve,  revient  sur  ses  pas,  et  il 
apprend  des  trois  héros  qu'un  djalmaous  a  avalé  tous  ses  gens.  Il  s'attache 
à  une  corde  et  se  fait  descendre  dans  l'abîme.  Parvenu  au  fond ,  il  trouve  un 
autre  monde  et  se  met  à  marcher  vers  l'orient.  Un  jour  il  arrive  auprès 
d'immenses  troupeaux,  et,  au  milieu  de  ces  troupeaux,  s'élève  une  maison 
haute  comme  une  montagne.  Kan  Schentaei  entre  dans  cette  maison  :  c'était 
celle  du  djalmaous  à  sept  têtes,  qui  dormait  en  ce  moment;  car  de  temps  en 
temps,  il  dormait  sept  jours  et  sept  nuits  de  suite.  Auprès  de  lui  la  femme  de 
Kan  Schentaei  était  assise  et  pleurait.  En  voyant  son  mari,  elle  lui  dit  qu'il 
périra ,  car  il  n'est  pas  assez  fort  pour  combattre  le  djalmaous.  Kan  Schentaei 
tire  son  épée  et  en  porte  un  coup  à  la  tête  du  djalmaous  ;  celui-ci  bondit,  et  ils 
combattent  pendant  sept  jours  et  sept  nuits.  Alors  ils  conviennent  de  se  reposer. 
Comme  Kan  Schentaei  est  à  se  dire  que  sa  force  ne  suffira  pas  pour  vaincre  le 
djalmaous,  paraît  un  homme  à  barbe  blanche  qui  frappe  le  djalmaous  avec  une 
massue  de  fer,  et  le  djalmaous  meurt  ».  Kan  Schentaei  se  lève,  fend  le  ventre 
du  monstre,  et  tous  les  hommes  qu'il  avait  avalés  se  retrouvent  vivants.  Il  les 
amène  tous  avec  les  troupeaux  à  l'ouverture  par  laquelle  il  était  descendu  ;  mais 
ses  trois  compagnons,  mutilés  comme  ils  sont,  ne  peuvent  les  faire  remonter. 
Il  s'éloigne  désespéré.  Un  jour  qu'il  s'est  endormi  sous  un  grand  tremble ,  il  est 
réveillé  par  un  bruit  très  fort.  Il  lève  les  yeux  et  voit  en  haut  de  l'arbre  un 
nid,  et  dans  ce  nid  trois  jeunes  oiseaux  qui  poussent  des  cris  d'eflfroi  ;  un 
dragon,  en  effet,  est  en  train  de  grimper  à  l'arbre  et  va  les  dévorer.  Kan 
Schentaei  tire  son  épée  et  coupe  en  deux  le  dragon.  Les  oiseaux  le  remercient  et 
lui  font  raconter  son  histoire.  Ensuite  ils  lui  disent  :  «  Notre  mère  est  un  oiseau 
nommé  le  héros  {sic)  Kara  Kous  ;  il  n'y  a  personne  de  plus  grand  qu'elle. 
Elle  te  portera  où  tu  voudras.  »  Ici ,  comme  dans  les  contes  précédents ,  le  gros 
oiseau  dit  au  sauveur  de  ses  petits  de  lui  apporter  beaucoup  de  viande,  soixante 
élans.  Il  en  mange  trente  avant  de  prendre  son  vol,  et  on  charge  sur  son  dos 
les  trente  autres,  ainsi  que  tout  le  bétail  et  le  peuple  de  Kan  Schentaei.  Ici 
encore ,  la  viande  faisant  défaut ,  Kan  Schentaei  se  voit  obligé  de  se  couper  la 
chair  des  cuisses  et  de  la  jeter  dans  le  bec  de  l'oiseau ,  qui ,  arrivé  en  haut ,  la 
lui  rend  et  le  rétablit  dans  son  premier  état. 

Un  conte  kabyle  (Rivière,  p.  235  ),  dans  lequel  se  trouvent  la  descente  du 
liéros  dans  le  monde  inférieur,  —  où  il  tue  un  ogre  et  s'empare  de  ses  sept 
femmes ,  —  et  aussi  la  trahison  des  frères ,  présente  à  peu  près  de  la  môme 
façon  l'épisode  de  l'oiseau ,  qui  ici  est  un  aigle  ;  mais  le  héros  n'a  pas  besoin  de 
donner  à  l'aigle  un  morceau  de  sa  chair. 

L'épisode  de  l'oiseau  se  rencontre  encore  dans  d'autres  récits  orientaux ,  mais 
ceux-ci  tout  différents  ,  pour  l'ensemble ,  de  la  Canne  de  cinq  cents  livres.  Ainsi , 
dans  un  conte  du  Bahar-Danush  persan  (trad.  de  Jonathan  Scott,  t.  III ,  p.  loi , 
scq.),  le  prince  Ferokh-Faul,  qui  voyage  avec  un  fidèle  ami  à  la  recherche 

I .  Ce  vieillard  à  la  massue  de  fer,  qui  intervient ,  on  ne  sait  pourquoi ,  dans  l'action ,  semble  un 
dédoublement  du  personnage  principal  ;  la  massue  de  fer  rappelle  tout  i  fait  la  «  canne  »  de  fer  de  tant 
de  contes  analogues. 


144  LA      CANNE      DE      Cl\Q.     CENTS      LIVRES 

d'une  princesse  dont  il  a  vu  le  portrait,  se  repose  un  jour  au  pied  d'un  arbre. 
Sur  la  cime  de  cet  arbre  un  simurgh  (oiseau  fabuleux)  avait  construit  son  nid, 
et  justement  un  monstrueux  serpent  noir  venait  de  s'enrouler  autour  du  tronc 
pour  aller  dévorer  les  petits  ;  le  prince  tire  son  sabre  et  le  tue  ;  puis  il  s'endort , 
ainsi  que  son  compagnon.  Vers  le  soir,  le  simurgh  revient ,  et  apercevant  les 
deux  jeunes  gens,  il  les  prend  pour  des  ennemis  de  sa  couvée,  et  il  va  les 
mettre  à  mort  quand  ses  petits  lui  font  connaître  le  service  que  leur  a  rendu  le 
prince.  Le  simurgh  réveille  Ferokh-Faul  et  lui  demande  de  quelle  façon  il  peut 
lui  témoigner  sa  reconnaissance.  Le  prince  lui  expose  l'objet  de  son  voyage, 
et ,  le  lendemain ,  le  simurgh  prend  les  deux  jeunes  gens  sur  son  dos  et  les 
dépose  le  soir  dans  la  ville  où  ils  voulaient  se  rendre  et  qui  était  pour  ainsi  dire 
inaccessible. 

Dans  un  conte  indien  recueilli  dans  le  Deccan  (miss  Frère,  p.  13)  et  que 
nous  avons  eu  déjà  l'occasion  de  citer  dans  les  remarques  de  notre  n"  1 5 ,  les 
Dons  des  trois  Animaux  (I ,  p.  175  )  ,  un  jeune  prince,  dont  la  mère  est  retenue 
captive  par  un  magicien,  s'est  mis  en  campagne  pour  chercher  à  découvrir 
l'endroit  où  il  sait  que  le  magicien  a  caché  son  âme ,  sa  vie.  Comme  le  héros 
du  conte  persan,  il  s'endort  au  pied  d'un  arbre;  il  est  réveillé  par  un  grand 
bruit  et  tue  un  serpent  qui  est  au  moment  de  dévorer  des  aiglons.  Les  aigles , 
reconnaissants ,  disent  à  leurs  petits  de  se  mettre  au  service  du  prince ,  et  ceux- 
ci  le  portent  dans  le  lieu  où  il  veut  pénétrer,  puis  ils  l'en  ramènent ,  après  qu'il 
s'est  saisi  du  petit  perroquet  dans  lequel  est  cachée  la  vie  du  magicien. 

Citons  encore  un  passage  d'un  roman  hindoustani,  dont  M.  Garcin  de  Tassy 
a  donné  la  traduction  dans  la  Revue  orientale  et  américaine  (4e  année,  1861  , 
p.  I ,  seq.  )  :  Le  prince  Almâs  s'est  mis  en  route  vers  la  ville  de  Wâkâf ,  où  il 
doit  trouver  le  mot  d'une  énigme  dont  la  solution  lui  obtiendrait  la  main  d'une 
princesse.  Un  jour,  il  s'endort  au  pied  d'un  arbre  sur  lequel  l'oiseau  simorg 
avait  son  nid  ;  il  est  réveillé  par  le  hennissement  de  son  cheval  qui  lui  signale 
l'approche  d'un  dragon.  Après  un  long  combat,  il  parvient  à  tuer  le  monstre 
qui  déjà  grimpait  à  l'arbre.  Puis,  entendant  les  petits  du  simorg  crier  de  faim, 
il  les  rassasie  de  la  chair  du  dragon  et  se  rendort  de  fatigue.  Le  simorg,  à  son 
retour,  n'entendant  plus  crier  ses  petits  et  voyant  un  homme  endormi  au  pied 
de  l'arbre ,  s'imagine  qu' Almâs  a  détruit  sa  couvée ,  et  il  est  au  moment  de 
laisser  tomber  sur  lui  une  pierre  énorme,  quand  sa  femelle  l'arrête.  Par  recon- 
naissance, le  simorg  porte  le  prince,  par  delà  sept  mers,  dans  la  ville  de  Wâkâf, 
après  lui  avoir  fait  prendre  une  provision  de  chair  d'âne  sauvage,  qu'Almâs 
doit  lui  donner  peu  à  peu  pendant  le  trajet. 

Enfin  nous  renverrons  à  un  conte  des  Tartares  de  la  Sibérie  méridionale 
(Radloff,  IV,  pp.  116-117),  qui,  après  toutes  les  citations  que  nous  venons 
de  faire,  n'a  rien  de  bien  particulier. 

*  * 
Nous  nous  arrêterons  un  instant,  à  l'occasion  des  deux  variantes  de  Montiers 
données  plus  haut,  sur  l'épisode  de  la  maison  isolée,  que  nous  avons  déjà 
étudié  à  propos  de  notre  n"  i  (I,  pp.  9-1 1,  18-21,  25-26).  On  a  pu  remarquer 
que,  dans  ces  deux  variantes ,  c'est  un  petit  garçon  qui  joue  des  mauvais  tours 
aux  compagnons  du  héros.  Ce  petit  garçon  rappelle  le  nain  qui  figure  à  cet 


LA      CANNE      DE      CINQ     CENTS      LIVRES  145 

endroit  dans  presque  tous  les  contes  de  ce  genre.  Ainsi ,  dans  le  conte  des 
Avares  du  Caucase,  pendant  que  celui  des  compagnons  d'Oreille-d'Ours  qui 
correspond  à  Tord-Chêne  est  occupé  à  préparer  le  repas,  arrive,  chevauchant 
sur  un  lièvre  boiteux ,  un  petit  homme ,  haut  d'une  palme ,  avec  une  barbe 
longue  de  trois  palmes.  Il  demande  un  peu  de  viande ,  puis  encore  un  peu  ,  et , 
comme  alors  le  compagnon  d'Oreille-d'Ours  lui  dit  de  décamper,  il  saute  à  bas 
de  sa  monture ,  s'arrache  un  poil  de  la  barbe ,  et  en  un  instant  il  a  garrotté  notre 
homme  et  mangé  toute  la  viande.  —  Dans  un  conte  lithuanien  (Schleicher, 
p.  128),  un  petit  homme  à  longue  barbe  prie  le  tailleur,  un  des  compagnons 
du  héros ,  de  l'asseoir  sur  le  banc  auprès  du  feu ,  puis  il  lui  demande  un  petit 
morceau  de  viande.  Quand  il  a  le  morceau,  il  le  laisse  échapper  de  ses  mains, 
et ,  tandis  que  le  tailleur  se  baisse  pour  le  ramasser,  il  tombe  sur  lui  à  coups  de 
poing.  (Comparer  le  passage  de  l'histoire  de  La  Ramée  où  Tord-Chêne  se 
baisse  pour  donner  du  feu  au  «  petit  galopin  ».)  —  Dans  un  conte  du  «  pays 
saxon  »  de  Transylvanie  (Haltrich,  n»  17),  pendant  qu'un  des  compagnons  de 
Jean  le  Fort  prépare  le  dîner,  survient  un  petit  homme  avec  une  barbe  longue 
de  sept  aunes,  tout  geignant  et  disant  qu'il  a  bien  froid.  Quand  l'autre  lui  dit 
de  venir  se  chauffer,  il  s'approche  du  foyer,  renverse  la  marmite  et  s'enfuit 
à  toutes  jambes.  (Comparer  le  fragment  cité  de  notre  dernière  variante.) — 
Dans  un  conte  du  Tyrol  italien  (Schneller,  p,  189),  où  figure  également  un 
nain,  un  nain  à  barbe  grise,  se  retrouve  encore  un  trait  de  cette  dernière 
variante  :  Giuan  dall'Urs  ayant  coupé  la  tête  du  nain,  celui-ci  se  relève  et  dispa- 
raît dans  un  puits. 

Enfin ,  pour  nous  borner  à  ces  rapprochements ,  dans  un  conte  portugais  du 
Brésil  (Roméro,  n°  19),  un  négrillon,  qui  tient  la  place  du  nain,  demande 
aux  compagnons  de  Manoel  da  Bengala  (  Manoel  à  la  Canne  )  de  lui  donner  du 
feu  pour  allumer  sa  pipe  (exactement  comme  dans  l'histoire  de  La  Ramée) ,  et 
ensuite  il  les  terrasse;  —  dans  des  contes  de  la  Haute-Bretagne  (Sébillot,  II, 
n°  26;  Littérature  orale  y  p.  82),  un  «  petit,  petit  bonhomme  »  ou  un  diablotin 
jette  des  cendres  dans  le  pot-au-feu ,  tout  à  fait  comme  le  petit  garçon  de  notre 
dernière  variante.  (Comparer  le  conte  portugais  la  Canne  de  sei^e  quintaux, 
no  47  de  la  collection  Braga.  ) 

*  * 

Il  convient  de  signaler,  avant  de  finir,  un  tout  petit  trait  qui  est  particulier  à 
notre  première  variante. 

Quand  il  s'agit  de  faire  les  trois  bracelets ,  La  Ramée  demande  à  son  maître 
un  boisseau  de  noisettes,  puis  un  boisseau  de  noix,  et  enfin  un  boisseau 
d'amandes.  Nous  pouvons  d'abord  rapprocher  de  ce  trait  un  passage  du  conte 
hanovrien  de  la  collection  Colshorn  cité  plus  haut  :  Pierre  l'Ours,  qui  s'est 
engagé  chez  un  orfèvre  après  avoir  délivré  les  trois  princesses,  se  charge  de 
fabriquer  l'anneau  commandé  par  le  roi.  Il  prie  son  maître  de  lui  donner  pour 
la  nuit  une  tonne  de  bière,  un  muid  de  noix  et  deux  pains.  —  On  se  demandera 
peut-être  si  ce  n'est  pas  du  hasard  que  provient  cette  ressemblance  dans  un  si 
petit  détail  ;  mais  le  doute  à  ce  sujet  diminuera  certainement  quand  on  verra 
que ,  dans  le  conte  flamand  de  la  collection  Deulin ,  cité  dans  les  remarques  de 
notre  no  i  (I,  pp.  7  et  17),  Jean  l'Ourson,  en  pareille  circonstance,  se  fait 

C0SQ.VIN,  Conles,  II,  IQ 


146  LA      CANNE      DE      CINQ.     CENTS      LIVRES 

donner  un  sac  de  noix  par  son  patron.  De  même,  dans  le  conte  allemand  de  la 
collection  Prœhle,  mentionné  au  même  endroit  (I,  pp.  7  et  16),  Jean  l'Ours, 
qui  a  promis  de  faire  trois  boules  pareilles  à  celles  qu'avaient  les  princesses ,  se 
remplit  la  poche  de  noisettes  avant  de  se  mettre  ou  plutôt  de  faire  semblant  de 
se  mettre  au  travail. 

Un  conte  grec  moderne  (Hahn,  n"  70),  que  nous  avons  aussi  résumé  en 
partie  (I,  pp.  12  et  17),  nous  paraît  donner  la  forme  primitive  de  ce  trait.  Ici 
le  héros  est  entré  comme  compagnon  chez  un  tailleur.  Or  son  maître  a  reçu  du 
roi  l'ordre  de  faire  en  trois  jours  pour  la  princesse  un  vêtement  sur  lequel 
sera  brodée  la  terre  avec  ses  fleurs  ;  ce  vêtement  doit  être  renfermé  dans  une 
noix.  Le  jeune  homme  se  fait  donner  par  le  tailleur  un  setier  d'eau-de-vie 
et  une  livre  de  noix  ;  il  s'enferme  dans  l'atelier,  mange  et  boit  à  son  aise ,  puis 
il  ouvre  une  noix  que  la  princesse  lui  a  donnée  dans  le  monde  inférieur  et  en 
tire  le  vêtement  merveilleux.  (Quelques  jours'après ,  la  princesse  commande  un 
vêtement  sur  lequel  sera  brodé  le  ciel  avec  ses  étoiles  et  qui  sera  renfermé  dans 
une  amande;  le  jeune  homme  fait  de  même  que  la  première  fois  ;  seulement  il 
demande  des  amandes  au  lieu  de  noix  :  le  vêtement  est  dans  une  amande  que 
lui  a  donnée  la  princesse.  Et  enfin ,  quand  la  princesse  commande  un  vêtement 
renfermé  dans  une  noisette  et  représentant  la  mer  et  ses  poissons ,  il  se  fait 
donner  des  noisettes  et  tire  le  vêtement  d'une  noisette  qu'il  a  également  rappor- 
tée du  monde  inférieur. 

Un  dernier  rapprochement  de  détail.  Dans  le  conte  hanovrien  de  la  collection 
Colshorn,  Pierre  l'Ours,  apprenant  que  la  plus  jeune  des  trois  princesses  est 
malade  de  ne  point  le  voir  venir,  s'habille  en  mendiant  et  se  présente  au  palais. 
Les  gardes  le  repoussent  et  le  blessent.  Pierre  l'Ours  tire  de  sa  poche  le 
mouchoir  que  la  princesse  lui  a  donné  et  s'en  sert  pour  étancher  le  sang  qui 
coule  de  sa  blessure.  Justement  la  princesse  est  à  sa  fenêtre,  et  elle  reconnaît 
son  mouchoir.  —  Ce  trait  rappelle  la  fin  de  la  Canne  de  cinq  cents  livres. 

Dans  un  conte  russe  (Ralston,  p.  73),  mentionné  dans  les  remarques  de 
notre  no  i ,  le  héros  se  mêle  à  des  mendiants ,  et  l'une  des  princesses  le  recon- 
naît à  son  anneau. 


LUI 


LE  PETIT   POUCET 


Il  était  une  fois  des  gens  qui  avaient  beaucoup  d'enfants  ;  l'un 
d'eux  était  un  petit  garçon  qui  n'était  pas  plus  grand  que  le 
pouce  :  on  l'appelait  le  petit  Poucet. 

Un  jour  sa  mère  lui  dit  :  «  Je  m'en  vais  à  l'herbe  ;  toi ,  tu 
resteras  pour  garder  la  maison.  —  Maman,  »  dit-il,  «  je  veux 
aller  avec  vous.  —  Non,  notre  Poucet,  tu  resteras  ici.  » 

Le  petit  Poucet  fit  mine  d'obéir;  mais,  quand  sa  mère  partit, 
il  la  suivit  sans  qu'elle  y  prît  garde.  Arrivé  aux  champs,  il  se 
cacha  dans  la  première  brassée  d'herbe  que  sa  mère  cueillit,  de 
sorte  que  celle-ci  le  mit  sans  le  savoir  dans  sa  hotte.  On  donna 
l'herbe  à  la  vache  ;  voilà  le  petit  Poucet  avalé. 

Le  soir  venu,  la  mère  voulut  traître  la  vache.  «  Tourne-teu, 
Noirotte.  —  Nenni ,  je  n'me  tournerâme.  »  La  femme,  tout 
étonnée,  courut  chercher  son  mari.  «  Tourne-teu,  Noirotte.  — 
Nenni,  je  n'me  tournerâme.  » 

De  guerre  lasse,  on  appela  le  boucher,  qui  fut  d'avis  qu'il 
fallait  tuer  la  bête.  La  vache  fut  donc  tuée  et  dépecée ,  et  on  jeta 
le  ventre  dans  la  rue ,  où  une  vieille  femme  le  ramassa  et  le  mit 
dans  sa  hotte.  Mais ,  comme  elle  était  trop  chargée,  force  lui  fut 
de  s'arrêter  à  moitié  d'une  côte,  au  sortir  du  village,  et  d'aban- 
donner sur  la  route  le  ventre  de  la  vache. 

Vint  à  passer  un  loup  qui  avait  grand'faim  ;  il  avala  le  ventre 
et  le  petit  Poucet  avec ,  puis  il  se  remit  ;\  rôder  dans  les  environs. 
Il  n'était  pas  loin  d'un  troupeau  de  moutons ,  quand  le  petit 
Poucet  se  mit  à  crier  :  «  Berger,  garde  ton  troupeau  !  berger, 
garde  ton  troupeau  !» 


148  LE      PETIT      POUCET 

En  entendant  cette  voix,  le  loup  prit  peur...,  si  bien  que  le 
petit  Poucet  se  trouva  tout  d'un  coup  par  terre.  Il  se  nettoya  du 
mieux  qu'il  put  et  s'en  retourna  chez  ses  parents.  Sa  mère  lui  dit  : 
«  Te  vlà  not'  Poucet!  j'te  croyeuille  pordeu. 

—  J'ateuille  da'  Therbe,  et  veu  n'm'avêm'veu. 

—  Ma  fi  no,  not'  Poucet,  j'te  croyeuille  tout  d'bo  pordeu. 

—  Eh  bé  !  marna ,  me  vlà  r'veneu  ^  » 


VARIANTE 


LE   PETIT   CHAPERON    BLEU 


Un  jour,  un  fermier  et  sa  femme ,  s'en  allant  faire  la  moisson  , 
laissèrent  à  la  maison  leur  petit  garçon ,  qu'on  appelait  le  petit 
Chaperon  bleu ,  parce  qu'il  portait  un  chaperon  de  cette  couleur, 
et  lui  dirent  de  venir  aux  champs  à  midi  leur  porter  la  soupe. 

A  l'approche  de  midi ,  le  petit  garçon  versa  la  soupe  dans  un 
pot-de-camp  et  se  mit  en  devoir  de  la  porter  à  ses  parents. 
Comme  il  passait  par  l'étable ,  voyant  que  la  vache  n'avait  rien  à 
manger,  il  posa  son  pot  à  côté  d'elle  et  alla  chercher  du  fourrage. 
Mais ,  par  malheur,  la  vache  donna  un  coup  de  pied  dans  le  pot, 
et  toute  la  soupe  se  répandit  par  terre.  Voilà  le  petit  garçon  bien 
en  peine.  Il  ne  trouva  rien  de  mieux  à  faire  que  de  se  cacher  dans 
une  botte  de  foin. 

Les  parents ,  ne  le  voyant  pas  arriver,  revinrent  au  logis  ;  on 
l'appelle,  on  le  cherche  partout  :  point  de  petit  Chaperon  bleu. 
Cependant  la  vache,  qui  avait  faim,  se  mit  à  beugler;  on  lui 
donna  la  botte  de  foin  où  le  petit  garçon  s'était  blotti.  La  vache 
avala  l'enfant  avec  le  foin. 

Un  instant  après,  quand  on  voulut  renouveler  la  litière,  on 
s'aperçut  que  la  vache  ne  pouvait  plus  bouger  :  on  avait  beau  la 

I.  Te  voilà,  notre  Poucet!  je  te  croyais  perdu.  —  J'étais  dans  l'herbe,  et 
vous  ne  m'avez  pas  vu.  —  Ma  foi  non ,  notre  Poucet  ;  je  te  croyais  tout  de  bon 
perdu.  —  Eh  bien!  maman,  me  voilà  revenu. 


LE      PETIT      POUCET  I49 

pousser,  la  frapper;  rien  n'y  faisait.  «  Vache,  toume-teu,  vache, 
tourne-teu  !  —  Je  n'me  tournerâme.  »  En  entendant  la  vache 
parler^  les  gens  furent  bien  étonnés  et  la  crurent  ensorcelée  ;  ils  ne 
se  doutaient  guère  que  c'était  le  petit  Chaperon  bleu  qui  répondait 
pour  elle.  On  courut  chercher  le  maire.  «  Vache ,  tourne-teu  !  — 
Je  n'me  tournerâme.  »  Enfin  on  appela  le  curé,  qui  dit  à  la  vache 
en  français  :  «  Vache,  tourne-toi  !  —  Je  n'comprenme  le  français  ; 
je  n'me  tournerâme.  » 

Le  fermier,  ne  sachant  plus  que  faire ,  fit  venir  le  boucher.  La 
bête  fut  tuée  et  dépecée  ;  le  ventre  fut  jeté  dehors  et  ramassé  par 
une  vieille  femme,  qui  l'emporta  dans  sa  hotte. 

A  peine  était-elle  hors  du  village,  que  le  petit  garçon  se  mit  à 
chanter  : 

«  Trotte ,  trotte ,  vieille  sotte  ! 
Je  suis  au  fond  de  ta  hotte.  » 

La  vieille,  bien  effrayée,  pressa  le  pas  sans  oser  regarder  der- 
rière elle.  Comme  elle  passait  près  d'un  troupeau  de  moutons,  le 
petit  garçon  cria  :  «  Berger,  berger,  prends  garde  à  tes  moutons  ! 
Voici  le  loup  qui  vient.  »  La  vieille,  à  demi  folle  de  frayeur, 
disait  en  se  tâtant  :  «  Je  ne  suis  pourtant  pas  le  loup  !  Qu'est-ce 
que  cela  veut  dire  ?  »  Arrivée  chez  elle,  elle  ferma  la  porte,  déposa 
sa  hotte  par  terre  et  fendit  le  ventre  de  la  vache.  Dans  un  moment 
où  elle  tournait  la  tète,  le  petit  garçon  sortit  tout  doucement  de 
sa  prison  et  se  blottit  derrière  Tarmoire. 

La  vieille  prépara  les  tripes  et  les  accommoda  pour  son  souper. 
Elle  commençait  à  se  remettre  de  sa  frayeur  et  ne  songeait  plus 
qu'à  se  régaler,  quand  tout  à  coup  le  petit  garçon  se  mit  à  crier  : 
«  Bon  appétit,  la  vieille  !  »  Cette  fois,  la  pauvre  femme  crut  que 
le  diable  était  au  logis  et  commença  à  trembler  de  tous  ses 
membres.  «  Ecoute,  »  lui  dit  alors  le  petit  garçon  sans  quitter  sa 
place,  «  promets-moi  de  ne  dire  à  personne  où  tu  m'as  trouvé  et 
de  me  reconduire  où  je  te  dirai.  Je  serai  bien  aise  de  n'être  plus 
ici,  et  toi  tu  ne  seras  pas  fâchée  d'être  débarrassée  de  moi.  »  La 
vieille  promit  tout,  et  le  petit  Chaperon  bleu  se  montra.  Elle  le 
reconduisit  chez  ses  parents,  qui  furent  bien  joyeux  de  le  revoir. 


150  LE      PETIT      POUCET 

REMARQUES 

Dans  une  seconde  variante ,  également  de  Montiers-sur-Saulx ,  des  gens  ont 
un  petit  garçon  pas  plus  haut  que  le  pouce  :  on  l'appelle  P'iiot  Pouçot.  Un  jour, 
le  petit  Poucet  part  pour  chercher  un  maître.  Il  arrive  à  un  village  et  entre  dans 
la  première  maison  qu'il  voit.  Il  demande  si  on  veut  le  prendre  comme  domes- 
tique. La  femme ,  qui  en  ce  moment  se  trouve  seule  à  la  maison ,  lui  répond 
qu'il  est  trop  petit.  «  Prenez-moi ,  »  dit  le  petit  Poucet  ;  «  je  travaille  bien.  » 
Le  mari,  étant  revenu,  le  prend  à  son  service. 

La  femme  l'envoie  chercher  une  bouteille  de  vin  chez  le  marchand.  Le  petit 
Poucet  dit  à  celui-ci  de  lui  donner  un  tonneau.  Le  marchand  se  récrie  ;  mais  le 
petit  Poucet  n'en  démord  pas.  On  lui  donne  le  tonneau ,  et  il  s'en  va  en  le 
poussant  devant  lui.  Sur  son  chemin  les  gens  sont  ébahis  :  «  Un  tonneau  qui 
marche  tout  seul  !  » 

Ensuite  la  femme  l'envoie  chercher  une  miche  de  pain  chez  le  boulanger.  Le 
petit  Poucet  se  fait  donner  toutes  les  miches,  qu'il  pousse  aussi  devant  lui. 

Un  jour  que  la  femme  fait  la  galette,  il  tombe  dedans  sans  qu'on  s'en 
aperçoive.  On  met  la  galette  au  four.  Quand  elle  est  cuite  et  qu'on  la  coupe  en 
deux,  on  coupe  l'oreille  au  petit  Poucet.  «  Oh  !  prenez  garde  1  vous  me  coupez 
l'oreille.  »  Mais  on  ne  fait  pas  attention  à  lui,  et  on  le  mange  avec  la  galette. 


Plusieurs  contes  de  cette  famille  sont  formés  en  entier,  ou  presque  en  entier, 
du  premier  épisode  de  notre  conte  (le  petit  Poucet  avalé  par  la  vache)  ,  épisode 
présenté  d'une  manière  très  simple. 

Voici  d'abord  un  conte  basque  de  la  Haute-Navarre  (^Revue  de  linguistique , 
1876,  p.  242)  :  Il  était  une  fois  un  petit,  petit  garçon  ;  il  avait  nom  Ukaïltcho 
(Petite  poignée).  Un  jour,  sa  mère  l'avait  envoyé  garder  la  vache.  La  pluie 
ayant  commencé,  Ukaïltcho  se  cacha  sous  un  pied  de  chou.  Comme  on  ne  le 
voyait  plus  revenir,  sa  mère  s'en  fut  le  chercher.  «  Ukaïltcho  !  où  êtes-vous? 

—  Ici  !  ici  1  —  Où  ?  —  Dans  les  boyaux  de  la  vache.  —  Quand  sortirez-vous  ? 

—  Quand  la  vache  fera...  »  La  vache  avait  avalé  Ukaïltcho,  pensant  que 
c'était  une  feuille  de  chou. 

Même  histoire  dans  un  conte  languedocien  cité  par  M.  Gaston  Paris  (Le  petit 
Poucet  et  la  Grattde-Ourse ,  p.  VII),  où  Peperelet  (Grain  de  poivre),  s'en  allant 
porter  à  manger  à  son  père  et  à  ses  frères  qui  coupent  du  bois  dans  la  foret, 
voit  venir  le  loup  et  se  cache  sous  un  chou ,  qu'une  vache  mange ,  et  Pepeleret 
avec;  —  et  aussi  dans  un  conte  du  Forez  (ibid. ,  p.  57),  où  Plen  Pougnet 
(Plein  le  poing)  s'étant  assis  derrière  un  mur,  un  bœuf  le  prend  pour  un 
chardon  et  l'avale. 

Dans  un  conte  catalan  (Rottdallayre,  III,  p.  88),  le  héros  est  un  petit  garçon 
pas  plus  gros  qu'un  grain  de  mil.  Un  jour  ses  parents  l'envoient  chercher  pour 
un  sou  de  safran.  11  arrive  chez  le  marchand.  «  Donnez-moi  pour  un  sou  de 
safran.  »  On  regarde,  mais  l'on  ne  voit  qu'un  sou  qui  remue.  A  la  fin  on  entre- 
voit le  petit  garçon ,  on  prend  le  sou  et  on  met  le  safran  à  la  place.  Tandis  que 
le  petit  retourne  vers  la  maison ,  de  grosses  gouttes  commencent  à  tomber  ;  il 
se  met  à  l'abri  sous  un  chou.  Arrive  un  bœuf,  qui  mange  chou  et  enfant.  On 


LE      PETIT      POUCET  151 

cherche  le  petit  partout.  «  Où  es-tu  ?  —  Dans  le  ventre  du  bœuf;  il  n'y  tonne 
ni  n'y  pleut.  »  Personne  ne  sait  ce  que  cela  veut  dire.  Tout  à  coup  le  bœuf  fait 
un  p..,  et  voilà  le  petit  retrouvé. 

D'autres  contes,  comme  le  conte  lorrain  ,  développent  cet  épisode  et  le  font 
suivre  d'un  second  (le  petit  Poucet  ramassé  par  une  femme  avec  le  ventre  de  la 
vache)  et  même,  le  plus  souvent ,  d'un  troisième  (le  petit  Poucet  avalé  ensuite 
par  un  loup  avec  les  tripes). 

Dans  un  conte  picard  (Carnoy,  p.  329),  Jean  Pouçot,  autrement  dit  Jean 
l'Espiègle ,  après  avoir  été  avalé  par  la  vache ,  lui  pique  les  boyaux  avec  des 
alênes  qu'il  avait  dans  sa  poche.  La  vache  se  roule  par  terre  de  douleur  ;  on  la 
tue  et  on  met  cuire  les  tripes  dans  un  chaudron.  Jean  l'Espiègle  interpelle  sa 
grand'mère,  et  on  le  retire  du  chaudron. 

Dans  un  conte  allemand  (Prœhle,  I,  no  39),  Poucet  (Daumgross)  est  allé 
cueillir  des  fleurs  dans  un  pré  ;  il  est  ramassé  avec  l'herbe  fauchée  et  donné  à  la 
vache,  qui  l'avale.  Toutes  les  fois  que  la  servante  vient  traire  la  vache,  Poucet 
lui  adresse  la  parole.  La  servante  finit  par,  ne  plus  oser  aller  à  l'étable,  et  on 
tue  la  vache.  Les  tripes  sont  données  à  une  mendiante,  qui  les  met  dans  son 
panier.  A  partir  de  ce  moment ,  à  toutes  les  portes  auxquelles  elle  se  présente , 
elle  entend  répondre  non  :  c'est  Poucet  qui  lui  joue  ce  tour  ;  mais  il  meurt 
d'avoir  été  cuit  avec  les  tripes. 

Dans  un  conte  écossais  (Campbell,  n°  69),  Thomas  du  Pouce  est  allé  se 
promener  ;  la  grêle  étant  venue  à  tomber,  il  s'abrite  sous  une  feuille  de  patience. 
Un  taureau  mange  la  plante  et,  en  même  temps,  Thomas  du  Pouce.  Son  père 
et  sa  mère  le  cherchent.  Il  leur  crie  qu'il  est  dans  le  taureau.  On  tue  la  bête  ; 
mais  on  jette  justement  le  gros  boyau  dans  lequel  était  Thomas.  Passe  une 
mendiante,  qui  ramasse  le  boyau.  Pendant  qu'elle  marche,  Thomas  lui  parle; 
elle  jette  de  frayeur  ce  qu'elle  porte.  Un  renard  prend  le  boyau  et  Thomas  se 
met  à  crier  :  «  Tayaut  !  au  renard  !  »  Les  chiens  courent  sus  au  renard  et  le 
mangent ,  et  ils  mangent  aussi  le  boyau ,  mais  sans  toucher  à  Thomas  ;  qui 
revient  sain  et  sauf  à  la  maison. 

Venons  maintenant  à  un  conte  grec  moderne  (Hahn,  n°  55).  Là,  Demi- 
pois  est  avalé  par  un  des  bœufs  de  son  père ,  pendant  qu'il  leur  donne  du  foin. 
Le  soir,  pendant  que  ses  parents  sont  à  table ,  ils  entendent  une  voix  qui  sort 
d'un  des  bœufs  :  «  Je  veux  ma  part ,  je  veux  ma  part.  »  Le  père  tue  le  bœuf  et 
donne  les  boyaux  à  une  vieille  femme  pour  qu'elle  les  lave.  Comme  celle-ci  se 
met  en  devoir  de  les  fendre.  Demi-pois  lui  crie  :  «  Vieille,  ne  me  crève  pas  les 
yeux ,  ou  je  te  crève  les  tiens  !  »  La  vieille ,  effra5'ée ,  laisse  là  les  boyaux  et 
s'enfuit.  Le  renard  passe  et  avale  les  boyaux  avec  Demi-pois  ;  mais  celui-ci  lui 
rend  la  vie  dure.  Dès  que  le  renard  s'approche  d'une  maison ,  Demi-pois  crie  à 
tue-tête  :  «  Gare  à  vous ,  les  gens  !  le  renard  veut  manger  vos  poules.  »  Le 
renard ,  qui  meurt  de  faim ,  demande  conseil  au  loup  ;  celui-ci  l'engage  à  se 
jeter  par  terre  du  haut  d'un  arbre  ;  le  renard  suit  ce  conseil ,  et  il  est  tué  roide. 
Le  loup  dévore  son  ami  et  avale  en  même  Demi-pois  ;  mais  voilà  que  toutes  les 
fois  qu'il  approche  d'un  troupeau ,  il  entend  crier  dans  son  ventre  :  «  Holà  ! 
bergers,  le  loup  va  manger  un  mouton.  »  Désespéré,  le  loup  se  précipite  du 
haut  d'un  rocher.  Alors  Demi-pois  sort  de  sa  prison  et  retrouve  ses  parents.  — 


152  LE      PETIT      POUCET 

M.  Gaston  Paris  rapproche  de  ce  conte  grec ,  particulièrement  pour  la  fin ,  un 
conte  du  Forez.  Le  voici  :  Le  Givs  d'in  pion  (Gros  d'un  poing)  faisait  paître  un 
bœuf;  il  s'était  mis  derrière  un  chou.  En  mangeant  le  chou,  le  bœuf  mangea 
le  Gros  d'in  pion.  Le  maître  tua  le  bœuf,  et  le  chat  qui  passait  mangea  à  son 
tour  le  Gros  d'in  pion.  Le  chat  fut  tué ,  et  le  Gros  d'in  pion  fut  cette  fois  mangé 
par  le  chien.  Enfin  le  loup  dévora  le  chien.  Mais,  à  partir  de  ce  jour-là,  plus 
moyen  pour  le  loup  de  manger  des  moutons.  Quand  il  allait  vers  les  bergeries , 
le  Gros  d'in  pion ,  qui  était  dans  son  ventre ,  criait  :  «  Gare ,  gare ,  le  loup  vient 
manger  vos  moutons.  »  Survint  compère  le  renard  qui  conseilla  au  loup  «  de 
passer  entre  deux  pieux  très  rapprochés  l'un  de  l'autre ,  afin  que  la  pression 
pût  le  délivrer  d'un  hôte  aussi  incommode  ;  ce  qui  fut  fait.  »  —  M.  Gaston 
Paris  fait  remarquer  que  le  collectionneur,  M.  Gras ,  «  ne  dit  pas,  ce  qui  doit 
être  dans  l'histoire,  que  le  loup  resta  pris  au  corps  par  les  pieux  et  mourut  là 
misérablement.  »  «  C'est,  on  le  voit,  ajoute  M.  Paris,  le  pendant  exact  du 
conte  grec  ;  seulement  ici ,  conformément  à  la  tradition ,  le  loup  est  bafoué  par 
le  renard.  »  Il  l'est  également ,  ajouterons-nous  à  notre  tour,  dans  une  variante 
grecque  de  Demi-pois  (Hahn,  II,  p.  254). 

Dans  un  conte  portugais  (Coelho,  n»  33),  Grain  de  Mil,  qui  s'est  mis  sur 
une  feuille  de  millet ,  est  avalé  par  un  bœuf  ;  son  père  l'appelle  partout ,  et , 
l'entendant  enfin  répondre  de  dedans  la  bête ,  il  la  fait  tuer  ;  mais  il  a  beau 
chercher,  il  ne  trouve  pas  le  petit.  On  jette  les  tripes  dehors  ;  un  loup,  les  ayant 
avalées,  est  pris  de  tranchées.  Grain  de  Mil  lui  crie  de  se  soulager,  et,  sorti  du 
ventre  du  loup,  il  retourne  chez  son  père,  après  d'autres  aventures  qui  ne  se 
rapportent  en  rien  au  conte  lorrain.  (Comparer  un  autre  conte  portugais,  n»  94 
de  la  collection  Braga,  dont  le  héros  s'appelle  Matiœl  Feijào,  «  Manoel 
Haricot  ».)  —  Dans  un  conte  basque,  dont  M.  W.  Webster  ne  dit  qu'un  mot 
(p.  191  de  sa  collection)  ,  le  petit  héros  est  d'abord  avalé  par  un  bœuf,  puis 
par  un  chien ,  pendant  qu'on  lave  les  tripes  du  bœuf. 


D'autres  contes  vont  nous  offrir  de  nouvelles  aventures  se  surajoutant  aux 
premières.  Ainsi,  un  conte  rhénan  (Grimm,  no  37)  commence  par  raconter 
comment  Poucet  (Daumesdick)  conduit  la  voiture  de  son  père,  en  se  mettant 
dans  l'oreille  du  cheval  ;  comment  il  est  acheté  par  des  étrangers,  émerveillés 
de  son  adresse  ;  comment  ensuite  il  s'échappe  et  s'associe  à  des  voleurs.  Vient, 
après  cette  première  partie,  l'histoire  que  nous  connaissons  :  Poucet  avalé  par 
une  vache  dans  une  brassée  de  foin  ;  la  terreur  de  la  servante  à  qui  il  crie  de  ne 
plus  donner  de  foin  à  la  bête  ;  la  vache  tuée  ;  le  ventre  jeté  sur  le  fumier  et 
avalé  par  un  loup.  Finalement  Poucet  indique  au  loup  le  garde-manger  d'une 
certaine  maison,  qui  est  celle  de  ses  parents  ;  le  loup  s'y  introduit,  mais  n'en 
peut  plus  sortir.  Il  est  tué  et  Poucet  délivré. 

Dans  un  conte  russe,  dont  M.  Paris  donne  la  traduction  (op.  cil. ,  p.  81  ; 
voir  aussi  L.  Léger,  n»  3),  même  première  partie,  à  peu  près  :  Petit  Poucet  se 
glisse  dans  l'oreille  du  cheval  et  laboure  à  la  place  de  son  père  ;  il  est  vendu 
par  celui-ci  à  un  seigneur  et  s'échappe;  il  s'associe  à  des  voleurs,  vole  un 
bœuf  et  demande  les  boyaux  pour  sa  part.  Il  se  couche  dedans  pour  passer  la 
nuit  et  il  est  avalé  par  un  loup.  Comme  dans  les  contes  cités  précédemment, 


LE      PETIT      POUCET  1)3 

il  crie  aux  bergers  de  prendre  garde  au  loup.  Celui-ci ,  en  danger  de  mourir  de 
faim,  dit  à  Petit  Poucet  de  sortir.  «  Porte-moi  chez  mon  père,  et  je  sortirai.  » 
Le  loup  l'y  porte  ;  Petit  Poucet  sort  du  grand  ventre  par  derrière,  s'assied  sur  la 
queue  du  loup  et  se  met  à  crier  :  «  Battez  le  loup  !  »  Le  vieux  et  la  vieille 
tombent  sur  le  loup  à  coups  de  bâton ,  et ,  quand  il  est  mort ,  ils  prennent  la 
peau  pour  en  faire  une  «  touloupe  »  à  leur  fils. 

Ce  conte  russe  n'a  pas  le  passage  où  Poucet  est  avalé  par  un  bœuf.  Ce  trait 
va  se  retrouver  dans  un  conte  du  pays  messin  ,  qui  a  beaucoup  de  rapport  avec 
le  conte  russe  (^Mèlusine,  1877,  col.  41)  :  Jean  Bout-d'homme  est  vendu  par 
son  père  le  terrassier  à  un  seigneur  qui  l'a  trouvé  très  gentil.  Après  s'être  d'abord 
échappé ,  il  est  rattrapé  par  le  seigneur  qui  le  met  dans  un  panier  suspendu  au 
plafond  de  la  cuisine  :  de  là  il  doit  observer  ce  qui  se  passe  et  en  rendre  compte 
à  son  maître.  Un  jour,  il  est  aperçu  par  un  domestique  qui,  pour  le  punir  de 
son  espionnage ,  le  jette  dans  l'auge  aux  bestiaux  ;  il  est  avalé  par  un  bœuf.  Le 
seigneur  ayant  fait  tuer  ce  bœuf  pour  un  festin  qu'il  doit  donner,  les  tripes  sont 
jetées  sur  le  grand  chemin.  Une  vieille  femme,  passant  par  là ,  les  ramasse  et 
les  met  dans  sa  hotte.  Elle  n'a  pas  fait  dix  pas ,  qu'elle  entend  une  voix  qui  sort 
de  sa  hotte  et  lui  dit  : 

«  Toc  !  toc  ! 

Le  diable  est  dans  ta  hotte  ! 
Toc  !  toc  ! 

Le  diable  est  dans  ta  hotte  !  » 

La  vieille  jette  là  sa  hotte  et  s'enfuit.  Suivent  les  aventures  de  Jean  Bout- 
d'homme  avec  le  loup,  aventures  à  peu  près  identiques  à  celle  du  Petit  Poucet 
russe.  «  Tais-toi,  maudit  ventre!  »  dit  le  loup,  désespéré  d'entendre  toujours 
une  voix  qui  prévient  les  bergers  de  son  approche.  —  «  Je  ne  me  tairai  pas, 
tant  que  tu  n'auras  pas  été  me  déposer  sous  la  porte  de  mon  père.  —  Eh  !  bien , 
je  vais  y  aller.  »  Quand  ils  arrivent,  Jean  Bout-d'homme  sort  du  ventre  du 
loup ,  se  glisse  dans  la  maison  en  passant  par  la  chatière ,  et ,  au  même  instant , 
saisissant  le  loup  par  la  queue ,  il  crie  :  «  Venez ,  venez ,  père ,  je  tiens  le  loup 
par  la  queue.  »  Le  père  accourt  et  tue  d'un  coup  de  hache  le  loup  dont  il  vend 
la  peau. 

Dans  un  conte  allemand  (Grimm,  n"  45),  conte  résultant  de  la  fusion  faite 
par  les  frères  Grimm  de  divers  contes  de  la  région  du  Mein ,  de  la  Hesse  et 
du  pays  de  Paderborn ,  —  ce  qui ,  soit  dit  en  passant ,  est  un  procédé  assez  peu 
scientifique,  —  une  servante  ,  pour  se  débarrasser  du  petit  espion  (comme  dans 
le  conte  messin  ) ,  le  donne  aux  vaches  avec  l'herbe.  On  tue  la  vache  qui  l'a 
avalé  ;  on  fait  des  saucissons  avec  une  partie  de  la  viande ,  et  Poucet  (  Daumer- 
ling)  se  trouve  enfermé  dans  un  de  ces  saucissons.  Au  bout  d'un  long  temps, 
il  est  délivré;  puis,  plus  tard,  avalé  par  un  renard.  Il  finit  également  par 
recouvrer  sa  liberté. 

Nous  mentionnerons  encore  un  conte  wende  de  la  Lusace  (Veckenstedt, 
p.  97 ,  no  6  ) ,  où  le  petit  fripon  d'EuJenspiegel  s'associe  à  un  voleur,  puis  est 
ramassé  avec  le  foin  et  avalé  par  la  vache.  Quand  on  lue  la  vache,  il  parvient 
à  s'échapper  '. 

I.  Dans  le  conte  picard  citi  plus  haut ,  le  petit  Poucet  s'appelle  Jean  V Espiègle.  C'est  exactement 
y EnUnsfiegel  du  conte  wende,  On  sait  c^WEspiigU  est  la  forme  franfaise  du  nom  d'Emlensfifgel ,  le  hiros 


154  LE      PETIT      POUCET 

Deux  contes  italiens  ont  également  l'association  du  petit  héros  avec  des 
voleurs.  Le  premier,  recueilli  dans  les  Marches  par  M.  A.  Gianandrea 
(^Giornale  di  filologia romança ,  n»  5),  n'a  de  commun  avec  notre  conte  que  le 
passage  où  Deto  grosso  (Gros  doigt,  Pouce)  qui  s'est  caché  dans  la  laine  d'un 
mouton ,  est  avalé  par  un  loup ,  en  même  temps  que  le  mouton.  —  Dans  le 
second,  recueilli  en  Toscane  par  M.  Pitre  (Novelle  popolari  toscatte,  n°  42), 
Cecino  (Petit  pois)  est  avalé  par  un  cheval  appartenant  à  ses  amis  les  voleurs; 
puis  par  un  loup ,  quand  le  cheval  a  été  tué  et  jeté  dehors.  Le  loup  voulant 
aller  manger  une  chèvre,  Cecino  crie  au  chevrier  de  prendre  garde. 


Certains  contes  étrangers  ont ,  des  aventures  de  Poucet ,  uniquement  celles 
que  nous  avons  vues  en  dernier  lieu  s'ajouter  au  fonds  commun  à  tous  les 
contes  cités.  Ainsi,  le  Poucet  d'un  conte  Hthuanien  (Schleicher,  p.  7)  laboure 
en  se  tenant  dans  l'oreille  d'un  bœuf;  il  est  acheté  par  un  seigneur;  il  aide 
des  voleurs  à  voler  les  boeufs  du  seigneur  et  ensuite  attrape  les  voleurs  eux- 
mêmes.  Le  conte  finit  là-dessus.  —  Dans  un  conte  croate  (Krauss,  I,  n°  92), 
Poucet  conduit  de  la  même  manière  un  attelage  de  boeufs.  Son  père  le  vend 
aussi  à  un  seigneur,  qui  le  met  dans  sa  poche  ;  Poucet  en  profite  pour  jeter  à 
son  père  tout  l'argent  qui  s'y  trouve.  Il  tombe  ensuite  entre  les  mains  d'une 
bande  de  voleurs,  dans  laquelle  il  s'engage.  —  Dans  un  conte  albanais  (Hahn, 
no  99),  le  petit  héros,  qu'on  appelle  «  La  Noix  »,  laboure,  assis  sur  la  pointe 
de  la  charrue;  il  s'associe  à  des  voleurs  et  devient  fameux  sous  le  nom  du 

«  voleur  La  Noix  ». 

* 
*  * 

Un  poème  anglais,  l'histoire  de  Toni  Pouce,  qui  a  été  sans  doute  imprimé 
dès  le  xvie  siècle,  mais  dont  la  plus  ancienne  édition  connue  est  de  1630,  a 
conservé,  au  milieu  de  toute  sorte  de  fantaisies  plus  ou  moins  poétiques,  un 
trait  de  notre  thème  (Brueyre,  p.  5)  :  Tom  Pouce  est  attaché  par  sa  mère  à  un 
chardon  pour  que  le  vent  ne  l'enlève  pas.  Une  vache  mange  le  chardon  et 
Tom  Pouce  avec.  «  Où  est-tu ,  Tom  ?  »  crie  partout  la  mère.  —  «  Dans  le 
ventre  de  la  vache.  »  Tom  finit  par  en  sortir. 

*  * 

Un  conte  kabyle  (J.  Rivière,  p.  8)  présente  une  curieuse  ressemblance  avec 
tous  ces  contes  européens  :  Un  homme  avait  deux  femmes.  Un  jour,  en 
remuant  du  grain,  l'une  trouve  un  pois  chiche  :  «  Plût  à  Dieu ,  se  dit-elle,  que 
j'eusse  Pois  chiche  pour  fils  !  »  L'autre  trouve  un  ongle  :  «  Plût  à  Dieu,  dit-elle, 
que  j'eusse  Ali  g'icher  (sic)  pour  fils  !  »  Dieu  les  exauce  '.  Le  conte  laisse  de  côté 
Pois  chiche  et  ne  s'occupe  que  d'AU.  Le  petit  garde  un  troupeau  de  brebis  sans 

d'un  livre  très  populaire  en  Allemagne  à  la  fin  du  moyen  âge ,  et  qui  a  fait  aussi  l'amusement  de  nos 
aïeux.  —  Reste  à  savoir  si  les  Wendes  de  la  Lusace  emploient  le  mot  allemand  lui-même  ou  un 
équivalent  dans  lear  langue;  ce  que  ne  dit  pas  M.  Veckenstedt. 

I.  Dans  le  conte  rhénan  ,  la  mère  de  Poucet  a  souhaité  d'avoir  un  enfant ,  quand  même  il  ne  serait 
pas  plus  grand  que  le  pouce.  Comparer  le  conte  italien  des  Marches  et  le  conte  croate.  —  Dans  les  deux 
contes  portugais  et  dans  la  variante  grecque  ,  le  souhait  qu'a  formé  la  mère  ,  c'est  d'avoir  un  flls ,  ne 
fût-il  pas  plus  gros  qu'un  grain  de  mil ,  un  haricot  ou  un  pois. 


LE      PETIT      POUCET  1S5 

qu'on  puisse  voir  où  il  est.  Des  voleurs  étant  venus  à  passer,  il  se  joint  à  eux. 
Quand  ils  sont  auprès  d'une  maison ,  ils  font  un  trou  dans  le  mur,  et  Ali  entre 
dans  retable.  Il  passe  dans  l'oreille  d'une  vache  et  se  met  à  crier  :  «  Est-ce  une 
vache  d'Orient  ou  une  vache  d'Occident  que  j'amène  ?  —  Amène  toujours,  » 
disent  les  voleurs.  Une  vieille  femme  se  lève  à  leurs  cris,  allume  une  lampe  et 
regarde  partout  ;  elle  s'arrête  près  de  l'oreille  de  la  vache.  «  Recule  donc,  »  crie 
Ali,  «  tu  vas  me  brûler.  »  »  La  vieille  étant  partie,  Ali  prend  une  vache,  et  les 
voleurs  la  conduisent  sur  une  colline,  où  ils  la  tuent.  AU  se  fait  donner  la 
vessie  et  s'en  va  près  d'un  ruisseau  voisin.  Tout  à  coup  il  se  met  à  crier  ;  «  O 
mon  père,  pardon;  je  l'ai  achetée,  je  ne  l'ai  pas  volée.  »  Les  voleurs,  se 
croyant  surpris,  s'enfuient,  et  Ali  rapporte  la  viande  à  sa  mère*.  Il  prend  un 
des  boyaux,  le  porte  dans  le  jardin  du  roi  et  se  cache  dans  le  boyau.  La  fille 
du  roi  ramasse  le  boyau  et  le  met  dans  son  panier.  Quand  elle  passe  sur  la 
place  publique,  Ali  crie  de  toutes  ses  forées  :  «  La  fille  du  roi  a  volé  un 
boyau  !  »  La  fille  du  roi  jette  le  boyau  ;  un  lion  survient  et  l'avale.  Ali  se  met 
à  parler  dans  le  ventre  du  lion ,  qui  lui  demande  comment  il  pourra  se  débar- 
rasser de  lui.  Ali  lui  conseille  d'avaler  un  rasoir  :  «  Je  te  percerai  un  peu  et  je 
sortirai.  »  Toujours  sur  le  conseil  d'Ali  j  le  lion  met  en  fuite  des  enfants 
occupés  à  se  raser  la  tête.  Il  avale  un  de  leurs  rasoirs.  Ali  lui  fend  tout  le 
ventre,  et  le  lion  tombe  mort. 

1.  Tout  ce  passage  se  retrouve  dans  le  conte  italien  des  Marches  ;  Pouce  s'introduit  dans  une  bergerie 
et  crie  à  ses  camarades  les  voleurs ,  qui  sont  restés  dehors  ;  «  Lesquels  voulez-vous ,  les  blancs  ou  les 
noirs  ?  —  Tais-toi ,  »  disent  les  voleurs  ;  «  le  maître  va  t'entendre.  »  Mais  Pouce  continue  i  crier.  Le 
maître  arrive.  Les  voleurs  décampent  et  Pouce  se  cache  dans  un  trou  de  la  muraille.  Le  maître  met  sa 
lumière  justement  dans  ce  trou.  «  Oh  !  tu  m'aveugles,  »  crie  Pouce. 

2.  Dans  le  conte  lithuanien  ,  les  voleurs  ayant  tué  les  bœufs  qu'ils  ont  pris  à  un  seigneur,  de  concert 
avec  Poucet ,  celui-ci  s'offre  à  aller  laver  les  boyaux.  Il  les  porte  donc  k  la  rivière  et  se  met  tout  i  coup 
i  pousser  des  cris  terribles  :  «  Ah  !  mon  bon  monsieur,  je  ne  les  ai  pas  volés  tout  seul  ;  il  y  a  encore  là 
trois  hommes  qui  font  rôtir  la  viande.  »  Quand  les  voleurs  entendent  ces  paroles ,  ils  s'enfuient. 


LIV 


LE    LOUP    &   LE   RENARD 


Un  loup  et  un  renard ,  deux  grands  voleurs ,  s'étaient  associés 
et  faisaient  ménage  ensemble.  Ils  s'embusquaient  à  la  lisière  des 
bois ,  ils  rôdaient  autour  des  troupeaux ,  ils  s'aventuraient  même 
jusque  dans  les  fermes  ou  dans  les  maisons ,  quand  il  ne  s'y  trou- 
vait que  des  enfants. 

Un  jour,  ils  volèrent  un  pot  de  beurre  ;  ils  le  cachèrent  au  fond 
du  bois  pour  le  trouver  quand  viendrait  l'hiver.  Quelque  temps 
après,  le  loup  dit  au  renard  :  «  J'ai  faim  :  si  nous  entamions  le 
pot  de  beurre  ?  —  Non,  »  dit  le  renard,  «  n'y  touchons  pas  tant 
que  nous  pouvons  attraper  des  moutons  ou  quelque  autre  chose  ; 
gardons  nos  provisions  pour  la  mauvaise  saison.  »  Le  renard,  qui 
était  bien  plus  fin  que  son  camarade,  voulait  manger  le  beurre 
à  lui  tout  seul. 

A  midi,  au  coup  de  l'Angelus,  il  dit  au  loup  :  «  Ecoute! 
voilà  qu'on  m'appelle  pour  être  parrain.  —  Pour  être  parrain  ?  » 
dit  le  loup  tout  étonné.  —  «  Oui,  »  dit  le  renard ,  et  il  courut 
au  bois ,  à  l'endroit  où  était  le  pot  de  beurre.  Il  en  mangea  une 
bonne  partie,  puis  il  revint  trouver  son  compagnon. 

«  Te  voilà  revenu  ?  »  lui  dit  le  loup  ;  «  eh  bien  !  quel  nom 
as-tu  donné  à  l'enfant  ?  —  Je  l'ai  appelé  le  Commeiuement.  —  Le 
Comtnencetnent  !  quel  vilain  nom  !  —  Bah  !  c'est  un  nom  comme 
un  autre.  » 

Quelques  jours  après,  quand  sonna  l'Angelus ,  le  renard  dit  au 
loup  :  «  Ecoute  !  voilà  qu'on  m'appelle  encore  pour  être  parrain. 
—  Ah  !  »  dit  le  loup  ,  «  tu  as  bien  de  la  chance  !  et  moi ,  qui  ai 
si  faim,  jamais  on  ne  m'appellera  !  » 


LE      LOUP      ET      LE      RENARD  I$7 

Le  renard  retourna  au  pot  de  beurre,  et  se  régala  comme  il 
faut.  Quand  il  fut  revenu,  le  loup  lui  demanda  :  «  Quel  nom 
as-tu  donné  à  l'enfant?  —  Je  l'ai  nommé  la  Moitié. —  La  Moitié! 
oh  !  le  vilain  nom  que  tu  as  donné  là  !  »  Le  renard  crevait  de  rire. 

Le  lendemain ,  avant  la  nuit ,  il  dit  au  loup  :  «  J'oubliais  :  je 
dois  encore  être  parrain  demain.  —  Cela  ne  finira  donc  pas  ?  » 
dit  le  loup.  «  Moi,  je  n'aurai  jamais  pareille  chance.  —  Oh!  pour 
cela  non  :  tu  es  trop  bête.  Au  revoir  donc  ;  je  ne  serai  pas  long- 
temps ,  et  je  te  rapporterai  quelque  chose  du  repas.  » 

Il  acheva  le  pot  de  beurre,  et  rapporta  au  loup  des  os  qui 
étaient  bien  depuis  trente  ans  sur  un  tas  de  pierres.  Le  loup 
essaya  de  les  manger  et  s'y  cassa  les  dents.  «  Voilà,  »  dit-il, 
«  un  beau  régal  !  —  Que  veux-tu  ?  »  dit  le  renard  ;  «  les  temps 
sont  durs!  Encore  est-ce  là  ce  qu'il, y  avait  de  meilleur  et  de  plus 
friand  au  repas  du  baptême.  Mange  donc.  »  Mais  le  loup  ne 
pouvait  en  venir  à  bout.  «  A  propos,  »  demanda-t-il ,  «  quel 
nom  as-tu  donné  à  l'enfant  ?  —  Il  s'appelle  fâ-veu-s'cû  ^  — 
J'â  veu  s'  câ\  fi!  le  vilain  nom.  » 

A  quelque  temps  de  là,  le  loup  dit  au  renard  :  «  Maintenant, 
il  faut  aller  à  nos  provisions.  »  Le  renard  avait  eu  soin  de  casser 
le  pot  et  de  mettre  parmi  les  débris  des  souris  mortes  et  des 
limaces.  A  cette  vue ,  le  loup  s'écria  :  «  Nous  sommes  volés  !  — 
Ce  sont  pourtant  ces  vilaines  bêtes  qui  nous  ont  joué  ce  tour,  » 
dit  le  renard.  —  «  Hélas!  »  reprit  le  loup,  «  moi  qui  ai  si  faim! 
—  J'ai  cru  bien  faire,  »  dit  le  renard  en  se  retenant  de  rire;'«  je 
voulais  mettre  le  beurre  en  réserve  pour  l'hiver.  —  Et  moi ,  » 
dit  le  loup,  «  je  t'avais  dit  qu'il  ne  fallait  pas  attendre;  je  savais 
bien  que  nous  ne  pourrions  pas  le  garder  si  longtemps.  —  C'est 
qu'aussi  on  ne  trouve  pas  toujours  à  prendre  ;  il  faut  bien  ména- 
ger un  peu.  Si  nous  allions  pêcher?  —  Comment  ferons- 
nous?  »  demanda  le  loup.  —  «  Nous  nous  approcherons  des 
charbonniers  pour  leur  faire  peur  ;  ils  s'enfuiront  et  nous  pren- 
drons leurs  paniers  pour  attraper  le  poisson.  » 

Ce  jour-là ,  il  gelait  bien  fort.  «  Tiens  !  »  dit  le  renard  en 
montrant  au  loup  les  glaçons  qui  flottaient  sur  la  rivière,  «  tout 
le  poisson  est  crevé  :  le  voilà  sur  l'eau  ;  il  sera  bien  facile  à 
prendre.  »  Il  attacha  un  panier  à  la  queue  du  loup^  et  le  loup 

I.  «  J'ai  vu  son  c.  »,  le  fond  du  pot. 


IS8  LE      LOUP      ET      LE      RENARD 

descendit  dans  la  rivière.  «  Oh!  »  criait-il,  «  qu'il  fait  froid!  » 
Cependant  les  glaçons  s'amassaient  dans  son  panier.  «  Ah  !  que 
c'est  lourd  !  —  Tire ,  tire ,  »  disait  l'autre ,  «  tu  as  des  poissons 
plein  ton  panier.  —  Je  n'en  peux  venir  à  bout.  » 

A  la  fin  pourtant,  le  loup  parvint  à  sortir  de  l'eau,  mais  sa 
queue  se  rompit  et  resta  attachée  au  panier.  «  Comment  !  »  dit 
le  renard ,  «  tu  laisses  là  ta  queue  ?  Mais  quelles  bêtes  as-tu  dans 
ton  panier?  —  Ce  sont  les  bêtes  que  tu  m'as  montrées.  —  Eh 
bien  !  essaie  d'en  manger.  »  Le  loup  se  cassa  encore  deux  ou 
trois  dents  et  dit  enfin  :  «  Mais  ce  n'est  que  de  la  glace  !  Ah  ! 
que  j'ai  froid  et  que  j'ai  faim  !  —  Regarde  là-bas,  »  dit  le  renard, 
«  voilà  de  petits  bergers  qui  teillent  du  chanvre  auprès  du  feu. 
Allons-y  :  ils  auront  peur  et  laisseront  là  leur  chanvre.  Je  t'en 
referai  une  queue.  » 

A  leur  arrivée,  les  enfants  s'enfuirent  en  criant  :  «  Ah!  le 
vilain  loup  !  le  vilain  loup  !  —  Tourne  le  dos  au  feu ,  »  dit  le 
renard  à  son  camarade ,  «  et  chauffe-toi  bien.  Je  vais  te  remettre 
une  queue.  »  Il  prit  du  chanvre  et  en  refit  une  queue  au  loup, 
puis  il  y  mit  le  feu.  Le  loup  bondit  de  douleur,  et  se  mit  à  courir 
et  à  s'agiter,  en  criant  d'une  voix  lamentable  : 

«  J'â  chaou  la  patte  et  chaou  le  cû. 
Ma  grand'mère ,  j'  n'y  r'vanra  pu  ^  » 

Le  renard  lui  dit  :  «  Viens  avec  moi  :  on  va  faire  la  noce  à  la 
Grange-Allard  ^  ;  il  y  a  des  galettes  plein  le  four.  » 

A  quelque  distance  de  la  ferme,  le  renard  grimpa  sur  un 
chêne.  «  Oh!  »  dit-il,  «  que  cela  sent  bon  la  galette!  Mais  j'en- 
tends les  cloches  !  les  gens  vont  revenir  de  la  messe...  Oui,  oui, 
voici  la  noce;  il  est  temps  d'approcher  de  la  chambre  à  four.  — 
Comment  faire  pour  entrer  ?  »  demanda  le  loup.  —  «  Voici  une 
petite  lucarne,  »  dit  le  renard  ;  «  tu  pourrais  bien  passer  par  là. 
—  C'est  trop  étroit  ;  il  n'y  a  pas  moyen.  —  Passe  ta  tête  :  là  où 
la  tête  passe,  le  derrière  passe,  duand  tu  seras  dans  la  chambre 
à  four,  tu  mangeras  le  dessus  des  tartes,  et  tu  me  jetteras  le  reste 
par  la  lucarne.  J'en  ferai  une  petite  provision  pour  nous  deux.  » 

Après   bien   des  efforts,    le   loup   parvint   à   entrer  dans   la 

1 .  J'ai  chaud  la  patte  et  chaud  le  c.  ;  ma  grand'mère,  je  n'y  reviendrai  plus. 

2.  Ferme  voisine  de  Montiers-sur-Saulx. 


LE      LOUP      ET      LE      RENARD  I59 

chambre  à  four;  le  renard  resta  dehors,  et  tout  ce  que  le  loup 
lui  jetait  par  la  lucarne,  il  le  mangeait  ;  c'était  la  meilleure  part. 
Les  gens  de  la  noce  arrivèrent  bientôt  ;  le  renard  s'enfuit ,  laissant 
là  son  camarade. 

Un  instant  après ,  les  femmes  entrèrent  dans  la  chambre  à  four 
pour  prendre  les  galettes.  Les  voilà  bien  effrayées  :  «  Au  loup  !  au 
loup  !  »  Tout  le  monde  accourt  avec  des  bâtons,  des  fléaux,  des 
pelles  à  feu.  Pendant  ce  temps,  le  renard  riait  de  toutes  ses 
forces  dans  sa  cachette.  Le  pauvre  loup  avait  essayé  de  repasser 
par  la  lucarne;  mais,  comme  il  avait  beaucoup  mangé,  il  ne 
put  y  réussir.  On  tomba  sur  lui ,  et  on  lui  donna  tant  de  coups , 
qu'il  rendit  tout  ce  qu'il  avait  mangé.  Les  bas  blancs,  les  beaux 
jupons  en  furent  tout  gâtés  ;  il  fallut  changer  d'habits.  Quant  au 
loup ,  il  fut  si  maltraité  qu'il  en  mourut. 


REMARQUES 

Dans  une  variante,  également  de  Montiers-sur-Saulx ,  et  qui  met  en  scène 
plusieurs  personnes  du  pays ,  mortes  aujourd'hui ,  le  loup  et  le  renard  s'en  vont 
sur  le  chemin  de  Ligny.  Passent  trois  charretiers,  le  père  Charoy,  le  père 
Maquignon  et  le  père  Merveille,  avec  leur  vanne  à  charbon  (banne ,  voiture  à 
charbon).  Le  renard  court  en  avant,  s'étend  sur  la  route  et  fait  le  mort.  «  Ah  ! 
le  beau  renard  !  »  disent  les  charretiers  ,  quand  ils  arrivent  auprès  de  lui  ;  «  il 
faut  le  mettre  sur  notre  vanne.  »  Sur  leur  vanne  ils  avaient  mis ,  avant  de 
partir,  diverses  provisions  ,  du  pain ,  du  vin ,  du  lard ,  du  beurre.  Le  renard  jette 
tout  sur  la  route ,  puis  il  saute  en  bas  de  la  vanne  et  va  porter  les  provisions 
dans  le  creux  d'un  arbre.  —  Vient  ensuite  l'histoire  du  parrainage.  Le  renard 
mange  d'abord  la  moitié  d'un  pot  de  beurre,  et  l'enfant  s'appelle  «  la  Moitié  »  ; 
puis  il  achève  le  pot,  et  l'enfant  s'appelle  «  Bé  r'Uché  »  (Bien  reléché).  La 
troisième  fois,  il  mange  le  lard  et  n'en  laisse  que  la  couenne  ;  «  La  Couenne  » 
est  le  nom  de  l'enfant.  —  Cette  variante  a  aussi  l'épisode  de  la  pèche  ;  le 
renard  mange  tous  les  poissons,  et  le  loup  en  est  pour  sa  queue  arrachée. 


Dans  notre  conte  et  sa  variante ,  nous  trouvons  quatre  suites  d'aventures , 
dont  certaines  forment  parfois  des  contes  séparés. 


L'épisode  des  charretiers ,  particulier  à  la  variante ,  se  retrouve  dans  un  conte 
allemand  de  la  Marche  de  Brandebourg  (Kuhn,  Mccrkische  Sageit,  p.  297). 
Dans  ce  conte ,  le  renard  s'y  prend  absolument  de  la  même  manière  que  dans 
notre  variante,  pour  voler  un  charretier  qui  conduit  une  voiture  chargée  de 
barils  de  poissons  salés.  Le  loup  ayant  vu  ensuite  le  renard  en  train  de 


l6o  LE      LOUP      ET      LE      RENARD 

manger  ces  poissons ,  lui  demande  où  il  se  les  est  procurés.  Le  renard  lui  dit 
qu'il  les  a  péchés  dans  tel  étang.  Suit  l'histoire  de  la  pêche.  Quand  la  queue  du 
loup  est  bien  gelée,  le  renard  attire  du  côté  de  l'étang  les  gens  du  village  voisin, 
qui  tombent  sur  le  loup  à  coups  de  bâton  et  de  fourche.  Le  loup  y  perd  sa 
queue.  —  Mêmes  aventures  et  même  enchaînement  des  deux  épisodes ,  dans  un 
conte  esthonien,  où  l'ours  tient  la  place  du  loup  (Grimm,  Rciuhart  Fuchs , 
p.  cclxxxvj),  dans  un  conte  russe  (L.  Léger,  n"  28),  dans  un  conte  wende  de 
la  Lusace,  un  peu  altéré  (Haupt  et  Schmaler,  II,  p.  166),  dans  un  conte 
français  de  la  Bresse  (^Contes  des  provinces  de  France,  n°  65),  altéré  aussi, 
et  dans  un  conte  allemand  du  grand  duché  d'Oldenbourg  (  Strackerjan , 
II ,  p.  94  ) ,  où  le  renard  joue  le  rôle  du  loup  et  est  attrapé  par  le  lièvre.  — 
Comparer  encore  un  conte  allemand  assez  altéré,  le  Lihre  et  le  Renard 
(Bechstein,  p.  120). 

Dans  un  second  conte  wende  de  la  Lusace  (Veckenstedt,  p.  98),  où  les  deux 
épisodes  s'enchaînent  aussi ,  le  renard  est  la  dupe ,  comme  dans  le  conte  olden- 
bourgeois ,  et  celui  qui  l'attrape  est  une  sorte  de  Petit  Poucet ,  le  petit  fripon 
d'Eulenspiegel  '. 

L'épisode  des  charretiers  se  retrouve  encore  dans  un  conte  serbe  (Vouk, 
p.  267)  et  dans  un  conte  écossais  (Campbell,  I,  p.  278). 

Dans  un  conte  hottentot ,  publié  par  W.-H.  Bleek  (voir  l'article  de  M.  F. 
Liebrecht  dans  la  Zeilschrifl  fur  Vcelkerpsycliologie  tind  Spraclrwissenschaft ,  t.  V, 
1868),  le  chacal  fait  le  mort  et  se  met  sur  le  chemin  d'une  voiture  chargée  de 
poissons  ;  le  charretier  le  famasse ,  comptant  en  tirer  une  belle  fourrure  pour 
sa  femme.  Le  chacal  jette  sur  la  route  une  bonne  partie  des  poissons,  puis  il 
saute  en  bas  de  la  voiture  et  les  emporte.  L'hyène ,  qui  veut  l'imiter,  n'est  pas 
ramassée  parce  qu'elle  est  trop  laide  ;  en  revanche  elle  reçoit  force  coups  de 
bâton. 

On  peut ,  croyons-nous ,  rapprocher  de  ces  divers  contes  un  conte  du  Cam- 
bodge (Aymonier,  p.  34)  :  Le  lièvre  rencontre  un  jour  une  vieille  femme  qui 
porte  des  bananes  au  marché.  Il  s'étend  roide  et  immobile  sur  la  route. 
«  Bonne  aubaine  I  »  dit  la  femme ,  «  cela  me  fera  un  bon  civet.  »  Elle  ramasse 
le  lièvre ,  le  met  sur  sa  hotte  et  continue  sa  route.  Pendant  ce  temps ,  le  lièvre 
mange  les  bananes.  A  la  première  occasion  il  saute  à  terre  et  disparait  '. 

* 

L'épisode  de  la  queue  gelée  se  rencontre ,  en  dehors  des  contes  que  nous 
avons  mentionnés,  dans  un  conte  bavarois  (Grimm,  III,  p.  124);  dans  un 
conte  norwégien,  le  Renard  et  l'Ours  (Asbjœrnsen,  t.  I,  no  17)  ;  dans  un  conte 
lapon  (n»  i  des  Contes  lapons  traduits  par  M.  F.  Liebrecht,  Germania,  1870)  ; 
dans  un  conte  russe  (Gubernatis,  Zoolc^ical Mythology ,  II,  p.  129)  et  dans  un 
conte  écossais,  altéré  (Campbell,  p.  272). 

: .  Voir,  «ur  ce  personnage ,  une  note  de  notre  n"  5  3  ,  /<r  Petit  Poucet  (  Il ,  p.  13}). 

2.  Il  est  assez  curieux  que  le  conte  olJenbourgeois ,  mentionné  plus  haut ,  et  dont  le  lièvre  est  aussi 
le  héros  ,  n'a  pas  non  plus  les  charretiers  et  leur  voiture  :  c'est  à  un  garçon  boulanger,  portant  des  pains 
dans  une  corbeille  ,  que  le  lièvre ,  aidé  ici  du  renard  ,  joue  un  tour. 


LE      LOUP      ET      LE      RENARD  l6l 

Un  conte  français,  recueilli  à  Vais  (Ardèche)  par  M.  Eugène  Rolland 
(Faune  populaire  de  la  France.  Les  Mammifères  sauvages.  Paris,  1877  ,  p.  150)  , 
présente  une  petite  différence  :  Le  loup  et  le  renard  vont  pêcher  des  truites. 
Le  renard  attache  à  la  queue  du  loup  un  panier  destiné  à  recevoir  le  produit  de 
la  pêche,  puis  il  se  met  en  besogne;  chaque  fois  qu'il  plonge,  il  prend  une 
truite  qu'il  croque  immédiatement,  et,  en  guise  de  poisson,  il  va  mettre  dans 
le  panier  une  grosse  pierre.  Finalement ,  il  s'enfuit  en  se  moquant  du  loup. 
Celui-ci ,  furieux ,  s'élance  à  sa  poursuite  ;  mais  toute  la  peau  de  sa  queue 
reste  attachée  au  panier  chargé  de  pierres.  Il  en  est  à  peu  près  de  même  dans 
un  conte  du  Forez,  analysé  par  M.  Kœhler  (Jabrbuch  fur  romanische  uud 
engliscbe  Literatur,  t.  IX,  p.  399). 

Dans  un  conte  du  «  pays  saxon  »  de  Transylvanie,  cité  également  par  M. 
Kœhler  (Zeitschrift  fiir  romanische  Philologie,  III,  p.  618),  le  renard,  comme 
dans  notre  conte ,  fait  au  loup  une  queue  de  chanvre  et  de  poix ,  et  ensuite  il 
y  met  le  feu.  —  Le  conte  de  la  Bresse  présente  cet  épisode  à  peu  près  de  la 
même  manière  que  le  conte  de  Montiers  :  nous  y  retrouvons ,  par  exemple ,  les 
bergers  qui  teillent  du  chanvre. 

En  Orient ,  nous  avons  à  citer  un  conte  des  Ossètes  du  Caucase ,  traduit  par 
M.  Schiefner  (Mélanges  asiatiques,  publiés  par  l'Académie  de  Saint-Péters- 
bourg, t.  V,  1865,  p.  104)  :  Le  renard  a  trouvé  des  poissons.  Les  autres 
renards  se  rassemblent  autour  de  lui  et  lui  demandent  d'où  ces  poissons  lui 
viennent.  Il  leur  répond  :  «  J'ai  tout  simplement  laissé  pendre  ma  queue  dans 
l'eau;  voilà  comment  j'ai  eu  les  poissons.  »  Les  renards  plongent  leur  queue 
dans  l'eau  et  l'y  laissent  toute  la  nuit.  Le  matin ,  quand  ils  tirent ,  leur  queue 
reste  dans  la  glace.  (Il  y  a  ici  une  altération  :  le  conte  commence  par  des  tours 
joués  par  le  renard  non  à  ses  frères  les  renards,  mais  au  loup;  c'est  le  loup  qui, 
ici  comme  ailleurs,  aurait  dû  être,  d'un  bout  à  l'autre,  le  personnage  bafoué.) 

* 
*  ♦ 

Venons  à  l'histoire  du  baptême.  Elle  se  retrouve,  avec  le  pot  de  beurre,  dans 
le  conte  du  Forez  mentionné  plus  haut.  Les  noms  des  prétendus  enfants  sont 
Quart- Mind^ol  («  Quart-Mangé  »)  Méto-Mindiot  («  Moitié-Mangé  »)  et  Tul- 
Mind^ol  («  Tout-Mangé  »).  Là  aussi,  les  deux  personnages  sont  le  loup  et  le 
renard.  Il  en  est  de  môme  dans  le  conte  de  la  Bresse,  dans  trois  autres  contes 
français  :  l'un ,  de  l'Ariège  (Revue  des  langues  rotnaties,  t.  IV,  p.  31$);  l'autre , 
de  l'Isère  (ibid.,  t,  XIV,  p.  184);  le  troisième,  du  Périgord,  recueilli  par  M. 
Jules  Claretie  (Revue  des  provinces,  1864,  p.  492),  et  aussi  dans  un  conte 
écossais  (Campbell,  n»  65),  dans  un  conte  du  Holstein  (MùUenhoff,  p.  468), 
dans  un  conte  grec  moderne  (Hahn,  n"  89),  dans  un  conte  espagnol 
(Caballcro,  II,  p.  6) ,  dans  un  conte  portugais  (Braga,  n"  246).  —  Un  conte 
norwégien  (Asbjœrnsen,  t.  I,  n°  17)  met  en  scène  le  renard  et  l'ours;  un 
conte  hessois  (Grimm,  n"  2),  le  chat  et  la  souris;  un  conte  poméranien 
(Grimm,  III,  p.  7),  le  coq  et  la  poule;  un  autre  conte  allemand  (ibid.),  le 
renard  et  le  coq;  un  conte  des  nègres  de  la  Guyane  française  (Brueyre,  p.  365), 
le  chat  et  le  chien;  enfin  un  conte  islandais  (Arnason,  p.  606),  une  vieille 
femme  et  son  vieux  mari, 

CosdUiN  ,  Cotiles,  II.  1  1 


102  LE      LOUP      ET      LE      RENARD 

Dans  le  plus  grand  nombre  de  ces  contes ,  il  s'agit  d'un  pot  de  beurre , 
comme  dans  notre  conte  et  sa  variante  ;  d'un  pot  de  miel ,  dans  le  conte  grec  , 
le  conte  espagnol,  le  conte  portugais,  les  contes  français  de  l'Ariège  et  de 
l'Isère,  ainsi  que  dans  un  des  contes  allemands  précédemment  cités  (Grimm, 
III,  p.  7).  Les  noms  donnés  aux  enfants  ont  partout  beaucoup  de  ressemblance 
avec  ceux  qui  figurent  dans  les  deux  contes  de  Montiers.  Ainsi ,  dans  le  conte 
de  l'Ariège,  Comtnensadet  («  Commencé  »  ) ,  Miechet  (  «  A  moitié  »),  et  Aca- 
hadct  («  Achevé  »);  dans  le  conte  espagnol,  Empe^ili  (de  empeiar,  «  com- 
mencer »),  Miladill  (de  mitad ,  «  moitié  »)  et  Acàbili  (de  acabar,  «  ache- 
ver »);  dans  le  conte  créole,  Koumansman  («  Commencement  »),  Milan 
(«  Milieu  »)  et  Finichon  («  Fin  »)  ;  dans  le  conte  de  l'Isère,  Jesqtiacoûa 
"(«  Jusqu'au  cou  »),  Jesqiiamid  (  «  Jusqu'au  milieu  »)  et  Jesquaki  («  Jusqu'au 
fond  »);  dans  le  conte  norwégien,  «  Commencé  »,  «  Mi-raangé  »,  «  Fond- 
léché  »  (comparer  le  Bé  r'iichi  de  notre  variante). 

Une  histoire  du  même  genre  se  retrouve  dans  un  conte  russe  (  voir  Guber- 
natis,  Zoolos;ical  Mythoïogy ,  II,  p.  129). 

Un  conte  du  pays  napolitain  ,  publié  dans  la  revue  Giambattista  Basile,  1884, 
p.  52,  a  modifié,  en  l'altérant,  cet  épisode. 

En  Orient ,  tout  cet  épisode  se  raconte  chez  les  Kirghiz  de  la  Sibérie  méri- 
dionale (Radloflf,  III,  p.  369).  Le  voici  en  substance  :  Un  loup,  un  tigre  et 
un  renard  sont  camarades.  Ils  trouvent  un  jour  un  pot  de  beurre  et  le  mettent 
en  réserve  en  un  certain  endroit.  Le  renard  dit  aux  autres  :  «  La  femme  de 
mon  frère  aîné  vient  d'avoir  un  enfant;  je  vais  aller  voir  cet  enfant  et  lui  donner 
son  nom.  —  Va,  »  lui  disent  le  loup  et  le  tigre.  Le  renard  court  au  pot  de 
beurre,  en  mange  la  largeur  du  doigt  et  revient  trouver  ses  compagnons.  «  Eh 
bien  !  »  lui  demandent  ceux-ci ,  «  quel  nom  as-tu  donné  à  l'enfant  ?  —  Je  l'ai 
appelé  «  Large-d'un-doigt  ».  Le  lendemain,  le  renard  retourne  donner  un  nom 
à  l'enfant  de  son  second  frère,  et  il  l'appelle  «  Le  Milieu  ».  Le  nom  du 
troisième  enfant ,  «  Lèche-lèche  » ,  correspond  au  Bé  r'iiché  de  notre  variante 
lorraine. 

Il  a  été  recueilli  chez  les  Kabyles  un  récit  du  même  genre,  mais  moins 
complet  (Rivière,  p.  89)  :  Le  lion,  le  chacal  et  le  sanglier  vivent  ensemble 
et  possèdent  en  commun  une  jarre  de  beurre.  Un  jour  qu'ils  sont  à  piocher  un 
champ,  le  chacal  dit  que  son  oncle  l'appelle  '.  «  La  maison  de  mon  frère  est 
en  noce  ;  je  vais  y  manger  un  peu  de  couscous.  »  Il  part  et  mange  la  moitié 
du  beurre.  Le  lendemain,  il  mange  le  reste.  Mais,  plus  tard,  quand  le  lion  et 
le  sanglier  voient  la  jarre  vide ,  ils  disent  au  chacal  :  «  C'est  toi  qui  as  mangé 
le  beurre.  »  Le  chacal  prend  la  fuite  ;  les  autres  le  rattrapent  et  le  tuent. 

Dans  ses  Notes  de  lexicographie  berbère  (Paris,  1885 ,  p.  98),  M.  René  Basset 
dit  qu'il  a  entendu  raconter,  toujours  en  Algérie,  à  Cherchell,  «  une  histoire 
qui,  pour  le  fond,  est  analogue  à  celle  du  Renard  parrain.   » 

*  * 
Le  dernier  épisode ,  —  celui  du  ventre  gonflé  et  de  l'ouverture  étroite ,  qui 

I.  Dans  le  conte  de  l'Ariège,  la  renarde  et  le  loup  sont  i  travailler  au  jardin  quand  1*  renarde  dit 
qu'on  l'appelle  pour  un  baptême. 


LE      LOUP      ET      LE      RENARD  165 

rappelle  la  fable  de  la  Belette  entrée  dans  un  grenier,  —  fait  partie  du  conte  fran- 
çais de  Vais  que  nous  avons  cité  et  d'un  conte  de  l'Agenais  (Bladé,  no  6).  Il 
existe  également  dans  le  conte  allemand  n"  73  de  la  collection  Grimm,  dans 
deux  autres  contes  allemands  (Curtze,  p.  173  ;  Kuhn,  op.  cit.,  p.  296),  dans 
l'un  des  contes  wendes  de  la  Lusace  cités  plus  haut  (  Veckenstedt ,  p.  97),  et 
aussi,  d'après  M.  Kœhler  (remarques  sur  le  conte  agenais),  dans  un  conte 
du  «  pays  saxon  »  de  Transylvanie ,  dans  un  conte  danois  et  dans  un  conte 
hongrois. 

La  revue  hGertmnia  (t.  II,  1857,  p.  306)  a  publié  un  curieux  passage  d'un 
manuscrit  de  la  Bibliothèque  de  Munich ,  datant  du  xui^  ou  du  xiv«  siècle  et 
contenant  des  sermons  en  latin.  Ce  passage  sera  intéressant  à  citer  ici  en  entier  : 
«  Diabolus  quidam  Rainhardus  duxit  feneratorem  Isengrimura  ad  locum  multa- 
rum  carnium ,  qui ,  cum  tenuis  per  foramen  artuni  intraverat ,  inflatus  exire 
non  potuit.  Vigiles  vero  per  clamorem  Rainhardi  Isengrimum  usque  ad 
evacuationem  fustigaverunt  et  pellem  retinuerunt.  Sic  daemones  usurarium , 
cum  per  congregationem  rerum  fuerit  inflatds ,  a  pelle  carnali  exutum ,  animam 
in  infernum  fustigabunt,  ut  ossa  cum  pelle  et  carne  usque  ad  futurum  judicium 
terras  commendent.  » 

C'est,  comme  on  voit,  tout  à  fait  notre  épisode  final,  et,  bien  que  le 
sermonnaire  remplace  le  renard  et  le  loup  par  un  diable  et  un  usurier,  il  a 
conservé  les  noms  pour  ainsi  dire  classiques  de  Rainhart  et  d'Isengrim  ,  donnés 
au  renard  et  au  loup  dans  la  littérature  du  moyen  âge. 


LV 


LÉOPOLD 


Il  était  une  fois  un  homme  et  une  femme,  mariés  depuis  dix 
ans  et  qui  n'avaient  jamais  eu  d'enfants;  ils  auraient  bien  désiré 
en  avoir. 

Un  jour  que  l'homme  se  rendait  dans  un  village  voisin ,  il  vit 
venir  à  lui  une  vieille  femme.  «  Ce  doit  être  une  fée ,  »  pensa- 
t-il.  «  Si  elle  me  parle,  je  lui  répondrai  poliment.  » 

«  Où  vas-tu?  ))  lui  dit  la  fée.  —  «  Je  vais  au  village  voisin  ,  ma 
bonne  dame.  —  Tu  voudrais  bien  avoir  des  enfants ,  n'est-ce  pas? 
—  Oh!  oui,  ma  bonne  dame.  —  Eh  bien!  tu  vois  des  chiens 
là-bas  ;  tâche  de  te  faire  mordre,  et  tu  auras  un  fils.  » 

L'homme  s'approcha  des  chiens,  et  l'un  d'eux  le  mordit  h  la 
main.  De  retour  à  la  maison,  il  raconta  son  aventure  à  sa  femme. 
Au  bout  de  neuf  mois,  ils  eurent  un  fils,  qu'on  appela  Léopold. 

Plus  l'enfant  grandissait,  plus  il  devenait  méchant  :  ses 
parents  pensaient  que  c'était  parce  que  le  père  avait  été  mordu 
par  le  chien.  A  l'école ,  il  ne  voulait  rien  apprendre  ;  ayant  pris 
un  jour  le  sabre  de  son  père ,  il  le  montra  au  maître  d'école  et  lui 
dit  qu'à  la  moindre  observation ,  il  le  lui  passerait  au  travers  du 
corps.  Le  maître  se  plaignit  au  père  :  «  Votre  fils  est  un  garne- 
ment, »  lui  dit-il,  «  je  n'en  peux  venir  à  bout.  »  Finalement  le 
père  déclara  à  Léopold  qu'il  ne  le  garderait  pas  plus  longtemps  à 
la  maison  ;  il  le  conduisit  un  bout  de  chemin ,  puis  ils  se  sépa- 
rèrent. 

Etant  arrivé  dans  un  village ,  Léopold  vit  tout  le  monde  en 
pleurs.  «  Qu'ont-ils  donc  à  pleurer,  ces  imbéciles  ?  »  dit-il.  On 
lui  répondit  qu'une  princesse  allait  être  dévorée  par  une  bête  à 


_j 


LÉOPOLD  l6) 

sept  tètes.  «  Ce  n'est  que  cela  ?  »  dit  Léopold  ;  «  voilà  une  belle 
affaire  !  »  Les  gens  se  disaient  :  «  N'est-ce  pas  là  ce  mauvais  sujet 
de  Léopold  ?  »  Il  continua  son  chemin  et  rencontra  une  vieille 
femme  :  «  Où  vas-tu ,  mon  ami  ?  »  lui  dit-elle.  —  «  Ces  imbé- 
ciles qui  pleurent  là-bas  viennent  de  me  parler  d'une  bête  à  sept 
têtes.  Je  n'ai  pas  encore  vu  de  bête  à  sept  têtes  ;  j'ai  presque  envie 
de  l'aller  combattre.  —  Va,  mon  garçon ,  »  reprit  la  vieille.  Les 
gens  qui  avaient  entendu  la  conversation  se  disaient  l'un  à 
l'autre  :  «  Comme  il  a  parlé  honnêtement  à  cette  femme  !  Il  est 
pourtant  bien  méchant!  »  ^ 

Léopold  se  rendit  au  bois  et  yjrouva  la  princesse  qui  chantait. 
«  Vous  ne  faites  pas  comme  les  gens  du  village,  »  lui  dit-il, 
«  vous  chantez,  et  les  autres  pleurent.  —  Autant  vaut  chanter 
que  pleurer,  »  répondit-elle.  «  Mais  éloignez-vous  bien  vite,  si 
vous  ne  voulez  pas  que  la  bête  vous  mange.  —  Oh  !  je  n'ai  pas 
peur  ;  je  serais  même  curieux  de  voir  une  bête  à  sept  têtes.  »  Un 
instant  après ,  on  entendit  au  loin  dans  le  bois  la  bête  qui  brisait 
tous  les  arbres  sur  son  passage.  Dès  qu'elle  aperçut  la  princesse, 
elle  se  mit  à  crier  :  «  Ho  !  ho  !  te  voilà  avec  un  amoureux  !  » 
Léopold  ne  lui  laissa  pas  le  temps  d'approcher  ;  il  courut  à  sa 
rencontre  le  sabre  à  la  main,  et  lui  coupa  trois  têtes.  «  Remettons 
la  partie  à  demain,  »  dit  la  bête;  «  je  ne  mourrai  pas  encore  de 
ce  coup-ci.  »  La  princesse  dit  alors  à  Léopold  :  «  J'ai  sept 
anneaux  pour  les  sept  têtes  de  la  bête  :  en  voici  trois,  avec  la 
moitié  de  mon  mouchoir.  » 

Le  lendemain ,  Léopold  revint  avec  un  autre  habit.  «  Que 
faites-vous  ici?  »  dit-il  à  la  princesse.  «  Est-ce  que  vous  êtes  la 
fille  d'un  bûcheron?  Vos  parents  sont  sans  doute  dans  le  bois  ?  » 
Elle  lui  répondit  sans  le  reconnaître  :  «  Je  suis  une  princesse  et 
je  dois  être  dévorée  par  une  bête  à  sept  têtes.  —  Jamais  je  n'ai  vu 
de  ces  bêtes-là,  »  dit  Léopold  ;  «  comment  donc  est-ce  fait?  Je 
voudrais  bien  en  voir  une.  —  Mon  Dieu,  »  dit  la  princesse, 
«  c'est  une  grosse  bête...,  qui  a  sept  têtes.  On  lui  en  a  déjà  coupé 
trois.  Mais  éloignez-vous;  j'ai  peur  que  vous  ne  soyez  dévoré. 
—  Non ,  j'attendrai.  »  La  bête  ne  tarda  pas  à  arriver.  Léopold  lui 
abattit  encore  trois  têtes.  «  A  demain,  »  dit  la  bête;  «  je  ne 
mourrai  pas  encore  de  ce  coup-ci.  »  La  princesse  donna  trois 
anneaux  à  Léopold,  comme  la  veille,  et  lui  fit  mille  remercie- 
ments. 


l66  LÉOPOLD 

Le  jour  suivant,  le  jeune  garçon  se  mit  au  menton  une  grande 
barbe  blanche  pour  se  donner  l'air  d'un  vieillard,  prit  un  bâton 
et  vint  trouver  la  princesse.  «  Que  faites-vous  ici?  »  lui  demanda- 
t-il.  —  «  J'attends  la  bète  à  sept  têtes  qui  doit  me  dévorer.  Ne 
restez  pas  ici  ;  vous  avez  peut-être  une  femme  et  des  enfants  à 
nourrir.  —  J'ai  un  enfant  ;  mais  à  cela  près  !  »  En  arrivant ,  la 
bête  se  mit  à  crier  :  «  Ho  !  qu'est-ce  que  cela  ?  un  vieillard  !  je 
l'aurai  bientôt  mangé.  »  Léopold  tira  son  sabre  et  lui  abattit  la 
dernière  tête.  La  princesse  lui  donna  son  septième  anneau  et 
l'autre  moitié  de  son  mouchoir;  après  quoi  Léopold  s'en  retourna 
chez  son  père. 

Le  roi  fit  publier  à  son  de  caisse  que  ceux  qui  avaient  délivré 
la  princesse  n'avaient  qu'à  se  présenter,  et  qu'elle  épouserait  l'un 
d'eux.  Beaucoup  de  gens  se  présentèrent  au  château,  les  uns  avec 
des  têtes  de  bœuf,  les  autres  avec  des  têtes  de  veau  ;  mais  on  ne 
s'y  laissait  pas  prendre.  Léopold,  lui,  ne  se  pressait  pas.  Son 
père  lui  disait  :  «  N'as-tu  pas  entendu  parler  de  la  princesse  qui  a 
été  délivrée  de  la  bête  à  sept  têtes?  »  Il  répondait  :  «  Cela  ne 
nous  regarde  pas.  »  A  la  fin  pourtant,  il  se  rendit  au  château; 
la  princesse  reconnut  ses  anneaux  et  son  mouchoir,  et  le  roi  la 
donna  en  mariage  à  Léopold.  On  fit  les  noces,  et  moi,  je  suis 
revenu. 


REMARQUES 

Ce  conte  se  rattache  à  un  thème  que  nous  avons  déjà  rencontré  dans  nos 
ncs  5  et  37 ,  les  Fils  du  Pêcheur  et  la  Reine  des  Poissons.  Voir  nos  remarques  sur 

ces  deux  contes. 

* 
*  * 

Léopold  livre  trois  combats  à  la  bête  à  sept  têtes  et  se  présente  chaque  fois 
comme  un  nouveau  personnage.  Il  y  a,  ce  nous  semble,  dans  ce  dernier  trait, 
un  emprunt  à  un  thème  que  nous  avons  étudié  dans  les  remarques  de  notre 
n°  43,  le  Petit  Berger.  Dans  ce  conte  et  dans  les  contes  du  même  type,  le 
héros  fait  son  apparition  dans  trois  tournois  successifs,  chaque  fois  avec  un 
nouvel  équipement  et  un  nouveau  cheval  que  son  courage  lui  a  procurés,  et 
personne  ne  le  reconnaît  sous  ce  triple  déguisement. 

Un  conte  breton  (Luzel,  $«  rapport,  p.  34),  cité  dans  les  remarques  de 
notre  n«»  43  (II,  p.  95),  relie  tout  à  fait  ce  thème  à  celui  de  Uopold,  des  Fils 
du  Pécheur,  etc.  :  Un  berger,  qui  combat  trois  jours  de  suite  un  serpent  à  sept 
têtes,  arrive  chaque  fois  sous  une  armure  différente,  —  couleur  de  la  lune, 


LÉOPOLD  167 

couleur  des  étoiles ,  couleur  du  soleil ,  —  qu'il  a  trouvée  dans  le  château  d'un 
sanglier,  précédemment  tué  par  lui',  comme  notre  «  Petit  Berger  »  a  trouvé 
ses  trois  chevaux  merveilleux  et  ses  trois  équipements  splendides  dans  les 
châteaux  des  trois  géants  qu'il  a  égorgés.  —  Comparer  un  conte  allemand 
(Wolf,  p.  369),  où  le  héros  combat  un  dragon  à  trois  têtes,  le  premier  jour 
avec  une  armure  et  un  cheval  noirs  qu'il  a  pris  dans  un  château  merveilleux  ; 
le  second  jour,  avec  une  armure  et  un  cheval  rouges;  le  troisième,  avec  une 
armure  et  un  cheval  blancs.  Comparer  aussi  un  conte  basque  (Webster,  p.  22)* 


LVI 


LE   POIS    DE   ROME 


Il  était  une  fois  un  liomme  et  sa  femme.  La  femme  prenait 
soin  du  jardin  ;  elle  le  bêchait  au  printemps  et  y  semait  des 
légumes.  Pendant  plusieurs  années ,  le  mari  trouva  tout  bien  ; 
mais  voilà  qu'un  beau  jour  il  se  mit  en  tête  que  sa  femme  n'en- 
tendait rien  au  jardinage.  «  C'est  moi,  »  lui  dit-il,  «  qui 
m'occuperai  cette  année  du  jardin.  » 

Semant  un  jour  des  pois  de  Rome  %  il  en  remarqua  un  qui 
était  plus  gros  que  les  autres  ;  il  le  mit  à  la  plus  belle  place,  au 
milieu  du  carré.  Tous  les  matins  il  allait  voir  son  pois  de  Rome, 
et  le  pois  de  Rome  grandissait,  grandissait,  comme  jamais  on 
n'avait  vu  pois  de  Rome  grandir.  L'homme  dit  à  sa  femme  :  «  Je 
vais  aller  chercher  une  rame  pour  ramer  mon  pois  de  Rome.  — 
Une  rame  !  »  dit-elle ,  «  quand  tu  prendrais  le  plus  haut  chêne 
de  la  forêt,  il  ne  serait  jamais  assez  grand.  » 

Cependant  le  pois  de  Rome,  à  force  de  grandir,  finit  par 
monter  jusqu'au  Paradis.  L'homme  dit  alors  :  «  J'ai  envie  de  ne 
plus  travailler;  je  m'en  vais  grimper  à  mon  pois  de  Rome  et  aller 
trouver  le  bon  Dieu.  —  Y  penses-tu  ?  »  lui  dit  sa  femme.  Mais 
il  n'en  voulut  pas  démordre;  il  grimpa  pendant  trois  jours  et 
arriva  au  Paradis  :  une  feuille  du  pois  de  Rome  servait  de  porte. 
Après  avoir  traversé  une  grande  cour,  puis  une  longue  suite  de 
chambres,  dont  les  feuilles  du  pois  de  Rome  formaient  les  cloi- 
sons, il  se  trouva  devant  le  bon  Dieu  et  lui  dit  :  «  Je  voudrais 
bien  ne  plus  être  obligé  de  travailler.  Ayez  pitié  de  moi  et  donnez- 

I.  On  appelle  ainsi,  à  Moiiticrs,  les  haricots. 


LE      POIS      DE      ROME  169 

moi  quelque  chose.  —  Tiens,  »  dit  le  bon  Dieu,  «  voici  une 
serviette  dans  laquelle  tu  trouveras  de  quoi  boire  et  manger. 
Prends-la  et  redescends  par  où  tu  es  monté.  » 

L'homme  fit  mille  remerciements,  redescendit  et  rentra  au 
logis.  «  Ma  femme,  »  dit-il,  «  le  bon  Dieu  m'a  donné  de  quoi 
boire  et  manger.  »  D'abord  elle  ne  voulut  pas  le  croire  ;  mais 
quand  elle  vit  la  serviette  et  tout  ce  qui  était  dedans,  c'est  alors 
qu'elle  ouvrit  de  grands  yeux. 

Au  bout  de  quelque  temps ,  quand  il  n'y  eut  plus  rien  dans  la 
serviette ,  l'homme  se  dit  :  «  Il  faut  que  je  remonte  à  mon  pois 
de  Rome.  »  Il  fut  encore  trois  jours  pour  arriver  au  Paradis.  La 
feuille  qui  fermait  l'entrée  s'écarta  pour  le  laisser  passer.  «  Que 
veux-tu,  mon  ami.^  »  lui  demanda  le  bon  Dieu.  —  «  Nous 
n'avons  plus  rien  à  manger,  »  répondit  l'homme.  Le  bon  Dieu 
lui  donna  une  autre  serviette  encore  mieux  fournie  que  la  pre- 
mière, et  l'homme  redescendit  par  le  même  chemin. 

Les  provisions  durèrent  plus  longtemps  cette  fois  ;  mais  pour- 
tant on  en  vit  la  fin.  L'homme  dit  alors  :  «  C'est  bien  fatigant 
de  toujours  monter  à  mon  pois  de  Rome!  —  Oui,  »  répondit  la 
femme,  «  plus  fatigant  que  de  travailler.  —  Je  vais,  »  dit 
l'homme ,  «  demander  au  bon  Dieu  de  me  donner  de  quoi  vivre 
le  reste  de  mes  jours.  »  Il  se  mit  donc  encore  à  grimper,  et 
arriva  au  bout  de  trois  jours  à  l'entrée  du  Paradis.  Les  larges 
feuilles  du  pois  de  Rome  s'écartèrent  pour  le  laisser  passer. 
«  QjLie  veux-tu,  mon  ami.^  »  lui  demanda  le  bon  Dieu.  — '«  Je 
voudrais  bien,  »  dit  Thomme,  «ne  plus  être  obligé  de  travailler. 
Donnez-moi ,  je  vous  prie ,  de  quoi  vivre  le  reste  de  mes  jours. 
J'ai  trop  de  mal  à  grimper  à  mon  pois  de  Rome  ;  je  suis  bien 
malheureux.  —  Tu  vas  être  content,  »  lui  dit  le  bon  Dieu. 
«  Tiens ,  voici  un  âne  qui  fait  de  l'or.  Mais  ni  toi ,  ni  ta  femme, 
n'en  dites  rien  à  personne ,  et  vivez  comme  on  doit  vivre ,  sans 
trop  dépenser  ;  car  vous  feriez  parler  de  vous.  » 

L'homme  redescendit  bien  joyeux  avec  son  âne  et  dit  à  sa 
femme  en  rentrant  chez  lui  ^  «  Voici  un  âne  qui  fait  de  l'or.  — 
Es-tu  fou  ?  »  lui  dit-elle.  —  «  Non,  je  ne  le  suis  pas;  tu  vas  voir. 
Mais  surtout  n'en  parle  à  personne.  »  Il  prit  le  drap  du  lit, 
rétendit  sous  l'âne,  et  en  quelques  instants,  le  drap  se  trouva 
couvert  de  pièces  d'or.  La  femme  acheta  du  linge,  des  habits 
propres  et  de  beaux  meubles. 


lyO  LE      POIS      DE      ROME 

A  quelque  temps  de  là ,  elle  reçut  la  visite  de  sa  belle-sœur. 
«  Oh  !  »  dit  celle-ci  en  entrant,  «  que  tout  est  beau  chez  vous 
depuis  que  je  ne  suis  venue  !  Vous  faites  donc  bien  vos  affaires  ? 

—  Tu  ne  vois  pas  encore  tout,  »  dit  l'autre,  et  elle  lui  montra 
son  armoire  remplie  de  Hnge,  sa  bourse  bien  garnie  de  pièces 
d'or.  «  D'où  peut  vous  venir  cette  fortune  ?  »  demanda  la  belle- 
sœur.  —  «  Je  vais  te  le  dire ,  mais  garde-toi  d'en  parler  à  per- 
sonne. Mon  mari  est  monté  au  pois  de  Rome  qui  va  jusqu'au 
Paradis,  et  le  bon  Dieu  lui  a  donné  un  âne  qui  fait  de  l'or.  »  Elle 
la  conduisit  à  l'écurie  et  lui  fit  voir  Tâne  ;  c'était  un  âne  gris 
tacheté  de  noir.  De  retour  chez  elle ,  la  belle-sœur  s'empressa  de 
rapporter  à  son  mari  ce  qu'elle  venait  d'apprendre.  Le  mari , 
s'étant  procuré  un  âne  du  même  poil  que  celui  de  son  beau- 
frère  ,  vint  pendant  la  nuit  prendre  l'âne  aux  écus  d'or,  et  laissa 
l'autre  à  sa  place.  On  ne  s'aperçut  de  rien. 

Quelque  temps  après,  l'homme  au  pois  de  Rome,  n'ayant 
plus  d'argent,  eut  recours  à  son  âne;  mais  ce  fut  peine  inutile. 
II  dut  encore  grimper  au  Paradis.  «  Que  demandes-tu  ?  »  lui  dit 
le  bon  Dieu.  «  Ne  t'ai-je  pas  donné  tout  ce  quil  te  fallait  ?  — 
Ah  !  »  répondit  l'homme  ,  «  l'âne  ne  veut  plus  faire  d'or  mainte- 
nant. —  Mon  ami,  »  dit  le  bon  Dieu  ,  «  ta  femme  n'a  pas  gardé 
le  secret,  et  l'âne  est  chez  ton  beau-frère ,  qui  te  l'a  volé.  Mais 
je  veux  bien  venir  encore  à  ton  aide.  Tiens,  voici  un  bâton.  Va 
chez  ton  beau-frère  ;  s'il  fait  difficulté  de  te  rendre  l'âne ,  tu 
n'auras  qu'à  dire  :  Roule,  bâton!  » 

L'homme  prit  le  bâton,  et,  à  peine  descendu,  courut  chez  le 
beau-frère,  qui  était  avec  sa  femme.  «  Je  viens  voir,  »  leur 
dit-il ,  «  si  vous  voulez  me  rendre  mon  âne.  —  Ton  âne  ?  A  quoi 
nous  servirait  un  âne?  Nous  avons  nos  chevaux.  (C'étaient  des 
laboureurs.)  D'ailleurs,  tu  n'as  pas  le  droit  d'aller  dans  nos 
écuries.  —  Eh  bien  !  roule ,  bâton  !  »  Aussitôt  le  bâton  se  mit  à 
les  rosser  de  la  bonne  manière.  «  Ah  !  »  criaient-ils ,  «  rappelle 
ton  bâton.  »  L'homme  rappela  son  bâton  et  leur  dit  :  «  Vous 
allez  me  rendre  mon  âne.  —  Nous  ne  savons  ce  que  tu  veux  dire. 

—  Eh  bien  !  roule ,  bâton  !  »  Et  le  bâton  frappa  de  plus  belle. 
«  Rappelle  ton  bâton,  »  dit  la  femme ,  «  et  nous  te  rendrons  ton 
âne.  » 

Le  bâton  rappelé ,  l'homme  reprit  son  âne  et  le  ramena  à  la 


LE      POIS      DE      ROME  I7: 

maison.  Depuis  lors,  il  ne  manqua  plus  de  rien  et  vécut  heureux 
avec  sa  femme. 


REMARQUES 

Ce  conte  est  formé  de  deux  éléments  qui  ne  se  trouvent  pas  toujours  combi- 
nés ensemble ,  le  thème  des  objets  merveilleux ,  qui  s'est  déjà  présenté  à  nous 
dans  cette  collection  (nos  4^  Tapalapautau ,  et  39,  Jean  delà  Noix),  et  celui  de 
la  plante  qui  monte  jusqu'au  ciel. 

Nous  avons  étudié  le  premier  de  ces  thèmes  à  l'occasion  de  nos  no*  4  et  39  ; 
nous  ajouterons  seulement  qu'on  a  dû  remarquer  dans  le  Pois  de  Rome  que  la 
serviette  qui  se  couvre  de  mets  au  commandement  est  remplacée  prosaïquement 
par  une  serviette  où  se  trouve  à  boire  et  à  manger.  Nous  avons  déjà  vu  la 
même  altération  de  l'idée  première  dans  notre  no  19,  le  Petit  Bossu. 

Quant  au  second  thème ,  nous  l'étudierons  ici ,  dans  les  diverses  combinai- 
sons où  il  se  rencontre. 

Parmi  les  contes  où  ce  second  thème  n'est  pas  combiné  avec  le  premier, 
nous  citerons  d'abord  un  conte  russe  (Ralston,  pp.  294-295)  :  Un  vieux  bon- 
homme plante  un  haricot  sous  sa  table.  Le  haricot  pousse  si  bien  qu'il  faut  lui 
ouvrir  un  passage  à  travers  plafond  et  toit  ;  il  finit  par  toucher  au  ciel.  Le 
bonhomme  grimpe  à  la  tige  du  haricot.  Arrivé  au  ciel,  il  voit  une  cabane  dont 
les  murs  sont  de  gâteau;  les  bancs,  de  pain  blanc,  etc.  Cette  cabane  est  la 
demeure  de  douze  chèvres,  qui  ont,  l'une  un  œil,  l'autre  deux,  et  ainsi  de 
suite  jusqu'à  douze.  Par  la  vertu  de  certaines  paroles ,  le  vieux  parvient  à 
endormir  la  chèvre  à  un  œil ,  qui  est  chargée  de  faire  bonne  garde ,  puis ,  les 
jours  suivants,  les  autres  chèvres.  Malheureusement  il  oublie  d'endormir  le 
douzième  œil  de  la  dernière,  et  il  est  pris.  —  L'histoire  ne  s'arrête  pas  là,- dans 
une  variante  également  russe  (ibid. ,  p.  295);  elle  se  lance  dans  une  série  de 
hâbleries  à  la  Mûnchhausen.  Chassé  de  la  maison  gardée  par  la  chèvre  aux  six 
yeux ,  le  moujik  retourne  à  sa  tige  de  pois  :  plus  de  tige  de  pois.  Il  se  fait  une 
corde  avec  des  fils  de  la  vierge ,  etc. ,  etc. 

Dans  un  conte  westphalien  (Grimm,  n©  112),  un  paysan  a  laissé  tomber 
dans  un  champ  une  graine  de  navet  ;  il  en  sort  un  arbre,  qui  s'élève  jusqu'au 
ciel.  L'homme  y  grimpe,  et,  tandis  qu'il  est  à  regarder  dans  le  Paradis,  il 
s'aperçoit  que  l'on  coupe  l'arbre.  Il  tresse  une  corde  avec  de  la  menue  paille, 
etc.  —  Comparer  un  autre  conte  westphalien  (Grimm,  III,  p.  193),  où  une 
histoire  du  même  genre  est  mise  dans  la  bouche  d'un  jeune  paysan  qui  s'est  fait 
fort  de  dire  les  plus  grandes  hâbleries  du  monde.  Ce  conte  appartient  au  groupe 
de  contes  où  celui  qui  «  mentira  le  mieux  »  gagnera  telle  ou  telle  chose,  parfois 
(ici,  par  exemple)  la  main  d'une  princesse.  —  Nous  mentionnerons,  parmi  les 
contes  de  ce  groupe,  comme  présentant  ce  môme  thème,  un  conte  lithuanien 
(Schleicher,  p.  38),  un  conte  serbe  (Vouk,  no  44),  un  conte  grec  moderne 
(Hahn,  n»  59),  un  conte  norvégien  (Asbjœrnsen,  t.  II,  p.  97). 

Dans  un  conte  français,  que  M,  Alphonse  Karr  dit  avoir  entendu  raconter 


172  LE      POIS      DE      ROME 

dans  son  enfance  {Moniteur  universel,  18  mars  1879),  un  saint  emiite,  désolé 
de  la  mauvaise  conduite  des  habitants  de  son  village  et  ne  voyant  aucun  résultat 
de  ses  prières ,  demande  à  être  admis  devant  le  bon  Dieu  pour  lui  exposer  ses 
vœux.  Saint  Jean,  son  patron,  lui  apparaît  en  songe  et  lui  donne  une  fève  qui, 
plantée  par  l'ermite,  croît  merveilleusement  et 'finit  par  arriver  au  ciel,  où  le 
saint  homme ,  après  y  avoir  grimpé  ,  demande  et  obtient  ce  qu'il  désirait. 

Dans  un  troisième  conte  russe  (Ralston,  p.  291),  un  vieux  bonhomme 
plante  dans  sa  cave  un  chou  qui  grandit  aussi  merveilleusement  que  les  haricots, 
pois ,  etc. ,  des  contes  précédents.  Ici ,  le  vieux  fait  un  trou  dans  le  ciel  avec  sa 
hache  et  s'y  introduit.  Il  y  voit  un  moulin  à  bras  qui ,  à  chaque  tour,  donne 
un  pâté  et  un  gâteau  avec  un  pot  d'eau-de-vie  de  grain.  Après  avoir  bien 
mangé  et  bien  bu ,  le  bonhomme  redescend  et  dit  à  sa  femme  de  venir  avec 
lui  là-haut.  Il  la  met  dans  un  sac  qu'il  tient  avec  les  dents  et  commence  à 
grimper  ;  mais ,  à  moitié  chemin ,  le  sac  lui  échappe ,  et  la  vieille  femme  est 
tuée,  etc. 

Ce  moulin  merveilleux  fait  penser  à  la  serviette  de  nos  contes  lorrains  et  des 
contes  analogues.  Un  autre  conte  russe  (Ralston,  p.  296)  va  se  rapprocher 
davantage  de  ces  contes.  Le  héros  du  conte  russe,  toujours  un  vieux  bon- 
homme, après  avoir  grimpé  à  un  chêne  né  d'un  gland  planté  par  lui  dans  sa 
maison ,  trouve  dans  le  ciel ,  outre  le  moulin  à  bras ,  un  coq  à  crête  d'or.  Il 
rapporte  l'un  et  l'autre  chez  lui ,  mais  bientôt  un  seigneur  vole  le  tttoulin ,  lequel 
est  finalement  repris  par  le  coq. 


Dans  les  contes  qui  vont  suivre,  la  ressemblance  avec  le  Pois  Je  Ronw  est 
complète.  Voici,  pour  commencer,  un  conte  flamand  (A.  Lootens,  n"  i)  : 
Un  homme  plante  une  fève  de  marais  ;  le  lendemain  il  voit  qu'elle  a  grandi  et 
qu'elle  a  monté  jusqu'à  la  porte  du  Paradis.  Il  y  grimpe  et  obtient  de  saint 
Pierre  une  brebis  à  laquelle  il  suffit  de  dire  :  «  Petite  brebis ,  secoue-toi  !  » 
pour  voir  pleuvoir  les  écus.  Comme  dans  notre  n°  4,  Tapalapautau ,  l'homme 
est  attrapé  par  un  hôtelier  qui  substitue  une  brebis  ordinaire  à  la  brebis  aux 
écus.  Saint  Pierre  lui  donne  ensuite  une  table  qui  se  couvre  de  mets  au 
commandement,  et  enfin  un  sac  d'où  sortent,  quand  on  prononce  certaines 
paroles,  des  gourdins  qui  battent  les  gens.  Par  le  moyen  de  ces  gourdins, 
l'homme  se  fait  rendre  sa  table  et  sa  brebis.  —  Dans  un  conte  de  la  Bretagne 
non  bretonnante  (Sébillot,  I,  no  12),  un  homme  est  si  pauvre  qu'il  ne  lui 
reste  plus  qu'une  fève.  Il  la  plante  dans  son  jardin  et  lui  dit  tous  les  matins  de 
pousser  bien  vite  pour  qu'il  aille  chercher  son  pain  au  Paradis.  Au  bout  de 
quelques  jours,  la  fève  lui  dit  qu'il  peut  monter.  Il  arrive  à  la  porte  de 
Paradis,  où  il  trouve  saint  Pierre.  Les  objets  donnés  successivement  par  saint 
Pierre  sont  un  âne  qui  fait  des  écus ,  une  serviette  qui  se  couvre  de  mets  quand 
on  lui  dit  :  «  Pain  et  vin  » ,  et  enfin ,  l'un  et  l'autre  ayant  été  volés  par  un 
aubergiste ,  un  bâton  qui  rosse  les  gens.  —  Même  enchaînement  dans  un  des 
contes  picards  (no  4)  publiés  dans  le  tome  VIII  (  1879)  de  la  Remania.  Ici ,  c'est 
en  grimpant  à  la  tige  du  haricot  pour  en  cueillir  les  gousses  que  Jean  arrive  au 
Paradis.  Les  objets  donnés  par  le  bon  Dieu  sont  l'âne  mer\eilleux ,  une  table 


LE      POIS      DE      ROME  I73 

qui  apprête  à  dîner,  et  une  poêle  (sic)  qui  frappe  tout  ceux  qu'on  désigne.  — 
Voir  encore  un  conte  toscan  (Pitre,  Novelîe  popoJari  toscane,  no  29),  où 
saint  Pierre  donne  au  petit  garçon  qui  a  planté  la  fève  une  table,  un  âne  et 
une  massue. 

Dans  un  conte  grec  moderne  (n»  i  de  l'appendice  des  Deutsche  Marchen,  de 
Simrock  ) ,  même  combinaison ,  avec  quelques  traits  particuliers  :  Un  vieux 
bonhomme  n'a  pour  nourrir  sa  famille  qu'un  caroubier.  Or,  cet  arbre  grandit 
si  fort ,  qu'il  finit  par  atteindre  presque  le  ciel ,  et  tous  les  jours  le  bonhomme 
grimpe  au  caroubier  pour  en  cueillir  les  gousses.  Voilà  qu'une  fois  il  entend 
dans  l'air  l'Hiver  et  l'Eté  qui  se  disputent,  chacun  prétendant  valoir  mieux  que 
l'autre.  Ils  aperçoivent  l'homme  sur  son  arbre  et  le  prennent  pour  arbitre. 
Celui-ci  leur  dit  qu'ils  sont  l'un  et  l'autre  si  bons ,  qu'il  est  très  difficile  de 
choisir  entre  eux.  Les  contestants  ,  très  satisfaits  de  sa  réponse ,  lui  font  cadeau 
d'un  petit  pot  de  terre  :  «  Il  te  procurera  tout  ce  dont  tu  auras  besoin  ;  mais 
garde-toi  de  le  dire  à  personne.  »  L'homme  commande  au  pot  de  lui  procurer 
un  bon  repas  ;  de  même  le  lendemain.  Sa  femme  le  presse  tant  qu'il  finit  par 
lui  révéler  le  secret.  Quelque  temps  après,  leur  fils,  ayant  vu  une  jeune 
princesse,  en  devient  éperdument  amoureux.  Il  dit  à  sa  mère  d'aller  la 
demander  pour  lui  en  mariage  au  roi.  Ce  dernier  répond  qu'il  y  consentira ,  si 
le  lendemain  le  jeune  homme  et  ses  parents  ont  en  face  de  son  palais  à  lui  un 
palais  bien  plus  beau.  Que  fait  la  femme?  Elle  ordonne  au  petit  pot  de  leur 
procurer  un  palais,  et  alors  le  mariage  a  lieu.  Le  roi  et  ses  serviteurs  enivrent 
le  vieux  bonhomme  et  lui  extorquent  son  secret  ;  ils  lui  volent  son  petit  pot  et 
lui  en  substituent  un  autre  en  apparence  semblable.  Le  bonhomme  est  donc 
obligé  de  remonter  sur  son  arbre  ;  il  revoit  l'Hiver  et  l'Eté ,  qui  prennent  pitié 
de  lui  et  lui  donnent  un  gourdin  et  une  corde  :  «  Tu  n'auras  qu'à  commander, 
et  ils  garrotteront  et  bâtonneront  ceux  que  tu  voudras.  »  Par  ce  moyen  le  bon- 
homme rentre  en  possession  de  son  petit  pot. 

Dans  un  conte  corse  (Ortoli ,  p.  171  ) ,  un  pauvre  diable  ,  qui  court  après  la 
fortune ,  arrive  un  jour  dans  un  pays  où  il  trouve  un  châtaignier  si  grarid  qu'il 
va  jusqu'au  ciel.  Il  y  monte,  et  arrive  au  Paradis.  Les  objets  qu'il  reçoit 
successivement  de  saint  Pierre  sont  une  serviette  merveilleuse,  un  âne  qui  fait 
de  l'or  et  un  bâton  qui  bat  les  gens ,  et  notamment  le  fripon  d'hôtelier. 

Dans  un  conte  de  la  Normandie,  recueilli  par  M.  Edélestand  du  Méril  (Etudes 
sur  quelqices  points  cV archéologie  et  d'histoire  littéraire,  1862,  p.  474),  il  y  a 
association  d'un  autre  thème  :  Le  bonhomme  Misère  rencontre  Notre-Seigneur 
et  saint  Pierre  ;  il  leur  demande  l'aumône.  Notre-Seigneur  lui  donne  une  fève 
et  lui  dit  de  s'en  contenter.  Misère  s'en  retourne  chez  lui,  et,  comme  il  n'a  pas 
de  jardin,  il  plante  la  fève  dans  l'àtre  de  sa  chetninée.  La  fève  ne  tarde  pas  à 
pousser;  le  soir,  elle  sort  déjà  par  le  haut  de  la  cheminée,  et,  le  lendemain 
matin ,  on  n'en  voit  plus  le  sommet.  Misère  grimpe  à  la  tige  de  la  fève  ;  ne 
trouvant  pas  de  gousses ,  il  monte  toujours  et  arrive  au  Paradis.  Saint  Pierre 
lui  promet,  à  sa  prière,  qu'il  aura  toujours  dans  sa  maison  de  quoi  boire  et 
manger.  Malheureusement  pour  Misère ,  sa  femme  l'oblige  à  grimper  plusieurs 
fois  encore  à  la  fève  pour  adresser  à  saint  Pierre  des  demandes  de  plus  en  plus 
déraisonnables,  et  il  finit  par  redevenir  aussi  pauvre  qu'auparavant.   —  Ce 


174  LE      POIS      DE      ROME 

dernier  élément  qui  vient  se  combiner  avec  notre  thème  est  celui  que  développe 
le  no  19  de  la  collection  Grimm  ,  le  Pêcheur  et  sa  Femme. 

Mentionnons  encore  un  conte  flamand  (J.  W.  Wolf,  Deutsche  Marchen  und 
Sagen,  r\°  16),  qui  offre  la  combinaison  de  l'histoire  du  haricot  avec  le  thème 
du  no  3  5  de  la  collection  Grimm ,  le  Tailleur  dans  le  Ciel ,  et  ensuite  avec  les 
hâbleries  dont  nous  avons  parlé  tout  à  l'heure. 

Dans  un  conte  anglais  (Grimm,  III,  p.  321.  —  Brueyre,  p.  3$),  Jack 
grimpe  à  un  haricot  qui  monte  jusqu'aux  nuages.  Il  arrive  dans  une  contrée 
inconnue,  où  il  rencontre  une  fée,  et  où  il  a  ensuite  des  aventures  avec  un  géant. 


m 


LVII 


LE  PAPILLON   BLANC 


Il  était  une  fois  un  homme  qui  était  toujours  ivre.  Comme  il 
revenait  un  jour  du  cabaret,  il  pas^a  par  le  cimetière  et  trébucha 
contre  une  tête  de  mort.  «  Tu  n'es  pas  ici  pour  tes  mérites,  » 
lui  cria-t-il  en  colère.  —  «  Demain ,  »  répondit  la  tête ,  «  à  cette 
même  heure,  tu  y  seras  pour  les  tiens.  » 

A  l'instant  même,  l'ivrogne  fut  dégrisé  et  retourna  chez  lui 
tout  épouvanté.  Sa  femme  lui  dit  en  le  voyant  rentrer  :  «  Il  est 
bien  étonnant  que  tu  n'aies  pas  bu  aujourd'hui.  —  Ah!  » 
répondit  l'homme ,  «  je  suis  bien  dégrisé  ;  il  m'est  arrivé  une 
terrible  aventure.  » 

Quand  la  femme  sut  ce  qui  s'était  passé,  elle  courut  chez  le 
curé  pour  lui  demander  secours.  Le  curé  dit  à  l'ivrogne  :  «  Allez 
sur  la  tombe  de  votre  filleul  ;  frappez ,  et  il  en  sortira  un  petit 
papillon  blanc,  qui  combattra  pour  vous.  » 

Le  lendemain,  l'homme,  suivant  le  conseil  du  curé,  se  rendit 
au  cimetière  et  frappa  sur  la  tombe  de  son  filleul  ;  aussitôt  il  en 
sortit  un  papillon  blanc  qui  combattit  contre  la  tête  de  mort  et  fut 
vainqueur.  Puis  le  papillon  dit  à  l'homme  :  «  Mon  cher  parrain, 
je  vous  devais  une  place  en  Paradis,  et  je  vous  la  gardais  ;  main- 
tenant je  suis  quitte  avec  vous.  » 


REMARaUES 

Nous  n'avons  à  rapprocher  de  ce  petit  conte  qu'une  légende  de  la  Basse- 
Bretagne  (Luzel,  Légetuks,  II,  p.  126)  :  Un  jeune  homme,  qui  va  se  marier, 
passe ,  en  revenant  de  chez  sa  fiancée ,  devant  un  gibet  où  un  de  ses.  anciens 


176  LE      PAPILLON      BLANC 

rivaux  est  pendu.  Excité  par  le  cidre,  il  invite  le  pendu  à  ses  noces,  he  pendu 
s'y  rend ,  en  effet ,  mais  visible  seulement  pour  le  marié ,  et ,  à  son  tour,  il 
invite  celui-ci  à  venir  souper  chez  lui,  le  soir.  Comme  dans  le  conte  lorrain, 
c'est  l'âme  d'un  petit  enfant,  filleul  du  marié,  qui  sauve  celui-ci.  Elle  le  rend 
invisible  aux  yeux  des  diables  rassemblés  auprès  du  gibet.  —  M.  Luzel  donne 
(op.  cit.,  II,  p.  201)  une  seconde  version  presque  identique  de  cette  légende, 
recueillie  dans  l'île  de  Bréhat. 

Il  est  assez  remarquable  que ,  dans  notre  conte ,  l'âme  du  filleul  apparaisse 
sous  la  forme  d'un  papillon,  (J/u/rj,  comme  chez  les  Grecs. 


LVIII 


JEAN    BÊTE 


Il  était  une  fois  un  jeune  garçon  qu'on  appelait  Jean  Bête.  Sa 
mère  lui  dit  un  jour  :  «  Jean ,  tu  iras  porter  ma  toile  au  marché , 
mais  tu  ne  la  vendras  pas  à  des  gens  trop  bavards.  —  Non, 
maman  ;  soyez  tranquille.  » 

Il  se  rendit  donc  au  marché.  Bientôt  un  homme  s'approcha  de 
lui  :  «  Combien  voulez-vous  de  votre  toile  !  —  Hon.  —  A 
combien  votre  toile?  —  Hon.  —  Répondez  donc.  —  Vous 
n'aurez  pas  ma  toile;  vous  êtes  trop  bavard.  » 

Jean  s'en  alla  un  peu  plus  loin.  Arriva  un  autre  homme  : 
«  Vous  avez  de  bien  belle  toile.  —  Hon.  —  Combien  la  vendez- 
vous?  —  Hon.  —  Parlerez-vous  ?  —  Vous  n'aurez  pas  ma  toiie, 
vous  êtes  trop  bavard.  » 

«  Je  vais  m'en  retourner,  »  se  dit  Jean  ;  «  je  vois  bien  qu'il 
n'y  a  ici  que  des  bavards.  » 

En  quittant  le  marché ,  il  eut  l'idée  d'entrer  à  l'église.  Voyant 
à  la  porte  un  saint  de  pierre ,  il  s'en  approcha  et  lui  présenta  sa 
marchandise,  en  disant  :  «  Voulez-vous  de  ma  toile?  »  Il  se 
trouva  qu'au  même  instant  le  vent  fit  remuer  la  tête  du  saint, 
qui  n'était  plus  trop  solide  :  Jean  crut  qu'il  faisait  signe  que  oui. 
«  Vous  aurez  ma  toile,  »  lui  dit-il,  «  vous  n'êtes  pas  bavard, 
vous.  »  Il  lui  mit  la  toile  sur  le  bras  et  s'en  retourna  au  logis. 

«  Eh  bien  !  Jean,  »  lui  dit  sa  mère,  «  as-tu  vendu  ta  toile  ?  — 
Oui,  maman.  —  A  qui  l'as-tu  vendue?  —  Il  n'y  avait  sur  le 
marché  que  des  bavards.  J'ai  vu  à  la  porte  de  l'église  un  brave 
homme  qui  ne  disait  rien  du  tout,  et  je  la  lui  ai  donnée.  Il  ne 

CosautN,  Contes.  II.  12 


17^  JEAN      BÊTE 

me  l'a  pas  payée,  mais  il  n'y  a  rien  à  craindre.  —  Malheureux  !  » 
dit  la  mère,  «  cours  vite  reprendre  ma  toile.  » 

Jean  retourna  à  l'église  ;  la  toile  était  toujours  sur  le  bras  du 
saint.  «  Rends-moi  ma  toile,  »  lui  dit  Jean.  A  ce  moment,  le 
vent  fit  branler  la  tête  du  saint  à  droite  et  à  gauche.  «  Ah  !  »  cria 
Jean,  «  tu  ne  veux  pas  me  la  rendre;  attends  un  peu.  »  Il  donna 
au  saint  une  volée  de  coups  de  bâton,  reprit  la  toile  et  revint  tout 
joyeux  à  la  maison. 

REMARQUES 

Voici  la  première  partie  d'une  variante ,  également  recueillie  à  Montiers-sur- 
Saulx  : 

Il  était  une  fois  une  femme  qui  avait  un  fils  qu'on  appelait  Jean  Bête.  Elle 
lui  dit  un  jour  :  «  Nous  allons  entasser  la  lessive  ;  tu  apporteras  l'eau ,  moi  je 
mettrai  le  linge  dans  le  cuvier.  De  cette  façon  nous  aurons  vite  fait.  » 

A  ce  moment,  on  vint  dire  à  la  femme  que  quelqu'un  la  demandait. 
«  Jean,  »  dit-elle,  «  tu  mettras  dans  le  cuvier  tout  ce  que  nous  avons  de  noir 
(de  sale);  ensuite  tu  jetteras  la  lessive  de  haut.  —  Oui,  maman.  »  La  mère 
étant  partie,  Jean  ramassa  dans  la  maison  les  chapeaux,  les  habits  des 
dimanches ,  tout  ce  qu'il  put  trouver  de  noir,  et  les  entassa  dans  le  cuvier.  Puis 
il  monta  au  grenier,  fit  un  trou  au  plancher  et  de  là  il  jeta  la  lessive  dans  le 
cuvier. 

La  mère  revint  pendant  qu'il  était  à  sa  besogne.  «  Vous  voyez,  maman,  » 
cria-t-il,  «  je  la  jette  de  haut.  —  Malheureux  1  »  dit  la  mère,  «  que  fais-tu  ?  et 
qu'as-tu  mis  dans  le  cuvier?  —  J'y  ai  mis  tout  ce  que  nous  avons  de  noir.  — 
Ah  !  »  dit  la  mère ,  «  voilà  un  bel  ouvrage  !  maintenant  ma  toile  est  toute 
gâtée.  Tu  iras  me  la  porter  à  la  foire  ;  mais  tu  ne  la  vendras  pas  à  des  babil- 
lards :  ils  attireraient  le  monde,  et  l'on  remarquerait  les  taches.  » 

Suit  une  histoire  analogue  à  celle  que  nous  avons  donnée  dans  notre  texte. 

Dans  une  autre  variante  de  Montiers ,  Jean  va  à  la  foire  pour  acheter  un  pot. 
En  revenant,  arrivé  à  un  endroit  où  le  chemin  se  partage  en  deux,  il  met  le 
pot  par  terre  à  l'entrée  d'un  des  deux  chemins  et  lui  dit  :  «  Tu  as  trois  pattes  ; 
moi ,  je  n'ai  que  deux  pieds  ;  tu  peux  bien  marcher.  Nous  verrons  qui  sera  le 
plus  tôt  arrivé.  »  Et  il  s'en  va  par  l'autre  chemin. 

Dans  une  troisième  variante ,  la  grand'mère  de  Jean  voudrait  le  marier  ;  mais 
personne  ne  veut  de  lui.  Elle  lui  recommande  de  se  poster  un  dimanche  à  la 
porte  de  l'église ,  à  la  sortie  de  la  messe ,  et  de  «  lancer  des  œillades  »  aux 
jeunes  filles  qui  passeront  devant  lui,  dans  l'espoir  que  quelqu'une  le  trouvera 
de  son  goût.  Jean  va  dans  l'étable ,  arrache  les  yeux  de  tous  les  moutons  et  les 
lance  aux  jeunes  filles  '. 

I .  Cette  denùire  variante  .1  une  seconde  partie ,  que  nous  résumerons  ici  :  La  granJ'mèrc  de  Jean . 
qui  veut  le  marier,  le  conduit  dans  nu  villngc  voisin ,  chez  un  homme  qui  a  trois  filles.  Ou  les  invite  i 


JEAN      BÊTE  179 

Dans  un  conte  bourguignon  (Beau vois,  p.  203),  Cadet  Cruchon  est  aussi 
envoyé  par  sa  mère  vendre  de  la  toile  au  marché ,  avec  recommandation  de  ne 
pas  entrer  en  pourparlers  avec  des  gens  bavards.  Ainsi  que  notre  Jean  Bête ,  il 
renvoie  tous  ceux  qui  lui  demandent  le  prix  de  sa  toile  et  la  vend  finalement  à 
une  statue  de  saint.  Comme,  malgré  ses  réclamations,  la  statue  ne  veut  pas  le 
payer  et  qu'il  ne  peut  pas  reprendre  sa  toile ,  qui  a  disparu ,  il  donne  des  coups 
de  bâton  à  la  statue  ;  elle  est  brisée ,  et  Cadet  Cruchon  trouve  dans  le  socle  un 
trésor. 

Cette  forme  est  plus  complète  ;  car  le  dernier  trait  (la  découverte  du  trésor) 
fait  partie  de  presque  tous  les  contes  que  nous  avons  à  citer  ' . 

Dans  un  conte  du  Tyrol  italien  (Schneller,  n"  57),  dans  un  conte  toscan 
(Pitre,  Novelle  popolari  toscane,  n°  32),  dans  un  conte  italien  de  Rome  (miss 
Busk,  p.  371),  dans  un  conte  napolitain  (p.  14  de  la  revue  Giambattista  Basile, 
année  1884),  dans  un  conte  sicilien  (Pitre,  t.  III,  n"  190,  i),  dans  un  conte 
de  la  Basse-Autriche  (Zettschrift  fur  deutsche  Philologie,  VIII,  p.  94),  c'est, 
comme  dans  notre  conte  et  dans  le  conte  bourguignon,  une  pièce  de  toile 
qu'une  mère  envoie  son  fils  vendre.  Dans  un  conte  allemand  (Simrock, 
n°  18),  —  le  seul,  avec  notre  conte  et  les  contes  autrichien,  breton  et  basque 
dont  nous  allons  parler,  où  il  ne  soit  pas  question  de  trésor,  —  au  lieu  du  fils , 
c'est  un  valet,  et  il  est  envoyé  vendre  du  beurre. 

Dans  un  conte  de  la  Haute-Bretagne  (Sébillot,  I,  p.  224),  Jean  le  Diot 
vend  la  vache  de  sa  mère  à  une  statue  de  saint ,  qu'il  brise  ensuite  à  coups  de 
bâton  après  lui  avoir  vainement  réclamé  ses  vingt  écus.  Puis,  voyant  une 
poignée  de  liards  et  de  sous  dans  une  petite  tasse  auprès  de  la  statue ,  il  les  met 
dans  sa  poche  et  s'en  retourne  à  la  maison  (ce  dernier  trait  est  évidemment  un 
souvenir  affaibli  du  trésor).  —  Dans  un  conte  basque  (Vinson,  p.  95),  où  le 
niais  vend  également  une  vache  à  la  statue,  ce  souvenir  lui-même  a  disparu 
complètement. 

Un  autre  conte  breton ,  celui-ci  de  la  Bretagne  bretonnante  (  Luzel ,  3e 
rapport),  est  fort  altéré  :  Jean  de  Ploubezre  est  envoyé  par  sa  mère  à  la  ville 
pour  vendre  une  pièce  de  toile  et  acheter  un  trépied.  Sur  le  bord  de  la  route , 
il  s'agenouille  dans  une  chapelle  de  saint  Jean ,  et  il  lui  semble  que  son  patron 

souper.  La  grand'mère  dit  i  Jean  :  «  Tu  es  grand  mangeur.  Cela  pourrait  faire  mauvais  effet.  Quand 
je  verrai  que  tu  auras  assez  mangé ,  je  te  marcherai  sur  le  pied.  —  Bien  !  »  dit  Jean.  A  peine  com- 
mence-t-on  à  souper,  qu'un  chien  qui  est  sous  la  table  marche  sur  le  pied  de  Jean.  Aussitôt  celui-ci 
dcpose  sa  cuiller,  et ,  malgré  toutes  les  instances  qu'on  lui  fait ,  il  ne  mange  plus  de  tout  le  repas.  Le 
souper  terminé ,  la  grand'mère  lui  demande  pourquoi  il  s'est  conduit  ainsi,  a  Mais,  »  dit-il,  «  vous 
m'avez  marché  sur  le  pied.  » 

Cette  histoire  se  retrouve ,  pour  le  fond  ,  non  seulement  en  France ,  dans  la  Haute-Bretagne  (Sébillot, 
"i  "°  3))»  •■'"  Picardie  (Camoy ,  p.  198),  dans  le  pays  basque  (Vinson  ,  p.  96),  mais  en  Allemagne  , 
dans  un  conte  souabc  (Meier,  n°  $2)  et  dans  un  conte  de  la  région  du  Harz  supérieur  (  Prœble ,  I  , 
n"  69). 

Dans  ces  contes ,  i  l'exception  du  conte  picard  et  du  conte  basque ,  le  personnage  qui  correspond  à 
Jean  a  encore,  pendant  la  nuit,  après  le  souper,  des  aventures  ridicules,  que  nous  nous  souvenons 
d'avoir  aussi  entendu  raconter  à  Monfiers  dans  un  autre  conte  commençant  par  l'épisode  du  souper  et 
du  chien  qui  marche  sur  le  pied  du  garçon.  N'ayant  pas  de  notes  pour  rédiger  ce  conte,  nous  nous 
bornerons  à  dire  qu'il  ressemble  extrêmement  au  conte  breton. 

I.  Y  aurait-il  quelque  relation  de  parenté  entre  ces  contes  et  la  fable  ésopique  où  an  homme  , 
fatigué  de  demander  en  vain  la  richesse  h  Mercure ,  brise  de  colère  la  statue  du  dieu  et  trouve  dans  la 
tête  un  trésor  (  Babrius ,  n"  119,  édition  de  la  collection  Teubncr  ;  Esope,  n»  66,  mime  édition;  La 
Fontaine,  F<iA/«,  IH,  S)? 


l8o  JEAN      BÊTE 

grelotte  de  froid.  Il  enroule  toute  sa  pièce  de  toile  autour  de  la  statue.  Près  de 
la  statue  de  saint  Jean  était  la  statue  d'un  autre  saint ,  qui  avait  l'air  de  tendre 
la  main  ;  une  vieille  femme  y  ayant  mis  un  sou ,  Jean  se  dit  que  ce  saint  paiera 
le  trépied.  Il  prend  le  sou ,  va  chez  un  quincaillier,  où  il  choisit  un  trépied,  puis 
il  jette  le  sou  sur  le  comptoir  et  s'enfuit  à  toutes  jambes  avec  le  trépied.  En 
montant  une  côte,  il  se  dit  :  «  Il  faut  que  je  sois  bien  bête  de  porter  ainsi  celui 
qui  a  trois  pieds,  tandis  que  moi  je  n'en  ai  que  deux.  »  Et  il  pose  son  trépied 
à  terre  au  milieu  de  la  route.  —  Il  y  a  ici,  comme  on  voit,  une  combinaison  de 
l'épisode  de  la  statue  avec  celui  du  pot  de  notre  seconde  variante  lorraine. 

Ce  second  épisode  se  trouve  aussi  dans  le  conte  bourguignon  :  Cadet 
Cruchon,  ennuyé  de  voir  un  pot  qu'il  a  acheté  remuer  constamment  dans  sa 
voiture,  le  met  par  terre,  pensant  qu'avec  ses  trois  pieds  le  pot  pourra  toujours 
le  rattraper.  —  En  Picardie,  on  raconte  aussi  une  histoire  analogue  de 
Gribouille  et  de  sa  marmite  (Carnoy,  pp.  179-180)  ;  dans  la  Haute-Bretagne 
(Sébillot,  Littérature  orale ,  p.  98)  ,  de  Jean  le  Fou  et  de  son  trépied. 

L'épisode  de  la  statue  reparaît ,  sous  une  forme  un  peu  différente ,  dans  un 
conte  russe  (Ralston,  p.  49)  :  Le  plus  jeune  de  trois  frères ,  garçon  plus  que 
simple,  n'a  eu  qu'un  bœuf  pour  sa  part  d'héritage.  S'en  allant  pour  le  vendre, 
il  passe  devant  un  vieil  arbre ,  que  le  vent  agite.  Il  s'imagine  entendre  l'arbre 
lui  demander  à  acheter  le  bœuf;  il  laisse  là  sa  bête  et  dit  qu'il  reviendra  le 
lendemain  chercher  l'argent.  Quand  il  revient,  le  bœuf  a  disparu.  Le  jeune 
homme  réclame  son  paiement ,  et ,  ne  recevant  pas  de  réponse ,  il  prend  sa 
hache  et  commence  à  couper  l'arbre,  quand  soudain  d'un  creux  s'échappe 
un  trésor  que  des  voleurs  y  avaient  caché.  —  Même  histoire  dans  un  conte 
wende  de  la  Lusace  (Veckenstedt,  p.  64),  dans  un  conte  du  «  pays  saxon  » 
de  Transylvanie  (Haltrich,  n»  61),  dans  un  conte  valaque  (Schott,  n»  22,  3), 
et  aussi,  en  Sibérie,  dans  un  conte  des  Ostiaks  (A.  Ahlqvist,  Ueber  die  Sprache 
der  Nord-Ostjaken ,  Helsingfors,  1880,  p.  15). 


Au  xviie  siècle,  le  Napolitain  Basile  insérait  dans  son  Pentamerom  (n»  4)  un 
conte  qu'il  faut  rapprocher  des  précédents  :  Vardiello  vend  sa  toile  à  une  statue, 
puis,  en  la  brisant,  il  découvre  un  trésor.  Sa  mère,  craignant  son  indiscrétion , 
s'avise  d'une  ruse  ;  elle  lui  dit  d'aller  s'asseoir  devant  la  porte  de  la  maison. 
Pendant  ce  temps,  elle  fait  pleuvoir  d'une  fenêtre  des  figues  et  des  raisins  secs, 
que  Vardiello  s'empresse  de  ramasser.  Plus  tard ,  ayant  parlé  imprudemment 
du  trésor,  il  est  conduit  devant  les  juges.  On  lui  demande  quand  il  a  trouvé  les 
ducats  ;  il  répond  que  c'est  le  jour  où  il  a  plu  des  figues  et  des  raisins  secs. 
Les  juges  le  croient  encore  plus  fou  qu'il  ne  l'est,  et  l'affaire  en  reste  là. 
(Comparer  le  conte  napolitain  moderne,  déjà  cité.  ) 

Dans  un  conte  sicilien ,  se  rattachant  à  cette  famille  de  contes  (  Gonzenbach , 
n°  37),  la  mère  de  Giufà  s'y  prend  d'une  façon  analogue  pour  infirmer  le 
témoignage  de  son  fils  au  sujet  d'un  trésor  qu'il  a  trouvé.  Là,  Giufà  a  été 
envoyé  par  sa  mère  chez  le  teinturier  pour  lui  porter  une  pièce  de  toile  à  teindre 
en  vert.  Il  la  laisse  à  un  petit  lézard  vert,  qu'il  se  figure  être  le  teinturier. 
Q.uand  il  revient  pour  reprendre  sa  toile,  il  ne  la  retrouve  plus,  et  il  démolit 


JEAN      BETE  l8l 

la  maison  du  prétendu  teinturier,  c'est-à-dire  un  tas  de  pierres ,  dans  lequel  il 
trouve  un  pot  plein  d'or  ». 

Nous  allons  rencontrer  la  même  fin  dans  un  conte  oriental ,  dont  la  première 
partie  a  beaucoup  d'analogie  avec  les  contes  que  nous  étudions  ici,  et  notam- 
ment avec  le  conte  sicilien.  Dans  ce  conte  arabe  Ç Mille  et  une  Nuits,  trad. 
allemande  dite  de  Breslau,  t.  XI,  p.  144),  un  mangeur  d'opium  croit  vendre 
sa  vache  à  une  pie  qui  caqueté  sur  un  arbre.  Quand  il  revient  pour  toucher 
son  argent,  il  s'imagine  que  la  pie  déclare  ne  pas  vouloir  payer.  Furieux,  il 
lui  lance  une  bêche  qu'il  porte.  L'oiseau  effrayé  s'envole  et  va  se  poser  à 
quelque  distance  sur  un  tas  de  fumier.  Le  mangeur  d'opium  croit  que  la  pie  lui 
fait  signe  de  prendre  là  son  argent  ;  il  fouille  et  trouve  un  pot  rempli  d'or.  Il 
en  prend  la  valeur  de  sa  vache  et  remet  le  pot  dans  le  fumier.  Sa  femme ,  ayant 
eu  connaissance  de  l'histoire ,  va  déterrer  le  pot  et  rapporte  le  reste  du  trésor. 
Le  mangeur  d'opium  la  menace  de  la  dénoncer  à  la  police.  Alors  la  femme  va 
acheter  de  la  viande  cuite  et  des  poissons  cuits ,  et  éparpille  le  tout  devant  la 
porte  de  la  maison  ,  pendant  la  nuit.  Puis  elle  réveille  son  mari  et  lui  dit  qu'il 
vient  de  faire  un  grand  orage  et  qu'il  a  plu  de  la  viande  cuite  et  des  poissons 
cuits.  Le  mangeur  d'opium  se  lève,  et  voyant  la  viande  et  les  poissons  jonchant 
le  sol,  il  ne  doute  pas  du  prodige.  Le  lendemain  matin,  il  va  dénoncer  sa 
femme,  comme  il  en  avait  manifesté  l'intention,  La  femme  est  citée  devant 
l'officier  de  police  ;  elle  nie  le  vol  et  dit  que  son  mari  est  fou.  «  Pour  vous  en 
assurer,  »  ajoute-t-elle ,  «  demandez-lui  seulement  quand  le  prétendu  vol  a  été 
commis.  »  L'officier  de  police  pose  cette  question  au  mangeur  d'opium  qui 
répond  :  «  Dans  la  nuit  où  il  a  plu  de  la  viande  cuite  et  des  poissons  cuits.  » 
En  entendant  ce  langage ,  l'officier  de  police  ne  croit  plus  un  mot  de  ce  que 
l'homme  a  dit ,  et  il  fait  mettre  la  femme  en  liberté. 

Un  conte  kabyle  (Rivière,  p.  179)  présente  la  même  combinaison.  Dans  ce 
conte ,  le  niais  vend  son  bouc  à  un  coucou  qui  chante  sur  un  frêne  ,  et  laisse  le 
bouc  attaché  à  l'arbre ,  en  disant  qu'il  reviendra  tel  jour  pour  avoir  son  argent. 
Au  jour  dit,  il  revient.  Furieux  contre  le  coucou  qui  ne  veut  ni  le  payer,  ni 
lui  rendre  son  bouc  (les  bêtes  sauvages  l'ont  mangé),  il  crie  en  montrant  une 
vieille  masure  qui  se  trouve  près  de  là  :  «  Eh  bien  !  je  m'en  vais  démolir  ta 
maison.  »  Il  se  met,  en  effet,  à  démolir  la  masure  et  y  découvre  un  trésor  2.  Il 
prend  seulement  le  prix  du  bouc.  Q.uand  il  rentre  chez  lui  et  que  sa  mère 
entend  parler  du  trésor,  elle  lui  dit  qu'ils  iront  le  prendre  le  lendemain.  Elle 
prépare,  sans  que  son  fils  s'en  aperçoive,  des  crêpes  et  des  beignets,  et  ils 
partent  ensemble  pendant  la  nuit.  La  mère  marche  derrière  le  jeune  homme 
et  jette  des  crêpes  en  l'air.  «  O  ma  mère,  »  crie  le  niais,  «  il  tombe  une  pluie  de 
crêpes.  »  Plus  loin,  c'est  une  pluie  de  beignets  qu'il  croit  voir  tomber.  Enfin 
ils  arrivent  à  la  masure  et  prennent  le  trésor.  Le  lendemain ,  le  niais  va  dire 


I  ■  Comparer,  pour  la  ruse  qu'on  emploie  dans  ces  trois  contes,  divers  contes  qui  ne  sont  pas  de  cette 
famille  :  un  conte  danois  (Grundtvig,  I,  p.  77),  un  conte  suédois  (traduit  par  M.  Axel  Ramm  dans 
VArchivio per  le  tradi^iotti popolari ,  II ,  p.  477  ),  un  conte  wende  de  la  Lusacc(  Veckenstedt,  p.  l}i  )  , 
un  conte  de  la  Petite  Russie  (L.  Léger,  n»  20)  ,  etc. 

3.  Comparer  le  passage  du  conte  sicilien  de  la  collection  Gonzenbach  où  Giufi  démolit  U  •  maison  » 
du  IczarJ. 


l82  JEAN      BÈTE 

aux  hommes  du  village  réunis  dans  la  thadjematb  :  «  Hier,  pendant  la  nuit , 
nous  avons  rapporté  un  trésor  de  tel  endroit.  »  Les  propriétaires  du  terrain , 
l'ayant  entendu,  vont  réclamer  le  trésor  à  la  mère.  «  Ne  le  croyez  pas,  »  dit 
celle-ci,  «  cet  enfant  est  niais.  —  Comment?  »  dit  le  jeune  garçon,  «  c'est  si  vrai, 
qu'il  est  tombé ,  pendant  que  nous  étions  en  route ,  une  pluie  de  crêpes ,  puis 
une  pluie  de  beignets.  »  En  l'entendant  parler  ainsi,  les  hommes  sont  con- 
vaincus qu'il  ne  sait  ce  qu'il  dit  et  ne  s'occupent  plus  du  trésor  '. 


Venons  au  passage  des  «  oeillades  »  de  notre  variante.  Ce  passage  se  retrouve 
à  peu  près  identiquement,  dans  un  conte  picard  (Carnoy,  p.  185),  dans  des 
contes  basques  (Webster,  p.  69  ;  Vinson,  p.  97),  dans  le  conte  bourguignon, 
dans  un  des  contes  de  la  Haute-Bretagne  (Sébillot,  Littérature  orale,  p.  104), 
et  aussi  dans  un  conte  du  Tyrol  allemand  (Zingerle,  I,  n»  40)  et  dans  trois 
contes  toscans  (Imbriani,  La  Novellaja  fiorentina,  p.  595  ;  Nerucci,  n»  35  ;  Pitre, 
Novelle popolari  toscane,  n»  33). 

Cette  même  histoire  est  racontée  dans  un  livre  allemand  de  1537  ,  <^'^^  P^^ 
Guillaume  Grimm  (III,  p.  62)  et,  d'après  M.  Imbriani  (loc.  cit.,  p.  596), 
dans  les  Facetiarum  Libri  ires  (1506),  de  Henri  Bebel. 

Dans  un  conte  écossais  (Campbell,  n°  45)  et.  dans  un  conte  irlandais 
(Kennedy,  II,  p.  79),  qui  se  rapportent  l'un  et  l'autre  au  thème  de  notre  n»  36, 
Jean  et  Pierre ,  le  valet  feint,  par  malice  et  pour  amener  son  maître  à  se  fâcher, 
de  ne  pas  comprendre  l'ordre  que  celui-ci  lui  a  donné  de  lancer  de  son  côté  à 
un  certain  moment  une  «  oeillade  de  bœuf  »  ou  une  «  oeillade  de  brebis  » , 
pour  lui  faire  signe,  et  il  lui  lance  de  vrais  yeux  de  bœufs  ou  de  brebis. 

Il  est  très  probable  que  cet  épisode  des  œillades ,  comme  les  autres ,  doit 
exister  en  Orient.  M.  Thorburn,  dans  son  livre  Bannu  or  Our  Afghan  Frontier, 
déjà  cité  par  nous,  fait  allusion  à  diverses  histoires  afghanes  du  genre  àt  Jean 
Bête ,  mais  il  n'en  raconte  qu'une  seule ,  qui  a  son  pendant  en  Europe  et  où  il 
s'agit  aussi  de  l'étrange  galanterie  du  niais  (pp.  207-208).  On  nous  permettra 
de  la  résumer  en  quelques  mots  :  Une  vieille  femme  a  un  fils  ù  moitié  fou. 
Elle  voudrait  le  voir  se  marier  et  elle  l'engage  à  chercher  à  se  faire  bien  venir 
de  quelque  jeune  fille  du  village.  «  Pour  cela ,  »  lui  dit-elle ,  «  il  ne  sera  pas 
mal,  au  contraire,  de  la  bousculer  un  peu.  »  Le  jeune  homme  se  rend  au  puits 
du  village ,  et ,  quand  les  jeunes  filles  viennent  tirer  de  l'eau ,  il  bouscule  si 
bien  celle  qui  arrive  la  première ,  qu'il  la  fait  tomber  dans  le  puits.  Ensuite  il 
s'en  va  tout  fier  conter  son  exploit  à  sa  mère.  Celle-ci,  qui  est  fort  avisée,  tue 

I.  L'épisode  de  la  pluie  de  friandises  se  rencontre  dans  un  conte  indien  du  Kamaon  (Minaef,  n"  ;  )  : 
Le  fils  niais  d'une  mère  très  avisée  se  trouve  mis  en  possession  d'un  sac  d'or  qui  appartient  i.  un  homme 
riche.  Il  apporte  le  sac  à  sa  mère.  Cette  dernière  achète  des  sucreries  et  les  éparpille  sur  le  toit  et  sur  la 
vérandah  de  sa  maison.  «  Vois ,  mon  fils ,  •  dit-elle,  •  quelle  sorte  de  pluie  vient  de  tomber.  »  Le  jeune 
garçon  mange  les  sucreries.  Cependant  le  sac  est  réclamé  par  le  crieur  public,  et  une  récompense  est 
promise  à  qui  le  rapportera.  Le  jeune  garçon  va  dire  que  le  sac  est  chez  sa  mère.  On  arrive.  «  Ma  mère, 
où  est  le  sac  que  je  t'ai  donné?  —  Quand  m'as-tu  donné  un  sac?  —  Le  jour  où  il  a  plu  des  sucreries.  • 
La  mère  dit  aux  gens  ;  «  Quand  a-t-il  jamais  plu  des  sucreries  ?  »  Les  gens  se  mettent  à  rire  en  disant  : 
«  Pauvre  niais  !  »  et  ils  s'en  vont.  —  Même  récit  à  peu  prés  dans  un  conte  indien  du  Bengale ,  proba- 
blement de  Bénarés  (miss  Stokes,  n°  7). 


JEAN      BÈTE  183 

une  chèvre  et  la  jette  dans  le  puits.  Naturellement,  grâce  au  bavardage  de  son 
fils ,  tout  le  village  sait  bientôt  l'histoire ,  et  l'on  vient  au  puits  pour  constater 
le  crime.  Mais ,  quand  au  lieu  d'une  jeune  fille  on  retire  une  chèvre ,  tout  le 
monde  n'a  plus  que  de  la  pitié  pour  le  pauvre  fou.  —  La  collection  de  contes 
indiens  du  Kamaon,  publiée  par  M.  Minaef,  contient  un  conte  à  peu  près  sem- 
blable (no  15).  Ici  le  niais  demande  à  sa  mère  comment  il  faut  s'y  prendre 
pour  gagner  l'affection  des  jeunes  filles.  «  Va  t'asseoir  sur  le  bord  de  l'étang,  » 
lui  dit  la  mère.  «  Quand  il  viendra  une  jeune  fille,  tu  lui  jetteras  une  petite 
pierre.  Si  elle  sourit ,  tu  sauras  qu'elle  t'aime.  Sinon ,  jette-lui  une  pierre  un 
peu  plus  grosse,  et  ainsi  de  suite,  jusqu'à  ce  qu'elle  rie.  »Le  jeune  garçon  suit 
ce  conseil ,  et  il  finit  par  jeter-à  une  jeune  fille  une  pierre  tellement  grosse  qu'il 
la  tue.  La  jeune  fille  étant  tombée  la  bouche  ouverte ,  le  niais  s'imagine  qu'elle 
rit,  et  il  court  tout  joyeux  annoncer  à  sa  mère  que  la  jeune  fille  l'aime.  Sa 
mère  fait  disparaître  le  cadavre.  Suit  la  substitution  d'une  chèvre  morte  au 
corps  de  la  jeune  fille.  —  Le  conte  indien  du  Bengale  cité  plus  haut  (miss 
Stokes ,  no  7  )  renferme  à  peu  près  le  même  épisode. 

L'idée  principale  de  cet  épisode,  —  un  cadavre  jeté  dans  un  puits  et. rem- 
placé par  une  chèvre,  grâce  à  la  prudence  de  la  mère  du  fou  qui  a  été  l'auteur 
du  meurtre ,  —  se  retrouve ,  nous  l'avons  dit ,  en  Europe ,  et  notamment  dans 
plusieurs  des  contes  cités  plus  haut  :  le  conte  sicilien  de  la  collection  Gonzen- 
bach ,  le  conte  napolitain  moderne ,  le  conte  breton  de  la  collection  Luzcl  et  le 
conte  russe.  Comparer  un  conte  kabyle  (Rivière,  p.  43). 


L'histoire  de  la  lessive  ,  de  notre  première  variatne,  se  retrouve,  à  peu  près, 
dans  le  conte  bourguignon.  La  mère  du  niais  lui  a  dit  :  «  Ce  que  tu  verras  de 
noir  et  de  crasseux ,  tu  le  mettras  dans  la  bue.  «  Il  y  met  les  chaudières  et  les 
marmites. 


LIX 


LES   TROIS   CHARPENTIERS 


Il  était  une  fois  une  veuve  qui  avait  trois  fils ,  tous  les  trois 
charpentiers.  Ceux-ci ,  vo3'ant  qu'ils  ne  gagnaient  pas  assez  dans 
leur  pays  pour  nourrir  leur  mère ,  lui  dirent  adieu  et  se  rendirent 
dans  un  village  à  sept  ou  huit  lieues  de  là.  Ils  entrèrent  comme 
domestiques  dans  une  grosse  auberge,  où  Ton  avait  justement 
besoin  de  trois  garçons  et  où  ils  restèrent  un  an  ;  leur  année  finie, 
ne  se  trouvant  pas  assez  payés,  ils  allèrent  chercher  fortune 
ailleurs,  après  avoir  envoyé  cent  écus  à  leur  mère. 

Un  jour  qu'ils  traversaient  un  bois,  ils  rencontrèrent  un 
homme  d'une  taille  extraordinaire  :  c'était  un  génie,  qui  leur  dit  : 
«  Où  allez-vous,  mes  amis?  —  Nous  sommes  en  route  pour 
gagner  notre  vie  et  celle  de  notre  mère.  » 

Le  génie  dit  à  l'aîné  :  «  Tiens ,  voici  une  ceinture  sur  laquelle 
il  y  a  une  étoile  d'or;  quand  tu  toucheras  cette  étoile,  il  en 
sortira  des  perles,  des  rubis,  des  diamants,  des  émeraudes,  des 
plats  d'or  et  d'argent.  » 

Il  dit  ensuite  au  cadet  :  «  Tiens ,  voici  une  sonnette  ;  en  la 
faisant  sonner  tu  ressusciteras  les  morts.  —  Et  toi ,  »  dit-il  au 
plus  jeune,  «  prends  ce  sabre  dont  le  nom  est  :  Quiconque  me 
portera  sera  vainqueur.  » 

Il  leur  donna  de  plus  à  chacun  du  baume  vert  qui  guérissait 
toutes  les  blessures,  et,  après  les  avoir  bien  régalés,  il  les 
congédia.  Les  trois  frères  le  remercièrent  et  le  prièrent  de  porter 
mille  écus  à  leur  mère. 

Après  avoir  marché  pendant  deux  jours  encore  dans  la  forêt , 
ils  arrivèrent  chez  un  roi  qui  était  en  guerre  avec  son  voisin ,  et 


à 


LES      TROIS      CHARPENTIERS 


lui  offrirent  leurs  services.  L'aîné  lui  dit  qu'il  n'avait  qu'à  toucher 
l'étoile  d'or  de  sa  ceinture  pour  en  faire  sortir  des  perles,  des 
diamants,  des  émeraudes,  des  rubis,  des  plats  d'or  et  d'argent. 
Le  second  dit  qu'en  faisant  sonner  sa  sonnette,  il  ressuscitait 
les  morts.  Le  troisième  parla  de  son  sabre  Quiconque  me  portera 
sera  vainqueur.  Ils  n'oublièrent  pas  le  baume  vert  qui  guérissait 
toutes  les  blessures.  Enfin,  le  roi  promit  sa  fille  à  celui  qui  se 
distinguerait  le  plus  à  la  guerre. 

Les  trois  frères  combattirent  comme  des  lions;  la  sonnette 
ressuscitait  les  morts,  le  baume  vert  guérissait  les  blessures,  le 
sabre  faisait  merveille.  Bref,  le  roi  qu'ils  servaient  remporta  la 
victoire,  la  paix  fut  signée  au  bout  de  deux  mois,  et  le  roi  vaincu 
fut  obligé  de  financer. 

La  princesse  épousa  celui  des  trois  frères  qui  avait  la  sonnette; 
les  deux  autres  se  marièrent  avec  les  nièces  du  roi. 


REMARQUES 

Ce  conte  présente,  d'une  façon  tout  à  fait  embryonnaire,  le  thème  auquel 
se  rattache  notre  n°  42,  les  Trois  Frères,  et  aussi  notre  n»  ïi,  la  Bourse,  le 
Sifflet  et  le  Chapeau.  Voir,  au  sujet  des  objets  mer\'eilleux ,  nos  remarques  sur 
ces  deux  contes.  —  Comparer  aussi  notre  n"  71 ,  le  Roi  et  ses  Fils. 

La  ceinture  d'où  sortent  des  diamants,  des  perles,  etc.,  est  au  fond  la  même 
chose  que  la  bourse  où  l'on  trouve  toujours  de  l'argent. 

Quant  au  sabre  Quiconque  me  portera  sera  vainqueur,  nous  le  retrouvons 
identiquement  dans  un  conte  de  la  Bretagne  non  bretonnante  (Sébillot,  I, 
p.  64),  où  un  soldat  découvre  un  vieux  sabre  portant  ces  mots  écrits  sur  la 
lame  :  «  Celui  qui  se  sert  de  moi  a  toujours  la  victoire.  »  Dans  un  conte 
allemand  (Wolf,  p.  393),  le  héros  possède  une  épée  qui  rend  invincible.  — 
En  Orient,  dans  un  conte  arabe  (Contes  inédits  des  Mille  et  une  Nuits,  traduits 
par  G.-S.  Trébutien,  1828,  t.  I,  p.  296),  figure,  entre  autres  objets  mer- 
veilleux ,  un  sabre  qui  détruit  en  un  instant  toute  une  armée.  —  Enfin ,  dans 
un  conte  indien  du  Bengale,  analysé  dans  les  remarques  de  notre  n»  19,  le 
Petit  Bossu  (I,  p.  219),  le  dieu  Siva  fait  présent  à  son  protégé  Siva  Dds  d'un 
sabre  qui  donne  la  victoire  ù  son  possesseur,  le  protège  contre  les  dangers  et  le 
transporte  où  il  le  désire. 

La  sonnette  qui  ressuscite  les  morts  rappelle  le  violon  merveilleux  de  notre 
no  42,  rHomtne  de  Fer,  et  d'un  conte  flamand  (Wolf,  Deutsche  Saçett  tind 
Mierchn,  n»  26),  ainsi  que  la  guitare  du  conte  sicilien  no  45  de  la  collection 
Gonzenbach. 


l86  LES      TROIS      CHARPENTIERS 

Enfin,  dans  un  conte  irlandais  (Kennedy,  I,  p.  24),  le  héros  reçoit  de  trois 
géants  qu'il  a  successivement  vaincus  une  massue  «  avec  laquelle,  tant  qu'il  se 
préservera  du  péché,  il  gagnera  toutes  les  batailles  »,  un  fifre  qui  force  à 
danser  ceux  qui  l'entendent ,  et  un  flacon  d'ongtienl  vert ,  qui  empêche  d'être 
«  brûlé ,  échaudé  ou  blessé  » . 


LX 


LE  SORCIER 


Il  y  avait  dans  un  village  un  jeune  homme  qui  se  disait  sorcier 
et  qui  ne  l'était  pas.  Un  jour,  l'anneau  de  la  dame  du  château 
ayant  disparu ,  on  fit  appeler  le  prétendu  sorcier  pour  découvrir 
le  voleur.  «  Combien  demandes-tu  ?  »  lui  dit  le  seigneur.  — 
«  Trois  bons  repas,  »  répondit  le  sorcier.  —  «  Tu  les  auras.  » 

Un  cuisinier  lui  apporta  le  premier  repas.  «  En  voilà  déjà  un  !  » 
dit  le  sorcier.  Le  cuisinier,  qui  était  un  des  voleurs ,  courut  tout 
effrayé  à  la  cuisine  et  dit  à  ses  compagnons  :  «  Il  a  dit  :  En  voilà 
déjà  un  !  »  Un  autre  cuisinier  apporta  le  second  repas.  «  Ah  !  » 
pensait-il,  «  il  va  dire  aussi  que  c'est  moi.  —  En  voilà  déjà 
deux  !  »  dit  le  sorcier.  Aussitôt  l'autre  d'aller  rapporter  la  chose  à 
ses  compagnons  :  «  Il  a  dit  :  En  voilà  déjà  deux  !  »  Un  troisième 
ayant  apporté  le  dernier  repas ,  le  sorcier  dit  :  «  En  voilà  trois  !  » 

Pour  le  coup,  les  domestiques  crurent  bien  qu'ils  étaient  décou- 
verts :  ils  s'imaginaient  que  le  sorcier  avait  voulu  parler  des 
voleurs.  Ils  l'appelèrent  :  «  Ne  dites  à  personne  que  c'est  nous 
qui  avons  pris  l'anneau ,  et  vous  aurez  la  moitié  de  ce  qu'il  peut 
valoir.  »  Le  sorcier  leur  demanda  :  «  Y  a-t-il  un  gros  coq  dans 
la  basse-cour?  —  Oui.  —  Faites-lui  avaler  l'anneau.  » 

Les  domestiques  firent  ce  que  le  sorcier  leur  conseillait.  Celui- 
ci  se  rendit  alors  auprès  de  la  dame  du  château  et  lui  dit  :  «  C'est 
votre  gros  coq  qui  a  avalé  l'anneau.  »  On  tua  le  coq  et  on  trouva 
l'anneau  dans  son  estomac. 

«  Voilà  qui  est  bien,  »  dit  le  seigneur.  Pourtant  il  n'était  pas 
encore  bien  convaincu  de  la  science  du  sorcier.  Pour  s'en  assurer, 
il  mit  un  grillon  sur  une  assiette  et  une  sonnette  par  dessus;  puis, 


LE      SORCIER 


ayant  placé  le  tout  sous  la  plaque  du  foyer,  il  dit  au  sorcier  :  «  II 
faut  que  tu  devines  ce  qu'il  y  a  dans  l'assiette  ;  sinon ,  voici  une 
paire  de  pistolets,  je  te  brûle  la  cervelle.  » 

Le  pauvre  sorcier  ne  savait  que  faire.  «  Ah  !  »  dit-il,  «  te  v'ià 
pris,  grillotK  —  Tu  as  deviné,  »  dit  le  seigneur,  «  c'est  heureux 
pour  toi.  » 


REMARQUES 

Ce  conte  présente  une  ressemblance  presque  complète  avec  un  conte  déjà 
imprimé  en  1680  dans  VElite  des  contes  du  sieur  d'Ouville,  et  que  M.  Reinliold 
Kœhler  a  signalé  dans  la  revue  Orient  und  Occident  (t.  III,  1864,  p.  184). 
Dans  ce  conte,  un  pauvre  villageois,  nommé  Grillet,  veut  à  toute  force  se 
procurer  trois  repas  où  il  n'ait  rien  à  désirer,  après  quoi  peu  lui  importe  de 
mourir.  Il  s'en  va  par  le  monde ,  en  se  donnant  pour  «  devin  ».  Il  arrive  dans 
un  pays  où  une  dame  de  haute  condition  a  perdu  un  diamant  que  trois  laquais 
lui  ont  volé.  Elle  fait  appeler  Grillet,  qui  demande,  avant  toutes  choses, 
d'avoir,  trois  jours  de  suite ,  un  repas  qui  durerait  du  matin  jusqu'au  soir.  Le 
soir  du  premier  jour,  avant  de  se  coucher,  il  dit  :  «  Ah  !  Dieu  merci ,  en  voilà 
déjà  un  !  »  le  second  soir  :  «  En  voilà  déjà  deux  !  »  etc.  Même  conseil  que  dans 
notre  conte,  donné  aux  laquais  par  le  prétendu  devin  (faire  avaler  l'anneau  à  un 
coq  d'Inde).  —  Sur  ces  entrefaites,  le  mari  de  la  dame  revient,  et,  soupçonnant 
une  supercherie,  il  met  entre  deux  assiettes  un  grillet,  «  petit  animal  noir,  dit 
le  sieur  d'Ouville,  fait  environ  comme  une  petite  cigale,  qui  crie  la  nuit  dans 
les  cheminées  » ,  et  il  ordonne  au  paysan  de  deviner  ce  qu'il  y  a  là  ;  sinon  il 
le  bâtonnera  et  lui  coupera  les  oreilles.  Le  prétendu  devin  s'écrie  :  «  Hélas  ! 
pauvre  Grillet ,  te  voilà  pris  !  »  Le  seigneur,  qui  ne  sait  pas  que  Grillet  est  le 
nom  du  paysan ,  croit  qu'il  a  deviné  et  lui  donne  une  bonne  récompense. 

Nous  nous  sommes  demandé  si  le  conte  recueilli  à  Montiers-sur-Saulx  ne 
dérivait  pas,  plus  ou  moins  directement,  du  livre  du  sieur  d'Ouville.  C'est 
assurément  possible  ;  mais ,  quand  on  verra  dans  ces  remarques  avec  quelle 
ténacité  un  détail  comme  celui  du  grillon  s'est  maintenu  sans  changement  de 
l'Inde  à  la  France,  on  se  dira  que  les  ressemblances  entre  les  deux  contes 
français  peuvent  parfaitement  provenir  de  ce  qu'ils  auraient  été  puisés  l'un  et 
l'autre  à  une  même  source  orale  *. 

M.  Théodore  Beufey  a  étudié  ce  type  de  contes  dans  la  revue  Orient  uni  ' 
Occident  (t.  I,  1861,  p.  374  seq.).  La  découverte  récente  de  plusieurs  formes 
orientales  de  ce  môme  thème  nous  permettra  d'introduire  dans  notre  travail 
plusieurs  éléments  importants. 

1 .  Proverbe  du  pays.  On  est  pris  comme  un  grillon  quand  on  est  dans  l'embarras. 

2.  Dans  un  conte  de  la  Flandre  française  (Deulin,  I,  p.  l66),  nous  retrouvons  encore,  presque 
exactement ,  le  conte  du  sieur  d'Ouville.  Mêmes  exclamations  du  devin  :  «  En  voilà  déjà  un  !  VoiU  le 
deuxième  !  »  —  gros  dindon  à  qui  on  fait  avaler  la  bague  ;  —  plat  couvert  et  exclamation  du  devin  : 
«  Pauvre  sautériau  ,  où  est-ce  que  je  te  vois  ?  •  (On  appelait  le  héros  de  l'histoire  le  «  criquet  •  ou  le 
•  sautiriau  d'août  • ,  parce  qu'il  était  maigre ,  chétif  et  pâlot.) 


LE      SORCIER 


Un  conte  qui  se  rapproche  beaucoup  du  conte  français  du  xvii*  siècle ,  et 
qui  en  est  certainement  indépendant,  c'est  un  conte  sicilien  (Pitre,  n°  167), 
publié  après  l'article  de  M.  Benfey,  en  1875  :  Un  pauvre  paysan,  nommé 
Griddu  Pintu  ',  a  un  beau  jour  l'idée  de  se  faire  devin.  Le  voilà  parti  de  chez  lui, 
portant ,  selon  la  coutume  des  charlatans  en  Sicile ,  une  petite  boîte  pendue  au 
cou  et  renfermant  un  serpent.  Un  capitaine,  qui  se  promène  avec  des  officiers, 
le  voyant  de  loin  venir,  prend  un  grillon  et  le  cache  dans  sa  main  ;  puis ,  quand 
le  devin  passe  près  de  lui ,  il  lui  dit  de  deviner  ce  qu'il  tient  ;  sinon  ,  gare  à  lui  ! 
Le  paysan ,  fort  embarrassé ,  s'écrie  :  «  Ah  !  pauvre  Griddu  Pintu ,  en  quelles 
mains  es-tu  tombé?  »  Le  capitaine,  entendant  parler  de  grillon  (griddu),  est 
émerveillé,  et  il  fait  au  paysan  un  beau  cadeau.  —  Une  chance  heureuse  fait 
ensuite  que  Griddu  paraît  avoir  prédit  que  la  femme  du  capitaine  aurait  à  la  fois 
un  fils  et  une  fille ,  ce  qui  est  arrivé.  Aussi  le  renom  du  devin  se  répand-il 
dans  tout  le  pays.  —  Quelque  temps  après,  un  anneau  de  brillants  est  volé  à 
la  reine.  Le  capitaine  parle  du  devin  au  roi ,  et  on  le  fait  venir.  Pendant  qu'il 
est  seul  dans  une  chambre  à  faire  sécher  devant  le  feu  ses  habits  mouillés  par  la 
pluie ,  il  dit  et  redit  certaines  paroles  que  les  serviteurs  du  palais ,  qui  ont 
volé  l'anneau,  entendent  en  passant  près  de  la  porte  et  croient  dites  à  leur 
sujet.  Ils  viennent  trouver  le  devin ,  tombent  à  ses  pieds  et  lui  remettent 
l'anneau  en  le  suppliant  de  ne  pas  les  dénoncer.  Le  devin  leur  dit  de  faire 
avaler  l'anneau  à  l'oie  noire  qui  se  trouve  dans  la  basse-cour,  et  il  annonce  au 
roi  que  c'est  l'oie  qui  a  commis  le  larcin. 

Dans  un  conte  norvégien  de  la  collection  Asbjœrnsen  (Taies  of  the  Fjeld, 
p.  139),  le  héros  est  un  charbonnier  qui  achète  la  défroque  d'un  vieux 
prêtre  (d'un  pasteur  luthérien) ,  l'endosse  et  se  donne  ensuite  pour  «  le  Sage 
Prêtre  et  le  Prophète  véritable  ».  Le  roi  ayant  perdu  son  anneau  le  plus 
précieux ,  le  charbonnier  se  présente  devant  lui  et  se  fait  fort  de  le  retrouver. 
Comme  il  cherche  à  gagner  du  temps,  le  roi  lui  dit  que,  si  dans  trois  purs 
l'anneau  n'est  pas  retrouvé,  il  le  fera  mettre  à  mort.  Le  soir  du  premier  jour, 
un  valet ,  l'un  des  voleurs ,  vient  apporter  au  charbonnier  son  dîner.  Tandis 
qu'il  se  retire ,  le  charbonnier  dit  :  «  En  voilà  déjà  un  qui  s'en  va  !  »  voulant 
parler  du  premier  jour  qui  va  être  passé.  Le  valet  court  dire  à  ses  deux  com- 
plices qu'ils  sont  découverts.  Le  lendemain ,  le  charbonnier  dit  :  «  Voilà  le 
second  qui  s'en  va  !  »  Puis  :  «  Voilà  le  troisième  !  »  Ici  le  charbonnier  fait  avaler 
l'anneau  au  plus  gros  des  cochons  du  roi.  —  Après  des  incidents  qui  ne  se 
rapportent  pas  à  notre  thème,  vient  un  épisode  qui  correspond  à  celui  du 
grillon.  Le  roi  prend  un  pot  d'argent  à  couvercle,  s'en  va  sur  le  bord  de  la  mer, 
et,  un  peu  après,  appelle  le  charbonnier.  Il  dit  à  celui-ci  de  deviner  ce  qu'il  y 
a  dans  le  pot.  «  Ah  !  malheureux  crabe  !  »  s'écrie  le  charbonnier,  s' adressant 
à  lui-même,  «  voilà  où  tu  es  arrivé  après  tous  tes  tours  et  détours.  »  Justement 
c'était  un  crabe  que  le  roi  avait  mis  dans  le  pot.  —  Le  conte  norvégien  se 
termine  par  un  épisode  où,  comme  dans  le  conte  sicilien ,  le  prétendu  prophète 
paraît,  après  coup,  avoir  prédit  que  la  reine  accoucherait  de  deux  jumeaux  ,  un 
garçon  et  une  fille. 

I.  Griildu ,  en  sicilien  ,  correspond  i  l'it.ilien  classique  grlllo  ,  «  grillon  ■■. 


190  LE      SORCIER 

Le  conte  hessois  bien  connu  de  la  collection  Grimra ,  Le  Docteur  qui  sait  tout 
(no  98),  se  rapproche  particulièrement  de  notre  conte  sur  un  point ,  les  paroles 
qui  font  croire  aux  voleurs  qu'ils  sont  reconnus.  Le  prétendu  docteur,  dînant 
chez  le  seigneur  dont  il  doit  retrouver  l'argent  volé,  dit,  en  voyant  arriver 
chaque  plat,  à  sa  femme  qui  l'a  accompagné  :  «  Marguerite,  voilà  le  premier,... 
voilà  le  second,...  voilà  le  troisième.  »  Et  les  valets  se  croient  perdus.  Le 
quatrième  plat  qu'on  apporte  est  un  plat  couvert  dans  lequel  le  seignenr  a  fait 
mettre  des  écrevisses.  Il  demande  au  docteur  ce  qu'il  y  a  dedans.  «  Ah  !  pauvre 
Ecrevisse!  »  dit  le  docteur,  qui  se  nomme  Ecrevisse  (Krebs),  et  le  seigneur 
est  convaincu  que  l'argent  sera  retrouvé.  Il  l'est,  en  effet,  les  valets  ayant 
montré  au  docteur  où  ils  l'ont  caché».  —  On  peut  rapprocher  plus  particu- 
lièrement de  ce  conte  hessois  un  conte  italien  du  Mantouan  (Visentini,  n"  41), 
altéré  dans  ses  deux  parties  :  Un  roi  a  perdu  un  anneau  de  grand  prix.  Il  fait 
publier  partout  que ,  si  un  astrologue  lui  dit  où  est  l'anneau ,  il  aura  bonne 
récompense.  Un  pauvre  paysan,  nommé  Gambara,  se  présente  au  palais  comme 
astrologue.  A  de  certains  indices ,  il  se  doute  que  les  valets  du  roi  sont  les 
voleurs.  Il  dit  alors  à  sa  femme ,  qui  est  venue  le  trouver,  de  se  cacher  sous  le 
lit  et,  quand  quelqu'un  des  valets  entrera  dans  la  chambre,  de  dire  :  «  En 
voilà  un  !  »  puis  :  «  En  voilà  deux  !  »  et  ainsi  de  suite.  En  entendant  cette  voix , 
les  valets  sont  effrayés  et  viennent  tout  avouer  à  Gambara ,  qui  leur  dit  de 
faire  avaler  l'anneau  à  un  dindon ,  et  il  annonce  au  roi  que  c'est  le  dindon  qui 
est  le  voleur.  —  Le  roi  invite  Gambara  à  un  festin  auquel  assistent  tous  les 
grands  du  royaume.  Un  plat  d'écrevisses  (gamberi)  ayant  été  servi,  le  roi  dit 
à  l'astrologue  de  deviner  le  nom  de  ces  petites  bêtes.  (Il  paraît  que,  dans  ce 
temps-là,  le  roi  seul  et  fort  peu  d'autres  connaissaient  ce  nom.)  L'astrologue 
bien  embarrassé  s'écrie  :  «  Ah  !  Gambara,  Gambara,  où  es-tu  venu  ?  »  Et  tout 
le  monde  le  félicite  d'avoir  deviné. 

Un  conte  portugais  (Braga,  n»  72)  a  le  même  commencement ,  à  peu  près, 
que  le  conte  hessois  et  que  notre  conte.  La  seconde  partie  est  très  différente  ; 
mais,  comme,  dans  une  variante,  le  nom  du  «  devin  »  est  GriUo,  on  peut  en 
conclure  que  l'histoire  du  grillon  a  dû  exister  et  existe  sans  doute  encore  en 
Portugal ,  comme  en  France  et  en  Sicile. 

Dans  un  conte  irlandais  {Royal  Hibernian  Taies,  p.  57  seq.),  le  prétendu 
devin,  appelé  chez  un  gentleman  à  qui  des  objets  précieux  ont  été  volés, 
demande  d'abord  à  dîner  et  trois  quarts  d'ale  forte.  Quand  un  des  valets  lui 
apporte  le  premier  quart,  le  devin  dit  :  «  En  voilà  un  !  »  etc.  Plus  tard,  un  ami 
du  gentleman  parie  que  le  devin  ne  pourra  jamais  savoir,  sans  y  goûter,  ce 
qu'est  un  certain  mets.  On  présente  le  plat  au  devin.  Celui-ci,  bien  embarrassé, 
se  met  à  dire ,  parlant  par  proverbes  :  «  Messieurs ,  c'est  une  folie  de  jaser  :  le 
renard  a  beau  courir;  il  finit  par  être  pris.  »  Justement  c'était  un  renard  qui 
était  accommodé  dans  le  plat.  —  Un  autre  conte  irlandais  (Kennedy,  II, 
p.  116)  a  la  même  dernière  partie;  la  première  est  assez  confuse. 

I.  Dans  un  conte  olJcnbourgeois  (Strackcrjan  ,  H  ,  p.  Î48),  même  conversation  entre  le  «  docteur 
qui  sait  tout  »  et  sa  femme  ;  mais  l'épisode  du  plat  couvert  manque.  En  revanche ,  dans  la  première 
pjrtie  du'  conte ,  le  «  docteur  <  a  la  chance  de  faire  retrouver  i  un  seigneur  un  cheval  volé.  Cette 
première  partie  est  presque  identique  à  une  des  FartlU  du  Pogge  (mort  en  i-iîÇ  ),  que  cite  M.  Benfey, 
.>/>.  cil. 


LE      SORCIER  191 

Nous  avons  encore  à  citer  un  conte  espagnol  (  Caballero,  II ,  p.  68  )  :  Jean 
Cigare ,  le  devin ,  doit  avoir  deviné,  au  bout  de  trois  jours,  qui  a  volé  des  pièces 
d'argenterie  du  roi  ;  sinon,  il  sera  pendu.  Le  soir  du  premier  jour,  au  moment 
où  un  page  entre ,  pour  desservir,  dans  la  chambre  où  l'on  a  mis  le  devin , 
celui-ci  dit,  parlant  du  jour  qui  se  termine,  comme  dans  le  conte  nor\'é- 
gien  :  «  Ah  !  seigneur  saint  Bruno ,  de  trois  en  voilà  un  !  »  Et  ainsi  de 
suite.  Les  trois  pages,  qui  ont  fait  le  coup,  croient  qu'il  parle  des  voleurs. 
Nommé  devin  en  chef  de  S.  M. ,  Jean  Cigare  est  un  jour  à  se  promener  avec 
le  roi ,  quand  à  brûle-pourpoint  celui-ci  lui  présente  sa  main  fermée  et  lui  dit 
de  deviner  ce  qu'il  y  a  dedans.  «  Pour  le  coup,  »  s'écrie  le  devin,  «  Jean 
Cigare  est  pris  au  piège.  »  Or  justement  le  roi  tenait  un  cigare  dans  sa  main. 

Un  conte  lithuanien  (Schleicher,  p.  115)  n'a  qu'une  des  deux  parties  de 
notre  conte.  Le  paysan  s'intitule,  comme  dans  le  conte  allemand,  «  le  Docteur 
qui  sait  et  connaît  tout  ».  Le  hasard  lui  fait  d'abord  retrouver  un  cheval  volé, 
puis  guérir  une  princesse.  Appelé  par  un  roi  à  qui  on  a  volé  de  l'argent ,  il 
déclare  qu'on  aura  l'argent  dans  trois  jours.  Pendant  la  nuit,  comme  il  est  à 
veiller  et  à  réfléchir,  trois  serviteurs  du  palais ,  qui  sont  les  coupables ,  et  qui 
depuis  son  arrivée  sont  très  inquiets,  viennent  successivement  sous  ses  fenêtres, 
écouter  ce  qu'il  peut  dire.  Une  heure  sonne.  «  Déjà  un  !  »  [sous-entendu  Ixtire, 
qui  est  mascuHn  en  lithuanien],  dit  le  docteur.  A  deux  heures  :  «  Déjà  deux  !  » 
A  trois  heures  :  «  Déjà  trois  !  »  Les  voleurs ,  épouvantés ,  viennent  implorer  le 
docteur  et  rapporter  l'argent ,  que  celui-ci  rend  au  roi. 

M.  Benfey  {loc.  cit.)  a  trouvé  dans  les  Facetiarum  Libri  très  de  Henri  Bebel, 
livre  datant  de  1506,  un  récit  qui  ressemble  tout  à  fait  aux  contes  que  nous 
avons  étudiés  :  Le  trésor  d'un  prince  a  été  volé.  Un  pauvre  charbonnier, 
l'ayant  appris  et  se  disant  qu'un  bon  repas  ne  saurait  trop  se  payer,  même  de  la 
potence,  se  rend  au  château  et  s'engage  à  faire  connaître  dans  les  trois  jours 
où  est  le  trésor.  Pendant  trois  jours  il  est  tenu  enfermé  dans  une  chambre  et 
bien  régalé.  A  la  fin  du  premier  jour,  ayant  bien  bu  et  bien  mangé ,  il  dit  : 
«  En  voilà  déjà  un  !  »  Or,  un  des  voleurs  était  à  la  porte  à  écouter,  et  il  court 
dire  à  ses  complices  que  tout  est  connu ,  etc.  —  Le  récit  latin  se  borne  à  cet 
épisode. 

On  peut  encore  rapprocher  de  tous  ces  contes ,  pour  l'idée ,  un  conte  de 
Morlini  (1520),  que  M,  Benfey  résume,  et  que  Straparola  (1550)  a  reproduit 
dans  SCS  Tredici  piacn<oU  Nolti  (n"  16  de  la  traduction  allemande  des  contes 
proprement  dits  par  Valentin  Schmidt)  :  Une  mère  a  un  fils  fainéant.  Elle 
lui  dit  :  «  Qjjand  on  veut  avoir  un  «  bon  jour  » ,  il  faut  se  lever  matin.  »  Le 
jeune  garçon  se  lève  et  s'en  va  hors  de  la  ville ,  près  de  la  porte.  Viennent  à 
passer  trois  bourgeois,  qui  ont  déterré  un  trésor  pendant  la  nuit  et  qui  le 
rapportent  chez  eux.  Le  premier  souhaite  le  bonjour  au  jeune  garçon.  «  En 
voilà  déjà  un!  »  (un  «  bon  jour  »),  dit  celui-ci.  Le  bourgeois  se  croit 
découvert.  Même  scène  avec  le  second  et  le  troisième.  Craignant  d'être  livrés , 
les  trois  bourgeois  donnent  au  jeune  garçon  le  quart  du  trésor. 

Un  conte  allemand  (Prœhle,  I,  n"  38)  est  bâti  sur  une  donnée  analogue  : 


192  LE      SORCIER 

Une  femme  a  l'habitude  de  ne  se  coucher  qu'après  avoir  bâillé  trois  fois.  Une 
certaine  nuit,  trois  voleurs  veulent  s'introduire  dans  la  maison.  Au  moment 
où  l'un  d'eux  monte  à  une  échelle  et  regarde  par  la  fenêtre ,  la  femme  bâille. 
«  Voilà  le  premier  » ,  dit-elle  tout  haut.  Le  voleur  croit  qu'il  s'agit  de  lui  et 
court  dire  à  ses  camarades  qu'ils  sont  trahis.  Le  second  voleur  va  voir  à  son 
tour.  «  Voilà  le  second  !  »  dit  la  femme  après  avoir  bâillé ,  et ,  quelque  temps 
après ,  quand  le  troisième  voleur  arrive  :  «  Voilà  le  troisième  !  »  Les  trois 
voleurs  décampent  au  plus  vite.  —  Comparer  un  autre  conte  allemand 
(MùUenhoff,  no  25). 


En  Orient,  nous  rencontrons  d'abord  un  conte  annamite  {Chestontathie 
cochinchinoise ,  recueil  de  textes  annamites,  avec  traduction  par  Abel  des 
Michels,  ler  fascicule.  Paris,  1872,  p.  30).  Le  voici  :  Il  était  une  fois  un 
homme  qui ,  n'étant  propre  à  rien  et  ne  sachant  comment  gagner  sa  vie ,  prit 
un  beau  jour  le  parti  de  se  faire  devin.  Comme  le  hasard  l'avait  maintes  fois 
assez  bien  servi ,  le  public  crut  à  ses  oracles.  C'était  à  qui  viendrait  le  consulter 
et  lui  apporter  des  «  ligatures  ».  Il  amassa  ainsi  une  somme  ronde,  et  le  succès 
le  rendit  de  jour  en  jour  plus  audacieux  et  plus  vantard.  Un  jour,  dans  le 
palais  du  roi ,  une  tortue  d'or  disparut.  Toutes  les  recherches  ayant  été  inutiles, 
quelqu'un  parla  du  devin  au  prince ,  et  lui  demanda  la  permission  de  le  faire 
venir.  Le  roi  donna  l'ordre  de  préparer  litière,  escorte  et  parasols  d'honneur, 
et  d'aller  chercher  le  devin.  Quand  celui-ci  apprit  ce  dont  il  s'agissait,  il  fut 
bien  embarrassé,  mais  il  n'y  avait  pas  moyen  de  résister  aux  ordres  du  roi.  Il 
s'habille  donc,  monte  dans  la  litière,  et  le  voilà  parti.  Tout  le  long  du 
chemin ,  le  pauvre  devin  ne  cessait  de  se  lamenter.  Enfin ,  il  s'écria  :  «  A  quoi 
cela  me  servira-t-il  de  gémir  ?  Ventre  [bung]  l'a  fait  ;  panse  [dd\  en  pâtira.  » 
(Proverbe  annamite.)  Justement  les  deux  porteurs  de  la  litière  s'appelaient 
Bung  et  Da,  et  c'étaient  eux  qui  avaient  volé  la  tortue  d'or  du  roi.  Quand  ils 
entendirent  l'exclamation  du  devin ,  ils  se  crurent  démasqués.  Ils  supplièrent  le 
devin  d'avoir  pitié  d'eux  ;  ils  lui  avouèrent  qu'ils  avaient  volé  la  tortue  et 
l'avaient  cachée  dans  la  gouttière.  «  C'est  bien ,  »  dit  le  devin ,  «  je  vous  fais 
grâce,  je  ne  dirai  rien,  rassurez-vous.  »  Arrivé  au  palais,  il  fait  ses  opérations 
magiques ,  retrouve  la  tortue ,  et  il  est  comblé  par  le  roi  de  récompenses  et 
d'honneurs. 

Dans  ce  conte  annamite ,  nous  n'avons  que  la  découverte  des  voleurs  ;  il 
manque  la  seconde  épreuve  à  laquelle  le  devin  est  soumis.  Nous  allons  retrou- 
ver cette  épreuve  dans  un  conte  arabe  du  Caire  (H.  Dulac,  n°  3)  :  Un 
marchand  ruiné  quitte  son  pays ,  accompagné  de  sa  femme.  Il  dit  à  celle-ci  : 
«  Quel  métier  ferons-nous?  —  Mon  ami,  faisons  le  métier  d'imposteurs  et  de 
filous.  Nous  changerons  nos  noms  :  moi,  je  m'appellerai  Gardda  («  saute- 
relle »),  et  toi,  Asfoûr  («  moineau  »).  Ils  arrivent  dans  une  grande  ville. 
L'homme  s'assied  devant  la  maison  du  gouverneur  et  se  met  à  tracer  des  lignes 
sur  du  sable,  comme  font  les  diseurs  de  bonne  aventure.  Le  roi,  passant  par 
là,  remarque  ses  vêtements  étrangers  et  se  dit  :  «  Ce  doit  être  un  habile 
homme  !  »  Il  le  fait  appeler,  et  la  femme  suit  son  mari.  Or,  le  roi  s'était  fait 
apporter  une  sauterelle  et  un  moineau  et  les  avait  cachés  quelque  part.  Il  dit 


LE      SORCIER  193 

au  devin  de  deviner  ce  qu'il  a  caché.  Voilà  notre  homme  bien  embarrassé.  Il  se 
tourne  vers  sa  femme  et  dit  :  «  Sans  toi,  Garâda  (sauterelle),  Asfoûr  (moineau) 
ne  serait  pas  tombé  dans  cet  embarras.  »  Le  roi  crie  bravo ,  et  il  assigne  des 
appointements  au  devin.  —  Quelque  temps  après ,  un  vol  important  ayant  été 
commis  chez  le  roi ,  celui-ci  fait  venir  le  devin  et  lui  dit  :  «  Il  faut  que  tu  me 
fasses  retrouver  ce  qui  m'a  été  volé ,  ou  je  te  coupe  le  cou.  »  Le  devin  demande 
un  délai  de  trente  jours ,  avec  l'arrière-pensée  de  décamper  avant  que  ce  délai 
ne  soit  expiré.  Il  convient  avec  sa  femme  qu'elle  ira  chercher  trente  cailloux  ; 
à  la  fin  de  chaque  journée,  ils  en  jetteront  un  ;  lorsqu'ils  en  seront  aux  derniers 
cailloux ,  ils  se  sauveront.  Le  premier  soir,  la  femme  prend  un  des  cailloux  et  le 
jette  par  la  fenêtre  en  disant  :  «  En  voilà  un  des  trente  !  »  Le  caillou  tombe 
justement  sur  la  tête  d'un  homme  qui  faisait  le  guet  au  pied  de  la  maison  du 
devin.  Cet  homme  appartenait  à  une  bande  de  trente  voleurs  qui  avait  fait  le 
coup,  et  il  avait  mission  de  chercher  à  entendre  ce  que  dirait  le  devin.  En 
entendant  les  paroles  de  Garâda,  l'homme  court  trouver  ses  camarades  :  «  C'en 
est  fait  :  il  nous  connaît  1  »  La  nuit  suivante,  deux  voleurs  font  le  guet.  «  En 
voilà  deux  des  trente  !  »  dit  encore  Garâda  en  jetant  sa  pierre.  La  troisième 
nuit ,  trois  voleurs  sont  là ,  et ,  à  leur  grand  «ffroi ,  ils  entendent  :  «  En  voilà 
trois  des  trente  !  »  Ne  doutant  plus  qu'ils  ne  soient  découverts ,  les  voleurs  vont 
trouver  le  devin ,  lui  remettent  ce  qui  a  été  volé  et  lui  donnent  mille  pièces 
d'or  pour  qu'il  ne  les  dénonce  pas.  —  Ce  conte  arabe  a  un  troisième  épisode 
que  nous  n'avons  jamais  vu  ailleurs  :  Un  jour  que  le  roi  vante  son  devin  devant 
d'autres  rois ,  ceux-ci  lui  disent  :  «  Nous  aussi ,  nous  avons  des  devins.  Com- 
parons leur  savoir-faire  avec  celui  du  vôtre.  »  Les  rois  enfouissent  sous  terre 
trois  marmites  remplies  l'une  de  lait,  l'autre  de  miel,  l'autre  de  poix.  Les  devins 
des  rois  ne  peuvent  dire  ce  qu'il  y  a  dans  ces  marmites.  On  appelle  Asfoûr. 
Ce  dernier  se  tourne  vers  sa  femme  :  «  Tout  cela  vient  de  toi  !  »  dit-il  ;  «  nous 
pouvions  quitter  ce  pays.  La  première  [sous-entendu  :  «  fois  »] ,  c'était  du  lait  ; 
la  seconde ,  du  miel ,  et  la  troisième ,  voilà  que  c'est  de  la  poix  !  »  Les  rois 
restent  ébahis  :  «  Il  a  nommé  le  lait,  le  miel  et  la  poix  sans  hésiter,  »  disent-ils. 
Et  ils  font  des  rentes  au  devin. 

Dans  l'Inde,  chez  les  Kamaoniens,  M.  Minaef  a  recueilli  un  conte  (n»  29) 
dont  la  seconde  partie  est  tout  à  fait  notre  conte.  Ce  conte  indien  commence 
par  le  récit  des  mésaventures  qu'un  jeune  homme ,  qui  s'en  va  voir  son  beau- 
père,  s'attire  en  chemin  par  sa  sottise  '.  Puis  il  continue  ainsi  :  Arrivé  non  sans 
peine  chez  son  beau-père,  le  jeune  homme  se  cacha  dans  un  coin  de  la  maison. 
Les  enfants  se  mirent  à  manger,  et  lui,  il  regardait  sans  être  vu.  La  nuit  étant 
venue ,  il  alla  trouver  sa  belle-mère  et  lui  dit  :  «  J'ai  appris  la  science  qui  me 
fait  savoir  ce  que  les  autres  ont  mangé.  »  Et ,  pour  preuve ,  il  raconta  ce  que 
les  enfants  avaient  mangé  ce  jour-là.  La  nouvelle  se  répandit  dans  le  village 
qu'il  était  arrivé  le  gendre  d'un  tel  qui  savait  tout  deviner,  et  elle  parvint 
jusqu'aux  oreilles  du  roi.  Celui-ci  le  fit  appeler,  et ,  prenant  dans  sa  main  un 
grillon  des  champs  (pîlaganta),  il  demanda  au  jeune  homme  :  «  Qu'ai-je  dans 
ma  main?  »  L'autre,  effrayé,  se  dit  à  lui-même  :  «Oh!  Pîlaganti  (c'était 

I.  Cotte  première  partie  est  tout  à  fait  analogue  au  conte  .illemand  n°  14}  de  la  collection  Grimm  et 
aux  nombreux  contes  européens  de  ce  type.  Nous  en  avons  reproduit ,  dans  Mâusint  (  1877,  p.  i%i  ), 
une  autre  variante  orientale,  recueillie  dans  le  Daghestan  (Caucase). 

Cosaum,  Contes,  11.  I-î 


194  LE      SORCIER 

ainsi  qu'il  s'appelait),  l'heure  de  ma  mort  est  arrivée.  »  Le  roi  crut  qu'il  avait 
deviné  et  le  laissa  aller.  —  Quelque  temps  après,  il  se  perdit  chez  le  roi  un 
collier  de  diamants.  Le  roi  fit  appeler  le  jeune  homme  et  lui  dit  :  «  Si,  dans 
quinze  jours  d'ici,  tu  ne  m'apportes  pas  le  collier,  je  te  fais  pendre.  »  Les 
quinze  jours  s'écoulent.  Le  jeune  homme  ne  mange  ni  ne  boit  ;  il  ne  fait  que 
pleurer  et  appeler  sa  mère  et  sa  grand'mère  :  «  Oh  !  Cûniya ,  oh  !  Mûniya  !  où 
aller  ?  que  faire  ?  »  Or,  il  y  avait  chez  le  roi  deux  servantes ,  appelés  Cûniya 
et  Mûniya  ;  c'étaient  elles  qui  avaient  volé  le  collier.  Ayant  entendu  ce  que 
disait  le  jeune  homme,  elles  eurent  peur  ;  elles  allèrent  le  trouver  et  lui  dirent  : 
«  Mahârâdjâ,  nous  avons  volé  le  collier  et  nous  l'avons  caché  à  tel  endroit.  » 
Le  lendemain,  le  jeune  homme  se  rendit  auprès  du  roi.  «  Où  est  mon  collier?  » 
lui  dit  celui-ci.  —  «  Mahârâdjâ ,  ton  collier  est  à  tel  endroit.  »  Le  roi  y  alla 
voir  et  fut  très  content.  Il  donna  au  jeune  homme  une  bonne  récompense ,  et 
celui-ci  s'en  retourna  à  la  maison. 

Dès  le  xiie  siècle  de  notre  ère,  une  autre  version  indienne  (Benfey,  loc.  cit.) 
était  insérée  par  Somadeva  de  Cachemire  dans  sa  grande  collection  la  KatJxî- 
Sarit-Sâgara  (1'  «  Océan  des  Histoires  »)  :  Un  pauvre  brahmane,  fort 
ignorant ,  nommé  Hariçarman ,  ne  pouvant  nourrir  sa  nombreuse  famille ,  se 
met  au  service  d'un  homme  riche.  Un  jour,  celui-ci  célèbre  les  noces  de  sa  fille. 
Hariçarman,  très  mécontent  de  ne  pas  y  avoir  été  invité,  dit  à  sa  femme  : 
«  Parce  que  je  suis  pauvre  et  ignorant ,  on  me  méprise.  Eh  bien  !  à  l'occasion , 
dis  que  je  suis  un  habile  devin.  »  Il  fait  sortir  à  petit  bruit  de  l'écurie  le  cheval 
du  marié  et  le  cache  dans  la  forêt.  On  cherche  partout  ;  point  de  cheval.  Alors 
la  femme  de  Hariçarman  dit  que  son  mari  est  un  devin  :  pourquoi  ne  l'inter- 
roge-t-on  pas  ?  On  appelle  Hariçarman ,  qui  trace  des  lignes  et  des  cercles ,  et 
indique  où  se  trouve  le  cheval.  Désormais  il  est  tenu  par  tout  le  monde  en 
haute  estime  ».  —  Qpelque  temps  après,  un  vol  est  commis  dans  le  palais  du 
roi  :  une  quantité  d'or,  de  pierreries  et  d'objets  précieux  ont  disparu.  Le  roi 
demande  à  Hariçarman  de  découvrir  le  voleur.  Hariçarman  remet  sa  réponse 
au  lendemain.  Le  roi  le  fait  conduire  dans  une  chambre  où  il  doit  passer  la 
nuit.  Or,  le  trésor  a  été  volé  par  une  servante  du  palais,  nommée  Djihva 
(«  la  Langue  »),  avec  l'aide  de  son  frère.  Très  inquiète  en  voyant  arriver  le 
prétendu  devin ,  elle  va  écouter  à  la  porte  de  Hariçarman.  Celui-ci,  non  moins 
inquiet ,  est  en  train  de  maudire  sa  langue  qui  l'a  jeté  dans  ce  terrible  embarras. 
«  O  langue  (djilwa),  »  s'écrie-t-il ,  «  qu'as-tu  fait  par  amour  pour  les  bons 
morceaux?»  La  servante  Djihva,  ayant  entendu  ces  paroles,  va  se  jeter  aux 
pieds  du  devin,  lui  indique  où  le  trésor  est  caché  et  lui  promet ,  s'il  la  sauve, 
de  lui  remettre  tout  l'argent  qui  reste  encore  entre  ses  mains.  Le  lendemain, 
Hariçarman  conduit  le  roi  à  l'endroit  où  sont  les  objets  précieux  ;  quant  à 
l'argent,  il  dit  que  les  voleurs  l'ont  emporté  en  s'enfuyant.  —  Le  roi  veut 
récompenser  Hariçarman  ;  mais  un  des  conseillers  lui  dit  :  «  Comment  peut- 
on  savoir  un  tel  art  sans  avoir  étudié  les  écrits  sacrés  ?  Certainement  cette 
histoire  a  été  concertée  avec  les  voleurs.  Il  faut  encore  mettre  Hariçarman  à 
l'épreuve.  »  On  apporte  donc  un  pot  couvert  dans  lequel  est  renfermé  un 

i .  Dans  le  conte  lithuanien  et  dans  le  conte  oldenbourgeois  cités  plus  haut ,  le  premier  exploit  du 
prétendu  docteur  est  aussi  de  retrouver  un  cheval  qui  a  disparu  ;  mais ,  dans  ces  deux  contes  ,  le  chcv.il 
a  été  véritablement  vo'é ,  et  c'est  par  un  pur  hasard  que  le  «  docteur  »  le  retrouve, 


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LE      SORCIER  19$ 

crapaud ,  et  le  roi  dit  à  Hariçarman  :  «  Si  tu  devines  ce  qu'il  y  a  dans  ce  pot , 
je  t'accorderai  les  plus  grands  honneurs.  »  Hariçarman  se  croit  décidément 
perdu;  il  se  rappelle  son  heureuse  jeunesse,  le  temps  où  son  père  l'appelait 
«  crapaud  »  d'enfant ,  et  il  s'écrie  :  «  Ah  !  crapaud,  voilà  un  pot  qui  va  être  ta 
perte,  tandis  qu'auparavant,  au  moins,  tu  étais  libre  !  »  Le  roi  comble  Hari- 
çarman d'honneurs  et  de  présents ,  çt  ce  dernier  vit  désormais  comme  un  petit 
prince. 

Est-ce  à  ce  conte  de  Somadeva ,  vieux  de  sept  à  huit  cents  ans ,  que  se 
rattachent  les  contes  européens  que  nous  avons  résumés  ?  Ce  que  l'on  peut  dire 
hardiment,  c'est  que,  tout  au  moins,  notre  conte  et  le  conte  sicilien  n'en 
dérivent  pas.  L'identité  complète  que  ces  derniers  présentent  sur  un  point,  — 
l'épisode  du  grillon,  —  non  pas  avec  le  conte  de  Somadeva,  mais  avec  le 
conte  indien  du  Kamaon ,  montre  bien  qu'à  une  époque  éloignée  il  existait  déjà 
dans  rinde  une  forme  de  ce  thème,  différente  de  celle  de  Somadeva. 


* 


Un  savant  orientaliste,  M.  Albert  Weber,  assimile  au  conte  allemand  de  la 
collection  Grimm  un  conte  birman,  certainemient  originaire  de  l'Inde  (Compte 
rendu  de  Buddijaghoshà's  Parables,  translated  fratn  Burmese  hy  Captain  T.  Rogers, 
London,  1870,  dans  Indische  Streifen,  t.  III,  p.  18).  Vérification  faite,  la 
ressemblance  porte  principalement  sur  l'idée  générale.  Voici  ce  conte  (pp.,  68-71 
du  livre)  :  Un  jeune  homme  de  Bénarès  va  pour  étudier  dans  le  pays  de 
Jakka-silâ  ;  mais  comme  il  est  très  borné ,  il  ne  peut  rien  apprendre.  Quand  il 
prend  congé  de  son  maître,  celui-ci  lui  enseigne  un  charme  ainsi  conçu  : 
«  Que  faites-vous  là  ?  que  faites-vous  là?  Je  connais  vos  desseins.  »  Et  il  lui  dit 
de  le  répéter  sans  cesse.  Le  jeune  homme  revient  chez  ses  parents  à  Bénarès. 

—  Un  soir,  le  roi  de  Bénarès ,  qui  parcourt  la  ville  sous  un  déguisement  pour 
surveiller  les  actions  de  ses  sujets ,  passe  devant  la  maison  du  jeune  homme  et 
s'arrête  tout  auprès.  Justement,  plusieurs  voleurs  sont  au  moment  de  piller 
cette  maison ,  quand  tout  à  coup  le  jeune  homme  se  réveille  et  se  met  à 
réciter  son  charme  :  «  Qjje  faites-vous  là  ?  que  faites-vous  là  ?  Je  connais  vos 
desseins.  »  En  entendant  ces  paroles,  les  voleurs  se  disent  qu'ils  sont  découverts 
et  s'enfuient.  Le  roi,  qui  a  assisté  à  cette  scène,  note  l'emplacement  de  la 
maison  et  retourne  au  palais.  Le  lendemain ,  il  fait  venir  le  jeune  homme ,  à 
qui  il  demande  de  lui  enseigner  le  charme  ;  puis  il  lui  donne  mille  pièces  d'or. 

—  Peu  de  temps  après ,  le  premier  ministre ,  ayant  conçu  le  dessein  d'attenter 
à  la  vie  du  roi ,  gagne  à  prix  d'argent  le  barbier  du  palais ,  afin  qu'il  coupe  la 
gorge  du  roi  la  première  fois  qu'il  le  rasera.  Le  barbier  est  au  moment  de  le 
faire ,  quand  le  roi ,  pensant  au  charme ,  se  met  à  le  réciter  :  «  Que  faites-vous 
là?  Que  faites-vous  là  ?  Je  connais  vos  desseins.  »  Le  barbier  laisse  échapper  de 
sa  main  le  rasoir  et  tombe  aux  pieds  du  roi ,  à  qui  il  révèle  le  complot.  Le  roi 
donne  une  grande  récompense  au  jeune  homme  et  fait  de  lui  son  premier 
ministre. 

La  collection  Minaef  contient  un  conte  indien  du  Kamaon  (n»  19),  tout 
à  fait  du  même  genre.  Nous  le  donnerons,  dans  sa  forme  passablement  niaise, 
pour  compléter  l'indication  des  récits  offrant  quelque  analogie  avec  notre  conte  : 
Un  pauvre  brahmane  vivait  d'aumônes.  Un  jour,   sa  femme  apprit  qu'un 


196  LE      SORCIER 

certain  roi  donnait  à  tous  ceux  qui  se  présentaient  devant  lui  une  pièce  d'or  et 
une  vache.  Elle  engagea  son  mari  à  l'aller  trouver.  «  Mais  que  dirai-je  au  roi  ?  » 
dit  le  brahmane.  «  Je  ne  sais  rien.  —  Tu  lui  diras  ce  que  tu  auras  vu  le  long 
du  chemin.  »  Le  brahmane  se  mit  en  route  et  il  vit  d'abord  un  lézard  dans  un 
petit  trou ,  montrant  sa  tête  et  faisant  koutkout.  Le  brahmane  le  remarqua  et  il 
répéta  sans  cesse  koutkout.  Plus  loin,  il  aperçut  un  serpent  qui  happait  de  petits 
insectes.  Le  brahmane  s'arrêta  pour  le  regarder  et  se  mit  à  répéter  tout  le  long 
de  la  route  :  «  Cou  tendu,  beau  à  voir.  »  Plus  loin  encore,  il  rencontra  un 
cochon  qui  sortait  d'un  trou  bourbeux ,  se  frottait  contre  les  parois  du  trou  et 
rentrait  dans  la  boue.  Le  brahmane  retint  le  bruit  ghisghis ,  que  faisait  le 
frottement.  Et,  tout  le  long  du  chemin,  il  allait  répétant  :  «  Koutkout  ;  cou 
tendu ,  beau  à  voir  ;  ghisghis.  Ce  que  tu  fais ,  je  le  sais.  »  Il  pria  quelqu'un  de 
lui  écrire  cette  phrase  sur  une  feuille,  qu'il  présenta  au  roi,  et  le  roi  le 
récompensa.  Le  roi  fit  attacher  cette  feuille  au  mur,  dans  sa  chambre  à  coucher, 
au  chevet  de  son  lit.  —  Une  nuit  qu'il  dormait ,  des  voleurs  pénétrèrent  dans 
le  palais.  Koutkout ,  les  voleurs  frappent  et  enfoncent  le  mur.  Etant  montés  sur 
la  terrasse  d'en  haut,  ils  tendent  le  cou  et  regardent  si  le  roi  dort.  Ghis,  ils 
descendent  ;  gins,  ils  remontent.  Ils  tendent  encore  le  cou  pour  regarder. 
Pendant  ce  temps ,  le  roi ,  ayant  les  yeux  sur  la  feuille  attachée  au  mur,  lisait  à 
haute  voix  ce  qui  y  était  écrit.  Les  voleurs,  déconcertés,  prirent  la  fuite.  Les 
gardes  du  palais  se  mirent  à  leur  poursuite  et  les  arrêtèrent  tous.  «  Qtii  ctcs- 
vous  ?  d'où  ètes-vous  ?  »  leur  demanda  le  roi.  —  «  Fais-nous  tuer,  »  répon- 
dirent-ils, «  tu  en  es  le  maître.  Nous  sommes  venus  pour  te  voler.  Tu  l'as  su,  et 
nous  avons  pris  la  fuite ,  et  alors  on  nous  a  arrêtés,  —  Comment  l'ai-je  su  ?  » 
dit  le  roi.  —  «  Quand  nous  avons  commencé  à  percer  le  mur,  tu  l'as  découvert 
en  disant  :  Koutkout.  Quand  nous  avons  tendu  le  cou  pour  voir  si  tu  dormais, 
tu  nous  a  découverts  en  disant  :  Cou  tendu ,  beau  à  voir.  Ayant  vu  que  tu  ne 
dormais  pas,  nous  nous  sommes  mis  à  aller  de  côté  et  d'autre,  et  tu  as  dit  : 
Ghisghis,  il  vient,  il  s'en  va.  Ainsi  tu  as  tout  su.  »  Voilà  comment  la  feuille 
du  brahmane  rendit  grand  service  au  roi. 


LXI 


LA    POMME   D'OR 


Il  était  une  fois  une  reine  et  sa  belle-sœur,  qui  avaient  chacune 
une  fille.  Celle  de  la  reine  était  belle  ;  l'autre  ne  Tétait  pas. 

Quand  la  fille  de  la  reine  fut  déjà  grandelette,  elle  dit  un  jour 
à  sa  tante  :  «  Me  mènerez-vous  bientôt  voir  le  roi  mon  frère  ?  — 
Quand  vous  voudrez,  »  répondit  la  tante. 

Au  moment  du  départ,  la  reine,  qui  était  fée,  mit  dans  la 
manche  de  sa  fille  une  petite  pomme  d'or,  afin  que,  si  Tenfant 
venait  à  courir  quelque  danger,  elle  pût  en  être  aussitôt  avertie. 
La  tante  prit  un  âne  avec  des  paniers ,  mit  sa  nièce  dans  l'un  des 
paniers  et  sa  fille  dans  Tautre,  et  les  voilà  parties. 

Quand  elles  furent  un  peu  loin,  la  fille  de  la  reine  demanda  à 
descendre  pour  boire  à  une  fontaine.  Tandis  qu'elle  se  baissait, 
la  pomme  d'or  glissa  de  sa  manche  et  tomba  dans  l'eau.  La  petite 
fille  voulut  la  retirer  avec  un  bâton ,  mais  elle  ne  put  y  parvenir. 
«  Allons,  »  dit  la  tante,  «  dépêche-toi!  Crois-tu  que  je  vais 
t'attendre  ?  » 

Au  même  instant,  la  pomme  d'or  se  mit  à  dire  :  «  Ah! 
j'entends,  j'entends!  —  Comment,  ma  mie,  ma  belle  enfant,  » 
dit  la  tante ,  «  votre  mère  vous  entend  de  si  loin  ?  Venez  que  je 
vous  fasse  remonter  sur  l'âne.  » 

Au  bout  de  deux  lieues,  la  petite  fille  demanda  encore  à 
descendre  pour  boire.  Sa  tante  la  fit  descendre  de  fort  mauvaise 
grâce.  «  Dépêche-toi  !  »  lui  dit-elle.  «  Me  crois-tu  faite  pour 
t' attendre  toujours  ?  —  Ah  !  j'entends,  j'entends  !  »  dit  la  pomme 
d'or.  —  «  Comment,  »  dit  la  tante,  «  votre  mère  vous  entend 


198  LA      POMME      d'or 

de  si  loin  ?  Venez,  ma  belle  enfant,  que  je  vous  fasse  remonter 
sur  l'âne.  » 

Un  peu  plus  loin ,  la  petite  fille  demanda  encore  à  descendre , 
car  elle  avait  grand'soif.  «  Tu  ne  feras  donc  que  t'arrêter  tout  le 
long  du  chemin  ?  »  lui  dit  la  tante,  d'un  ton  de  mauvaise  humeur. 
Au  même  instant ,  la  pomme  dit  tout  doucement  :  «  Ah  ! 
j'entends,  j'entends  !  — Elle  n'entendra  plus  longtemps,  »  pensa 
la  tante. 

Lorsqu'on  fut  près  d'arriver  chez  le  roi,  elle  dit  à  la  petite  fille  : 
«  Si  tu  dis  que  tu  es  la  sœur  du  roi,  je  te  tue.  » 

Le  roi  vint  à  leur  rencontre  :  «  Bonjour,  ma  tante.  —  Bonjour, 
mon  neveu.  »  Il  ne  cessait  de  regarder  la  plus  belle  des  deux 
enfants.  «  Voici  deux  belles  petites  filles,  »  dit-il.  «  Laquelle 
est  ma  sœur  ?  —  C'est  celle-ci ,  »  dit  la  tante  en  montrant  sa 
fille.  —  «  Et  cette  enfant-là?  —  C'est  ma  fille,  »  répondit-elle. 
«  Il  faudra  la  faire  travailler.  —  Oh  !  »  dit  le  roi,  «  quelle  besogne 
donner  à  une  enfant  ?  —  Si  vous  n'avez  point  d'ouvrage  à  lui 
donner,  je  m'en  retourne  demain.  —  Eh  bien  !  elle  pourra  garder 
les  dindons.  » 

Le  soir,  la  tante  ne  donna  rien  à  manger  à  la  pauvre  enfant  et 
la  fit  coucher  à  l'écurie  sur  un  peu  de  paille.  Le  lendemain,  elle 
lui  donna  un  morceau  de  pain  ,  sec  comme  allumette,  fait  d'orge 
et  d'avoine,  où  elle  avait  mis  du  poison.  Voilà  la  petite  fille  partie 
avec  les  dindons  ;  elle  arrive  dans  un  champ. 

«  Venez,  mes  petits  dindons,  venez  manger  le  pain  que  l'on 
m'a  donné  pour  mon  déjeuner.  Voilà  déjà  un  jour  que  je  suis 
arrivée  chez  le  roi  mon  frère,  et  je  n'ai  ni  bu  ni  mangé.  » 

Les  dindons  ne  mangeaient  pas  le  pain  :  ils  sentaient  bien  qu'il 
y  avait  du  poison.  A  la  fin  de  la  journée,  l'enfant  revint  bien 
crottée,  bien  mouillée,  et  alla  se  coucher  à  l'écurie  auprès  de  l'âne. 

La  tante,  l'ayant  vue,  dit  au  roi  qu'il  fallait  tuer  cet  âne. 
«  Vous  voulez  que  l'on  tue  cette  pauvre  bête  qui  vient  de  nos 
parents!  —  Si  vous  ne  le  faites  pas,  je  ne  resterai  pas  ici  plus 
longtemps.  »  Le  roi  fit  donc  tuer  l'âne,  et  l'on  cloua  la  tête  à  la 
porte  de  la  grange. 

Cependant,  la  petite  fille  était  partie  aux  champs  avec  les 
dindons  ;  sa  tante  lui  avait  donné  un  morceau  de  pain  comme  la 
veille  ;  elle  était  bien  triste  et  mourait  de  faim. 

«  Venez,  mes  petits  dindons,  venez  manger  le  pain  que  l'on 


I 


LA      POMME      O'OR  I99 

m'a  donné  pour  mon  déjeuner.  Voilà  déjà  deux  jours  que  je  suis 
arrivée  chez  le  roi  mon  frère ,  et  je  n'ai  ni  bu  ni  mangé.  » 

Le  lendemain ,  sa  tante  lui  donna  encore  un  morceau  de  pain 
d'orge  et  d'avoine,  où  il  y  avait  de  la  paille  et  du  poison,  et  elle 
retourna  aux  champs  avec  les  dindons.  Le  roi  s'était  caché  derrière 
un  arbre  pour  écouter  ce  qu'elle  dirait. 

«  Venez ,  mes  petits  dindons ,  venez  manger  le  pain  que  Ton 
m'a  donné  pour  mon  déjeuner.  Voilà  déjà  trois  jours  que  je  suis 
arrivée  chez  le  roi  mon  frère,  et  je  n'ai  ni  bu  ni  mangé.  Ah!  si 
le  roi  mon  frère  savait  comme  je  suis  traitée  !  » 

«  Venez ,  ma  mie ,  »  s'écria  le  roi ,  «  je  suis  votre  frère.  »  Il 
la  prit  dans  ses  bras  et  la  ramena  au  château.  Puis  il  commanda 
à  six  hommes  de  dresser  un  grand  tas  de  fagots  et  y  fit  brûler  sa 
tante.  La  fille  de  celle-ci  devint  femme  de  chambre  de  la  jeune 
princesse,  et  ils  vécurent  tous  heureux. 


REMARQUES 

Nous  rapprocherons  d'abord  de  notre  conte  un  conte  hessois  (Grimm, 
no  89),  dont  voici  les  principaux  traits  :  Une  princesse  part  avec  sa  femme  de 
chambre  pour  le  pays  d'un  roi  qu'elle  doit  épouser  ;  sa  mère  lui  a  donné  dans 
un  linge  trois  gouttes  de  son  sang,  qui  parlent,  comme  la  pomme  d'or.  Tandis 
que  la  princesse  boit  à  une  rivière ,  le  linge  glisse  dans  l'eau ,  et  la  princesse 
tombe  au  pouvoir  de  sa  suivante.  A  la  cour  de  son  fiancé ,  elle  garde  les  oies. 
La  suivante,  qui  se  fait  passer  pour  la  princesse,  fait  tuer  le  cheval  de  celle-ci, 
parce  qu'il  sait  parler  et  qu'il  pourrait  révéler  ce  qui  s'est  passé,  et  l'on  suspend 
la  tête  sous  la  porte  de  la  ville  ;  la  princesse  lui  parle  tous  les  jours  en  passant 
avec  son  troupeau  d'oies,  et  la  tête  répond.  C'est  ainsi  qu'on  découvre  la 
trahison  de  la  suivante.  (Dans  notre  conte,  l'épisode  de  l'âne  présente  un 
souvenir  affaibli  de  cette  forme  plus  complète.  ) 

Il  faut  encore  citer  un  conte  albanais  (Hahn,  n°  96)  :  Une  jeune  fille  part 
avec  sa  servante  pour  aller  trouver  ses  sept  frères  qu'elle  n'a  jamais  vus.  En 
chemin ,  pressée  par  la.  soif,  elle  descend  de  son  cheval  pour  boire.  Pendant  ce 
temps,  la  servante  monte  sur  le  cheval,  et  la  jeune  fille  doit  la  suivre  à  pied. 
Arrivée  chez  ses  frères,  elle  passe  pour  la  servante  ;  on  l'envoie  garder  les  poules 
et  les  oies ,  tandis  que  la  servante  est  assise  sur  un  trône  d'or  et  joue  avec  une 
pomme  d'or.  «  Et  la  jeune  fille  pleurait  pendant  qu'elle  gardait  les  poules  et  les 
oies,  et  elle  envoyait  ses  saluts  à  sa  mère  avec  le  soleil  de  midi.  Au  bout  de 
quelques  jours,  les  frères  apprirent  qu'elle  était  leur  sœur,  et  ils  l'assirent  sur 
le  trône  d'or,  et  elle  jouait  avec  la  pomme  d'or.  »  Quant  à  la  servante ,  elle 
est  châtiée,  et  on  l'envoie  garder  les  poules  et  les  oies. 

On  a  sans  doute  remarqué  que  la  dernière  partie  de  ce  conte  albanais  est 
écourtée  ;  il  n'est  pas  dit  comment  les  sept  frères  reconnaissent  que  la  gardeuse 


200  LA      POMME      D   OR 

d'oies  est  leur  sœur.  Un  conte  lithuanien  (Schleicher,  p.  35)  est  plus  complet 
sous  ce  rapport.  Dans  ce  conte,  une  jeune  fille  s'en  va  toute  seule  vers  le  pays 
où  sont  ses  neuf  fi-ères  les  soldats ,  qu'elle  n'a  jamais  vus.  Arrivée  sur  le  bord 
de  la  mer,  elle  rencontre  des  humes  (êtres  malfaisants  sous  forme  de  femmes)  qui 
l'invitent  à  venir  se  baigner  avec  elles.  Malgré  les  conseils  d'un  lièvre,  elle  finit 
par  les  écouter.  Alors  une  laume  s'empare  de  ses  habits  et  se  donne  aux  neuf 
frères  pour  leur  sœur.  Quant  à  la  jeune  fille ,  on  l'envoie  garder  les  chevaux. 
Mais  le  cheval  du  frère  aîné  ne  veut  pas  manger.  La  jeune  fille  lui  demande 
pourquoi  ;  il  répond  :  «  Pourquoi  mangerais-je  l'herbe  de  la  prairie  ?  pourquoi 
boirais-je  l'eau  du  fleuve?  Cette  latime,  cette  sorcière,  boit  du  vin  avec  tes 
fi-ères ,  et  toi ,  la  sœur  de  tes  frères ,  il  faut  que  tu  gardes  les  chevaux  1  »  Le 
frère  aîné  entend  ce  que  dit  son  cheval.  Il  s'approche  et  voit  au  doigt  de  la 
jeune  fille  un  anneau  que  jadis  il  avait  acheté  à  sa  petite  sœur.  Il  lui  demande 
où  elle  a  eu  cet  anneau.  La  jeune  fille  lui  raconte  son  histoire,  et  les  neul 
firères  châtient  cruellement  la  laume. 


En  dehors  des  trois  contes  que  nous  venons  de  résumer,  nous  ne  connaissons, 
parmi  les  contes  recueillis  en  Europe,  rien  qui  se  rapporte  positivement  au 
thème  du  conte  lorrain.  Sans  doute,  dans  divers  contes,  on  trouve  la  substi- 
tution d'une  jeune  fille  à  une  autre  et  la  découverte  finale  de  l'imposture  ;  mais 
les  traits  caractéristiques  de  notre  conte  font  défaut.  En  revanche,  nous  pouvons 
citer  de  ce  thème  une  forme  très  curieuse ,  recueillie  chez  les  Kabyles  ;  ce  qui , 
par  l'intermédiaire  des  Arabes ,  rattache  notre  conte  à  l'Inde. 

Dans  ce  conte  kabyle  (Rivière,  p.  45),  une  fillette  veut  aller  trouver  ses 
sept  frères ,  —  on  se  rappelle  les  sept  frères  du  conte  albanais ,  —  qui  habitent 
un  pays  lointain  et  qu'elle  n'a  jamais  vus.  Nous  reproduirons  ici  le  récit  kabyle  : 

«  L'enfant  dit  ù  sa  mère  :  «  Prépare-moi  des  vivres.  —  Ton  père  va 
arriver,  »  répondit  la  mère.  Le  père  entra  ;  sa  fille  lui  demanda  de  lui  acheter 
une  perle  enchantée.  Il  lui  acheta  une  perle  enchantée ,  et  lui  donna  aussi  une 
chamelle  et  une  esclave.  «  Va  où  bon  te  semblera ,  »  dit-il  à  sa  fille.  L'enfant 
se  mit  en  route  et  arriva  à  un  endroit  où  elle  trouva  deux  fontaines.  Elle  se 
lava  dans  celle  des  esclaves  ;  l'esclave  se  lava  dans  celle  des  hommes  libres. 

«  Après  avoir  marché  longtemps ,  l'esclave  dit  à  la  jeune  fille  :  «  Descends 
(de  la  chamelle),  je  monterai.  — Ecoute,  écoute,  ô  mon  père,  l'esclave  qui 
dit  :  Descends,  ô  Dania,  je  monterai.  —  Marche,  »  répondit  la  perle  enchantée. 
Trois  jours  après,  l'esclave  dit  de  nouveau  :  «  Descends,  ô  Dania,  je  monterai. 
—  Ecoute,  écoute,  ô  mon  père,  l'esclave  qui  dit  :  Descends,  ô  Dania,  je 
monterai.  —  Marche,  »  répondit  la  perle  enchantée,  «  et  ne  crains  rien.  »  Elles 
marchèrent  longtemps  encore.  L'esclave  répéta  :  «  Descends,  ô  Dania,  je 
monterai.  —  Ecoute,  écoute,  ô  mon  père,  l'esclave  qui  dit  :  Descends,  ô 
Dania,  je  monterai.  »  La  perle  ne  répondit  pas.  L'esclave  saisit  l'enfant  par  le 
pied,  la  tira  à  terre,  et  elle  monta.  L'enfant  suivit  à  pied  '. 

I .  La  perle  enchantée  correspond  tout  i  fait ,  on  le  voit ,  i  la  pomme  d'or  de  notre  conte  et  aux 
gouttes  de  sang  du  conte  hessois  ;  mais  on  ne  voit  pas  comment  elle  perd  subitement  sa  vertu  protec- 
trice :  sans  doute ,  la  jeune  fille  ,  comme  les  héroïnes  des  contes  lorrain  et  hessois ,  l'a  laissée  tomber 
en  route. 


LA      POMME      D  OR  201 

«  Dans  l'après-midi,  elles  arrivèrent  chez  les  sept  frères.  «  C'est  moi  qui  suis 
votre  sœur,  »  leur  dit  l'esclave ,  «  je  viens  auprès  de  vous.  »  Ils  lui  souhaitèrent 
la  bienvenue.  Le  lendemain,  ils  la  gardèrent  à  la  maison  :  quant  à  la  jeune 
fille,  ils  l'envoyèrent  mener  paître  les  chameaux  et  ils  lui  donnèrent  un  pain. 
Arrivée  aux  pâturages,  l'enfant  déposa  son  pain  sur  un  rocher  et  dit  :  «  Monte, 
monte,  ô  rocher,  je  verrai  le  pays  de  mon  père  et  de  ma  mère.  On  garde 
l'esclave  à  la  maison,  et  moi,  on  m'envoie  aux  champs  avec  les  chameaux.  » 
Et  les  chameaux  broutaient,  et  elle  pleurait;  et  les  chameaux  pleuraient, 
excepté  un  seul  qui ,  étant  sourd ,  ne  l'entendait  pas  et  ne  faisait  que  brouter. 
Ainsi  se  passaient  ses  jours  '. 

«  Qpelque  temps  après ,  ses  frères  lui  dirent  :  «  Esclave ,  fille  de  Juif,  gardes- 
tu  bien  les  chameaux  dans  le  champ  que  nous  t'avons  montré  ?  —  Ah  !  Sidi 
(seigneur),  »  répondit-elle,  «  c'est  bien  là  que  je  les  mène;  mais  ils  pleurent 
tous ,  excepté  un  seul  qui ,  étant  sourd ,  ne  fait  que  brouter.  »  Le  lendemain , 
le  plus  jeune  des  frères  suivit  la  jeune  fille  et  reconnut  qu'elle  disait  vrai.  Il 
courut  trouver  ses  frères  et  leur  dit  :  «  Celle-ci  n'est  pas  notre  sœur.  —  Tu 
nous  dis  un  mensonge ,  »  répondirent-ils.  Ils  allèrent  consulter  un  vénérable 
vieillard  et  lui  racontèrent  leur  embarras.  Le  vieillard  leur  dit  :  «  Découvrez- 
leur  la  tête ,  vous  les  reconnaîtrez  à  leur  chevelure  ;  celle  de  votre  sœur  est 
brillante.  »  De  retour  à  la  maison,  ils  dirent  aux  enfants  :  «  Nous  allons  vous 
découvrir  la  tête.  —  Ah  !  Sidi ,  »  s'écria  l'esclave ,  «  j'ai  honte  de  me  décou- 
vrir. ))  Ils  lui  ôtèrent  sa  coiffure ,  la  reconnurent  pour  l'esclave  et  la  tuèrent.  » 

I.  Comparer  le  passage  du  conte  lithuanien  ,  où  le  cheval  du  frère  aîné  ne  veut  ni  manger  ni  boire. 


LXII 


L'HOMME   AU   POIS 


Il  était  une  fois  un  homme  et  une  femme,  qui  étaient  les  plus 
grands  paresseux  du  monde.  Quand  vint  le  temps  de  la  moisson, 
l'homme  se  loua  à  un  laboureur;  mais  il  ne  travailla  guère.  La 
moisson  terminée,  il  alla  trouver  son  maître  et  lui  dit  : 
«  Maintenant,  comptons  ensemble;  dites-moi  combien  j'ai 
gagné.  —  Mon  ami,  »  répondit  le  maître,  «  je  te  donnerai  un 
pois  :  c'est  encore  plus  que  tu  ne  mérites.  —  Eh  bien!  »  dit 
l'homme,  «  donnez-moi  mon  pois.  —  Ne  devrais-tu  pas  être 
honteux  ?  »  lui  dit  la  femme  du  laboureur.  «  Si  tu  n'étais  pas  un 
fainéant,  tu  gagnerais  de  bonnes  journées.  —  Ne  vous  mettez 
pas  en  peine  de  mes  affaires,  »  répondit  l'homme.  «  Donnez- 
moi  mon  pois,  c'est  tout  ce  que  je  demande.  » 

Quand  il  eut  son  pois,  il  s'en  alla  chez  le  voisin  et  lui  dit  : 
«  Voulez-vous  me  loger,  moi  et  mon  pois  ?  —  Nous  logerons 
bien  votre  pois;  mais  vous,  nous  ne  vous  logerons  pas.  —  Eh 
bien!  logez  mon  pois;  moi,  j'irai  ailleurs.  » 

On  mit  le  pois  sur  le  dressoir  ;  mais  il  arriva  qu'une  poule 
sauta  sur  le  dressoir  et  avala  le  pois.  «  Bon  !  »  dit  la  femme, 
«  voilà  le  pois  mangé  !  que  va  dire  cet  homme  ?  —  Il  dira  ce 
qu'il  voudra,  »  répondit  le  mari. 

Bientôt  après ,  l'homme  revint.  «  Bonjour,  madame.  — 
Bonjour,  monsieur.  —  Voulez-vous  me  rendre  mon  pois  ?  — 
Votre  pois  ?  je  ne  peux  vous  le  rendre  :  une  poule  l'a  mangé.  — 
Madame,  rendez-moi  mon  pois,  madame,  rendez -moi  mon 
pois,  ou  bien  j'irai  à  Paris.  —  Allez  où  vous  voudrez;  je  no 


L   HOMME      AU      POIS 


puis  VOUS  le  rendre.  —  Eh  bien!  donnez-moi  votre  poule. — 
Une  poule  pour  un  pois  !  —  Madame ,  donnez-moi  votre  poule , 
madame,  donnez-moi  votre  poule,  ou  bien  j'irai  à  Paris.  »  Il 
le  répéta  tant  de  fois  qu'à  la  fin  la  femme,  impatientée,  lui 
dit  :  «  Tenez ,  prenez  ma  poule ,  et  qu'on  ne  vous  revoie 
plus.  » 

L'homme  partit  et  entra  dans  une  autre  maison  :  «  Pouvez- 
vous  me  loger,  moi  et  ma  poule  ?  —  Nous  logerons  bien  votre 
poule  ;  mais  vous ,  nous  ne  vous  logerons  pas.  —  Eh  bien  !  logez 
ma  poule;  moi,  j'irai  ailleurs.  » 

On  mit  la  poule  dans  l'écurie;  mais,  pendant  la  nuit,  une 
truie,  qui  était  renfermée  à  part  dans  un  coin  de  l'écurie, 
s'échappa  et  mangea  la  poule. 

Le  lendemain  matin,  l'homme  revint.  «  Bonjour,  madame. 
—  Bonjour,  monsieur.  —  Je  viens  chercher  ma  poule.  —  Votre 
poule  ?  J'en  suis  désolée  ;  nous  l'avions  mise  dans  l'écurie  ;  la 
truie  s'est  échappée  la  nuit  et  l'a  mangée.  —  Madame,  rendez- 
moi  ma  poule,  madame,  rendez-moi  ma  poule,  ou  bien  j'irai  à 
Paris.  —  Allez  où  il  vous  plaira;  je  ne  puis  vous  la  rendre.  — 
Eh  bien  !  donnez-moi  votre  truie.  —  Comment  !  une  truie  pour 
une  poule  !  —  Madame ,  donnez-moi  votre  truie ,  madame , 
donnez-moi  votre  truie,  ou  bien  j'irai  à  Paris.  —  Tenez,  prenez- 
la  donc,  et  débarrassez-nous  de  votre  présence.  » 

En  sortant  de  là,  l'homme  entra  dans  une  auberge.  «  Pouvez- 
vous  me  loger,  moi  et  ma  truie  ?  —  Nous  logerons  bien  votre 
truie;  mais  vous,  nous  ne  vous  logerons  pas.  —  Eh  bien!  logez 
ma  truie;  moi,  j'irai  ailleurs.  » 

On  mit  la  truie  dans  l'écurie  :  un  jeune  poulain  qui  se  trouvait 
là  se  détacha  pendant  la  nuit  et  vint  près  de  la  truie  ;  la  truie 
voulut  lui  mordiller  les  jambes,  le  poulain  rua  et  tua  la  truie. 
«  Hélas  !  »  dit  la  femme ,  «  qu'allons-nous  faire  ?  fallait-il  nous 
embarrasser  de  cette  truie  ?  » 

Le  lendemain,  l'homme  revint.  «  Bonjour,  madame.  — 
Bonjour,  monsieur.  —  Où  est  ma  truie  ?  —  Votre  truie  ?  notre 
poulain  l'a  tuée;  la  voilà.  Emportez-la  si  vous  voulez  ;  je  ne  puis 
vous  la  rendre  en  vie.  —  Madame,  rendez-moi  ma  truie, 
madame ,  rendez-moi  ma  truie ,  ou  bien  j'irai  à  Paris.  —  Allez 
où  vous  voudrez  ;  ce  n'est  pas  ma  faute  si  votre  truie  a  mordu 
notre  poulain.  —  Eh  bien!  donnez-moi  votre  poulain.  —  Un 


204  l'homme    au    pois 

poulain  pour  une  truie  !  —  Madame,  donnez-moi  votre  poulain , 
madame,  donnez-moi  votre  poulain,  ou  bien  j'irai  à  Paris.  — 
Prenez-le  donc,  et  partez  vite,  car  vous  me  rompez  la  tête.  » 

L'homme  continua  son  chemin  et  entra  dans  une  autre 
auberge.  «  Pouvez-vous  me  loger,  moi  et  mon  poulain  ?  —  Nous 
logerons  bien  votre  poulain  ;  mais  vous ,  nous  ne  vous  logerons 
pas.  —  Eh  bien  !  logez  mon  poulain  ;  moi ,  j'irai  ailleurs.  » 

Le  soir  venu,  la  petite  fille  de  l'aubergiste  dit  à  sa  mère  : 
«  Maintenant  que  le  poulain  a  bien  mangé,  je  vais  le  mener  boire. 

—  N'y  va  pas,  »  dit  la  mère,  «  il  pourrait  t'arriver  un  accident. 

—  Oh!  »  dit  l'enfant,  «  je  sais  bien  mener  boire  un  cheval.  » 
Elle  emmena  le  poulain  et  le  fit  descendre  dans  la  rivière  ;  mais 
par  malheur  le  poulain  tomba  dans  un  trou  et  s'y  noya.  Voilà  les 
gens  de  l'auberge  bien  désolés. 

Dès  le  grand  matin ,  l'homme  revint.  «  Bonjour,  madame.  — 
Bonjour,  monsieur.  —  Je  viens  prendre  mon  poulain.  —  Votre 
poulain  ?  eh  !  mon  pauvre  garçon ,  votre  poulain  s'est  noyé.  — 
Madame,  rendez-moi  mon  poulain,  madame,  rendez-moi  mon 
poulain,  ou  bien  j'irai  à  Paris.  —  Allez  où  vous  voudrez.  Votre 
maudit  poulain  a  manqué  de  faire  noyer  notre  petite  fille.  —  Eh 
bien  !  donnez-moi  votre  petite  fille.  —  Vous  donner  ma  fille  ! 
mais  vous  ne  savez  ce  que  vous  dites.  Combien  voulez-vous 
d'argent  pour  votre  poulain  ?  —  Je  ne  veux  pas  d'argent  ;  c'est  la 
petite  fille  que  je  veux.  Madame,  donnez-moi  votre  petite  fille, 
madame,  donnez-moi  votre  petite  fille,  ou  bien  j'irai  à  Paris.  » 
Les  gens  se  dirent  :  «  Il  faut  en  passer  par  là  ;  s'il  allait  à  Paris, 
que  nous  arriverait-il  ?  » 

L'homme  prit  donc  la  petite  fille,  la  mit  dans  un  sac  et  alla 
frapper  à  la  porte  d'une  autre  maison.  «  Pouvez-vous  me  loger, 
moi  et  mon  sac  ?  —  Nous  logerons  bien  votre  sac;  mais  vous, 
nous  ne  vous  logerons  pas.  —  Eh  bien!  logez  mon  sac;  moi, 
jTrai  ailleurs.  » 

Or,  c'était  justement  la  maison  de  la  marraine  de  l'enfant. 
L'homme  ne  fut  pas  plus  tôt  parti,  que  la  petite  fille  se  mit  à 
crier  :  «  Ma  marraine  !  ma  marraine  !  »  La  marraine  regarda  de 
tous  côtés,  ne  sachant  d'où  venaient  ces  cris.  «  Venez  par  ici,  » 
dit  l'enfant,  «  c'est  moi  qui  suis  dans  le  sac.  » 

Quand  la  marraine  eut  appris  ce  qui  s'était  passé ,  elle  fut  bien 
embarrassée;  mais  la  petite  fille,  qui  était  très  avisée,  lui  dit  : 


l'homme    au    pois  205 

«  Vous  avez  un  chien;  mettez-le  dans  le  sac  à  ma  place.  »  On 
prit  le  chien  et  on  l'enferma  dans  le  sac. 

Le  lendemain,  Thomme  chargea  le  sac  sur  ses  épaules  et  se 
remit  en  route  ;  mais ,  pendant  qu'il  marchait ,  le  chien  ne  cessait 
de  gronder.  Et  l'homme  disait  : 

«  Paix,  paix,  ma  gaçotte. 
Nous  allons  passer  là-bas  sous  un  poirier,  et  tu  auras  des  poirottes.  » 

Arrivé  auprès  du  poirier,  il  dénoua  le  sac.  Le  chien  lui  sauta  à 
la  gorge  et  l'étrangla.  Ce  fut  un  bon  débarras  pour  le  pays. 


REMARQUES 

Comparer  un  conte  de  la  Bretagne  non  bretonnante  (Sébillot,  I,  n°  64). 
Ici,  c'est  un  grain  de  blé  que  l'homme  donne  à  garder  à  une  bonne  femme. 
Une  poule  mange  le  grain  de  blé.  «  Je  vais  vous  faire  un  procès ,  bonne 
femme ,  je  vais  vous  faire  un  procès.  —  Prenez  plutôt  la  poule.  »  La  poule  est 
tuée  d'un  coup  dé  pied  par  une  vache  dans  l'étable  de  laquelle  on  l'avait  mise. 
L'homme  se  fait  donner  la  vache  et  la  mène  dans  une  troisième  maison. 
Pendant  que  la  servante  trait  la  vache,  celle-ci  lui  donne  un  coup  de  pied,  et 
la  servante,  en  colère,  la  frappe  d'un  tel  coup  d'escabeau  qu'elle  la  tue. 
L'homme  se  fait  donner  la  fille ,  la  met  dans  un  sac  et  va  déposer  le  sac  chez 
une  vieille  femme  qui  justement  est  la  marraine  de  la  fille.  La  vieille  dit  à  sa 
servante,  qu'elle  croit  près  d'elle,  de  venir  manger  une  écuellée  de  soupe. 
«  J'en  mangerais  bien  une ,  »  dit  la  fille  de  dedans  le  sac.  La  vieille  ouvre  le  sac 
et  reconnaît  sa  filleule  ;  elle  met  à  sa  place  une  grosse  chienne.  L'homme 
reprend  son  sac.  Quand  il  est  un  peu  loin,  il  en  desserre  les  cordons. 
«  Jeannette ,  embrasse-moi  par  dessus  mon  épaule.  —  Houoh  !  houoh  !  » 
répond  la  chienne.  L'homme  est  si  épouvanté  qu'il  laisse  tomber  le  sac  et 
s'enfuit  au  plus  vite.  —  Comparer  un  second  conte  français,  recueilli  dans  la 
Basse-Normandie  (Fleury,  p.  186)  :  Le  «  bonhomme  Merlicoquet  »,  qui  a 
glané  trois  épis  de  blé ,  se  fait  donner  successivement  une  poule ,  qui  a  mangé 
les  épis ,  une  jument ,  qui  a  écrasé  la  poule ,  et  finalement  la  petite  fille  qui  a 
noyé  la  jument  en  la  menant  boire.  C'est  aussi  chez  la  marraine  de  la  petite 
fille  qu'il  dépose  son  bissac,  et  on  y  met  un  chien  et  un  chat. 

Dans  un  conte  de  la  Lozère  (  Revtie  des  Langues  romanes ,  tome  III ,  p.  206  ) , 
Turlendu ,  pour  toute  fortune,  n'a  qu'un  pou.  Il  entre  dans  une  maison  et 
demande  si  on  ne  lui  gardera  pas  ce  pou.  On  lui  répond  :  «  Laisse-le  sur  la 
table.  »  Il  revient  au  bout  de  quelques  jours  pour  le  prendre.  «  Mon  cher,  »  lui 
dit-on ,  «  la  poule  l'a  mangé.  —  Tant  je  me  plaindrai ,  tant  je  crierai  que  cette 
poule  j'aurai.  —  Ne  vous  plaignez  pas,  ne  criez  pas;  prenez  la  poule  et  allez- 
vous-en.  »  Turlendu  obtient  successivement  de  la  môme  manière,  dans  d'autres 


2o6  l'homme    au    pois 

maisons,  le  cochon  qui  a  mangé  la  poule,  la  mule  qui  a  tué  le  cochon  d'un 
coup  de  pied,  et  finalement  la  chambrière  qui,  en  menant  la  mule  à  l'abreuvoir, 
l'a  laissée  tomber  dans  le  puits.  Il  met  la  chambrière  dans  un  sac  et  va 
demander  dans  une  maison  si  on  ne  veut  pas  lui  garder  son  sac.  «  Certaine- 
ment, Laissez-le  là,  derrière  la  porte.  »  Et  il  s'en  va.  A  peine  est-il  dehors  qu'on 
sort  la  jeune  fille  du  sac  (il  n'est  pas  dit  comment  on  s'est  aperçu  qu'elle  était 
dedans),  et  on  met  à  sa  place  un  gros  chien.  Turlendu  revient  prendre  son  sac. 
Après  l'avoir  porté  un  instant  :  «  Marche  un  peu ,  »  dit-il,  «  je  me  lasse  de  te 
porter.  »  Mais ,  comme  il  ouvre  le  sac ,  le  chien  lui  saute  au  visage  et  lui 
emporte  le  nez. 

Dans  un  conte  hanovrien  (Colshorn,  n°  30),  un  paysan  va  porter  au 
marché  un  sac  de  pois.  Il  entre  d'abord  chez  un  homme  de  sa  connaissance  et 
lui  confie  ses  pois  ;  le  coq  et  les  poules  les  mangent.  L'homme  se  fait  donner 
le  coq  et  les  poules  et  les  porte  chez  un  autre  ami,  qui  les  met  dans  sa 
porcherie,  où  ils  sont  tués  par  les  cochons.  L'homme  se  fait  donner  les  cochons 
et  les  mène  dans  l'écurie  d'un  voiturier  ;  les  cochons  vont  entre  les  jambes  des 
chevaux,  qui  les  tuent.  L'homme  prend  les  chevaux  et  les  mène  chez  un 
ancien  officier.  Le  petit  garçon  de  la  maison  veut  monter  un  cheval  :  tous  les 
chevaux  s'échappent.  Le  paysan  met  l'enfant  dans  sa  hotte,  qu'il  dépose  chez 
le  boulanger,  pendant  qu'il  s'en  va  boire  le  schnaps.  C'est  justement  le  jour  de 
naissance  de  l'enfant  du  boulanger,  et  l'on  a  fait  des  gâteaux.  Le  petit  garçon 
dans  la  hotte  sent  la  bonne  odeur  et  dit  tout  haut  :  «  Je  mangerais  bien  aussi 
du  gâteau  !  »  On  le  tire  de  la  hotte  et  l'on  met  à  sa  place  un  gros  chien. 
L'homme  reprend  sa  hotte ,  et ,  en  chemin ,  il  coupe  des  branches  à  tous  les 
arbres  pour  battre  le  petit  garçon  ;  mais  le  chien  lui  saute  à  la  tête  et  la  lui 
arrache. 

Un  conte  italien  recueilli  â  Rome  (miss  Busk,  p.  388)  présente  le  même 
thème ,  avec  un  pois  pour  point  de  départ  de  la  progression ,  comme  notre 
conte  :  Un  mendiant  demande  l'aumône  à  une  femme  ;  celle-ci  n'a  qu'un  pois 
chiche  à  lui  donner.  Le  mendiant  la  prie  de  garder  le  pois  jusqu'à  ce  qu'il 
revienne  et  de  veiller  à  ce  que  la  poule  ne  le  mange  pas.  La  poule  le  mange. 
Le  mendiant  demande  son  pois  ou  la  poule.  Quand  il  a  cette  poule,  il  la  porte 
chez  une  autre  femme,  en  lui  disant  de  prendre  garde  que  le  cochon  ne  la 
mange.  Le  cochon  mange  la  poule.  Le  mendiant  se  fait  donner  le  cochon.  Il 
le  conduit  chez  une  troisième  femme  en  lui  recommandant  bien  de  ne  pas  le 
laisser  tuer  par  le  veau.  Le  veau  tue  le  cochon,  et  la  femme  est  obligée 
de  donner  le  veau  au  mendiant,  qui  le  mène  dans  une  quatrième  maison. 
Il  dit  à  la  femme  de  prendre  garde  que  sa  petite  fille,  qui  est  malade,  n'ait 
envie  du  cœur  du  veau  (!).  Cela  ne  manque  pas.  La  petite  fille  quitte  son  lit 
et  égorge  le  veau  pour  avoir  le  cœur.  Le  mendiant  réclame  son  veau  ou  la 
petite  fille.  La  mère  de  celle-ci  dit  au  mendiant  qu'on  la  mettra  dans  son 
sac  pendant  qu'elle  sera  endormie.  Il  laisse  son  sac  pour  le  reprendre  le 
lendemain  ;  on  y  met  un  chien  enragé  qui  l'étrangle  quand  il  ouvre  le  sac  en 
rentrant  chez  lui.  —  Dans  un  conte  toscan  (  Pitre ,  Navelk  popolari  ioscam , 
n»  46  )  ,  il  s'agit  aussi  d'un  pois  chiche  ;  la  série  est  la  même  ;  finalement  le 
chien  coupe  le  nez  à  l'homme ,  comme  dans  le  conte  de  la  Lozère. 

Un  troisième  conte  italien,  recueilli  dans  le  Mantouan  (Visentini,  n»  10), 


L   HOMME      AU      POIS  207 

ressemble  à  tous  ces  contes  pour  l'enchaînement  du  récit  :  fève,  poulet,  cochon, 
cheval  (qui  mange  le  cochon!),  petite  fille  (qui,  par  maladresse,  tue  le 
cheval  d'un  coup  de  fourche) ,  chien  (substitué  à  la  petite  fille  par  la  tante  de 
celle-ci,  qui  l'a  appelée  de  dedans  le  sac).  Mais  ici ,  —  comme,  du  reste,  dans 
d'autres  contes  dont  nous  parlerons  tout  à  l'heure ,  —  l'homme  à  la  fève  est 
représenté  comme  ayant  voulu  s'enrichir  au  moyen  de  sa  fève  :  s'il  l'a  remise 
en  dépôt  à  une  paysanne ,  c'est  qu'il  espérait  qu'elle  serait  perdue  et  qu'il  se 
ferait  donner  autre  chose  à  la  ptace.  C'est  par  la  force  qu'il  s'empare  du  poulet, 
du  cochon,  etc. 

Dans  un  conte  sicilien  (Pitre,  n'^  135),  où  maître  Jseppi  le  sacristain  prie 
une  boulangère  de  lui  garder  un  pois  chiche ,  la  série  est  celle-ci  :  coq ,  cochon , 
jeune  fille  et  chienne ,  substituée  dans  le  sac  à  la  jeune  fille.  La  chienne ,  ici 
encore ,  coupe  le  nez  à  maître  Jseppi  ;  alors  celui-ci  lui  demande  de  son  poil 
pour  mettre  sur  la  plaie.  «  Si  tu  veux  du  poil,  donne-moi  du  pain.  »  Maître 
Jseppi  court  chez  le  boulanger.  «  Si  tu  veux  du  pain ,  »  dit  celui-ci,  «  donne- 
moi  du  bois,  »  etc.  Cette  seconde  partie  se  rattache  au  thème  de  notre  n"  29, 
la  PouiUotte  et  k  Coiicberillot  (voir  les  remarques  de  ce  n"  29,  I,  p.  282). 

Un  conte  de  la  Flandre  française,  intitulé  les  Trente-six  rencontres  de  Jean  du 
Gogué  (Deulin,  I,  p.  304),  nous  montre  notre  thème  en  combinaison  avec 
deux  autres  '  :  Jean  du  Gogué  s'en  va  à  Hergnies  pour  manger  de  l'oie.  Il  lui 
arrive  d'abord  des  aventures  ridicules  du  genre  de  celles  du  n»  143  de  la 
collection  Grimm.  Finalement  on  lui  a  donné  une  gerbe  de  blé.  Pendant  qu'il 
dort  le  long  d'un  clos,  survient  un  coq  qui  dîne,  avec  ses  poules,  des  grains 
de  la  gerbe.  Le  maître  du  clos ,  ému  des  pleurs  du  pauvre  garçon ,  lui  donne  le 
coq.  Jean  était  à  manger  tranquillement ,  ayant  mis  auprès  de  lui  son  coq ,  les 
pattes  liées ,  quand  une  vache  marche  sur  le  coq  et  l'écrase.  Le  seigneur  du 
village  donne  à  Jean  la  vache.  Jean  demande  l'hospitalité  dans  une  ferme,  où 
on  le  loge  à  l'étable  avec  sa  bête.  Le  fermier  envoie  une  servante  pour  traire  la 
vache  ;  celle-ci ,  souffrant  beaucoup  de  ses  pis ,  cingle  de  sa  queue  le  visage  de 
la  servante,  qui,  dans  un  accès  de  colère,  saisit  une  fourche  et  éventre  la  vache. 
Jean  pousse  les  hauts  cris.  Le  fermier  lui  dit  :  «  Eh  bien  !  prends  la  méquenne 
(la  fille,  la  servante),  et  cesse  de  braire.  »  Jean  lie  bras  et  jambes  à  la  fille, 
la  met  dans  un  sac  et  l'emporte  sur  son  dos.  «  Quand  je  serai  à  Hergnies,  » 
pensait-il ,  «  j'épouserai  ma  méquenne  et  nous  mangerons  de  l'oie.  »  En  route, 
il  s'arrête  à  un  estaminet  (on  est  en  Flandre),  laissant  son  sac  devant  la  porte. 
Un  homme  avise  le  sac,  et,  remarquant  que  quelque  chose  y  remue,  il 
l'ouvre,  délivre  la  fille,  qui  s'enfuit,  et  il  met  un  chien  à  la  place.  Jean 
reprend  son  sac  et  arrive  enfin  à  Hergnies.  Il  dépose  son  sac  et  l'entr'ouvre  en 
disant  :  «  Dites  donc ,  méquenne ,  voulez-vous  qu'on  nous  marie ,  nous 
deux  ?  »  Un  grondement  lui  répond.  Jean,  effrayé,  lâche  la  corde  :  le  chien 
sort  du  sac  et  fait  mine  de  lui  sauter  ù  la  gorge.  Jean  grimpe  sur  un  vieux 
saule  ;  mais  l'arbre  craque  et  tombe  sur  le  chien ,  qui  s'enfuit.  Jean  aperçoit 
dans  le  creux  du  saule  quelque  chose  de  luisant  ;  il  regarde  :  c'est  une  oie  d'or. 
Suit  le  thème  du  n»  64  (l'Oie  d'or)  de  la  collection  Grimm. 

I .  Ne  strait-cc  p.-is  M.  Uciilin  qui ,  ici  et  dans  d'autres  cas ,  aurait  combina  plusieurs  contes 
ensemble  ?  Nous  nous  le  sommes  plus  d'une  fois  demandé,  pour  des  raisons  qu'il  serait  trop  long 
d'exposer. 


2o8  l'homme    au    pois 

Certains  contes  présentent  ce  thème  privé  de  son  dénouement  caractéristique 
(la  substitution  d'un  chien  à  une  jeune  fille  ou  à  un  enfant).  De  là  une 
modification  dans  le  sens  général  du  récit. 

Ainsi,  dans  un  conte  provençal  (Armana  prouvençau,  1861,  p.  94),  un 
jeune  garçon  nommé  Janoti  demande  un  jour  à  sa  mère  de  lui  donner  un  pois 
chiche.  «  Pourquoi?  —  Pour  faire  fortune.  »  Il  arrive  à  une  ferme,  où  il 
demande  l'hospitalité  pour  lui  et  son  pois.  Il  met  le  pois  dans  le  poulailler  ; 
une  poule  le  mange  ;  il  se  fait  donner  la  poule.  Il  s'y  prend  de  la  même 
manière  pour  avoir  un  porc  à  la  place  de  la  poule ,  et  un  bœuf  à  la  place  du 
porc.  Puis,  —  ici  le  thème  primitif  est  altéré,  —  il  rencontre  un  fossoyeur  qui 
allait  enterrer  une  femme  ;  il  obtient  de  lui  l'échange  du  cadavre  contre  son 
bœuf.  Alors  il  s'en  va  près  d'un  château  et  met  la  morte  sur  le  bord  du  fossé 
en  attitude  de  laveuse  ;  après  quoi ,  il  s'engage  au  service  des  maîtres  du 
château.  Sa  femme,  ajoute-t-il,  est  restée  à  laver  quelque  chose  dans  le  fossé. 
La  demoiselle  de  la  maison  va  pour  dire  à  la  femme  d'entrer  ;  pas  de  réponse. 
«  Elle  est  sourde  »,  dit  Janoti.  La  demoiselle  la  touche  ù  l'épaule,  et  la 
prétendue  laveuse  tombe  dans  l'eau,  Janoti  se  plaint  qu'on  lui  ait  noyé  sa 
femme,  et,  pour  la  remplacer,  il  demande  la  demoiselle  du  château.  Comme  on 
craint  une  fâcheuse  affaire ,  on  la  lui  donne ,  et ,  en  l'épousant ,  il  devient  grand 
seigneur.  —  Comparer  un  conte  portugais  du  Brésil  (  Roméro ,  n»  5  ) ,  parfois 
assez  confus,  et  où  un  cadavre  de  femme  joue  également  un  rôle. 

Dans  un  conte  du  «  pays  saxon  »  de  Transylvanie  (  Haltrich ,  n°  8  ) ,  ce 
thème  a  pris  une  allure  quasi  épique  :  Un  jeune  garçon  n'a  eu  de  sa  mère, 
pour  tout  héritage ,  qu'un  grain  de  millet.  Il  se  met  en  route  pour  courir  le 
monde.  Un  vieillard  qu'il  rencontre  lui  dit  qu'il  perdra  le  grain  de  millet ,  mais 
qu'il  gagnera  à  cette  perte.  Un  coq  ayant  mangé  le  grain  de  millet,  le  jeune 
garçon  reçoit ,  comme  dédommagement ,  le  coq  ;  puis  un  cochon  pour  le  coq , 
une  vache  pour  le  cochon  et  un  cheval  pour  la  vache.  Il  monte  sur  son  cheval, 
fait  toute  sorte  d'exploits,  délivre  une  princesse  et  finalement  devient  roi. 

Outre  les  trois  contes  dont  nous  venons  de  parler,  nous  citerons,  comme 
rentrant  dans  la  même  catégorie,  un  conte  esthonien  et  un  conte  russe.  Dans 
le  conte  esthonien  (H.  Jannsen,  n»  i  ) ,  un  voyageur,  hébergé  par  un  paysan, 
lui  dit  qu'en  se  couchant  il  a  coutume  de  mettre  ses  chaussons  d'écorce  sur 
une  perche  dans  le  poulailler.  Le  paysan  lui  dit  de  faire  à  sa  guise.  Pendant  la 
nuit ,  le  voyageur  se  lève  sans  bruit ,  entre  dans  le  poulailler  et  met  en  pièces 
les  chaussons.  Le  jour  venu ,  il  réclame  un  dédommagement  pour  les  chaussons 
que,  dit-il,  les  poules  ont  déchirés.  Il  prend  un  coq  et  s'en  va  dans  un  autre 
village.  Il  met  son  coq  dans  une  bergerie  et  va  le  tuer  pendant  la  nuit  ;  puis  il 
se  fait  donner  un  bélier  comme  indemnité.  Il  se  procure  ensuite  de  la  même 
manière  un  bœuf  et  finalement  un  cheval.  Le  reste  de  ses  aventures  avec  un 
renard ,  un  loup  et  un  ours  ne  se  rattache  en  rien  au  conte  lorrain  et  â  ses 
similaires.  —  Le  conte  russe ,  résumé  par  M.  J.  Fleury  à  la  suite  du  conte 
normand  cité  plus  haut ,  a  beaucoup  de  rapport  avec  ce  conte  esthonien.  Le 
héros  est  un  renard.  Il  a  trouvé  une  paire  de  lapty,  chaussures  de  tille  dont 
se  servent  les  paysans  russes.  Il  demande  à  un  paysan  l'hospitalité  pour  la  nuit  : 
il  tiendra  peu  de  place  ;  il  se  couchera  sur  un  banc  et  mettra  sa  queue  dessous  ; 
quant  à  ses  lapty,  il  les  déposera  dans  le  poulailler.  On  le  laisse  entrer. 


I 


L   HOMME      AU      POIS  209 

Pendant  la  nuit ,  il  va  prendre  les  lapty ,  puis ,  le  matin ,  il  les  réclame.  On  ne 
les  trouve  pas.  «  Alors  donnez-moi  une  poule.  »  On  la  lui  donne.  Il  va 
demander  l'hospitalité  dans  une  autre  maison  et  met  sa  poule  avec  les  oies. 
La  poule  disparaît  ;  il  se  fait  donner  une  oie  à  la  place.  Dans  une  troisième 
maison ,  il  met  l'oie  avec  les  brebis ,  et  obtient  une  brebis ,  puis  un  veau  dans 
une  quatrième.  (M.  Fleury  s'arrête  à  cet  endroit,  en  ajoutant  que  le  conte 
finit  par  un  tour  joué  par  le  renard  à  ses  bons  amis  l'ours  et  le  loup.  ) 

En  regard  de  ce  groupe  de  contes  où  le  dénouement  ordinaire  fait  défaut , 
nous  trouvons  trois  contes  qui ,  de  ce  dénouement ,  font  un  récit  à  part.  Dans 
un  conte  catalan  (Rondallayre ,  III,  p.  loo),  une  jeune  fille  mange  des  cerises 
sur  un  cerisier.  Un  homme,  à  qui  elle  a  refusé  d'en  donner,  la  prend  et  la 
met  dans  un  sac.  Il  va  au  village  voisin,  et,  voulant  assister  à  la  messe,  il 
entre  dans  une  maison  et  demande  qu'on  lui  garde  son  sac.  C'est  justement  la 
maison  de  la  tante  de  la  jeune  fille.  Celle-ci  est  retirée  du  sac,  dans  lequel  on 
met  des  chiens  et  des  chats.  Quand  l'homme  ouvre  le  sac,  il  n'a  qu'à  s'enfuir 
bien  vite.  —  Comparer  un  conte  espagnol ,  tout  à  fait  du  même  genre 
(Caballero  ,  II ,  p.  72  )  ,  et  aussi  un  conte  portugais  (Braga,  n°  3  ). 

* 
*  * 

Il  y  a  donc ,  en  réalité ,  dans  le  conte  lorrain  et  les  autres  contes  semblables , 
combinaison  de  deux  thèmes;  et  la  preuve,  c'est  que,  dans  plusieurs  contes 
orientaux ,  ce  môme  dénouement  forme  l'élément  principal  d'un  récit  différent 
du  nôtre  pour  le  resté. 

Voici  d'abord  un  conte  annamite  (^Chrestoinathie  cochinchi noise,  recueil  de  textes 
annamites,  par  Abel  des  Michels.  ler  fascicule.  Paris,  1872,  p.  3)  :  Il  était  une 
fois  une  jolie  fille  qui  voulait  absolument  épouser  un  homme  de  noble  race,  un 
roi  ou  un  général  d'armée.  C'est  pourquoi  elle  allait  chaque  jour  au  marché 
acheter  des  baguettes  parfumées  ;  elle  les  portait  à  la  pagode  et  invoquait  Phât- 
ba ,  le  priant  de  lui  donner  le  mari  de  ses  rêves.  Or  le  marchand  de  baguettes 
était  un  jeune  homme  qui  à  la  fin  s'étonna  de  voir  cette  jeune  fille  venir  tous 
les  jours  acheter  des  parfums.  Il  eut  l'idée  de  la  suivre  et  il  la  vit  entrer  dans 
la  pagode.  Ayant  compris  ce  dont  il  s'agissait,  il  se  rendit  le  lendemain  à  la 
pagode  avant  l'heure  où  la  jeune  fille  y  allait  d'ordinaire,  et  se  cacha  derrière  la 
statue  du  Bouddha.  La  jeune  fille  arriva  bientôt;  elle  alluma  ses  baguettes,  se 
prosterna  et  supplia  le  Bouddha  de  lui  envoyer  un  mari  qui  fût  roi ,  et  pas  un 
autre.  Le  marchand  de  baguettes,  du  fond  de  sa  cachette,  lui  répondit  : 
«  Jeune  fille ,  ce  que  tu  désires  ne  peut  se  faire  ;  le  mari  que  tu  dois  épouser 
est  le  marchand  de  baguettes  du  marché  ;  car  ton  destin  le  veut,  a  La  jeune 
fille  b'en  retourna ,  et ,  docile  à  l'ordre  de  Phât-ba ,  se  mit  à  la  recherche  du 
marchand  de  baguettes.  Ils  firent  leurs  accords  et  convinrent  que  tel  jour,  à 
telle  heure  et  à  tel  endroit,  le  jeune  homme  viendrait  la  prendre  et  l'emmène- 
rait chez  lui.  En  effet,  à  l'heure  dite,  ce  dernier  arriva  avec  un  sac,  y  mit  la 
jeune  fille  d'un  côté ,  ses  baguettes  de  l'autre ,  et ,  chargeant  le  tout  sur  ses 
épaules,  prit  le  chemin  de  sa  maison.  Pour  y  arriver  il  fallait  traverser  un  bois, 
dans  lequel  chassait  justement,  ce  jour-là,  le  fils  du  roi.  Voyant  venir  vers  lui 
des  soldats  de  l'escorte,  notre  homme  déposa  son  sac  sur  le  bord  du  chemin  et 

Cosai'lN,  Conles,  II.  1  1 


2IO  L   HOMME      AU      POIS 

alla  se  cacher  dans  les  broussailles.  Les  soldats  trouvèrent  le  sac,  et,  l'ayant 
ouvert,  en  tirèrent  la  jeune  fille,  qu'ils  conduisirent  au  prince.  Celui-ci  lui  fit 
raconter  son  histoire.  Comme  il  avait  pris  un  tigre  à  la  chasse,  il  le  fit  mettre 
dans  le  sac ,  qu'on  laissa  à  l'endroit  où  on  l'avait  trouvé.  Quant  à  la  jeune  fille, 
il  l'emmena  pour  en  faire  sa  femme.  —  Pendant  ce  temps,  le  marchand  de 
baguettes  était  toujours  caché  dans  les  broussailles.  Entendant  les  voix 
s'éloigner,  il  sort  du  fourré  et  reprend  son  sac,  sans  se  douter  de  rien.  Il 
arrive  à  la  maison  et  porte  le  sac  dans  sa  chambre  pour  en  tirer  sa  femme  ; 
mais  à  peine  l'a-t-il  délié,  qu'il  en  sort  un  tigre  qui  saute  sur  lui  et  l'étrangle. 

Le  livre  kalmouk  du  Siddhi-Kûr,  déjà  plusieurs  fois  cité  par  nous,  contient 
un  conte  tout  à  fait  du  même  genre  (n»  ii  )  :  Deux  vieilles  gens,  qui  n'ont 
qu'une  fille ,  habitent  auprès  d'un  temple  où  se  trouve  une  statue  d'argile  du 
Bouddha.  Un  soir,  ils  se  disent  qu'ils  voudraient  bien  marier  leur  enfant ,  à  qui 
ils  donneront  pour  dot  une  mesure  remplie  de  pierres  précieuses  ;  ils  con- 
viennent que ,  le  lendemain ,  ils  iront  off"rir  un  sacrifice  au  Bouddha  et  lui 
demander  s'il  faut  que  leur  fille  se  marie  et ,  dans  ce  cas ,  à  qui  ils  devront  la 
donner.  Un  pauvre  marchand  de  fruits  vient  à  passer  par  là  et  entend  leur 
conversation.  Il  s'introduit  pendant  la  nuit  dans  le  temple  ,  fait  un  trou  dans  la 
statue  du  Bouddha  et  s'y  glisse.  Le  matin  arrivent  les  deux  vieilles  gens  et  leur 
fille.  Le  vieux  bonhomme  expose  au  Bouddha  sa  demande,  le  priant  de 
répondre  par  un  songe.  «  Il  faut  que  ta  fille  se  marie ,  »  dit  une  voix  qui  sort 
de  la  statue  ;  «  donne-la  au  premier  qui ,  demain ,  se  présentera  à  la  porte  de  ta 
maison.  »  —  Le  lendemain,  de  grand  matin,  le  marchand  de  fruits  frappe  à 
la  porte  des  deux  vieilles  gens ,  qui  lui  donnent  leur  fille  et  une  mesure  de 
pierres  précieuses.  L'homme  s'en  va  donc  avec  la  jeune  fille.  Arrivé  non  loin 
de  son  pays ,  il  se  dit  qu'il  faut  user  de  ruse  pour  donner  le  change  sur  l'origine 
de  sa  fortune.  Il  met  la  jeune  fille  dans  un  coff're  qu'il  enterre  ensuite  dans  le 
sable  et  s'en  retourne  chez  lui.  11  annonce  alors  qu'il  va  se  livrer  à  des  exercices 
ascétiques  et  que  le  lendemain  il  prononcera  une  prière  qui  procure  instanta- 
nément la  richesse.  —  Pendant  ce  temps,  le  fils  d'un  khan  vient  à  passer  avec 
ses  serviteurs  auprès  du  monticule  de  sable,  traînant  à  sa  suite  un  tigre  vivant. 
Il  découvre  par  hasard  le  coflfre  et  délivre  la  jeune  fille ,  à  qui  il  propose  de 
l'épouser.  Celle-ci  déclare  qu'elle  ne  quittera  pas  ce  lieu  qu'on  n'ait  mis  un 
autre  dans  le  coffre  à  sa  place.  On  y  enferme  le  tigre.  Un  peu  après,  l'homme, 
ayant  fini  ses  dévotions  hypocrites ,  revient  chercher  le  coffre ,  qu'il  emporte 
chez  lui  :  son  dessein  est  de  tuer  la  jeune  fille  et  de  vendre  les  pierres  précieuses  ; 
de  cette  façon  il  deviendra  riche.  En  rentrant  à  la  maison,  il  dépose  le  coffre  dans 
une  chambre  et  s'enferme,  après  avoir  dit  à  sa  femme  et  à  ses  enfants  qu'il  va 
réciter  la  prière  qui  procure  la  richesse  :  personne  ne  devra  entrer  dans  la 
chambre,  quelque  bruit,  quelques  cris  que  l'on  puisse  entendre.  Il  lève  le 
couvercle  du  coffre ,  se  préparant  à  tuer  la  jeune  fille ,  quand  le  tigre  s'élance 
sur  lui.  Il  appelle  au  secours,  mais,  conformément  aux  ordres  qu'il  a  donnés, 
personne  ne  vient ,  et  le  tigre  le  met  en  pièces. 

L'existence  de  ces  deux  variantes  d'un  même  conte  chez  deux  peuples  qui 
ont  reçu  de  l'Inde  leur  littérature  avec  le  bouddhisme  indique  bien  qu'elles 
doivent  dériver  d'une  même  source  indienne ,  qu'on  découvrira  peut-être 
quelque  jour.  Nous  trouvons  dans  les  récits  indiens  une  forme  très  voisine, 


L    HOMME      AU      POIS  211 

dont  M.  Th.  Aufrecht  a  publié  deux  variantes  dans  la  Zeitschrift  der  Deulschen 
Mcn-genhendischen  Gesellchaft  (tome  XIV,  1860,  p.  576  seq.).  Ces  deux  contes 
sont  extraits  de  deux  collections  sanscrites,  la  Bharataka-dvâlrùiçatikâ  et  le 
Kalhdrnava.  Comme  ils  diffèrent  assez  peu  l'un  de  l'autre,  il  suffira  d'en 
résumer  un,  celui  du  Kathdrtiava  :  Un  changeur  très  riche  avait  une  fille 
merveilleusement  belle.  Dans  le  voisinage  de  la  ville  qu'il  habitait  se  trouvait 
un  ermitage  ;  l'ermite ,  qui  avait  fait  vœu  de  perpétuel  silence ,  se  rendait 
cliaque  semaine  à  la  ville  pour  recueillir  des  aumônes.  Un  jour  qu'il  était 
entré  chez  le  changeur  pour  quêter,  il  vit  la  fille  de  celui-ci ,  et ,  frappé  de  sa 
beauté ,  il  conçut  aussitôt  le  dessein  de  s'emparer  d'elle.  Il  poussa  donc  un 
grand  cri.  Le  changeur  accourut  et  lui  demanda  ce  qui  était  arrivé.  «  J'ai 
longtemps  observé  le  vœu  de  perpétuel  silence ,  »  lui  dit  l'ermite  ;  «  si  j'y 
manque  aujourd'hui,  c'est  par  amitié  pour  toi.  Cette  jeune  fille  est  d'une 
merveilleuse  beauté ,  mais  un  terrible  destin  la  menace.  La  maison  habitée  par 
elle  sera  détruite  avec  tous  ses  habitants,  dans  trois  jours.  »  Le  changeur  lui 
demanda  ce  qu'il  y  avait  à  faire.  L'autre  répondit  :  «  Fais  enfermer  la  jeune 
fille  dans  un  coffre ,  sur  le  couvercle  duquel  on  fixera  une  lampe  allumée ,  et 
fais  mettre  le  tout  dans  la  rivière.  »  Le  changeur  dit  qu'il  suivrait  ce  conseil. 
Alors  l'ermite  alla  dire  à  ses  disciples  :  «  Aujourd'hui  vous  verrez  un  coffre 
flotter  sur  la  Godâvarî.  Si  nous  réussissons  à  nous  en  emparer,  nous  par- 
viendrons enfin  à  la  possession  des  huit  grandes  vertus  magiques.  Tâchez  donc 
de  ne  pas  le  laisser  échapper.  »  —  Ce  jour-là  il  arriva  qu'un  prince,  fatigué 
d'une  longue  chasse ,  se  reposait  sur  les  bords  de  la  Godâvarî.  Tout  à  coup  il 
aperçut  un  coffre  qui  flottait  sur  l'eau.  Il  le  fit  repêcher  par  sa  suite  et  l'ouvrit. 
Il  demanda  à  la  jeune  fille  qui  elle  était.  Celle-ci  lui  ayant  raconté  son 
aventure,  le  prince  soupçonna  là-dessous  un  mauvais  tour  de  l'ermite,  et 
il  dit  à  son  vizir  :  «  Je  vais  mettre  dans  le  coffre  le  vieux  singe  que  j'ai 
pris  à  la  chasse  et  faire  rejeter  le  tout  dans  le  fleuve.  Ce  sera  le  moyen  de 
voir  quelles  étaient  les  intentions  de  l'ermite.  »  L'ermite,  voyant  flotter  le 
coffre ,  le  fait  retirer  de  l'eau  par  ses  disciples ,  et ,  après  leur  avoir  dit  de  le 
porter  dans  sa  cabane ,  il  ajoute  :  «  Gardez-vous  bien ,  même  si  vous  entendez 
un  grand  bruit,  de  pénétrer  dans  mon  ermitage.  Si  je  réussis  dans  mon 
opération  magique,  vous  serez  tous  heureux,  cette  nuit  même.  »  L'ermite 
ayant  ouvert  le  coff"re ,  le  singe  se  jette  sur  lui  et  le  met  tout  en  sang.  L'ermite 
a  beau  appeler  ses  disciples  ;  ceux-ci  se  gardent  bien  d'aller  troubler  ses 
incantations.  Le  singe  enfin  s'étant  échappé  par  la  fenêtre ,  les  disciples  se 
décident  à  entrer  et  trouvent  leur  maître  dans  le  plus  piteux  état.  Les  gens  du 
prince  vont  raconter  à  celui-ci  ce  qui  s'est  passé ,  et  le  prince  épouse  la  jeune 
fille. 

Un  conte  recueilli  en  Afrique ,  chez  les  Cafres,  présente  aussi  du  rapport  avec 
le  dénouement  des  contes  européens.  Le  voici  (G.  Mac  Call  Theal,  Kaffir- 
Fûlkhre,  Londres,  1882,  p.  125)  :  Une  jeune  fille,  dont  le  père  est  un  chef, 
est  prise  par  un  «  cannibale  » ,  qui  la  met  dans  son  sac.  Il  s'en  va ,  l'emportant 
de  village  en  village ,  demandant  de  la  viande ,  et ,  quand  on  lui  en  donne , 
faisant  chanter  la  jeune  fille,  qu'il  appelle  son  oiseau  ;  mais  il  a  grand  soin  de 
ne  jamais  ouvrir  le  sac.  Un  jour  qu'il  passe  dans  le  pays  de  la  jeune  fille, 
un  petit  garçon,  frère  do  celle-ci,  croit  reconnaître  le  chant  de  sa  sœur  :  il  dit  au 


212  LHOMMEAVPOIS 

cannibale  d'aller  là  où  sont  les  hommes  :  on  lui  donnera  beaucoup  de  viande. 
Le  cannibale  entre  dans  le  village  et  fait  chanter  son  oiseau.  Le  chef,  père  de 
la  jeune  fille,  désirant  beaucoup  voir  l'oiseau  ,  trouve  moyen  d'éloigner  pendant 
quelque  temps  le  cannibale,  en  lui  promettant  de  ne  pas  ouvrir  son  sac.  Dés 
que  le  cannibale  est  un  peu  loin ,  le  chef  ouvre  le  sac  et  en  retire  sa  fille  ;  il 
met  des  serpents  et  des  crapauds  à  la  place.  Quand  le  cannibale  est  de  retour 
chez  lui  ,  sans  s'être  aperçu  de  rien ,  il  invite  ses  amis  à  venir  se  régaler  : 
il  apporte,  dit-il,  un  friand  morceau.  Les  autres  étant  arrivés,  il  ouvre  le  sac  : 
quand  on  voit  ce  qu'il  y  a  dedans ,  toute  la  troupe  est  furieuse  ;  on  tue  le 
prétendu  mauvais  plaisant  et  on  le  mange  '. 


Jusqu'ici  nous  n'avons  encore  cité  aucun  récit  oriental  qui  rappelle  la 
première  partie  de  notre  conte.  La  collection  de  miss  Stokes  nous  fournit  un 
conte  indien  de  Lucknow  (n"  17),  où  se  trouve  la  même  progression,  d'un 
objet  insignifiant  à  des  objets  de  plus  en  plus  importants,  dont  s'empare 
successivement  le  héros  de  l'histoire  :  Un  rat  a  eu  la  queue  piquée  par  des 
épines.  Il  va  trouver  un  barbier  et  lui  dit  de  retirer  les  épines.  «  Je  ne  le  puis 
sans  te  couper  la  queue  avec  mon  rasoir,  »  dit  le  barbier.  —  «  Peu  importe  ; 
coupe-moi  la  queue.  »  Le  barbier  coupe  donc  la  queue  du  rat  ;  mais  voilà 
celui-ci  furieux  :  il  se  saisit  du  rasoir  et  s'enfuit  en  l'emportant.  Il  arrive  dans 
un  pays  où  l'on  n'avait  ni  couteaux  ni  faucilles  pour  couper  l'herbe  ;  on 
l'arrachait  avec  les  mains.  Le  rat  demande  à  un  homme  pourquoi  il  s'y  prend 
ainsi  ;  l'autre  lui  répond  que  dans  le  pays  on  n'a  pas  de  couteaux.  «  Eh  bien  !  » 
dit  le  rat,  «  prends  mon  rasoir.  —  Et  si  je  le  casse  ?  »  dit  l'homme.  —  «  Peu 
importe ,  »  répond  le  rat.  Le  rasoir  est  cassé ,  et  le  rat ,  en  colère ,  prend  la 
couverture  de  l'homme.  Il  donne  ensuite  cette  couverture  à  un  autre  homme  , 
pour  que  celui-ci  la  mette  sous  les  cannes  à  sucre  qu'il  coupe.  La  couverture 
ayant  été  trouée  pendant  l'opération ,  le  rat  s'empare  des  cannes  à  sucre.  Il  les 
donne  à  un  marchand  de  pâtisseries  qui  n'a  pas  de  sucre;  puis,  quand  le 
marchand  les  a  employées,  il  les  réclame  et  s'adjuge  les  pâtisseries.  Ensuite  il 
arrive  dans  le  pays  d'un  roi  qui  a  beaucoup  de  vaches;  il  voit  que  les  pâtres 
mangent  du  pain  tout  durci  ;  il  leur  qffre  ses  pâtisseries.  Les  pâtisseries 
mangées,  le  rat  fait  des  reproches  aux  pâtres  et  prend  les  vaches.  Il  donne  ces 
vaches  à  un  autre  roi,  qui  n'a  pas  de  viande  pour  les  noces  de  sa  fille.  Le 
repas  terminé,  le  rat  réclame  les  vaches,  et,  comme  on  ne  peut  les  lui  rendre, 
il  emporte  la  mariée.  Passant  auprès  de  jongleurs  et  de  danseurs  de  corde,  il 
leur  dit  de  prendre  sa  femme  et  de  la  faire  danser  sur  la  corde  ;  car  elle  est 
jeune  et  les  femmes  des  jongleurs  sont  vieilles.  «  Mais  si  elle  tombe  et  se  casse 
le  cou  ?  —  Prenez-la  toujours.  »  La  jeune  femme  tombe  et  se  tue.  Alors  le  rat 

I.  Ce  conte  cafre  a  une  grande  analogie  avec  les  contes  espagnol,  catalan  et  portugais,  cités 
précédemment.  Ainsi ,  dans  le  conte  espagnol ,  l'homme  qui  a  mis  la  jeune  tllle  dans  son  sac ,  lui 
ordonne  de  chanter  toutes  les  fois  qu'il  dira  :  «  Chante,  sac  !  »  Tout  le  monde  veut  entendre  le  sac  qui 
chante,  et  l'homme  gagne  beaucoup  d'argent.  Allant  de  maison  en  maison,  il  arrive  un  jour  chez  U 
mère  de  la  jeune  tille ,  qui  reconnaît  la  voix  de  son  enfant.  Elle  invite  l'homme  h  loger  chez  elle  ,  lui 
donné  bien  à  boire  et  à  manger,  et,  pendant  qu'il  dort ,  elle  retire  U  jeune  fille  du  sac  et  met  h  sa  place 
un  chien  et  un  chat. —  Dans  le  conte  catalan  et  le  conte  portugais ,  l'homme  dit  aussi  :  «  Chante,  sac  !  • 


L    HOMME      AU      POIS  213 

fait  grand  tapage  et  se  saisit  de  toutes  les  femmes  des  jongleurs  et  danseurs  de 
corde.  Il  s'établit  avec  elles  dans  une  maison ,  et  finit  par  mourir  de  maie 
mort  '. 

Un  conte  kabyle  (Rivière,  p.  79)  nous  offre,  non  point  une  forme 
voisine  de  celle  de  notre  conte  et  des  autres  contes  européens ,  mais  la  forme 
même  de  tous  ces  contes.  C'est  là ,  —  nous  avons  déjà  donné  les  raisons  de 
cette  induction  ,  —  un  indice  de  l'origine  indienne  de  cette  forme,  venue 
évidemment  chez  les  Kabyles  par  le  canal  des  Arabes.  Voici  le  conte  kabyle  : 
Un  chacal  a  une  épine  dans  la  patte  ;  il  rencontre  une  vieille  femme.  «  O 
mère ,  »  lui  crie-t-il ,  «  tire-moi  mon  épine.  »  Elle  tire  l'épine  et  la  jette, 
<  Donne-moi  mon  épine.  »  Et  il  se  met  à  pleurer  parce  que  son  épine 
est  perdue.  La  vieille  lui  donne  un  œuf  pour  le  consoler.  Le  chacal  va 
aussitôt  dans  un  village  et  frappe  à  une  porte.  «  Gens  de  la  maison,  hébergez- 
moi.  »  Il  entre.  «  Où  mettrai-je  mon  œuf?  —  Mets-le  dans  la  crèche  du  bouc.  » 
Pendant  la  nuit ,  le  chacal  mange  l'œuf  et  en  pend  la  coquille  aux  cornes  du 
bouc.  Au  point  du  jour,  il  se  lève.  «  Donnez-moi  mon  œuf.  —  Nous  te 
dédommagerons  de  ton  œuf,  —  Non,  c'est  le  bouc  qui  a  mangé  mon  œuf; 
j'emmènerai  le  bouc.  »  Il  emmène  le  bouc.  Dans  d'autres  villages,  il  se  fait 
donner  successivement,  de  la  même  manière,  un  cheval  et  une  vache.  Il 
emmène  la  vache,  et  marche  jusqu'à  un  autre  village.  «  Gens  de  la  maison, 
hébergez-moi.  Où  mettrai-je  ma  vache?  —  Attache-la  au  lit  de  la  jeune  fille,  » 
Pendant  la  nuit,  il  se  lève,  mange  la  vache  et  en  met  les  entrailles  sur  le  dos 
de  la  jeune  fille.  Le  lendemain  matin,  il  demande  sa  vache.  «  Nous  t'en 
donnerons  une  autre.  —  Non,  c'est  la  jeune  fille  que  j'emmènerai,  »  Ils  lui 
remettent  un  sac  dans  lequel  il  croit  emporter  la  jeune  fille.  Arrivé  à  une 
colline,  il  délie  le  sac  pour  manger  sa  proie  ;  aussitôt  il  en  sort  des  lévriers.  En 
les  voyant ,  il  prend  la  fuite  ;  mais  les  lévriers  le  poursuivent ,  l'attrapent  et  le 
mangent  2. 

Dans  un  autre  conte  kabyle  (Rivière,  p.  95  )•,  le  chacal  est  remplacé  par  un 
enfant.  Celui-ci  se  fait  donner  successivement  un  œuf  pour  son  épine,  une 
poule  pour  son  œuf,  un  bouc  pour  sa  poule,  un  mouton  pour  son  bouc;  un 
veau  pour  sop  mouton,  une  vache  pour  son  veau.  Alors  il  va  dans  une  maison 
où  on  lui  dit  d'attacher  sa  vache  au  pied  du  lit  de  la  vieille.  Pendant  la  nuit, 
il  enmiène  la  vache.  Le  lendemain  matin,  il  la  réclame.  «  Prends  la  vieille.  » 

1.  Un  conte  portugais  (Cocllio,  n°  lo)  présente  une  grande  ressemblance  avec  ce  conte  indien  : 
Un  cliat  étant  allé  se  faire  faire  la  barbe  chez  un  barbier,  celui-ci  lui  dit  :  •  Si  tu  .ivais  la  queue  plus 
«.ourte  ,  tu  serais  beaucoup  plus  joli.  —  Eh  bien  !  coupes-cn  un  peu.  »  La  chose  faite ,  le  chat  s'en  va  ; 

nais  bientôt  il  revient  et  réclame  son  bout  de  queue.  Le  barbier  ne  pouvant  le  lui  donner,  le  chat 
\:mp.irc  d'un  rasoir.  Il  voit  ensuite  une  marchande  de  poissons  qui  n'a  p.-is  de  couteau;  il  lui  donne 
>n  rasoir;  puis,  revenant  sur  ses  p.is ,  il  le  réclame,  et,  à  défaut  du  r.isoir,  il  prend  une  sardine.  Il 
lonne  la  sardine  k  un  meunier  qui  n'a  que  du  pain  sec  i  manger,  et  ensuite  il  prend  un  sac  de  farine. 
Il  donne  la  farine  à  une  maîtresse  d'école  pour  qu'elle  fasse  de  la  bouillie  à  ses  écoliéres  ;  puis  il  prend 
une  des  petites  filles.  Il  donne  la  petit;  fille  .\  une  laveuse  qui  n'a  personne  pour  l'aider  ;  puis  il  lui  prend 
une  chemise.  Il  donne  la  chemise  k  un  musicien  qui  n'en  a  pas,  et  lui  prend  ensuite  une  guitare.  Alors  il 
grimpe  sur  un  arbre  et  se  met  à  jouer  de  la  guitare  et  à  chanter  ;  •  De  ma  queue  j'ai  fait  un  rasoir  ; 
du  rasoir  j'ai  fait  une  sardine,  •  et  ainsi  de  suite. 

2.  Dans  le  conte  russe  cité  plus  haut ,  c'est  aussi  un  animal,  un  renard ,  qui  est  le  héros  de  l'histoire  ; 
cl,  autant  qu'on  en  peut  juger  par  le  résumé  de  M.  Fleury  ,  il  joue,  comme  le  chacal,  un  rôle  plus 
.(Ctif  que  le  héros  de  la  plupart  des  contes  européens  :  ainsi,  c'est  lui-même  qui  fait  disparaître  les 
chaussures  qu'il  rècUme  ensuite.  (Comparer  le  conte  esthonieu.  ) 


214  L    HO  M. M  H      AU      POIS 

Il  va  dans  une  autre  maison  où  il  laisse  la  vieille,  qu'il  tue  pendant  la  nuit.  Le 
lendemain ,  il  demande  sa  vieille.  «  La  voilà  près  de  la  jeune  fille.  «  Il  la 
trouve  morte.  «  Donnez-moi  ma  vieille.  —  Prends  la  jeune  fille.  »  Et  l'enfant 
dit  à  celle-ci  :  «  De  l'épine  à  l'œuf,  de  l'œuf  à  la  poule  ;  de  la  poule  au  bouc  ; 
du  bouc  au  mouton  ;  du  mouton  au  veau  ;  du  veau  à  la  vache  ;  de  la  vache  à 
la  vieille;  de  la  vieille  à  la  jeune  fille.  Viens  t'amuser  avec  moi.  » 

On  voit  que  le  dénouement  des  contes  européens  manque  complètement 
dans  ce  second  conte  kabyle  " . 

I.  Il  est  curieux  de  rapprocher  des  paroles  qui  terminent  ce  conte  kabyle,  celles  que  dit  Turleudu,  .i 
la  fin  du  conte  de  la  Lozère,  résumé  ci-dessus  :  «  D'un  petit  pou  à  une  poulette;  d'une  poulette  à  un 
porcelet  ;  d'un  porcelet  À  une  petite  mule  ;  d'une  petite  mule  à  une  fillette  ;  d'une  fillette  à  un  gros 
chien  ,  qui  m'a  emporté  le  nez  !  » 


LXIII 


LE    LOUP    BLANC 


Il  était  une  fois  un  homme  qui  avait  trois  filles.  Un  jour,  il 
leur  dit  qu'il  allait  faire  un  vo3^age.  «  Que  me  rapporteras- 
tu  ?  »  demanda  l'aînée.  —  «  Ce  que  tu  voudras.  —  Eh  bien  ! 
rapporte-moi  une  belle  robe.  —  Et  toi,  que  veux-tu?  »  dit  le 
père  à  la  cadette.  —  «  Je  voudrais  aussi  une  robe.  —  Et  toi, 
mon  enfant?  »  dit-il  à  la  plus  jeune,  celle  des  trois  qu'il  aimait 
le  mieux.  —  «  Je  ne  désire  rien,  »  répondit-elle.  —  «  Comment, 
rien  ?  —  Non ,  mon  père.  —  Je  dois  rapporter  quelque  chose  à 
tes  sœurs,  je  ne  veux  pas  que  tu  sois  la  seule  qui  n'ait  rien.  — 
Eh  bien  !  je  voudrais  avoir  la  rose  qui  parle.  —  La  rose  qui 
parle  ?  »  s'écria  le  père,  «  où  pourrai-je  la  trouver  ?  —  Oui ,  mon 
père,  c'est  cette  rose  que  je  veux;  ne  reviens  pas  sans  l'avoir.  » 

Le  père  se  mit  en  route.  Il  n'eut  pas  de  peine  à  se  procurer  de 
belles  robes  pour  ses  filles  aînées;  mais,  partout  où  il  s'informa 
de  la  rose  qui  parle ^  on  lui  dit  qu'il  voulait  rire,  et  qu'il  n'y  avait 
au  monde  rien  de  semblable.  «  Pourtant,  »  disait  le  père,  «  si 
cette  rose  n'existait  pas,  comment  ma  fille  me  l'aurait-elle 
demandée  ?  »  Enfin  il  arriva  un  jour  devant  un  beau  château , 
d'où  sortait  un  murmure  de  voix;  il  prêta  l'oreille  et  entendit 
qu'on  parlait  et  qu'on  chantait.  Après  avoir  fait  plusieurs  fois  le 
tour  du  château  sans  en  trouver  l'entrée,  il  finit  par  découvrir 
une  porte  et  entra  dans  une  cour  au  milieu  de  laquelle  était  un 
rosier  couvert  de  roses  :  c'étaient  ces  roses  qu'il  avait  entendues 
parler  et  chanter.  «  Enfin ,  »  dit-il ,  «  j'ai  donc  trouvé  la  rose  qui 
parle!  »  Et  il  s'empressa  de  cueillir  une  des  roses. 

Aussitôt  un  loup  blanc  s'élança  sur  lui  en  criant  :  «  Qui  t'a 


2l6  LE      LOUP      BLANC 

permis  d'entrer  dans  mon  château  et  de  cueillir  mes  roses  ?  Tu 
seras  puni  de  mort  :  tous  ceux  qui  pénètrent  ici  doivent  mourir. 

—  Laissez-moi  partir,  »  dit  le  pauvre  homme;  «  je  vais  vous 
rendre  la  rose  qui  parle.  —  Non,  non,  »  répondit  le  loup 
blanc,  «  tu  mourras.  —  Hélas!  »  dit  l'homme,  «  que  je  suis 
malheureux!  Ma  fille  me  demande  de  lui  rapporter  la  rose  qui 
parle,  et,  quand  enfin  je  l'ai  trouvée,  il  faut  mourir  !  —  Ecoute,  » 
reprit  le  loup  blanc,  «  je  te  fais  grâce,  et,  de  plus,  je  te  permets 
de  garder  la  rose,  mais  à  une  condition  :  c'est  que  tu  m'amèneras 
la  première  personne  que  tu  rencontreras  en  rentrant  chez  toi.  » 
Le  pauvre  homme  le  promit  et  reprit  le  chemin  de  son  pays.  La 
première  personne  qu'il  vit  en  rentrant  chez  lui,  ce  fut  sa  plus 
jeune  fille. 

«  Ah  !  ma  fille,  »  dit-il,  «  quel  triste  voyage!  —  Est-ce  que 
vous  n'avez  pas  trouvé  la  rose  qui  parle  ?  »  lui  demanda-t-elle. 

—  «  Je  l'ai  trouvée ,  mais  pour  mon  malheur.  C'est  dans  le 
château  d'un  loup  blanc  que  je  l'ai  cueillie.  Il  faut  que  je  meure. 

—  Non,  »  dit-elle,  «  je  ne  veux  pas  que  vous  mouriez.  Je 
mourrai  plutôt  pour  vous.  »  Elle  le  lui  répéta  tant  de  fois  qu'enfin 
il  lui  dit  :  «  Eh  bien!  ma  fille,  apprends  ce  que  je  voulais  te 
cacher.  J'ai  promis  au  loup  blanc  de  lui  amener  la  première 
personne  que  je  rencontrerais  en  rentrant  dans  ma  maison.  C'est 
à  cette  condition  qu'il  m'a  laissé  la  vie.  —  Mon  père,  »  dit-elle, 
«  je  suis  prête  h  partir.  » 

Le  père  prit  donc  avec  elle  le  chemin  du  château.  Apres 
plusieurs  jours  de  marche ,  ils  y  arrivèrent  sur  le  soir,  et  le  loup 
blanc  ne  tarda  pas  à  paraître.  L'homme  lui  dit  :  «  Voici  la 
personne  que  j'ai  rencontrée  la  première  en  rentrant  chez  moi. 
C'est  ma  fille,  celle  qui  avait  demandé  la  rose  qui  parle.  —  Je 
ne  vous  ferai  point  de  mal,  »  dit  le  loup  blanc;  «  mais  il  faut 
que  vous  ne  disiez  â  personne  rien  de  ce  que  vous  aurez  vu  ou 
entendu.  Ce  château  appartient  à  des  fées;  nous  tous  qui  l'habi- 
tons, nous  sommes  fées  ^;  moi  je  suis  condamné  à  être  loup 
blanc  pendant  tout  le  jour.  Si  vous  gardez  le  secret,  vous  vous 
en  trouverez  bien.  » 

La  jeune  fille  et  son  père  entrèrent  dans  une  chambre  où  un 
bon  repas  était  servi;  ils  se  mirent  â  table,  et  bientôt,  la  nuit 

I .  Fées ,  c'est-à-dire  enchantés. 


LE      LOUP      BLANC 


étant  venue ,  ils  virent  entrer  un  beau  seigneur  :  c'était  le  même 
qui  s'était  montré  d'abord  sous  la  forme  du  loup  blanc.  «  Vous 
voyez,  »  leur  dit-il,  «  ce  qui  est  écrit  sur  la  table  :  Ici  on  ne  parle 
pas.  »  Ils  promirent  tous  les  deux  encore  une  fois  de  ne  rien  dire. 
La  jeune  fille  s'était  retirée  depuis  quelque  temps  dans  sa 
chambre,  lorsqu'elle  vit  entrer  le  beau  seigneur.  Elle  fut  bien 
effrayée  et  poussa  de  grands  cris.  Il  la  rassura  et  lui  dit  que,  si 
elle  suivait  ses  recomimandations ,  il  l'épouserait,  qu'elle  serait 
reine  et  que  le  château  lui  appartiendrait.  Le  lendemain,  il  reprit 
la  forme  de  loup  blanc,  et  la  pauvre  enfant  pleurait  en  entendant 
ses  hurlements. 

Après  avoir  encore  passé  la  nuit  suivante  au  château,  le  père 
s'en  retourna  chez  lui.  La  jeune  fille  resta  au  château  et  ne  tarda 
pas  à  s'y  plaire  :  elle  y  trouvait  tout  ce  qu'elle  pouvait  désirer; 
elle  entendait  tous  les  jours  des  concerts  de  musique  ;  rien  n'était 
oublié  pour  la  divertir. 

Cependant  sa  mère  et  ses  sœurs  étaient  dans  une  grande 
inquiétude.  Elles  se  disaient  :  «  Où  est  notre  pauvre  enfant  ?  où 
est  notre  sœur  ?  »  Le  père,  à  son  retour,  ne  voulut  d'abord  rien 
dire  de  ce  qui  s'était  passé;  à  la  fin  pourtant  il  céda  à  leurs 
instances  et  leur  apprit  où  il  avait  laissé  sa  fille.  L'une  des  deux 
aînées  se  rendit  auprès  de  sa  sœur  et  lui  demanda  ce  qui  lui  était 
arrivé.  La  jeune  fille  résista  longtemps;  mais  sa  sœur  la  pressa 
tant  qu'elle  lui  révéla  son  secret. 

Aussitôt  on  entendit  des  hurlements  affreux.  La  jeune  fille  se 
leva  épouvantée.  A  peine  était-elle  sortie,  que  le  loup  blanc. vint 
tomber  mort  à  ses  pieds.  Elle  comprit  alors  sa  faute;  mais  il  était 
trop  tard,  et  elle  fut  malheureuse  tout  le  reste  de  sa  vie. 


REMARQ.UES 

Il  est  facile  de  reconnaître ,  dans  une  partie  de  notre  conte ,  —  séjour  de  la 
jeune  fille  dans  le  palais  d'un  être  mystérieux  auquel  elle  a  été  livrée ,  défense 
qui  lui  est  fliite  de  rien  révéler  de  sa  vie  nouvelle,  désobéissance  de  la  jeune 
fille ,  —  le  thème  principal  d'un  récit  célèbre  dans  l'histoire  de  la  littérature 
antique,  la  fable  de  Psyché.  Nous  aurons  donc  à  examiner  cette  fable  et  ce  qui 
s'y  rattache,  .\uparavant  il  nous  faut  étudier  l'introduction  du  conte  lorrain, 
qui  n'existe  pas  dans  Psyché,  mais  que  nous  allons  rencontrer  dans  un  certain 
nombre  de  contes  plus  ou  moins  étroitement  apparentés  avec  cette  Aiblç. 


2l8 


LE      LOLP      BL.WC 


*  * 


Ces  contes  où  nous  trouvons  notre  introduction  peuvent  se  répartir  en  trois 
groupes. 

Dans  le  premier  groupe,  —  celui  qui  a  le  plus  directement  rapport  avec 
Psyché  et  dont  fait  partie  notre  Loup  liane,  —  nous  mentionnerons  d'abord  un 
conte  piémontais  (Gubernatis,  Zoological  Mytboïogy,  II,  p.  381)  :  Un  homme, 
s'en  allant  en  voyage,  dit  à  ses  trois  filles  qu'il  leur  rapportera  ce  qu'elles 
désireront;  la  troisième,  Marguerite,  ne  veut  qu'une  fleur.  Comme  il  cueille 
une  marguerite  dans  le  jardin  d'un  château ,  un  crapaud  apparaît  et  lui  dit  qu'il 
mourra  dans  trois  jours ,  s'il  ne  lui  donne  une  de  ses  filles  pour  femme.  La 
plus  jeune  consent  à  épouser  le  crapaud ,  qui ,  la  nuit ,  devient  un  beau  jeune 
homme.  Il  défend  à  Marguerite  de  révéler  ce  secret  à  personne  ;  autrement  il 
restera  toujours  crapaud.  Les  sœurs  de  la  jeune  femme,  se  doutant  de  quelque 
mystère,  la  pressent  tant,  qu'enfin  elle  parie.  Le  crapaud  disparaît;  elle 
l'appelle  au  moyen  d'un  anneau  qu'il  lui  a  donné  et  par  la  vertu  duquel  on 
obtient  tout  ce  qu'on  désire  ;  mais  en  vain.  Alors  elle  jette  l'anneau  dans  un 
étang,  et  son  mari  reparaît  à  l'instant.  (Cette  fin  est  écourtée). 

Citons  ensuite  le  conte  hessois  n°  88  de  la  collection  Grimm  et  un  conte 
norvégien  (Asbjœrnsen.  Taies  of  the  Fjeld,  p.  353  ),  l'un  et  l'autre  altérés  sur 
certains  points,  mais  qui  se  complètent  réciproquement.  Dans  le  conte  hessois, 
l'aînée  de  trois  filles  demande  à  son  père ,  qui  va  en  voyage ,  des  perles  ;  la 
seconde,  des  diamants  ;  la  troisième,  une  alouette.  Le  père  en  aperçoit  une  à 
côté  d'un  château  ;  à  peine  l'a-t-il  saisie ,  qu'un  lion  apparaît  et  le  menace  de 
le  dévorer  s'il  ne  lui  promet  de  lui  amener  ce  qu'il  rencontrera  d'abord  en 
rentrant  chez  lui.  L'homme  le  promet,  bien  à  contre-cœur,  et,  comme  il  en 
avait  le  pressentiment,  c'est  sa  plus  jeune  fille  qu'il  rencontre  la  première.  La 
jeune  fille  se  rend  au  château  du  lion ,  qui  la  nuit  est  un  beau  prince  et  dont 
elle  devient  la  femme.  (La  suite  est  une  altération  d'un  des  passages  principaux 
de  Psyché,  et  la  fin  est,  dans  ses  traits  généraux,  celle  de  VOiseau  bleu  de 
Mme  d'Aulnoy.  )  —  Dans  le  conte  norvégien ,  l'altération  porte  sur  l'intro- 
duction :  Un  roi  a  trois  filles ,  mais  il  aime  surtout  la  plus  jeune.  Une  nuit , 
celle-ci  rêve  d'une  guirlande  d'or  si  jolie,  qu'elle  ne  cesse  d'y  penser,  et 
devient  triste  et  chagrine.  Son  père  commande  à  des  orfèvres  de  tous  les  pays 
une  guirlande  comme  celle  que  sa  fille  a  vue  en  songe  ;  peine  inutile.  Un  jour 
que  la  princesse  se  trouve  dans  la  forêt,  elle  aperçoit  un  ours  blanc  et,  entre 
les  griffes  de  la  bête ,  la  guiriande  dont  elle  a  rêvé.  Elle  demande  à  l'acheter, 
mais  l'ours  lui  répond  que,  pour  prix,  il  veut  avoir  la  princesse  elle-même.  Le 
marché  est  conclu,  et  l'ours  doit  venir  dans  trois  jours  cliercher  la  princesse. 
Au  jour  dit ,  le  roi  range  toute  son  armée  en  bataille  autour  de  son  château 
pour  barrer  le  passage  à  l'ours  ;  celui-ci  renverse  tout.  Le  roi  essaie 
successivement  de  lui  donner  ses  deux  filles  aînées,  mais  la  supercherie  est 
bientôt  découverte ,  et  il  faut  donner  la  jeune  princesse  à  l'ours ,  qui  l'emporte 
et  l'introduit  dans  un  magnifique  château.  La  nuit,  l'ours  a  une  forme 
humaine,  et  il  prend  la  princesse  pour  femme;  mais  elle  n'a  jamais  vu  ses 
traits.  L'ours  lui  permet,  â  trois  reprises,  sur  sa  demande,  d'aller  voir  ses 


L  h      L  O  f  P      13  L  A  N  C  2  1 9 

parents,  en  lui  recommandant  bien  de  ne  pasx'couter  les  conseils  de  sa  mère. 
La  princesse  reste  chaque  fois  quelques  jours  chez  ses  parents  ;  la  troisième 
fois,  quand  elle  les  quitte,  sa  mère  lui  donne  un  petit  bout  de  chandelle,  afin 
qu'elle  puisse,  pendant  la  nuit,  voir  comment  est  fait  son  mari.  Elle  allume,  en 
effet ,  la  chandelle  ;  mais ,  pendant  qu'elle  est  tout  absorbée  dans  la  contem- 
plation des  traits  ravissants  de  son  mari ,  une  goutte  de  suif  tombe  sur  le  front 
de  celui-ci,  qui  s'éveille  et  lui  dit  qu'il  est  obligé  de  la  quitter  pour  toujours. 
(La  fin  de  ce  conte  correspond  ù  la  dernière  partie  du  no  88  de  la  collection 
Grimm,  déjà  cité,  et  de  l'Oiseau  bleu.)  —  La  collection  Amason  (p.  278) 
renferme  un  conte  islandais  tout  à  fait  du  même  genre  que  ce  conte  norvégien , 
et  dont  l'introduction  est  altérée  aussi,  mais  d'une  autre  manière.  Voici  cette 
introduction  :  Un  roi,  étant  à  la  chasse,  est  attiré  par  une  biche  jusqu'au 
cœur  d'une  forêt.  Après  avoir  erré  de  côté  et  d'autre ,  il  arrive  devant  une 
maison  dont  la  porte  est  ouverte  ;  il  y  entre ,  et ,  trouvant  une  table  servie  et 
un  lit  tout  préparé ,  il  se  décide ,  après  avoir  vainement  attendu  le  propriétaire , 
à  faire  honneur  au  repas  et  à  se  coucher  dans  le  lit.  Le  lendemain  matin,  quand 
il  se  remet  en  route,  un  grand  chien  brun,  qu'il  avait  vu  la  veille  dans  la 
maison ,  court  après  lui  en  lui  disant  qu'il  est  bien  ingrat  de  ne  pas  l'avoir 
remercié  de  son  hospitalité ,  et  le  menace  de'  le  déchirer  en  mille  pièces  s'il  ne 
promet  de  lui  donner  ce  qu'il  rencontrera  d'abord  en  rentrant  chez  lui ,  etc. 

Le  second  groupe  de  contes  où  figure  l'introduction  du  conte  lorrain  est 
celui  auquel  appartient  le  conte  si  connu  de  la  Belle  et  la  Bêle,  publié  en  1740 
par  Mme  de  Villeneuve  dans  son  roman  intitulé  :  les  Coules  marins  ou  la  Jeune 
Américaine,  et  abrégé  plus  tard  par  M^e  Leprince  de  Beaumont  ».  Ici  nous 
avons  affaire  à  une  branche  collatérale  du  thème  de  Psyché.  Il  y  a  bien  une 
désobéissance  de  la  part  de  la  jeune  fille  qui  habite  le  palais  du  monstre ,  mais 
cette  désobéissance  n'a  nullement  trait  à  la  même  défense.  On  le  verra  par 
l'analyse  suivante  d'un  conte  basque  de  ce  type  (Webster,  p.  167)  :  Un  roi, 
qui  a  trois  filles,  n'a  d'yeux  que  pour  les  deux  premières  et  les  comble  de 
présents.  Un  jour  pourtant,  allant  à  une  fête,  il  demande  à  la  plus  jeune  ce 
qu'elle  désire  qu'il  lui  rapporte.  Elle  demande  simplement  une  fleur.  Le  roi 
achète  des  parures  pour  ses  filles  aînées  et  oublie  la  fleur.  En  revenant,  il  passe 
auprès  d'un  château  entouré  d'un  jardin  plein  de  fleurs  ;  il  en  cueille  quelques- 
unes.  Aussitôt  une  voix  lui  crie  :  «  Qui  t'a  permis  de  cueillir  ces  fleurs  ?  »  et 
lui  dit  que  si,  dans  un  an,  il  ne  lui  amène  pas  une  de  ses  filles,  il  sera  brûlé, 
lui  et  son  royaume.  La  plus  jeune  princesse  déclare  au  roi  qu'elle  ira  au  château. 
Elle  s'y  rend  en  effet  ;  à  son  arrivée ,  elle  entend  partout  de  la  musique ,  elle 
trouve  ses  repas  servis  à  l'heure,  sans  jamais  voir  personne.  Le  lendemain 
matin,  arrive  un  énorme  serpent,  qui  est  le  maître  du  château.  La  princesse  vit 
très  heureuse,  bien  qu'elle  soit  toujours  seule.  Un  jour  le  serpent  lui  propose 
d'aller  passer  trois  jours,  mais  trois  jours  seulement,  chez  ses  parents,  et  lui 
donne  une  bague  qui  deviendra  couleur  de  sang  s'il  est  en  grand  danger.  La 
princesse  oublie  de  revenir  au  bout  des  trois  jours.  Le  quatrième  jour,  elle  jette 

I.  M.  Ralston  a  etiutic  ce  groupe  de  contes  J.ins  la  revue  le  Niiieleetiih  Ceiilury  (livraison  de 
décembre  1878). 


220  LE      LOUP      BLANC 

les  yeux  sur  l'anneau  et  le  voit  couleur  de  sang.  Elle  retourne  au  plus  vite 
au  château  et  trouve  le  serpent  étendu  raide  dans  le  jardin  ;  elle  le  réchauffe 
auprès  d'un  grand  feu  et  le  ranime.  Plus  tard,  le  serpent  lui  demande  si  elle 
veut  l'épouser  ;  après  quelques  hésitations ,  elle  répond  oui.  Q.uand  ils  vont  à 
l'église,  le  serpent  devient  un  beau  prince.  Il  dit  à  sa  femme  de  prendre  sa 
peau  de  serpent  et  de  la  brûler  à  une  certaine  heure ,  et  le  charme  qui  le  tenait 
enchanté  est  rompu  pour  toujours.  —  Dans  un  conte  grec  moderne  (B. 
Schmidt,  n"  lo),  il  s'agit  aussi  d'un  roi  et  de  ses  trois  filles  :  la  plus  jeune 
demande  à  son  père,  qui  s'embarque  pour  faire  la  guerre,  de  lui  rapporter  une 
rose.  Le  roi ,  quand  il  revient  victorieux ,  oublie  la  rose  ;  alors  la  mer  devient 
pierre ,  et  son  vaisseau  s'arrête  ;  la  demande  de  sa  fille  lui  revient  aussitôt  à  la 
mémoire.  Ici  encore,  le  monstre  est  un  serpent,  comme  aussi  dans  un  autre 
conte  grec  moderne ,  de  l'île  de  Chypre  (JaMuch  fur  roiiianische  und  englischc 
Literatur,  1870,  n»  7  des  contes  chypriotes  traduit  par  F.  Liebrecht),  et  dans 
un  conte  italien  du  Mantouan  (Visentini,  no  24). 

Dans  ces  trois  derniers  contes,  l'objet  demandé  au  père  par  sa  plus  jeune  fille 
est  une  rose.  Il  en  est  de  même  dans  un  conte  tyrolien  (Zingerlc,  II,  p.  591), 
où  le  monstre  est  un  ours ,  dans  un  conte  polonais  de  la  Prusse  orientale 
(Tœppen,  p.  142),  où  il  n'est  pas  dit  quelle  forme  il  a,  et  dans  trois 
autres  contes  :  un  conte  italien  (Comparetti,  n°  64),  un  conte  sicilien 
(Pitre,  no  39)  et  un  conte  portugais  (Coelho,  n"  29),  qui  présentent 
tous,  ainsi  du  reste  que  le  conte  chypriote  ci-dessus  indiqué,  une  ressem- 
blance assez  suspecte  avec  le  livre  de  M^c  Leprince  de  Beaumont. 

Nous  retrouvons,  dans  ces  divers  contes,  le  voyage  de  la  jeune  fille  chez  ses 
parents,  et  sa  désobéissance  aux  ordres  du  monstre  qui  lui  a  dit  de  ne  rester 
qu'un  certain  temps  dans  sa  famille  '.  Ce  dernier  élément  et  parfois  le  premier 
aussi  ont  disparu  des  autres  contes,  se  rapportant  plus  ou  moins  au  type  de  la 
Belle  et  la  Bêle,  que  nous  avons  encore  à  mentionner  :  un  conte  de  l'Allemagne 
du  Nord  (Mûllenhoff,  no  2),  un  conte  de  la  Basse-Saxe  (Schambach  et 
Mùller,  no  5),  deux  contes  hanovriens  (Colshorn,  n»*  20  et  42),  un  conte 
de  la  région  du  Harz  (Ey,  p.  91),  un  conte  du  Tyrol  italien  (Schneller, 
no  25),  un  conte  toscan  (Imbriani,  La  Noi'ellaja  fwrentina ,  no  26). 

N'ayant  pas  à  traiter  ici  du  thème  de  la  Belle  et  la  Bête  dans  ce  qu'il  a  de 
particulier,  nous  nous  contenterons  de  ces  brèves  indications.  Mais  nous  ferons 
remarquer  (ceci  se  rapporte  directement  à  l'introduction  de  notre  conte  avec  sa 
«  rose  qui  parle  »  )  que ,  dans  le  conte  saxon ,  la  jeune  fille  demande  à  son 
père  une  «  feuille  qui  chante  ;  »  dans  le  conte  du  Tyrol  italien ,  une  «  feuille 
qui  chante  et  qui  danse  ».  Dans  un  conte  du  Tyrol  allemand,  forme  très 
altérée  du  même  thème  (Zingerle,  I,  n°  30),  il  y  a  une  «  rose  qui  chante  ». 
—  Ajoutons,  puisque  nous  en  sommes  à  relever  ces  ressemblances  de  détail, 
que  ce  n'est  pas  seulement  dans  le  conte  lithuanien,  cité  en  note,  que  nous 

I .  Dans  un  conte  lithuanien  (  Leskien ,  n»  2  3  )  ,  le  loup  blanc  ,  —  ici  comme  dans  le  conte  lorrain  , 
le  monstre  est  un  loup  blanc,  qui,  la  nuit,  dépouille  sa  peau  de  bête  et  devient  un  beau  prince,  — 
amène  la  princesse  sa  femme  aux  noces  de  la  sœur  aînée  de  celle-ci ,  et  vient  ensuite  la  reprendre. 
Il  l'amène  également  au  m-iriage  de  la  cadette  ;  mais ,  cette  fois ,  pendant  qu'il  dort ,  la  reine  ,  raérc  de  la 
princesse  ,  brûle  la  peau  de  loup ,  et  aussitôt  il  disparait.  Sa  femme  se  met  i  sa  recherche  ,  et  le  récit  se 
rapproche  du  n"  88  de  la  collection  Grimni ,  où  se  trouve  aussi ,  mais  avec  des  traits  tout  particuliers , 
le  voyage  de  l'héroïne  aux  noces  de  ses  sœurs. 


LE      LOUP      BLANC  221 

retrouvons  le  loup  blanc  de  tïotre  conte  ;  il  figure  également  dans  un  conte 
allemand  (MûUenhoff,  n»  3  ) ,  du  type  du  n"  88  de  la  collection  Grimm.  — 
Enfin,  dans  l'un  des  deux  contes  hanovriens,  le  roi,  pour  avoir  l'objet  désiré 
par  sa  plus  jeune  fille ,  promet  à  un  barbet  la  première  chose  qu'il  rencontrera 
en  rentrant  chez  lui.  Ce  trait,  qui  est  à  peu  près  celui  du  conte  lorrain,  s'est 
déjà  montré  à  nous  dans  le  conte  hessois  et  dans  le  conte  islandais.  Il  existe 
aussi  dans  le  conte  lithuanien  et  dans  le  conte  saxon. 

Dans  le  conte  du  Tyrol  italien ,  il  ne  s'agit  pas  simplement  de  la  «  première 
chose  » ,  mais  bien ,  comme  dans  notre  conte ,  de  la  «  première  personne  » 
qu'on  rencontrera  '. 

Nous  arrivons  maintenant  au  troisième  groupe  de  contes  où  existe  notre 
introduction.  Voici ,  rapidement  résumé ,  un  des  contes  de  ce  groupe ,  un  conte 
italien,  recueilli  à  Rome  (miss  Busk,  p.  57)  :  Un  riche  marchand,  qui  a  trois 
filles,  leur  demande,  au  moment  de  partir  en  voyage,  ce  qu'elles  désirent 
qu'il  leur  rapporte.  Les  deux  aînées  veulent  des  parures  ;  la  plus  jeune,  un  vaso 
di  ruta  (un  pot  de  «  rue  »,  sorte  de  plante),  et  elle  ajoute  que,  s'il  ne  le  lui 
rapporte  pas,  il  ne  pourra  pas  revenir.  En  effe^ ,  le  marchand  s'étant  rembarqué 
sans  avoir  pensé  à  la  plante  demandée  par  sa  plus  jeune  fille,  le  vaisseau 
s'arrête  et  ne  veut  plus  avancer.  Le  capitaine  dit  alors  que ,  parmi  les  passagers , 
il  doit  y  avoir  quelqu'un  qui  a  manqué  à  une  promesse.  Le  marchand  est 
reconduit  à  terre  ;  il  cherche  partout  à  acheter  le  vaso  di  ruta  ;  mais  on  lui  dit 
que  le  roi  seul  possède  un  pot  de  cette  plante  :  il  y  tient  tant  que,  si  on  lui  en 
demande  une  seule  feuille ,  on  sera  mis  à  mort.  Le  marchand  rassemble  son 
courage  et  se  présente  devant  le  roi ,  à  qui  il  demande  pour  sa  fille  la  plante 
tout  entière.  Le  roi ,  ému  de  sa  fidélité  à  sa  promesse ,  lui  donne  le  vaso  di 
rula ,  et  le  charge  de  dire  à  sa  fille  d'en  brûler  une  feuille  tous  les  soirs.  De 
retour  à  la  maison,  le  marchand  remet  la  plante  à  sa  fille,  et  lui  répète  les 
paroles  du  roi.  Quand  vient  le  soir,  la  jeune  fille  brûle  une  des  feuilles  de  la 
plante,  et  aussitôt  elle  voit  paraître  le  fils  du  roi,  qui  vient  s'entretenir  avec 
elle.  Un  soir  qu'elle  est  absente,  ses  sœurs,  qui  la  détestent,  mettent  le  feu  à 
sa  chambre ,  et  la  plante  est  brûlée  avec  le  reste.  Le  prince  arrive  en  toute  hâte  : 
il  est  grièvement  brûlé  et  blessé  par  les  éclats  des  vitres  de  la  chambre.  La  jeune 
fille,  étant  rentrée  à  la  maison  et  voyant  la  plante  brûlée,  s'habille  en  homme 
et  se  met  à  la  recherche  du  prince.  Une  nuit  qu'elle  s'est  arrêtée  sous  un  arbre 
dans  une  forêt ,  elle  entend  la  conversation  d'un  ogre  et  d'une  ogresse.  «  Le 
seul  moyen  de  guérir  le  prince ,  »  dit  l'ogresse ,  «  c'est  de  prendre  la  graisse 
qui  se  trouve  autour  de  nos  cœurs,  d'en  faire  un  onguent,  et  d'en  oindre  les 
blessures  du  prince.  »  La  jeune  fille  tue  l'ogre  et  l'ogresse  pendant  leur 
sommeil ,  fait  un  onguent  avec  leur  graisse  ;  puis  elle  se  présente  comme 
médecin  au  palais  du  roi;  elle  guérit  le  prince,  se  fait  reconnaître  de  lui  et 

I.  Il  y  a  peut-être  dans  cette  promesse  un  souvenir  d'une  vieille  superstition  païenne.  Ainsi,  nous 
voyons  dans  la  Bible  Jephté  ,  qui ,  on  le  sait ,  avait  passé  sa  jeunesse  p.-irmi  des  voleurs  et  des  gens 
sans  aveu ,  plus  païens  sans  doute  que  fidiles  Israélites ,  faire  au  vrai  Dieu  un  voeu  de  ce  genre ,  tel 
qu'un  Moabitc  eu  eût  fait  à  son  dieu  Cliamos.  Vn  écrivain  du  moyen  ilge ,  Hugues  de  Saint-Victor,  a 
tris  bien  exprimé  cette  idée  i  «  Ritum  gcntilium  secutus ,  dit-il,  humanum  sanguincm  vovit ,  sicut 
postea  legimus  regem  Moab  filium  suum  immolasse  super  murum  •  {.Idnol.  hi  JuJ.,  dans  la  Patrologic 
dcMignc,  t.  CLXXV.col.  92.) 


222  LE      LOUP      BLANC 

l'épouse.  —  Comparer  un  conte  grec  moderne  d'Epire  (Hahn,  no  7) ,  un  conte 
du  Tyrol  italien  (Schneller,  n»  21)  ,  un  conte  norvégien  (Asbjœrnsen,  Taks 
flf  tbe  Fjeld,  p.  311),  et  aussi  un  conte  danois  (Grundtvig,  I,  p.  125),  où 
l'introduction  n'existe  à  peu  près  plus,  ainsi  qu'un  conte  italien  du  Mantouan 
(Viscntini,  n»  17),  un  conte  des  Abruzzes  (Finamore,  n°  21),  un  conte 
portugais  du  Brésil  (Roméro,  n"  17),  etc.,  où  elle  a  complètement  disparu. 

Tout  l'ensemble  du  conte  romain  se  retrouve  en  Orient ,  dans  un  conte 
populaire  indien  du  Bengale  (miss  Stokes,  n°  25,  p.  195)  :  Un  roi,  qui  va 
s'embarquer  pour  un  lointain  voyage ,  dit  à  six  de  ses  filles  qu'il  leur  rapportera 
ce  qu'elles  lui  demanderont.  Elles  demandent  des  bijoux,  des  étoffes  précieuses, 
etc.  Il  envoie  ensuite  un  de  ses  serviteurs  faire  de  sa  part  la  même  demande  à 
sa  plus  jeune  fille ,  qui  habite  dans  un  palais  à  elle.  Celle-ci ,  qui  est  en  train  de 
réciter  ses  prières,  dit  au  serviteur  :  «  Sabr,  »  c'est-à-dire  <'  attends.  »  Le 
serviteur  se  méprend  sur  sa  réponse  et  vient  dire  au  roi  que  la  princesse  désire 
que  le  roi  lui  rapporte  du  sabr.  Le  roi  ne  comprend  pas  ce  que  demande  sa  fille  ; 
il  se  met  néanmoins  en  route,  se  disant  qu'il  s'informera,  à  tout  hasard,  de  cet 
objet  mystérieux.  Arrivé  au  terme  de  son  voyage,  il  achète  pour  ses  filles  aînées 
des  bijoux  et  autres  objets  précieux  qu'elles  désirent  ;  puis  il  se  rembarque. 
Mais  son  vaisseau  ne  veut  pas  avancer  (tout  à  fait,  comme  on  voit,  le  trait  si 
caractéristique  de  deux  contes  européens  cités  plus  haut).  Alors  il  s'aperçoit 
qu'il  n'a  pas  rapporté  ce  que  sa  plus  jeune  fille  lui  a  demandé.  Il  envoie  un 
de  ses  serviteurs  à  terre  et  lui  dit  d'aller  au  bazar  pour  voir  s'il  pourra  trouver 
à  acheter  de  ce  sahr.  Le  serviteur  s'informe,  et  on  lui  dit  :  «  Nous  ne 
connaissons  pas  cela,  mais  le  fils  de  notre  roi  s'appelle  Sabr  ;  allez  lui  parler.  »  ' 
Le  serviteur  se  rend  au  palais ,  se  présente  devant  le  prince  et  lui  raconte  toute 
l'histoire.  Le  prince  lui  donne  une  petite  boîte  qui  ne  devra  être  remise  qu'A  la 
jeune  princesse.  Dès  que  le  serviteur  arrive  à  bord ,  le  vaisseau  se  remet  en 
marche  de  lui-même.  De  retour  dans  son  palais,  le  roi  envoie  la  boîte  i  sa 
plus  jeune  fille.  Elle  l'ouvre  et  y  trouve  un  petit  éventail  ;  elle  déploie 
l'éventail,  et  le  prince  Sabr  paraît  devant  elle.  Il  vient  ainsi  toutes  les  fois 
qu'elle  tourne  l'éventail  d'une  certaine  façon,  et  il  disparaît  quand  elle  le  tourne 
dans  le  sens  contraire  2.  Bientôt  les  deux  jeunes  gens  conviennent  de  se  marier, 
et  la  princesse  invite  aux  noces  son  père  et  ses  six  sœurs.  Le  jour  du  mariage, 
les  sœurs  de  la  princesse ,  jalouses  de  son  bonheur,  disent  à  celle-ci  qu'elles 
feront  elles-mêmes  son  lit,  et  elles  y  répandent  du  verre  pilé.  Le  prince  Sabr 
s'y  blesse  grièvement  et  demande  à  la  princesse  de  retourner  l'éventail,  de  façon 
qu'il  se  retrouve  dans  son  palais.  La  princesse  ne  se  doute  pas  de  la  cause  de  la 
maladie.  Les  jours  suivants,  elle  a  beau  agiter  l'éventail  ;  le  prince  ne  reparaît 
pas.  Alors  elle  se  déguise  en  yogJn  (religieux  mendiant)  et  se  met  à  la 
recherche  du  prince.  Une  nuit  qu'elle  s'est  étendue  sous  un  arbre  pour  dormir, 
elle  entend  deux  oiseaux  qui  parlent  du  prince  Sabr  et  qui  disent  de  quelle 

1.  Dans  le  conte  cpirote,  la  resscmbl.mce  4vec  le  conte  indien  est  encore  plus  gr.inJe,  sur  ce 
point  ,  que  dans  le  conte  romain  :  Quand  le  marchand  s'embarque  pour  l'Inde ,  ses  deux  tilles  ainée» 
lui  demandent  de  leur  rapporter  des  étoffes  de  ce  pays  ;  la  troisième  demande  «  la  b.aguette  d'or  ».  Lo 
marchand  apprend ,  dans  le  pays  où  il  est  allé ,  que  «  la  Baguette  d'or  •  est  le  nom  du  fils  du  roi. 

2.  Dins  le  conte  nonégien ,  le  •  chevalier  vert  •  ,  qui  tient  la  place  du  prince  Sabr,  a  donné  au  roi , 
pour  le  remettre  à  sa  fille ,  un  petit  livre  qu'elle  ne  devra  ouvrir  qu'étant  seule.  Quand  la  princesM 
l'ouvre,  le  chev.tlier parait  devant  clic;  il  disparaît  quand  elle  le  ferme, 


LE      LOUP      BLAXC  22} 

manière  on  peut  le  guérir.  La  princesse,  toujours  déguisée,  arrive  chez  le  prince, 
qu'elle  guérit  sans  être  reconnue.  Comme  récompense ,  elle  demande  au  roi , 
père  du  prince ,  le  mouchoir  et  l'anneau  de  celui-ci  ;  puis  elle  retourne  dans 
son  pays,  elle  prend  Téventail ,  l'agite,  et  le  prince  paraît.  Elle  lui  montre  le 
mouchoir  et  l'anneau ,  et  il  voit  ainsi ,  à  sa  grande  surprise ,  que  c'est  elle  qui 
était  le  yoghi  « . 

Il  est  inutile  d'insister  sur  l'identité  de  ce  conte  indien  et  du  conte  romain.  Si 
nous  l'avons  donné  en  entier,  bien  qu'il  ne  se  rattache  que  par  l'introduction  à 
notre  Loup  blanc,  c'est  qu'au  fond  il  n'est  pas  sans  rapports  avec  la  fable  de 
Psyché,  que  nous  étudierons  tout  à  l'heure.  Epoux  mystérieux  qui  disparaît, 
et  cela  par  la  faute  des  sœurs  de  la  jeune  femme  ;  voyage  de  celle-ci  à  la 
recherche  de  son  mari ,  jusqu'à  ce  qu'elle  parvienne  à  le  reconquérir,  ce  sont 
bien  là  des  traits  de  la  fable  de  Psyché.  Du  reste,  dans  certains  contes,  il  s'est 
opéré  un  mélange  entre  le  thème  proprement  dit  de  Psyché  et  celui-ci.  (Voir 
un  conte  italien  de  la  Basilicate,  no  33  de  la  collection  Comparetti,  ) 

Aux  trois  groupes  de  contes  que  nous  venons  d'examiner  et  dans  lesquels  se 
retrouve  l'introduction  du  conte  lorrain,  il  convient  d'ajouter  un  quatrième 
groupe,  appartenant  également  à  la  famille  de  Psyché  :  là,  l'introduction  n'est 
plus  celle  du  Loup  blatte,  bien  qu'elle  ne  soit  pas  sans  analogie.  Ainsi,  dans  un 
conte  sicilien  (Pitre,  Nuovo  Saggio,  n"  5),  la  plus  jeune  des  trois  filles  d'un 
pauvre  homme  est  allée  dans  les  champs  avec  son  père  arracher  des  raiforts 
sauvages.  Voyant  un  beau  pied  de  cette  plante,  ils  tirent;  mais,  quand  le 
raifort  est  arraché ,  il  se  trouve  à  la  place  un  grand  trou ,  et  une  voix  se  fait 
entendre  pour  se  plaindre  qu'on  ait  enlevé  la  porte  de  sa  maison.  Le  pauvre 
homme  parle  de  sa  misère  ;  alors  la  voix  dit  de  lui  laisser  sa  fille  et  qu'il  aura 
une  bonne  somme  d'argent.  Le  père  finit  par  y  consentir,  et  la  jeune  fille  est 
installée  dans  un  beau  palais.  La  suite  a  beaucoup  de  ressemblance  avec  la  fable 
de  Psyché.  Comparer  |un  autre  conte  sicilien  (n»  18  de  la  grande  collection  de 
xM.  Pitre),  un  conte  italien  de  Rome  (miss  Busk,  p.  99),  un  autre  conte 
italien  (Stan.  Prato,  p.  43-44),  un  conte  catalan  (Maspons,  p.  32),  etc.. — 
Au  xvii<;  siècle,  Basile  insérait  un  conte  de  ce  genre  dans  son  Penlamerom 
(no  44). 

On  voit  que  cette  plante  arrachée  amène  les  mêmes  conséquences  que  la 
rose  cueillie  dans  le  Loup  blanc  et  autres  contes. 

Il  existe  encore  d'autres  contes  populaires  ressemblant  à  la  fable  de  Psyché; 
m.iis  nous  n'avons  voulu  parler  ici  que  de  ceux  dont  l'introduction  peut  être 
rapprochée  de  celle  du  conte  lorrain.  Nous  aurons  l'occasion  d'en  citer 
quelques  autres  dans  les  remarques  de  notre  n°  65,  Firosette. 

I.  M.  Lai  Bc1i.iri  D.iy  a  recueilli,  ég.alemeut  dans  le  Bengale,  une  variante  de  ce  conte  (n»  8),  qui 
lie  priscnte  guère  que  la  différence  suivante  :  La  plus  jeune  fille  du  marchand,  qui  s'est  mise  à  i« 
recherche  do  son  mari ,  le  prince  Sobnr,  —  Sohur  et  Sahr  sont ,  au  fond  ,  le  même  nom ,  —  n'entend 
pas  tout  de  suite  ,  comme  dans  l'autre  conte  indien  ,  la  conversation  des  deux  oiseaux.  Elle  a  d'abord 
ruccAsion  de  tuer  un  inorme  serpent  au  moment  où  il  allait  divorer  les  petits  de  ces  oiseaux  ,  qui  sont 
des  oiseaux  giSants ,  et  le  père ,  p.ir  reconnaissance,  la  transporte  d.ins  le  pays  du  prince.  (On  peut 
■jouter  cet  épisode  aux  passages  analogues  de  contes  orientaux  cités  dans  les  remarques  de  notre  n»  j», 
la  Canne  tU  cinq  cenis  livres ,  Il ,  p.  i  |i  et  pp.   t  (  3-1 1 1.) 


224  LE      LOUP      BLAXC 


Nous  avons  sommairement  indiqué,  au  commencement  de  ces  remarques, 
en  quoi  une  partie  de  notre  conte  se  rapproche  de  la  fable  de  Psyché.  Il  importe 
maintenant  d'examiner  cette  fable  aussi  brièvement  que  possible,  mais  avec 
soin.  Une  question,  en  effet,  se  pose  :  le  conte  lorrain  et  tous  les  autres  contes 
du  même  genre  dérivent-ils  du  récit  latin  d'Apulée  ?  Et  ce  récit  lui-même ,  est- 
ce  dans  la  mythologie  gréco-romaine  qu'il  faut  en  chercher  l'origine  ? 

La  plupart  de  ceux  qui  se  sont  occupés  de  la  fable  de  Psyché  nous  paraissent 
avoir  fait  fausse  route  ou  s'être  arrêtés  à  moitié  chemin.  Les  uns  voient  dans  le 
récit  latin  un  mythe  dont  ils  prétendent  donner  l'explication  ;  les  autres  qui, 
avec  raison ,  y  reconnaissent  un  simple  conte  bleu ,  ne  sont  pas  assez  familiers 
avec  la  littérature  populaire  pour  se  douter  môme  de  l'origine  de  ce  conte. 
L'existence,  dans  les  monuments  figurés  grecs  et  romains,  de  représentations 
de  ce  qu'on  a  appelé  le  «  mythe  de  Psyché,  »  vient  encore  compliquer  la 
question. 

Il  nous  semble  qu'un  exposé  suffisamment  net  des  termes  dans  lesquels 
se  pose  le  problème  que  nous  avons  A  résoudre  écartera  la  plus  grande  partie 
des  difficultés. 

Et  d'abord,  existe-t-il  réellement  un  «  mythe  de  Psyché  »?  Ce  qui  est  vrai, 
c'est  qu'un  grand  nombre  de  monuments  figurés  grecs  et  romains ,  ■ —  statues , 
bas-reliefs,  pierres  gravées,  —  présentent  diverses  allégories,  dans  lesquelles 
Eres  et  Psyché ,  en  d'autres  termes  l'Amour  et  l'Ame ,  cette  dernière  sous  la 
forme  d'une  jeune  fille  à  ailes  de  papillon  (lu/.rî  signifiant  à  la  fois  dmc  et 
papillon)  jouent  différents  rôles.  Psyché  torturée  par  Eros,  Eros  et  Psyché  se 
tenant  embrassés,  tels  sont  les  sujets  qui  ont  le  plus  fréquemment  tenté  le 
talent  des  artistes.  Les  monuments  en  question  se  répartissent ,  quant  ù  leur 
date ,  sur  un  espace  de  temps  qui  va  de  la  période  macédonienne  à  la  basse 
époque  romaine.  Or,  aucun  de  ceux  qui  sont  antérieurs  au  siècle  des  Antonins, 
c'est-à-dire  au  livre  d'Apulée,  n'offre  le  moindre  rapport  avec  la  fable  de  Psyché, 
telle  qu'elle  est  racontée  dans  ce  livre.  C'est  seulement  sur  quelques  pierres 
gravées ,  postérieures  à  cette  époque ,  qu'on  a  reconnu  deux  des  épisodes  de  ce 
récit  (  Psyché  aidée  par  les  fourmis  à  trier  diverses  graines  confondues  en  un 
même  monceau,  et  Psyché  recevant  d'un  aigle  une  amphore,  sans  doute 
remplie  de  l'eau  du  Styx),  et,  selon  toute  probabilité,  ces  sujets  ont  dû  être 
empruntés  directement  au  récit  d'Apulée  » . 

Il  est  donc  impossible  de  tirer  de  l'examen  des  monuments  figurés  la  preuve 
de  l'existence  d'un  «  mythe  de  Psyché  »  ayant  quelque  relation  avec  la  fable 
rédigée  par  le  rhéteur  africain.  La  littérature  antique,  en  dehors  d'Apulée,  n'a 
pas  non  plus  trace  d'un  semblable  «  mythe  ».  Il  nous  reste  à  examiner  en  lui- 
même  le  récit  d'Apulée  et  à  rechercher  si  la  fable  de  Psyché,  telle  quil  la 
raconte,  a  un  caractère  mythique. 

I.  .Voir  l'intéressant  écrit  de  M.  M.iximc  Collignon,  Essai  sur  les  monumtnls  grecs  el  romatm  reUlifl 
au  myllx  de  Psyché  (Paris. ,  1877). 


I 


LE      LOUP      BLANC  22) 

Commençons  par  résumer,  dans  ses  traits  principaux,  le  récit  d'Apulée 
{Mélamorph.,  lib.  IV- VI)  :  Un  roi  et  une  reine  ont  trois  filles,  dont  la  plus 
jeune,  nommée  Psyché,  est  une  merveille  de  beauté.  Les  deux  aînées  épousent 
des  princes.  Un  oracle  oblige  le  roi  à  donner  Psyché  pour  femme  à  un  monstre 
inconnu ,  à  une  sorte  de  serpent ,  qui  viendra  la  prendre  sur  une  haute 
montagne  où  la  jeune  fille  devra  être  exposée.  Psyché,  conduite  sur  la 
montagne,  est  transportée  par  Zéphire  dans  un  palais  enchanté  et  devient  la 
femme  du  maître  invisible  de  ce  palais  ;  son  époux  ne  la  visite  que  la  nuit.  Elle 
vit  heureuse,  mais  elle  désirerait  revoir  ses  soeurs.  L'époux  mystérieux  lui 
permet  à  regret  de  satisfaire  son  désir  et  lui  recommande  surtout  de  ne  rien 
dire  de  ce  qui  le  touche  :  autrement  elle  se  perdra  et  lui  causera  à  lui-même  une 
amère  douleur.  Psyché  se  fait  amener  ses  soeurs  par  Zéphire.  Pressée  de 
questions,  elle  finit  par  avouer  que  jamais  elle  n'a  vu  son  mari.  Ses  soeurs, 
jalouses  de  son  bonheur,  lui  disent  que  cet  époux  est  sans  doute  le  serpent 
dont  parlait  l'oracle  et  qui  doit  la  dévorer  ;  elles  l'engagent  à  le  tuer.  Psyché, 
la  nuit  venue,  s'arme  d'un  poignard  et  approche  une  lampe  de  son  époux 
endormi  :  elle  reconnaît  Cupidon  ;  mais  une  goutte  d'huile  brûlante  est  tombée 
sur  l'épaule  du  dieu ,  qui  se  réveille  et  s'enfuit  pour  ne  plus  revenir.  La  mal- 
heureuse Psyché,  après  avoir  erré  de  côté  et  d'autre  à  la  recherche  de  son 
mari,  se  décide  à  aller  trouver  Vénus.  La  déesse,  furieuse  de  ce  qu'elle  a 
épousé  son  fils,  lui  impose  plusieurs  tâches.  Psyché  doit  d'abord  trier  en  un 
jour  un  grand  amas  de  toutes  sortes  de  graines  mêlées  ensemble  ;  une  fourmi 
prend  pitié  d'elle  et  appelle  à  son  secours  toutes  les  fourmis  du  voisinage. 
Vénus  exige  ensuite  que  Psyché  lui  apporte  un  flocon  de  la  toison  d'or  de 
béliers  terribles  ;  Psyché  désespérée  est  au  moment  de  se  précipiter  dans  un 
fleuve,  quand  un  roseau  lui  enseigne  le  moyen  de  recueillir  sans  danger  de 
ces  flocons  d'or.  Puis  Vénus  ordonne  à  la  jeune  femme  de  lui  procurer  une 
fiole  de  l'eau  du  Styx,  qui  est  gardée  par  des  dragons;  l'aigle  de  Jupiter,  ami 
de  Cupidon,  va  chercher  de  cette  eau  pour  Psyché.  Enfin  Vénus  donne  à 
Psyché  une  boîte  et  lui  dit  d'aller  aux  enfers  demander  à  Proserpine  de  lui 
envoyer  dans  cette  boîte  un  peu  de  sa  beauté.  Cette  fois,  Psyché  croit  son 
dernier  jour  arrivé.  Elle  se  dirige  vers  une  haute  tour  pour  se  précipiter  du 
faîte  de  cette  tour  ;  mais  la  tour,  prenant  une  voix ,  lui  apprend  ce  qu'elle  doit 
faire  pour  mener  à  bonne  fin  cette  redoutable  entreprise.  Psyché  remonte  des 
enfers  avec  la  boîte  ;  mais ,  cédant  à  une  téméraire  curiosité ,  elle  l'ouvre , 
et  aussitôt  un  sommeil  léthargique  s'empare  d'elle.  Cupidon  accourt  et  la 
réveille.  Désormais  rien  ne  s'oppose  plus  à  la  réunion  des  deux  époux. 

Quiconque  a  un  peu  l'habitude  des  contes  populaires  saluera  dans  chacun  des 
épisodes  de  ce  récit  des  traits  de  connaissance.  Ce  prétendu  «  mythe  »  ne  tient 
en  réalité  que  par  le  nom  des  personnages  à  la  mythologie  grecque  ou  romaine. 
C'est  tout  simplement  un  conte  populaire ,  frère  de  plusieurs  contes  qui  vivent 
encore  aujourd'hui,  anilis  fabula,  «  conte  de  bonne  femme  »,  comme  Apulée 
le  dit  lui-même.  Et  la  forme  primitive  de  ce  conte ,  —  altérée  sur  divers  points 
dans  le  récit  latin ,  —  nous  pouvons  assez  facilement  la  reconstituer. 

Pour  y  arriver,  nous  prendrons  d'abord  un  conte  populaire  recueilli  dans 
l'Inde,  de  la  bouche  d'une  blanchisseuse  de  Bénarès,  et  publié  en  1833  dans 

CosQviN,  Conlu.W.  \z 


226  LE      LOUP      BLANC 

YAsiattc  Journal  (Nouv.  série,  vol.  II)'  :  La  fille  d'un  pauvre  bûcheron, 
nommée  Tulisa ,  étant  un  jour  occupée  à  ramasser  du  bois  mort  auprès  d'un 
puits  en  ruines,  au  milieu  d'une  forêt,  entend  tout  à  coup  une  voix  qui  paraît 
sortir  du  puits  et  lui  dit  :  «  Veux-tu  être  ma  femme  ?  »  Elle  s'enfuit  effrayée. 
La  même  aventure  lui  arrive  encore  une  fois,  et  alors  elle  en  parle  à  ses  parents, 
qui  l'engagent  à  retourner  au  puits  et,  si  la  voix  lui  fait  la  même  question,  à 
lui  répondre  :  «  Adressez-vous  à  mon  père.  »  Tulisa  obéit,  et  la  voix  lui  dit  : 
«  Envoie-moi  ton  père.  »  Le  bonhomme  vient,  et,  la  voix  lui  ayant  promis  de 
le  rendre  riche,  il  donne  son  consentement.  Tulisa  est  mariée  à  son  prétendant 
invisible ,  et  transportée  dans  un  magnifique  palais ,  où  elle  vit  heureuse  ;  mais 
elle  ne  voit  son  mari  que  la  nuit,  et  celui-ci  lui  défend  de  recevoir  aucune 
personne  étrangère.  Pendant  un  temps,  tout  va  bien;  mais,  un  jour,  une 
vieille  se  présente  sous  les  fenêtres  de  Tulisa ,  qui  a  l'imprudence  de  l'introduire 
dans  le  palais  au  moyen  d'un  drap  de  lit  suspendu  à  une  tourelle.  La  vieille 
gagne  par  ses  paroles  flatteuses  la  confiance  de  la  jeune  femme  et  finit  par  la 
décider  à  demander  à  son  mari  comment  il  se  nomme.  En  vain  l'époux 
mystérieux  représente  à  Tulisa  que ,  s'il  lui  donne  satisfaction ,  ce  sera  pour 
elle  la  ruine  ;  elle  insiste.  Alors  il  la  conduit  sur  le  bord  d'une  rivière ,  il  entre 
dans  l'eau,  et,  s'y  enfonçant  de  plus  en  plus,  il  lui  demande  par  trois  fois  si  elle 
persiste  dans  sa  funeste  curiosité.  Tulisa  se  montre  toujours  aussi  obstinée. 
Alors  il  lui  dit  :  «  Mon  nom  est  Basnak  Dau  !  »  Au  même  instant  il  disparaît 
dans  l'eau ,  et  à  sa  place  se  montre  la  tête  d'un  serpent.  Tulisa ,  redevenue  la 
pauvre  fille  du  bûcheron ,  cherche  en  vain  le  palais  où  elle  a  passé  de  si  heureux 
jours,  et  elle  est  obligée  de  retourner  chez  ses  parents,  redevenus  misérables 
eux  aussi  ^.  —  Pendant  le  temps  de  sa  prospérité,  la  jeune  femme  a  sauvé  la  vie 
à  un  écureuil.  Un  jour  le  petit  animal  s'approche  de  la  cabane  de  Tulisa  et  lui 
fixit  signe  de  le  suivre  dans  la  forêt  ;  là  elle  a  l'occasion  d'entendre  une  conver- 
sation entre  plusieurs  écureuils.  Elle  apprend  que  son  mari ,  Basnak  Dau ,  est 
le  roi  des  serpents;  la  reine  sa  mère,  mécontente  d'avoir  perdu  le  pouvoir 
depuis  l'avènement  de  son  fils ,  a  découvert  que  ce  pouvoir  lui  reviendrait  si 
Basnak  Dau  révélait  son  nom  à  une  fille  de  la  terre.  C'est  elle  qui  a  envoyé  à 
Tulisa  la  vieille  qui  a  donné  à  celle-ci  de  si  pernicieux  conseils.  Un  des  écu- 
reuils ajoute  qu'il  y  a  pour  Tulisa  un  moyen  de  rentrer  en  possession  de  son 
bonheur.  Il  faut  d'abord  qu'elle  cherche  un  œuf  de  l'oiseau  Huma  et  qu'elle  le 
couve  dans  son  sein.  Dès  qu'elle  aura  trouvé  cet  œuf,  elle  devra  se  rendre 
auprès  de  la  reine  des  serpents  et  lui  offrir  ses  services  :  la  reine  lui  imposera 
des  épreuves  très  difficiles,  et,  si  TuUsa  n'en  vient  point  à  bout,  elle  sera 
dévorée  par  des  serpents.  Il  est  à  désirer  pour  Tulisa,  disent  les  écureuils, 
qu'elle  parvienne  à  couver  l'œuf  du  Huma  ;  car  l'oiseau  qui  en  sortira  rompra 
le  charme.  —  Tulisa,  grâce  aux  écureuils,  qui  lui  servent  de  guides,  trouve  un 
œuf  de  Huma  et  arrive  au  palais  de  la  reine  des  serpents.  Celle-ci ,  avant  de  la 

1 .  Hermann  Brockhaus  en  a  donné  une  tr.iduction  allemande  à  la  fin  de  ses  deux  volumes  de  traduction 
de  Somadeva  (  Leipzig,  1843). 

2.  Dans  un  conte  sicilien  (Pitre,  Nuen-o  Saggio,  n»  s),  dont  nous  avons  parlé  plus  haut  et  «ur 
lequel  nous  reviendrons  à  propos  de  notre  n"  é$  ,  Firoutte,  l'héroïne ,  obéissant  à  de  perfides  conseil», 
commet  aussi  la  faute  de  demander  avec  instance  à  son  époux  mystérieux  comment  il  se  nomme.  A  peine 
le  nom  esi-il  prononcé,  qu'elle  se  trouve  seule,  au  milieu  d'une  campagne  déserte. 


1 


LF.      LOUP      BLANC  227 

prendre  à  son  service ,  lui  impose  une  première  épreuve  :  Tulisa  doit  recueillir 
dans  un  vase  de  cristal  le  parfum  de  mille  fleurs.  Un  essaim  d'innombrables 
abeilles  lui  apporte  ces  mille  parfums  (sur  le  chemin  du  palais  de  la  reine  des 
serpents,  Tulisa  avait  rencontré  une  abeille  ;  mais  il  n'est  pas  dit ,  —  évidem- 
ment par  suite  d'une  altération  du  récit,  —  qu'elle  lui  eût  rendu  service).  Le 
lendemain  la  reine  remet  à  Tulisa  une  jarre  remplie  de  graines  et  lui  ordonne 
d'en  tirer  la  plus  belle  parure  que  jamais  princesse  ait  portée.  Les  écureuils 
apportent  à  Tulisa  de  magnifiques  pierreries,  et  la  jeune  femme  en  fait  une 
couronne  qu'elle  dépose  aux  pieds  de  la  reine.  Cependant  l'œuf  se  trouve  couvé, 
et  il  en  sort  un  Huma  qui  vole  droit  à  un  serpent  vert  enroulé  autour  du  cou 
de  la  reine  et  crève  les  yeux  de  ce  serpent.  Aussitôt  le  charme  est  rompu; 
Basnak  Dau  remonte  sur  son  trône  et  célèbre  solennellement  ses  noces  avec 
Tulisa,  maintenant  digne  de  lui. 

On  ne  saurait  le  nier  :  ce  conte,  actuellement  encore  vivant  dans  l'Inde, 
offre  beaucoup  de  ressemblance  avec  la  fable  de  Psyché.  Sans  doute  il  n'est 
pas  identique  :  le  conseil  fatal  donné  à  la  jeune  femme  porte  sur  un  tout 
autre  objet ,  et  la  question  que  Tulisa  pose  à  son  mari  rattache  sur  un  point 
ce  conte  à  la  légende  de  Lohengrin  plus  étroitement  qu'à  Psyché.  Mais  il  n'en 
est  pas  moins  vrai  que,  si  l'on  considère  tout  l'ensemble,  la  ressemblance 
entre  le  récit  latin  et  le  conte  indien  est  frappante.  En  attendant  qu'on  ait 
découvert  dans  l'Inde  le  pendant  exact  de  Psyché ,  —  ce  qui ,  nous  en  sommes 
persuadé,  arrivera  quelque  jour,  —  on  trouvera  dans  Tulisa  et  le  Roi  des 
serpents  l'explication  de  deux  traits  altérés  dans  le  récit  latin  et,  en  même 
temps,  l'indication  de  leur  forme  primitive. 

Ce  monstre  de  la  race  des  serpents,  vipereiim  malum ,  auquel  le  père  de 
Psyché  est  obligé  de  livrer  sa  fille ,  Apulée  en  a  fait  un  monstre  métaphorique , 
l'Amour,  le  cruel  Amour,  qui  porte  ses  ravages  dans  la  terre  entière.  Le  conte 
indien ,  lui ,  le  représente  comme  le  roi  des  serpents.  Nous  nous  rapprochons  de 
la  forme  primitive  ;  mais  ce  n'en  est  encore  qu'un  affaibUssement  :  le  conte 
indien  ne  montre  pas ,  du  moins  expressément ,  le  «  roi  des  serpents  »  corqmc 
revêtu  d'une  enveloppe  de  serpent  qu'il  dépouille  chaque  nuit.  Voilà  la  forme 
primitive,  et  certains  contes  européens,  se  rattachant  au  thème  de  Psyché, 
l'ont  conservée  plus  ou  moins  distinctement.  Ainsi,  dans  un  conte  toscan 
(Gubernatis,  NoveUine  di  Santo  Stefano,  n°  14),  un  gros  serpent  demande  à 
un  bûcheron  de  lui  donner  une  de  ses  trois  filles  en  mariage  ;  si  elles  refusent , 
le  bûcheron  le  paiera  de  sa  tête.  La  plus  jeune  des  filles  du  pauvre  homme  se 
déclare  prête  à  épouser  le  serpent,  et  celui-ci  l'emporte  dans  un  magnifique 
palais,  où  il  devient  un  beau  jeune  homme,  appelé  sor  Fiorante;  mais  mallieur 
à  la  jeune  femme  si  elle  dit  à  personne  comment  il  se  nomme  !  Dans  une 
visite  qu'elle  fait  à  ses  sœurs ,  elle  se  laisse  aller  à  révéler  ce  nom  mystérieux , 
et  son  mari  disparaît,  ainsi  que  le  palais.  (La  dernière  partie  de  ce  conte 
correspond  à  celle  du  no  88  de  la  collection  Grimm,  cité  dans  le  premier 
groupe  des  contes  étudiés  ci-dessus.)  —  Nous  avons  ici  le  serpent  qui  se 
transforme  en  homme,  mais  nous  ne  le  voyons  pas  se  dépouiller  de  son 
enveloppe.  Un  autre  conte  italien ,  de  Livourne ,  du  môme  type  pour  la  plus 
grande  partie  (Stan.  Prato,  no  4),  présente  ce  dernier  trait,  qui  se  retrouve, 
comme  on  devait  s'y  attendre,  dans  des  contes  indiens. 


228  LE      LOUP      BLANC 

Nous  citerons  d'abord ,  parmi  ces  contes  indiens ,  un  conte  du  Pantchatanlra 
(p.  144  de  la  traduction  allemande  de  M.  Benfey)  :  La  femme  d'un  brahmane 
n'a  point  d'enfants,  A  la  suite  d'un  sacrifice  offert,  par  son  mari ,  elle  devient 
enceinte  et  met  au  monde  un  serpent.  Au  bout  d'un  certain  temps,  le  brahmane 
va  demander  pour  son  fils  la  main  de  la  fille  d'un  autre  brahmane  ' .  Le  mariage 
a  lieu.  La  nuit  venue,  le  serpent  se  dépouille  de  sa  peau,  et  la  jeune  fille  voit 
devant  elle  un  beau  jeune  homme.  Le  matin,  le  brahmane  entre  dans  la 
chambre,  s'empare  de  la  peau  du  serpent  et  la  jette  au  feu.  Le  charme  est  ainsi 
rompu.  (Comparer  la  fin  du  conte  basque  analysé  plus  haut,  parmi  les  contes 
du  second  groupe.)  —  Un  autre  conte  indien  (missStokes,  no  10),  actuel- 
lement encore  vivant  dans  la  bouche  du  peuple,  et  que  nous  avons  résumé 
dans  les  remarques  de  notre  n»  12,  le  Pritice  et  son  Cbei'al  (I ,  p.  1 50) ,  contient 
ce  même  élément  :  Une  des  femmes  d'un  roi  a  mis  au  monde  un  fils  qui  a  la 
forme  d'un  singe.  Devenu  grand,  le  prétendu  singe  quitte  de  temps  en  temps 
sa  peau,  et  fait,  sans  être  reconnu,  toute  sorte  d'exploits.  Enfin  une  princesse 
découvre  que  c'est  lui  qui  a  été  vainqueur  dans  plusieurs  épreuves  imposées  à 
ceux  qui  aspirent  à  sa  main ,  et  elle  déclare  qu'elle  veut  épouser  le  singe.  Elle 
l'épouse  en  effet.  Toutes  les  nuits,  le  jeune  homme  se  dépouille  de  sa  peau  de 
singe;  mais  il  défend  à  sa  femme  d'en  rien  dire  à  personne.  Un  jour  qu'il  s'est 
rendu  à  une  fête  après  avoir  ôté  sa  peau  de  singe  et  l'avoir  mise  sous  son 
oreiller,  la  princesse  appelle  sa  belle-mère  et  lui  dit  que  son  mari  n'est  pas  un 
singe,  mais  un  beau  jeune  homme,  et  elle  lui  montre  la  peau.  Puis,  d'accord 
avec  sa  bdle-mère ,  elle  brûle  cette  peau ,  afin  que  le  prince  reste  toujours  sous 
sa  forme  humaine.  Aussitôt  le  prince  sent  quelque  chose  qui  l'avertit  de  ce  qui 
s'est  passé.  Il  accourt  et  reproche  à  sa  femme  d'avoir  brûlé  sa  peau  de  singe  ; 
mais,  le  lendemain  matin,  sa  colère  s'est  apaisée,  et  l'on  fait  de  grandes 
réjouissances. 

Les  deux  contes  indiens  que  nous  venons  d'analyser  ne  se  rattachent  que  par 
un  trait  à  la  fable  de  Psyché.  En  voici  un  troisième ,  toujours  du  même  genre , 
mais  dont  l'introduction  est  au  fond  celle  de  Psyché  (nous  voulons  parler  du 
passage  où  le  roi  est  obligé  par  un  oracle  de  donner  sa  fille  en  mariage  à  un 
monstre)  ;  ce  conte  indien  fait  partie  d'un  livre  sanscrit,  la  Sinhâsana-dvâtrinçikd 
{les  Trente-deux  rèdts  du  trône),  qui  a  été  étudié  par  M.  Albert  Weber  dans  les 
Indische  Studien  (t.  XV,  1878,  p.  252  seq.)  :  Le  roi  Premasena  a  une  fille  d'une 
grande  beauté,  nommée  Madanarekha,  et  deux  fils  plus  jeunes,  Devaçarman  et 
Hariçarman.  Un  jour  que  l'aîné  est  sur  le  bord  du  fleuve,  il  entend  une  voix 
qui  dit  :  «  Si  le  roi  Premasena  ne  me  donne  pas  sa  fille ,  mal  lui  en  adviendra , 
;\  lui  et  à  sa  ville.  »  Le  jeune  homme  va  raconter  au  roi  ce  qu'il  a  entendu  ;  on 
ne  le  croit  pas.  Mais,  quand  ensuite  le  second  fils  du  roi  et  le  roi  lui-même  ont 
entendu  la  voix  mystérieuse,  Premasena,  après  avoir  pris  l'avis  de  ses  conseil- 
lers, se  rend  auprès  du  fleuve  et  dit  :  «  Es-tu  un  dieu,  un  génie  ou  un  homme? 
—  J'étais,  »  répond  la  voix,  «  le  gardien  de  la  porte  du  dieu  Indra  ;  mais,  en 
punition  de  mes  fautes ,  j'ai  été  condamné  à  ndtre  dans  cette  ville ,  chez  un 

I .  Ce  commencement  est  à  peu  près  celui  du  conte  italien  de  Livourne ,  lequel ,  comme  nous  l'avons 
dit,  se  rattache  à  l'une  des  branches  du  thème  de  Psyrhé  :  Une  reine,  qui  n'a  point  d'enfants,  se 
recommande  à  Dieu  et  aux  saints,  mais  inutilement.  A  la  fin  elle  devient  enceinte  et  accouche  d'un 
serpent.  Quand  le  serpent  a  dix-huit  ans ,  il  dit  .i  son  père  qu'il  veut  se  marier. 


LE      LOUP      BLANC  229 

potier,  sous  la  forme  d'un  âne.  Donne-moi  ta  fille;  sinon,  malheur  à  toi  et  à  ta 
ville  !  »  Le  roi ,  effrayé ,  promet  de  donner  sa  fille ,  mais  il  ajoute  :  «  Si  tu  as 
une  vertu  divine,  entoure  la  ville  d'un  mur  de  cuivre,  et  bâtis-moi  un  palais 
présentant  les  trente-deux  signes  de  la  perfection.  »  Dans  la  nuit  tout  est 
construit.  La  princesse  se  résigne  courageusement  à  son  destin  et  elle  est 
donnée  en  mariage  à  l'âne.  Celui-ci ,  quand  il  est  seul  avec  elle ,  se  dépouille 
de  sa  peau  d'âne  et  se  montre  sous  son  apparence  céleste.  La  princesse  vit  très 
heureuse  avec  lui.  Un  jour,  quelques  années  après,  la  mère  de  la  jeune  femme 
vient  lui  faire  une  visite  et  elle  voit  son  gendre  le  gandharva  (sorte  de  génie) 
sous  sa  forme  véritable.  Elle  trouve  l'occasion  de  se  saisir  de  la  peau  d'âne  et  la 
jette  au  feu.  Quand  \e gandJmrva  voit  que  la  peau  ne  se  retrouve  plus,  il  dit  à  sa 
femme  :  «  Ma  bien-aimée ,  maintenant ,  je  retourne  au  ciel  ;  la  malédiction  qui 
me  frappait  a  pris  fin.  »  Et  il  disparaît  pour  toujours. 

Cette  disparition  du  gandharva  fait  tout  naturellement  penser  à  la  disparition 
de  l'époux  mystérieux  de  Psyché.  Aussi  ne  sera-t-on  pas  surpris  de  voir^  dans 
un  conte  serbe  (Vouk,  n"  lo)  voisin  de  ce  conte  indien,  toute  une  dernière 
partie  où  la  jeune  femme,  après  que  sa  belle-mère  a  brûlé  la  peau  du  serpent 
(ici  nous  retrouvons  le  serpent),  se  met,. comme  Psyché,  à  la  recherche  de 
son  mari ,  et  où  il  lui  arrive  les  mêmes  aventures  qu'à  l'héroïne  du  no  88  de  la 
collection  Grimm.  (Comparer  le  conte  lithuanien  n"  23  de  la  collection  Leskien, 
cité  plus  haut.  )  ' 

Nous  citerons  encore  un  autre  conte  indien,  pubHé  en  1835  dans  YAsiatic 
Journal  et  résumé  par  M.  Ralston  dans  son  travail  indiqué  ci-dessus.  Ici  les 
rôles  sont  renversés  :  l'être  céleste  qui  a  l'apparence  d'un  animal  est  l'épouse, 
et  non  point  l'époux.  Invitée  à  une  fête  chez  le  roi  son  beau-père ,  la  princesse- 
singe  se  dépouille  pour  la  première  fois  de  la  peau  qui  la  recouvre.  Pendant 
qu'elle  est  chez  le  roi,  le  prince  son  mari  jette  la  peau  dans  le  feu.  Aussitôt 
la  princesse  s'écrie  :  «  Je  brûle  !  »  et  elle  disparaît ,  ainsi  que  son  palais  2.  Le 
prince  se  met  à  la  recherche  de  sa  bien-aimée ,  et  la  retrouve  enfin  dans  le 
royaume  céleste. 

Nous  n'insisterons  pas  davantage  sur  ces  rapprochements.  Aussi  bien  -nous 
semble-t-il  que  voilà  reconstituée  sur  un  point  important  la  forme  primitive  de 
Psyché.  Le  monstre  auquel  le  roi  est  obhgé  de  donner  sa  fille  en  mariage  est  un 
serpent,  mais  un  serpent  qui,  sous  son  enveloppe  d'écaillés,  cache  un  beau  jeune 
homme  ;  et  cette  forme  primitive  est  tout  indienne.  Cette  origine  ressort  de 
tout  ce  que  nous  venons  de  dire,  mais  on  s'en  convaincra  davantage  encore  en 
lisant  les  pages  que  M.  Benfey  a  consacrées  à  un  sujet  analogue  dans  son 
introduction  au  Panichalantra  (§  92).  L'altération  du  thème  primitif  sur  ce 
point  se  comprend,  du  reste,  parfaitement.  Du  moment  qu'on  introduisait  dans 
Vatiili s  fabula,  dans  le  conte  de  bonne  femme,  Vénus  et  Cupidon  avec  tout  un 

I.  Un  autre  conte  serbe  (Vouk  ,  n"  9),  qui  n'a  pas  cette  dernière  partie ,  se  rapproche  beaucoup  du 
conte  indien  de  la  SinMsana-dvàlrinçikd.  Dans  ce  conte  serbe ,  le  serpent  est  le  fils  d'une  pauvre  femme. 
Il  l'envoie  un  jour  demander  à  l'empereur  de  lui  donner  sa  fille  en  mariage.  «  Je  la  lui  donnerai ,  »  dit 
l'empereur,  «  s'il  bitit  un  pont  de  perles  et  de  pierres  précieuses  qui  aille  de  sa  maison  i  mon  palais.  » 
t£n  un  instant  la  chose  est  faite.  Cela  rappelle,  comme  on  voit,  la  demande  du  roi  Premascna. 

I.  Dans  un  conte  grec  moderne  d'Epire  (  Hahn  ,  n°  14  )  ,  c'est  aussi  pendant  que  la  jeune  femme  est 
«  une  fête ,  après  avoir  dépouillé  sa  peau  de  chèvre  ,  que  le  prince  son  mari  jette  celte  peau  dam  un 
four  ardcut. 


230  LE      LOUP      BLAXC 

cortège  mythologique ,  on  était  bien  obligé  de  modifier,  en  cet  endroit  surtout , 
le  récit  original. 

Pour  un  second  passage  de  la  fable  de  Psyché,  le  conte  indien  de  Ttilisa  et  h 
Roi  des  serpents  nous  indique  encore  la  forme  primitive.  Ce  passage ,  où  des 
animaux  exécutent  pour  Psyché  les  tâches  les  plus  difficiles ,  se  rattache  à  un 
thème  bien  connu ,  indien  lui  aussi ,  le  thème  des  Animaux  reconnaissants.  Dans 
le  récit  latin ,  un  élément  important  a  disparu  :  le  service  que  l'héroïne  a  rendu 
aux  animaux  ;  aussi  l'intervention  de  la  fourmi  qui  vient  secourir  Psyché  paraît- 
elle  peu  motivée.  Un  de  nos  contes  lorrains ,  Firosetle ,  que  nous  publions  plus 
loin  (no  65),  nous  permettra  d'étudier  ce  passage,  ainsi  que  toute  la  dernière 
partie  de  Psyché  (Psyché  et  les  épreuves  imposées  par  Vénus).  Nous  nous 
permettrons  donc  de  renvoyer  aux  remarques  de  ce  n"  65. 

Nous  ne  ferons  plus  qu'une  observation.  Toute  idée  de  curiosité  imprudente 
de  la  part  de  l'héroïne  a  disparu  de  la  fable  de  Psyché;  c'est  encore  là  une 
altération.  Dans  presque  tous  les  contes  analogues ,  il  y  a  soit  curiosité ,  soit 
indiscrétion ,  provoquée  souvent  par  les  ennemis  de  la  jeune  femme.  Un  conte 
norvégien,  cité  plus  haut  dans  le  premier  groupe,  indique  bien  quelle  a  dû 
être,  sur  ce  point,  dans  Psyché,  la  forme  primitive.  Dans  ce  conte  norvégien, 
l'héroïne  s'approche,  une  lumière  à  la  main,  de  son  époux  endormi,  comme 
Psyché,  et  une  goutte  brûlante  tombe  aussi  sur  lui  et  le  réveille  ;  mais,  —  et 
ceci  est  bien  plus  naturel  que  le  passage  correspondant  d'Apulée,  —  ce  qui  a 
poussé  la  jeune  femme  à  cette  imprudence,  c'est  le  désir  de  voir  quels  sont 
les  traits  de  son  mari  ». 

La  conclusion  de  cette  étude  sur  Psyché ,  —  dans  laquelle ,  pour  ne  pas  être 
démesurément  long,  nous  avons  élagué  bien  des  détails,  —  c'est  que  ni  le 
conte  lorrain  ni  les  autres  contes  européens  de  la  même  famille  ne  dérivent  de 
la  fable  de  Psyché,  laquelle  présente  le  thème  primitif  sous  une  fomie  moins 
bien  conservée  que  la  plupart  de  ces  contes.  La  source  d'où  dérivent  et  Psyclx 
et  les  contes  modernes  analogues  doit  être  cherchée  dans  l'Inde. 

Un  conte  portugais  du  type  de  la  Belle  et  la  Béte  (Consiglieri-Pedroso,  n°  10) 
est,  à  notre  connaissance ,  le  seul  des  contes  de  ce  genre  qui ,  comme  le  nôtre . 
se  termine  d'une  façon  tragique  par  la  mort  du  personnage  enchanté. 

Dans  une  autre  forme  de  ce  dénouement ,  également  de  Monticrs ,  la  jeune 
fille  meurt,  elle  aussi ,  «  en  tenant  la  patte  du  loup  ». 

1 .  Dans  un  conte  italien  de  Rome ,  assez  altéré  (  miss  Bnsk  ,  p.  99) ,  qui  a  l'introùuction  du  quatrième 
des  groupes  indiqués  ci-dessus ,  nous  retrouvons  le  poignard  du  récit  latin  avec  la  goutte  de  cire 
brûlante.  L'héroïne  habite  le  palais  d'un  n  roi  noir  »,  et  ses  soeurs  l'ont  engagée  .\  le  tuer,  lui  disant 
qu'il  ne  peut  être  qu'un  méchant  magicien. 


LXIV 


SAINT   ETIENNE 


Au  moment  où  saint  Etienne  vint  au  monde,  un  beau  monsieur 
s'arrêta  devant  la  maison  et  demanda  si  on  voulait  le  recevoir.  On 
lui  répondit  que  ce  n'était  pas  possible,  parce  que  la  femme 
venait  d'accoucher.  Alors  il  voulut  voir  l'enfant,  et  on  finit  par 
le  laisser  entrer.  Il  s'approcha  du  petit  garçon,  et,  l'ayant  bien 
regardé,  il  dit  à  la  mère  qu'il  le  trouvait  beau  à  ravir  et  qu'il 
serait  bien  aise  de  l'acheter.  D'abord  la  mère  ne  voulut  rien 
entendre  ;  mais  comme  il  offrait  une  grosse  somme ,  elle  se  laissa 
gagner  et  consentit  au  marché.  Le  beau  monsieur  devait  prendre 
l'enfant  dans  six  ou  sept  ans,  quand  il  serait  fort;  en  attendant, 
il  viendrait  le  voir  de  temps  en  temps. 

Le  petit  garçon  grandit,  et  on  l'envoya  à  l'école.  Mais  la  mère 
était  toujours  triste  :  un  jour,  après  la  visite  du  beau  monsieur, 
l'idée  lui  était  venue  que  c'était  peut-être  au  diable  qu'elle  avait 
vendu  son  enfant.  Le  petit  garçon  lui  dit  :  «  Qu'avez-vous  donc, 
ma  mère,  à  pleurer  toujours  ainsi?  —  Hélas!  »  répondit-elle, 
«  j'ai  fait  une  chose  que  je  ne  devais  pas  faire  :  je  t'ai  vendu  au 
diable  à  ta  naissance.  —  N'est-ce  que  cela?  »  dit  Tenfant.  «  Je 
ne  crains  pas  le  diable.  Donnez-moi  une  peau  de  mouton  que 
vous  ferez  bénir  et  que  vous  remplirez  d'eau  bénite.  Je  saurai  me 
tirer  d'affaire.  » 

La  mère  fit  ce  quil  demandait,  et  bientôt  après  le  beau 
monsieur  arriva  pour  emmener  l'enfant.  Ils  partirent  ensemble. 
Le  petit  garçon  s'était  muni  de  sa  peau  de  mouton.  L'autre  n'y 
avait  pas  pris  garde  ;  il  lui  racontait  des  histoires  pour  l'amuser 
pendant  le  chemin.  Ils  s'enfoncèrent  dans  un  grand  bois   et 


SAINT      Lllh.NNh 


arrivèrent  enfin  devant  une  maison,  au  fond  de  la  forêt.  Alors  le 
beau  monsieur  se  changea  en  diable,  ouvrit  la  porte  et  poussa 
l'enfant  dans  la  maison;  elle  était  remplie  de  démons.  Le  petit 
garçon ,  sans  s'effrayer,  se  mit  à  secouer  sa  peau  de  mouton  et  fit 
pleuvoir  l'eau  bénite  sur  les  diables,  qui  s'enfuirent  au  plus  vite. 
Après  s'être  ainsi  débarrassé  d'eux,  il  s'en  retourna  tranquille- 
ment chez  sa  mère. 

Qiielque  temps  après,  étant  allé  à  confesse,  il  raconta  au  curé 
son  aventure.  Le  jour  de  Noël,  le  bon  Dieu  lui  dit  : 

«  C'est  aujourd'hui  ma  fête,  Etienne, 
«  Et  demain  ce  sera  la  tienne.  » 

Et  voilà  pourquoi  la  Saint-Etienne  tombe  le  lendemain  de  Noël. 


REMARQUES 

Dans  une  variante,  également  de  Montiers-sur-Saulx ,  un  pauvTC  homme, 
dont  la  femme  vient  d'accoucher,  se  rend  à  un  village  voisin ,  dans  l'espoir  de 
trouver  un  parrain  riche.  Le  démon,  qui  devine  l'avenir,  se  trouve  sur  son 
passage,  habillé  en  grand  seigneur.  Il  accepte  d'être  parrain  et  donne  à 
l'homme  un  sac  plein  d'or.  Ensuite  il  l'oblige  à  signer  de  son  sang  un  écrit  par 
lequel  l'homme  promet  de  lui  donner  son  fils  dans  vingt  ans.  Le  démon 
comptant  le  jour  comme  la  nuit ,  c'est  au  bout  de  dix  ans  qu'il  arrive  pour 
prendre  l'enfant.  Il  est  mis  en  fuite  grâce  à  une  image  représentant  la  croix  et 
à  des  aspersions  d'eau  bénite. 

Comparer  l'introduction  de  notre  no  75,  la  Baguetle  uierveiUeuse ,  et  les 
remarques. 

Les  principaux  traits  de  notre  conte,  si  bizarrement  rattaché  au  nom  de 
saint  Etienne ,  se  retrouvent  dans  un  groupe  de  contes  étrangers ,  où  ce  thème 
ne  forme  qu'une  partie  du  récit,  et  où  il  n'est  pas  question  de  «  saint 
Etienne.  »  Du  reste,  on  a  vu  que ,  dans  notre  variante,  il  n'en  est  pas  question 
davantage. 

Nous  citerons  d'abord  un  conte  valaque  (Schott,  no  15)  :  Un  pauvre 
pêcheur  promet  au  diable ,  en  échange  de  grandes  richesses ,  «  ce  qu'il  aime  le 
mieux  chez  lui  »  ;  il  s'aperçoit  trop  tard  que  c'est  son  fils  qu'il  a  promis. 
L'enfant,  devenu  grand,  force  son  père  à  lui  révéler  le  secret.  Alors,  sur  le 
conseil  de  son  maître  d'école ,  il  se  fait  faire  des  vêtements  ecclésiastiques  tout 
parsemés  de  croix,  et  se  met  en  route  vers  l'enfer.  Arrivé  ;l  la  porte,  il  frappe. 
Effrayés  de  ses  croix ,  les  diables  veulent  le  chasser  ;  mais  il  ne  part  qu'après 
s'être  fait  rendre  le  parchemin  signé  par  son  père. 


SAINT      lÎTIENNE  255 

Dans  deux  contes  lithuaniens  (Chodzko,  p.  107;  Schleicher,  p.  75),  un 
paysan  égaré  dans  une  forêt  promet  au  diable  de  lui  donner  «  ce  qui  n'était 
pas  dans  sa  maison  au  moment  de  son  départ  »  ;  il  se  trouve  que  c'est  un  fils 
qui  lui  est  né  pendant  son  absence.  (Comparer  l'introduction  d'un  troisième 
conte  lithuanien,  no  22  de  la  collection  Leskien. )  Dans  le  premier  de  ces 
contes,  le  jeune  homme,  quand  il  part  pour  aller  en  enfer  chercher  la  cédule 
du  marché,  se  munit  d'eau  bénite  et  d'un  morceau  de  craie,  bénite  aussi.  Avec 
la  craie  il  trace  un  cercle  autour  de  lui  ;  avec  l'eau  bénite  il  asperge  Lucifer  et 
tous  les  démons,  jusqu'à  ce  qu'ils  lui  aient  rendu  le  parchemin.  —  Voir 
également  un  conte  souabe  (Meier,  n»  16). 

Nous  pouvons  encore  rapprocher  de  notre  conte  un  conte  allemand  (Prœhle, 
II ,  no  63  ) ,  où  le  père ,  comme  la  mère  de  «  saint  Etienne  » ,  vend  directement 
son  fils  au  diable.  Comparer  une  variante  allemande  de  cette  même  collection 
Prœhle  (pp.  235,  236),  un  conte  de  la  Basse-Saxe  (Schambach  et  MùUer, 
no  32),  très  défiguré ,  et  deux  contes  bas-bretons ,  plus  ou  moins  altérés 
(Luzel,  Légendes,  I,  pp.  175  et  267). 

Dans  tous  ces  contes ,  le  jeune  homme  contribue ,  par  son  voyage  en  enfer, 
à  la  conversion  d'un  brigand  endurci  dans  le  crime. 


LXV 


FIROSETTE 


Il  était  une  fois  un  jeune  homme ,  appelé  Firosette,  qui  aimait 
uue  jeune  fille  nommée  Julie.  La  mère  de  Firosette,  qui  était  fée, 
ne  voulait  pas  qu'il  épousât  Julie;  elle  voulait  le  marier  avec  une 
vieille  cambine^,  qui  cambinait,  cambinait. 

Un  jour,  la  fée  dit  à  Julie  :  «  Julie,  je  m'en  vais  à  la  messe. 
Pendant  ce  temps,  tu  videras  le  puits  avec  ce  crible.  » 

Voilà  la  pauvre  fille  bien  désolée  ;  elle  se  mit  à  puiser  ;  mais 
toute  l'eau  s'écoulait  au  travers  du  crible.  Tout  à  coup,  Firosette 
se  trouva  auprès  d'elle.  «  Julie,  »  lui  dit-il,  «  que  faites- vous  ici? 
—  Votre  mère  m'a  commandé  de  vider  le  puits  avec  ce  crible.  » 
Firosette  donna  un  coup  de  baguette  sur  la  margelle  du  puits,  et 
le  puits  fut  vidé. 

Qjuand  la  fée  revint  :  «  Ah!  Julie,  »  dit-elle,  «  mon  Firosette 
t'a  aidée  !  —  Oh  !  non ,  madame,  je  ne  l'ai  pas  même  vu  ;  je  me 
soucie  bien  de  votre  Firosette  et  de  votre  Firosettan  !  »  Elle  ne 
voulait  pas  laisser  voir  qu'elle  l'aimait. 

Une  autre  fois,  la  fée  dit  à  Julie  :  «  Va-t'en  porter  cette  lettre 
à  ma  sœur,  qui  demeure  à  Effincourt  ^  ;  elle  te  récompensera.  » 

Chemin  faisant,  Julie  rencontra  Firosette,  qui  lui  dit  :  «  Julie, 
cù  allez-vous?  —  Je  vais  porter  une  lettre  à  votre  tante,  qui 
demeure  à  Effincourt.  —  Ecoutez  ce  que  je  vais  vous  dire,  » 
reprit  Firosette.  «  En  entrant  chez  ma  tante,  vous  trouverez  le 
balai  les  verges  en  haut;  vous  le  remettrez  comme  il  doit  être. 
Ma  tante  vous  présentera  une  boîte  de  rubans  et  vous  dira  de 

1.  Cainbine,  boiteuse. 

2.  Village  de  Champagne,  i  une  petite  lieue  de  Montiers. 


FIROSETTE  235 

prendre  le  plus  beau  pour  vous  en  faire  une  ceinture.  Prenez-le, 
mais  gardez-vous  bien  de  vous  en  parer.  Quand  vous  serez 
dans  les  champs,  vous  le  mettrez  autour  d'un  buisson,  et  vous 
verrez  ce  qui  arrivera.  » 

En  entrant  chez  la  fée,  la  jeune  fille  lui  dit  :  «  Madame,  voici 
une  lettre  que  madame  votre  sœur  vous  envoie.  »  La  sœur  de  la 
fée  lut  la  lettre,  puis  elle  dit  à  Julie  :  «  Voyons,  ma  fille,  que 
pourrais-je  bien  vous  donner  pour  votre  peine?  Tenez,  voici  une 
boîte  de  rubans  :  prenez  le  plus  beau  et  faites-vous-en  une 
ceinture  ;  vous  verrez  comme  vous  serez  belle.  »  Julie  prit  le 
ruban  et  s'en  retourna.  Lorsqu'elle  fut  à  Gerbaux  %  elle  mit  le 
ruban  autour  d'un  buisson;  aussitôt  le  buisson  s'enflamma. 

Quand  elle  fut  de  retour,  la  fée  lui  dit  :  «  Ah!  Julie,  mon 
Firosette  t'a  conseillée!  —  Oh!  non,  madame,  je  ne  l'ai  pas 
même  vu;  je  me  soucie  bien  de  yotre  Firosette  et  de  votre 
Firosettan  !  »  Elle  ne  voulait  pas  laisser  voir  qu'elle  l'aimait. 

Un  soir,  on  fit  coucher  la  vieille  cambine  au  chevet  d'un  lit,  et 
Julie  à  l'autre  bout,  avec  des  chandelles  entre  les  dix  doigts  de 
ses  pieds.  Au  milieu  de  la  nuit,  la  fée,  qui  était  dans  la  chambre 
d'en  haut ,  se  mit  à  crier  :  «  Mon  Firosette ,  dois-je  féer  ^  ?  — 
Non,  ma  mère,  encore  un  moment.  »  Puis  il  dit  à  la  vieille  : 
«  N'allez-vous  pas  prendre  la  place  de  cette  pauvre  fille  ?  » 

La  fée  cria  une  seconde  fois  :  «  Mon  Firosette,  dois-je  féer? 
—  Non,  non,  ma  mère,  encore  un  moment.  »  Et  il  dit  encore 
à  la  vieille  :  «  N'allez-vous  pas  prendre  la  place  de  cette  pauvre 
fille?» 

La  fée  cria  une  troisième  fois  :  «  Mon  Firosette ,  dois-je  féer  ?  » 
Et  Firosette  dit  une  troisième  fois  à  la  vieille  :  «  N'allez-vous  pas 
prendre  la  place  de  cette  pauvre  fille  ?  » 

La  vieille  fut  bien  obligée  de  céder  et  de  mettre  les  chandelles 
entre  les  dix  doigts  de  ses  pieds.  Aussitôt  Firosette  cria  :  «  Oui, 
oui,  ma  mère,  féez  vite.  —  Je  veux,  »  dit  alors  la  fée,  «  que 
celle  qui  a  les  chandelles  entre  les  dix  doigts  de  ses  pieds  soit 
changée  en  cane,  pour  que  je  la  mange  à  mon  déjeuner.  »  Au 
même  instant,  la  vieille  se  trouva  changée  en  cane,  sauta  en  bas 
du  lit  et  se  mit  à  marcher  tout  autour  de  la  chambre  :  can  can 
can  can. 

1.  Endroit  situé  entre  Effincourt  et  Montiers,  où  se  trouve  une  fontaine. 

2.  Féer,  faire  acte  de  fée,  faire  un  enchantement. 


236  FIROSETTE 

Lorsque  la  fée  vit  qu'elle  s'était  trompée ,  elle  entra  dans  une 
si  grande  colère  qu'elle  tomba  morte. 


REMARQUES 

Ce  conte,  —  on  le  reconnaîtra  en  l'examinant  d'un  peu  près,  —  a  de 
grandes  analogies  avec  la  dernière  partie  de  la  fable  de  Psyché,  où  l'héroïne  est 
au  pouvoir  de  Vénus.  Du  reste ,  le  plus  grand  nombre  des  contes  qui ,  à  notre 
connaissance,  doivent  être  rapprochés  de  Firosette,  ont  une  introduction  qui 
n'est  autre,  au  fond,  que  la  première  partie  de  Psyché,  de  sorte  qu'ils  pré- 
sentent tout  l'ensemble  du  récit  latin.  Nous  avons  étudié ,  dans  les  remarques 
de  notre  n»  63,  le  Loup  hlaiic ,  cette  première  partie  de  Psyché;  nous  aurons  ici 
à  nous  occuper  de  la  seconde. 

Voyons  d'abord  les  principaux  contes  actuels  qui  ressemblent  à  Firosette. 

* 
*  * 

Nous  commencerons  pas  rapprocher  du  conte  lorrain  un  conte  sicilien, 
recueilli  par  M.  Pitre  {Ntiovo  Saggio ,  n°  5).  La  première  partie  de  ce  conte, 
dont  nous  avons  résumé  l'introduction  dans  les  remarques  de  notre  no  63,  h 
Loup  blanc  (II,  p.  223),  se  rattache  au  thème  de  Psyché.  Nous  n'en  dirons 
qu'un  mot  :  A  l'instigation  de  ses  sœurs,  jalouses  de  son  bonheur,  Rusidda, 
épouse  d'un  jeune  homme  mystérieux,  commet  la  faute  de  demander  avec 
instance  à  son  mari  comment  il  se  nomme.  Le  nom  de  «  Spiccatamunnu  »  est 
à  peine  prononcé,  que  Rusidda  se  trouve  seule,  au  milieu  d'une  campagne 
déserte.  —  Ici  commence  la  seconde  partie ,  qui  se  rapporte  à  Firosette.  : 
Rusidda  arrive  chez  une  ogresse,  la  mère  de  Spiccatamunnu.  Pour  se  débar- 
rasser de  la  jeune  femme,  l'ogresse  l'envoie  chez  une  autre  ogresse,  sa  sœur, 
en  la  chargeant  de  lui  rapporter  un  coffret.  Le  coffret  est  remis  à  Rusidda  par 
la  sœur  de  l'ogresse,  avec  défense  de  l'ouvrir.  Mais,  en  chemin,  la  jeune 
femme  entend  sortir  du  coffret  des  sons  si  mélodieux  qu'elle  ne  peut  résister  à 
sa  curiosité.  Elle  ouvre  le  coffret,  et  il  s'en  échappe  une  foule  de  petites 
poupées  qui  se  mettent  à  danser  ;  elle  essaie  de  les  faire  rentrer  :  impossible. 
Alors  elle  appelle  à  son  aide  Spiccatamunnu ,  qui ,  sans  se  faire  voir,  lui  jette 
une  baguette  dont  elle  doit  frapper  la  terre  pour  faire  rentrer  les  poupées  dans 
le  coffret.  Quand  elle  est  de  retour  chez  l'ogresse ,  celle-ci  lui  dit  que  son  fils 
Spiccatamunnu  va  se  marier,  et  elle  lui  commande  de  laver  un  grand  tas  de 
linge.  Rusidda  appelle  Spiccatamunnu,  et  en  un  instant  le  linge  est  lavé. 
«  Ah  !  »  dit  l'ogresse ,  «  ce  n'est  pas  toi  qui  as  fait  cela  ;  c'est  mon  fib» 
Spiccatamunnu.  »  Et  elle  commande  à  Rusidda  de  remplir  plusieurs  matelas 
de  plumes  d'oiseaux.  Par  l'ordre  de  Spiccatamunnu,  quantité  d'oiseaux  viennent 
secouer  leurs  plumes,  de  manière  à  remplir  les  matelas.  Le  soir  des  noces, 
l'ogresse  ordonne  à  Rusidda  de  se  mettre  à  genoux  au  pied  du  lit  des  nouveaux 
mariés ,  une  torche  allumée  à  la  main.  Au  bout  de  quelque  temps ,  la  mariée , 
qui  a  pitié  d'elle,  lui  fait  prendre  sa  place  et  se  met  elle-même  à  genoux  avec 
la  torche.  A  minuit,  l'ogresse  ordonne  au  sol  de  s'entr'ouvrir  et  d'engloutir 


FIROSETTE  237 

celle  qui  tient  la  torche.  Et  c'est  la  mariée  qui  est  engloutie  au  lieu  de  Rusidda. 
Nous  retrouvons  dans  ce  conte  sicilien  les  principaux  éléments  de  Firosetle  : 
les  tâches  imposées  à  la  jeune  fille  par  la  fée  et  exécutées  par  le  fils  de  cette 
fée,  qui  aime  la  jeune  fille  ;  l'envoi  de  cette  dernière  chez  la  sœur  de  la  fée,  et 
aussi  le  dénouement,  mais  moins  bizarre  et  certainement  plus  voisin  de  la 
forme  primitive. 

On  aura  pu  remarquer  que ,  dans  le  conte  sicilien ,  il  n'est  pas  question  de 
recommandations  faites  par  Spiccatamunnu  à  Rusidda,  quand  celle-ci  est 
envoyée  chez  la  sœur  de  l'ogresse.  Dans  notre  conte ,  Firosette  en  fait  deux , 
mais  la  première, —  celle  qui  est  relative  au  balai ,  qu'il  faut  remettre  «  comme 
il  doit  être  »,  —  paraît,  au  premier  abord,  n'avoir  aucune  importance.  Il  y  a 
là ,  en  effet ,  une  altération ,  et  la  plupart  des  contes  qu'il  nous  reste  à  résumer 
vont  le  faire  voir.  Dans  la  forme  primitive ,  si  Firosette  engageait  la  jeune  fille 
à  rendre  service  au  balai ,  c'était  afin  que ,  plus  tard ,  le  balai  ne  lui  fît  point 
de  mal  ;  ainsi,  dans  plusieurs  contes,  l'héroïne  graisse  une  porte,  afin  que, 
par  reconnaissance,  la  porte  ne  l'écrase  point  quand  elle  s'enfuira. 

L'épisode  en  question  se  trouve  d'abord  dans  un  deuxième  conte  sicilien  qui 
fait  partie  de  la  grande  collection  de  M.  Pitre  (n»  i8).  L'introduction  est  à 
peu  près  celle  de  Spiccatamunnu  ;  mais  le  fils  de  l'ogresse  se  nomme  /«  Re 
d'Amuri  (le  Roi  d'Amour).  Arrivée  chez  l'ogresse,  Rusidda  est  envoyée  par 
celle-ci  porter  une  lettre  à  une  autre  ogresse,  sa  commère.  Le  Roi  d'Amour  lui 
apparaît  et  lui  indique  ce  qu'elle  aura  à  faire  pour  se  préserver  de  tout  danger. 
Quand  elle  arrivera  auprès  d'un  fleuve  dont  l'eau  est  du  sang ,  elle  devra  en 
boire  quelques  gorgées  et  dire  :  «  Quelle  belle  eau  !  jamais  je  n'en  ai  bu  de 
pareille  !  »  Elle  devra  de  même  se  récrier  sur  la  bonté  des  poires  d'un  poirier  et 
du  pain  d'un  four,  près  desquels  elle  passera.  Puis  il  lui  faudra  donner  du  pain 
à  deux  chiens  afîamés,  balayer  et  nettoyer  l'entrée  de  la  maison  ainsi  que  l'esca- 
lier, bien  frotter  un  rasoir,  des  ciseaux  et  un  couteau  qu'elle  trouvera  dans  la 
maison.  Enfin,  Rusidda  remettra  la  lettre  à  l'ogresse,  et,  pendant  que  celle-ci 
sera  occupée  à  la  lire ,  elle  prendra  sur  une  table  une  cassette  et  s'enfuira  en 
l'emportant.  La  jeune  femme  suit  ponctuellement  ces  recommandations. 
Qpand  l'ogresse  s'aperçoit  que  Rusidda  s'est  enfuie ,  elle  crie  au  rasoir,  aux 
ciseaux  et  au  couteau  de  la  mettre  en  pièces  ;  mais  tous  répondent  que 
Rusidda  les  a  nettoyés ,  tandis  que  l'ogresse  ne  l'a  jamais  fait.  L'ogresse 
ordonne  alors  à  l'escalier  et  à  l'entrée  de  la  maison  d'engloutir  Rusidda  ;  elle 
reçoit  la  môme  réponse.  De  môme,  les  chiens  refusent  de  la  manger,  le  four  de 
l'enfourner,  l'arbre  de  l'embrocher,  le  fleuve  de  sang  de  la  noyer.  Suit  l'épisode 
de  la  cassette  ouverte,  et  ensuite  celui  des  matelas  à  remplir  de  plumes  pour 
les  noces  du  Roi  d'Amour  avec  la  fllle  du  roi  de  Portugal.  L'ogresse  dit  à 
Rusidda  que  c'est  la  coutume,  aux  mariages,  qu'une  personne  se  tienne  à 
genoux  près  du  lit  avec  deux  torches  à  la  main.  Une  heure  avant  minuit,  le 
Roi  d'Amour  dit  que  Rusidda  ne  peut  rester  à  genoux  dans  l'état  où  elle  est 
(en  effet,  elle  était  enceinte,  comme  Psyché,  quand  elle  s'est  trouvée  jetée 
hors  du  palais  de  son  mari),  et  il  prie  la  mariée  de  prendre  les  torches  et  de 
se  mettre  un  peu  à  la  place  de  Rusidda.  A  peine  la  mariée  a-t-elle  pris  les 
torchos,  que  la  terre  s'entr'ouvre  et  l'engloutit. 


238  FIROSETTE 

Ce  conte  est,  croyons-nous,  le  plus  complet  et  le  mieux  conservé  des 
contes  de  ce  type  qui  ont  été  recueillis. 

Mentionnons  un  troisième  conte  sicilien  (  Gonzenbach ,  n"  15),  dont 
l'introduction  se  rattache  aussi  au  thème  de  Psyché  et  où  se  retrouvent  les 
différentes  parties  du  conte  procèdent ,  mais  avec  quelques  altérations.  Dans  ce 
conte,  nous  relevons  un  détail  curieux  :  la  sorcière  dit  à  la  jeune  femme,  en 
lui  imposant  des  tâches ,  qu'elle  s'en  va  à  la  messe ,  absolument  comme  la  fée 
de  notre  conte. 

Un  conte  de  l'Italie  méridionale,  recueilli  dans  la  Basilicate  (Comparetti, 
no  33),  qui  présente  le  même  enchaînement ,  est  un  peu  altéré ,  particulière- 
ment au  dénouement;  —  un  conte  des  Abruzzes  (Finamore,  n»  81)  l'est 
beaucoup.  Dans  ce  dernier  conte,  un  passage  est  à  rapprocher  du  conte 
lorrain  :  l'héroïne  doit,  pendant  la  nuit  des  noces  du  fils  de  celle  qui  la 
persécute ,  «  tenir  allumées  dix  chandelles ,  une  sur  chaque  doigt  de  ses 
mains,  »  C'est  presque ,  comme  on  voit ,  le  détail  singulier  des  «  chandelles 
entre  les  dix  doigts  des  pieds.  » 

Jusqu'à  présent  nous  ne  sommes  pas  sortis  des  pays  de  langue  italienne. 
Nous  allons  rencontrer  un  conte  de  même  famille  dans  le  nord  de  l'Europe,  en 
Danemark  (Grundtvig,  I,  p.  252).  Voici  les  principaux  traits  de  ce  conte  :  Un 
roi  a  promis  sa  fille  en  mariage  à  qui  devinerait  un  certain  secret.  Un  loup  le 
devine,  et  l'on  est  obligé  de  lui  donner  la  princesse.  Il  emmène  celle-ci  dans 
un  château  et  lui  fait  promettre  de  ne  jamais  allumer  de  lumière.  Pendant  la 
nuit,  il  a  une  forme  humaine.  Cédant  aux  conseils  de  sa  mère,  à  qui  elle  est 
allée  faire  visite,  la  princesse  finit  par  manquer  à  sa  promesse;  elle  voit  son 
mari  endormi,  mais  celui-ci  se  réveille,  reprend  sa  forme  de  loup  et  s'enfuit 
pour  toujours.  La  princesse  le  suit  de  loin,  et,  après  diverses  aventures,  elle 
arrive  au  château  d'une  sorcière,  celle  qui  avait  transformé  le  prince  en  loup 
parce  qu'il  ne  voulait  pas  épouser  sa  fille  ;  elle  se  met  au  service  de  la  sorcière. 
Celle-ci  lui  impose  plusieurs  tâches,  qui  sont  exécutées  par  un  mystérieux 
vieillard.  Enfin  la  princesse  est  envoyée  chez  la  sœur  de  la  sorcière  avec  ordre 
de  rapporter  pour  la  fille  de  cette  dernière  une  parure  de  fiancée.  Sur  le  conseil 
d'un  jeune  homme  inconnu ,  elle  assujettit  une  porte  qui  ne  cessait  de  battre  ; 
elle  donne  du  grain  à  un  troupeau  d'oies ,  des  fourgons  (  instrument  pour 
attiser  le  charbon  dans  le  four)  à  deux  hommes  qui  n'avaient  que  leurs  mains 
pour  attiser  ce  charbon,  de  grandes  cuillers  à  deux  jeunes  filles  qui  brassaient 
de  la  bière  bouillante  avec  leurs  bras  nus,  du  pain  à  deux  chiens;  enfin  elle 
graisse  les  gonds  rouilles  d'une  seconde  porte.  La  sœur  de  la  sorcière  lui  remet 
une  boîte  avec  ordre  de  n'y  point  regarder.  Quand  la  jeune  femme  s'en 
retourne,  la  sœur  de  la  sorcière  dit  à  la  porte  de  l'écraser,  aux  chiens  de  la 
déchirer,  etc. ,  mais  tous  refusent  de  lui  faire  du  mal  à  cause  des  services 
qu'elle  leur  a  rendus.  En  chemin ,  elle  a  la  faiblesse  d'ouvrir  la  boîte  :  il  s'en 
échappe  un  oiseau,  qui  y  est  remis,  grâce  au  jeune  homme  qu'elle  a  déjà 
rencontré.  Le  soir  des  noces  du  prince  et  de  la  fille  de  la  sorcière ,  la  princesse 
est  placée  à  la  porte  de  la  salle  du  festin  avec  un  flambeau  allumé  dans  chaque 
main.  Après  le  repas,  quand  la  sorcière  passe  auprès  de  la  princesse,  celle-ci, 
qu'un  charme  empêche  de  bouger,  et  qui  sent  déjà  la  chaleur  atteindre  ses 
mains,  lui  dit  que  ses  mains  vont  être  brûlées.  «  Brûle,  lumière,  ainsi  que 


FIROSETTE  259 

ton  chandelier  !  »  dit  la  sorcière.  La  princesse  implore  le  secours  du  prince , 
qu'elle  a  reconnu.  Celui-ci  lui  arrache  les  flambeaux  des  mains  et  donne  l'un  à 
la  sorcière  et  l'autre  à  sa  fille,  qui  restent  là  comme  des  statues,  et  brûlent, 
ainsi  que  leur  château. 

Les  trois  contes  qu'il  nous  reste  à  citer  pour  l'ensemble  n'ont  pas  l'introduc- 
tion se  rapportant  au  thème  de  Psyché. 

Le  premier  est  un  conte  breton  de  l'île  d'Ouessant  (Contes  des  provinces  de 
France,  n"  12)  :  Un  jeune  «  Morgan  »  '  veut  épouser  Mona,  une  «  fille  de  la 
terre  »,  que  le  roi  des  Morgans,  dont  il  est  le  fils,  a  entraînée  au  fond  des 
eaux  ;  mais  le  vieillard  refuse  son  consentement ,  et  le  jeune  Morgan  est  obligé 
d'épouser  une  fille  de  sa  race.  Pendant  qu'on  est  à  l'église,  Mona,  par  ordre 
du  vieux  Morgan,  doit  préparer  un  bon  repas,  sans  qu'il  lui  ait  été  donné  autre 
chose  que  des  pots  et  des  marmites  vides.  Le  jeune  Morgan  trouve  moyen  de 
rentrer  un  instant  à  la  maison ,  et ,  par  son  pouvoir  magique ,  il  fait  que  le 
repas  est  prêt  en  un  instant.  Le  soir,  Mona  reçoit  l'ordre  d'accompagner  les 
nouveaux  mariés  dans  leur  chambre  et  d'y  rester,  tenant  un  cierge  allumé  : 
quand  le  cierge  sera  consumé  jusqu'à  la  main ,  elle  sera  mise  à  mort.  Le  cierge 
étant  presque  complètement  brûlé ,  le  jeune  Morgan  dit  à  la  mariée  de  le  tenir 
à  son  tour.  Alors  le  vieux  Morgan,  qui  a  déjà  fait  plus  d'une  fois  cette  ques- 
tion, demande  si  le  cierge  est  consumé  jusqu'à  la  main.  «  Répondez  oui,  »  dit 
le  jeune  Morgan  à  la  mariée.  A  peine  a-t-elle  prononcé  ce  mot,  que  le  vieux 
Morgan  entre  dans  la  chambre  et  lui  abat  la  tête.  Il  est  bien  obligé  ensuite  de 
laisser  son  fils  se  marier  avec  Mona. 

Dans  un  quatrième  conte  sicilien  (Pitre  ,  n"  17),  nous  retrouvons  les  tâches 
imposées  à  une  jeune  fille  par  une  ogresse  et  exécutées  par  son  fils ,  ici  trans- 
formé en  oiseau  vert,  et  aussi  le  dénouement,  mais  avec  une  altération  bizarre  : 
pendant  que  Marvizia  est  à  genoux  au  pied  du  lit,  une  torche  à  la  |raain,  le 
fils  de  l'ogresse  dit  à  la  mariée  de  se  lever  et  de  tenir  un  peu  la  torche ,  et  la 
torche ,  qui ,  par  ordre  du  jeune  homme ,  a  été  remplie  de  poudre  et  de  balles , 
éclate  entre  les  mains  de  la  mariée. 

Dans  un  conte  toscan  (Imbriani,  la  Novellaja  fiorentina,  n°  16),  figure 
l'épisode  des  tâches.  Ici,  les  tâches,  ou  plutôt  la  tâche  (il  n'y  en  a  qu'une) 
est  imposée  à  Prezzemolina  par  des  fées  à  qui  sa  mère  a  été  obligée  de  la  livrer 
et  qui  la  mangeront  si  elle  n'en  vient  point  à  bout.  C'est  le  cousin  des  fées, 
appelé  Même,  qui  lui  vient  en  aide.  Suit  l'envoi  de  la  jeune  fille  chez  la  fée 
Morgane ,  à  qui  elle  demandera  une  certaine  boîte.  Ici  c'est  de  plusieurs  femmes 
qu'elle  reçoit  successivement  le  conseil  de  graisser  une  porte,  de  donner  du 
pain  à  deux  chiens,  etc.  Le  dénouement  est  différent.  Les  fées  ordonnent  à 
Prezzemolina  de  faire  bouillir  de  l'eau  dans  un  grand  chaudron ,  se  proposant 
d'y  jeter  la  jeune  fille  et  de  la  manger.  Mais  ce  sont  elles-mêmes  qui  sont 
ctées  dans  le  chaudron  par  Même  et  Prezzemolina.  Les  deux  jeunes  gens  vont 
ensuite  dans  une  cave  où  se  trouvent  une  quantité  de  lumières  dont  chacune 
est  l'âme  d'une  fée  :  la  plus  grande  est  celle  de  la  fée  Morgane.  Ils  éteignent 
ces  lumières  et  demeurent  maîtres  de  tout.  —  Il  est  probable  que  ces  lumières 

t.  Les  Morgans  sont,  dans  les  contes  bretons,  des  êtres  mystérieux  habitant  les  profondears  de  la 

»HT. 


240  FIROSETTE 

qu'il  faut  éteindre  pour  faire  périr  les  fées  sont  un  souvenir  confus  des  lumières 
que  tient  l'héroïne  des  contes  que  nous  venons  de  citer,  mais  on  a  donné  ici 
à  ce  passage  un  caractère  qui  le  rattache  à  un  groupe  de  contes  d'un  type  tout 
différent,  celui  de  la  Mort  et  son  Filleul  (Grimm,  n»  44). 

Au  xviie  siècle,  le  Napolitain  Basile  donnait  place  dans  son  Pentamerom  (n"  44) 
à  un  conte  qui  doit  être  rapproché  des  contes  précédents.  Après  une  introduc- 
tion se  rattachant  au  thème  de  Psyché,  vient  l'épisode  des  tâches.  La  sorcière, 
qui  est  la  mère  d'  «  Eclair  et  Tonnerre  » ,  l'époux  mystérieux  de  Parmetclla , 
ordonne  à  celle-ci  de  trier  en  un  jour  douze  sacs  de  graines  différentes, 
confondues  en  un  même  tas.  Eclair  et  Tonnerre  fait  venir  des  fourmis ,  qui 
démêlent  les  graines.  La  sorcière  dit  ensuite  à  Parmetella  de  remplir  de  plumes 
douze  matelas ,  et  la  jeune  femme  parvient  à  le  faire ,  grâce  aux  conseils  d'Eclair 
et  Tonnerre.  Envoyée  chez  la  sœur  de  la  sorcière  pour  lui  demander  les 
instrurtients  de  musique  dont  on  doit  se  servir  aux  noces  d'Eclair  et  Tonnerre 
avec  une  horrible  créature ,  Parmetella ,  sur  les  recommandations  du  jeune 
homme,  donne  du  pain  à  un  chien ,  du  foin  à  un  cheval,  et  assujettit  une  porte 
qui  ne  cessait  de  battre.  Aussi,  quand  elle  s'enfuit  après  s'être  emparée  de  la 
boîte  aux  instruments ,  peut-elle  passer  sans  encombre  auprès  de  la  porte ,  du 
cheval  et  du  chien.  Parmetella,  comme  les  héroïnes  des  autres  contes,  cède  â 
la  curiosité  et  ouvre  la  boîte ,  d'où  les  instruments  s'échappent  ;  elle  est  tirée 
d'embarras  par  Eclair  et  Tonnerre.  Au  repas  des  noces,  la  sorcière  fait  dresser 
la  table  tout  près  d'un  puits  ;  elle  donne  à  chacune  de  ses  sept  filles  une  torche 
allumée ,  et  deux  à  Parmetella ,  et  elle  place  celle-ci  sur  le  bord  du  puits ,  afin 
que  si  la  jeune  femme  vient  à  s'endormir,  elle  tombe  dedans.  Eclair  et 
Tonnerre,  une  fois  dans  la  chambre  nuptiale,  tue  la  mariée  d'un  coup  de 
couteau.  —  Toute  cette  fin  est,  comme  on  voit,  complètement  altérée. 


Dans  les  contes  qu'il  nous  reste  à  examiner,  nous  allons  retrouver  non  plus 
l'ensemble  de  notre  conte,  mais  certains  de  ses  épisodes. 

Ainsi,  dans  un  conte  islandais  (Arnason,  p.  516),  une  jeune  fille,  Hclga, 
est  envoyée  par  une  troll  (sorte  d'ogresse)  chez  la  sœur  de  celle-ci,  pour  lui 
demander  son  jeu  d'échecs.  Un  certain  personnage,  qui  est  déjà  venu  en  aide 
à  Helga,  lui  donne  divers  conseils.  Elle  devra  notamment,  quand  la  troll 
l'invitera  à  s'asseoir  à  sa  table,  ne  pas  oublier  de  faire  le  signe  de  la  croix  sur 
tous  les  objets  qui  seront  sur  la  table.  Helga  suit  cette  recommandation,  et, 
quand  plus  tard  la  sœur  de  la  troll  dit  au  couteau  de  couper  la  jeune  fille ,  à  la 
fourchette  de  la  piquer,  à  la  nappe  de  l'engloutir,  couteau,  fourchette  et  nappe 
répondent  :  «  Nous  ne  le  pouvons,  Helga  a  si  bien  fait  sur  nous  le  signe  de  ia 
croix  !  » 

Dans  un  conte  suédois  (Cavallius,  n»  14  B)  du  type  de  notre  no  p ,  CMte 
blanche,  ce  n'est  pas  une  jeune  fille,  c'est  un  jeune  homme,  un  prince,  qui  est 
envoyé  par  une  ondine  chez  la  sœur  de  cette  dernière  pour  lui  demander  les 
habits  de  noce  de  sa  fiancée  Messéria.  Sur  le  conseil  de  Messéria,  il  graisse  les 
gonds  d'une  vieille  porte  ;  puis  il  donne  des  haches  de  fer  â  deux  bûcherons 
qui  n'en  ont  que  de  bois ,  et  des  fléaux  de  bois  à  deux  batteurs  en  grange  qui 


FÎROSETTE  241 

n'en  ont  que  de  fer  ;  enfin ,  il  jette  des  morceaux  de  viande  à  deux  aigles.  Les 
aigles,  les  batteurs,  les  bûcherons  et  la  porte  refusent  ensuite  de  lui  faire  du 
mal.  Ici,  comme  dans  plusieurs  des  contes  précédents,  le  prince  entr'ouvre  la 
boîte  que  lui  a  donnée  la  sœur  de  l'ondine ,  et  il  s'en  échappe  des  étincelles  qui 
font  comme  un  torrent  de  feu.  Grâce  à  une  formule  magique  qu'il  a  entendu 
prononcer  par  Messéria ,  il  parvient  à  faire  rentrer  les  étincelles  dans  la  boîte. 
Dans  un  conte  russe  (Ralston,  p.  139;  L.  Léger,  n»  10),  une  marâtre 
envoie  sa  belle-fille  chez  une  Baba  Yaga  (ogresse),  sa  sœur,  avec  ordre  de 
demander  à  celle-ci  une  aiguille  et  du  fil.  L'enfant  va  trouver  d'abord  sa  vraie 
tante  et  apprend  d'elle  ce  qu'il  faut  faire  ;  elle  orne  d'un  ruban  le  bouleau  de  la 
Baba  Yaga ,  graisse  les  gonds  de  ses  portes ,  donne  du  pain  à  ses  chiens  et  du 
lard  à  son  chat,  et  tous  laissent  passer  la  petite  fille  quand  elle  s'enfuit. 


Pour  le  passage  où  des  objets  et  des  personnages  reconnaissants  refusent  de 
faire  du  mal  à  ceux  qui  leur  ont  fait  du  bien,  on  peut  voir  ce  que  M.  Reinhold 
Kœhler  dit  de  ce  thème  dans  ses  remarques  sur  le  conte  sicilien  no  1 3  de 
la  collection  Gonzenbach.  Tous  les  contes  mentionnés  par  M.  Kœhler  se 
rapportent,  ainsi  que  le  conte  sicilien  lui-même,  au  thème  bien  connu  des 
Trois  oranges.  Nous  y  ajouterons  un  conte  flamand  du  même  type  recueilli  par 
M.  Ch.  Deuhn,  à  Condé-sur-Escaut  (II,  p.  191).  Dans  tous  ces  contes,  c'est 
un  jeune  homme  qui  est  le  héros.  Voir,  en  outre,  pour  ce  passage,  l'ouvrage 
de  M.  Stan.  Prato  déjà  cité  (p.  72  seq. ,  121  seq.). 

Dans  une  autre  série  de  contes ,  qui  appartiennent  au  thème  du  n°  24  de  la 
collection  Grimm  (Frau  HoUe)  i  et  où  c'est  une  jeune  fille  qui  est  l'héroïne, 
le  même  passage  se  présente  avec  quelques  modifications;  ce  sont,  en  effet, 
les  objets  ou  animaux  auprès  desquels  la  jeune  fille  passe,  qui  lui  demandent 
de  leur  rendre  tel  ou  tel  service.  Ainsi ,  dans  un  conte  irlandais  (  Kennedy ,  II , 
p.  33),  un  pommier  demande  à  une  jeune  fille  de  le  secouer,  des  miches  de  pain 
qui  sont  dans  un  four  la  prient  de  les  défourner,  une  vache  de  la  traire,  etc. , 
et  ensuite ,  quand  la  jeune  flile  est  poursuivie  par  une  sorcière ,  ils  déroutent 
celle-ci  en  lui  donnant  de  fausses  indications  sur  le  chemin  qu'a  pris  la  jeune 
fille.  (Comparer  par  exemple  Grimm  n"  24  et  III,  p.  41  ;  Deulin,  op.  cit., 
p.  283.) 

Tout  cet  épisode  se  rencontre  en  Orient  dans  le  livre  kalmouk  du  Siddhi- 
Kûr,  dont  l'origine,  nous  l'avons  déjà  dit,  est  indienne  (9^  récit)  :  Un  khan 
est  mort ,  et  chaque  mois ,  pendant  une  certaine  nuit ,  il  revient  visiter  sa 
femme.  Celle-ci  se  lamentant  de  ce  qu'ils  ne  peuvent  être  toujours  réunis, 
le  khan  lui  dit  qu'il  y  aurait  un  moyen  d'obtenir  ce  bonheur,  mais  que 
l'entreprise  est  bien  hasardeuse.  La  jeune  femme  déclare  qu'elle  n'hésitera 
pas  à  s'exposer  à  tous  les  dangers.  Alors  le  khan  lui  dit  de  se  rendre  telle 
nuit   à  tel  endroit.   «  Là  habite  un   vieillard  de  fer  qui  boit  du  métal  en 

I .  N'ous  avons  dit  quelques  mots  de  ce  thème  dans  les  remarques  de  notre  n°  48,  la  S»l*dt  blanche  tt 
■I  Salade  noire  (II ,  p.  120  seq.  ). 

Cosaui"  ,  Contes,  II,  10 


242  FIROSETTE 

fusion  et  qui  ensuite  crie  :  «  Ah  !  que  j'ai  soif  !  »  Donne-lui  de  l'eau-de-vie 
de  riz.  Un  peu  plus  loin  sont  deux  béliers  qui  se  battent  à  coups  de  tête  ; 
donne-leur  du  gâteau.  Plus  loin  encore,  tu  rencontreras  une  troupe  d'hommes 
armés  ;  donne-leur  de  la  viande  et  du  gâteau.  Enfin  tu  arriveras  devant  un 
grand  bâtiment  noir,  dont  le  sol  est  abreuvé  de  sang  et  sur  lequel  est  arboré 
un  étendard  de  peau  humaine  ;  à  la  porte  veillent  deux  serviteurs  du  juge  des 
enfers;  offre  à  chacun  d'eux  un  sacrifice  de  sang.  Dans  l'intérieur  de  cet 
édifice,  se  trouve,  au  milieu  de  huit  effroyables  enchanteurs  qui  l'entourent, 
un  cercle  magique  bordé  de  neuf  coeurs.  «  Prends-moi ,  prends-moi  » ,  diront 
les  huit  vieux  cœurs  (^sic).  «  Ne  me  prends  pas  »,  dira  un  nouveau  cœur. 
Sans  hésiter,  prends  ce  dernier  cœur  et  enfuis-toi  sans  regarder  en  arrière. 
Si  tu  peux  revenir  ici,  nous  pourrons  être  réunis  pour  toujours  dans  cette 
vie.  »  La  jeune  femme  fait  tout  ce  qui  lui  a  été  dit.  Quand  elle  s'enfuit, 
emportant  le  «  nouveau  cœur  » ,  les  enchanteurs  se  mettent  à  sa  poursuite.  Ils 
crient  aux  deux  serviteurs  du  juge  des  enfers  :  «  Arrêtez-la  !  »  Mais  ceux-ci 
répondent  :  «  Elle  nous  a  offert  un  sacrifice  de  sang.  »  Et  ils  la  laissent  passer. 
Les  hommes  armés  répondent  à  leur  tour  :  «  Elle  nous  a  donné  de  la  viande 
et  du  gâteau  ;  »  les  deux  béhers  :  «  Elle  nous  a  donné  du  gâteau  ;  »  le  vieillard 
de  fer  :  «  Elle  m'a  donné  de  l'eau-de-vie  de  riz.  »  La  jeune  femme  arrive  sans 
encombre  à  la  maison  et  trouve  son  mari  plein  de  vie. 


Voyons  maintenant  ce  qui ,  dans  la  fable  de  Psyché ,  se  rapporte  à  Firosette  et 
aux  contes  du  même  genre.  Comme  l'héroïne  de  plusieurs  de  ces  contes, 
Psyché  se  voit  imposer  diverses  tâches  par  la  mère  de  son  mari  (dans  Firosette, 
par  la  mère  de  son  amant) ,  furieuse  contre  elle.  Elle  est  envoyée  par  celle-ci 
chez  Proserpine,  comme  «  Julie  »  et  autres  sont  envoyées  chez  une  sorcière 
qui  doit  les  perdre.  Enfin,  toujours  comme  l'héroïne  de  plusieurs  de  ces 
contes,  elle  cède  à  sa  curiosité  en  ouvrant  une  boîte  qu'elle  rapportait  de  ce 
périlleux  voyage.  Nous  allons  examiner  successivement  ces  trois  passages. 

La  première  des  tâches  imposées  par  Vénus  à  Psyché,  —  nous  l'avons  vu 
dans  l'analyse  du  récit  latin  donnée  dans  les  remarques  de  notre  n"  63  (II, 
p.  225),  —  est  de  trier  en  un  jour  un  tas  énorme  de  graines  de  toute  sorte 
mêlées  ensemble.  Une  fourmi  prend  pitié  de  la  jeune  femme  et  appelle  à  son 
secours  toutes  les  fourmis  du  voisinage.  —  Ne  traitant  qu'incidemment  de  la 
fable  de  Psyché ,  nous  n'avons  pas  à  énumérer  ici  les  nombreux  contes  euro- 
péens de  différents  types  où  une  tâche  semblable  est  imposée  au  héros  ou  â 
l'héroïne.  Nous  nous  bornerons  à  montrer,  par  quelques  rapprochements  avec 
des  contes  orientaux ,  que  l'origine  de  cet  épisode  est  indienne ,  comme  celle 
de  la  première  partie  de  Psyché,  et  que,  dans  le  récit  latin,  la  forme  primitive 
est  altérée. 

Pour  quiconque  est  un  peu  familier  avec  les  contes  populaires,  le  service 
rendu  à  Psyché  par  la  fourmi  a  dû  être  précédé  d'un  service  rendu  à  la  fourmi 
par  Psyché  elle-même.  Dans  le  conte  populaire  indien  de  Tiilisa  et  le  Roi  des 
serpents,  résumé  dans  les  remarques  de  notre  n»  63  (II,  p.  226),  la  Psyché 
indienne  est  aidée  par  un  écureuil  reconnaissant  et  ses  compagnons,  notam 


i 


FIROSETTÉ  243 

ment  quand  la  reine  des  serpents  (la  Vénus  du  conte  indien)  remet  à  Tulisa 
une  jarre  remplie  de  graines  de  toute  sorte  et  lui  ordonne  d'en  tirer  la  plus 
belle  parure  que  jamais  princesse  ait  portée.  Les  écureuils  apportent  à  leur 
bienfaitrice  de  magnifiques  pierreries.  —  On  remarquera  que,  dans  la  tâche 
imposée  à  Tulisa ,  tâche  assez  singulière ,  et  où  certainement  il  y  a  une  altéra- 
tion, il  est  question  de  graines  de  toute  sorte,  comme  dans  le  récit  latin. 

D'autres  contes  orientaux,  provenant  directement  ou  indirectement  de  l'Inde, 
achèveront,  croyons-nous,  de  justifier  notre  conviction  que  cet  épisode  de 
Psyché  se  rattache  au  thème  bien  connu  des  Animaux  reconnaissants. 

Voici  d'abord  un  conte  des  Mille  et  uns  Nuits  (t.  XI,  p.  216,  de  la  traduc- 
tion allemande  dite  de  Breslau)  :  Le  prince  de  Sind  se  met  en  route  pour  aller 
conquérir  la  main  d'une  princesse  qu'il  aime  sans  l'avoir  jamais  vue.  Il 
rencontre  des  animaux  affamés ,  d'abord  des  sauterelles ,  puis  des  éléphants  et 
autres  grands  animaux  ;  il  leur  donne  à  manger  ;  il  régale  ensuite  magnifique- 
ment des  génies.  Ces  derniers  lui  indiquent  le  chemin  qui  conduit  au  pays  de 
la  princesse,  et  quand,  arrivé  au  terme  de  son  voyage,  il  doit  accomplir  des 
travaux  d'où  dépendent  sa  vie  et  son  bonheur,  il  y  est  aidé  par  ceux  qu'il  a 
secourus.  Les  sauterelles  font  le  tri  de  diverses'  sortes  de  graines  confondues  en  un 
monceau  ;  les  éléphants  et  autres  grands  animaux  boivent  l'eau  d'un  réservoir 
que  le  prince  doit  mettre  à  sec  en  une  nuit  ;  les  génies  bâtissent  pour  lui , 
toujours  en  une  nuit,  un  palais. 

La  collection  publiée  par  miss  Stokes  contient  un  conte  indien  de  Calcutta 
(no  22),  dont  l'idée  générale  est  la  même  que  celle  du  conte  des  Mille  et  une 
Nuits,  mais  qui  est  bien  plus  riche  en  épisodes  et  d'une  couleur  bien  plus  fraîche, 
bien  plus  primitive,  si  l'on  peut  employer  cette  expression.  Là  aussi  un  prince 
se  montre  bienfaisant  à  l'égard  d'animaux  ;  ainsi  il  donne  à  des  fourmis  des 
gâteaux  qu'il  avait  emportés  pour  les  manger  en  voyage ,  et  le  roi  des  fourmis 
lui  dit  :  «  Vous  avez  été  bon  pour  nous.  Si  jamais  vous  êtes  dans  la  peine, 
pensez  à  moi,  et  nous  viendrons  auprès  de  vous.  »  Quand  le  prince  demande 
la  main  de  la  princesse  Labam ,  le  roi ,  père  de  celle-ci ,  fait  apporter  quatre- 
vingts  livres  de  graine  de  sénevé  et  dit  au  prince  que ,  s'il  n'a  pas  pour  le 
lendemain  exprimé  l'huile  de  toute  cette  graine,  il  mourra.  Le  prince  se 
souvient  du  roi  des  fourmis;  aussitôt  celui-ci  arrive  avec  ses  sujets,  et  les 
fourmis  font  la  besogne. 

Cette  idée  de  services  rendus  à  des  animaux,  d'animaux  reconnaissants,  est 
une  idée  tout  indienne.  Il  y  a  là  l'empreinte  du  bouddhisme.  D'après  l'ensei- 
gnement bouddhique,  —  reflet  de  croyances  indiennes  antérieures  au  Bouddha, 
—  l'animal  et  l'homme  sont  essentiellement  identiques  :  dans  la  série  indéfinie 
de  transmigrations  par  laquelle,  selon  cette  doctrine,  passe  tout  être  vivant, 
l'animal  d'aujourd'hui  sera  l'homme  de  demain,  et  réciproquement.  Aussi  la 
charité  des  bouddhistes  doit  s'étendre  à  tout  être  vivant,  et,  dans  la  pratique, 
comme  l'a  fait  remarquer  M.  Benfey,  les  animaux  en  profitent  bien  plus  que 
les  hommes.  Qiiant  à  la  reconnaissance  des  animaux ,  le  bouddhisme  aime  à  la 
mettre  en  opposition  avec  l'ingratitude  des  hommes  (voir  l'Introduction  de 
M.  Benfey  au  Panlchatantra ,  §  71). 

En  examinant  l'épisode  de  Psyché  qui  nous  occupe,  on  remarquera  les  paroles 
adressées  par  Vénus  à  Psyché  quand  elle  trouve  le  travail  achevé  :  «  Ce  n'est 


244  FIROSETTE 

pas  là  ton  œuvre ,  »  dit-elle  ;  «  c'est  l'œuvre  de  celui  à  qui ,  pour  son  malheur 
et  plus  encore  pour  le  tien ,  tu  as  osé  plaire.  »  Faut-il  voir  dans  ces  paroles  le 
souvenir  à  demi  effacé  d'une  intervention  de  Cupidon  en  faveur  de  Psyché, 
intervention  qui  aurait  disparu  du  récit  d'Apulée  ?  Dans  ce  cas ,  Cupidon  aurait 
joué  ici  exactement  le  rôle  de  Firosette  ou  de  Spiccatamunnu.  Mais  alors 
comment  concilier  l'intervention  de  Cupidon  avec  celle  de  la  fourmi  ?  On  le 
pourrait,  à  la  rigueur,  et  des  contes  indiens  nous  fournissent  encore  cette  forme 
intermédiaire. 

Dans  un  conte  populaire  indien,  résumé  dans  les  remarques  de  notre  n»  32, 
Chatte  Manche  (II,  p.  21),  un  roi,  qui  veut  du  mal  à  un  jeune  homme  nommé 
Toria,  fait  ensemencer  de  graine  de  sénevé  une  grande  plaine,  et,  quand  tout 
est  mûr,  il  commande  à  Toria  de  récolter  la  graine  et  de  l'amasser  en  un  tas  ; 
s'il  ne  l'a  fait  en  un  jour,  il  sera  mis  à  mort.  La  fille  du  Soleil ,  que  Toria  a 
épousée,  appelle  ses  colombes,  et  en  une  heure  la  besogne  est  terminée.  —  De 
même,  dans  un  conte  de  la  grande  collection  de  Somadeva,  remontant  au 
xiie  siècle  de  notre  ère  (voir  les  mêmes  remarques,  II,  pp.  23,  24),  le  jeune 
prince  Çringabhuya,  qui  veut  épouser  la  fille  du  râkshasa  (mauvais  génie) 
Agniçikha,  reçoit  de  celui-ci  l'ordre  de  ramasser  en  un  tas  cent  boisseaux  de 
sésame  qui  viennent  d'être  semés.  En  un  instant,  Rûpaçikha,  la  fille  du 
râkshasa , /a//  venir  d'innombrables  fourmis,  et  les  graines  sont  vite  ramassée?. 
(Comparer  dans  le  conte  du  Pentamerone  de  Basile,  le  passage  où  «  Eclair  et 
Tonnerre  »  appelle ,  lui  aussi ,  des  fourmis.  ) 

Comme  troisième  tâche,  Vénus  ordonne  à  Psyché  de  lui  procurer  une 
fiole  de  l'eau  du  Styx ,  qui  est  gardée  par  des  dragons.  L'aigle  de  Jupiter  va 
chercher  de  cette  eau  pour  l'épouse  de  son  ami  Cupidon.  Il  y  a  encore  ici,  au 
fond,  le  thème  des  Animaux  reconnaissants  :  dans  bon  nombre  de  contes  (voir 
les  remarques  de  nos  nos  j^  le.  Roi  d'Angleterre  et  son  Filleul,  et  73,  la  Belle  aux 
cheveux  d'or),  un  jeune  homme  reçoit  l'ordre  d'aller  chercher  une  fiole  d'eau 
de  la  mort  et  une  fiole  d'eau  de  la  vie;  des  corbeaux,  ses  obligés,  lui  apportent 
l'une  et  l'autre. 

Venons  à  l'envoi  de  Psyché  aux  enfers ,  chez  Proserpine.  Ici  nous  rentrons 
de  plain-pied  dans  le  conte  lorrain.  Vénus  donne  une  boîte  à  Psyché  et  lui 
ordonne  d'aller  aux  enfers  demander  à  Proserpine  un  peu  de  sa  beauté.  On  a 
vu  dans  l'analyse  donnée  par  nous  (II,  p.  225),  que  c'est  une  tour, —  idée  fort 
étrange,  —  qui  donne  à  Psyché  les  conseils  que  Firosette  ou  le  personnage 
correspondant  des  autres  contes  de  ce  type  donne  à  sa  bien-aimée,  envoyée 
chez  la  sœur  de  la  sorcière  ou  de  l'ogresse.  Parmi  ces  conseils  il  en  est  un  qu'il 
faut  noter.  «  Aussitôt  entrée,  »  dit  la  tour,  «  tu  iras  droit  à  Proserpine  qui  te 
recevra  avec  bienveillance  et  t'engagera  même  à  t'asseoir  sur  un  siège  moelleux 
et  à  partager  un  excellent  repas.  Mais  toi ,  assieds-toi  à  terre ,  et  mange  un 
pain  grossier  que  tu  demanderas.  »  Psyché  suit  ces  conseils.  —  Dans  un  conte 
suédois  (CavalHus,  n»  14  B),  cité  plus  haut,  où  le  héros  est  envoyé  par  une 
ondine  chez  une  sorcière,  sœur  de  celle-ci,  sous  prétexte  d'en  rapporter  des 
cadeaux  de  noce,  il  s'abstient,  d'après  les  recommandations  de  sa  fiancée,  de 
s'asseoir  sur  diverses  chaises  qui  lui  sont  offertes  ;  car,  si  l'on  s'assied  sur  telle 


FIROSETTE  245 

OU  telle  chaise ,  on  est  exposé  à  tel  ou  tel  danger.  Il  a  soin  également  de  ne 
rien  manger  chez  la  sorcière. 

Il  convient  d'ajouter  que,  dans  le  conte  indien  de  Somadeva  dont  nous 
avons  cité  un  passage ,  le  prince  est  envoyé  par  le  râkshasa  Agniçikha ,  qui  veut 
le  perdre,  chez  un  autre  râkshasa,  son  frère,  pour  lui  annoncer  qu'il  va 
épouser  la  fille  d' Agniçikha.  Sa  fiancée  lui  donne  un  cheval  très  rapide  et 
divers  objets  magiques ,  et  elle  lui  dit  de  s'enfuir  à  toute  bride  une  fois  son 
invitation  faite.  Suit  l'épisode  de  la  poursuite  et  des  objets  magiques  que  l'on 
jette  derrière  soi.  (Voir  les  remarques  de  notre  n"  12,  le  Prince  et  son  Cheval, 
I,p.  154.) 

Il  ne  nous  reste  plus  qu'à  examiner  rapidement  un  dernier  trait  de  la  fable 
de  Psyché.  Sortie  des  enfers,  Psyché,  cédant  à  une  téméraire  curiosité,  ouvre 
la  boîte  que  lui  a  remise  Proserpine.  Aussitôt  un  sommeil  magique  se  répand 
dans  tous  ses  membres.  Cupidon  accourt,  fait  rentrer  ce  lourd  sommeil  au  fond 
de  la  boîte  et  éveille  Psyché,  qui  se  hâte  de  porter  à  Vénus  le  présent  de 
Proserpine.  On  se  rappelle  le  passage  tout  à  fait  similaire  de  plusieurs  des 
contes  résumés  plus  haut. 

Dans  le  conte  lorrain ,  ce  passage  est  remplacé  par  l'envoi  d'une  lettre  de  la 
fée  à  sa  sœur  et  le  don  par  celle-ci  à  la  jeune  fille  aimée  de  Firosette  d'une  cein- 
ture qui  doit  la  faire  périr.  Ce  trait  se  retrouve  dans  un  conte  de  M^e  d'Aulnoy, 
le  Pigeon  et  la  Colombe,  où  une  reine ,  qui  veut  faire  épouser  à  son  fils  certaine 
princesse,  envoie  chez  une  fée  la  jeune  fille  aimée  du  prince,  et  lui  dit  de 
rapporter  la  «  ceinture  d'amitié  » ,  espérant  qu'elle  mettra  cette  ceinture  et 
qu'elle  sera  consumée.  —  M.  R.  Kcehler,  dans  la  Zeitschrift  fur  romanische  Phi- 
lologie (VI,  p.  173),  indique  un  certain  nombre  de  contes  recueillis  dans  la 
Haute-Bretagne  (Sébillot,  I,  n°  24),  dans  le  pays  basque,  en  Allemagne,  en 
Suisse ,  dans  le  Tyrol ,  en  Styrie ,  en  Danemark  et  en  Suède ,  où  une  ceinture , 
mise  pour  en  faire  l'essai  autour  d'un  arbre,  le  fait  éclater,  ou  voler  en  l'air,  ou 
dépérir. 

M.  Kœhler  renvoie  également  à  un  passage  d'une  légende  des  Tartares  de 
la  Sibérie  méridionale  (RadloflF,  IV,  p.  187).  Dans  cette  légende,  le  héros 
Mangysch  dit  au  héros  Ak  Kùbaek ,  qui  va  le  tuer,  de  manger  son  cœur  et  de 
se  faire  une  ceinture  avec  ses  entrailles  :  alors  il  deviendra  un  véritable  héros 
et  sera  invincible,  Ak  Kùbaek  est  au  moment  de  manger  le  cœur,  quand  un 
«  prophète  »  lui  dit  de  jeter  ce  cœur  à  la  mer.  Il  le  fait ,  et  aussitôt  la  mer 
commence  à  bouillir  comme  une  chaudière.  Il  se  prépare  à  se  mettre  les 
entrailles  de  Mangysch  autour  du  corps ,  quand  le  prophète  lui  dit  de  les  mettre 
autour  d'un  arbre.  A  peine  l'a-t-il  fait  ^  que  V arbre  prend  feu. 

* 
*  * 

On  a  remarqué  que,  dans  les  contes  du  genre  de  Firosette,  les  tâches  impo- 
sées à  la  jeune  fille  sont  différentes  de  la  tâche  unique  de  notre  conte  :  vider 
un  puits  avec  un  crible.  Dans  un  conte  allemand  de  la  Lusace  (Grimm, 
n^  186),  une  marâtre  ordonne  à  sa  belle-fille  de  vider  en  une  journée  un  étang 
avec  une  cuiller  percée.  C'est  une  mystérieuse  vieille  qui  exécute  cette  tâche  ; 
elle  touche  l'étang ,  et  toute  l'eau  s'évapore.  —  Nous  avons  cité  tout  à  l'heure 


246  FIROSETTE 

un  conte  arabe  où  un  prince  doit  mettre  à  sec  en  une  nuit  un  réservoir  ;  mais , 
dans  le  conte  oriental,  ce  sont  des  animaux  reconnaissants  qui  boivent  toute 
l'eau.  C'est  là ,  à  notre  avis ,  la  forme  primitive. 


Notre  conte  est  du  petit  nombre  de  ceux  où  la  scène  est  placée  dans  le  pays 
même  où  ils  se  racontent. 


LXVI 


LA   BiaUE   &    SES    PETITS 


Il  était  une  fois  une  bique  qui  avait  huit  biquets.  Elle  leur  dit 
un  jour  :  «  Nous  n'avons  plus  ni  pain,  ni  farine;  il  faut  que 
j'aille  au  moulin  faire  moudre  mon  grain.  Faites  bonne  garde, 
car  le  loup  viendra  peut-être  pour  vous  manger.  —  Oui,  oui,  » 
répondirent  les  enfants,  «  nous  tiendrons  la  porte  bien  close.  — 
A  mon  retour,  »  dit  la  bique,  «  je  vous  montrerai  ma  patte 
blanche,  afin  que  vous  reconnaissiez  que  c'est  moi.  » 

Le  loup,  qui  écoutait  à  la  porte,  courut  tremper  sa  patte  dans 
de  la  chaux,  puis  il  revint  auprès  de  la  cabane  et  dit  :  «  Ouvrez- 
moi  la  porte,  mes  petits  bouqnignons,  ouvrez-moi  la  porte.  — 
Ce  n'est  pas  maman,  »  dirent  les  enfants,  «  c'est  le  loup.  »  Et, 
comme  le  loup  demandait  toujours  b.  entrer,  ils  lui  dirent  : 
«  Montrez-nous  patte  blanche.  »  Le  loup  montra  sa  patte  blanche, 
et  la  porte  s'ouvrit.  A  la  vue  du  loup,  les  pauvres  petits  se 
cachèrent  comme  ils  purent  ;  mais  il  en  attrapa  deux  et  les 
mangea.  Le  loup  parti,  les  enfants  qui  restaient  refermèrent  la 
porte. 

Bientôt  après,  la  bique  revint.  «  Ouvrez-moi  la  porte,  mes 
petits  bouquignons,  ouvrez-moi  la  porte.  —  Montrez-nous 
d'abord  patte  blanche.  »  La  mère  montra  sa  patte,  et  les  enfants 
lui  ouvrirent.  «  Eh  bien  !  »  leur  dit-elle,  «  avez-vous  ouvert  la 
porte  au  loup?  —  Oui,  »  répondirent-ils,  «  et  il  a  mangé  Pierrot 
et  Claudot.  » 

La  bique  aurait  bien  voulu  ne  plus  laisser  les  enfants  seuls  au 
logis,  mais  il  lui  fallait  retourner  au  mouHn  pour  y  prendre  sa 


LA      BIQ.UE      ET      SES      PETITS 


farine.  «  Surtout,  »  leur  dit-elle,  «  gardez-vous  bien  d'ouvrir  au 
loup.  » 

Le  loup,  qui  rôdait  aux  environs,  s'enveloppa  la  patte  d'une 
coiffe  blanche,  et  dit  :  «  Ouvrez-moi  la  porte,  mes  petits 
bouquignons,  ouvrez-moi  la  porte.  —  Montrez-nous  patte 
blanche.  »  Le  loup  montra  sa  patte  :  on  ouvrit;  alors  il  sauta  sur 
les  biquets  et  en  mangea  trois. 

La  bique,  à  son  retour,  fut  bien  désolée,  et,  comme  elle  était 
obHgée  de  sortir  une  troisième  fois,  elle  fit  mille  recommanda- 
tions à  ses  enfants.  Mais  le  loup  leur  montra  encore  patte 
blanche,  les  biquets  ouvrirent,  et  il  les  mangea  jusqu'au  dernier. 

Quand  la  bique  revint,  plus  de  biquets  !  La  voisine  accourut  à 
ses  cris  et  chercha  à  la  consoler.  «  Restez  un  peu  avec  moi,  »  lui 
dit  la  bique.  «  J'ai  de  la  farine,  je  vais  mettre  du  lait  plein  le 
chaudron,  et  nous  ferons  des  gaillées^.  » 

Tandis  qu'elles  étaient  ainsi  occupées,  elles  entendirent  le 
loup  qui  criait  du  dehors  :  «  Ouvrez,  commère  la  bique.  — 
Non,  compère  le  loup.  Vous  avez  mangé  mes  enfants.  — 
Ouvrez,  commère  la  bique.  —  Non,  non,  compère  le  loup.  — 
Eh  bien,  je  monte  sur  le  toit  et  je  descends  par  la  cheminée.  » 

Pendant  que  le  loup  grimpait,  la  bique  se  hâta  de  jeter  une 
brassée  de  menu  bois  sous  le  chaudron  et  d'attiser  le  feu.  Le 
loup,  s' étant  engagé  dans  la  cheminée,  tomba  dans  le  chaudron 
et  fut  si  bien  échaudé  qu'il  en  mourut. 


REMARQ.UES 

Dans  une  variante  de  ce  conte ,  également  recueillie  à  Montiers-sur-Saulx , 
il  n'y  a  que  deux  biquets ,  Frérot  et  Sœurette.  Compère  le  loup ,  rencontrant 
la  bique,  lui  demande  si  elle  ira  le  lendemain  à  la  foire  pour  acheter  des 
pommes.  Pendant  l'absence  de  la  bique ,  le  loup  frappe  à  la  porte  en  disant  : 

«  Ouvrez-moi  la  porte,  mes  petits  biquignons, 

J'ai  du  laiton  plein  mes  tctons, 

Et  plein  mes  cornes  de  broussaillons.  » 

Mais  les  biquets  lui  disent  de  montrer  la  patte  et  n'ouvrent  pas.  Le  lende- 
main la  bique  va  ramasser  des  poires ,  et  le  loup  revient  :  il  a  trempé  sa  patte 
noire  dans  la  farine.  Les  biquets  ouvrent;  il  mange  Frérot.  Quand  la  bique 

T.  Mets  du  pays,  fait  lie  pâte  cuite  dans  du  Uit. 


LA      BIQ.UE      ET      SES      PETITS  249 

rentre  au  logis ,  Sœurette  lui  dit  :  «  Maman ,  le  loup  est  venu  ;  il  a  mangé 
Frérot,  et  moi  je  me  suis  cachée  dans  un  sabot.  »  —  La  fin  est  à  peu  près  celle 
de  notre  texte,  si  ce  n'est  que  le  loup  a  été  invité  par  la  bique  à  venir  manger 
des  grimées  (mélange  de  farine  et  d'œufs,  cuit  dans  du  lait).  Quand  le  loup 
frappe,  la  bique  lui  dit  qu'elle  est  occupée  à  passer  de  la  farine  et  qu'il  descende 
par  la  cheminée. 

Comparer ,  dans  les  Fables  de  La  Fontaine ,  h  Loup,  la  Chèvre  et  le  Chevreau 
(IV,  1$).  Les  deux  récits  recueillis  à  Montiers  sont  tout  à  fait  indépendants  de 
cette  fable;  ils  se  rapprochent  beaucoup  plus  de  divers  récits  étrangers  qui 
sont ,  comme  eux ,  de  simples  contes  où  l'on  fait  figurer  des  animaux  au  lieu 
d'hommes,  sans  intention  de  moraliser. 

Citons  d'abord  le  conte  allemand  n"  5  de  la  collection  Grimm  :  Le  loup, 
après  plusieurs  tentatives  inutiles  pour  entrer  dans  la  maison  de  la  bique ,  s'en 
va  chez  le  meunier  et  le  force  à  lui  blanchir  la  patte  avec  de  la  farine  ;  il  se  fait 
ainsi  ouvrir  par  les  biquets.  Il  les  avale  si  goulûment  qu'ils  descendent  dans 
son  ventre  tout  vivants.  La  bique  n'a  qu'à  découdre  le  loup,  pendant  qu'il  dort, 
pour  ravoir  ses  petits  ;  elle  met  à  leur  place  de  grosses  pierres ,  puis  elle  recoud 
le  ventre  du  loup,  qui,  en  voulant  boire  à  une  fontaine,  est  entraîné  par  le 
poids  des  pierres  et  se  noie.  —  Comparer  un  conte  de  la  Slavonie  (  Krauss,  I , 
n"  17),  qui  présente  ces  deux  mêmes  parties,  mais  où  la  bique  est  remplacée 
par  une  bonne  femme  et  ses  sept  petits  enfants. 

Dans  un  conte  catalan  (Rondallayre,  III,  p.  134),  nous  allons  trouver 
quelques  traits  se  rapprochant  davantage  de  notre  conte  et  surtout  de  sa 
variante  :  Une  chèvre  s'en  va  en  pèlerinage  à  Saint- Jacques  de  Compostelle 
pour  se  faire  guérir  les  jambes ,  sur  lesquelles  est  tombée  une  pierre.  Elle  fait 
des  fromages  et  les  laisse  à  ses  petits.  En  partant ,  elle  leur  recommande  de 
n'ouvrir  à  personne  si  on  ne  leur  dit  : 

«  Obriu ,  obriu ,  cabretas , 
Porto  Uet  d  las  mamelletas , 
Porto  brots  à  las  banyetas ,  »  etc. 

«  Ouvrez,  ouvrez,  chevreaux;  j'apporte  du  lait  dans  mes  mamelles,  j'apporte 
des  ramilles  sur  mes  cornes,  etc.  »  (C'est  tout  à  fait ,  comme  on  voit ,  le  même 
mot  de  passe ,  les  mêmes  petites  rimes  que  dans  la  variante  de  Montiers.) 
Le  renard,  qui  a  tout  entendu,  imite  la  voix  de  la  chèvre.  La  porte  s'ouvre, 
les  chevreaux  effrayés  se  cachent,  et  le  renard  prend  les  fromages.  Un  loup, 
le  voyant  les  manger,  le  force  à  lui  indiquer  où  il  les  a  pris ,  et  le  renard  lui 
enseigne  ce  qu'il  faut  dire  pour  se  faire  ouvrir.  Le  loup  va  frapper  à  la  porte  des 
chevreaux  ;  mais  ceux-ci  reconnaissent  bien  que  ce  n'est  pas  leur  mère.  Quand 
la  chèvre  est  de  retour,  elle  leur  dit  que  désormais  à  quiconque  voudra  entrer 
il  faudra  faire  montrer  la  patte.  Pendant  l'absence  de  la  chèvre,  le  loup  revient, 
et ,  comme  on  lui  demande  de  montrer  la  patte ,  il  s'en  va  la  tremper  dans  de 
la  chaux.  Alors  la  porte  s'ouvre,  et  le  loup  mange  les  fromages.  Le  lendemain, 
quand  le  loup  frappe  de  nouveau  à  la  porte,  la  chèvre  lui  fait  ouvrir;  mais, 
tout  à  l'entrée ,  elle  a  mis  un  chaudron  plein  d'eau  bouillante.  Le  loup  y 
tombe  et  s'y  échaude.  —  Le  conte  se  poursuit  par  le  récit  des  mauvais  tours 


250  LA      BIQ.UE      ET      SES      PETITS 

joués  par  le  renard  au  loup  et  par  la  fin  tragique  de  celui-ci ,  qui ,  très  maltraité 
dans  ses  aventures,  est  tué  à  coups  de  cornes  par  la  chèvre  et  les  chevreaux. 

Dans  un  conte  russe  (Gubernatis,  Zoological  Mythohgy,  I,  p.  406),  le  loup, 
voyant  que  sa  voix  le  trahit,  va  chez  le  forgeron  et  se  fait  faire  une  voix 
semblable  à  celle  de  la  chèvre  (izc)  i.  De  cette  façon  il  trompe  les  chevreaux 
et  les  mange  tous ,  à  l'exception  du  plus  petit ,  qui  s'est  caché  sous  le  poêle.  La 
chèvre  se  promet  de  se  venger  :  elle  invite  à  dîner  son  ami  le  renard  ainsi  que 
le  loup.  Après  le  dîner,  elle  engage  ses  hôtes  à  sauter,  pour  se  divertir,  par 
dessus  un  trou  qui  s'ouvre  dans  le  plancher.  La  chèvre  saute  la  première ,  puis 
le  renard,  puis  enfin  le  loup,  qui  tombe  dans  le  trou  rempli  de  cendres 
chaudes,  et  s'y  brûle  si  bien  qu'il  en  meurt.  —  Dans  un  autre  conte  russe 
(ibid,,  p.  407),  c'est  dans  la  forêt  que  la  chèvre  défie  le  loup  de  sauter  par 
dessus  un  trou  dans  lequel  des  ouvriers  avaient  fait  du  feu.  Le  loup  y  tombe, 
et  le  feu  fait  crever  son  ventre ,  d'où  les  chevreaux  sortent ,  encore  vivants , 
comme  dans  le  conte  allemand. 

Citons  encore  un  conte  grec  moderne  d'Epire  (Hahn,  n"  85,  dernière 
partie) ,  où  le  loup  contrefait  la  voix  du  renard  pour  tromper  un  poulain  que  le 
renard  élève  dans  sa  maison,  et  se  faire  ouvrir  la  porte.  (Le  loup  va  d'abord 
chez  un  forgeron ,  —  comme  dans  deux  des  contes  russes ,  —  pour  qu'il  lui 
fasse  la  langue  bien  fine  ;  mais  la  langue  ne  fait  que  grossir.  Alors  le  forgeron 
lui  dit  de  l'aller  mettre  dans  une  fourmilière  et  de  l'y  laisser  jusqu'à  ce  que. les 
fourmis  l'aient  rendue  toute  fine.  Le  loup  suit  ce  conseil ,  et  c'est  ainsi  qu'il 
peut  contrefaire  la  petite  voix  du  renard.  )  Pour  venger  la  mort  de  son  poulain, 
le  renard  invite  le  loup  à  dîner,  et,  quand  celui-ci  est  appesanti  par  la  bonne 
chère ,  le  renard  le  défie  de  sauter  par  dessus  un  grand  chaudron  rempli  d'eau 
bouillante.  Le  loup  accepte  le  défi ,  mais  le  renard  le  pousse  ;  il  tombe  dans  le 
chaudron,  où  il  périt.  —  Comparer  un  conte  serbe  (Vouk,  no  50),  dans 
lequel  les  personnages  sont  les  mêmes.  Ici  le  renard  défie  le  loup  de  sauter  par 
dessus  un  pieu  aiguisé,  et  le  loup  s'y  embroche. 

Dans  un  conte  de  la  Bretagne  non  bretonnante  (Sébillot,  Littérature  orale, 
p.  242) ,  le  dénouement  est  le  même  que  dans  le  conte  grec ,  abstraction  faite 
d'une  altération  :  Le  loup  dit  à  la  chèvre  de  faire  chauffer  une  bassine  d'eau  : 
ils  s'amuseront  à  sauter  par  dessus.  La  chèvre  saute  la  première  et  ne  tombe 
pas  dans  l'eau.  Qtiant  au  loup ,  il  prend  mal  son  élan  et  tombe  dans  la  bassine , 
où  il  s'échaude.  —  Le  commencement  de  ce  conte ,  où  le  loup  ne  peut  entrer 
dans  la  cabane  de  la  chèvre ,  la  farine  qu'il  a  mise  sur  sa  patte  étant  en  partie 
tombée,  se  rapproche  de  notre  variante  de  Montiers  et  du  conte  catalan  pour 
les  petites  rimes  que  dit  la  chèvre.  Voici  ces  rimes  : 

«  Ouvrez  la  porte ,  mes  petits  bichets , 

J'ai  du  lait-lait  dans  mes  tétés , 

Du  brou-brou  (du  lierre)  dans  mes  caunés  (cornes). 

Débarrez,  mes  petits,  petits.  » 

1 .  Dans  un  second  conte  russe  (  Ralston ,  p.  1 65  )  ,  un  petit  gardon ,  nommé  I vachko ,  est  parti  dans 
un  canot  pour  pêcher.  Une  sorcière  entend  la  mère  de  l'enfant  l'appeler  du  rivage  pour  le  faire  revenir. 
La  sorcière  répète  ensuite  les  mêmes  paroles ,  mais  sa  voix  est  rude ,  et  Ivachko  ne  s'y  laisse  pas  prendre. 
Alors  la  sorcière  va  chez  un  forgeron  et  lui  dit  :  «  Forgeron ,  forgeron ,  fais-moi  une  belle  petite  voix 
comme  celle  de  la  mère  d'Ivachko,  sinon  je  te  mange.  »  Le  forgeron  lui  forge  une  petite  voix,  et  elle 
trompe  ainsi  Ivachko. 


LA      BIQ.UE      ET      SES      PETITS  2$! 

Il  existe  en  Ecosse  une  version  de  ce  conte,  mais  elle  n'est  qu'indiquée  en 
quelques  mots  dans  la  collection  Campbell  (t.  III,  p.  93  )  :  Le  renard  se  déguise 
en  chèvre ,  et ,  après  diverses  tentatives ,  finit  par  entrer  dans  la  maison  de  la 
chèvre  et  par  manger  les  chevreaux.  La  chèvre  s'en  va  chez  le  renard,  qui  est  en 
train  de  dîner.  Après  avoir  englouti  toute  une  chaudronnée  de  nourriture,  le 
renard  dit  à  la  chèvre  de  lui  gratter  la  panse.  La  chèvre  la  lui  fend ,  et  les 
chevreaux  sortent  du  ventre  du  renard. 

Dans  un  conte  italien  du  Bolonais  (  Coronedi-Berti ,  n"  21),  une  renarde 
recommande  à  ses  petits  de  n'ouvrir  que  quand  elle  leur  dira  :  «  Montrez  la 
petite  patte.  »  Les  petits  disent  au  loup  :  «  Non,  ce  n'est  pas  maman.  Elle  a 
dit  de  n'ouvrir  que  quand  on  dirait  :  Montrez  la  petite  patte.  »  Le  loup  revient 
une  autre  fois ,  et  il  dit  en  faisant  une  petite  voix  :  «  Montrez  la  petite  patte.  » 
Les  petits  renards  ouvrent  la  porte,  et  le  loup  les  croque  tous.  La  renarde  se 
venge  du  loup  en  le  faisant  un  jour  descendre  dans  un  puits  au  bout  d'une 
corde  et  en  l'y  laissant  périr. 

Dans  un  conte  espagnol  (Caballero,  II,  p.  50),  le  Carlanco  (sorte  de  loup- 
garou)  contrefait  la  voix  de  la  chèvre  et  répète  le  mot  de  passe  qu'il  lui  a 
entendu  dire.  Il  entre  ainsi  dans  la  maison  de  la  chèvre,  mais  les  petits 
se  réfugient  au  grenier  et  tirent  l'échelle  derrière  eux.  Quand  la  mère  revient, 
ils  lui  crient  que  le  Carlanco  est  dans  la  maison.  Alors  la  chèvre  va  chercher 
une  guêpe  à  qui  elle  a  eu  occasion  de  sauver  la  vie.  La  guêpe ,  lui  rendant 
service  pour  service,  entre  par  le  trou  de  la  serrure  et  pique  si  bien  le  Carlanco 
qu'elle  le  force  à  déguerpir. 

La  fin  de  notre  conte  et  surtout  de  sa  variante  se  retrouve  à  peu  près  dans  un 
conte  du  pays  messin  (E.  Rolland ,  Faune  populaire  de  la  France.  Les  Mammifères 
sauvages,  1877,  p.  134)  :  Le  loup,  profitant  de  l'absence  de  la  chèvre,  a  croqué 
les  chevreaux.  A  quelques  jours  de  là ,  la  chèvre  rencontre  le  loup  et  lui  dit  : 
«  Bonjour,  loup,  tu  as  bien  travaillé;  aussi  je  veux  t'inviter  à  dîner  pour 
demain.  »  Le  loup  accepte.  Quand  il  arrive,  la  chèvre  lui  dit  qu'elle  est 
occupée  à  faire  la  pâte  et  ne  peut  ouvrir  :  il  n'a  qu'à  monter  sur  le  toit  et  à 
passer  par  la  cheminée.  Le  loup  le  fait  et  il  tombe  dans  une  chaudière  pleine 
d'eau  bouillante.  «  Ah  !  »  crie-t-il,  «  commère  la  chèvre,  je  ne  mangerai  plus 
tes  petits.  »  Et  la  chèvre  le  laisse  partir. 

Même  fin  encore  dans  un  conte  italien  du  Mantouan  (Visentini ,  n°  31),  que 
nous  aurons  occasion  de  rapprocher  de  notre  n°  76,  le  Loup  et  les  petits  Coclxms  : 
Une  jeune  fille,  nommée  Marietta,  qui  a  eu  des  aflîaires  avec  un  loup  et  l'a 
plusieurs  fois  berné ,  entend  un  soir  un  bruit  dans  le  tuyau  de  sa  cheminée. 
Pensant  bien  que  c'est  le  loup ,  elle  prend  ua  chaudron ,  le  remplit  d'eau  et  le 
met  sur  le  feu.  Le  loup  descend  tout  doucement,  et,  au  moment  où  il  croit 
sauter  sur  Marietta ,  il  tombe  dans  l'eau  bouillante  et  y  périt. 

M.  E.  Rolland,  dans  sa  Faune  populaire  citée  plus  haut,  donne,  d'après  des 
images  imprimées  à  Epinal,  —  images  bien  connues,  du  reste,  —  une 
variante  de  ce  conte  (pp.  132  et  suiv.).  Là,  comme  dans  plusieurs  des  contes 
précédents ,  le  loup  trempe  sa  patte  dans  la  farine  ;  mais ,  quand  il  veut  montrer 
patte  blanche  aux  biquets,  il  s'aperçoit  que  toute  la  farine  est  tombée  en 
chemin.  Le  renard  lui  conseille  de  se  déguiser  en  pèlerin  et  d'aller  demander 
aux  biquets  l'hospitalité.  Le  loup  suit  ce  conseil  ;  mais  commère  la  chèvre  l'a 


232  LA      BiaUE      ET      SES      PETITS 

reconnu  à  travers  une  fente.  Elle  lui  dit  que  la  porte  est  barricadée  et  l'engage 
à  passer  par  la  cheminée  :  on  lui  mettra  une  échelle  pour  descendre.  Le  loup 
se  hâte  de  monter  sur  le  toit  et  entre  dans  la  cheminée  ;  mais  la  chèvre  a  fait 
un  grand  feu,  dont  la  fumée  suffoque  le  loup.  Il  tombe  dans  le  brasier  et  y 
est  grillé  comme  un  boudin. 


LXVII 


JEAN   SANS   PEUR 


Il  était  une  fois  un  jeune  garçon,  appelé  Jean,  qui  de  sa  vie 
n'avait  eu  peur.  Ses  parents  voulaient  le  marier,  mais  il  déclara 
que,  tant  qu'il  n'aurait  pas  eu  peur,  il  ne  se  marierait  pas.  Ses 
parents  s'adressèrent  alors  à  son  oncle,  qui  était  curé  d'un  village 
des  environs,  le  priant  d'imaginer  quelque  moyen  pour  effrayer 
leur  fils.  Le  curé  se  chargea  de  l'affaire  et  écrivit  à  Jean  de  venir 
passer  chez  lui  la  quinzaine  de  Noël. 

Jean  partit  donc  et  fut  très  bien  accueilli  par  son  oncle.  Le 
lendemain  de  son  arrivée,  le  curé  lui  dit  d'aller  au  clocher 
sonner  le  premier  coup  de  la  messe.  «  Volontiers,  »  répondit 
Jean.  En  ouvrant  la  porte  de  la  sacristie,  il  se  trouva  en  face  de 
six  hommes  armés  de  lances.  «  Eh  !  vous  autres  !  » ,  dit-il,  «  que 
faites-vous  là  ?  Vous  montez  la  garde  de  bon  matin.  »  Persorme 
ne  répondit,  car  c'étaient  des  mannequins.  Alors  Jean  leur  donna 
un  coup  qui  les  renversa  tous  par  terre.  Puis  il  passa  dans  une 
autre  salle  qu'il  fallait  traverser  pour  arriver  au  clocher;  il  y 
trouva  six  hommes  assis  à  une  table  où  il  y  avait  sept  couverts. 
«  Bonjour,  messieurs,  »  dit-il  en  entrant,  «  bon  appétit.  »  Et 
comme  il  ne  recevait  pas  de  réponse  :  «  On  n'est  guère  poli,  » 
dit-il,  «  dans  ce  pays-ci.  »  Il  prit  place  à  table  et  mangea  tout  ce 
qui  était  servi.  L'oncle,  qui  regardait  par  le  trou  de  la  serrure, 
riait  de  voir  son  neveu  s'en  tirer  si  bien. 

Jean  se  mit  ensuite  à  grimper  l'escalier  du  clocher.  A  moitié 
de  la  montée ,  il  se  rencontra  nez  à  nez  avec  plusieurs  hommes 
armés  de  grands  sabres.  Il  leur  dit  :  «  Vous  vous  êtes  levés  bien 
matin  pour  monter  la  garde.   »  Voyant  qu'ils  ne  répondaient 


2$4  JEAN      SANS      PEUR 

pas,  il  leur  fit  dégringoler  l'escalier,  et  ils  tombèrent  sur  le  dos 
du  curé,  qui  suivait  son  neveu  à  distance.  Arrivé  au  haut  du 
clocher,  Jean  vit  deux  hommes  qui  tenaient  la  corde.  «  Voulez- 
vous  sonner,  »  leur  dit-il,  «  ou  aimez-vous  mieux  que  je  sonne 
moi-même  ?  »  Mais  ces  hommes  étaient  muets  comme  les  autres. 
Ce  que  voyant,  Jean  les  jeta  du  haut  en  bas  du  clocher.  Après 
avoir  sonné  le  premier  coup  de  la  messe  ^  il  redescendit  et  trouva 
son  oncle  étendu  tout  de  son  long  au  pied  de  l'escaHer.  Il 
s'empressa  de  relever  le  pauvre  homme,  qui  lui  dit  :  «  Eh  bien  ! 
mon  neveu,  as-tu  eu  peur?  —  Mon  oncle,  »  dit  Jean,  «  vous 
avez  eu  plus  peur  que  moi.  —  Jean,  »  lui  dit  alors  le  curé,  «  lu 
ne  peux  plus  rester  ici.  Tiens,  prends  cette  étole  et  cette  baguette. 
Par  le  moyen  de  l'étole,  tu  seras  visible  et  invisible  à  ta  volonté; 
et  tout  ce  que  tu  frapperas  avec  ta  baguette  sera  bien  frappé.  » 

Jean  dit  donc  adieu  à  son  oncle  et  se  mit  en  route ,  marchant 
par  la  pluie,  le  vent  et  la  neige.  La  nuit  le  surprit  dans  une 
grande  forêt.  Après  avoir  erré  quelque  temps  à  l'aventure,  il  aper- 
çut au  loin  une  lueur,  et,  se  dirigeant  de  ce  côté ,  il  arriva  devant 
une  chaumière  qui  était  à  quelque  distance  de  l'endroit  où  parais- 
sait cette  lueur.  Il  frappa  et  fut  très  bien  reçu  par  une  femme  et 
sa  fille  qui  demeuraient  dans  la  chaumière.  Jean  leur  demanda  ce 
que  c'était  que  la  lueur  qu'il  avait  aperçue.  «  Cette  lueur,  » 
répondirent-elles,  «  sort  d'un  château  où  l'esprit  mafin  vient 
toutes  les  nuits,  à  minuit.  »  Elles  ajoutèrent  que  le  château  leur 
appartenait,  car  elles  étaient  princesses,  mais  qu'elles  n'osaient 
plus  l'habiter  par  crainte  du  diable.  «  Donnez-moi  un  jeu  de 
cartes,  »  leur  dit  Jean,  «  et  j'irai  dans  ce  château.  —  Ah  !  » 
s'écria  la  princesse,  «  n'allez  pas  hasarder  votre  vie  pour  moi  !  » 
Mais  Jean  n'en  voulut  pas  démordre;  il  se  fit  donner  un  jeu  de 
cartes  et  partit. 

Entré  dans  le  château,  il  alluma  un  bon  feu  et  s'assit  au  coin 
de  la  cheminée.  A  peine  y  était-il  installé  qu'il  vit  tomber  par  la 
cheminée  des  bras,  des  jambes,  des  têtes  de  mort.  Il  les  ramassa 
et  s'en  fit  un  jeu  de  quilles.  Enfin  le  diable  lui-même  descendit  et 
dit  au  jeune  garçon  :  «  Que  fais-tu  ici  ?  —  Cela  ne  te  regarde 
pas,  »  répondit  Jean.  «  J'ai  autant  le  droit  d'être  ici  que  toi.  » 
Le  diable  s'assit  au  coin  de  la  cheminée,  en  face  de  Jean,  et 
resta  quelque  temps  à  le  regarder  sans  mot  dire.  Voyant  que  le 
jeune  garçon  tie  s'effrayait  pas  :  «  Veux-tu  jouer  aux  cartes  avec 


JEAN      SANS      PEUR  25$ 

moi  ?  »  lui  dit-il.  —  «  Volontiers ,  »  répondit  Jean.  —  «  Si  l'un 
de  nous  laisse  tomber  une  carte,  »  dit  le  diable,  «  il  faudra  qu'il 
la  ramasse.  —  C'est  convenu,  »  dit  l'autre,  et  ils  se  mirent  à 
jouer. 

Au  milieu  d'une  partie,  le  diable  laissa  tomber  une  de  ses 
cartes  et  dit  à  Jean  de  la  ramasser.  «  Non,  »  dit  Jean,  «  il  a  été 
convenu  que  celui  qui  laisserait  tomber  une  carte  la  ramasserait 
lui-même.  »  Le  diable  n'eut  rien  à  répondre,  et,  au  moment  où 
il  se  baissait  pour  ramasser  sa  carte,  Jean  prit  sa  baguette  et  lui 
en  donna  fort  et  dru  sur  les  épaules.  Le  diable  criait  comme  un 
aveugle,  mais  les  coups  pleuvaient  toujours. 

Quand  il  fut  bien  rossé,  Jean  lui  dit  :  «  Si  tu  en  as  assez, 
renonce  par  écrit  à  ce  château.  »  Le  diable  s'empressa  de  faire  un 
écrit  qu'il  signa.  Il  se  croyait  déjà  libre;  mais  Jean,  qui  se 
méfiait,  prit  le  billet  et  le  jeta  dans  le  feu,  où  il  flamba. 
«  Comment  !  »  dit  le  diable ,  «  voilà  le  cas  que  tu  fais  de  ma 
signature!  —  Ton  billet  ne  valait  rien,  »  dit  Jean,  et  il 
recommença  de  plus  belle  à  battre  le  diable,  qui  criait  comme 
un  diable  qu'il  était.  Le  billet  fut  refait,  et,  cette  fois,  en  bonne 
forme. 

Alors  Jean  fit  dans  la  fenêtre  avec  sa  baguette  un  petit  trou , 
comme  un  trou  de  souris,  et  dit  au  diable  :  «  C'est  par  là  que  tu 
vas  déloger.  »  L'autre  prétendit  d'abord  que  c'était  impossible, 
puis  il  demanda  au  jeune  garçon  de  le  pousser  par  les  pieds.  Jean 
le  poussa  donc  ;  mais  le  diable  lui  donna  un  grand  coup  de  pied 
dans  la  figure  et  s'enfuit. 

Resté  seul,  Jean,  qui  était  fatigué,  avisa  dans  la  chambre  un 
beau  ht  garni  de  perles,  de  rubis,  d'émeraudes  et  de  diamants; 
il  s'y  coucha  et  s'endormit  profondément. 

Cependant  la  princesse  et  une  petite  négresse,  sa  servante, 
étaient  venues  aux  écoutes  dans  la  cour  du  château  ;  elles  avaient 
entendu  de  loin  le  bruit  de  la  dispute  et  croyaient  que  Jean  était 
mort.  Le  matin,  la  petite  négresse  entra  dans  le  château  pour 
voir  ce  qu'il  était  devenu.  «  Monsieur  Jean,  »  dit-elle,  «  où 
êtes-vous  ?  »  Jean  s'éveilla  en  sursaut,  et,  apercevant  la  négresse, 
il  crut  que  c'était  encore  le  diable  ;  il  lui  tira  un  coup  de  fusil  et 
la  tua.  La  princesse,  bien  affligée  de  la  mort  de  sa  servante,  entra 
à  son  tour  et  appela  Jean.  «  Ah!  c'est  vous,  ma  princesse,  » 
dit-il.   «  Qu'avez-vous  donc  à  pleurer  ?  —  Hélas  !   »   dit  la 


256  JEAN      SANS      PEUR 

princesse,  «  vous  venez  de  tuer  ma  servante.  —  Excusez-moi,  » 
répondit  Jean,  «  j'ai  cru  voir  encore  le  diable.  » 

La  princesse  remercia  Jean  d'avoir  délivré  son  château  et  lui 
offrit  sa  main  en  récompense.  Jean  refusa.  «  Tant  que  je  n'aurai 
pas  eu  peur,  »  dit-il,  «  je  ne  me  marierai  pas.  Ne  pensez  plus  à 
moi.  Si  je  reviens  ici,  ce  ne  sera  pas  de  sitôt  :  ce  sera  peut-être 
dans  un  an  ou  dix-huit  mois,  peut-être  jamais.  Je  ne  veux 
pas  vous  empêcher  d'épouser  quelqu'un  de  votre  rang.  »  Il  ne 
voulut  accepter  de  la  princesse  qu'un  mouchoir  de  soie  en 
souvenir  d'elle,  et  il  se  remit  en  route.  Il  acheta  un  cheval  de 
trente-trois  sous  et  trois  liards,  et  arriva  dans  cet  équipage  à 
Paris,  à  l'hôtel  des  princes.  Les  princes  qui  se  trouvaient  \h  ne 
voulaient  pas  admettre  à  leur  table  un  semblable  aventurier  ; 
mais  riiôtesse,  qui  aimait  autant  son  argent  que  celui  des  autres, 
refusa  de  le  mettre  à  la  porte. 

On  ne  s'entretenait  en  ce  moment  à  l'hôtel  que  de  la  fille  du 
roi,  qui  devait  être  dévorée  le  lendemain  par  l'esprit  malin.  Jean 
recommanda  qu'on  l'éveillât  de  bonne  heure.  Aussitôt  levé,  il  fit 
un  bon  déjeuner  et  sortit  de  l'hôtel.  Les  rues  étaient  pleines  de 
gens  qui  se  rendaient  à  l'égUse,  où  l'on  devait  chanter  le  Libéra 
pour  la  princesse,  comme  si  elle  eût  été  déjà  morte.  Dans  la  rue 
Montmartre  un  grand  échafaud  était  dressé ,  et  la  princesse  était 
sur  cet  échafaud.  Jean  y  monta  et  dit  à  la  princesse,  en  lui 
remettant  un  papier  :  «  Ma  princesse,  prenez  cette  lettre.  Quand 
le  diable  s'avancera  pour  vous  saisir,  présentez-la  lui  comme 
venant  du  roi  votre  père.  Je  me  charge  du  reste.  » 

Cela  dit,  il  mit  son  étole^  et,  devenu  invisible,  il  attendit  le 
diable ,  qui  ne  tarda  pas  à  arriver  en  criant  :  «  Ah  !  la  bonne 
petite  fille  que  je  vais  manger  !  Comme  elle  est  jeune  et  tendre  !  » 
La  princesse,  toute  tremblante,  lui  présenta  le  papier.  Pendant 
qu'il  s'arrêtait  à  le  considérer,  Jean  reconnut  que  c'était  ce  même 
diable  qu'il  avait  chassé  du  château,  et  tomba  sur  lui  à  coups  de 
baguette.  Le  diable,  furieux,  aurait  bien  voulu  se  jeter  sur  celui 
qui  le  maltraitait  ainsi ,  mais  il  ne  voyait  personne  ;  il  poussait 
des  hurlements  épouvantables,  si  bien  que  les  gens  qui  étaient  au 
pied  de  l'échafaud,  croyant  entendre  les  cris  de  la  princesse, 
étaient  remplis  d'horreur. 

Jean  força  le  diable  à  descendre,  et,  l'ayant  attaché  à  un  tronc 
d'arbre  qui  se  trouvait  à  côté  de  l'échafaud ,  il  lui  fit  faire  un  écrit 


JEAN      SANS      PEUR  257 

par  lequel  il  renonçait  à  la  princesse.  Voulant  s'assurer  que  le 
billet  était  bon,  —  car  il  avait  ses  raisons  de  se  méfier,  —  il 
donna  sa  baguette  à  la  princesse,  et  lui  recommanda  de  toujours 
frapper  jusqu'à  ce  qu'il  fût  de  retour.  Il  entra  dans  la  boutique 
d'un  forgeron  et  jeta  le  billet  dans  le  feu  de  la  forge  ;  le  billet 
brûla  aussitôt.  Quand  il  revint  près  du  diable,  celui-ci  n'était 
plus  retenu  à  l'arbre  que  par  une  de  ses  griffes.  Jean  le  rattacha 
plus  solidement,  lui  fit  écrire  un  autre  billet  et  dit  à  la  princesse 
de  bien  tenir  le  diable  pendant  que  lui-même  irait  faire  l'épreuve 
du  billet,  et  de  ne  pas  épargner  les  coups  de  baguette.  Cette  fois 
le  billet,  jeté  dans  le  feu,  ne  brûla  pas.  A  son  retour,  Jean  dit 
au  diable  :  «  Maintenant  tu  vas  entrer  dans  ce  sac  à  avoine.  >y 
Aussitôt  le  diable  s'y  blottit,  sans  souffler  mot. 

La  princesse  remercia  Jean  de  Tavoir  délivrée.  Elle  lui  fit 
présent  d'un  mouchoir  de  soie  sur  lequel  étaient  son  portrait  et 
ceux  de  son  père  et  de  sa  mère,  des  princes  ses  frères  et  des 
princesses  ses  sœurs,  et  elle  lui  dit  qu'elle  l'épouserait,  s'il  le 
voulait.  «  Non,  »  dit  Jean.  «  Tant  que  je  n'aurai  pas  eu  peur, 
je  ne  me  marierai  pas.  Adieu,  ma  princesse.  Peut-être,  dans  un 
an  ou  dix-huit  mois,  repasserai-je  par  ici.  »  Il  chargea  sur  ses 
épaules  le  sac  où  il  avait  enfermé  le  diable  et  alla  le  jeter  dans  la 
Seine;  après  quoi,  il  quitta  Paris. 

Un  an  se  passa.  Jean  se  dit  un  beau  matin  :  c<  Il  est  temps  de 
retourner  à  Paris.  »  Il  se  mit  en  route,  et,  arrivé  à  Paris,  il 
descendit  encore  à  l'hôtel  des  princes ,  où  il  vit  les  apprêts  d'un 
grand  festin.  Toute  la  ville  était  en  liesse.  «  Que  veulent  dire  ces 
réjouissances  ?  »  demanda-t-il  à  un  jeune  homme  qu'il  trouva 
dans  la  salle  à  manger.  Celui-ci  lui  répondit  :  «  Il  y  a  un  an ,  à 
pareil  jour,  on  préparait  les  funérailles  de  la  princesse,  et 
aujourd'hui  on  va  célébrer  ses  noces  avec  celui  qui  l'a  délivrée. 
—  Et  qui  donc  l'a  délivrée  ?  »  demanda  Jean.  —  «  C'est  moi,  » 
répondit  le  jeune  homme.  «  Je  l'ai  délivrée  de  l'esprit  malin.  Et , 
pour  preuve,  voici  le  mouchoir  qu'elle  m'a  donné.  »  (Il  s'était 
fait  faire  un  mouchoir  tout  semblable  à  celui  que  la  princesse 
avait  donné  à  Jean.)  —  «  S'il  en  est  ainsi,  »  dit  Jean,  «  tant 
mieux  pour  vous.  » 

Cependant  le  roi  conduisait  sa  fille  à  l'église ,  où ,  au  lieu  du 
Libéra^  on  devait  chanter  le  Te  Deum.  Jean,  vêtu  de  sa  blouse, 
alla  se  mettre  sur  le  passage  du  cortège.  La  princesse  l'aperçut 

C0SQ.UIM,  Cmlts,  II.  17 


258  JEAN      SAMS      PEUR 

et  dit  au  roi  :  «  Mon  père,  voilà  celui  qui  m'a  délivrée.  » 
Aussitôt  le  roi  donna  ordre  au  cortège  de  reprendre  le  chemin 
du  château,  au  grand  étonnement  de  la  foule ,  qui  se  demandait 
si  le  roi  ne  perdait  pas  la  tête.  Jean,  appelé  devant  le  roi,  lui 
raconta  comment  les  choses  s'étaient  passées,  et  lui  montra  le 
mouchoir  dont  la  princesse  lui  avait  fait  présent.  Le  roi  voulait 
faire  mettre  à  mort  le  jeune  homme  qui  l'avait  trompé;  mais 
Jean  demanda  qu'on  ne  lui  fît  pas  de  mal,  et  il  s'employa 
même  pour  le  marier  avec  une  dame  d'honneur  de  la  princesse. 
Quant  à  lui,  il  dit  que,  tant  qu'il  n'aurait  pas  eu  peur,  il  ne 
voulait  pas  se  marier. 

Le  roi  déclara  qu'il  voulait  à  toute  force  qu'on  fît  peur  à  Jean  ; 
mais  personne  n'en  savait  le  moyen.  Enfin  le  premier  ministre^ 
dit  qu'il  fallait  rassembler  tous  les  moineaux  de  Paris  et  les 
enfermer  dans  un  pâté  :  on  présenterait  le  pâté  à  Jean  en  le 
priant  de  l'ouvrir.  Ainsi  fut  fait.  Quand  on  fut  à  table,  on 
présenta  le  pâté,  d'abord  au  roi,  puis  à  tous  les  invités;  mais 
chacun  s'excusa,  disant  que  c'était  à  Jean  de  l'ouvrir.  Jean  refusa 
d'abord.  On  insista.  Il  céda  enfin  et  enleva  le  couvercle  du  pâté; 
aussitôt  un  moineau  lui  sauta  à  la  figure.  Jean  tressaillit.  «  Ah  !  » 
dit  le  roi,  «  vous  avez  eu  peur!  »  Jean  ne  voulait  pas  en  con- 
venir; mais  tous  les  convives  lui  dirent  que  certainement  il  avait 
eu  peur,  et  qu'il  n'avait  plus  de  raisons  pour  refuser  de  se  marier. 
Finalement  Jean  consentit  à  épouser  la  princesse,  et  les  noces  se 
firent  en  grande  cérémonie. 


REMARQ.UES 

Nous  ne  connaissons  qu'un  petit  nombre  de  contes  où  se  trouvent  réunies 
les  différentes  parties  qui  composent  le  nôtre. 

Nous  citerons  d'abord  un  conte  de  la  Flandre  française ,  recueilli  par  M.  Ch. 
Deulin  et  intitulé  Culot  te- Ver  le,  VHomme-sans-Peur  :  Gilles,  surnommé 
Culotte- Verte ,  se  donne  lui-même  le  nom  de  l'Homme-sans-Peur.  Il  fait 
enrager  tout  le  monde  ;  il  dédaigne  surtout  les  femmes  et  dit  souvent  qu'il  ne 
se  mariera  que  lorsqu'il  aura  eu  peur.  Son  frère,  un  soir,  veut  le  mettre  à 
l'épreuve.  Il  dit  à  leur   mère  d'envoyer  Culotte- Verte   chercher  une   cruche 


I..  La  personne  dont  nous  tenons  ce  conte  disait  :  «  le  grand-vizir,  le  premier  ministre.  » 


I 


JEAN      SANS      PEUil  2^^ 

d'eau  à  une  fontaine ,  près  du  cimetière.  Culotte- Verte  part  et  rencontre  en 
chemin  un  fantôme  blanc,  qui  ne  veut  pas  se  ranger  sur  son  passage  ;  il  lui 
casse  sa  cruche  sur  la  tête.  Il  reconnaît  alors  son  frère ,  et ,  croyant  l'avoir  tué , 
il  passe  en  Belgique ,  où  il  fait  le  métier  de  colporteur  ;  mais  il  est  possédé  de 
la  passion  du  jeu  et  ne  fait  pas  de  bonnes  affaires.  Un  jour ,  dans  un  vil- 
lage, il  n'a  pas  d'argent  pour  se  loger  à  l'auberge.  On  lui  dit  qu'il  ne  trouvera 
de  place  que  dans  un   certain  château ,  abandonné  à  cause  des  revenants. 
Avant  qu'il  entre  dans  ce  château ,  on  lui  donne  un  bâton  de  bois  d'aubépine, 
qu'il  casse  comme  une  allumette.  Il  en  fait  autant  d'un  bâton  de  bois  de  chêne. 
Le  forgeron  forge  une  barre  de  fer  grosse  comme  le  petit  doigt ,  puis  une 
autre  grosse  comme  le  pouce  ;  elle  sont  brisées  aussi.  Culotte-Verte  se  décide, 
faute  de  mieux,  à  en  accepter  une  troisième,  grosse  comme  le  poignet  d'un 
enfant  de  trois  ans.   Puis  il  se  fait  donner  du  bois ,   de  la  chandelle ,  de  la 
bière  et  tout  ce  qu'il  faut  pour  faire  des  crêpes ,  ainsi  qu'un  jeu  de  cartes  et  du 
tabac.  Arrivé  au   château ,  il  allume  du  feu  et  se  met  à  faire  ses  crêpes.  A 
minuit,  une  voix  qui  paraît  venir  du  haut  de  la  cheminée  dit  :  «  Tomberai-je? 
ne  tomberai-je  pas?  »  Il  tombe  une  jambe.  Culotte-Verte  la  jette  dans  un  coin. 
Puis  il  tombe  une  autre  jambe  ;  puis  un  bras  j  puis  encore  un  autre  ;  puis  le 
tronc  d'un  homme;  enfin  la  tête.  Culotte- Verte  dit  que  cela  lui  fera  un  jeu  de 
quilles.  Mais  les  membres  se  rejoignent.   Le  revenant  joue  aux  cartes  avec 
Culotte- Verte  et  le  conduit  ensuite  dans  les  souterrains  du  château ,  où  il  lui 
montre ,  sous   une  grande  pierre ,  trois  pots  remplis  de  florins  d'or.  Il  lui 
apprend  qu'il  a  volé  jadis  une  partie  de  cet  or  au  comte  de  Hainaut,  et  que 
son  âme  est   condamnée  à   hanter  le  château  jusqu'à  restitution.   Il  dit  à 
Culotte- Verte  de  porter  au  comte  deux  des  pots  et  de  garder  le  troisième. 
Culotte- Verte  s'en  va  à  Mons ,  résidence  du  comte  ;  il  trouve  la  ville  dans  la 
consternation.  Il  y  a  près  de  là  un  dragon  auquel  il  faut  livrer  tous  les  ans  une 
jeune  fille.  Le  sort  est  tombé  sur  la  fille  du  comte,  et  celui-ci  l'a  promise  en 
mariage  au  vainqueur  du  dragon.  Culotte- Verte  *  tente  l'aventure,  bien  qu'il 
ne  veuille  pas  se  marier  avant  d'avoir  eu  peur.  Il  abat  d'abord  une  aile  au 
dragon  avec  sa  barre  de  fer,  puis  l'autre  aile ,  puis  la  queue  et  enfin  la  tête.  Il 
laisse  la  jeune  fille  s'en  retourner  seule.  Elle  s'égare  et  rencontre  un  carbonnier 
(un  mineur).  Cet  homme  lui  fait  jurer  de  dire  au  comte  que  c'est  lui  qui  a  tué 
le  dragon,  la  menaçant,  si  elle  refuse,  de  la  jeter  dans  un  four  à  coke.  Tout 
le  monde  au  château  se  réjouit,  excepté  la  fille  du  comte.  Arrive  Culotte- 
Verte,  qui  apporte  au  comte  les  deux  pots  d'or  et  déclare  que  c'est  lui  et  non  le 
carbonnier  qui  a  délivré  la  jeune  fille.  Le  comte  dit  que  le  sort  des  armes  en 
décidera.  Au  bout   d'un  instant  de  combat,  Culotte-Verte   tue  le  carbon- 
nier; mais  il  refuse  d'épouser  la  jeune  fille,  puisqu'il  n'a  pas  encore  eu  peur. 
Le  comte  fait  en  vain  tirer  l'artillerie  pour  l'effrayer.  Alors  la  jeune  fille  fait 
apporter  un  pâté  et  prie  Culotte- Verte  de  l'ouvrir.  A  peine  a-t-il  soulevé  le 
couvercle ,  que  le  canari  de  la  jeune  fille  lui  saute  à  la  figure.  Il  fait  un  léger 
mouvement  d'effroi.  Alors  il  épouse  la  fille  du  comte  '. 

t.  Dans  une  légende  française  intitulée  Richard  sa»:  Peur  (Journal  des  DtmoiselUs,  «unie  l8)6  , 
p.  Il),  le  héros  est  envoyé  par  sa  fiancée  dan»  un  cabinet  obscur  pour  y  prendre  dans  cenain 
coffret  une  bobine  de  fil.  Quand  il  ouvre  le  coffret ,  deux  passereaux  ,  que  la  jeune  fille  y  a  enfermés  , 
'Vn  échappent  ,  et  Rich.ird  a  peur  pour  la  première  fois  de  sa  vie. 


200  JEAN      SANS      PEUR 

Un  conte  de  la  Bretagne  non  bretonnante  (Sébillot,  I ,  n"  ii),  tout  en 
ressemblant  moins  pour  l'ensemble  à  notre  conte  que  le  conte  flamand,  présente 
certains  traits  qui  s'en  rapprochent  davantage.  Entre  autres  aventures ,  Jean- 
sans-Peur  passe  la  nuit  dans  une  chapelle  abandonnée  où  se  trouvent  trois  pen- 
dus. Jean  les  malmène  fort ,  parce  qu'en  s'entrechoquant  ils  l'empêchent  de 
dormir.  L'un  des  pendus  le  prie  de  ne  pas  le  frapper  et  lui  indique  la  place  où 
sont  cachés  les  trésors  de  l'église  que  lui  et  ses  compagnons  ont  volés,  lui 
demandant  de  les  restituer  au  prêtre.  Jean  fait  la  commission.  Le  prêtre  lui 
offre  de  l'argent,  mais  Jean  le  prie  de  lui  donner  seulement  son  étole,  pour 
qu'il  puisse  repousser  les  embûches  du  démon  et  détruire  les  enchantements 
(on  se  rappelle  l'étole  du  conte  lorrain).  —  Vient  ensuite  la  nuit  passée  dans 
le  château  hanté  par  des  lutins.  Jean  fait  une  partie  de  cartes  avec  trois 
diables.  Le  plus  jeune  laisse  tomber  une  carte  et  dit  à  Jean  de  la  ramasser 
(encore  un  trait  de  notre  conte).  Jean  refuse.  Pendant  que  le  diable  se  baisse 
pour  ramasser  sa  carte,  Jean  lui  passe  autour  du  cou  l'étole  du  prêtre.  Le 
diable ,  que  l'étole  brûle  comme  un  fer  rouge ,  consent ,  pour  en  être  débar- 
rassé, à  signer  un  écrit  par  lequel  il  s'engage,  en  son  nom  et  au  nom  des 
siens,  à  ne  plus  revenir  au  château.  De  plus,  dans  sa  joie  d'être  délivré  de 
l'étole ,  il  montre  à  Jean  une  cachette  où  se  trouve  une  barrique  remplie  de 
pièces  d'or.  —  Nous  arrivons  à  l'épisode  de  la  princesse  exposée  à  la  Bête  à  sept 
têtes.  Après  avoir  tué  la  bête ,  Jean  coupe  les  sept  langues  et  laisse  la  prin- 
cesse s'en  retourner  seule  à  la  ville.  La  nuit  étant  venue,  il  se  couche  en 
pleins  champs.  Tandis  qu'il  est  encore  à  dormir  bien  après  le  lever  du  soleil, 
une  hirondelle  lui  effleure  la  figure  du  bout  de  son  aile.  Jean  se  réveille  brus- 
quement en  frissonnant  un  peu,  et,  voyant  l'oiseau  qui  fuit,  il  dit  :  «  Ah! 
je  ne  savais  pas  jusqu'à  présent  si  la  peur  était  à  plumes  ou  à  poil  ;  je  vois 
maintenant  qu'elle  est  à  plumes.  »  —  Au  moyen  des  sept  langues  de  la  bête, 
Jean  confond  l'imposture  d'un  individu  qui  s'est  donné  pour  le  libérateur  de 
la  princesse. 

L'épisode  de  la  princesse  délivrée  par  le  héros  se  trouve  encore  dans  deux 
autres  contes  de  ce  type  :  un  conte  du  Tyrol  allemand  (Zingerle,  I,  n"  21), 
où  le  héros  empoisonne  le  dragon  au  moyen  de  boulettes  qu'il  lui  jette ,  et 
dans  un  conte  hessois  (Grimm,  III,  p.  10).  Le  conte  tyrolien  et,  très  proba- 
blement, le  conte  hessois ,  sommairement  résumé  par  G.  Grimm ,  n'ont  pas  le 
dénouement  du  conte  lorrain  et  des  deux  contes  que  nous  venons  de  voir. 


Nous  rappellerons  que  nous  avons  étudié ,  dans  les  remarques  de  nos  n"'  5 , 
les  Fils  du  Pêcheur,  37,  la  Reine  des  Poissons,  et  54  ,  UopoJd,  ce  thème  de  la  prin- 
cesse exposée  au  dragon.  Notre  Jean  sans  Peur  a  rattaché  plus  étroitement  que 
les  autres  contes  similaires  ce  thème  au  thème  principal  de  VHornnu  sans  peur, 
en  faisant  du  monstre  auquel  est  livrée  la  princesse  le  diable  lui-même  à  qui  le 
héros  a  déjà  eu  affaire. 

Notons  que,  dans  un  conte  indien  du  Bengale,  analysé  dans  les  remar- 
ques de  notre  n"  5 ,  les  Fils  du  Pécheur  (I,  pp.  76 ,  77),  ce  n'est  pas  à  un 
dragon ,  mais  à  une   rakshasi  (  sorte  de  démon ,  ogresse  ) ,  que  le  roi  s'est 


■ 


JEAN      SANS      PEUR  261 

obligé ,  pour  empêcher  un  plus  grand  mal ,  à  livrer  chaque  soir  une  victime 
humaine  '. 


Nous  indiquerons  maintenant  les  contes  de  ce  type  qui  sont  les  plus  complets 
après  ceux  que  nous  avons  cités ,  en  ce  sens  qu'ils  ont  le  dénouement  de  notre 
Jean  sans  Peur, 

Dans  un  conte  portugais  (Coelho,  n°  37),  un  jeune  homme  s'en  va  à  la 
recherche  de  la  peur.  Un  jour,  il  se  loge  dans  une  maison  que  les  proprié- 
taires ont  abandonnée  parce  qu'il  y  revient  des  esprits.  Pendant  la  nuit ,  il 
entend  une  voix  qui  dit  :  «  Je  tombe.  —  Eh  bien  !  tombe.  —  Tomberai-je 
d'un  seul  coup  ou  par  morceaux?  —  Tombe  par  morceaux.  »  Une  jambe 
tombe  d'abord  ,  puis  d'autres  membres,  qui  se  rejoignent  et  forment  un  corps. 
Le  revenant  prie  le  jeune  homme  de  dire  à  sa  veuve  de  faire  une  certaine  res- 
titution ;  alors  il  recouvrera  la  paix.  11  lui  indique  également  la  place  d'un  tré- 
sor. Le  jeune  homme  va  trouver  la  veuve ,  qui  lui  fait  mille  remerciements  et 
lui  offre  la  main  de  sa  fille  ;  mais  il  ne  veut  pas  se  marier.  Au  moment  de 
son  départ ,  la  jeune  fille  lui  donne ,  comme  iparque  de  sa  reconnaissance ,  un 
panier  couvert.  Le  jeune  homme  l'ouvre  en  route ,  et  deux  colombes  lui  sau- 
tent à  la  figure.  Alors  il  sait  ce  que  c'est  que  la  peur;  il  retourne  sur  ses  pas 
et  épouse  la  jeune  fille.  (Il  y  a  ici  une  altération,  le  don  du  panier  couvert 
ayant  été  fait  sans  intention  de  faire  peur  au  héros.  ) 

Dans  le  conte  allemand  n"  4  de  la  collection  Grimm ,  la  princesse ,  que  le 
héros  a  épousée  après  avoir  délivré  un  château  hanté  par  des  esprits ,  finit  par 
s'impatienter  de  l'entendre  se  plaindre  continuellement  de  n'avoir  jamais  eu 
peur;  une  nuit,  pendant  qu'il  dort,  elle  verse  brusquement  sur  lui  un  seau 
d'eau  dans  lequel  frétillent  des  goujons.  «  Ah  !  »  s'écrie-t-il ,  «  maintenant  je 
sais  ce  que  c'est  que  la  peur  !  »  (Dans  un  conte  de  la  Basse-Autriche,  publié  dans 
la  Zeilschrifi  fur  deutsche  Philologie,  t.  VIII ,  p.  84 ,  la  princesse  verse  sur  Jean  , 
pendant  son  sommeil ,  un  seau  d'eau  glacée.  )  —  Dans  un  conte  lithuanien 
(  Schlcicher,  p.  79),  un  jeune  homme,  qui  s'est  mis  en  route  pour  apprendre 
ce  que  c'est  que  la  peur,  revient  chez  lui,  après  diverses  aventures  effrayantes, 
sans  être  plus  avancé.  Une  vieille  mendiante  conseille  à  ses  parents  de  verser 
brusquement  sur  lui  pendant  son  sommeil  un  seau  d'eau  froide.  On  le  fait,  et 
il  a  peur.  —  M.  de  Gubernatis  (^Zoological  Mylhology,  I ,  p.  202)  parle  d'un 
conte  russe,  «  dans  lequel  rien  ne  peut  effrayer  le  héros,  ni  les  ombres  de  la 
nuît ,  ni  les  brigands ,  ni  la  mort  ;  mais  un  petit  poisson  ayant  sauté  sur  sa  poi- 
trine ,  pendant  qu'il  est  endormi  dans  son  bateau  de  pêche ,  il  est  terrifié  et 
tombe  dans  l'eau,  où  il  périt.  »  —  M.  de  Gubernatis  a  recueilli  dans  ses 
Novelline  di  Santo  Slefano  un  conte  toscan  (no  22),  où  Jean  sans  Peur 
(Giovannin  sen^a  Paura)  meurt  de  peur  en  voyant  son  ombre. 

Les  contes  qu'il  nous  reste  à  rapprocher  du  conte  lorrain  n'ont  ni  l'épisode  de 
la  princesse  exposée  au  monstre  ni  le  dénouement  de  Jean  sans  Peur.  Nous  y 

I.  Dans  un  conte  oUcnbourgeois  (  Strackerjan ,  p.  }}6),  qui  correspond ,  pour  l'ensemble,  à  notre 
n"  57 ,  la  Reine  des  Poissons ,  le  héros  sauve  ,  avec  l'aide  de  ses  trois  chiens ,  une  princesse  livrée  k 
un  diable.  —  Comparer  un  conte  croate  (  Krauss ,  I,  n°  78) ,  où  se  trouvent  aussi  le  diable  et  les  trois 
chiens. 


262  JEAN      SANS      PEUR 

trouverons  çà  et  là  quelques  traits  de  notre  conte  qui  ne  s'étaient  pas  encore 
présentés  à  nous  :  ainsi  l'épisode  du  clocher,  qui ,  parmi  les  contes  cités  jus- 
qu'ici, ne  figure  que  dans  le  no  4  de  la  collection  Grimm.  Dans  ce  conte,  le 
sacristain  dit  au  père  du  jeune  garçon  qu'il  saura  bien  faire  peur  à  celui-ci.  Il  le 
prend  chez  lui ,  et,  une  certaine  nuit ,  l'envoie  sonner  la  cloche.  Il  va  se  mettre 
lui-même ,  enveloppé  d'un  linceul ,  dans  l'escalier  du  clocher.  Le  jeune  garçon 
crie  par  trois  fois  au  prétendu  fantôme  :  «  Qiai  est  là  ?  »  et  ne  recevant  pas  de 
réponse ,  il  le  jette  en  bas  de  l'escalier.  —  Dans  un  conte  catalan  (RondaUayre , 
III ,  p.  120),  c'est  un  mannequin  aux  yeux  de  feu,  placé  dans  le  clocher  par  le 
recteur,  que  le  jeune  homme  jette  en  bas  de  l'escalier;  dans  un  conte  suisse 
(Sutermeister,  n»  3),  un  homme  de  paille.  Dans  ce  dernier  conte,  le  jeune 
homme  est  envoyé  par  son  père  le  sacristain,  non  pour  sonner  les  cloches, 
mais  pour  remonter  l'horloge.  —  Enfin,  dans  un  conte  sicilien  (Gonzenbach , 
no  57),  un  squelette  paraît  tenir  la  corde  des  cloches.  Ce  conte  sicilien,  très 
incomplet,  du  reste ,  a  un  détail  absolument  identique  à  un  trait  du  conte  lor- 
rain :  la  mère  du  jeune  homme,  qui  n'en  peut  venir  à  bout ,  l'envoie  chez  un 
prêtre,  son  oncle,  après  avoir  prié  celui-ci  de  faire  en  sorte  qu'il  ait  peur  une 
bonne  fois.  —  Dans  un  conte  lithuanien  (Leskien,  n»  36),  le  jeune  homme 
est  envoyé,  dans  la  même  intention,  par  son  père,  chez  le  curé  du  pays. 
(  Comparer  encore  la  seconde  partie  d'un  conte  italien ,  no  1 2  de  la  collection 
Comparetti). 


L'épisode  du  château  ou  de  la  maison  hantée  par  des  esprits,  avec  les 
membres  d'homme  qui  tombent  par  la  cheminée,  figure,  indépendamment 
du  conte  flamand  et  du  conte  portugais  ci-dessus  résumés ,  dans  le  conte 
catalan ,  dans  le  conte  suisse ,  dans  le  conte  allemand  de  la  collection  Grirara , 
dans  le  conte  toscan,  et  dans  le  conte  italien  de  la  collection  Comparetti. 

Nous  avons  trouvé  en  Orient,  dans  un  livre  sanscrit  que  nous  avons  déjà 
eu  occasion  de  citer  précédemment ,  la  Sinhâsana-dvâtrinçikd  (les  «  Trente-deux 
récits  du  Trône  »),  un  passage  tout  à  fait  analogue  à  cet  épisode  de  la 
cheminée.  Voici  ce  passage  (Ittdische  Stiidien ,  t.  XV,  1878,  p.  435)  :  Un 
marchand  a  fait  bâtir  une  belle  maison  et  s'y  est  installé.  La  nuit ,  comme  il 
est  couché ,  un  génie ,  qui  a  pris  domicile  dans  cette  maison ,  se  met  à  dire  : 
«  Hé  !  je  tombe  !  '  »  En  entendant  ces  paroles ,  le  marchand  se  lève  tout 
effrayé  ;  mais,  ne  voyant  rien ,  il  se  recouche.  La  même  scène  se  renouvelle 
deux  fois  encore.  Le  marchand  ne  peut  fermer  l'œil  de  la  nuit.  Ayant  passé 
trois  nuits  de  la  même  manière ,  il  va  trouver  le  roi  Vikrama ,  et  lui  raconte 
cette  histoire.  Le  roi  se  dit  :  «  Assurément  c'est  un  génie  protecteur  de  cette 
magnifique  maison  qui  parle  ainsi  pour  éprouver  les  gens  ou  qui  désire  qu'il  lui 
soit  fait  une  offrande.  »  Et  il  dit  au  marchand  ;  «  Si  tu  as  si  peur  dans  ta 
maison ,  veux-tu  que  je  la  prenne  pour  moi  et  te  rembourse  l'argent  qu'elle  t'a 
coûté?  »  Le  marchand  s'empresse  d'accepter  la  proposition.  Le  soir  même, 
Vikrama  va  s'établir  dans  la  maison.  Pendant  qu'il  est  couché ,  le  génie  se 
met  à  crier  :  «  Hé  !  je  tombe  1  —  Tombe  vite  !  »  dit  le  roi.  Aussitôt  il  tombe 

I.  On  se  rappelle  la  voix  qui  dit  dans  le  conte  portugais  :  «  Je  tombe  !  »  ;  dans  le  conte  flamand  ; 
«  Tomberai-je  ?  Ne  tomberai-je  pas?  » 


JEAN      SANS      PEUR  263 

un  homme  tout  en  or.  Et  le  génie  qui  logeait  dans  cet  homme  se  rend  visible 
au  roi  au  milieu  d'une  pluie  de  fleurs ,  vante  son  courage  et  disparaît. 
Vikrama,  le  lendemain  matin  ,  prend  l'homme  d'or  et  retourne  dans  son 
palais.  —  Ce  passage  du  livre  indien  a  d'autant  plus  de  ressemblance  avec 
l'épisode  en  question,  que,  dans  le  conte  toscan  ci-dessus  mentionné,  c'est 
d'abord  une  moitié  d'homme  ,  toute  d'or ,  qui  tombe  par  la  cheminée  ,  puis  un 
buste  entier ,  également  d'or. 

Presque  tous  les  contes  que  nous  venons  d'étudier  ont  un  trait  qui  manque 
dans  Jean  sans  Peur  :  le  héros  déterre  un  trésor  dont  les  revenants  ou  les 
diables  lui  ont  indiqué  la  place.  Ce  trait  se  trouve  dans  un  autre  conte  de 
Montiers,  la  Baguette  merveilleuse  (n»  75  ). 

Dans  la  plupart  des  contes  de  ce  type  où  se  trouve  le  jeu  de  quilles  fait  avec 
des  ossements  ,  ce  n'est  pas  ,  comme  dans  notre  conte ,  le  héros  qui  a  l'idée  de 
jouer;  ce  sont  des  revenants. 

Dans  une  variante  hessoise  (Grimm  ,  III,  p.  10) ,  —  où  le  héros  a  un  bâton 
«  avec  lequel  on  peut  battre  tous  les  revenants  »  ,  comme  notre  Jean  sans 
Peur  a  sa  baguette ,  —  après  avoir  chassé  le§  diables  du  château ,  il  va  se 
rafraîchir  à  la  cave.  Le  roi  envoie  son  confesseur  pour  voir  ce  qu'il  est  devenu , 
personne  autre  n'osant  s'aventurer  dans  le  château.  A  la  vue  de  ce  vieillard 
tout  courbé  et  vêtu  de  noir,  le  jeune  homme  s'imagine  que  c'est  encore  un 
diable  et  le  met  sous  clef.  —  C'est ,  au  fond ,  la  même  idée  que  l'épisode  de 
la  petite  négresse  ,  dans  notre  conte.  Cet  épisode  se  trouve  ,  du  reste ,  à  peu 
près  identique  dans  un  conte  valaque,  qui  n'est  pas  du  même  type  que  le  nôtre 
(Schott,  n°  21).  Dans  ce  conte,  Mangiferu,  qui  a  combattu  toute  sorte  de 
mauvais  esprits  dans  un  château ,  tue  trois  nègres  envoyés  par  l'empereur  et 
qu'il  prend  pour  des  revenants. 


LXVIII 


LE    SOTRÉ 


Il  y  avait  autrefois  à  Montiers  un  sotré  ^ ,  qui  venait  toutes  les 
nuits  dans  l'écurie  du  père  Chaloine;  il  étrillait  les  chevaux, 
leur  peignait  la  crinière  et  la  queue  ;  il  emplissait  leur  mangeoire 
d'avoine  et  leur  donnait  à  boire.  Les  chevaux  devenaient  gras  et 
luisants,  mais  l'avoine  baissait,  baissait  dans  le  coffre,  sans 
qu'on  pût  savoir  qui  la  gaspillait  ainsi. 

Le  père  Chaloine  se  dit  un  jour  :  «  Il  faut  que  je  sache  qui 
vient  panser  mes  chevaux  et  gaspiller  mon  avoine.  » 

La  nuit  venue,  il  se  mit  donc  aux  aguets  et  vit  entrer  dans 
l'écurie  le  sotré,  coiffé  d'une  petite  calotte  rouge.  Aussitôt 
le  père  Chaloine  saisit  une  fourche  en  criant  :  «  Hors  d'ici, 
coquin ,  ou  je  te  tue  !  »  Et  il  enleva  au  sotré  sa  calotte  rouge. 
«  Rends-moi  ma  calicalotte,  »  lui  dit  le  sotré,  «  sinon  je  te 
change  en  bourrique.  »  Mais  l'autre  ne  voulut  pas  lâcher  la 
calotte  et  continua  à  crier  :  «  Hors  d'ici,  coquin,  ou  je  te  tue  !  » 

Le  sotré  étant  enfin  parti,  le  père  Chaloine  conta  l'aventure 
aux  gens  de  sa  maison ,  et  leur  dit  que  le  sotré  l'avait  menacé 
de  le  changer  en  bourrique ,  parce  qu'il  lui  avait  pris  sa  calotte 
rouge. 

Le  lendemain  matin ,  les  gens  de  la  maison ,  ne  voyant  pas  le 
père  Chaloine,  s'avisèrent  d'entrer  dans  l'écurie  et  furent  bien 
étonnés  de  voir  un  âne  auprès  des  chevaux.  On  se  souvint  alors 
de  la  menace  du  sotré  ;  on  lui  rendit  sa  calotte  rouge ,  et  la  bour- 
rique redevint  le  père  Chaloine. 

I .  Sorte  de  lutin. 


LE      SOTRÉ  265 

REMARQUES 

Dans  une  variante  de  ce  conte,  également  de  Montiers,  le  sotré,  au  lieu  de 
panser  les  chevaux,  les  harcèle  pendant  toute  la  nuit  ;  ils  maigrissent  à  vue  d'œil. 

En  Bretagne  (Luzel,  Veillées  bretonnes,  p.  76),  on  raconte  l'histoire  d'un 
lutin  familier,  qui  a  soin  des  chevaux  d'une  certaine  maison ,  les  brosse,  les 
lave,  renouvelle  leur  litière  ;  aussi  le  domestique  n'a-t-il  presque  rien  à  faire, 
et  nulle  part  on  ne  voit  un  attelage  comme  le  sien.  Mais,  un  soir,  étant  ivre,  il 
insulte  le  lutin  et  le  provoque  à  la  lutte.  Le  lendemain ,  on  le  retrouve  sur  le 
flanc,  et,  depuis  ce  temps,  il  ne  fait  plus  que  dépérir  ;  quant  aux  chevaux , 
bientôt  ils  sont  devenus  de  misérables  rosses. 

Les  sotrés,  follets  et  autres  lutins  affectionnent  la  couleur  rouge  :  notre  sotré 
a  une  calotte  rouge  ,  et  nous  donnerons  plus  loin  un  autre  conte  lorrain  où  un 
follet  est  tout  habillé  de  rouge.  En  Irlande  aussi ,  certain  lutin  porte  un  habit  et 
un  bonnet  rouges  (Kennedy,  I, p.  125,  126).  De  même  en  Allemagne  (Kuhn 
et  Schwartz,  pp.  19  et  48  ;  —  Wolf,  Deutsche  Marchen  und  Sagen,  n°  373  )  et 
chez  les  Wendes  de  la  Lusace  (Veckenstedt ,  pp.  177  ,  185  ,  186  ,  187  ,  196, 
197).  Dans  d'autres  récits  allemands,  il  n'est  parlé  que  d'un  bonnet  rouge 
(Schambachet  Mùller,  légende  n°  153;  —  MùUenhoff,  p.  322),  ou  d'un 
bonnet  pointu  rouge  (MùUenhoff,  p.  319). 


LXIX 


LE   LABOUREUR   &   SON   VALET 


Il  était  une  fois  un  jeune  homme,  appelé  Joseph,  qui  cherchait 
un  maître.  Il  rencontra  sur  son  chemin  un  homme  qui  lui 
demanda  où  il  allait.  «  Je  cherche  un  maître.  —  C'est  bien 
tombé,  »  dit  l'homme;  «  je  cherche  un  domestique.  Veux-tu 
venir  chez  moi  ?  —  Je  le  veux  bien.  Je  ne  vous  demande  pas 
d'argent,  mais  seulement  ma  charge  de  blé  au  bout  de  l'année. 
—  C'est  convenu.  » 

Joseph  suivit  son  maître,  qui  était  un  laboureur  du  village 
voisin.  La  première  chose  qu'on  lui  commanda  fut  d'aller  cher- 
cher les  vaches,  qui  paissaient  dans  le  bois.  Joseph  y  alla.  Il 
déracina  un  chêne  pour  s'en  servir  comme  d'une  gaule,  et,  au 
lieu  de  ramener  les  vaches ,  il  revint  chez  son  maître  avec  tous  les 
loups  de  la  forêt.  Le  maître  fut  bien  effrayé.  «  Malheureux,  » 
cria-t-il,  «  remène  vite  au  bois  ces  vilaines  bêtes.  »  Le  domes- 
tique chassa  devant  lui  les  loups  jusqu'à  la  forêt,  et  cette  fois  il 
ramena  les  vaches  à  la  maison. 

Le  lendemain  le  laboureur  lui  dit  :  «  Tu  vas  aller  à  la  forêt 
prendre  notre  portion  de  bois  ^  »  Joseph  ne  se  donna  pas  la  peine 
de  chercher  où  se  trouvait  la  portion  de  son  maître.  Il  prit 
toutes  les  portions  à  la  fois  et  les  rapporta  dans  la  cour  du  labou- 
reur. 

Le  maître  se  disait  :  «  Voilà  un  gaillard  qui  va  vite  en 
besogne.  Nous  ne  saurons  bientôt  plus  à  quoi  l'employer.  »  Il 

I.  Dans  les  villages  qui  possèdent  des  forêts  communales,  on  répartit  chaque 
année  une  certaine  quantité  de  bois  entre  les  habitants.  Chaque  «  feu  »  a  une 
v  portion  »  (c'est  le  terme  en  usage  à  Montiers-sur-Saulx). 


LE      LABOUREUR      ET      SON      VALET  267 

lui  commanda  de  battre  le  blé  qu'il  avait  en  grange.  Joseph, 
trouvant  le  fléau  trop  léger ,  coupa  un  cerisier  et  un  prunier  qu'il 
attacha  ensemble  pour  se  faire  un  fléau,  et  battit  tout  le  blé,  sans 
désemparer.  Il  voulut  ensuite  le  vanner;  mais  comme  le  van 
n'était  pas  assez  grand  pour  lui,  il  prit  la  porte  de  la  grange. 
Puis  il  battit  et  vanna  toute  l'avoine,  par  dessus  le  marché, 
en  deux  heures  et  demie. 

Le  laboureur  lui  dit  alors  :  «  J'ai  prêté  cent  écus  au  diable.  Va 
les  lui  redemander  de  ma  part.  » 

Joseph  se  mit  en  route ,  et ,  s'étant  avancé  assez  loin  dans  une 
grande  forêt,  il  rencontra  un  diable.  «  Bonjour,  monsieur  le 
diable.  —  Bonjour.  Qu'est-ce  que  tu  viens  faire  ici  ?  —  Je 
viens  de  la  part  de  mon  maître  le  laboureur  chercher  cent  écus 
qu'il  vous  a  prêtés.  —  Attends  un  instant.  Le  patron  va  rentrer.  » 
En  effet,  le  grand  diable  arriva  bientôt  et  dit  à  Joseph  : 
«  Qu'est-ce  que  tu  demandes  ?  —  Je  demande  les  cent  écus  que 
mon  maître  vous  a  prêtés.  »  Le  diable  lui  compta  l'argent ,  et 
Joseph  s'en  retourna. 

Quand  il  fut  partie  le  diable  appela  un  des  siens.  «  Tiens,  »  dit-il, 
«  voici  cent  écus.  Cours  après  l'homme  et  propose-lui  de  jouer 
aux  quilles  ses  cent  écus  contre  les  tiens.  » 

Le  diable  eut  bientôt  rattrapé  Joseph.  «  Où  allez-vous  ?  »  lui 
demanda-t-il.  —  «  Je  retourne  à  mon  village.  —  Voulez- vous,  » 
dit  le  diable,  «  faire  une  petite  partie  de  quilles  avec  moi  ?  Nous 
mettrons  chacun  cent  écus  au  jeu.  — Volontiers,  »  dit  Joseph.  Le 
diable  joua  le  premier,  et  renversa  huit  quilles  ;  il  n'en  restait 
plus  qu'une  debout.  Joseph  prit  alors  la  boule ,  et  fit  mine  de 
la  jeter  dans  la  rivière.  Le  diable  tenait  beaucoup  à  sa  boule,  qui 
était  fort  belle.  «  Holà  !  »  cria-t-il,  «  arrête.  C'est  toi  qui  as 
gagné.  »  Il  lui  donna  les  cent  écus  et  retourna  au  logis. 

«  Eh  !  bien,  »  lui  dit  le  grand  diable,  «  as-tu  gagné  ?  —  Non. 
Il  est  plus  adroit  que  moi.  —  «  Voici  qu'il  a  deux  cents  écus,  » 
reprit  le  grand  diable.  «  Je  t'en  donne  autant.  Cours  le  rejoindre.  » 

Le  diable  fit  grande  diligence  et  proposa  à  Joseph  de  jouer  à 
qui  lancerait  de  l'eau  le  plus  haut.  Le  diable  commença  ;  mais 
quand  ce  fut  le  tour  de  Joseph ,  il  lança  l'eau  si  haut  et  si 
loin  que  toute  la  terre  en  fut  mouillée.  Le  diable  fut  encore  obligé 
de  lui  donner  son  argent. 

De  retour  chez  son  maître,  Joseph  lui  remit  cent  écus  et  garda 


268  LE      LABOUREUR      ET      SON      VALET 

le  reste  pour  lui.  «  Maintenant,  »  dit-il,  «  mon  année  doit  être 
finie.  Donnez-moi  ma  charge  de  blé.  »  Le  laboureur  croyait 
qu'avec  une  douzaine  de  boisseaux  il  en  serait  quitte  ;  mais  il 
fallut  coudre  ensemble  douze  draps  de  lit  pour  contenir  tout 
le  grain  que  Joseph  emporta.  Depuis  on  ne  Ta  plus  revu. 


REMARQ.UES 

Ce  conte  se  rattache  au  même  thème  que  nos  nos  46,  Bénédicité,  et  14, 
îe  Fils  du  Diable  ;  mais  la  plupart  des  aventures  sont  différentes.  Le  seul  trait 
commun  est  la  charge  de  blé  demandée  comme  salaire.  Voir,  sur  ce  point,  les 
remarques  de  notre  no  46,  et  notamment  le  résumé  d'un  conte  saxon  de 
Transylvanie  (II,  p.  m)  et  d'un  conte  wcnde  de  la  Lusace  (II,  p.  113).  Dans 
ce  dernier,  le  héros  se  fait  un  sac  avec  les  draps  de  tous  les  lits  du  château. 

* 
*  * 

Le  passage  où  Joseph  ramène  à  la  ferme ,  au  lieu  des  vaches ,  tous  les  loups 
de  la  forêt ,  peut  être  rapproché  d'un  épisode  d'un  conte  basque  publié  dans 
Mèliisine  (  1877  ,  col.  160)  et  dont  le  début  est  à  peu  près  celui  de  notre  n»  i , 
Jean  de  VOurs  :  Le  vacher  au  service  duquel  est  entré  le  jeune  homme  est 
effrayé  de  sa  force  et  cherche  à  se  débarrasser  de  lui.  Un  jour  qu'une  bande  de 
loups  rôdent  autour  de  la  borde  (  bâtiment  qui  abrite  pendant  la  nuit  les  bergers 
et  les  troupeaux),  le  vacher  lui  dit  :  «  Va  me  réunir  ces  veaux.  »  Le  garçon  y 
va  en  courant,  arrache  un  hêtre  de  douze  ans  et  s'en  sert  pour  faire  entrer  les 
loups  dans  la  borde.  —  Dans  un  conte  russe  {Académie  de  Berlin,  1866, 
p.  253,  mémoire  de  M.  Schott),  Ivachko  Oreille-d'Ours  est  envoyé  dans  la 
forêt  par  le  pope ,  son  père  nourricier ,  qui  espère  le  voir  déchirer  par  les  bètes. 
Il  ramène  à  la  maison ,  au  Heu  de  la  vache  du  pope ,  un  ours  qui  tue  tout  le 
bétail.  —  Dans  un  récit  finnois  (Grimm,  III,  p.  159),  Soïni,  fâché  contre  le 
maître  dont  il  garde  le  troupeau ,  appelle  les  ours  et  les  loups ,  et  leur  fait 
manger  les  bœufs.  Puis  il  amène  les  ours  et  les  loups  à  la  maison.  Comparer 
une  autre  légende  finnoise  (Schott,  loc.  cit.),  où  KuUervo,  envoyé  par  le  for- 
geron Ilmarinen  comme  pâtre  dans  la  forêt,  ramène,  au  lieu  du  troupeau  ,  une 
bande  de  loups  et  d'ours ,  qui  déchirent  la  méchante  femme  d'Ilmarinen.  —  Le 
Grettir  des  légendes  du  nord  joue  à  son  maître  des  tours  de  ce  genre  lorsqu'on 
veut  lui  faire  garder  les  oies  et  les  chevaux  (Grimm  ,  III,  p.  160  ). 

Dans  un  conte  danois  (Grundtvig,  II,  p.  72)  qui  présente  une  grande 
ressemblance  avec  notre  n°  46,  Bétiédicilé,  le  héros  se  fait  un  fléau  avec  deux 
poutres,  comme  notre  Joseph  avec  un  poirier  et  un  prunier.  Comparer  le  conte 
poméranien  (Knoop,  p.  208)  et  le  conte  westphalien  (Kuhn,  Westfalisclx 
Sagen,  II,  p.  232),  déjà  cités  dans  les  remarques  de  notre  no46. 

Le  même  conte  danois  contient  encore  un  épisode  à  rapprocher  d'un  passage 
de  notre  conte  :  Jean  est  envoyé  par   son  maître  réclamer  au  diable  trois 


LE      LABOUREUR     ET      SON      VALET  269 

années  d'intérêts  sur  une  somme  qu'il  lui  a  prêtée.  II  se  met  en  route  avec  sa 
canne  de  fer.  Arrivé  chez  le  «  vieil  Eric  »  (le  diable),  qu'il  a  déjà  eu  précédem- 
ment occasion  de  maltraiter,  il  réclame  les  intérêts  dus  à  son  maître  ,  et  le 
diable  lui  fait  donner  une  énorme  quantité  d'or  et  d'argent.  —  Dans  un  conte 
norvégien  (Asbjœrnsen,  Taies  of  Ihe  Fjeld,  p.  55),  cité  dans  les  remarques  de 
notre  no  46  ,  le  roi  envoie  le  héros  chez  le  diable  pour  lui  réclamer  l'impôt.  — 
Dans  un  conte  flamand  (Wolf,  Deutsche  Marchen  und  Sagen,n°  22),  cité  aussi 
dans  les  mêmes  remarques,  le  maître  dit  au  valet  qu'il  ne  pourra  plus 
le  nourrir  si  celui-ci  ne  lui  rapporte  de  l'argent  de  l'enfer.  Le  valet  y  va.  Le 
diable  qui  vient  ouvrir  a  eu  précisément  affaire  dans  certain  moulin  à  notre 
homme  qui  Ta  jeté  en  bas  d'un  escalier,  où  il  s'est  cassé  la  jambe.  En  le  voyant, 
ce  diable  s'enfuit.  Le  valet  se  fait  donner  plein  sa  charrette  de  sacs  d'argent  '. 
En  Orient,  nous  trouvons  un  épisode  du  même  genre  dans  un  conte  des 
Avares  du  Caucase,  que  nous  avons  déjà  eu  à  citer  dans  les  remarques  de 
nos  nos  I  et  46  :  Le  roi,  voulant  se  débarrasser  d'OreilIe-d'Ours ,  dont  la  force 
l'effraie,  lui  dit  un  jour  d'aller  réclamer  à  une  ^ar/ (sorte  d'ogresse)  une 
mesure  de  pois  qu'elle  lui  doit  depuis  longtemps.  Oreille-d'Ours  s'en  va  chez  la 
kart,  et,  celle-ci  ayant  voulu  lui  jouer  un  mauvais  tour,  il  l'amène  au  roi,  qui 
lui  dît  de  la  remener  bien  vite  chez  elle.  Oreille-d'Ours  fait  de  même  avec  un 
dragon ,  auquel  le  roi  l'a  envoyé  réclamer  un  boeuf. 


* 


L'épisode  de  la  boule  n'appartient  pas  en  réalité  au  thème  de  VHomme  fort. 
11  y  a  ici  infiltration ,  si  l'on  peut  parler  ainsi ,  d'un  autre  thème ,  celui  où  un 
personnage  sans  aucune  force ,  mais  très  rusé ,  fait  croire  à  un  géant  ou  à  un 
ogre  qu'il  est  plus  fort  que  lui  (voir  les  remarques  de  notre  n°  25,  fe  Cordon- 
nier et  les  Voleurs).  Ainsi,  dans  un  conte  italien  {Jahrhuch  fur  romanische  und 
englische Literatur ,  tome  VIII,  pp.  246  seq.),  l'ogre,  qui  demeure  à  quelque 
distance  de  la  mer ,  propose  au  héros  de  jouer  à  qui  lancera  le  plus  loin  un 
mulinello  (morceau  de  bois  qui  sert  à  moudre  dans  les  moulins).  Il  commence, 
et  lance  très  loin  le  viulinello.  Alors  le  jeune  homme  se  met  à  donner  du  cor 
pour  prévenir ,  dit-il ,  les  gens  de  l'autre  côté  de  la  mer  de  se  garer  quand  il 
lancera  ;  il  a  l'intention  d'envoyer  le  viulinello  dans  la  mer ,  mais  il  pourrait  se 
faire  qu'il  allât  trop  loin  et  fît  un  malheur.  L'ogre  se  déclare  vaincu ,  parce  que 
si  son  mulinello  tombe  dans  la  mer ,  il  ne  pourra  plus  moudre.  (On  remarquera 
que  ce  passage  est  bien  plus  net  et  mieux  conservé  que  celui  du  conte  lorrain.) 
—  Dans  un  conte  écossais  de  la  collection  Campbell  ( Brueyre ,  p.  25),  le 
géant  lance  un  lourd  marteau  à  une  grande  distance  et  invite  le  berger  à 
l'imiter.  Celui-ci  lui  déclare  que ,  s'il  lance  le  marteau ,  le  marteau  ira  s'en- 
gloutir en  un  clin  d'œil  dans  la  mer.  «  Non  ,  »  dit  le  géant  ;  «  je  tiens  à  mon 
marteau ,  qui  me  vient  de  mon  grand-père.  »  Et  il  renonce  à  la  lutte,  —  Dans 
un  conte  norvégien  de  la  collection  Asbjœrnsen  (  Taies  of  the  Fjeld,  p.  253  ),  le 
jeune  homme  dit  au  troll  (  mauvais  génie ,  ogre),  qui  vient  de  lancer  sa  massue 

I .  Pour  le  voyage  ea  enfer,  comparer  le  conte  du  <  pays  saxon  »  de  Transylvanie  résumi  dans  les 
remarques  de  notre  n<>  46,  et  un  conte  italien  des  Abrnzzes,  également  du  type  de  X'Hommi  fort 
(Finaraore,  I,  n"  17). 


270  LE  LABOUREUR  ET  SON  VALET 

de  fer  :  «  A  mon  tour  !  Vous  allez  voir  ce  que  c'est  que  de  lancer.  »  Et  il  se 
met  à  regarder  fixement  le  ciel,  tantôt  au  nord ,  tantôt  au  sud.  «  Que  regardez- 
vous?  »  lui  dit  le  troll.  —  «  Je  cherche  une  étoile  contre  laquelle  je  puisse 
lancer  la  massue.  — Assez,  »  dit  le  troll  ;  «  je  ne  veux  pas  perdre  ma  massue.  »  — 
De  même,  dans  un  conte  lapon  (n"  7  des  Contes  lapons  traduits  par  F. 
Liebrecht  dans  la  revue  Germania ,  année  1870),  le  géant  lance  en  l'air  un 
énorme  marteau  de  fer.  Son  valet  regarde  dans  quel  nuage  il  le  lancera  à  son 
tour  ;  mais  le  géant  lui  dit  de  n'en  rien  faire ,  car  il  a  hérité  le  marteau  de  son 
grand-père. 

Ce  n'est  pas,  du  reste,  dans  le  conte  lorrain  seul  que  s'est  produite  Vinfiltration 
dont  nous  avons  parlé.  Dans  un  conte  wende  de  la  Lusace  (Veckenstedt,  p.  69), 
appartenant  au  thème  de  V Homme  fort ,  et  déjà  cité  dans  les  remarques  de  notre 
no  46,  Jean,  après  s'être  établi  dans  un  moulin  abandonné,  voit  un  jour  venir 
un  petit  homme  qui  lui  propose  de  mesurer  ses  forces  avec  lui.  Jean  déclare, 
là  aussi ,  qu'il  veut  atteindre  avec  son  marteau  une  tache  rouge  qui  est  au  ciel, 
et  le  petit  homme  l'empêche  de  lancer  le  marteau.  —  Nous  citerons  encore  un 
conte  du  Tyrol  allemand  (Zingerle,  I,  n»  18),  de  ce  même  type,  et  qui 
se  rapproche  beaucoup  du  conte  lorrain.  Dans  ce  conte  tyrolien ,  comme  dans 
le  nôtre ,  c'est  à  un  diable  que  Jean  a  affaire.  Ici  Jean  regarde  fixement  le  ciel, 
«  afin ,  »  dit-il ,  «  de  ne  pas  jeter  bas  d'étoile  en  lançant  le  marteau ,  »  et  le 
diable,  effrayé,  lui  dit  d'en  rester  là.  La  rencontre  de  Jean  avec  le  diable  a  lieu 
un  jour  que  le  jeune  homme  s'en  va,  envoyé  par  son  père  qui  veut  se  débar- 
rasser de  lui,  chercher  en  enfer  un  cheveu  du  diable.  C'est  là  une  ressemblance 
de  plus  avec  notre  conte.  —  Comparer  encore  le  conte  poméranien. 

Dans  le  conte  westphalien,  c'est  un  autre  élément  du  thème  de  notre  n°  25 
qui  est  venu  s'infiltrer  dans  le  thème  de  l'Homme  fort  :  Le  diable  ayant  lancé  très 
haut  un  quartier  de  roc ,  Jean  tire  de  sa  poche  un  oiseau  et  le  lance  comme  si 
c'était  une  pierre.  (Voir  les  remarques  de  notre  no  25 ,  I,  p.  260.) 


LXX 


LE    FRANC    VOLEUR 


Pierrot,  Jeannot  et  Claudot  étaient  trois  frères,  fils  d'une 
pauvre  veuve.  Devenus  grands  et  ne  sachant  que  faire  à  la  maison , 
ils  voulurent  aller  chercher  fortune  ailleurs.  Ils  partirent  donc 
ensemble,  et,  arrivés  à  une  croisée  de  chemin,  ils  se  séparèrent 
en  se  disant  :  «  Dans  un  an ,  nous  nous  retrouverons  ici.  » 

En  arrivant  dans  un  village,  Claudot  s'arrêta  devant  une  bou- 
tique de  boulanger.  «  Mon  ami ,  »  lui  dit  le  boulanger^  «  on 
dirait  que  tu  as  envie  d'apprendre  mon  état  ?  —  Oui,  »  répondit 
Claudot,  «  mais  je  n'ai  pas  d'argent.  —  Qu'à  cela  ne  tienne,  » 
dit  le  boulanger.  «  Entre  chez  moi,  et,  d'ici  à  un  an,  tu  sauras 
le  métier.  » 

Jeannot,  étant  arrivé  devant  une  boutique  de  serrurier,  s'arrêta 
à  la  porte.  «  Mon  ami,  »  lui  dit  le  serrurier,  «  on  dirait  que  tu 
as  envie  d'apprendre  mon  état  ?  —  Oui,  »  répondit  Jeannot,  «  mais 
je  n'ai  pas  d'argent.  —  Qu'à  cela  ne  tienne,  »  dit  le  serrurier. 
«  Entre  chez  moi ,  et ,  d'ici  à  un  an ,  tu  sauras  le  métier.  » 

Pierrot,  lui,  tomba  au  milieu  d'une  bande  de  voleurs  qui  lui 
crièrent  :  «  La  bourse  ou  la  vie  !  —  Oh  !  oh  !  »  dit  Pierrot , 
«  mais  c'est  moi  qui  demande  la  bourse  ou  la  vie.  —  Alors,  » 
dirent  les  voleurs,  «  veux-tu  être  des  nôtres?  —  Volontiers,  » 
répondit  Pierrot. 

Les  voleurs  le  mirent  aussitôt  à  l'épreuve  :  «Dans  un  instant,  » 
lui  dirent-ils,  «  il  va  passer  un  beau  monsieur  en  carrosse  ;  tu  lui 
crieras  :  La  bourse  ou  la  vie  !  » 

Pierrot  s'embusqua  sur  le  bord  du  chemin,  et,  lorsque  le 
carrosse  passa,  il  s'élança  en  criant  :  «  La  bourse  ou  la  vie!  ». 


272  LE      FRANC      VOLEUR 

Le  beau  monsieur  lui  jeta  bien  vite  sa  bourse  et  partit  au  grand 
galop.  Pierrot  ramassa  la  bourse.  «  Mais,  »  pensa-t-il,  ce  n'est 
pas  l'argent,  c'est  la  bourse  qu'on  m'a  dit  de  prendre.  »  Cette 
réflexion  faite,  il  rapporta  à  ses  compagnons  la  bourse  vide.  «  Tu 
n'iras  plus  voler,  »  lui  dirent  les  voleurs  ;  «  tu  feras  la  cuisine.  » 
Au  bout  de  l'année,  les  voleurs,  se  trouvant  assez  riches,  par- 
tagèrent leur  butin,  et  Pierrot  eut  pour  lui  une  bonne  sachée 
d'or.  Il  se  rendit  à  l'endroit  où  ses  frères  et  lui  s'étaient  donné 
rendez-vous  :  Jeannot  et  Claudot  s'y  trouvaient  déjà.  Ils  retour- 
nèrent donc  tous  les  trois  chez  leur  vieille  mère.  Dès  qu'ils 
furent  arrivés,  elle  leur  dit  :  «  Eh  bien!  mes  enfants,  qu'êtes- 
vous  devenus  depuis  votre  départ  ?  —  Moi,  je  suis  boulanger,  » 
répondit  Claudot.  —  «  Et  moi,  »  dit  Jeannot,  «  je  suis  serrurier. 

—  Moi,  je  suis  charbonnier,  »  dit  Pierrot.  —  «  Fais-tu  au  moins 
de  bon  charbon  ?  »  demanda  la  mère.  —  «  Ecoutez,  ma  mère,  » 
dit  Pierrot,  «  je  vais  vous  dire  une  chose,  mais  gardez-vous  de 
la  répéter  :  je  ne  suis  pas  charbonnier,  je  suis  voleur.  Surtout 
n'en  dites  rien.  —  Oh  !  non,  mon  Pierrot,  sois  tranquille.  » 

Vint  la  voisine.  «  Eh  bien,  Marion^  »  dit-elle  à  la  mère, 
qui  était  une  bavarde,  comme  moi,  «  voilà  vos  trois  fils  revenus 
au  pays.  Que  font-ils  à  présent  ?  —  Claudot  est  boulanger ,  » 
répondit  la  mère;  «  Jeannot  est  serrurier;  quant  à  Pierrot...,  il 
est...  —  Vous  avez  bien  de  la  peine  à  trouver  le  mot,  Marion.  Il 
est  :  quoi  ?  —  Il  est  voleur.  Surtout  n'en  parlez  à  personne  au 
monde.  » 

Mais  la  voisine  parla  si  bien  que  le  bruit  en  vint  aux  oreilles 
du  seigneur.  Il  fit  appeler  Marion  et  lui  dit  :  «  Qiiel  métier  fait 
donc  votre  Pierrot?  — Monseigneur,  il  est  charbonnier.  — J'ai 
entendu  dire  qu'il  faisait  de  bon  charbon.  —  Oh  !  monseigneur, 
comme  les  autres.  » 

Le  seigneur  envoya  chercher  Pierrot.  «Bonjour,  monseigneur. 

—  Bonjour,  Pierrot.  Quel  est  ton  métier,  maintenant?  —  Je 
suis  charbonnier ,  monseigneur.  —  On  m'a  dit  que  tu  faisais  de 
bon  charbon.  —  Oh  !  monseigneur,  comme  les  autres.  —  Entre 
nous,  Pierrot,  tu  es  un  voleur,  »  dit  le  seigneur.  «  Pour  voir  si 
tu  sais  ton  métier,  je  t'ordonne  de  voler  un  cheval  qui  est  dans 
mon  écurie,  gardé  par  douze  hommes.  Si  ce  n'est  pas  fait  pour 
demain,  à  neuf  heures  du  matin,  tu  seras  pendu.  —  Monseigneur, 
je  ne  pourrai  jamais.  —  Tu  le  feras,  ou  tu  seras  pendu.  » 


LE      FRANC      VOLEUR  27J 

Pierrot  mit  une  robe  de  capucin  et  se  rendit  à  l'écurie  du 
seigneur.  «  Bonsoir,  mes  chères  braves  gens,  je  viens  passer  un 
bout  de  la  soirée  avec  vous  et  vous  aider  à  prendre  le  fripon  qui 
veut  enlever  le  cheval.  Tenez,  j'ai  là  quelque  chose  pour  vous 
rafraîchir.  »  Il  leur  donna  de  l'eau  des  piones  ^,  qui  bientôt  les 
fit  tous  tomber  endormis.  Alors  il  enveloppa  d'étoupes  les  sabots 
du  cheval,  afin  qu'ils  ne  fissent  pas  de  bruit  sur  le  pavé,  et  il 
partit  avec  la  bête.  Le  lendemain  matin  ,  le  seigneur  entra  dans 
l'écurie,  et,  ne  trouvant  plus  le  cheval,  il  prit  un  fouet  pour  cor- 
riger ses  domestiques.  Il  y  en  avait  un  que  le  voleur  avait 
suspendu  au  plafond  :  ce  fut  lui  qui  reçut  tous  les  coups. 

«  Pierrot,  »  dit  le  seigneur,  «  tu  es  un  franc  voleur.  Mainte- 
nant, il  faut  que  tu  voles  six  bœufs  que  douze  de  mes  gens  con- 
duiront à  la  foire.  —  Monseigneur,  je  ne  pourrai  jamais.  —  Tu 
as  pris  le  cheval  dans  mon  écurie;  tu  prendras  les  bœufs,  ou  tu 
seras  pendu.  » 

Quand  les  hommes  passèrent  sur  la  route  avec  les  bœufs  qu'ils 
menaient  à  la  foire ,  Pierrot  courut  en  avant ,  se  mit  la  tête  en 
bas  et  les  pieds  en  l'air  et  commença  à  battre  des  pieds  et 
des  mains.  «  Oh  !  que  c'est  beau  !  j)  dit  un  des  hommes  ;  «  allons 
voir.  — Non,  »  dit  un  autre.  «  Monseigneur  nous  a  recom- 
mandé de  bien  garder  les  bœufs.  »  Pierrot  alla  un  peu  plus  loin 
et  recommença  ses  tours.  «  Oh  !  »  dit  l'un  des  hommes,  «  que 
c'est  beau!  courons  voir  :  six  iront,  et  six  resteront  près  des 
bœufs.  —  Bah  !  »  dirent  les  autres,  «  allons-y  tous,  ce  n'est  pas 
si  loin.  »  Pierrot,  voyant  les  bœufs  sans  gardiens,  se  mit  à  courir" 
dans  la  campagne  ;  puis ,  par  un  détour  adroit ,  il  revint  les 
prendre. 

«  Pierrot  »,  dit  le  seigneur,  «  tu  es  un  franc  voleur.  Maintenant, 

il  s'agit  d'une  autre  affaire  :  j'ai  un  oncle  curé  qui  dit  tous  les 

jours  la  messe  à  minuit  ;  il  faut  que  tu  le  fasses  mourir,  et  nous 

partagerons  la  succession.  —  Monseigneur,  je  ne  puis  faire  cela. 

—  Tu  as  bien  volé  mon  cheval  et  mes  six  bœufs  ;  fais  ce  que  je 

te  commande,  ou  tu  seras  pendu.  » 

Pierrot  acheta  des  écrevisses,  les  mit  dans  une  assiette  sur 

1   l'autel,  puis  il  se  cacha  derrière  l'autel.  Quand  le  pauvre  vieux 

I  curé  vint  pour  dire  la  messe ,  Pierrot  lui  cria  :   «  Payez  votre 

I .  Evidemment  cette  «  eau  des  piones  »  est  de  Vopium, 

CosoviN,  Contes,  II,  18     . 


274  LE      FRANC      VOLEUR 

servante  Marguerite,  puis  mettez  la  tête  dans  le  sac  qui  est 
au  pied  de  l'autel,  et  vous  irez  droit  en  paradis.  Ne  voyez-vous 
pas  les  anges  qui  vous  tendent  les  bras  ?  »  Le  curé  se  mit  la  tête 
dans  le  sac  ;  aussitôt  Pierrot  le  saisit  et  le  fit  monter  et  descendre 
l'escalier  du  clocher.  «  Hélas  !  »  disait  le  pauvre  curé,  «  que  de 
peines  pour  arriver  au  paradis  !  » 

Quand  il  fut  à  moitié  mort,  Pierrot  le  porta  dans  son  poulailler. 
Le  matin,  Marguerite  vint  donner  à  manger  aux  poules.  «  Petits  ! 
petits  !  petits  !  —  Quoi  !  Marguerite ,  »  dit  le  pauvre  homme , 
«  es-tu  donc  aussi  dans  le  paradis  ?  —  Beau  paradis  vraiment  !  » 
dit  Marguerite ,  «  c'est  le  poulailler  de  vos  poules  !  »  On  mit  le 
curé  au  lit;  trois  jours  après  il  mourut,  et  le  seigneur  partagea 
sa  succession  avec  Pierrot. 


REMARQUES 

Nous  avons  ici  une  version ,  altérée  sur  divers  points ,  d'un  conte  très 
répandu  qui  se  retrouve  sous  une  forme  mieux  conservée ,  par  exemple  dans  le 
no  192  de  la  collection  Griram. 

Indiquons  d'abord  les  principaux  traits  de  ce  conte  thuringien  :  Le  «  maître 
voleur  »,  revenu  au  pays,  se  présente  hardiment  chez  le  comte,  son  parrain. 
Celui-ci  lui  déclare  qu'il  le  fera  pendre,  s'il  ne  réussit  pas  dans  trois  épreuves. 
D'abord,  il  faut  voler  le  cheval  du  comte,  gardé  par  des  soldats.  Le  voleur, 
déguisé  en  vieille,  portant  un  baril  de  vin  mêlé  d'un  narcotique,  vient  s'asseoir 
en  grelottant  de  froid  à  la  porte  de  l'écurie.  Les  soldats  lui  disent  d'approcher 
du  feu  et  lui  demandent  à  boire.  Le  narcotique  produit  son  effet ,  et ,  quand 
les  soldats  sont  tous  endormis ,  le  voleur  déboucle  la  selle  sur  laquelle  l'un 
d'eux  est  assis,  et  l'accroche  au  moyen  de  cordes  aux  poteaux  de  l'écurie. 
(Dans  notre  conte,  on  parle  bien  d'un  domestique  que  le  voleur  a  suspendu  au 
plafond  ;  mais  on  n'explique  pas  pourquoi  ni  comment.  )  Ensuite  il  s'enfuit 
avec  le  cheval,  dont  il  a  enveloppé  les  sabots  de  vieux  chiffons.  —  La 
seconde  épreuve ,  qui  ne  se  retrouve  pas  dans  notre  conte ,  consiste  à  voler 
pendant  la  nuit  un  des  draps  du  lit  où  couchent  le  comte  et  la  comtesse, 
et  l'anneau  nuptial  de  cette  dernière.  —  Enfin,  il  est  ordonné  au  maître  voleur 
de  prendre  dans  l'église  le  curé  et  le  bedeau.  Le  voleur  se  rend  la  nuit 
au  cimetière  qui  entoure  l'égUse.  Il  a  apporté  un  grand  nombre  d'écrevisses  : 
il  leur  fixe  sur  le  dos  de  petites  bougies  allumées  et  les  lâche  à  travers  les 
tombes,  pour  faire  croire  que  les  morts  ressuscitent.  (Dans  notre  conte,  les 
écrevisses  que  le  voleur  apporte  dans  l'église  n'ont  aucune  signification.  )  Puis, 
déguisé  en  moine ,  il  monte  en  chaire  et  se  met  à  crier  :  «  La  fin  du  monde 
est  arrivée  ;  les  morts  se  réveillent  dans  le  cimetière.  Je  suis  saint  Pierre.  Que 
ceux  qui  veulent  aller  au  ciel  entrent  dans  mon  sac.  »  Le  curé  et  le  bedeau , 
qui  sont  accourus  à  l'église,  s'empressent  d'entrer  dans  le  sac.  Alors  le  voleuf 


LE      FRANC      VOLEUR  275 

tire  le  sac  hors  de  l'église,  et,  après  l'avoir  traîné  à  travers  les  rues  du  village, 
il  le  pousse  jusque  dans  le  colombier  du  comte.  (Il  suffit  de  rapprocher  cette  der- 
nière scène  de  la  fin  du  Franc  Voleur  pour  voir  combien  cette  fin  a  été  défigurée.) 
Le  conte  allemand  présente ,  on  le  voit ,  une  forme  bien  conservée  de 
ce  thème.  Sur  un  point  particulier,  —  celui  où  il  est  question  des  écrevisses,  — 
il  est  même,  à  notre  connaissance,  le  seul,  avec  un  conte  lithuanien  (Leskien, 
no  37),  qui  fournisse  l'explication  du  passage  inintelligible  de  notre  conte.  Mais 
il  n'en  faudrait  pas  conclure  que  le  conte  lorrain  serait  tout  bonnement  une 
dérivation  du  conte  allemand.  Il  a  des  épisodes  qui  n'existent  pas  dans  ce 
dernier,  et  ces  épisodes,  nous  allons  les  rencontrer,  parfois  plus  clairement 
racontés,  dans  d'autres  contes  du  même  type. 

* 
*  * 

L'introduction  du  Franc  Voleur,  toute  différente  de  celle  du  conte  de  la 
collection  Grimm,  se  retrouve  dans  un  conte  norvégien ,  un  conte  irlandais , 
un  conte  allemand  de  la  Basse-Saxe ,  et  dans  deux  contes  toscans.  Dans  le 
conte  norvégien  (Asbjœrnsen,  II,  p.  28},  un  pauvre  paysan  ,  qui  a  trois  fils, 
leur  dit  un  jour  d'aller  gagner  leur  vie  où  ils  pourront.  Il  les  accompagne 
jusqu'à  un  endroit  où  le  chemin  se  partage  en  trois ,  et  les  trois  fils  s'en  vont 
chacun  de  son  côté.  Le  troisième  devient  voleur.  —  L'introduction  du  conte 
irlandais  (Kennedy,  II,  p.  38)  est  à  peu  près  identique.  —  Dans  le  premier 
conte  toscan  (Gubernatis,  NovelUtte  di  Santo  Stefano,  n°  29),  Jean  et  Jeanne 
donnent  à  chacun  de  leurs  trois  fils  cent  écus.  L'aîné  s'en  va  par  le  monde 
chercher  fortune  et  perd  tout.  Le  second ,  de  mêrtie.  Le  troisième  apprend  le 
métier  de  voleur.  —  Dans  le  conte  saxon  (Schambach  et  MùUer ,  p.  316),  un 
homme  demande  à  ses  trois  fils  quel  métier  ils  veulent  apprendre.  L'aîné  dit 
qu'il  veut  être  maçon  ;  le  second ,  menuisier  ;  le  troisième ,  voleur.  Le  père  ne 
voulant  pas  entendre  parler  de  ce  dernier  métier ,  le  jeune  homme  s'enfuit  et 
s'enrôle  dans  une  bande  de  voleurs.  —  Dans  le  second  conte  toscan  (Pitre, 
Novelle  popolari  toscane,  n°  41),  il  n'y  a  que  deux  frères,  fils  d'une  pauvre 
veuve.  L'aîné  devient  forgeron  ;  le  plus  jeune  tombe,  comme  Pierrot ,  au  milieu 
d'une  bande  de  voleurs  qui  lui  demandent  la  bourse  ou  la  vie  ;  il  se  joint  à  eux. 

L'épisode  de  la  bourse ,  qui  manque  dans  le  conte  de  la  collection  Grimm  , 
existe  dans  un  conte  de  la  Basse- Bretagne ,  un  conte  piémontais,  un  des 
deux  contes  toscans  et  un  conte  du  Tyrol  italien.  Bilz ,  le  héros  du  conte 
breton  (Luzel,  Veillées  bretonms,  p.  227),  est  envoyé  par  le  chef  des  voleurs 
prendre  la  bourse  d'un  riche  fermier  qui  doit  passer  sur  la  route.  Il  rapporte 
k  bourse  vide.  Les  voleurs  font  alors  de  Bilz  leur  cuisinier.  Pendant  qu'il 
est  seul  au  logis,  il  découvre  le  trésor  des  voleurs  et  l'emporte  chez  lui.  — Dans 
le  conte  toscan  (Gubernatis,  loc.  cil.),  Carlo  doit  arrêter  une  diligence  et 
prendre  les  quattrini  (nom  d'une  petite  monnaie,  mis  ici  pour  l'argent  en 
général).  Il  exécute  sa  consigne  à  la  lettre  ;  il  laisse  de  côté  l'or  et  l'argent  et 
ne  prend  que  les  quattrini  proprement  dits.  —  Même  passage  dans  le  conte 
piémontais  (Gubernatis,  Zoological  Mylhology ,  1. 1,  p.  328)  et  dans  le  conte  du 
Tyrol  italien,  d'un  autre  type  pour  l'ensemble  (Schneller,  no  54),  où  se 


276  LE     FRANC      VOLEUR 

trouvent  à  la  fois  le  passage  de  la  bourse  rapportée  vide  et  celui  des  sous  pris  à 
l'exclusion  de  l'or  et  de  l'argent. 

Dans  le  second  conte  toscan ,  c'est ,  comme  dans  notre  conte ,  l'indiscrétion 
de  la  mère  du  voleur  qui  fait  que  son  véritable  métier  parvient  à  la  connaissance 
du  roi. 


Venons  aux  épreuves  imposées  au  «  franc  voleur  »  . 

La  seconde  de  ces  épreuves,  —  voler  des  bœufs  que  l'on  conduit  à  la  foire, 
—  manque,  on  l'a  vu ,  dans  le  conte  de  la  collection  Grimm.  Divers  autres 
contes  étrangers  vont  nous  en  fournir  des  formes ,  pour  la  plupart  plus  nettes 
que  ne  l'est  celle  du  conte  lorrain. 

Ainsi,  dans  un  conte  islandais  (Arnason,  p.  609),  le  roi  dit  à  1'  «  homme 
gris  »,  qui  lui  a  volé  de  ses  béliers,  qu'il  lui  pardonnera  s'il  parvient  à  voler  un 
bœuf  que  ses  gens  doivent  mener  dans  la  forêt.  L'homme  gris  se  pend, 
en  apparence ,  à  un  arbre  sur  le  chemin  par  où  l'on  doit  passer.  Les  gens ,  en 
le  voyant,  se  disent  que  le  voilà  mort  et  qu'il  n'y  a  plus  rien  à  craindre.  A 
peine  se  sont-ils  éloignés  que  l'homme  gris  se  décroche  et  va  se  pendre  plus 
loin.  Grand  étonnement  des  gens ,  qui  veulent  retourner  sur  leurs  pas  pour 
s'assurer  si  c'est  le  même.  Ils  attachent  le  bœuf  à  un  arbre  et  vont  voir  ce  qu'il 
en  est.  Aussitôt  l'homme  gris  délie  le  bœuf  et  l'emmène.  (Il  est  très  probable 
que ,  dans  notre  conte ,  alors  qu'il  n'avait  pas  encore  subi  d'altérations ,  les 
conducteurs  des  bœufs  étaient  fort  étonnés  de  voir,  à  deux  endroits  diffé- 
rents ,  un  homme ,  qui  leur  paraissait  être  le  même ,  marcher  sur  les  mains  en 
battant  des  pieds,  et  qu'ils  rebroussaient  chemin,  laissant  leurs  bœufs  atta- 
chés, pour  voir  si  l'homme  qu'ils  avaient  rencontré  le  premier  était  toujours  là.) 

La  ruse  que  le  voleur  emploie  dans  le  conte  islandais  se  retrouve  dans  les 
contes  norvégien,  irlandais,  saxon,  ainsi  que  dans  les  deux  contes  toscans,  et, 
en  outre,  dans  un  conte  allemand  (Kuhn  et  Schwartz,  p.  362)  et  dans  un  conte 
russe  (Gubernatis,  Zoohgical  MyÛJohgy,  I,  p.  33$)-  Dans  ce  dernier,  le  voleur 
ne  se  pend  pas  ;  il  se  montre  d'abord  sur  un  arbre,  puis  sur  un  autre.  (  Com- 
parer le  second  conte  toscan,  assez  peu  clair  en  cet  endroit.)  —  Le  premier 
conte  toscan  présente  ici  une  altération  :  à  la  vue  du  même  homme  pendu  en 
deux  endroits  différents,  les  paysans  qui  mènent  leurs  bœufs  à  la  foire  prennent 
peur  et  s'enfuient ,  laissant  là  leurs  bêtes.  Dans  tous  les  autres  contes  mentionnés 
plus  haut,  ils  retournent  sur  leurs  pas,  sans  emmener  leurs  bêtes  avec  eux ,  pour 
vérifier  un  fait  qui  leur  paraît  étrange. 

Un  conte  serbe  (  Vouk ,  n"  46  )  a  un  épisode  construit  sur  la  même  idée  :  Un 
rusé  filou  voit  un  homme  conduisant  deux  moutons  :  il  se  dit  qu'il  volera  les 
moutons.  Pour  y  parvenir ,  il  ôte  un  de  ses  souliers  et  le  dépose  sur  la  route  où 
l'homme  doit  passer.  L'homme  ramasse  le  soulier ,  puis  le  rejette  en  disant  : 
a  A  quoi  bon  un  seul  ?  »  Cependant  le  filou  a  couru  en  avant  et  déposé  sur  la 
route  le  second  soulier.  L'homme,  voyant  que  ce  second  soulier  ferait  la  paire, 
rebrousse  chemin  pour  aller  chercher  l'autre ,  après  avoir  attaché  ses  moutons 
à  un  arbre.  Qpand  il  revient,  les  moutons  ont  disparu  :  le  filou  les  a  emmenés. 
—  Dans  un  conte  indien  du  Bengale  (  Lai  Behari  Day,  n°  11),  un  voleur  s'y 
prend  absolument  de  la  môme  façon  pour  voler  une  vache. 


LE      FRANC      VOLEUR  277 

Avec  l'épisode  du  vol  du  cheval ,  nous  retournons  au  conte  de  la  collection 
Griram.  Cet  épisode  se  retrouve,  plus  ou  moins  complet,  dans  les  contes  breton, 
norvégien ,  irlandais,  dans  les  contes  allemands  de  la  collection  Schambach  et 
Mûller  et  de  la  collection  Kuhn  et  Schwartz,  dans  le  second  conte  toscan,  et,  de 
plus,  dans  deux  contes  de  la  Bretagne  non  bretonnante  (Sébillot,  I ,  n»  32,  et 
Littérature  orale,  p.  121),  dans  un  second  conte  irlandais  (/?ayfl/  Hibernian 
Taies,  p.  36),  dans  un  conte  écossais  (Campbell,  variante  du  n»  40),  dans  deux 
contes  flamands  (Wolf,  Deutsche  Marchen  und  Sagefi,  n°  5;  A.  Lootens, 
no  7),  dans  un  conte  basque  (  Webster ,  p.  140),  dans  un  conte  catalan 
(Rondallayre ,  III,  p.  67),  dans  un  conte  italien  des  Abruzzes  (Finamore, 
no  24),  dans  un  conte  russe  (Gubematis,  Florilegio,  p.  157),  et  dans  un  conte 
serbe  (Archiv  fur  slavische  Philologie,  1,  p.  283-284),  où  l'épreuve  imposée 
par  l'empereur  au  voleur  a  pris  des  proportions  épiques  :  il  s'agit  de  voler 
trois  cents  chevaux  sur  lesquels  sont  en  selle  trois  cents  cavaliers.  (Dans 
le  second  conte  toscan,  le  héros  doit  voler  les  cent  chevaux  qui  sont  dans 
l'écurie  du  roi.  ) 

Le  voleur ,  dans  le  premier  conte  flamand ,  se  déguise  en  vieil  ermite  ;  dans 
le  second  conte  toscan ,  en  vieux  frère  quêteur  ;  dans  le  conte  des  Abruzzes , 
en  moine ,  comme  notre  «  franc  voleur  »  s'habille  en  capucin. 

L'idée  de  cet  épisode  ou  du  moins  du  moyen  dont  use  le  voleur  pour  s'em- 
parer du  cheval  pourrait  bien  être  un  emprunt  fait  à  un  thème  très  voisin ,  le 
thème  de  la  fameuse  histoire  de  voleurs  qu'Hérodote  entendit  conter  en 
Egypte.  On  se  rappelle  cette  histoire  du  trésor  du  roi  Rhampsinite  (  Hérodote, 
II,  121)  :  Deux  voleurs  ont  pénétré  la  nuit  dans  la  chambre  du  trésor,  sans 
qu'on  puisse  découvrir  comment  ils  y  sont  entrés  ;  quand  ils  y  reviennent  plus 
tard,  l'un  d'eux  est  pris  dans  un  piège,  et  l'autre  lui  coupe  la  tête,  afin  qu'il 
ne  soit  pas  reconnu.  Le  roi,  très  intrigué  de  l'aventure,  fait  suspendre  à  un 
gibet  le  cadavre  décapité ,  dans  l'espoir  que  l'autre  voleur ,  en  le  voyant ,  se 
trahira  par  quelque  signe  d'étonnement ,  ou  se  fera  prendre  en  cherchant  à 
enlever  le  corps  de  son  camarade.  Mais  le  voleur  s'approche  des  gardes  sous 
un  déguisement ,  les  enivre  et  enlève  le  cadavre ,  laissant  les  soldats  endormis. 
—  Nous  renverrons,  pour  l'étude  de  ce  thème,  aux  remarques  de  M.  R.  Kœhler 
sur  le  no  ly  b  de  la  collection  de  contes  écossais  de  Campbell  (dans  la  revue 
Orient  und  Occident,  II,  p.  303)  et  à  un  travail  de  M.  Schiefner,  Ueber  einige 
inorgenlandische  Fassungen  der  Rampsinitsage  (Mélanges  asiatiques,  tirés  du  Bulle- 
tin de  l'Ac.  des  sciences  de  Saint-Pétersbourg,  t.  VI,  p.  161).  Aux  formes 
orientales  du  conte  de  Rhampsinite  citées  par  M.  Schiefner,  on  doit  ajouter  un 
conte  syriaque  (Prym  et  Socin ,  no  42  ),  un  conte  de  l'île  de  Ceylan  (  Orientalist 
1884,  p.  56),  un  conte  kabyle  (Rivière,  p.  13). 

Enfin ,  la  troisième  épreuve  de  notre  conte  figure  dans  les  trois  contes  de 
la  Haute  et  de  la  Basse-Bretagne,  dans  les  deux  contes  flamands,  dans  les 
contes  norvégien ,  basque  ,  catalan ,  écossais ,  islandais,  lithuanien,  dans  le 
second  conte  toscan  et  dans  le  conte  des  Abruzzes,  mais  souvent  sous  une 
forme  plus  ou  moins  altérée.  Rappelons  la  forme  véritable,  que  nous  ofi'rent  le 
conte  thuringien  de  la  collection  Grimm  et  d'autres  contes  indiqués  ci-dessus  : 
Le  voleur  doit  enlever  de  tel  endroit  une  personne  désignée  çt  l'apporter 


278  LE      FRANC      VOLEUR 

à  celui  qui  lui  a  donné  cet  ordre.  Il  y  réussit  en  se  donnant  pour  un  ange 
(dans  le  conte  thuringien,  pour  saint  Pierre),  qui  portera  au  ciel  quiconque 
entrera  dans  son  sac. 

Dans  la  plupart  des  contes  européens  du  type  du  Franc  Voleur,  la  victime  du 
voleur  est  un  prêtre,  ordinairement  un  curé  i.  Dans  le  conte  écossais,  c'est 
l'évêque  anglican  de  Londres;  dans  deux  contes  russes  (Schiefner,  op.  cit., 
p.  179),  c'est  un  pope.  —  Dans  le  conte  lithuanien,  le  curé  est  le  frère  du 
seigneur,  et  celui-ci  le  désigne  au  voleur  pour  se  venger  des  plaisanteries  que  le 
curé  a  faites  sur  son  compte ,  à  l'occasion  de  ses  mésaventures  avec  ce  même 
voleur.  Il  en  est  exactement  de  même  dans  un  conte  de  la  Haute-Bretagne 
(Sébillot,  Littérature  orale,  p.  126).  Comparer  un  conte  bas-breton  (Luzel, 
Veillées  bretonnes,  p.  256),  et  le  second  conte  toscan.  — Dans  le  conte  catalan, 
le  personnage  mis  dans  le  sac  est  un  usurier  ;  dans  le  conte  islandais,  ce  sont  un 
roi  et  une  reine.  Ce  dernier  conte  a  quelque  chose  de  particuher,  et  le  passage 
mérite  d'être  brièvement  résumé  :  Le  roi  fera  grâce  à  1'  «  homme  gris  »,  si  ce 
dernier  parvient  à  enlever  de  leur  lit  le  roi  lui-même  et  la  reine.  (Dans  le  conte 
écossais,  l'évêque  de  Londres  défie  également  le  voleur  de  le  «  voler  »  lui- 
même,  c'est-à-dire  de  l'enlever.)  L'homme  gris  va,  pendant  la  nuit,  dans  la 
chapelle  du  château  et  sonne  les  cloches.  Le  roi  et  la  reine  se  relèvent  pour 
voir  ce  que  c'est.  Alors  l'homme  gris  leur  apparaît  tout  brillant  de  lumière  et 
leur  dit  que  leurs  péchés  leur  seront  pardonnes  s'ils  entrent  dans  un  sac  qui  est 
auprès  de  lui.  Le  roi  et  la  reine,  le  prenant  pour  un  ange,  se  fourrent  dans  le 
sac.  L'homme  gris  lie  les  cordons  du  sac ,  puis  il  dit  qu'il  n'est  pas  un  ange  , 
mais  l'homme  gris  ;  maintenant  il  a  fait  ce  que  le  roi  lui  demandait  :  il  l'a 
enlevé  de  son  lit ,  ainsi  que  la  reine ,  et  il  se  débarrassera  d'eux  si  le  roi  ne 
promet  de  lui  accorder  ce  qu'il  demandera.  Le  roi  le  promet ,  et  l'homme  gris 
se  fait  donner  par  lui  sa  fille  en  mariage. 

On  a  vu  combien  ,  dans  le  conte  lorrain,  cet  épisode  est  altéré.  Il  l'est  aussi 
dans  d'autres  contes.  Ainsi,  dans  le  conte  basque ,  le  maire  du  village  ordonne 
au  voleur  de  voler  tout  l'argent  de  son  frère  le  prêtre ,  et  non  d'enlever  le 
prêtre  de  l'église  ;  dans  le  premier  conte  flamand ,  le  voleur  doit  aussi  voler 
tout  l'argent  du  curé,  et  c'est  pour  arriver  à  ses  fins  qu'il  imagine  de  faire 
l'ange  et  d'amener  le  curé  à  se  mettre  dans  le  sac ,  après  s'être  dépouillé  de 
toutes  ses  richesses  terrestres  ;  dans  le  second  conte  flamand  ,  son  déguisement 
a  pour  but  de  voler,  selon  l'ordre  du  baiUi ,  les  ornements  de  l'église. 


*  * 


Au  milieu  du  xvie  siècle,  une  version  italienne  du  conte  qui  nous  occupe  a 
été  recueillie  par  Straparola.  La  voici  en  quelques  mots  :  Le  préteur  de  Pérousc 
ordonne  à  Cassandrino  de  lui  voler  le  lit  sur  lequel  il  couche ,  puis  de  lui  voler 
son  cheval  (  ici  le  voleur  trouve  le  valet  endormi  sur  le  cheval  ;  il  met  la  selle 
sur  quatre  piquets)  ;  enfin  de  lui  apporter  dans  un  sac  le  recteur  de  l'église  d'un 

I.  Dans  un  conte  autrichien  (  Vernaleken ,  n"  57),  cet  épisode  est  enckvé  dans  une  histoire 
différente  ;  dans  un  conte  des  Tsiganes  slovaques  {Journal  Asiatique,  1885  ,  p.  514)1  »'  ionae  tout  Je 
récit  à  lui  seul. 


LE      FRANC      VOLEUR  279 

village  voisin.  Pour  faire  ce  dernier  exploit ,  Cassandrino  s'introduit,  habillé 
en  ange,  dans  l'église  en  disant  :  «  Si  vous  voulez  aller  dans  la  gloire  ,  entrez 
dans  mon  sac.  »  Le  recteur  s'empresse  d'entrer  dans  le  sac. 

En  Orient,  un  conte  des  Tartares  de  la  Sibérie  méridionale  (Radloff, 
t.  IV,  p.  193),  qui  appartient  pour  la  plus  grande  partie  au  thème  du  trésor 
de  Rhampsinitc ,  a  pour  dénouement  la  troisième  des  épreuves  imposées  au 
«  franc  voleur  »  :  Le  voleur  du  conte  tartare  joue  toutes  sortes  de  tours  à  un  prince 
et  lui  rapporte  ensuite  ce  qu'il  lui  a  volé.  Le  prince  lui  dit  qu'il  lui  pardonne,  et 
que  même  il  lui  donnera  son  trône  s'il  lui  apporte  un  prince  de  ses  voisins ,  qui 
a  fait  des  gorges  chaudes  au  sujet  de  toute  cette  histoire.  (  Comparer  le  conte 
lithuanien  et  les  autres  contes  que  nous  en  avons  rapprochés  pour  un  passage 
analogue.)  Le  voleur  se  fait  donner  un  chameau ,  à  chaque  poil  duquel  on  a 
attaché  une  clochette ,  une  chèvre ,  également  garnie  de  clochettes ,  un  bâton 
bigarré,  et  encore  une  autre  chèvre.  Il  tue  les  deux  chèvres,  endosse  la  peau  de 
la  première,  fait  avec  la  peau  de  la  seconde  un  sac  qu'il  lie  sur  le  dos  du 
chameau,  et  se  met  en  route  conduisant' sa  bête,  le  bâton  bigarré  à  la  main. 
Il  arrive  au  bout  d'un  mois  près  de  la  maison  du  prince.  Celui-ci ,  entendant  le 
son  des  mille  clochettes ,  dit  à  sa  femme  :  «  Quel  est  ce  bruit  ?  Est-ce  une 
guerre,  ou  la  fin  du  monde,  ou  bien  un  malin  esprit?»  Quand  le  voleur  est 
auprès  de  la  maison ,  il  crie  :  «  Regardez-moi  ;  je  suis  le  malin  esprit  ;  la  fin 
du  monde  est  arrivée.  »  Le  prince,  épouvanté,  tombe  sans  connaissance  ;  la 
princesse  aussi.  Alors  le  voleur  les  met  dans  le  sac  de  peau  de  chèvre ,  charge 
le  sac  sur  le  chameau  et  le  porte  dans  la  maison  de  son  prince,  qui,  en  récom- 
pense, lui  donne  sa  fille  en  mariage  et  le  fait  prince  à  sa  place.  —  Comparer  un 
autre  conte  recueilli  également  dans  la  Sibérie  méridionale ,  chez  les  Kirghis, 
mais  moins  bien  conservé  (Radloff,  t.  III,  p.  342). 

Le  conte  syriaque ,  mentionné  ci-dessus ,  et  qui  a ,  pour  l'ensemble ,  beau- 
coup de  rapport  avec  le  conte  tartare ,  renferme  également  l'épisode  que  nous 
venons  de  résumer  :  Ajis,  le  voleur,  a  déjoué  toutes  les  mesures  du  gouverneur 
de  Damas.  Le  gouverneur  d'Alep  écrit  à  ce  dernier  pour  se  moquer  de  lui. 
Alors  le  gouverneur  de  Damas  fait  publier  qu'il  promet  au  voleur  inconnu  cent 
bourses  et  la  main  de  sa  fille,  s'il  se  présente  devant  lui.  Ajis  se  présente.  Le 
gouverneur  remplit  sa  promesse,  puis  il  dit  à  Ajis  d'enlever  le  gouverneur 
d'Alep  et  de  le  lui  apporter.  Ajis  se  fait  donner  une  massue,  une  peau  de  chèvre 
et  cent  clochettes,  qu'il  attache  aux  poils  de  la  chèvre.  En  cet  équipage,  il  entre 
à  minuit  dans  la  chambre  du  gouverneur  d'Alep ,  et  lui  dit  qu'il  est  l'ange  de 
la  mort,  et  qu'il  est  venu  pour  chercher  son  âme.  Le  gouverneur  d'Alep 
demande  un  répit  jusqu'à  l'autre  nuit.  Alors  il  se  couche  dans  un  cercueil,  et 
Ajis  le  porte  chez  le  gouverneur  de  Damas  '. 

I.  Comp.irer  un  conte  albanais  (Dozon,  n°  22,  p.  175)  :  Un  voleur  reçoit  d'un  pacha  l'ordre  de  lui 
apporter  le  cadi  enfermé  dans  un  coffre.  Il  prend  dus  clochettes,  et,  s'itant  introduit  dan;  le  grenier  au 
dessus  de  la  chambre  où  dort  le  cadi,  il  se  met  &  agiter  ses  clochettes  en  disant  :  «  Je  suis  l'ange 
Gabriel,  et  je  suis  venu  pour  prendre  ta  vie,  à  moins  que  tu  n'entres  dani  ce  coffre,  car  «lors  je  n'ai 
plus  de  pouvoir  sur  toi,  » 


28o  LE      FRANC      VOLEUR 

Un  autre  conte  oriental,  formant  le  douzième  récit  de  la  collection 
kalmouke  du  Siddhi-Ki'ir,  —  dérivée ,  nous  l'avons  dit  bien  des  fois,  de  récits 
indiens ,  —  présente  la  plus  grande  analogie  avec  la  première  des  épreuves  du 
conte  lorrain  :  Dans  un  certain  pays  vivait  un  homme  qu'on  appelait  l'Avisé. 
Le  khan  de  ce  pays  le  fait  venir  un  jour  et  lui  dit  :  «  On  t'appelle  l'Avisé. 
Pour  justifier  ton  nom ,  vole-moi  ce  talisman  auquel  est  attachée  ma  vie.  Si  tu 
y  réussis,  je  te  ferai  de  beaux  présents;  si  tu  n'y  réussis  pas,  je  détruirai 
ta  maison  et  je  te  crèverai  les  yeux.  »  L'homme  a  beau  protester  que  la  chose 
est  impossible,  il  est  obligé  de  promettre  de  tenter  l'aventure  telle  nuit. 
Cette  nuit-là ,  le  khan  fixe  le  talisman  à  un  pilier  et  s'assied  tout  auprès  ;  en 
même  temps,  il  ordonne  à  ses  gens  de  faire  bonne  garde.  L'homme  avisé  s'ap- 
proche de  ceux  qui  sont  postés  à  la  porte  et  les  enivre  avec  de  l'eau-de-vie  de 
riz.  Quant  aux  autres  gardes  et  au  roi  lui-même,  il  a  la  bonne  chance  de  les 
trouver  tous  endormis  (il  y  a  ici  une  altération),  et  il  peut  ainsi  voler  le  talis- 
man. —  Un  trait  de  ce  conte  kalmouk  est  à  noter  :  L'homme  avisé  enlève 
de  dessus  leurs  selles ,  tout  endormis,  les  gens  du  roi  qui  montaient  la  garde  à 
cheval,  et  les  met  à  califourchon  sur  un  pan  de  mur  écroulé.  Comparer  le 
conte  de  la  collection  Grimm  et  divers  autres  contes  de  ce  type ,  où  le 
voleur  fait  en  sorte  que  les  gardes,  s'ils  se  réveillent,  puissent  se  croire  tou- 
jours à  cheval. 


Il  existe  un  autre  thème  qui,  à  le  considérer  de  près,  offre  beaucoup  d'ana- 
logie avec  celui  du  Franc  Voleur  ;  mais ,  avant  de  l'examiner  rapidement ,  il  est 
bon  d'indiquer  un  conte  grec  moderne  d'Epire  qui  fait  lien  entre  les  deux 
thèmes,  et  nous  donne,  si  l'on  peut  parler  ainsi,  la  forme  héroïque,  épique,  de 
celui  que  nous  venons  d'étudier,  le  merveilleux  y  entrant  pour  une  certaine  part. 

Dans  ce  conte  grec  (  Hahn ,  n»  3  ),  le  roi  ordonne  au  voleur  de  lui  amener  le 
cheval  ailé  du  drakos  (sorte  d'ogre),  s'il  ne  veut  être  haché  en  morceaux;  puis 
de  dérober  au  même  drakos  la  couverture  de  son  lit  ;  enfin  de  lui  apporter  le 
drakos  lui-même.  (Ces  trois  entreprises  correspondent,  comme  on  voit,  à 
celles  du  conte  thuringien.) 

Dans  les  contes  se  rattachant  à  ce  second  thème  dont  no  us  avons  à  parler, 
il  n'y  a  plus  de  voleur.  C'est ,  en  général ,  à  l'instigation  de  ses  frères,  jaloux 
de  la  faveur  dont  il  jouit  auprès  d'un  roi,  que  le  héros  reçoit  de  ce  roi  l'ordre 
de  lui  apporter  les  objets  rares  ou  merveilleux  d'un  certain  être  plus  ou  moins 
fantastique ,  et  enfin  cet  être  lui-même.  On  peut  citer  le  conte  silicien  n»  83  de 
la  collection  Gonzenbach.  Dans  ce  conte ,  Caruseddu  doit  apporter  au  roi  le 
cheval  qui  parle,  appartenant  au  dragu  (ogre),  la  couverture  à  clochettes  dor 
du  dragu  et  finalement  le  drc^u  lui-même.  M.  Kœhler  a  étudié  ce  thème 
à  propos  d'un  conte  des  Avares  du  Caucase  (Schiefner,  n»  6),  et  nous  en 
avons  dit  un  mot  à  l'occasion  de  notre  n»  3  ,  /e  Roi  d'Angleterre  et  son  Filleul. 
Voir  les  remarques  de  ce  n»  3  (I,  p.  46  seq.). 

Dans  les  contes  de  ce  second  type ,  les  moyens  que  le  héros  emploie  pour 
s'emparer  des  objets  et  de  leur  possesseur  diffèrent  de  ceux  que  met  en  œuvre 
le  «  franc  voleur  »  et  les  héros  des  contes  du  premier  type.  Nous  ne  connais- 
sons comme  exception  qu'un  conte  grec  d'Epire  (Hahn,  var.  2  du  n»  3  )  ;  là, 


LE      FRANC      VOLEUR  28I 

Zénios,  qui  a  reçu  l'ordre  d'apporter  au  roi  une  /awie  (ogresse),  met  des  habits 
tout  garnis  de  clochettes  (absolument  comme  le  héros  du  conte  tartare  et 
celui  du  conte  syriaque),  grimpe  sur  la  cheminée  et  crie  :  «  Je  suis  le  Hadji 
Broulis  ',  et  je  viens  pour  te  faire  mourir,  si  tu  n'entres  dans  ce  coffre.  » 

I .  Hadji ,  «  pèlerin  ,  »  nom  d'honneur  donné  au  musulman  qui  a  fait  le  pèlerinage  de  la  Mecque  et 
autres  «  saints  lieux». 


LXXI 


LE    ROI    &    SES    FILS 


Il  était  une  fois  un  roi  qui  avait  trois  fils.  Il  avait  beaucoup 
d'affection  pour  les  deux  plus  jeunes  ;  quant  à  l'aîné ,  il  ne  l'ai- 
mait guère.  Comme  chacun  des  princes  désirait  hériter  du 
royaume,  le  roi  les  fit  un  jour  venir  devant  lui  ;  il  leur  donna  à 
chacun  cinquante  mille  francs  et  leur  dit  que  celui  qui  lui  appor- 
terait la  plus  belle  chose  serait  roi. 

Le  plus  jeune  s'embarqua  sur  mer  et  revint  au  bout  de  six  mois 
avec  un  beau  coquillage  doré  qui  fit  grand  plaisir  au  roi.  Le 
cadet  rapporta  une  superbe  tabatière  en  or ,  dont  le  roi  fut  encore 
plus  charmé. 

L'aîné,  lui,  ne  revenait  pas.  Il  n'avait  songé  qu'à  boire,  à 
manger  et  à  se  divertir ,  si  bien  qu'au  bout  d'un  an  presque  tout 
son  argent  se  trouva  dépensé.  Il  employa  le  peu  qui  lui  restait  à 
acheter  une  petite  voiture  attelée  d'un  âne,  avec  laquelle  il  se  mit 
à  parcourir  le  pays  pour  vendre  des  balais.  «  Combien  les  balais  ?  » 
lui  demandait-on.  —  «  Je  les  vends  tant.  »  Et,  comme  on  se 
récriait  sur  le  prix,  il  disait  :  «  Mes  balais  ne  sont  pas  des  balais 
ordinaires.  Ils  ont  la  vertu  de  balayer  tout  seuls.  »  Il  vendit  ainsi 
bon  nombre  de  balais  ;  mais  les  acheteurs  ne  tardèrent  pas  à 
s'apercevoir  qu'il  les  avait  attrapés  ;  ils  coururent  après  lui  et  le 
rouèrent  de  coups.  Le  prince,  dégoûté  du  métier,  vendit  sa  voi- 
ture; puis,  ayant  mis  une  trentaine  d'écus  sous  la  queue  de  son 
âne,  il  le  mena  à  la  foire  pour  le  vendre,  et  attendit  les  chalands. 

Vint  à  passer  un  riche  seigneur,  qui  lui  demanda  combien 
voulait  de  son  âne.  «  J'en  veux  mille  francs,  »  répondit  le  prince 


LE      ROI      ET      SES      FILS  28? 

—  «  Mille  francs  !  perds-tu  la  tête  ?  —  Ah  !  monseigneur,  »  dit 
le  prince ,  «  vous  ne  savez  pas  ;  mon  âne  fait  de  l'or.  Voyez 
plutôt,  »  En  disant  ces  mots  il  donna  à  la  bourrique  un  coup  de 
bâton ,  et  les  écus  roulèrent  par  terre.  «  Suffit  !  »  dit  le  seigneur. 
«  Voici  les  mille  francs.  »  Et  il  emmena  l'âne.  Mais  l'âne  ne  fit 
plus  d'or ,  et  le  seigneur  courut  trouver  le  prince  à  son  auberge, 
a  Ah  !  coquin,  »  lui  dit-il,  «  tu  m'as  volé  !  Je  vais  te  faire  mettre 
dans  un  sac  et  jeter  à  Feau.  »  Aussitôt  fait  que  dit.  On  mit  le 
prince  dans  un  sac  et  on  prit  le  chemin  de  la  rivière.  Avant  d'y 
arriver,  le  seigneur  et  ses  gens  entrèrent  dans  une  auberge  pour 
se  rafraîchir,  laissant  le  sac  à  la  porte. 

Le  prince  poussait  de  grands  cris.  Un  berger  qui  passait  avec 
son  troupeau  lui  demanda  ce  qu'il  avait  à  crier  et  pourquoi  il 
était  enfermé  dans  ce  sac.  «  Ah  !  »  dit  le  prince,  «  c'est  que  le 
seigneur  veut  me  donner  sa  fille  avec  toute  sa  fortune ,  et  moi , 
je  n'en  veux  pas.  —  Eh  bien  !  »  dit  le  berger,  «  mets-moi  à 
ta  place.  »  Le  prince  ne  se  fit  pas  prier,  et,  après  avoir  mis  le  ber- 
ger dans  le  sac,  il  partit  avec  le  troupeau.  Le  seigneur,  étant 
sorti  de  l'auberge,  fit  jeter  le  sac  dans  la  rivière. 

Pendant  ce  temps,  le  prince  avait  conduit  le  troupeau  dans 
une  prairie  qui  appartenait  au  seigneur.  Il  se  mit  à  jouer  du 
flageolet  pour  faire  danser  les  moutons.  Le  seigneur,  qui  passait 
avec  son  fils,  s'approcha  pour  voir  qui  jouait  si  bien,  et,  recon- 
naissant le  prince,  il  s'écria  :  «  Comment!  coquin,  te  voilà 
encore  !  — Oui,  monseigneur,  »  répondit  le  prince  ;  «  la  mort  n'a 
pas  prise  sur  moi.  —  Et  d'où  te  viennent  ces  moutons  ?  —  Je  les 
ai  trouvés  au  fond  de  la  rivière  où  vous  m'avez  jeté.  —  En  reste- 
t-il  encore?  —  Oui,  monseigneur.  Voulez-vous  les  voir?  — 
Volontiers.  » 

Quand  ils  arrivèrent  au  bord  de  la  rivière ,  le  prince  fit  appro- 
cher ses  moutons  tout  près  de  l'eau ,  de  façon  que  leur  image  s'y 
reflétait.  Le  seigneur,  voyant  des  moutons  dans  l'eau,  ôta  ses 
habits  et  sauta  dans  la  rivière.  Comme  il  ne  savait  pas  nager,  l'eau 
lui  entrait  dans  la  bouche  en  faisant  glouglou  glouglou.  «  Que  dit 
mon  père  ?  »  demanda  le  fils  du  seigneur,  croyant  qu'il  parlait.  — 
«  Il  te  dit  de  venir  l'aider.  »  Aussitôt  le  jeune  garçon  se  jeta  dans 
l'eau ,  et  il  y  resta ,  ainsi  que  le  seigneur.  Alors  le  prince  prit  la 
bourse  du  seigneur  et  vendit  les  moutons  ;  mais  l'argent  ne  lui 
dura  guère  ;  il  se  trouva  bientôt  sans  le  sou. 


284  LE      ROI      ET      SES      FILS 

Pendant  qu'il  était  à  se  désoler  au  bord  d'un  ruisseau ,  une  fée 
s'approcha  et  lui  dit  :  «  Qjn'as-tu  donc  à  pleurer ,  mon  ami  ?  — 
Hélas  !  »  répondit  le  prince,  «  je  n'ai  plus  rien  pour  vivre.  — 
Tiens,  »  dit  la  fée,  «  voici  une  baguette.  Par  la  vertu  de  cette 
baguette,  tu  auras  tout  ce  qu'il  te  faudra.  »  Le  prince  prit 
la  baguette,  et,  en  ayant  frappé  la  terre,  il  vit  paraître  une  table 
bien  servie.  Il  but  et  mangea  tout  son  soûl  ;  puis  il  se  mit  en 
route  pour  retourner  chez  son  père. 

Chemin  faisant,  il  rencontra  un  aveugle  qui  jouait  du  violon  ; 
son  violon  était  cassé  en  plus  de  dix  endroits  et  n'avait  qu'une 
corde.  «  Oh  !  »  dit  le  prince ,  «  voilà  un  beau  violon  1  —  Si 
tu  connaissais  la  vertu  de  mon  violon ,  »  dit  l'aveugle ,  «  tu  n'en 
ferais  pas  fi.  Il  ressuscite  les  morts.  —  Veux-tu  me  le  vendre  ?  » 
dit  le  prince.  —  «  Volontiers,  moyennant  que  tu  me  donnes 
à  dîner.  »  Le  prince  régala  bien  l'aveugle  et  emporta  le  violon, 
a  Mon  père  va  être  content,  »  pensait-il;  «  j'ai  de  belles  choses  à 
lui  montrer.  C'est  moi  qui  aurai  la  couronne.  » 

Arrivé  à  quelque  distance  du  château  de  son  père ,  le  prince  vit 
un  mendiant  qui  s'amusait  avec  un  jeu  de  cartes  si  sale  et  si 
graisseux  qu'on  en  aurait  fait  la  soupe  à  trente-six  régiments. 
«  Que  fais-tu  là  ?  »  lui  dit  le  prince.  —  «  Tu  le  vois,  »  répondit 
le  mendiant  ;  «  je  joue  aux  cartes.  — Il  est  joli,  ton  jeu  de  cartes  ! 
—  Ne  te  moque  pas,  »  dit  le  mendiant.  «  Il  suffit  de  jeter  ces 
cartes  en  l'air  pour  Voir  paraître  plusieurs  régiments  d'infanterie 
de  marine,  avec  armes  et  bagages,  tout  prêts  à  faire  feu.  —  Veux- 
tu  me  vendre  ton  jeu  de  cartes  ?  —  Volontiers,  moyennant  que  tu 
me  donnes  à  dîner.  —  Soit,  »  dit  le  prince.  Le  mendiant 
mangea  comme  quatre,  puis  il  remit  le  jeu  de  cartes  au  prince. 

Après  avoir  fait  cette  dernière  emplette,  le  prince  ne  douta  plus 
que  la  couronne  ne  fût  à  lui,  et  il  fit  diligence  pour  se  rendre  au 
palais,  où  il  arriva  à  deux  heures  du  matin.  Un  de  ses  frères  se 
releva  pour  lui  ouvrir;  mais  son  père  ne  demanda  pas  même  à  le 
voir.  Le  lendemain  pourtant  il  entra  dans  sa  chambre  et  s'informa 
de  ce  qu'il  avait  rapporté.  «  Mon  père,  »  dit  le  prince,  «  regardez 
sous  mon  oreiller.  »  A  la  vue  du  violon  et  des  cartes,  le  roi  haussa 
les  épaules.  «  Vraiment,  »  dit-il,  «  voilà  de  belles  choses  !  Je  savais 
bien  qu'un  mauvais  sujet  comme  toi  ne  pouvait  rien  rapporter  de 
bon.  Vive  ton  frère,  qui  m'a  fait  présent  d'une  tabatière  en  or! 
C'est  lui  qui  aura  ma  couronne.  —  Mon  père,  »  dit  le  prince, 


LE      ROI      ET      SES      FILS  285 

«  puisque  vous  voulez  me  faire  une  injustice ,  demain ,  à  midi , 
je  vous  livrerai  bataille.  » 

Le  lendemain,  le  roi  marcha  contre  son  fils  à  la  tête  d'une 
armée.  Le  prince  n'avait  pas  un  homme  avec  lui  ;  à  midi  moins 
cinq  minutes,  il  était  encore  seul.  «  Eh  bien!  »  lui  cria  le 
roi,  «  où  sont  tes  soldats  ?  »  Le  prince  jeta  une  carte  en  l'air,  et 
l'on  vit  paraître  un  régiment  d'infanterie  de  marine,  avec  armes 
et  bagages,  tout  prêt  à  faire  feu.  Or  les  hommes  de  ce  régiment 
ne  pouvaient  être  tués.  Ils  tombèrent  sur  les  soldats  du  roi  et  les 
exterminèrent  ;  le  roi  seul  échappa.  Il  était  dans  une  grande 
colère.  Son  fils  lui  dit  :  «  Ne  vous  fâchez  pas.  Si  vous  voulez,  je 
vais  vous  ressusciter  tous  vos  hommes.  —  Bah  !  »  dit  le  roi,  «  tu 
n'as  pas  ce  pouvoir-là.  »  Le  prince  prit  son  violon,  et  il  avait 
à  peine  commencé  à  jouer  que  tous -les  soldats  du  roi  se  trouvè- 
rent sur  pied ,  comme  si  de  rien  n'eût  été.  Le  roi  lui  dit  alors  : 
«  C'est  à  toi ,  sans  contredit ,  que  doit  revenir  ma  couronne.  » 

«  Maintenant,  dit  le  prince,  voulez-vous  que  je  vous  donne 
à  dîner ,  à  vous  et  à  toute  votre  cour  ?  »  Le  roi  accepta.  En 
entrant  dans  la  salle  du  festin,  il  fut  bien  étonné  de  ne  voir  sur 
la  table  que  la  nappe,  et  les  autres  invités  ne  l'étaient  pas  moins. 
Qiiand  tout  le  monde  fut  placé,  le  prince  donna  un  coup  de 
baguette,  et  la  table  se  trouva  couverte  d'excellents  mets  de 
toute  sorte  et  des  meilleurs  vins.  On  but,  on  mangea^  on  se 
réjouit,  et  le  roi  déclara  qu'il  donnait  sa  couronne  à  l'aîné  de 
ses  fils. 

REMARaUES 

Ce  conte  présente  un  composé  bizarre  de  deux  thèmes  que  nous  avons  déjà 
rencontrés  isolément  dans  cette  collection  :  le  thème ,  ou  plutôt  un  des  thèmes 
des  Objets  merveilleux  (voir  nos  nos  ji^  YHomnie  de  fer,  et  42,  Les  trois  Frères), 
et  le  thème  des  Objets  donnés  par  un  fripon  comme  merveilleux  (voir  nos  n°s  10  , 
René  et  son  Seigneur,  20,  Richedeau,  et  49,  Blancpied). 


L'introduction  est  à  peu  près  celle  du  conte  allemand  n"  63  de  la  collection 
Grimm ,  très  différent  pour  le  reste ,  dans  laquelle  un  roi  promet  sa  couronne 
après  sa  mort  à  celui  de  ses  fils  qui  lui  rapportera  le  plus  beau  tapis  et ,  ensuite, 
la  phis  belle  bague.  Cette  même  introduction  se  trouve  encore  dans  un  conte 
recueilli  au  xviie  siècle  par  M^c  d'Aulnoy,  la  Chatte  blanche,  et  qui  est  du 
même  genre  que  le  conte  allemand. 


286  LE      ROI      ET      SES      FILS 

En  Orient ,  nous  avons  à  citer  un  conte  arabe  de  la  même  famille ,  le  Prinu 
Ahmed  et  la  fée  Pari-Banou,  des  Mille  et  une  Nuits  :  là ,  le  sultan  dit  à  ses  trois 
fils  d'aller  voyager,  chacun  de  son  côté  ;  celui  d'entre  eux  qui  lui  rapportera 
la  rareté  la  plus  extraordinaire  et  la  plus  singulière  obtiendra  la  main  d'une 
princesse,  nièce  du  sultan.  Comparer  un  conte  serbe  (Vouk,  n°  ii). 

* 

*  * 

Pour  l'ensemble  de  notre  conte ,  qui  se  rattache  au  thème  des  Objets 
merveilleux,  nous  renverrons  aux  remarques  de  n°^  31  et  42 ,  et  aussi  à  celles 
de  notre  no  18,  la  Bourse,  le  Sifflet  et  le  Chapeau.  Rappelons  seulement 
quelques  récits  orientaux  :  dans  un  conte  persan,  dans  un  conte  kalmouk,  dans 
un  conte  indien ,  une  coupe  procure  à  volonté  à  boire  et  à  manger  ;  dans 
un  conte  arabe ,  un  tambour  de  cuivre  fait  venir  au  secours  de  son  possesseur 
les  chefs  des  génies  et  leurs  légions  ;  dans  une  légende  bouddhique ,  un  tam- 
bour magique ,  frappé  d'un  côté,  met  en  fuite  l'ennemi  ;  frappé  de  l'autre  côté, 
il  fait  paraître  une  armée  entière.  Dans  cette  dernière  légende,  c'est  également 
de  plusieurs  personnages,  auxquels  il  a  successivement  affaire,  que  le  héros 
obtient  les  divers  objets  merveilleux. 

Au  sujet  du  violon  qui  ressuscite  les  morts,  voir  les  remarques  de  nos  n»'  51, 
V  Homme  de  fer,  et  $9,  les  Trois  Charpentiers  ;  nous  allons ,  du  reste,  le  retrouver 
tout  à  l'heure  dans  un  conte  flamand. 

Un  conte  allemand  (Proehle,  I,  n»  77)  reproduit  presque  exactement  un 
passage  du  conte  lorrain  :  Un  jeune  homme  rencontre  une  fée  et  en  reçoit  une 
baguette  qui  procure  à  boire  et  à  manger,  tant  qu'on  en  veut.  Par  le  moyen  de 
cette  baguette ,  le  jeune  homme  régale  un  vieux  mendiant  qui  lui  a  demandé 
un  morceau  de  pain,  et  il  reçoit  du  mendiant  en  récompense  trois  objets 
merveilleux. 

On  peut  encore  rapprocher  de  notre  conte  un  conte  flamand  (  Wolf,  Deulsch 
Micrchen  und  Sagen,  n»  26)  :  Un  roi  donne  un  vaisseau  à  chacun  de  ses  trois 
fils,  et  ils  partent  en  voyage.  L'aîné  arrive  près  d'une  mine  d'argent  et  en  remplit 
son  vaisseau  ;  le  second  fait  de  même  avec  une  mine  d'or.  Le  plus  jeune  reçoit 
d'une  jeune  fille  une  nappe  qui  se  couvre  de  mets  au  commandement.  Puis,  de 
la  même  manière  que  le  héros  du  conte  de  la  collection  Grimm  résumé  dans  les 
remarques  de  notre  no  42  (II,  p.  87),  il  se  met  en  possession  de  trois  objets 
merveilleux ,  notamment  d'une  canne  qui  fait  paraître  autant  de  cavaliers  qu'on 
le  désire,  quand  on  en  ôte  la  pomme,  et  d'un  violon  qui  fait  tomber  morts  de 
ravissement  ceux  qui  l'entendent,  et  les  ressuscite,  si  l'on  joue  sur  la  première 
corde. 

Le  conte  flamand,  et  aussi  le  conte  allemand  de  la  collection  Grimm, 
—  d'accord  tous  deux  avec  la  légende  bouddhique  rappelée  ci-dessus,  —  nous 
mettent  sur  la  voie  de  la  forme  primitive  d'un  passage  important  du  conte  lor- 
rain. Evidemment,  dans  la  forme  originale,  le  prince,  après  avoir  reçu  de  la 
fée  la  baguette  merveilleuse,  l'échangeait  d'abord  contre  le  jeu  de  cartes  ;  puis, 
jetant  une  carte  en  l'air,  il  envoyait  un  régiment  reprendre  sa  baguette.  11  faisait 
de  même  pour  avoir  le  violon. 


LE      ROI      ET     SES      FILS  287 


* 
*  * 


Nous  ne  nous  arrêterons  qu'un  instant  sur  les  aventures  du  prince  qui 
se  rapportent  au  thème  des  Objets  donnés  comme  merveilleux  par  un  fripon.  Nous 
avons  étudié  assez  longuement  ce  thème  dans  les  remarques  de  nos  nos  10,  20 
et  49.  On  se  souvient  que  nous  avons  trouvé,  indépendamment  des  récits 
européens,  de  nombreuses  formes  orientales  de  ce  thème  :  deux  contes  des 
Tartares  de  la  Sibérie  méridionale ,  deux  contes  des  Afghans  du  Bannu ,  trois 
contes  indiens ,  et  aussi  un  conte  kabyle  et  un  conte  malgache. 

Relevons  encore  un  petit  détail  :  dans  un  conte  allemand  se  rattachant  à 
cette  famille  (Prœhle,  I,  n»  63),  le  héros  parvient  à  faire  croire  à  des  mar- 
chands que  certains  balais  sont  d'un  très  grand  prix. 


LXXII 


LA    PILEUSE 


Il  était  une  fois  un  homme  qui  s'en  allait  tous  les  soirs  veiller 
chez  les  voisins,  et  laissait  sa  femme  seule  au  logis.  Un  soir 
que  celle-ci  était  à  filer,  comme  à  l'ordinaire,  elle  vit  entrer  un 
petit  garçon  rouge ,  qui  s'approcha  du  feu  en  disant  : 

File,  file,  Méguechon, 
Mé,  je  tisonnera  le  feuil  ». 

Le  lendemain  et  les  jours  suivants,  il  revint  encore.  A  la  fin, 
la  femme,  effrayée,  dit  à  son  mari  :  «  Il  vient  tous  les  soirs 
un  petit  garçon  rouge  qui  tisonne  pendant  que  je  file.  Je 
n'ose  plus  rester  seule.  —  Eh  bien!  »  dit  le  mari,  «  tu  iras  ce 
soir  veiller  chez  le  voisin  ;  moi,  je  filerai  à  ta  place.  » 

Le  soir  venu ,  l'homme  prit  les  habits  de  sa  femme ,  fit  un  bon 
feu,  et  se  mit  au  rouet.  Le  follet  ne  tarda  pas  à  arriver,  et  il  dit 
en  s'approchant  du  feu  : 

Tourne,  tourne,  rien  ne  doveuilde; 
Celle  d'açau  filot  bi  meuil  *. 


File,  file,  Marguerite, 
Moi,  je  tisonnerai  le  feu. 

Tourne,  tourne,  rien  ne  dévide  ; 
Celle  d'hier  filait  bien  mieux. 


LA      PILEUSE  289 

Pendant  qu'il  tisonnait,  l'homme  l'empoigna  et  le  jeta  dans  le 
feu.  Le  follet  s'enfuit  en  criant  : 

J'â  chaou  la  patte  et  chaou  le  cû  ; 

Je  ne  repassera  pu 

Par  la  bourotte  de  l'hû  '. 


REMARQUES 

Nous  rapprocherons  d'abord  de  ce  petit  conte  un  conte  basque  (Webster, 
p.  55)  :  Il  y  avait  une  fois  un  homme  et  sa  femme.  La  femme^  étant  à  filer  un 
soir,  voit  entrer  une  fée  ;  ils  ne  peuvent  s'en  débarrasser ,  et  chaque  soir  ils  lui 
donnent  à  manger  du  jambon.  La  femme  dit  un  jour  à  son  mari  qu'elle 
voudrait  bien  mettre  à  la  porte  cette  fée.  L'homme  lui  dit  d'aller  se  coucher.  Il 
endosse  les  habits  de  sa  femme  et  se  met  à  filer  dans  la  cuisine.  Arrive  la  fée 
qui  trouve,  au  bruit  qu'il  fait,  que  le  rouet  ne  marche  pas  comme  à  l'ordinaire. 
L'homme  lui  demandes!  elle  veut  son  souper.  Il  met  du  jambon  dans  la  poêle, 
et,  quand  tout  est  bien  chaud,  il  le  jette  à  la  figure  de  la  fée.  Depuis  ce  temps 
il  ne  vient  plus  de  fée  dans  la  maison ,  et  peu  à  peu  l'homme  et  la  femme 
perdent  leur  fortune. 

Dans  l'Anjou,  on  raconte  une  histoire  de  ce  geme  (Contes  des  pravinces 
de  France,  n°  28)  :  Une  fée  vient  chaque  jour  dans  une  chaumière  caresser  et 
soigner  un  enfant  nouveau-né,  pendant  que  la  mère,  effrayée,  est  à  filer  près 
du  foyer.  Le  mari,  ayant  appris  la  chose,  reste  le  lendemain  à  la  maison,  seul 
avec  le  petit  enfant  ;  il  prend  la  quenouille  de  la  femme  et  se  met  à  filer.  La 
fée ,  à  son  arrivée ,  s'aperçoit  qu'un  homme  a  pris  la  place  de  la  femme ,  et , 
tout  en  caressant  l'enfant ,  elle  se  moque  de  la  manière  dont  il  file.  Au  moment 
où  elle  se  retire  en  s'envolant  par  la  cheminée ,  le  paysan  remplit  la  pelle  à  feu 
de  charbons  ardents  et  les  lui  lance  dans  les  jambes.  Depuis  ce  jour,  la  fée  ne 
revient  plus. 

Pour  la  couleur  des  habits  du  follet ,  voir  les  remarques  de  notre  n»  68 ,  le 

Sotrè. 

I'  J'ai  chaud  la  patte  et  chaud  le  c.  ; 

Je  ne  repasserai  plus 
Par  la  chatière  de  la  porte  (huis). 
(Bourotte,  petite  ouverture  dans  le  genre  d'une  chatière.) 


CosauiN,   Ct>H/«,  II.  IQ 


I 


I  LXXIII 


LA    BELLE   AUX   CHEVEUX   D'OR 


Il  était  une  fois  des  gens  qui  avaient  autant  d'enfants  qu'il 
y  a  de  trous  dans  un  tamis.  Il  leur  vint  encore  un  petit 
garçon.  Comme  personne  dans  le  village  ne  voulait  être  parrain, 
le  père  s'en  alla  sur  la  grande  route  pour  tâcher  d'en  trouver  un. 
A  quelques  pas  de  chez  lui,  il  rencontra  un  homme  qui  lui 
demanda  où  il  allait.  C'était  le  bon  Dieu.  «  Je  cherche  un  par- 
rain pour  mon  enfant,  »  répondit-il.  —  «  Si  tu  veux,  »  dit 
l'homme,  «  je  serai  le  parrain.  Je  reviendrai  dans  sept  ans  et  je 
prendrai  l'enfant  avec  moi.  »  Le  père  accepta  la  proposition,  et 
l'homme  donna  tout  l'argent  qu'il  fallait  pour  le  baptême  ;  puis, 
la  cérémonie  faite,  il  se  remit  en  route. 

Le  petit  garçon  grandit ,  et  ses  parents  l'aimaient  encore  mieux 
que  leurs  autres  enfants.  Aussi ,  quand  au  bout  des  sept  ans  le  par- 
rain vint  pour  prendre  son  filleul ,  ils  ne  voulaient  pas  s'en 
séparer.  «  Il  n'y  a  pas  encore  sept  ans,  »  disait  le  père.  — 
«  Si  fait,  »  dit  le  parrain,  «  il  y  a  sept  ans.  »  Et  il  prit  l'enfant, 
qu'il  emporta  sur  son  dos. 

Chemin  faisant,  l'enfant  vit  par  terre  une  belle  plume.  «  Hé  ! 
ma  mule,  hé!  ma  mule!  »  dit-il,  «  laisse-moi  ramasser  cette 
plume  M  —  Non,  »  dit  le  parrain.  «  Si  tu  la  ramasses,  elle 

I.  Bien  que  le  récit  ne  le  dise  pas  expressément,  le  parrain,  que  nous  venons 
de  voir  emporter  l'enfant  sur  son  dos  ,  a  pris  la  forme  d'une  mule.  — La  jeune 
fille  dont  nous  tenons  ce  conte  interprétait  dans  un  sens  figuré  ces  mots  : 
«  Hé  !  ma  mule,  hé  !  ma  mule  !  »  Il  est  évident  qu'il  faut  les  prendre  à  la  lettre. 
Dans  la  plupart  des  contes  de  ce  type ,  le  héros  est  aidé  dans  ses  entreprises  par 
un  cheval  merveilleux ,  et  nous  ajouterons  que,  dans  un  de  ces  contes,  recueilli 
en  Basse-Bretagne,  la  Sainte- Vierge  est  envoyée  par  Dieu  au  jeune  homme 
sous  la  forme  d'une  jument  blanche. 


I 


LA      BELLE      AUX      CHEVEUX      d'oR  29I 

te  fera  bien  du  mal.  »  Mais  le  petit  garçon  ne  voulut  rien 
entendre,  et  force  fut  au  parrain  de  lui  laisser  ramasser  la  plume. 
Il  continuèrent  leur  route  et  arrivèrent  chez  un  roi.  Ce  roi  avait 
de  belles  écuries  et  de  laides  écuries  ;  il  avait  de  beaux  chevaux 
et  de  laids  chevaux.  L'enfant  passa  sa  plume  sur  les  laides  écuries 
du  roi,  et  elles  devinrent  aussi  belles  que  les  belles  écuries  du 
roi  ;  puis  il  la  passa  sur  les  laids  chevaux  du  roi ,  et  ils  devinrent 
aussi  beaux  que  les  beaux  chevaux  du  roi.  Le  roi  prit  l'enfant  en 
amitié  et  le  garda  près  de  lui. 

Les  serviteurs  du  palais  devinrent  bientôt  jaloux  de  l'affection 
que  le  roi  témoignait  au  jeune  garçon.  Ils  allèrent  un  jour  dire  à 
leur  maître  qu'il  s'était  vanté  d'aller  chercher  l'oiseau  de  la 
.plume.  Le  roi  le  fit  appeler.  «  Mon  ami ,  on  m'a  dit  que  tu  t'es 
vanté  d'aller  chercher  l'oiseau  de  la  plume.  —  Non,  sire,  je  ne 
m'en  suis  pas  vanté.  —  Que  tu  t'en  sois  vanté  ou  non,  mon  ami, 
si  je  ne  l'ai  pas  demain  pour  les  neuf  heures  du  matin,  tu  seras 
pendu.  » 

Le  jeune  garçon  sortit  bien  triste.  «  Hé  !  ma  mule,  hé  !  ma 
mule  !  —  Elle  te  fera  bien  du  mal,  cette  plume  !  »  dit  le  parrain. 
«  Je  t'avais  bien  dit  de  ne  pas  la  ramasser.  Allons ,  viens  avec 
moi  dans  les  champs ,  et  le  premier  oiseau  que  nous  trouverons 
dans  une  roie  ^,  ce  sera  l'oiseau  de  la  plume.  »  Ils  s'en  allèrent 
donc  dans  les  champs,  et  le  premier  oiseau  qu'ils  trouvèrent  dans 
une  roie,  ce  fut  l'oiseau  de  la  plume. 

Le  jeune  garçon  s'empressa  de  porter  l'oiseau  au  roi  ;  mais,  au 
bout  de  deux  ou  trois  jours,  l'oiseau  mourut.  Alors  les  serviteurs 
dirent  au  roi  que  le  jeune  garçon  s'était  vanté  de  ressusciter 
l'oiseau.  Le  roi  le  fit  appeler.  «  Mon  ami,  on  m'a  dit  que  tu  t'es 
vanté  de  ressusciter  l'oiseau.  —  Non,  sire,  je  ne  m'en  suis 
pas  vanté.  —  Que  tu  t'en  sois  vanté  ou  non,  mon  ami,  si 
l'oiseau  n'est  pas  ressuscité  demain  pour  les  neuf  heures  du 
matin,  tu  seras  pendu.  » 

«  Hé!  ma  mule,  hé!  ma  mule!  —  Elle  te  fera  bien  du  mal, 
cette  plume  !  Je  t'avais  bien  dit  de  ne  pas  la  ramasser.  Allons, 
coupe-moi  la  tète.  Tu  y  trouveras  de  l'eau,  que  tu  donneras 
à  boire  à  l'oiseau,  et  aussitôt  il  reviendra  à  la  vie.  Puis  tu  me 
rajusteras  la  tête  sur  les  épaules,  et  il  n'y  paraîtra  plus.  »  Le  jeune 

I .  Roie,  raie,  sillon  tracé  par  la  charrue  entre  deux  champs. 


1()1  LA      BELLE      AUX      CHEVEUX      D'oR 

garçon  fit  ce  que  son  parrain  lui  conseillait ,  et ,  dès  qu'il  eut 
versé  l'eau  dans  le  bec  de  l'oiseau,  celui-ci  fut  ressuscité.  Puis  il 
remit  la  tête  sur  les  épaules  du  parrain,  et  il  n'y  parut  plus. 

Les  serviteurs,  de  plus  en  plus  jaloux,  dirent  au  roi  que  le 
jeune  garçon  s'était  vanté  d'aller  chercher  la  Belle  aux  cheveux 
d'or,  qui  demeurait  de  l'autre  côté  de  la  mer.  Le  roi  fit  venir  le 
jeune  garçon.  «  Mon  ami,  on  m'a  dit  que  tu  t'es  vanté  d'aller 
chercher  la  Belle  aux  cheveux  d'or,  qui  demeure  de  l'autre  côté 
de  la  mer.  — Non,  sire,  je  ne  m'en  suis  pas  vanté.  Je  n'ai  jamais 
entendu  parler  de  la  Belle  aux  cheveux  d'or,  et  je  ne  sais  pas 
même  où  est  la  mer.  —  Que  tu  t'en  sois  vanté  ou  non,  mon  ami, 
si  la  Belle  aux  cheveux  d'or  n'est  pas  ici  demain  pour  les  neuf 
heures  du  matin,  tu  seras  pendu.  » 

«  Hé  !  ma  mule ,  hé  !  ma  mule  !  —  Elle  te  fera  bien  du  mal , 
cette  plume  !  Je  t'avais  bien  dit  de  ne  pas  la  ramasser.  Allons, 
viens  avec  moi.  Nous  emporterons  un  tambour,  et,  quand  nous 
aurons  passé  la  mer,  nous  battrons  la  caisse  dans  le  premier 
village  où  nous  entrerons,  et  la  première  jeune  fille  qui  se  mon- 
trera, ce  sera  la  Belle  aux  cheveux  d'or.  Je  la  rapporterai  sur 
mon  dos.  »  Ils  traversèrent  donc  la  mer.  Dans  le  premier  village 
où  ils  entrèrent,  ils  battirent  la  caisse,  et  la  première  jeune  fille 
qui  se  montra,  ce  fut  la  Belle  aux  cheveux  d'or.  Ils  la  prirent 
avec  eux  et  se  remirent  en  route  pour  revenir  chez  le  roi.  Quand 
ils  furent  sur  la  mer,  la  jeune  fille  jeta  dedans  son  anneau 
et  sa  clef. 

Dès  que  le  roi  vit  la  Belle  aux  cheveux  d'or,  il  voulut  l'épouser; 
mais  elle  déclara  qu'elle  ne  voulait  pas  se  marier,  si  son  père  et 
sa  mère  n'étaient  de  la  noce.  Les  serviteurs  dirent  alors  au  roi 
que  le  jeune  garçon  s'était  vanté  d'aller  chercher  les  parents  de  la 
Belle  aux  cheveux  d'or.  Le  roi  fit  appeler  le  jeune  garçon.  «  Mon 
ami,  on  m'a  dit  que  tu  t'es  vanté  d'aller  chercher  le  père  et  la 
mère  de  la  Belle  aux  cheveux  d'or.  —  Non,  sire,  je  ne  m'en  suis 
pas  vanté.  —  Qjne  tu  t'en  sois  vanté  ou  non ,  mon  ami ,  s'ils  ne 
sont  pas  ici  demain  pour  les  neuf  heures  du  matin,  tu  seras 
pendu.  » 

«  Hé  !  ma  mule,  hé  !  ma  mule  !  —  Elle  te  fera  bien  du  mal, 
cette  plume  !  Je  t'avais  bien  dit  de  ne  pas  la  ramasser.  Allons , 
viens  avec  moi.  Nous  emporterons  encore  un  tambour;  et,  quand 
nous  aurons  passé  la  mer ,  nous  battrons  la  caisse  dans  le  premier 


I 


LA   BELLE   AUX   CHEVEUX   D  OR  295 

village  où  nous  entrerons,  et  le  premier  et  la  première  qui  se 
montreront  seront  les  parents  de  la  Belle  aux  cheveux  d'or.  »  Ils 
traversèrent  donc  la  mer.  Dans  le  premier  village  où  ils  entrèrent, 
ils  battirent  la  caisse ,  et  le  premier  et  la  première  qui  se  mon- 
trèrent, ce  furent  les  parents  de  la  Belle  aux  cheveux  d'or. 

Quand  ses  parents  furent  arrivés ,  la  Belle  aux  cheveux  d'or  dit 
qu'elle  avait  laissé  tomber  son  anneau  et  sa  clef  dans  la  mer,  et 
qu'elle  voulait  les  ravoir  avant  de  se  marier.  Les  serviteurs  dirent 
au  roi  que  le  jeune  garçon  s'était  vanté  de  retirer  du  fond  de 
la  mer  l'anneau  et  la  clef  de  la  Belle  aux  cheveux  d'or.  Le  roi  le 
fit  appeler.  «  Mon  ami,  on  m'a  dit  que  tu  t'es  vanté  de  retirer 
du  fond  de  la  mer  l'anneau  et  la  clef  de  la  Belle  aux  cheveux  d'or. 
—  Non,  sire,  je  ne  m'en  suis  pas  vanté.  — '■  Qiie  tu  t'en  sois 
vanté  ou  non,  mon  ami,  si  tu  ne  les  as  pas  rapportés  ici  demain 
pour  les  neuf  heures  du  matin ,  tu  seras  pendu.  » 

«  Hé  !  ma  mule ,  hé  !  ma  mule  !  —  Elle  te  fera  bien  du  mal , 
cette  plume  !  Je  t'avais  bien  dit  de  ne  pas  la  ramasser.  Allons, 
viens  avec  moi  sur  le  bord  de  la  mer.  Le  premier  pêcheur  que 
nous  verrons,  nous  lui  demanderons  son  poisson,  et,  quand 
on  ouvrira  le  poisson,  on  trouvera  dedans  l'anneau  et  la  clef.  » 
Tout  arriva  comme  le  parrain  l'avait  dit. 

Alors  la  Belle  aux  cheveux  d'or  déclara  qu'elle  ne  voulait  pas  se 
marier  avant  que  le  jeune  garçon  ne  fût  pendu.  Le  roi  dit  à 
celui-ci  :  «  Tu  m'as  rendu  bien  des  services  ;  je  suis  désolé  de  te 
faire  du  mal  ;  mais  il  faut  qu'aujourd'hui  tu  sois  pendu.  » 

Le  jeune  garçon  sortit  en  pleurant.  «  Hé!  ma  mule,  hè  ! 
ma  mule!  —  Elle  te  fait  bien  du  mal,  cette  plume  !  Je  t'avais 
bien  dit  de  ne  pas  la  ramasser.  Ecoute  :  quand  tu  seras  sur 
l'échafaud,  au  pied  de  la  potence,  il  y  aura  sur  la  place  quan- 
tité de  curieux.  Demande  au  roi  une  prise  de  tabac  :  il  ne  te  la 
refusera  pas.  Puis  jette  le  tabac  sur  les  assistants,  et  tous  tombe- 
ront morts.  » 

Etant  donc  au  pied  de  la  potence,  le  jeune  garçon  demanda 
au  roi  une  prise  de  tabac.  «  Volontiers,  mon  ami,  »  dit  le  roi; 
«  tu  m'as  rendu  bien  des  services  ;  je  ne  puis  te  refuser  ce 
que  tu  me  demandes.  »  Alors  le  jeune  garçon  jeta  le  tabac  sur 
les  gens  qui  se  trouvaient  là,  à  l'exception  de  la  Belle  aux 
cheveux  d'or,  et  tous  tombèrent  morts.  Puis  il  descendit  de 
l'échafaud  et  se  maria  avec  la  Belle  aux  cheveux  d'or. 


294  LA      BELLE      AUX      CHEVEUX      D'OR 

Moi,  j'étais  à  la  cuisine  avec  un  beau  tablier  blanc;  mais  j'ai 
laissé  tout  brûler,  et  l'on  m'a  mise  à  la  porte. 


REMARQUES 

Ce  conte ,  altéré  sur  divers  points ,  se  rattache  au  même  thème  principal  que 
notre  n"  3,  le  Roi  d'Angleterre  et  son  Filleul.  Voir  les  remarques  de  ce  n"  3. 

Dans  un  conte  breton  (Luzel,  Veillas  bretonnes,  p.  148),  nous  trouvons 
réunis  et  comme  juxtaposés  plusieurs  des  traits  distinctifs  des  deux  contes. 
L'introduction  est  celle  du  Roi  d'Angleterre  et  son  Filleul ,  puis  vient  bientôt 
l'épisode  de  la  plume ,  qui  appartient  proprement  au  thème  de  notre  Belle  aux 
cheveux  d'or  et  autres  contes  analogues.  Voici  le  résumé  de  ce  conte  breton  :  Le 
fils  du  roi  de  France,  s'étant  égaré  à  la  chasse ,  arrive  dans  la  maison  d'un 
charbonnier  dont  la  femme  est  en  couches  ;  il  se  propose  pour  être  parrain  de 
l'enfant  et  laisse  une  lettre  que  son  filleul  doit  lui  rapporter  à  lui-même  lors- 
qu'il sera  en  état  de  la  lire.  Quand  l'enfant  se  met  en  route  pour  Paris,  son 
père  lui  recommande  de  ne  voyager  ni  avec  un  bossu ,  ni  avec  un  boiteux ,  ni 
avec  un cacous (sorte  de  paria,  de  lépreux).  Ayant  rencontré  d'abord  un  bossu, 
puis  le  lendemain  un  boiteux ,  Petit-Louis  rebrousse  chemin.  Le  troisième 
jour,  en  longeant  un  grand  bois,  il  aperçoit  sur  un  arbre  une  plume  qui  brille 
comme  le  soleil.  Malgré  les  avertissements  de  son  vieux  cheval,  il  ramasse  la 
plume  ;  puis  il  s'arrête  pour  boire  à  une  fontaine.  Pendant  qu'il  est  penché ,  un 
cacous  le  pousse  dans  l'eau,  après  lui  avoir  pris  dans  sa  poche  la  lettre  du  parrain, 
saute  sur  le  cheval  et  part  au  galop.  Le  roi  l'admet  à  sa  cour ,  le  croyant 
son  filleul.  Petit-Louis  arrive  à  son  tour  au  palais,  où  il  s'engage  comme 
valet  d'écurie.  Il  retrouve  son  vieux  cheval  dans  les  écuries  du  palais.  Tous  les 
soirs  il  se  sert  de  sa  plume  merveilleuse  pour  s'éclairer  pendant  qu'il  panse  ses 
chevaux.  Le  cacous,  ayant  remarqué  cette  lumière,  va  prévenir  le  roi,  qui 
surprend  Petit-Louis  et  lui  demande  ce  que  c'est  que  cette  plume.  Petit-Louis 
lui  répond  que  c'est  une  plume  de  la  queue  du  paon  de  la  princesse  aux 
cheveux  d'or,  qui  demeure  dans  un  château  d'argent.  Le  roi  prend  la  plume,  et 
le  cacous  lui  dit  que  Petit-Louis  s'est  vanté  de  pouvoir  amener  au  roi  la  prin- 
cesse aux  cheveux  d'or.  Petit-Louis  est  obligé  de  tenter  l'entreprise.  Confor- 
mément aux  conseils  de  son  vieux  cheval,  il  emporte  des  provisions  de 
diverses  sortes  et  rassasie,  chemin  faisant,  différents  animaux.  (Ce  trait  des 
animaux  secourus  et  se  montrant  plus  tard  reconnaissants,  qui  figure  d'or- 
dinaire dans  les  contes  de  cette  famille,  a  complètement  disparu  de  notre 
Belle  aux  cheveux  d'or.  On  se  rappelle  qu'il  existe,  bien  conservé,  dans  le 
Roi  d'Angleterre  et  son  Filleul.)  Arrivé  au  palais  de  la  princesse  aux  cheveux 
d'or,  il  se  voit  imposer  par  celle-ci  diverses  épreuves  dont  il  vient  à  bout, 
grâce  à  l'aide  des  animaux  ses  obligés.  Enfin  la  princesse  consent  à  suivre 
Petit-Louis  chez  le  roi,  qui  veut  aussitôt  l'épouser.  Mais  elle  exige  d'abord 
qu'on  lui  apporte  son  château  d'argent.  Puis,  —  le  château  ayant  été  apporté 
par  Petit-Louis,  à  peu  près  par  le  moyen  qu'emploie  en  pareille  occasion  le 
héros  de  notre  n»  3,  —  la  princesse  demande  les  |clefs  de  son  château 


LA      BELLE      AUX      CHEVEUX      D'OR  295 

qu'elle  a  jetées  dans  la  mer.  Le  roi  des  poissons,  par  reconnaissance,  les 
procure  à  Petit-Louis.  Enfin  la  princesse  dit  au  roi  qu'il  devrait  se  rajeunir  au 
moyen  de  l'eau  de  la  vie  et  de  l'eau  de  la  mort.  C'est  encore  Petit-Louis  qui 
reçoit  l'ordre  d'aller  chercher  une  fiole  de  chacune  de  ces  eaux.  Le  vieux 
cheval  lui  indique  le  moyen  de  se  faire  apporter  les  deux  fioles  par  un  corbeau. 
Quand  Petit-Louis  rentre  au  palais,  le  roi  demande  aussitôt  à  être  rajeuni.  La 
princesse  verse  sur  lui  quatre  gouttes  d'eau  de  la  mort,  et  aussitôt  le  roi 
meurt.  Alors  elle  épouse  Petit-Louis. 

Cette  fin  du  conte  breton  présente  une  lacune,  l'eau  de  la  vie  n'y  jouant 
aucun  rôle.  Nous  trouverons  dans  d'autres  contes,  que  nous  citerons  tout  à 
l'heure,  cette  dernière  partie  plus  complète. 


*  * 


Parmi  les  contes  du  type  de  la  Belle  aux  cheveux  d'or,  nous  n'en  connaissons 
qu'un  petit  nombre  qui,  pour  l'introduction,  se  rapprochent  du  conte  lorrain. 
Dans  un  conte  de  la  Haute-Bretagne  (Sébillot,  III,  n»  13  bis),  la  ressemblance 
est  très  grande  :  le  parrain  de  l'enfant  de  pauvres  gens  est  Jésus,  et  la  marraine, 
la  «  bonne  Vierge  ».  —  Dans  un  conte  danois  (Grundtvig,  II,  p.  i),  des 
pauvres  gens  ne  peuvent  trouver  un  parrain  pour  leur  dernier  enfant.  Un 
mendiant,  à  qui  ils  ont  fait  l'aumône,  s'offre  à  être  parrain  du  petit  garçon.  On 
l'accepte,  et,  quand  il  s'en  va,  la  cérémonie  faite,  il  donne  aux  parents  une 
petite  clef,  en  leur  disant  de  la  garder  soigneusement  jusqu'à  ce  que  l'enfant 
ait  quatorze  ans.  Avec  cette  clef,  le  jeune  garçon  ouvre  la  porte  d'une  belle 
petite  maison  qui  est  tout  d'un  coup  apparue  devant  la  cabane  de  son  père.  Il 
y  trouve  un  petit  cheval ,  sur  lequel  il  va  chercher  fortune.  (  Cette  introduction 
se  rencontre,  presque  complètement  semblable,  dans  le  conte  westphalien 
no  126  de  la  collection  Grimm.  Du  reste,  le  conte  danois  correspond  presque 
sur  tous  les  points  à  ce  conte  westphalien ,  avec  cette  seule  différence  qu'il  est 
en  général  moins  altéré).  —  Un  conte  portugais  (Coelho,  no  19)  commence 
presque  identiquement  comme  notre  conte  ;  seulement  le  parrain  est  saint 
Antoine,  et  l'enfant  est  une  fille.  Arrivée  à  l'âge  de  treize  ans,  la  jeune  fîUe  se 
déguise  en  garçon,  sur  le  conseil  du  parrain,  et  entre  en  qualité  de  page  au  ser- 
vice d'une  reine.  Celle-ci,  voyant  ses  avances  repoussées  par  le  beau  page,  dit 
au  roi,  pour  se  venger,  qu'Antonio  (c'est  le  nom  du  prétendu  jeune  homme) 
s'est  vanté  de  pouvoir  accomplir  plusieurs  tâches  impossibles  :  trier  en  une 
nuit  un  gros  tas  de  graines  mélangées  ;  retirer  du  fond  de  la  mer  l'anneau  de  la 
reine  ;  retrouver  la  fille  du  roi  depuis  longtemps  captive  des  Mores.  Saint 
Antoine  vient  en  aide  à  sa  filleule.  (Il  n'y  a  pas  ici,  pas  plus  que  dans  notre 
conte,  d'animaux  reconnaissants.)  Le  passage  relatif  à  la  seconde  tâche  présente 
beaucoup  de  rapport  avec  le  conte  lorrain  :  Saint  Antoine  dit  au  page  d'aller 
pêcher  ;  le  premier  poisson  qu'il  prendra ,  il  l'ouvrira ,  et  l'anneau  sera  dedans. 

Nous  avons  dit  plus  haut,  en  note,  qu'évidemment,  dans  notre  conte, 
le  parrain  avait  pris  la  forme  d'une  mule.  Un  conte  de  la  Basse-Bretagne, 
intitulé  Tn'gonl-à-Baris  (Luzel,  4*  rapport),  auquel  nous  avons  fait  allusion  dans 
Il  même  note,  a  quelque  chose  d'analogue  :  Un  enfant  nouveau-né  abandonné 
est  trouvé  par  Notre-Seigneur  et  saint  Pierre,  qui  le  confient  à  une  nourrice.  A 
seize  ans,  il  veut  voyager,  va  à  Paris  et  devient  valet  d'écurie  chezUe  roi.  Ses 


296  LA      BELLE      AUX      CHEVEUX      D'OR 

chevaux  sont  les  plus  beaux  ;  il  est  félicité  par  le  roi.  Les  autres  valets,  envieux, 
disent  au  roi  que  Trégont-à-Baris  (ainsi  se  nomme  le  jeune  garçon)  s'est 
vanté  de  pouvoir  aller  demander  au  soleil  pourquoi  il  est  si  rouge  quand  il  se 
lève.  Le  roi  ordonne  au  jeune  garçon  d'y  aller.  Trégont-à-Baris  trouve  à  la  porte 
une  belle  jument  blanche  qui  l'emporte  et  plus  tard  lui  donne  des  conseils. 
—  Le  conte  entre  ensuite  dans  le  cycle  d'aventures  du  conte  hessois  no  29  de 
la  collection  Grimm ,  le  Diable  aux  trois  cheveux  d'or,  puis  passe  dans  celui  de 
notre  Belle  aux  cheveux  d'or  i.  Quand,  à  la  fin,  Trégont-à-Baris  épouse  la 
«  princesse  au  château  d'or  »  ,  on  voit  entrer,  pendant  le  festin  des  noces  ,  une 
femme  d'une  merveilleuse  beauté,  qui  dit  qu'elle  est  la  Vierge  Marie,  que  Dieu 
avait  envoyée  vers  Trégont-à-Baris  sous  la  forme  d'une  jument  blanche. 


* 
♦  * 


On  a  déjà  remarqué,  dans  le  premier  conte  breton  dont  il  a  été  parlé  ici, 
le  passage  où  il  est  question  de  la  plume  que  le  jeune  homme  ramasse 
malgré  les  avertissements  de  son  cheval.  Ce  passage,  qui  manque  dans  Trégont- 
à-Baris  ,  existe  encore  dans  un  troisième  conte  breton ,  intitulé  la  Princesse  de 
Trémènéiaour  (Luzel,  4e  rapport).  Là,  c'est  une  mèche  de  cheveux  d'or,  brillante 
comme  une  flamme ,  que  le  héros  ramasse ,  et  cette  mèche  de  cheveux ,  avec 
laquelle  il  éclaire  le  soir  son  écurie ,  est  cause  que  le  roi  lui  ordonne  d'aller 
chercher  la  princesse  de  Tréménézaour,  de  qui  viennent  ces  cheveux. 

Dans  un  conte  russe  (Ralston,  p.  287),  un  chasseur  trouve  dans  une  forêt 
une  plume  d'or  de  1'  «  oiseau  de  feu  ».  Malgré  les  avis  de  son  cheval,  il 
ramasse  cette  plume  et  la  porte  au  roi,  qui  l'envoie  à  la  recherche  de  l'oiseau 
lui-même.  Il  est  probable  que  la  suite  des  aventures  se  rapporte  à  notre  thème  ; 
mais  M.  Ralston  ne  cite  que  ce  passage.  —  Dans  un  conte  des  Tsiganes  de  la 
Bukovine  (Miklosisch,  n»  9),  le  héros,  Tropsen,  dénoncé  par  ses  méchants 
frères,  est  également  envoyé  à  la  recherche  de  1'  «  oiseau  de  la  plume  » , 
comme  dit  notre  conte ,  puis  d'une  certaine  jeune  fille.  Ici  ce  n'est  pas  sur 
un  chemin  que  Tropsen  a  ramassé  la  plume.  Se  trouvant  avec  ses  frères  chez 
une  vieille  qui  possède  un  oiseau  d'or,  il  a  pris ,  malgré  son  cheval,  une  plume 
de  cet  oiseau  ^.  Ensuite,  chez  le  comte  au  service  duquel  il  entre  comme 
cocher,  il  attache  chaque  soir  sa  plume  au  mur  de  l'écurie,  et  elle  éclaire 
comme  un  cierge.  (Dans  le  conte  serbe  n°  58  de  la  collection  Jagitch,  dans  le 
conte  croate  no  80  du  premier  volume  de  la  collection  Krauss,  dans  un  conte 
slovaque,  p.  528  de  la  collection  Leskien,  le  thème  du  séjour  chez  la  vieille  est 
également  combiné  avec  celui  de  la  Belle  aux  cheveux  d'or,  et  dans  tous  se 
trouvent  plusieurs  objets  lumineux,  plumes,  cheveux,  fer  à  cheval,  etc., 
ramassés  par  le  héros.)  —  Un  conte  du  «  pays  saxon  »  de  Transylvanie 
(Haltrich,  no  10)  a  ceci  de  particulier  que  c'est  sur  le  conseil  de  son  cheval, 
et  non  malgré  ses  avertissements,  que  le  jeune  garçon  ramasse  successivement 
trois  plumes,  l'une  de  cuivre,  la  seconde  d'argent  et  la  troisième  d'or.  —  Le 

1.  Cette  même  combinaison  se  retrouve  dans  un  conte  des  Tartares  de  la  Sibérie  méridionale, 
que  nous  donnerons  plus  loin. 

2.  Au  sujet  des  aventures  du  héros  et  de  ses  frères  chez  la  vieille ,  et  du  thème  auquel  elles  se  rap- 
portent, voir  les  remarques  de  notre  a"  },  le  Roi  d'Angleterre  et  son  Filleul  (I,  pp.  46-48). 


LA      BELLE      AUX      CHEVEUX      D   OR  297 

conte  danois  déjà  cité  offre  sur  ce  point  un  détail  assez  singulier  :  Le  héros  a 
ramassé  trois  plumes  d'or,  malgré  les  observations  de  son  cheval  ;  quand  on 
rapproche  ces  plumes,  on  voit  la  plus  belle  tête  de  femme  qu'on  puisse  imaginer. 
Le  jeune  homme  entre  au  service  d'un  roi  comme  valet  d'écurie.  Tous  les 
soirs  il  s'enferme  dans  sa  chambrette,  que  les  plumes  éclairent,  et  copie  la 
belle  image.  Comme  il  est  défendu  d'avoir  de  la  lumière  dans  les  chambres 
auprès  de  l'écurie ,  le  palefrenier  en  chef  entre  chez  le  jeune  homme,  qui  a  le 
temps  de  cacher  ses  plumes  ;  mais  le  palefrenier  s'empare  de  son  dessin.  Le  roi 
reconnaît  ce  dessin  pour  être  le  portrait  de  la  plus  belle  princesse  du  monde, 
dont  il  a  fait  périr  le  père  après  s'être  emparé  de  son  royaume.  Elle  a  disparu , 
et  les  recherches  du  roi  ont  été  inutiles.  Il  dit  au  jeune  homme  qu'il  doit 
savoir  où  elle  est,  puisqu'il  a  son  portrait,  et  il  lui  ordonne  de  la  lui  amener. 
—  Dans  la  Basse-Bretagne,  on  a  recueilli  une  forme  curieuse  de  ce  même 
thème  (A,  Troude  et  G.  Milin.  Voir  le  conte  intitulé  la  Pemique  du  roi 
Forliinalus)  :  Jean ,  qui  s'est  mis  en  route  sur  son  cheval ,  aperçoit  un  jour 
deux  corbeaux  qui  se  battent.  II  voit  tomber  par  terre  un  objet  qu'ils  ont  lâché. 
«  Que  peut  être  cela  ?  Il  faut  que  je  le  sache.  —  Il  vaudrait  mieux  poursuivre 
ta  route,  »  dit  le  cheval.  Mais  le  jeune  homme  ne  veut  rien  entendre  ;  il  ramasse 
l'objet  et  voit  que  c'est  une  perruque,  sur  laquelle  est  écrit  en  lettres  d'or 
que  c'est  la  perruque  du  roi  Fortunatus  ;  il  la  met  dans  sa  poche.  Il  entre 
comme  garçon  d'écurie  chez  le  roi  de  Bretagne.  La  première  nuit  qu'il  couche 
au  dessus  de  ses  chevaux,  il  est  réveillé  par  la  clarté  qui  illumine  sa  chambre  ; 
il  voit  que  c'est  la  perruque,  qui  brille  comme  le  soleil.  Désormais  l'écurie  est 
mieux  éclairée  que  le  palais  du  roi.  Au  carnaval,  Jean  se  déguise  et  met 
sa  perruque  :  la  ville  est  éclairée  partout  où  il  passe.  Le  roi  va  pour  le  voir  et 
ne  le  reconnaît  pas.  A  la  fin,  Jean  lui  dit  qu'il  est  le  garçon  d'écurie.  Le  roi 
s'empare  de  la  perruque.  Les  autres  garçons  d'écurie,  jaloux  de  Jean,  vont  dire 
au  roi  que  le  jeune  homme  connaît  le  roi  Fortunatus  et  qu'il  a  dit  plusieurs  fois 
que ,  s'il  avait  voulu  ,  il  aurait  obtenu  de  lui  sa  fille  en  mariage.  Le  roi  ordonne 
à  Jean  de  lui  aller  chercher  la  fille  du  roi  Fortunatus.  —  Dans  un  conte 
roumain  (Gubernatis,  FhrUegio,  p.  66),  ce  que  le  héros  trouve,  c'est  une. corde 
d'or,  qui  brille  pendant  la  nuit  et  qui  appartient  à  une  belle  jeune  fille  (altéra- 
tion évidente  de  la  mèche  de  cheveux  ou  de  la  plume).  —  Nous  signalerons 
encore  un  conte  ou  plutôt  un  lied  populaire  allemand  (L.  Bechstein,  p.  102)  : 
Un  père  prend  pour  parrain  de  son  petit  garçon  un  bel  enfant,  qui  est  Notre- 
Seigneur,  et  qui  laisse  comme  cadeau  à  son  filleul  un  cheval  blanc.  Devenu 
grand ,  le  filleul  monte  sur  son  cheval  et  s'en  va  courir  le  monde.  Chemin  fai- 
sant, il  voit  par  terre  d'abord  une  plume  de  paon,  puis  une  seconde,  qu'il  ne 
ramasse  ni  l'une  ni  l'autre,  sur  le  conseil  du  cheval.  Il  en  ramasse  une 
troisième,  et  il  est  nommé  roi  dans  une  ville  où  il  arrive.  S'il  n'avait  pas 
ramassé  cette  troisième  plume,  il  en  aurait  trouvé  une  quatrième  et  serait 
devenu  empereur. 

Le  conte  westphalien  déjà  mentionné  présente  ici  une  altération  notable,  sur 
laquelle  il  convient  d'insister ,  surtout  à  cause  de  l'interprétation  que  Guillaume 
Grimm  a  donnée  de  ce  passage.  Le  jeune  garçon  du  conte  allemand  ramasse, 
lui  aussi ,  une  plume.  La  suite  de  l'histoire  ne  montre  en  aucune  façon  quel 
rôle  a  pu  jouer  cette  plume,  qui  est  ici  une  plume  à  écrire  {Schriffedder , 


290  LA      BELLE      AUX      CHEVEUX      d'OR 

en  patois  westphalien),  Guillaume  Grimm  admet  sans  hésitation  que  cette 
plume  est  un  bâton  runique  (wenigstens  ist  die  gefmidetie  Schreihfeder  gewiss  ein 
solcher  [Runenstab]).  S'il  avait  connu  toutes  les  formes  de  cet  épisode  que  nous 
avons  citées,  il  aurait  assurément  laissé  en  paix  les  runes  et  les  bâtons 
runiques.  Nouvel  exemple  du  danger  des  conclusions  précipitées,  surtout  en  des 
matières  où  l'on  doit  toujours  se  demander  si  l'on  possède  la  forme  primitive 
des  thèmes  sur  lesquels  on  raisonne. 

* 

*  * 

Au  sujet  des  entreprises  imposées  au  héros,  nous  avons  déjà  dit  plus  haut 
que,  dans  notre  Belle  aux  cheveux  d'or,  un  élément  important  a  disparu  :  les  ser- 
vices rendus  par  le  héros  à  des  animaux,  qui  ensuite,  par  reconnaissance, 
exécutent  pour  lui  diverses  tâches.  La  plupart  des  contes  de  ce  type  ont  bien 
conservé  sur  ce  point  la  forme  primitive.  Voir  les  remarques  de  notre  n»  3. 

* 

*  * 

Le  dénouement  de  notre  conte  présente  une  altération,  due  évidemment 
à  quelque  conteur  facétieux.  Nous  allons  jeter  un  coup  d'œil  sur  les  diverses 
formes  que  prend  ce  dénouement  dans  les  contes  de  cette  famille. 

Dans  les  uns  figurent  l'eau  de  la  vie  et  l'eau  de  la  mort ,  ou  parfois  l'eau  de 
la  vie  seule.  Ainsi ,  dans  le  conte  danois  ci-dessus  mentionné ,  le  héros  ayant 
réussi  à  rapporter  l'eau  de  la  vie  et  l'eau  de  la  mort  demandées  par  la  princesse 
qu'il  a  amenée  au  roi,  celle-ci  veut  s'assurer  si  ce  sont  les  eaux  véritables.  Le  roi 
fait  venir  le  jeune  homme,  sur  lequel  on  essaie  d'abord  l'eau  de  la  mort,  puis 
l'eau  de  la  vie  ;  il  meurt,  puis  ressuscite ,  plus  beau  qu'auparavant.  Le  roi  veut 
devenir  plus  beau,  lui  aussi  ;  il  subit  l'opération  ;  mais,  dans  l'espoir  d'embellir 
encore,  il  veut  recommencer.  Malheureusement  pour  lui,  il  ne  reste  plus  d'eau  de 
la  vie  pour  le  ressusciter.  La  princesse  épouse  le  jeune  homme.  —  Comparer  le 
conte  breton  de  Trégont-à-Barù ,  un  conte  tchèque  de  Bohême  (Waldau, 
p.  368),  un  conte  italien  (Comparetti,  n°  16),  etc.,  et  aussi  notre  n°  3. 

Dans  notre  Belle  aux  cheveux  d'or,  l'eau  de  la  vie  se  retrouve  bien,  mais 
simplement  au  milieu  du  récit,  pour  ressusciter  1'  «  oiseau  de  la  plume  ». 
A  quelques  traits  de  cet  épisode,  —  le  parrain  tué  pour  procurer  l'eau  de  la  vie, 
puis  ressuscité,  —  ne  semblerait-il  pas  qu'il  y  a  là  un  souvenir  confus  du 
dénouement  que  nous  venons  d'indiquer? 

Dans  d'autres  contes  il  n'est  pas  question  d'eau  de  la  vie  ni  d'eau  de  la  mort. 
Aussi  le  dénouement  se  trouve-t-il  modifié,  bien  qu'il  soit  au  fond  le  même 
dans  son  idée  mère.  Dans  des  contes  siciliens  (Gonzenbach,  nos  50  et  83  ;  Pitre, 
no  34),  la  princesse  veut,  avant  d'épouser  le  roi,  que  le  jeune  homme  entre  dans 
un  four  chauflfé  pendant  trois  jours  et  trois  nuits.  Le  cheval  du  jeune  homme 
dit  à  son  maître  de  s'oindre  de  son  écume  (ou  de  sa  sueur),  et  le  jeune  homme 
sort  du  four  sain  et  sauf  et  plus  beau  qu'il  n'y  est  entré.  Alors  la  princesse  dit 
au  roi  d'y  entrer  lui-même.  Le  roi  demande  au  jeune  homme  ce  qu'il  a  fait 
pour  ne  pas  être  brûlé  ;  l'autre  lui  répond  qu'il  s'est  oint  avec  de  la  graisse.  Le 


LA  BELLE  AUX  CHEVEUX  D  OR  299 

roi  le  croit,  et,  à  peine  est-il  entré  dans  le  four,  qu'il  est  consumé  par  les 
flammes,  —  Dans  le  conte  breton  la  Perruque  du  roi  Fortunaius,  cité  plus  hauts 
la  princesse ,  qui  s'est  fait  apporter  par  Jean  son  château ,  puis  sa  clef,  déclare 
qu'avant  d'épouser  le  roi  de  Bretagne,  elle  veut  que  Jean  soit  brûlé  vif  sur  la 
place  publique.  Le  cheval  de  Jean  dit  à  celui-ci  de  bien  l'étriller,  de  mettre  dans 
une  bouteille  la  pousssière  qui  tombera,  et  de  remplir  d'eau  la  bouteille  :  Jean 
demandera  au  roi  qu'on  fasse  une  sorte  de  niche  au  milieu  du  bûcher;  quand 
il  y  sera  entré,  il  se  lavera  tout  le  corps  avec  l'eau  de  la  bouteille.  Jean  se 
conforme  à  ces  instructions,  et  il  sort  du  brasier  deux  fois  plus  beau  qu'il 
ne  l'était  auparavant.  La  princesse  s'éprend  d'amour  pour  lui  et  dit  au  roi  :  «  Si 
vous  aviez  été  aussi  beau  garçon  que  Jean ,  vous  seriez  devenu  le  miroir  de  mes 
yeux.  —  Et  si  je  fais  comme  lui,  ne  deviendrai-je  pas  aussi  beau  ?  —  Je  le  crois.  » 
Le  roi  monte  sur  le  bûcher,  et  il  est  consumé  en  moins  de  rien.  —  Dans  un 
conte  espagnol  (  Caballero ,  II,  p.  27),  se  rattachant  aussi  à  notre  thème,  la 
princesse  Bella-Flor,  que  José  a  été  obligé  d'enlever  par  ordre  du  roi,  demande, 
que  José  soit,  non  pas  brûlé  vif,  mais  frit  dans  de  l'huile.  Le  cheval  du  jeune 
homme,  comme  dans  un  des  contes  siciliens,  lui  dit  de  s'oindre  de  sa  sueur. 
(Comparer  un  conte  italien  de  la  Basilicate  [Comparelti,  no  14],  où  cette 
forme  de  dénouement  et  la  précédente  sont  assez  gauchement  combinées.  ) 

Certains  contes  présentent  ce  second  dénouement  sous  une  autre  forme. 
Nous  citerons,  par  exemple,  le  conte  des  Tsiganes  de  la  Bukovine,  indiqué 
précédemment.  Là,  le  héros,  après  avoir  amené  au  comte  son  maître  certaine 
jeune  fille,  est  obligé  d'aller  chercher  le  troupeau  de  chevaux  de  cette  même 
jeune  fille,  puis  de  traire  les  cavales  et  de  se  baigner  dans  le  lait  bouillant.  Son 
cheval  merveilleux  souffle  sur  le  lait  et  le  refroidit,  et  le  jeune  homme  sort  de 
la  chaudière  plus  beau  qu'auparavant.  Le  comte  y  entre  à  son  tour  ;  mais 
le  cheval  y  a  soufflé  du  feu,  et  le  comte  périt.  —  Comparer  parmi  les  contes 
mentionnés  plus  haut  le  conte  serbe ,  le  conte  croate ,  le  conte  slovaque ,  le 
conte  du  «  pays  saxon  »  de  Transylvanie,  le  conte  roumain,  et,  en  outre, 
un  conte  valaque  (Schott,  no  17),  qui  a  du  rapport  pour  l'ensemble  avec  notre 
Belle  aux  cheveux  d'or. 

Citons  enfin,  comme  étant  curieux,  le  dénouement  d'un  conte  finnois,  du 
même  type,  mais  assez  écourté,  que  M.  E.  Beauvois  a  publié  dans  la  Revue 
orientale  et  américaine  (tome  IV,  1860,  p.  386)  :  Après  avoir  réussi  dans 
les  expéditions  où  il  a  été  envoyé  à  l'instigation  de  l'ancien  écuyer,  dont  il  a 
pris  la  place ,  le  héros  est  accusé  par  ce  dernier  auprès  du  roi  de  vouloir  s'em- 
parer de  la  couronne.  Conduit  au  supplice,  il  se  sauve  deux  fois  en  obtenant  du 
roi,  au  pied  de  la  potence,  la  permission  de  jouer  d'une  harpe  ou  d'un  violon 
qui  forcent  les  assistants  à  danser  et  qu'il  a  reçus  d'un  certain  diable  en  récom- 
pense d'un  service  rendu  (on  se  rappelle  que  le  héros  du  conte  lorrain  obtient 
aussi  du  roi  une  faveur  au  pied  de  la  potence).  La  troisième  fois,  le  roi 
ne  consent  qu'à  grand'peine  à  le  laisser  jouer  d'une  flûte,  également  reçue 
du  diable;  pour  ne  pas  être  forcé  de  danser,  il  a  eu  soin  de  se  faire  attacher  à 
un  arbre.  Le  diable  arrive  et  demande  au  jeune  homme  pourquoi  on  veut 
le  pendre.  Après  en  avoir  été  instruit ,  le  diable  saisit  le  gibet  et  le  lance  en  l'air, 
ainsi  que  l'arbre  auquel  le  roi  est  attaché.  Le  peuple  prend  le  jeune  homme 


300  LA      BELLE      AUX      CHEVEUX      D   OR 

pour  roi.  (Comparer,  pour  cette  manière  de  se  sauver  du  supplice,  le  no  i  lo  de 
la  collection  Grimm ,  le  Juif  dans  les  épines,  cité  dans  les  remarques  de  notre 
n°  39,  Jeati  de  la  Noix,  II,  p.  68). 

* 
*  * 

Au  milieu  du  xvie  siècle ,  Straparola  recueillait  en  Italie  un  conte  analogue  à. 
tous  ces  contes  (n°  i  de  la  traduction  allemande  des  contes  proprement  dits,  par 
Valentin  Schmidt)  :  Livoretto  reçoit  du  sultan,  son  maître,  à  l'instigation  des 
autres  serviteurs,  l'ordre  d'enlever  la  princesse  Belisandra.  Pendant  son  voyage, 
d'après' le  conseil  de  son  cheval  enchanté,  il  rend  service  à  un  poisson  et  à  un 
faucon.  Il  enlève  la  princesse  ;  mais  celle-ci,  avant  d'épouser  le  roi,  demande 
que  Livoretto  lui  rapporte  d'abord  son  anneau,  qu'elle  a  laissé  tomber  dans 
une  rivière,  puis  une  fiole  d'eau  de  la  vie.  Livoretto  appelle  le  poisson  et 
le  faucon ,  qui  lui  procurent  l'anneau  et  l'eau  de  la  vie.  Alors  Belisandra  tue  le 
jeune  homme  et  le  coupe  en  morceaux  qu'elle  jette  dans  une  chaudière,  puis 
elle  les  asperge  d'eau  de  la  vie,  et  aussitôt  Livoretto  se  relève,  plus  beau 
et  mieux  portant  que  jamais.  Le  vieux  sultan  prie  la  princesse  de  le 
rajeunir  de  cette  manière.  Elle  le  tue ,  et  le  jette  à  la  voirie.  Ensuite  elle  épouse 
Livoretto. 


En  Orient,  nous  avons  A  rapprocher  de  tous  ces  contes  d'abord  un  conte  des 
Tartares  de  la  Sibérie  méridionale  (Radloff,  IV,  p.  373)  qui,  pour  le  dénoue- 
ment, se  rattache  au  dernier  groupe  indiqué  ci-dessus  (contes  tsigane,  serbes, 
etc.)  :  Le  héros,  pauvre  orphelin,  est  entré  au  service  d'un  prince  comme  valet 
d'écurie.  Les  autres  valets,  jaloux  de  lui  parce  que  son  cheval  a  meilleure  mine 
que  les  leurs,  vont  dire  au  prince  que  le  nouveau  valet  s'est  vanté  de  connaître 
la  fille  du  roi  des  péris.  Aussitôt  le  prince  ordonne  à  l'orphelin  de  la  lui  ame- 
ner. Le  jeune  homme  s'en  va  pleurer  auprès  de  son  cheval,  qui  lui  donne 
le  moyen  d'enlever  la  péri.  Celle-ci,  arrivée  chez  le  prince,  refuse  de  l'épouser 
s'il  ne  lui  rapporte  son  anneau  qui  est  chez  le  «  jeune  homme  qui  fait  marcher 
le  soleil  ».  L'orphelin,  chargé  de  cette  entreprise,  en  vient  à  bout  ».  Une  fois 
en  possession  de  son  anneau ,  la  jeune  fille  déclare  qu'elle  n'épousera  le  prince 
que  s'il  lui  amène  certain  cheval.  C'est  encore  l'orphelin  qui  l'amène.  Alors  la 
jeune  fille  dit  de  faire  chauffer  de  l'eau  dans  une  grande  chaudière.  Elle  épou- 
sera le  prince  si  celui-ci  nage  dedans.  Le  prince  fait  d'abord  entrer  dans 
la  chaudière  l'orphelin ,  que  son  cheval  préserve  de  tout  mal.  Il  s'y  hasarde 
alors  lui-même  et  meurt.  L'orphelin  épouse  la  fille  du  roi  des  péris. 

Nous  citerons  encore  un  épisode  enclavé  dans  un  conte  des  Avares  du 
Caucase  (Schiefncr,  n°  i),  très  voisin  de  notre  no  19,  le  Petit  Bossu  (voir 
les  remarques  de  ce  n»  19,  I,  p.  217).  Cet  épisode,  sous  certains  rapports 
moins  complet  que  le  conte  tartare ,  contient  le  trait  de  la  plume,  qui  manque 

1 .  Tout  cet  épisode ,  que  nous  avons  déjà  rencontré  intercalé  dans  le  conte  breton  de  Tr/gonl- 
à-Baris ,  ofTrc  une  grande  ressemblance  avec  le  n°  29  de  la  collection  Grimm ,  le  DiabU  aux 
trois  cheveux  d'or,  et  avec  les  autres  contes  européens  de  même  type.  Dans  te  conte  tartare,  dans  le 
conte  breton  ,  comme  dans  le  conte  allemand ,  le  héros  rencontre  successivement  sur  son  chemin  des 
gens  qui  le  prient  de  demander  au  personnage  mystérieux  chez  qui  il  va,  la  solution  de  telle  ou 
telle  question.  —  Ce  type  de  conte  existe  chez  les  Annamites  (A.  Laudes,  n°  63}. 


LA      BELLE      AUX      CHEVEUX      D  OR  3OI 

dans  ce  conte  '.  En  voici  l'analyse  :  Un  prince  s'est  rendu  maître  d'un 
cheval  merveilleux.  Comme  il  chevauche ,  après  le  coucher  du  soleil,  vers 
le  royaume  de  son  père,  il  voit  tout  à  coup  la  nuit  s'illuminer.  Il  regarde 
et  aperçoit  au  miHeu  d'un  steppe  un  objet  tout  brillant  :  c'est  une  plume  d'or. 
«Faut-il  la  ramasser  ou  non?  »  demande-t-il  à  son  cheval.  —  «  Si  tu  la 
ramasses,  »  répond  le  cheval,  «  tu  en  souflfriras  ;  si  tu  ne  la  ramasses  pas,  tu 
en  souflfriras  aussi.  »  (Comparer,  pour  ce  passage,  les  contes  serbe  et  valaque.  ) 
Le  prince  ramasse  la  plume  et  la  met  à  son  chapeau.  Il  arrive  près  d'une  ville 
et  s'étend  par  terre  pour  dormir ,  au  milieu  de  la  campagne ,  après  avoir  mis  la 
plume  dans  sa  poche.  Le  lendemain  matin,  le  roi  du  pays,  qui,  ainsi  que 
ses  sujets,  a  été  eflfrayé  de  voir  la  nuit  aussi  claire  que  le  jour,  envoie  des 
hommes  armés  à  la  découverte.  Ces  hommes  rencontrent  le  prince  et  l'amènent 
au  roi.  Celui-ci  demande  au  jeune  homme  s'il  connaît  les  causes  du  phéno- 
mène qui  a  eu  lieu  pendant  la  nuit.  Le  prince  tire  la  plume  de  sa  poche  et  la 
montre  au  roi,  qui  lui  ordonne  aussitôt  d'aller  -lui  chercher  l'être,  quel 
qu'il  soit ,  de  qui  provient  cette  plume.  Le  prince  apprend  de  son  cheval  que 
la  plume  vient  de  la  plus  jeune  fille  du  Roi  de  la  mer  :  chaque  jour,  sous 
forme  de  colombe ,  elle  arrive  avec  ses  deux  sœurs  sur  un  certain  rivage  pour 
se  baigner  dans  la  mer.  Il  faudra ,  quand  elle  sera  dans  l'eau ,  s'emparer  de  ses 
vêtements  de  plumes,  et  elle  sera  obligée  de  suivre  le  prince.  (Voir  les 
remarques  de  notre  n°  32,  Chatte  Blanche,  II,  p.  22.)  Le  prince  s'empare  ainsi 
de  la  jeune  fille  et  la  conduit  au  roi  ;  mais  elle  déclare  à  celui-ci  qu'elle 
ne  l'épousera  que  s'il  redevient  un  jeune  homme  de  vingt  ans.  «  Comment 
faire  ?  »  demande  le  roi.  La  jeune  fille  lui  dit  de  faire  creuser  un  puits,  profond 
de  cinquante  aunes,  de  le  remplir  de  lait  de  vaches  rouges  et  de  se  baigner 
dedans.  Quand  tout  est  prêt,  comme  le  roi  hésite  à  tenter  l'expérience,  elle  se 
fait  amener  un  vieillard  et  une  vieille  femme,  et  les  rajeunit  en  les  plongeant 
dans  le  puits.  Alors  le  roi  saute  dans  le  puits ,  tombe  au  fond  et  périt. 

Un  passage  du  livre  sanscrit  la  Sinhdsana-dvdtrinçikd  (les  «  Trente-deux 
récits  du  Trône  »)  offre  quelque  analogie  avec  le  dénouement  des  contes 
tsigane ,  serbes ,  avare,  etc.  (^hidische  Studkn,  t.  XV,  1878,  p.  364-365)  :  Une 
princesse  de  race  divine ,  qui  règne  dans  une  certaine  ville ,  a  promis  d'épouser 
celui  qui  se  précipiterait ,  pour  s'oflfrir  en  sacrifice ,  dans  une  chaudière  remplie 
d'huile  bouillante.  L'héroïque  roi  Vikramâditya  saute  sans  hésiter  dans  la 
chaudière.  Tous  les  assistants  poussent  un  cri  d'horreur.  Mais  la  princesse 
arrive,  asperge  à'amrita  (eau  d'immortalité)  le  corps  du  roi,  qui  n'était  plus 
qu'une  informe  masse  de  chair,  et  VikramAditya  ressuscite,  plus  beau  qu'aupa- 
ravant. 

Qiiant  au  passage  où  les  serviteurs,  jaloux  du  héros,  cherchent  à  le  faire 
envoyer  par  le  roi  en  des  expéditions  périlleuses,  —  passage  que  nous  venons 
de  rencontrer  dans  le  conte  tartare,  —  nous  avons  encore  A  citer  un  conte 


I.  D.ms  un  conte  arabe  Jcs  Mille  el  une  iViii'/i  (t.  XI,  p.  17$,  Je  la  traduction  allemande  dits 
de  Breslau),  se  trouve  un  passiige  qui  n'est  pas  sans  analogie  avec  celui  de  la  plume  :  Le  plus  jeune 
des  trois  fils  du  sultan  d'Yémen  trouve  un  jour  d.-ins  une  plaine  un  collier  de  perles  et  d'6meraudcs.  Ce 
collier  ayant  été  remis  au  sultan,  celui-ci  déclare  qu'il  ne  sera  content  que  quand  il  aura  «  Voistau  qui  a 
dû  porter  ce  collier  »  , 


302  LA      BELLE      AUX      CHEVEUX      d'oR 

oriental,  un  conte  des  peuplades  sarikoïi  de  l'Asie  centrale,  et  aussi  un  conte 
berbère,  d'Algérie. 

Dans  le  conte  berbère,  extrait  d'un  manuscrit  de  la  Bibliothèque  Nationale  et 
donné  par  de  Slane  à  la  fin  de  sa  traduction  de  VHlsloire  des  Berbères  d'Ibn 
Khaldoun  (p.  540),  un  roi  prend  pour  vizir  un  marchand,  dont  il  fait  son 
favori.  Les  trois  vizirs  qui  étaient  en  fonctions  à  l'arrivée  de  ce  dernier  sont 
jaloux  et  vont  dire  au  roi  :  «  Le  roi  des  Turcs  a  une  fille  belle  comme  la  lune, 
mais  personne  ne  pourra  l'amener  que  le  nouveau  vizir  qui  est  venu  avec  toi.  » 

Dans  le  conte  sarikoïi  {Journal  of  the  Asiatic  Society  of  Bengal ,  vol.  45 , 
part.  I,  no  2,  p.  183),  un  jeune  homme  a  épousé  la  fille  d'un  roi.  Q.uand 
les  gens  viennent  faire  leurs  compliments  au  roi,  ils  lui  disent  :  «  Puisse  ta  fille 
être  heureuse!  Tu  as  été  un  bon  roi,  mais  tu  n'as  pas  eu  un  arbre  de  corail. 
—  Qui  peut  en  trouver  ?  »  dit  le  roi.  —  «  Ton  gendre  en  trouvera  un.  » 

* 

*  * 

Faisons  remarquer,  en  terminant,  que,  dans  un  groupe  de  contes  de  cette 
famille  qui  a  été  étudié  dans  la  revue  Germania  (années  1866  et  1867)  par 
MM.  Kœhler  et  Liebrecht ,  c'est  un  cheveu  d'or  tombé  du  bec  d'un  oiseau , 
en  présence  du  roi,  qui  donne  à  celui-ci  l'idée  d'envoyer  le  jeune  homme  à  la 
recherche  de  la  jeune  fille  aux  cheveux  d'or.  Nous  résumerons  un  conte  de 
ce  groupe,  tiré  d'un  livre  qui  a  été  publié  à  Bâle,  en  1602,  par  un  Juif,  sous 
le  titre  hébraïco-allemand  de  Maase  Biich.  Il  s'agit ,  dans  ce  conte,  d'un  roi  très 
impie  à  qui  les  anciens  du  peuple  viennent  un  jour  conseiller  de  prendre 
femme  pour  devenir  meilleur.  Le  roi  les  renvoie  à  huit  jours.  Pendant  ce 
délai ,  un  oiseau  laisse  tomber  sur  lui  un  long  cheveu  d'or.  Le  roi  déclare 
qu'il  n'épousera  que  la  femme  de  qui  vient  ce  cheveu.  Il  y  avait  à  la  cour 
un  favori  du  roi ,  nommé  Rabbi  Chanina ,  qui  connaissait  soixante-dix  langues 
et  le  langage  des  animaux.  Ses  ennemis  obtiennent  du  roi  qu'il  sera  chargé 
d'aller  chercher  cette  femme.  Chemin  faisant ,  Rabbi  Chanina  vient  en  aide 
à  un  corbeau,  à  un  chien  et  à  un  poisson.  Les  trois  animaux  reconnaissants 
accomplissent  à  sa  place  les  tâches  qui  lui  sont  imposées  par  la  princesse 
aux  cheveux  d'or.  Le  corbeau  va  chercher  une  fiole  d'eau  du  paradis  et  une 
fiole  d'eau  de  l'enfer  ».  Le  poisson  rapporte  sur  le  rivage  l'anneau  de  la  prin- 
cesse. Chanina  s'apprête  à  saisir  cet  anneau,  lorsqu'un  sanglier  se  jette  dessus, 
l'avale  et  s'enfuit  ;  le  chien  tue  le  sangUer  et  retrouve  l'anneau.  Rabbi  Chanina, 
après  avoir  amené  la  princesse  au  roi,  est  assassiné  par  des  envieux.  La  jeune 
reine  lui  rend  la  vie  en  l'aspergeant  d'eau  du  paradis.  Le  roi  veut  se  faire  ressus- 
citer aussi.  On  le  tue;  mais  la  reine  verse  sur  son  corps  de  l'eau  de  l'enfer, 
qui  le  réduit  en  cendres.  «  Vous  voyez  »,  dit-elle  au  peuple,  «  que  c'était  un 
impie  ;  autrement  il  serait  aussi  ressuscité.  »  ^  elle  épouse  Chanina.  —  Com- 
parer un  conte  tchèque  de  Bohême  (Chodzko,  p.  77)  un  conte  allemand 
(Prœhle,  II,  n°  18),  un  conte  grec  d'Epire  (Hahn,  no  37),  résumé  dans  les 
remarques  de  notre  no  3.  (Ces  deux  derniers  contes  présentent  sous  une  forme 
altérée  le  passage  relatif  à  l'oiseau  et  au  cheveu  d'or).  —  Dans  le  célèbre  conte 
de  Mme  d'Aulnoy,  de  même  titre  que  le  nôtre ,  les  cheveux  de  la  princesse  ne 
sont  plus  qu'une  métaphore. 

t,  L'eau  du  par.idis  et  l'eau  de  l'enfer  se  retrouvent  dans  un  conte  italien  (Goraparetti,  n»  16). 


LA      BELLE      AUX      CHEVEUX      D   OR  30$ 

Le  conte  avare  cité  plus  haut  fait  lien  entre  ce  groupe  de  contes  et  celui 
auquel  se  rattache  le  conte  lorrain.  En  effet ,  dans  ce  conte  avare,  figure  la  plume 
lumimtise  ramassée  par  le  héros,  trait  spécial  au  second  de  ces  deux  groupes,  et 
cette  plume ,  qui  vient  de  l'enveloppe  emplumée  dont  se  revêt  chaque  jour  une 
jeune  fille  merveilleuse,  tient  la  place  du  cheveu  d'or,  caractéristique  du  premier 
groupe.  —  Le  conte  breton  la  Perruque  du  roi  Fortunatus ,  cité  également  ci- 
dessus  ,  tient  aussi  des  deux  groupes  :  de  l'un ,  par  l'objet  lumineux ,  ramassé 
malgré  les  conseils  du  fidèle  cheval  ;  de  l'autre ,  par  cette  circonstance  que  cet 
objet,  que  se  disputent  des  oiseaux,  se  compose  de  cheveux.  Dans  la  forme 
primitive ,  il  ne  s'agissait  certainement  pas  de  la  «  perruque  »  du  roi ,  père  de 
la  princesse ,  mais  d'une  mèche  de  la  chevelure  de  celle-ci ,  d'une  mèche  lumi- 
neuse, comme  celle  de  la  «  princesse  de  Tréménézaour  »,  l'héroïne  d'un 
autre  conte  breton  déjà  mentionné. 

En  Orient,  nous  trouvons ,  réunis  dans  le  cadre  d'un  même  récit ,  le  trait  de 
l'anneau  retiré  de  l'eau  par  un  animal  reconnaissant,  et  celui  du  cheveu.  Le 
conte  en  question  a  été  recueilli  par  M.  Minaef  chez  les  Kamaoniens,  cette 
peuplade  voisine  de  l'Himalaya  dont  nous  avons  déjà  parlé ,  et  il  a  été  traduit 
en  russe  par  cet  orientaliste  (no  3  de  sa  collection).  Voici  le  passage  :  Une 
péri,  qui  est  devenue  la  femme  d'un  prince  chassé  du  palais  de  son  père,  va  un 
jour  se  laver  la  tête  dans  un  fleuve.  A  quelque  distance  de  là  se  trouvait  une 
ville  bâtie  sur  le  bord  de  ce  fleuve.  Le  fils  du  roi  du  pays ,  étant  allé  se  baigner, 
trouve  dans  l'eau  un  cheveu  de  la  péri ,  long  de  quarante-quatre  coudées.  Il  dit 
à  son  père  qu'il  veut  épouser  la  femme  qui  a  de  tels  cheveux.  Le  roi  envoie  un 
de  ses  serviteurs,  qui  parvient  à  enlever  la  péri.  Le  prince,  mari  de  la  péri,  entre 
au  service  de  ce  roi,  ainsi  qu'une  grenouille  et  un  serpent,  ses  obligés,  qui,  par 
reconnaissance ,  l'accompagnent ,  la  première  sous  forme  de  brahmane ,  l'autre 
sous  forme  de  barbier.  Pour  se  débarrasser  du  prince ,  le  roi,  d'après  le  conseil 
d'un  des  serviteurs,  laisse  tomber  son  anneau  dans  une  rivière  et  ordonne 
au  jeune  homme  de  le  repêcher  ;  sinon  il  lui  enverra  une  balle  dans  la 
tête.  Alors  le  barbier  reprend  sa  forme  de  grenouille,  plonge  dans  l'eau  et 
appelle  les  autres  grenouilles,  qui  arrivent  avec  leur  roi,  ainsi  que  le  roi 
des  poissons  et  ses  sujets.  Ils  retrouvent  l'anneau ,  et  la  grenouille  le  rapporte 
au  prince.  Alors  le  roi  veut  se  battre  avec  le  jeune  homme  ;  mais  le  serpent,  qui 
était  devenu  brahmane,  dit  à  son  bienfaiteur  qu'il  lui  sauvera  la  vie  à  son  tour  ; 
il  pique  le  roi,  qui  meurt  '. 

Pour  les  autres  contes,  —  tout  différents  des  contes  du  type  de  la  Belle  aux 
cheveux  d'or,  —  où  une  boucle  de  cheveux  flottant  sur  l'eau  donne  l'idée  de 
rechercher  la  femme  à  qui  cette  boucle  appartient ,  nous  renverrons  à 
notre  travail  sur  le  vieux  conte  égyptien  des  Deux  Frères ,  donné  à  la  suite  de 
notre  introduction. 

I.  Une  grande  partie  de  ce  conte  kamaonien  a  beaucoup  de  rapport  avec  un  conte  persan  du  Toiii' 
Nùineh  (Tli.  Benfey ,  introd.  au  Pantclxilanlra  ,  p.  217),  qui  n'a  pas  l'épisode  du  cheveu. 


LXXIV 


LA    PETITE    SOURIS 


Un  jour,  la  petite  souris  était  allée  moissonner  avec  sa  mère. 
Celle-ci  lui  dit  de  retourner  à  la  maison  pour  tremper  la  soupe. 
Pendant  que  la  petite  souris  y  était  occupée,  elle  tomba  dans  le 
pot  et  s'y  noya.  Voilà  sa  mère  bien  désolée  ;  elle  se  met  à  pleurer. 

La  crémaillère  lui  dit  :  «  Grande  souris,  pourquoi  pleures-tu  ? 

—  La  petite  souris  est  morte  :  voilà  pourquoi  je  pleure.  —  Eh 
bien  !  »  dit  la  crémaillère,  «  je  m'en  vais  grincer  des  dents.  » 

Le  balai  dit  à  la  crémaillère  :  «  Pourquoi  donc  grinces-tu  des 
dents  ?  —  La  petite  souris  est  morte ,  la  grande  la  pleure  :  voilà 
pourquoi  je  grince  des  dents.  —  Eh  bien  !  »  dit  le  balai,  «  je 
m'en  vais  me  démancher.  » 

La  porte  dit  au  balai  :  «  Pourquoi  donc  te  démanches-tu  ?  — 
La  petite  souris  est  morte,  la  grande  la  pleure,  la  crémaillère 
grince  des  dents  :  voilà  pourquoi  je  me  démanche.  —  Eh  bien  !  » 
dit  la  porte,  «  je  m'en  vais  me  démonter.  » 

Le  fumier  dit  à  la  porte  :  «  Pourquoi  donc  te  démontes-tu  ?  — 
La  petite  souris  est  morte,  la  grande  la  pleure,  la  crémaillère 
grince  des  dents,  le  balai  se  démanche  :  voilà  pourquoi  je  me 
démonte.  —  Eh  bien  !  »  dit  le  fumier,  «  je  m'en  vais  m'étendre.  » 

La   voiture   dit  au  fumier  :   «   Pourquoi   t'étends-tu  donc  ? 

—  La  petite  souris  est  morte,  la  grande  la  pleure,  la  crémaillère 
grince  des  dents,  le  balai  se  démanche,  la  porte  se  démonte  : 
voilà  pourquoi  je  m'étends.  —  Eh  bien!  »  dit  la  voiture, 
«  je  m'en  vais  reculer  jusqu'au  bois.  » 

Les  feuilles  dirent  à  la  voiture  :  «  Pourquoi  donc  recules-tu 
jusqu'au  bois  ?  —  La  petite  souris  est  morte,  la  grande  la  pleure, 


LA      PETITE      SOURIS  305 

la  crémaillère  grince  des  dents,  le  balai  se  démanche,  la  porte  se 
démonte,  le  fumier  s'étend  :  voilà  pourquoi  je  recule  jusqu'au 
bois.  —  Eh  bien,  »  dirent  les  feuilles,  «  nous  allons  tomber.  » 

Le  charme  dit  aux  feuilles  :  «  Pourquoi  tombez-vous  donc  ?  — 
La  petite  souris  est  morte,  la  grande  la  pleure,  la  crémaillère 
grince  des  dents,  le  balai  se  démanche,  la  porte  se  démonte,  le 
fumier  s'étend,  la  voiture  recule  jusqu'au  bois  :  voilà  pourquoi 
nous  tombons.  —  Eh  bien  !  »  dit  le  charme,  «  je  m'en  vais  me 
fendre.  » 

Les  petits  oiseaux  dirent  au  charme  :  «  Pourquoi  te  fends-tu 
donc  ?  —  La  petite  souris  est  morte,  la  grande  la  pleure,  la  cré- 
maillère grince  des  dents,  le  balai  se  démanche,  la  porte  se 
démonte,  la  voiture  recule  jusqu'au  bois,  les  feuilles  tombent  : 
voilà  pourquoi  je  me  fends.  —  Eh  bien  !  »  dirent  les  oiseaux, 
«  nous  allons  nous  noyer  dans  la  fontaine.  » 

Et  ils  se  noyèrent  tous  dans  la  fontaine. 


REMARQUES 

Ce  conte  est  une  variante  de  notre  no  i8,  Peuil  et  Punce  (Pou  et  Puce). 
Voir  les  remarques  de  ce  conte.  Aux  rapprochements  que  nous  y  avons  indiqués, 
on  peut  ajouter  un  conte  toscan  (Pitre,  Novelk  popolari  toscam,  n»  50). 


Parmi  les  contes  mentionnés  dans  ces  remarques,  celui  qui  ressemble  le 
plus  à  la  Petite  Souris ,  par  la  série  de  personnages  qu'il  met  en  scène ,  est  le 
conte  hessois  (Grimm,  n"  30).  Voici  ce  qu'on  pourrait  appeler  le  couplet 
final,  dit  par  une  jeune  fille,  qui  de  chagrin  casse  sa  cruche  à  la  fontaine  : 
«  Petit  pou  s'est  brûlé,  —  Petite  puce  pleure,  —  Petite  porte  crie,  —  Petit 
balai  balaie,  —  Petit  chariot  court,  —  Petit  fumier  brûle,  —  Petit  arbre 
se  secoue.  »  «  Eh  bien  !  dit  la  fontaine,  je  vais  me  mettre  à  couler.  »  Et  elle 
noie  tout,  jeune  fille  et  le  reste. 

On  le  voit ,  malgré  l'identité  de  titre  entre  notre  Peut!  et  Punce  et  le  Pou  et 
Puce  allemand,  ce  dernier  ressemble  beaucoup  plus  à  notre  Petite  Souris. 

Divers  traits  particuliers  de  ce  dernier  conte  se  retrouvent,  indépendamment 
du  conte  hessois,  dans  des  contes  d'autres  collections  dont  nous  avons  déjà 
parlé  dans  les  remarques  de  notre  n"  18.  La  porte  qui  se  démonte  figure  dans 
les  deux  contes  de  la  Haute-Bretagne ,  dans  le  conte  messin,  et  aussi  dans 
le  conte  milanais  et  le  conte  vénitien.  Dans  le  conte  sicilien,  le  conte  italien 
d'Istric  et  le  conte  norvégien,  la  porte  se  met  à  s'ouvrir  et  à  se  fermer  avec  bruit. 

20 


3o6  Î.A     PETITE      SOURIS 

(Comparer  le  volet  qui  bat,  dâ.ns Peuil  et  Punce).  —  Dans  le  conte  messin,  le 
fumier  «  se  répand  »,  comme  dans  la  Petite  Souris.  On  a  vu  que,  dans  le 
conte  hessois,  il  se  meta  «brûler».  Dans  Peuil  et  Punce,  le  fumier  qui  «  danse  » 
est  évidemment  amené  par  le  coq  qui  «  chante  ».  —  A  la  voiture  qui  recule 
jusqu'au  bois,  correspondent  le  chariot  qui  s'enfuit,  du  conte  d'Istrie,  le  chariot 
qui  court ,  du  conte  hessois,  la  charrette  qui  court  les  chemins,  du  second  conte 
de  la  Haute-Bretagne,  le  chariot  qui  s'en  va  sans  les  bœufs,  du  conte  milanais. 
—  Enfin,  si,  dans  le  conte  lorrain,  les  petits  oiseaux  vont  se  noyer  dans  la 
fontaine ,  un  ou  plusieurs  oiseaux  s'arrachent  les  plumes  dans  le  conte  français 
du  Magasin  Pittoresque,  dans  le  conte  italien  d'Istrie,  le  conte  toscan  de 
M.  Pitre,  le  conte  sicilien,  le  conte  roumain,  le  conte  norvégien,  et  un  petit 
oiseau  se  coupe  le  bec,  dans  le  conte  espagnol. 


LXXV 


LA    BAGUETTE    MERVEILLEUSE 


Il  était  une  fois  un  homme  et  une  femme  qui  ne  possédaient 
rien  au  monde.  Ils  s'en  allèrent  dans  un  pays  lointain.  Le  mari 
obtint  un  terrain  pour  y  bâtir,  et,  sans  s'inquiéter  comment  il 
pourrait  payer  les  ouvriers,  il  fit  commencer  les  travaux  pour 
la  construction  d'une  belle  maison.  Quand  la  maison  fut  près 
d'être  terminée,  il  comprit  son  imprudence  :  les  maçons  et  les 
charpentiers  devaient  réclamer  leur  paiement  dans  trois  jours  ;  il 
ne  savait  plus  que  devenir.  Il  sortit  désespéré. 

Comme  il  marchait  dans  la  campagne ,  il  rencontra  le  démon 
qui  lui  demanda  pourquoi  il  était  si  triste.  «  Hélas  !  »  dit  l'homme, 
«  j'ai  fait  bâtir  une  maison  ;  c'est  dans  trois  jours  que  je  dois 
la  payer,  et  je  n'ai  pas  un  sou.  —  Je  puis  te  tirer  d'affaire,  »  dit 
le  démon.  «  Si  tu  promets  de  me  donner  dans  vingt  ans  ce  que  ta 
femme  porte,  je  te  donne  deux  millions.  »  Le  pauvre  homme 
signa  l'engagement  et  reçut  les  deux  millions.  Quelque  temps 
après,  sa  femme  accouchait  d'un  garçon  ;  on  le  baptisa  en  grande 
cérémonie,  et,  comme  il  avait  un  gros  B  sur  la  gorge,  on  décida 
qu'il  s'appellerait  Bénédicité. 

Le  petit  garçon  fut  élevé  avec  tout  le  soin  possible  ;  on  lui 
donna  un  précepteur  quand  il  fut  en  âge  d'étudier  ;  mais,  depuis 
s:i  naissance,  son  père  était  toujours  triste  et  chagrin.  Bénédicité 
s'en  étonnait. 

Un  jour  (il  avait  alors  plus  de  dix-neuf  ans),  il  dit  à  son  pré- 
cepteur :  «  D'où  vient  donc  que  mon  père  est  toujours  chagrin  ? 
—  Si  vous  voulez  le  savoir,  »  répondit  le  précepteur,  «  priez 


3o8  LA      BAGUETTE      MERVEILLEUSE 

votre  père  de  venir  se  promener  avec  vous  au  bois,  et,  une 
fois  là,  demandez-lui  la  cause  de  sa  tristesse.  S'il  refuse  de  vous 
la  dire ,  menacez-le  de  lui  brûler  la  cervelle  et  de  vous  la  brûler 
ensuite.  » 

Le  jeune  homme  suivit  ce  conseil.  Il  mit  deux  pistolets  dans 
ses  poches  et  alla  prier  son  père  de  venir  au  bois  avec  lui  faire  un 
tour  de  promenade.  Lorsqu'ils  furent  entrés  dans  le  bois  :  «  Mon 
père,  »  dit  Bénédicité,  «  je  vous  ai  toujours  vu  triste.  Je  vous 
supplie  de  m'en  dire  la  cause.  »  Le  père  refusant  de  répondre 
malgré  toutes  ses  prières.  Bénédicité  prit  ses  pistolets.  «  Mal- 
heureux! »  s'écria  le  père,  «  que  veux-tu  faire  ?  —  Vous  brûler 
la  cervelle  et  me  la  brûler  ensuite,  si  vous  refusez  de  me  confier 
vos  peines.  —  Eh  bien  !  »  lui  dit  le  père,  «  avant  ta  naissance  je 
t'ai  promis  au  démon.  Le  délai  expire  dans  trois  jours.  —  N'est- 
ce  que  cela  ?  »  dit  Bénédicité.  «  Je  n'ai  pas  peur  du  diable. 
Demain  j'irai  moi-même  le  trouver.  »  En  l'entendant  parler 
ainsi,  le  père  se  sentit  le  cœur  un  peu  soulagé. 

Le  lendemain  donc.  Bénédicité  se  mit  en  route.  Lorsqu'il 
se  fut  avancé  dans  la  forêt  loin  comme  d'ici  à  Brauvilliers  ^ , 
il  entendit  la  voix  d'un  ange  qui  l'appelait  :  «  Bénédicité! 
Bénédicité  !  —  Est-ce  moi  que  vous  appelez  1  —  Oui ,  »  dit 
l'ange.  «  Tiens,  voici  une  baguette  au  moyen  de  laquelle  tu 
pourras  faire  tout  ce  que  tu  voudras.  » 

Bénédicité  prit  la  baguette,  se  remit  en  chemin,  et,  après  une 
longue  marche,  il  arriva  chez  le  démon.  Celui-ci,  le  voyant 
entrer,  lui  dit  :  «  Ah  !  te  voilà,  mon  garçon  !  J'étais  en  train  de 
cirer  mes  bottes  pour  t'aller  chercher.  —  C'est  peine  inutile,  » 
répondit  l'autre,  «  puisque  me  voilà.  Mais  j'ai  faim  ;  donne-moi 
à  manger.  » 

On  lui  apporta  du  rôti  et  toutes  sortes  de  bonnes  choses.  Quand 
il  eut  bien  mangé,  il  dit  au  démon  :  «  Que  vas-tu  me  donner  à 
faire?  Je  n'aime  pas  à  rester  les  bras  croisés.  —  Tu  iras  couper 
du  bois,  ;;  lui  dit  le  démon.  «  Sais-tu  comment  on  s'y  prend  ?  — 
Certainement.  C'est  le  premier  métier  que  mon  père  m'a  appris.  » 
Le  démon  le  conduisit  dans  une  grande  forêt.  «  Commence  par 
ce  bout-ci,  »  lui  dit-il.  «  Tu  me  feras  de  la  charbonnette  et 
du  gros  bois.  » 

I .  Village  à  trois  lieues  de  Montiers. 


LA      BAGUETTE      MERVEILLEUSE  309 

Une  fois  le  démon  parti,  Bénédicité  arracha  une  racine  et 
donna  dessus  un  coup  de  baguette  ;  aussitôt  voilà  toute  la  forêt 
par  terre.  Puis  il  prit  un  charbon  allumé,  le  frappa  de  sa  baguette, 
et  voilà  tout  le  bois  en  charbon.  Après  quoi  il  reprit  le  chemin  de 
la  maison,  où  il  fut  presque  aussitôt  que  le  démon.  «  J'ai  fini,  » 
lui  dit-il.  —  «  Quoi?  tout  est  fait? —  Oui;  mais  j'ai  faim. 
Donne-moi  à  manger.  —  Tu  manges  trop  ;  tu  veux  me  ruiner. 
—  Si  tu  n'es  pas  content ,  rends-moi  la  signature  de  mon  père , 
et  je  m'en  irai.  » 

Le  diable  voulut  voir  comment  le  jeune  homme  avait  travaillé. 
Arrivé  à  l'endroit  où  était  son  bois,  il  fut  bien  en  colère.  «  Com- 
ment !  »  cria-t-il,  «  voilà  tout  mon  bois  par  terre  !  Que  vais-je 
faire  maintenant  ?  —  Tu  n'es  pas  content  ?  »  dit  Bénédicité. 
«  Rends-moi  la  signature  de  mon  père,  et  je  m'en  irai.  Sinon, 
donne-moi  de  l'ouvrage.  —  J'ai  deux  étangs,  »  dit  le  diable  ; 
«  dans  l'un,  il  y  a  du  poisson  ;  dans  l'autre,  il  n'y  a  que  de  la 
boue.  Tu  mettras  ce  dernier  à  sec  ;  l'autre,  tu  le  laisseras  comme 
il  est.  » 

Lorsque  Bénédicité  fut  près  des  étangs,  il  donna  un  coup  de 
baguette  sur  celui  où  il  voyait  des  poissons.  Aussitôt  l'étang 
se  trouva  vidé  et  les  poissons  transportés  dans  Tétang  boueux,  où 
ils  ne  tardèrent  pas  à  pâmer.  Quand  le  démon  vit  tout  ce  bel 
ouvrage,  il  dit  à  Bénédicité  :  «  Mais,  malheureux,  ce  n'était  pas 
cet  étang-là  que  je  t'avais  ordonné  de  vider.  — Tu  n'es  pas  con- 
tent ?  »  répondit  Bénédicité.  «  Rends-moi  la  signature  de  mon 
père,  et  je  te  débarrasserai  de  ma  présence.  En  attendant^  j'ai 
faim,  donne-moi  à  manger.  —  Tu  veux  me  ruiner  !  Nous  ne 
devions  cuire  que  samedi  prochain,  et  voilà  qu'il  faut  cuire 
aujourd'hui.  Sais-tu  cuire  ?  —  Oui^  je  sais  tout  faire.  » 

Bénédicité  chauffa  le  four,  puis  se  mit  à  pétrir.  Pendant  qu'il 
travaillait  à  la  pâte,  cinq  ou  six  petits  diablotins  vinrent  gam- 
bader autour  de  lui.  «  Bénédicité,  fais-moi  un  gâteau  à  l'huile.  — 
Bénédicité,  fais-moi  un  gâteau  au  saindoux.  —  Bénédicité,  voici 
des  œufs  pour  me  faire  une  galette.  —  Vous  m'ennuyez  tous,  » 
dit  Bénédicité.  Il  en  empoigna  cinq  et  les  jeta  dans  le  four.  Le 
sixième ,  qui  était  le  plus  petit ,  s'échappa  et  alla  dire  à  son  père 
comment  Bénédicité  avait  traité  ses  frères.  Le  démon  accourut 
en  criant  :  «  Bénédicité  !  Bénédicité  !  à  quoi  penses-tu  ?  Tu 
ne  nous  fais  que  du  mal  !  —  Tu  n'es  pas  content  ?  »  dit  le  jeune 


LA      BAGUETTE      MERVEILLEUSE 


homme.  «  Rends-moi  la  signature  de  mon  père,  et  je  m'en  irai. 
—  Tiens ,  la  voilà.  Va-t'en.  » 

Le  jeune  homme  ne  se  le  fit  pas  dire  deux  fois.  Il  arriva  le  soir 
dans  un  village  où  il  demanda  un  gîte  pour  la  nuit.  Il  y  avait  dans 
ce  village  un  vieux  château  où  personne  n'osait  entrer,  parce 
qu'il  était,  à  ce  qu'on  racontait,  hanté  par  des  revenants. 
Bénédicité  s'offrit  à  y  passer  la  nuit,  mais  après  avoir  eu  soin  de 
faire  dresser  par  un  notaire  un  acte  par  lequel  les  maîtres  du 
château  le  lui  cédaient  en  don  et  pur  don,  sans  aucune  réserve. 
Cela  fait,  il  se  rendit  au  château.  Il  alluma  un  grand  feu  dans 
la  cuisine  et  s'assit  au  coin  de  la  cheminée.  Vers  onze  heures  ou 
minuit,  douze  diables  entrèrent  dans  la  cuisine  et  se  mirent  à 
jouer  et  à  sauter.  Bénédicité  prit  sa  baguette  et  en  tua  onze. 
Il  reconnut  le  douzième  pour  celui  auquel  il  avait  été  vendu  par 
son  père.  «  Je  ne  te  fais  rien  à  toi,  »  lui  dit-il,  «  parce  que  j'ai 
logé  dans  ta  maison.  Mais  qu'es-tu  venu  faire  ici  ?  »  Le 
diable  répondit  :  «  Nous  gardons  ici  depuis  cinquante  ans  un 
trésor  qui,  au  bout  de  cent  ans,  doit  nous  appartenir.  C'est  dans 
ce  trésor  que  j'ai  pris  l'argent  que  j'ai  donné  à  ton  père.  » 

Bénédicité  se  fit  conduire  dans  la  cave  où  était  le  trésor.  Il 
y  avait  un  tonneau  d'or  et  un  tonneau  d'argent  enfouis  dans  la 
terre.  Le  jeune  homme,  d'un  coup  de  baguette,  les  fit  sortir 
aussitôt.  Puis  il  ordonna  au  démon  de  les  charger  sur  son  dos  et 
de  les  remonter  hors  de  la  cave.  Le  démon  eut  beau  dire  qu'il 
n'était  pas  assez  fort,  il  fut  obligé  d'obéir,  et,  quand  il  fut  arrivé 
en  haut  avec  les  tonneaux,  Bénédicité  le  tua  comme  les  autres 
d'un  coup  de  baguette.  Il  revint  ensuite  chez  ses  parents  avec  le 
trésor,  et  il  épousa  une  jeune  fille  encore  plus  riche  que  lui. 

Moi,  j'ai  fait  la  cuisine.  J'ai  laissé  tout  brûler  et  on  m'a  mis  à 
la  porte  avec  un  coup  de  pied  dans  le  derrière. 


REMARQUES 

Un  conte  de  la  Haute-Bretagne  (Sébillot,  I,  n"  29)  offre  beaucoup  de 
rapport  avec  notre  conte  :  Un  homme  et  une  femme  ont  vendu  leur  petit 
garçon  au  diable,  qui  doit  venir  le  prendre  quand  l'enfant  aura  sept  ans.  Vers 
cette  époque,  le  petit  garçon,  ayant  appris  de  ses  parents  le  sort  qui  l'attend, 
s'enfuit  de  la  maison.  Un  jour  il  rencontre  la  sainte  Vierge,  qui  lui  donne  une 
petite  baguette  :  tant  qu'il  aura  cette  baguette,  le  démon  n'aura  aucun  pouvoir 
sur  lui,  et  le  jeune  garçon  pourra  commander  à  sa  baguette  de  faire  tout  ce  qu'il 


LA      BAGUETTE      MERVEILLEUSE  3II 

voudra.  Il  descend  en  enfer,  et,  grâce  à  la  baguette,  il  se  fait  rendre  par 
les  démons  le  contrat  que  son  père  a  signé.  —  Suit  l'histoire  du  château  hanté 
par  des  diables.  Le  petit  garçon  les  roue  de  coups  avec  sa  baguette  et  se  fait 
céder  par  eux  tous  les  trésors  du  château. 

Nous  avons  déjà  rencontré ,  dans  notre  no  64 ,  Saint  Etienne,  une  introduc- 
tion du  genre  de  celle  du  conte  qui  nous  occupe.  Voir  les  remarques  de  ce 
conte  (II,  pp.  232,  233). 

Il  existe  un  grand  nombre  de  contes  dans  lesquels  un  être  malfaisant  se  fait 
promettre,  souvent  par  ruse,  un  enfant  qui  doit  naître  ou  qui  est  déjà  né. 
Nous  citerons ,  comme  se  rapprochant  particulièrement  du  conte  lorrain , 
plusieurs  contes  allemands  (Grimm,  no92,  Wolf,  p.  198,  et  aussi  Grimm, 
n°  31).  Comparer  les  remarques  de  notre  n°  32,  Chatte  Blanche  (II,  p.  13). 

Le  conte  valaque,  cité  dans  les  remarques  de  notre  n»  64,  a  un  passage 
qu'il  faut  relever  ici.  Pour  obtenir  de  son  père  la  révélation  de  la  cause  qui  le 
rend  chagrin  et  sujet  à  des  accès  de  violence ,  le  jeune  garçon  le  menace  d'un 
couteau j  comme  Bénédicité  menace  son  père  d'un  pistolet,  et  cela,  toujours 
comme  dans  notre  conte,  sur  le  conseil  de  son  maître  d'école.  (Comparer 
le  conte  lithuanien  no  22  de  la  collection  Leskien.) 

Dans  un  conte  catalan  (Rondallayre,  II,  p.  86),  dont  le  commencement  est 
analogue  à  celui  du  conte  lorrain,  le  jeune  garçon  joue,  comme  Bénédicité, 
toutes  sortes  de  mauvais  tours  aux  diables,  qui  finissent  par  le  prier  de  s'en 
aller,  en  lui  donnant,  sur  sa  demande,  un  sac  rempU  d'âmes  (sic). 

* 
*  * 

Dans  la  partie  de  notre  conte  où  il  est  question  du  séjour  du  jeune  homme 
chez  le  diable,  il  s'est  mêlé  à  ce  thème  des  éléments  provenant  d'un  autre 
thème  que  nous  avons  déjà  plusieurs  fois  rencontré  dans  notre  collection, 
le  thème  de  l'Homme  fort  (voir  nos  nos  14^  le  Fils  du  Diable;  46,  Bénédicité  ; 
69,  le  Laboureur  et  son  Falet).  Le  nom  du  héros  est,  du  reste,  le  même  dans  notre 
no  46  et  dans  le  conte  que  nous  étudions  en  ce  moment  '.  Seulement  le 
Bénédicité  de  ce  dernier  conte  fait  au  moyen  d'une  baguette  merveilleuse 
ce  que  l'autre  fait  grâce  à  sa  force  extraordinaire  (la  forêt  abattue).  L'appétit 
prodigieux  du  héros  est  encore  un  emprunt  fait  —  assez  maladroitement  —  à 
ce  même  thème. 


Pour  l'épisode  du  château  hanté  par  les  diables ,  voir  les  remarques  de  notre 
no  67,  Jean  sans  Peur  (II,  p.  262).  Dans  ce  dernier  conte,  il  n'est  pas  question 
d'un  trésor  déterré  dans  le  château  sur  l'indication  des  revenants  ou  des  diables. 
Ce  trait ,  qui  figure  à  peu  près  dans  tous  les  contes  du  type  de  Jean  sans  Peur , 
se  retrouve ,  on  l'a  vu ,  dans  notre  Baguette  merveilleuse. 

I .  Ce  nom  de  Be'ne'dicile  se  retrouve  encore  dans  un  conte  de  1»  Hautc-BrctAgne  où  «  un  fils , 
après  diverses  aventures,  va  chercher  jusqu'en  enfer  quittance  du  pacte  imprudent  de  son  père  ».  (Voir 
le  résumé  donné  par  M,  Sébillot  dans  les  Légendes  de  M.  Luzel,  I,  p.  103.) 


Les  contes  qui  vont  suivre  seront  donnés  simplement  en 
résumé,  les  notes  que  nous  avons  conservées  n'étant  pas  assez 
détaillées  pour  que  nous  puissions  les  publier  autrement. 


LXXVI 

LE   LOUP   &   LES   PETITS   COCHONS 


Il  était  une  fois  un  loup  et  trois  petits  cochons.  Un  jour,  le 
plus  gros  des  trois  petits  cochons  dit  au  loup  :  «  Demain,  j'irai 
avec  toi  à  la  foire.  Tu  viendras  m' appeler  à  cinq  heures  du  matin.  » 

Le  lendemain,  le  petit  cochon  se  lève  avant  cinq  heures  et  s'en 
va  tout  seul  à  la  foire.  Il  y  achète  un  petit  baquet  et  file  comme 
l'éclair.  En  revenant,  il  aperçoit  le  loup;  il  se  cache  sous  son 
baquet,  et  le  loup  ne  le  voit  pas. 

Quelque  temps  après,  il  rencontre  le  loup,  qui  lui  dit  :  «  C'est 
toi,  cochon  ?  —  Oui.  —  Pourquoi  n'es-tu  pas  venu  avec  moi  ?  — 
C'est  que  j'ai  eu  peur  de  toi.  Mais  je  sais  un  beau  poirier.  A  tel 
moment  voudrais-tu  venir  avec  moi  manger  des  poires  ?  — 
Volontiers.  »  Le  cochon  court  au  poirier  avant  l'heure  dite  et 
monte  sur  l'arbre.  Arrive  le  loup  :  «  Comment  !  te  voilà  déjà  en 
haut  !  M  Quand  il  s'approche ,  le  cochon  lui  jette  un  sac  de 
cendres  dans  les  yeux  et  se  sauve. 

Le  gros  cochon  dit  ensuite  au  petit  cochon  et  au  moyen  cochon 
de  venir  l'aider  à  faire  une  petite  cabane.  Quand  la  cabane  est 
bâtie,  il  y  entre  et  dit  aux  deux  autres  :  «  Je  suis  bien  là-dedans  ; 
j'y  reste.  Si  le  loup  vient,  il  ne  pourra  pas  entrer.  » 

Le  moyen  cochon  bâtit  ensuite  une  cabane  avec  l'aide  du  petit 
cochon  et  s'y  installe. 

Le  petit  cochon  veut  à  son  tour  se  faire  une  petite  maison  ; 
mais  les  deux  autres  ne  veulent  pas  l'aider.  Le  petit  cochon  s'en 


514  LE      LOUP      ET      LES      PETITS      COCHONS 

va  en  pleurant.  Il  rencontre  un  forgeron ,  qui  lui  fait  une  maison 
en  fonte  ^ 

Le  loup  arrive.  «  Eh  !  gros  cochon,  ouvre-moi  la  porte  !  — 
Non.  — Eh  bien  !  je  renverserai  ta  maison.  »  Il  renverse  la  mai- 
son du  gros  cochon  et  le  mange  ;  même  chose  se  passe  avec  le 
moyen  cochon  ;  mais  le  loup  ne  peut  renverser  la  maison  de  fonte 
du  petit  cochon. 


REMARQUES 

Des  récits  analogues  ont  été  recueillis  dans  la  Haute-Bretagne,  en  Angleterre, 
dans  le  Tyrol  italien ,  dans  le  Mantouan ,  dans  le  pays  vénitien ,  en  Espagne. 

Le  conte  qui,  pour  l'ensemble,  se  rapproche  le  plus  du  nôtre,  est  le  conte 
anglais  (Halliwell,  Nursery  Rhymes),  qui  a  été  traduit  par  M.  Brueyre  dans  ses 
Contes  populaires  de  îa  Grande-Bretagne  (p.  351  ).  En  voici  l'analyse  :  Une  vieille 
truie  envoie  ses  trois  petits  cochons  chercher  fortune.  Le  premier  rencontre  un 
homme  portant  une  botte  de  paille  ;  il  se  fait  donner  la  botte  de  paille  et  s'en 
construit  une  maison.  Le  loup  arrive,  et,  comme  le  petit  cochon  ne  veut  pas  le 
laisser  entrer,  il  lui  dit  qu'il  renversera  sa  maison,  ce  qu'il  fait,  après  quoi 
il  mange  le  petit  cochon.  Le  second  petit  cochon  se  fait  une  maison  avec  une 
botte  de  genêts  ;  même  aventure  lui  arrive  avec  le  loup.  Le  troisième  se 
bâtit ,  avec  des  briques  qu'un  homme  lui  a  données ,  une  maison  solide  ,  et  le 
loup  ne  peut  la  renverser.  —  Vient  ensuite  une  seconde  partie,  qui  correspond 
à  la  première  partie  du  conte  lorrain  :  Le  loup,  voyant  qu'il  ne  peut  renverser 
la  maison  du  petit  cochon,  dit  ù  celui-ci  qu'à  tel  endroit  il  y  a  un  beau  champ 
de  navets;  il  lui  donne  rendez-vous  pour  le  lendemain  à  six  heures  du  matin. 
Le  petit  cochon  se  lève  à  cinq  heures  et  va  prendre  les  navets.  Quand  le  loup 
arrive  pour  chercher  le  petit  cochon,  ce  dernier  lui  dit  qu'il  est  de  retour 
et  qu'il  a  rapporté  une  bonne  potée  de  navets.  Le  loup  lui  propose  alors 
de  venir  le  prendre  le  lendemain  matin,  à  cinq  heures ,  pour  le  conduire  à  un 
beau  pommier.  Le  petit  cochon  se  lève  à  quatre  heures  ;  mais  la  course  est 
longue,  et,  en  revenant,  il  voit  arriver  le  loup,  qui  lui  demande  où  sont 
les  pommes.  Le  petit  cochon  lui  en  jette  une  bien  loin,  et,  pendant  que  le  loup 
va  la  ramasser,  il  regagne  son  logis  en  toute  hâte.  Le  lendemain,  le  loup 
lui  demande  s'il  veut  venir  avec  lui  ù  la  foire.  Le  petit  cochon  dit  oui.  Il 
se  lève  avant  l'heure  convenue  et  achète  à  la  foire  une  baratte.  En  revenant,  il 
aperçoit  le  loup  ;  il  se  cache  bien  vite  dans  la  baratte  et  se  laisse  rouler  jusqu'au 
bas  d'une  colline.  Le  loup,  effrayé  à  cette  vue,  s'enfuit.  Quand  il  apprend  que 
le  petit  cochon  l'a  encore  attrapé,  il  déclare  qu'il  descendra  chez  lui  par  la 
cheminée  et  qu'il  le  mangera.  Mais  le  petit  cochon  met  sur  le  feu  un  grand 
chaudron  d'eau  qu'il  fait  bouillir  ;  le  loup  tombe  dedans  et  y  périt.  (Comparer 
pour  cette  fin  notre  n°  66,  la  Bique  et  ses  Petits.) 

I.  Il  y  a,  dans  le  pays,  un  haat-fooraeau. 


LE      LOUP      ET      LES      PETITS      COCHONS  315 

Dans  le  conte  italien  du  Mantouan  (Visentini,  n»  31),  une  veuve,  en  mou- 
rant, dit  à  ses  trois  filles  d'aller  trouver  leurs  oncles  et  de  se  faire  bâtir  par  eux 
une  petite  maison  pour  chacune.  L'aînée  demande  à  son  oncle  le  fabricant  de 
paillassons  de  lui  faire  une  maison  de  paillassons.  La  seconde  se  fait  construire 
par  son  oncle  le  menuisier  une  maison  de  bois.  Enfin  la  dernière,  Marietta,  se 
fait  bâtir  par  son  oncle  le  forgeron  une  maison  de  fer.  Le  loup  vient  successi- 
vement enfoncer  la  porte  des  deux  aînées,  qui  ne  voulaient  pas  lui  ouvrir,  et 
les  mange.  Mais  il  se  casse  l'épaule  contre  la  porte  de  fer  de  Marietta.  Il  se  la 
fait  raccommoder  avec  des  clous  par  un  forgeron  et  va  dire  à  Marietta  que, 
si  elle  veut  venir  avec  lui  le  lendemain  matin,  à  neuf  heures,  ils  iront 
cueillir  des  pois  dans  un  champ  voisin.  «  Volontiers  »  ,  dit  la  jeune  fille.  Mais 
elle  se  lève  avant  le  jour,  va  cueillir  les  pois,  et,  quand  le  loup  arrive,  elle  lui 
montre  les  cosses  qu'elle  a  jetées  par  la  fenêtre.  Le  jour  d'après,  où  elle  doit  aller 
cueillir  des  lupins  avec  le  loup,  elle  lui  joue  encore  le  même  tour.  Le  troisième 
jour,  il  est  convenu  qu'on  ira  ensemble  dans  un  champ  de  citrouilles.  Marietta 
y  arrive  de  très  bonne  heure;  mais  le  loup  s'est  levé  matin  lui  aussi. 
Quand  elle  l'aperçoit,  elle  fait  un  trou  dans  une  citrouille  et  s'y  blottit.  Le  loup 
prend  justement  cette  citrouille  et  va  la  jeter  par  la  fenêtre  dans  la  maison  de 
Marietta.  «  Merci,  »  dit  celle-ci,  «  j'étais  dans  la  citrouille,  et  tu  m'as  portée  à 
la  maison.»  Alors  le  loup  furieux  veut  descendre  par  la  cheminée  de  Marietta; 
mais  il  tombe  dans  un  chaudron  d'eau  bouillante  qu'elle  a  rais  sur  le  feu, 

* 

Les  quatre  contes  de  ce  genre  qu'il  nous  reste  à  citer  n'ont  pas  la  seconde 
partie  des  contes  anglais  et  italien,  qui  correspond  à  la  première  partie  de  notre 
conte. 

Dans  le  conte  du  Tyrol  italien  (Schneller,  n"  42),  trois  petites  oies,  revenant 
de  la  foire  et  obligées  dé  passer  la  nuit  dans  un  bois ,  se  bâtissent  chacune  une 
maison,  pour  se  protéger  contre  le  loup  ;  la  première,  une  maison  de  paille,  la 
seconde,  une  maison  de  bois ,  et  la  dernière,  une  maison  de  fer.  Le  loup  vient 
près  de  la  maison  de  paille  et  dit  â  l'oie  de  lui  ouvrir;  sinon,  il  renversera 
sa  maison  L'oie  n'ouvrant  pas,  le  loup  renverse  la  maison  et  avale  l'oie.  Il  fait 
de  même  pour  la  seconde,  mais  il  ne  peut  renverser  la  maison  de  fer  ;  il 
s'y  casse  une  patte.  Il  s'en  fait  refaire  une  par  le  serrurier ,  puis  il  retourne 
demander  à  l'oie  d'ouvrir,  pour  qu'il  se  fasse  cuire  une  soupe.  L'oie  lui  répond 
qu'elle  va  elle-même  lui  en  faire  cuire  une.  Elle  fait  bouillir  de  l'eau ,  dit  au 
loup  d'ouvrir  la  gueule,  et,  par  la  fenêtre,  elle  lui  verse  l'eau  bouillante  dans 
le  gosier.  Le  loup  meurt;  l'oie  lui  ouvre  le  ventre  et  en  retire  ses  deux 
sœurs  encore  vivantes.  —  Le  conte  vénitien  (Bernoni,  Tradi\ioni,  p.  65)  est 
presque  identique  à  ce  conte  tyrolien  ;  seulement,  pour  renverser  la  maison  des 
petites  oies,  le  loup  recourt  à  une  canonnade  d'un  certain  genre  ,  qu'on  nous 
dispensera  de  décrire  '. 

i.  Si  nous  nous  souvenons  bien ,  le  loup ,  dans  le  conte  de  Montiers,  emploie  un  semblable  moyen 
pour  renverser  les  maisons  des  petits  cochons  ;  il  y  va  mime  d'un  si  grand  rèle,  i  l'assaut  de 
la  troisième,  que  son  arriére-train  se  ditachc  ;  il  «e  le  fait  recoudre  par  une  couturiire.  (  Comparer  le 
passage  du  conte  du  Mantouan  où  le  loup  se  fait  raccommoder  l'épaule  avec  des  clous  par  un  forgeron  , 
çt  aa$$i  le  passage  correspondant  du  conte  tyrolien. } 


3l6  LE      LOUP      ET      LES      PETITS      COCHONS 

Dans  le  conte  breton  (  Sébillot,  II ,  no  53),  la  plus  grande  des  trois  petites, 
poules  demande  aux  deux  autres  de  l'aider  à  se  faire  une  maison ,  après  quoi 
elle  les  aidera  à  son  tour.  Mais,  quand  elle  est  entrée  dans  sa  petite  maison,  elle 
dit  à  ses  sœurs  qu'elle  y  est  trop  bien  pour  en  sortir.  La  moyenne  poule  se  fait 
aider  par  la  petite  et  lui  ferme  ensuite  au  nez  la  porte  de  sa  maison.  La  petite 
poule,  bien  désolée,  rencontre  un  maçon  qui  lui  bâtit  une  maison  solide,  et,  de 
peur  du  loup,  elle  jette  des  épingles  partout  sur  le  toit.  Le  loup  démolit  la 
maison  des  deux  plus  grandes  poules  et  les  mange  ;  mais  il  se  pique  si  fort  aux 
épingles  du  toit  de  la  petite  poule,  qu'il  en  meurt. 

Le  conte  espagnol  (Caballero,  II,  p.  53)  a  beaucoup  de  rapport  avec  ce 
conte  breton  :  Trois  petites  brebis  se  réunissent  pour  bâtir  une  petite  mai- 
son de  branchages  et  d'herbe.  Quand  elle  est  finie,  la  plus  grande  se  met 
dedans,  ferme  la  porte  et  laisse  les  autres  dehors.  Celles-ci  bâtissent  une  autre 
maison  dans  laquelle  s'enferme  la  seconde.  La  petite,  restée  seule,  abandonnée, 
voit  passer  un  maçon ,  qui ,  touché  de  ses  pleurs ,  lui  construit  une  maison 
toute  hérissée  de  pointes  de  fer,  pour  qu'elle  soit  à  l'abri  des  attaques  du 
Carlanco  (sorte  de  loup-garou).  Le  Carhnco  vient,  en  effet,  et  dit  à  la  plus 
grande  brebis  de  lui  ouvrir  ;  sur  son  refus,  il  enfonce  la  porte  de  branchages  et 
mange  la  brebis.  Il  mange  aussi  la  seconde.  Mais  quand  il  arrive  à  la  maison 
de  la  troisième  et  qu'il  veut  ouvrir  la  porte,  il  se  jette  contre  les  pointes,  qui 
lui  entrent  dans  le  corps,  et  il  périt. 


LXXVII 


LE    SECRET 


Un  homme  a  l'habitude  de  dire  à  sa  femme,  qui  naturel- 
lement se  récrie  :  «  Je  te  dis  que  tu  me  ferais  bien  pendre  !  » 

Un  jour,  il  va  acheter  un  porc,  le  tue  et  l'enterre  dans  la 
forêt.  Quand  il  rentre  à  la  maison,  sa  femme  lui  dit  :  «  Tu  n'as 
pas  l'air  gai.  —  Ah!  »  répond  le  mari,  «  si  tu  savais!  J'ai 
tué  mon  camarade  et  je  l'ai  enterré  dans  le  bois.  Surtout  n'en  dis 
rien  à  personne.  » 

La  femme  s'en  va  chez  la  voisine,  et  à  peine  s'est-il  passé  un 
quart  d'heure  qu'elle  lui  a  conté  toute  l'affaire,  en  lui  recom- 
mandant bien  de  n'en  point  parler.  La  voisine  jase  à  son  tour, 
et  le  bruit  de  l'assassinat  parvient  aux  oreilles  de  la  gendarmerie. 

Le  brigadier  se  présente  chez  l'homme  et  lui  enjoint  de  le 
conduire  dans  la  forêt  à  la  place  où  il  a  enterré  le  cadavre. 
L'homme  l'y  conduit,  et,  au  grand  ébahissement  du  brigadier, 
c'est  un  cochon  que  l'on  déterre. 

Rentré  chez  lui,  l'homme  dit  h  sa  femme  :  «  Quand  je  te 
disais  que  tu  me  ferais  bien  pendre  !  » 


REMARQUES 

Nous  n'avons  trouvé  ce  conte  que  dans  trois  collections  de  contes  populaires 
européens  :  dans  la  collection  de  contes  siciliens  publiée  par  M.  Pitre  (n"*  169  et 
252);  dans  ks  Contes  de  la  Haute-Brelagtu,  de  M.  Sébillot  (II,  n»  49),  et  dans 
les  contes  allemands  de  la  principauté  de  Waldeck,  recueillis  par  M.  Curtze 
(p.  161). 


3l8  LE      SECRET 

Le  premier  conte  sicilien  est  celui  qui  se  rapproche  le  plus  du  nôtre  :  Un 
homme  est  persuadé  que  sa  femme  lui  veut  tout  le  bien  du  monde  :  elle  lui  fait 
tant  de  caresses  !  Il  parle  un  jour  à  son  compère  du  bonheur  qu'il  a  d'avoir  une 
telle  femme.  Le  compère,  qui  est  un  fin  matois,  dit  que  c'est  en  paroles  qu'elle 
l'aime,  et  qu'il  faudrait  la  mettre  à  l'épreuve.  Le  mari,  d'après  les  conseils 
du  compère,  achète  au  marché  une  tête  de  bélier  encore  saignante,  l'en- 
veloppe dans  un  mouchoir  et  rentre  chez  lui,  l'air  tout  troublé.  Il  dit  à  sa 
femme  qui  regarde  avec  étonnement  le  mouchoir  ensanglanté  :  «  J'ai  tué 
un  homme.  »  La  femme  va  le  dénoncer  à  la  justice.  Le  juge  arrive  et  demande 
au  mari  où  est  la  tête  de  celui  qu'il  a  assassiné.  «  Je  l'ai  jetée  dans  le  puits,  » 
dit  le  mari.  On  fait  descendre  un  homme  dans  le  puits  ;  il  trouve  la  tête 
et  crie  :  «  Mais  elle  a  des  cornes  !  »  Le  juge  reste  stupéfait.  Voilà  comment  le 
mari  fut  édifié  sur  le  bien  que  lui  voulait  sa  femme. 

Dans  le  conte  breton,  un  homme,  qui  veut  savoir  si  sa  femme  est  bavarde , 
coupe  la  tête  d'un  ajonc  (/a«,  en  patois)  avec  sa  faucille,  et  dit  à  sa  femme  qu'il 
a  coupé  la  tête  d'un  Jean.  La  femme  se  laisse  aller  à  parler  de  la  chose  à  sa  voi- 
sine ,  qui  va  prévenir  la  gendarmerie.  Le  brigadier  et  ses  hommes  se  rendent  à 
l'endroit  où  l'homme  travaille,  et  celui-ci  leur  montre  la  tête  du  jan  qu'il 
a  coupée. 

Dans  le  conte  allemand,  ce  conte  n'est  qu'une  partie  d'un  ensemble  :  Un 
père  conseille  à  son  fils  de  ne  pas  planter  de  sapin  dans  sa  cour,  de  ne 
point  avoir  de  pigeons ,  et  de  ne  pas  raconter  à  sa  femme  tout  ce  qu'il  a  sur 
le  cœur.  Le  fils,  après  la  mort  du  père,  veut  voir  si  celui-ci  a  eu  raison  de 
lui  faire  ces  recommandations.  Il  commence  par  planter  un  sapin  dans  sa 
cour  :  la  chèvre  du  voisin  l'ayant  fendu  avec  ses  cornes,  il  la  tue  ;  de  là  procès 
et  toute  sorte  de  désagréments.  De  même,  à  l'occasion  des  pigeons,  qu'il 
laisse  sortir  en  temps  prohibé,  ennuis  et  amendes.  Ensuite  notre  homme 
tue  un  coq  et  l'enterre  dans  son  jardin  au  pied  d'un  pommier.  Pendant  la  nuit, 
il  ne  fait  que  soupirer.  «  Qja'as-tu  donc  ?  »  lui  dit  sa  femme.  —  «  J'ai  tué 
un  homme  et  je  l'ai  enterré  dans  le  jardin  au  pied  du  pommier.  »  Trois  mois 
après,  il  a,  un  jour,  une  dispute  avec  sa  femme  et  veut  la  frapper  ;  celle-ci 
sort  de  la  maison  en  criant  :  «  Coquin ,  sais-tu  bien  que  tu  as  tué  un  homme  et 
que  tu  l'as  enterré  au  pied  du  pommier  ?  »  On  arrête  le  mari,  on  le 
conduit  devant  la  justice.  L'affaire  s'explique,  et  l'homme  dit  qu'il  voit  main- 
tenant que  son  père  était  bon  prophète. 

La  conclusion  du  second  conte  siciUen  montre  que  ce  conte  a  dû,  à  l'origine, 
offrir  de  l'analogie,  pour  la  forme  générale,  avec  le  conte  allemand.  Après  la 
découverte  de  la  tête  de  bélier ,  il  se  termine  par  ces  conseils ,  mis  dans  la 
bouche  du  mari,  et  non  de  son  père  :  «  Ne  confiez  pas  de  secret  aux  femmes  ;  ne 
prenez  pas  de  sbire  pour  compère  ;  ne  louez  pas  de  maison  où  il  y  ait  une 
treille.  »  La  dernière  recommandation  est  très  faiblement  justifiée  dans  le  récit 
tel  qu'il  existe  actuellement.  —  Un  conte  napolitain,  cité  par  M.  Pitre 
(IV,  p.  124),  a  les  trois  recommandations  suivantes  :  «  Ne  pas  élever  les 
enfants  des  autres  ;  ne  pas  prendre  de  sbire  pour  compère  ;  ne  pas  confier  ses 
secrets  à  sa  femme  ;  »  mais ,  comme  dans  le  conte  allemand  et  dans  presque 
tous  les  contes  que  nous  aurons  encore  à  résumer,  c'est  un  père  qui  a  légué  ces 
conseils  à  son  fils. 


LE      SECRET  319 

Tous  les  contes  qui  vont  suivre ,  —  contes  orientaux  ou  contes  européens 
provenant  de  la  littérature  du  moyen  âge  et  du  xvie  siècle,  —  présen- 
teront, comme  ce  conte  allemand,  notre  thème  en  combinaison  avec  d'autres 
éléments ,  parmi  lesquels  il  occupe  la  place  prépondérante. 

Prenons  d'abord  les  contes  qui ,  pour  cette  partie  commune,  se  rapprochent 
le  plus  du  nôtre. 

Dans  un  conte  afghan  du  Bannu  (Thorburn,  p.  178),  un  père,  sur 
son  lit  de  mort,  donne  à  son  fils  les  trois  conseils  suivants  :  Ne  jamais  confier 
un  secret  à  sa  femme;  ne  pas  se  lier  d'amitié  avec  un  cipaye  (soldat);  ne 
pas  planter  d'arbre  épineux  dans  sa  cour  '■  Ces  conseils  paraissent  si  peu  raison- 
nables au  jeune  homme ,  qu'aussitôt  il  se  fait  ami  d'un  cipaye  ;  puis  il  plante 
un  arbre  épineux  dans  sa  cour  ;  enfin,  après  avoir  tué  une  chèvre,  il  la 
jette  dans  un  puits  desséché  et  dit  à  sa  femme  en  grand  secret  qu'il  a 
tué  quelqu'un.  Aussitôt  la  femme  va  parler,  en  grand  secret  elle  aussi,  de 
l'assassinat  à  sa  voisine.  Quelque  temps  se  passe  :  l'arbre  a  grandi ,  le  cipaye 
est  devenu  officier  de  police,  et  l'histoire  de  l'assassinat  est  parvenue  aux 
oreilles  du  roi.  L'officier  de  police  est  envoyé  pour  arrêter  le  prétendu 
meurtrier,  et  il  le  trouve  assis  sous  l'arbre  épineux.  Quand  le' jeune  homme  se 
lève  pour  suivre  l'officier,  son  turban  reste  pris  dans  les  épines  de  l'arbre, 
et  l'officier,  au  mépris  de  leur  ancienne  amitié ,  le  traîne  nu-tête  devant  le  roi , 
sans  lui  laisser  le  temps  de  dégager  son  turban.  Quand  il  entend  porter  contre 
lui  l'accusation  d'assassinat ,  le  jeune  homme  raconte  au  roi  comment  son  père 
lui  avait  donné  trois  conseils,  et  comment  il  en  a  reconnu  finalement 
la  justesse.  Le  roi  fait  faire  des  recherches  dans  le  puits  :  on  trouve  le  squelette 
de  la  chèvre,  et  l'innocence  du  jeune  homme  est  reconnue. 

Un  conte  indien ,  recueilli  chez  les  Kamaoniens ,  au  pied  de  l'Himalaya  ,  est 
plus  compliqué ,  et  le  cadre  général  diffère  ;  mais  notre  conte  y  forme  toujours 
le  noyau  du  récit  (Minaef,  no  28)  :  Un  prince  s'en  va  par  le  monde.  Avant  de 
partir,  il  demande  à  sa  femme  ce  qu'elle  veut  qu'il  lui  achète.  «  Achète-moi 
quatre  choses ,  »  dit-elle.  «  La  première ,  le  mauvais  du  bon  ;  la  seconde , 
le  bon  du  mauvais  ;  la  troisième,  le  chien  de  kotwal  (officier  de  police)  ;  la 
quatrième,  l'âne  sur  le  trône.  —  Fort  bien,  »  dit  le  prince.  Il  marche,  il  marche, 
et  arrive  à  Delhi.  La  première  chose  qu'il  fait,  c'est  d'envoyer  chercher 
le  kotwal,  auquel  il  donne  une  pièce  d'or.  Le  kotwal  lui  procure  une  maison,  et 
chaque  jour  il  reçoit  du  prince  une  pièce  d'or.  Bientôt  le  prince  se  lie  avec  une 
pdthar  (courtisane),  à  qui  il  donne  beaucoup  d'argent.  —  Un  jour,  le  kot^^'al 
dit  au  prince  :  «  Mahâradja ,  il  y  a  ici  une  princesse  très  belle ,  fille  d'un  pauvre 
roi,  et  qui  est  à  marier.  Elle  vous  conviendrait  admirablement.  »  Le  prince  la 
voit;  elle  lui  plaît  et  il  l'épouse.  S'en  allant  un  jour  à  la  chasse,  il  se  dit 
qu'il  veut  éprouver  cette  seconde  femme.  Il  tue  une  chèvre  sauvage  et  lui 
coupe  la  tête  ;  puis  il  enveloppe  cette  tête  dans  un  mouchoir  et  la  rapporte 
à  la  maison,  où  il  la  pend  à  un  clou.  Sa  femme  lui  demandant  ce  que  c'est , 
il  répond  que  ce  jour-là  il  n'a  pas  trouvé  de  gibier,  mais  qu'il  a  rencontré 
un  homme  et  lui  a  coupé  la  tête.  Pendant  les  six  jours  suivants,  il  fait  le  même 

t.  Comparer  le  «  sbire  •  Jcs  contes  sicilien  et  napolitain,  et  le  •  sapin  »  du  conte  allemand, 


320  LE      SECRET 

manège.  Sa  femme,  effrayée,  se  dit  qu'un  beau  jour  il  la  tuera  aussi.  Elle  fait 
appeler  le  kotwal  et  lui  dit  :  «  Tu  m'avais  dit  que  je  serais  mariée  à 
un  homme  très  bon.  Eh  bien  !  regarde  :  il  a  coupé  la  tête  à  sept  hommes.  » 
Aussitôt  le  kotwal,  qui  recevait  chaque  jour  du  prince  une  pièce  d'or,  court 
rapporter  la  chose  au  padishah.  «  Comment  l'as-tu  su  ?  »  demande  le 
padishah.  —  «  C'est  sa  femme  qui  me  l'a  dit.  —  Eh  bien  !  qu'on  le  pende.  » 
Alors  le  kotwal  saisit  le  prince  et  le  conduit  chez  le  padishah,  pour  qu'il 
soit  pendu.  La  pâthar,  l'ayant  su,  accourt  et  obtient  du  padishah  que  l'on  fasse 
une  enquête.  Finalement  les  mouchoirs  sont  apportés  ;  on  les  ouvre  et  on  en 
tire  les  sept  têtes  de  chèvres.  Le  padishah  demande  au  prince  pourquoi  il  a  agi 
comme  il  l'a  fait.  Celui-ci  répond  :  «  Qjaand  j'ai  quitté  mon  pays  pour  aller 
dans  l'Hindostan,  ma  première  femme  m'a  dit  de  lui  rapporter  quatre  choses. 
C'est  pour  avoir  ces  quatre  choses  que  j'ai  agi  de  la  sorte,  et  je  les  ai  toutes 
maintenant.  La  première,  le  bon  du  mauvais,  c'est  la  pâthar.  Elle  ne  mérite 
pas  de  confiance  ;  quiconque  lui  donne  un  païs  peut  aller  chez  elle  ;  mais  elle  a 
cela  de  bon,  qu'elle  m'a  sauvé.  —  La  seconde  chose,  le  mauvais  du  bon,  c'est 
la  femme  que  j'ai  épousée  ici.  Je  lui  ai  dit  de  garder  le  secret,  et  elle  en  a  fait 
part  au  kotwal  ;  donc  le  mauvais  du  bon.  —  La  troisième  chose ,  le  chien 
de  kotwal,  c'est  le  kotwal  lui-même.  Je  lui  ai  donné  de  trois  à  quatre  cents 
pièces  d'or,  et  il  s'est  empressé  de  me  mener  à  la  potence  :  c'est  pourquoi 
il  est  le  chien  de  kotwal.  —  La  quatrième  chose,  l'dm  sur  le  trône,  c'est  toi. 
Tu  as  ordonné  de  me  pendre  sans  avoir  rien  vu  de  tes  yeux ,  uniquement  sur  la 
parole  du  kotwal.  »  A  ce  discours  le  padishah  reste  fort  confus,  et  il  donne  au 
prince  sa  fille  en  mariage  et  la  moitié  de  son  royaume. 

D'autres  contes  se  distinguent  du  nôtre  en  ce  que  ce  n'est  pas  un  homme  en 
général  que  le  héros  dit  avoir  tué,  mais  tel  homme,  ce  qui  amène  dans 
le  récit  certaines  modifications. 

Ainsi ,  dans  le  dernier  chapitre  du  Livre  du  Chevalier  de  la  Tour  Landry, 
qui  date  probablement  du  temps  de  Louis  XI,  Caton  donne,  en  mourant,  à  son 
fils  Catonnet  trois  conseils  :  d'abord,  s'il  avait  assez  de  bien,  de  ne  pas  se  mettre 
«  en  subjection  d'avoir  office  de  son  souverain  seigneur  »  ;  ensuite,  de  ne  pas 
racheter  d'homme  qui  ait  mérité  la  mort;  en  troisième  lieu,  d'«  essayer  sa 
femme  avant  de  lui  découvrir  nul  grand  conseil  ».  Catonnet,  tout  au  rebours  des 
recommandations  de  son  père,  se  met  au  service  de  l'empereur  de  Rome, 
délivre  un  voleur  qu'on  allait  pendre ,  et ,  après  avoir  envoyé  dans  le  château 
d'un  ami  le  fils  de  l'empereur  confié  à  sa  garde,  il  dit  à  sa  femme  qu'il  a  tué  le 
jeune  homme  et  qu'il  a  fait  manger  «  en  épices  »  son  cœur  à  l'empereur  et  à 
l'impératrice,  La  femme  promet  de  se  taire  ;  mais ,  le  lendemain ,  elle  confie 
le  secret  à  une  damoiselle,  laquelle  court  le  rapporter  à  l'impératrice.  Au 
moment  où  Catonnet  va  être  pendu,  le  fils  de  l'empereur  arrive  bride  abattue  et 
le  fait  mettre  en  liberté. 

M.  Mussafia,  dans  les  Comptes  rendus  de  la  classe  philosophico-historique 
de  l'Académie  de  Vienne  (t.  LXIV,  1870,  p.  614),  cite  une  comédie  de  Hans 
Sachs  (xvie  siècle),  tout  à  fait  du  même  genre  :  Pamphilus,  maréchal  de  l'em- 
pereur Vespasien,  a,  lui  aussi,  reçu  de  son  père  mourant  trois  conseils.  Lui 
aussi  il  fait  disparaître  pendant  quelques  jours  Titus,  le  fils  de  l'empereur.  Puis 


LE      SECRET  32I 

il  montre  à  sa  femme  un  sac  où  est  enfermé  un  veau  égorgé ,  et  lui  dit  qu'il  y 
a  dans  ce  sac  le  corps  de  Titus ,  tué  par  lui  dans  un  mouvement  de  colère. 

Dans  un  conte  de  Straparola  (xvie  siècle),  résumé  par  M.  Mussafîa  (loc.  cit., 
p.  612),  il  s'agit  également  de  trois  conseils  donnés  à  Salardo  par  son  père  mou- 
rant, et  notamment  du  conseil  de  ne  pas  confier  de  secret  à  sa  femme.  Pour 
éprouver  la  valeur  de  ces  conseils ,  Salardo  ,  qui  s'est  mis  au  service  du  marquis 
de  Montferrat ,  prend  le  plus  beau  faucon  du  marquis  et  le  cache  ;  puis  il  montre 
à  sa  femme  un  autre  faucon  qu'il  a  tué ,  et  lui  dit  que  c'est  celui  du  marquis  :  il 
faut  qu'elle  l'apprête  pour  le  dîner  et  qu'elle  garde  le  secret.  La  femme  lui 
ayant  fait  des  reproches  au  sujet  de  cette  mauvaise  action,  il  lui  donne  un  soufflet. 
Alors  elle  va  l'accuser ,  et  le  marquis  le  condamne  à  mort.  Mais  il  n'a  pas  de 
peine  à  se  justifier  en  faisant  présenter  au  marquis  par  un  fidèle  serviteur  le 
faucon  vivant. 

En  Orient ,  un  conte  syriaque  provenant  des  Juifs  du  district  de  Salamâs ,  en 
Perse,  au  nord-ouest  du  lac  Ourmia(R.  Duval,  pp.  83-86-),  présente  beaucoup 
de  rapport  avec  le  conte  de  Straparola  :  Un  vizir  est  grand  favori  du  sultan 
son  maître.  Un  jour,  il  voit  le  bouffon  de  la  cour  en  train  de  faire  trois 
boules  de  terre  ;  il  lui  demande  ce  que  cela  signifie.  Le  bouffon  lui  répond  : 
«  Une  boule  représente  la  tête  de  celui  qui  fait  la  joie  du  sultan;  une  autre,  la 
tête  de  celui  qui  abandonne  parents  et  amis  pour  s'attacher  à  des  étrangers  ; 
la  troisième,  la  tête  de  celui  qui  dit  à  sa  femme  le  secret  de  son  cœur,  » 
Le  vizir  réfléchit  à  ces  paroles,  qui  lui  paraissent  dites  à  son  intention,  et  il  veut 
voir  ce  qu'elles  peuvent  avoir  de  sage.  Le  sultan  a  un  cerf  auquel  il  tient  beau- 
coup :  le  vizir  dérobe  ce  cerf  et  le  remet  en  garde  à  un  serviteur.  Puis  il 
fait  tuer  une  chèvre  et  la  fait  mettre  dans  un  sac ,  qu'on  porte  de  sa  part  à  sa 
femme,  en  lui  disant  de  le  cacher.  Quand  il  rentre  à  la  maison,  il  dit  à 
sa  femme  :  «  Ce  qu'il  y  a  dans  le  sac,  c'est  le  cerf  du  sultan  ;  je  l'ai  volé  et  tué  ; 
dans  quelques  jours  nous  le  mangerons.  »  Peu  après  le  vizir  cherche  querelle  à 
sa  femme  et  la  frappe.  Aussitôt  celle-ci  court  trouver  le  sultan,  et  lui  dit  que  le 
vizir  a  volé  et  tué  le  cerf.  Le  sultan,  furieux,  ordonne  de  couper  la  tête  au  \-izir. 
Celui-ci  obtient  un  répit  d'une  heure  et  fait  ramener  le  cerf  par  le  serviteur 
à  qui  il  l'avait  confié.  Puis,  à  la  demande  du  sultan,  il  explique  comment  il  a 
voulu  mettre  à  l'épreuve  les  trois  paroles  du  bouffon  :  maintenant  il  a  vu 
ce  que  l'on  gagne  à  quitter  parents  et  amis  pour  s'attacher  à  des  étrangers  ;  ce 
que  le  sultan  lui  a  voulu  faire ,  à  lui  son  favori ,  pour  un  cerf;  enfin  ce 
qui  arrive  quand  on  révèle  à  sa  femme  le  secret  de  son  cœur. 

Nous  ne  ferons  que  mentionner  un  conte  kalmouk,  altéré,  dont 
M.  R.  Kœhler  a  donné  le  résumé  dans  les  Gœltingische  Geklirte  Anieigen 
(1871 ,  t.  I,  p.  124  seq.),  et  nous  arriverons  à  un  conte  évidemment  indien, 
qui  a  été  inséré  dans  le  Katidjonr  thibétain  (  Schiefner ,  hidische  Eriahlimgm , 
dans  les  Mélanges  asiatiques  de  l'Académie  de  Saint-Pétersbourg,  t.  VII,  p.  701). 
Voici,  de  ce  conte,  ce  qui  a  du  rapport  avec  les  contes  précédents  : 
Mahaushadha  est  devenu  le  premier  ministre  du  roi  Djanaka,  dont  il  a  épousé 
la  fille.  Un  jour,  le  roi  demande  à  ses  ministres  à  qui  il  faut  confier  un  secret. 
Mahaushadha  répond  qu'il  ne  faut  confier  un  secret  à  personne,  et  à  sa  femme 
moins  encore  qu';\  tout  autre.  «  Je  te  le  ferai  voir,  ô  roi.  »  Q.uelque  temps 
après,  le  paon  du  roi  s'étant  échappé,  Mahaushadha  l'attrape  et  le  cache  ;  puis  il 

Cosavis  ,   Contes,  II.  *' 


322  LE      SECRET 

en  prend  un  autre  semblable  et  l'apporte  à  la  princesse,  sa  femme.  «  Tu  sais,  « 
lui  dit-il,  «  que  le  paon  du  roi  s'est  échappé  du  palais.  Le  voici  ;  fais-le  moi 
cuire,  sans  en  rien  dire  à  personne.  »  Plus  tard,  il  trouve  moyen  d'exciter 
la  colère  de  sa  femme ,  et  celle-ci  court  aussitôt  au  palais  raconter  au  roi  son 
père  l'histoire  du  paon.  Les  vers  que  Mahaushadha  prononce  en  allant  au 
supplice  :  «  Le  roi  ne  devient  jamais  un  ami ,  le  bourreau  ne  connaît  plus  per- 
sonne, il  ne  faut  pas  confier  un  secret  aux  femmes,  etc.  »,  montrent  que 
ce  conte  indien  est  une  forme  écourtée  des  contes  précédents,  où  l'on  se 
propose  de  justifier  non  pas  un  conseil,  une  maxime  seulement,  mais  plusieurs. 

Ce  conte  a  pénétré  chez  les  nègres  de  la  Sénégambie  (Bérenger-Féraud, 
p.  1 1  )  :  Un  sage,  nommé  Cothi  Barma  ,  ayant  eu  un  enfant ,  lui  laisse  croître 
quatre  touffes  de  cheveux ,  au  lieu  de  lui  raser  la  tête ,  comme  cela  se  fait  d'or- 
dinaire chez  les  Ouolofs,  et  il  dit  à  qui  veut  l'entendre  :  «  Chacune  de  ces 
touffes  représente  une  vérité  connue  de  moi  seul  et  de  ma  femme.  »  Le 
Daniel  (chef),  son  ami,  à  qui  il  a  rendu  de  grands  services,  lui  demande  sou- 
vent quelles  sont  ces  vérités ,  mais  Cothi  reste  muet.  Alors  le  Damel  fait  venir 
la  femme  du  sage,  et,  à  la  fin,  celle-ci  lui  dit  :  «  Mon  mari  prétend  que 
la  première  touffe  signifie  :  Un  roi  n'est  ni  un  protecteur  ni  un  ami.  La 
seconde  :  Un  enfant  du  premier  lit  n'est  pas  un  fils ,  c'est  une  guerre  intestine. 
La  troisième  :  Il  faut  aimer  sa  femme,  mais  ne  pas  lui  dire  son  secret.  La 
quatrième  :  Un  vieillard  est  nécessaire  dans  un  pays  ».  »  Le  Damel  est  très 
irrité  de  la  première  sentence,  et  il  ordonne  d'arrêter  Cothi  et  de  le 
conduire  au  supplice.  Q.uand  les  gens  du  pays  voient  le  sage  en  prison,  un 
vieillard  des  plus  influents  va  trouver  le  Damel  et  fait  tant  qu'il  obtient  sa 
grâce.  Mais  Cothi  était  déjà  arrivé  au  lieu  où  il  devait  être  décapité,  et  déjà  un 
fils  que  sa  femme  avait  eu  d'un  premier  lit  avait  obtenu  du  bourreau  l'autorisa- 
tion de  le  dépouiller  de  ses  vêtements,  disant  qu'ils  devaient  lui  revenir  en 
héritage,  et  qu'il  ne  voulait  pas  qu'ils  fussent  tachés  de  sang.  La  grâce 
accordée,  le  Damel  fait  des  reproches  pubhcs  à  Cothi,  qui  lui  répond  :  «  C'est 
moi  qui  ai  raison  en  tous  points.  La  preuve  qu'un  roi  n'est  ni  un  ami  ni 
un  protecteur ,  c'est  que ,  dans  un  moment  d'humeur ,  vous  m'avez  condamné 
à  mort.  La  preuve  qu'un  mari  ne  doit  pas  confier  son  secret  à  sa  femme,  c'est 
que  la  mienne  m'a  trahi  auprès  de  vous.  La  preuve  qu'un  enfant  du  premier 
lit  n'est  pas  un  fils,  mais  une  guerre  intestine ,  c'est  qu'au  lieu  de  me  pleurer, 
mon  fils  m'a  fait  dépouiller  de  mes  habits  pour  les  avoir  sans  taches.  Enfin,  la 
preuve  qu'un  vieillard  est  nécessaire  à  son  pays,  c'est  que  vous  avez  accordé 
ma  grâce  à  un  vieillard,  quand  vous  l'aviez  refusée  à  tant  d'autres  solliciteurs.  » 

.1.  Les  touffes  de  cheveux  du  conte  sènégambien  rappellent  les  boules  de  terre  du  conte  des  Juifs  de 
Saiamîs, 


Lxxviir 


LA   FILLE  DU  MARCHAND  DE  LYON 


Il  était  une  fois  la  fille  d'un  marchand  de  Lyon.  Sa  mère,  qui 
ne  l'aime  pas,  ordonne  un  jour  à  un  serviteur  de  la  tuer  et 
de  lui  apporter  son  cœur  tout  vif.  Le  serviteur  ne  peut  se  décider 
à  exécuter  cet  ordre;  il  prend  le  cœur  d'un  chien  et  le  porte 
à  sa  maîtresse.  La  jeune  fille  s'enfuit  dans  la  forêt  et  se  cache 
dans  le  creux  d'un  chêne. 

Un  jour  qu'un  comte  est  à  la  chasse  dans  cette  forêt,  ses 
chiens  s'arrêtent  devant  l'arbre  et  se  mettent  à  aboyer.  Le  comte, 
étant  arrivé,  se  dit  qu'il  y  a  quelqu'un  de  caché  dans  Tarbre. 
«  Sors  d'ici,  créature!  »  dit-il,  «  sinon  je  te  tue.  »  La  jeune 
fille  sort  de  l'arbre,  et  le  comte  la  recueille  dans  son  château.. 
Bientôt  il  l'épouse,  et  elle  lui  donne  un  fils. 

La  mère  du  comte  n'aime  pas  sa  belle-fille.  Un  jour,  la  jeune 
femme  s'en  va  dans  son  carrosse  faire  des  emplettes  à  la  ville, 
ayant  avec  elle  son  petit  enfant.  Le  cocher  et  le  laquais  l'in- 
sultent, sachant  que  la  mère  du  comte  la  déteste.  Ils  prennent 
l'enfant  et  le  jettent  sur  la  route,  où  il  est  écrasé. 

La  jeune  femme  saute  en  bas  de  la  voiture,  à  demi  morte,  et  se 
réfugie  dans  un  village.  Elle  prend  des  habits  d'homme  et  se  fait 
appeler  Petit-Jean. 

[Ici  nos  notes  sont  tout  à  fait  incomplètes.  Dans  une  occasion 
que  nous  ne  pouvons  préciser ,  le  comte  se  trouve  dans  la  même 
maison  que  Petit-Jean,  probablement  dans  une  auberge  où 
ce  dernier  est  en  service.  Petit-Jean  est  invité  à  conter  une 
histoire.    Il   fait  alors  le  récit  de  tout  ce  qui  lui  est   arrivé. 


m 


324  LA      FILLE      DU      MARCHAND      DE      LYON 

Le  comte  reconnaît  sa  femme  et  la  ramène  dans  son  château.  Le 
cocher  et  le  laquais  sont  brûlés  vifs.  ] 


REMARQUES 


Ce  conte  se  rattache,  pour  la  première  partie  (jusqu'au  déguisement  de 
la  jeune  femme),  à  un  groupe  de  contes  que  M.  Kœhler  a  étudié  dans 
ses  remarques  sur  le  conte  sicilien  n°  24  de  la  collection  Gonzenbach.  Il  se 
rapproche  surtout,  pour  cette  première  partie,  d'un  conte  du  Tyrol  italien 
(Schneller,  no  50),  dont  voici  l'analyse  :  Une  mère,  jalouse  de  la  beauté  de  sa 
fille,  charge  un  homme  de  la  tuer  et  de  lui  apporter  son  cœur  comme 
signe  de  l'exécution  de  cet  ordre.  L'homme  se  laisse  toucher  par  les  pleurs  de 
la  jeune  fille,  et  apporte  à  la  mère  le  cœur  d'un  chien.  Au  bout  d'assez  long- 
temps ,  la  jeune  fille ,  s'imaginant  que  sa  mère  a  regret  de  sa  cruauté ,  revient 
au  pays.  Sa  mère  ordonne  de  nouveau  au  même  homme  de  la  tuer  et  de 
lui  apporter  ses  mains.  L'homme  coupe  les  mains  de  la  jeune  fille,  mais  ne  la 
tue  pas.  Elle  vit  pendant  longtemps  dans  une  forêt ,  se  réfugiant  la  nuit  dans  le 
creux  d'un  vieux  saule.  Un  jour  que  le  fils  du  roi  est  à  la  chasse,  il  l'aperçoit  et 
croit  d'abord  que  c'est  un  animal  singuher;  il  la  poursuit  jusqu'à  son  arbre.  Il 
l'en  fait  sortir  et  l'emmène  dans  son  château  ,  où  bientôt  il  l'épouse,  malgré  la 
reine  sa  mère.  Qiielque  temps  après  il  part  pour  la  guerre,  et,  pendant  son 
absence,  la  jeune  femme  accouche  de  deux  enfants.  La  reine-mère  envoie  dire 
à  son  fils  qu'elle  est  accouchée  de  petits  chiens.  Le  prince  répond  qu'à  son 
retour  il  verra  ce  qu'il  y  aura  à  faire.  La  reine-mère  envoie  un  second  messager 
pour  faire  savoir  au  prince  qu'en  présence  de  l'irritation  du  peuple,  elle 
est  obligée  de  faire  brûler  sur  la  place  pubhque  la  jeune  reine  et  sa  progéni- 
ture. Mais  la  jeune  reine  a  eu  vent  de  ce  dessein ,  et  elle  s'enfuit  dans  la 
forêt  avec  ses  enfants.  Elle  rencontre  deux  personnages  à  l'air  vénérable,  saint 
Jean  et  saint  Joseph ,  qui  baptisent  les  enfants  et  donnent  à  la  mère  une  belle 
maison  dans  la  forêt;  puis  la  Sainte- Vierge  lui  dit  de  plonger  ses  moignons 
dans  une  certaine  fontaine ,  et  il  lui  repousse  des  mains.  Au  bout  de  six  ans ,  le 
prince,  étant  à  la  chasse ,  s'égare  dans  la  forêt  et  demande  l'hospitalité  dans  la 
maison.  Sa  femme  se  fait  reconnaître,  et  désormais  ils  vivent  heureux. 

Ce  type  de  conte,  —  qui  se  retrouve  avec  quelques  modifications  dans 
le  conte  sicilien  indiqué  plus  haut,  dans  un  conte  du  Tyrol  allemand  (Zingerle, 
II,  p.  124),  dans  un  conte  allemand  (Prœhle,  I,  n°  36),  dans  un  conte 
lithuanien  (Leskien,  n»  46),  dans  un  conte  delà  Haute-Bretagne  (Sébillot, 
I,  n°  15),  dans  un  conte  normand  (Fleury,  p.  15 1),  et,  pour  l'introduc- 
tion, dans  un  conte  serbe  (Vouk,  n»  33),  —  est  apparenté  avec  une  sorte  de 
légende,  bien  connue  au  moyen  âge,  et  dont  M.  le  comte  de  Puymaigre  a  étudié 
un  grand  nombre  de  formes  européennes  dans  son  ouvrage  intitulé  Folklore 
(Paris,  1885).  La  forme  littéraire  la  plus  ancienne  de  cette  légende  se  trouve 
dans  un  poème  du  moyen  âge,  le  Roman  de  la  Manekim,  œuvre  de  Philippe  de 


LA      FILLE      DU      MARCHAND      DE      LYON  325 

Beaumanoir ,  le  célèbre  jurisconsulte  du  xiiie  siècle.  On  a  publié  également  un 
«  mystère  »  où  ce  roman  est  dramatisé.  Voici,  en  quelques  mots,  le  sujet  de 
cette  histoire  :  Un  roi  de  Hongrie ,  resté  veuf,  est  supplié  par  ses  barons  de  se 
remarier.  Il  a  promis  à  la  défunte  reine  de  n'épouser  qu'une  femme  qui  lui 
ressemblerait  ;  ne  trouvant  cette  ressemblance  que  dans  sa  fille  nommée  Joie , 
il  veut  l'épouser.  Celle-ci,  apprenant  le  dessein  de  son  père,  se  coupe  la  main 
gauche ,  qui  tombe  dans  une  rivière.  Le  roi ,  furieux ,  la  condamne  à  être 
brûlée  vive.  Un  mannequin,  —  de  là  le  titre  du  roman,  —  est  mis  à  la  place 
de  Joie,  qu'on  embarque.  Elle  aborde  en  Ecosse,  où  le  roi  du  pays  s'éprend 
d'elle  et  l'épouse  malgré  sa  mère.  Au  bout  d'un  an,  il  part  pour  une  expédition 
lointaine  ;  pendant  son  absence ,  Joie  met  au  monde  un  beau  petit  prince. 
La  reine-mère  intercepte  la  lettre  qui  annonce  au  roi  cet  heureux  événement,  et 
lui  en  substitue  une  autre  où  l'on  raconte  que  la  jeune  reine  est  accouchée 
d'un  monstre.  Le  roi  ordonne  d'attendre  son  retour  avant  ,de  rien  décider  sur 
le  sort  de  Joie.  A  cette  lettre,  sa  mère  en  substitue  de  nouveau  une  autre,  où  il 
est  enjoint  au  sénéchal  de  livrer  Joie  au  bûcher.  Cette  fois  encore  la  reine  est 
sauvée  par  un  mannequin  qu'on  brûle  à  sa  place,  et  elle  s'embarque  avec  son 
enfant.  Le  roi  revient,  découvre  la  vérité,  fait  enfermer  sa  mère  et  se  met 
en  quête  de  sa  femme.  Au  bout  de  sept  ans,  il  la  retrouve  à  Rome.  Là  est 
aussi  le  roi  de  Hongrie,  tourmenté  par  ses  remords;  il  fait  dans  une  église  une 
confession  publique.  Joie,  témoin  de  son  repentir,  se  fait  connaître.  On 
retrouve  dans  une  fontaine  la  main  coupée,  qui  jadis  a  été  avalée  par  un 
esturgeon ,  et ,  grâce  à  une  bénédiction  du  Pape ,  cette  main  va  se  rattacher  au 
bras  de  la  reine. 

Ce  trait  de  la  main  coupée,  qui  se  retrouve  dans  la  plupart  des  versions 
de  cette  légende,  figure  aussi  dans  les  divers  contes  populaires  énumérés  plus 
haut  :  dans  tous ,  la  méchante  mère  ordonne  à  ceux  qu'elle  envoie  tuer  sa  fille 
de  lui  apporter  les  mains  de  celle-ci ,  en  signe  d'exécution  de  ses  ordres. 

M.  E.  Legrand,  dans  ses  Contes  grecs  (p.  24),  donne  la  traduction  d'une  autre 
légende  de  cette  famille,  extraite  d'un  Hvré  de  piété  qui  a  été  composé  au  xvue 
siècle  par  un  moine  crétois  et  qui  est  encore  très  populaire  en  Grèce.  Cette 
forme  grecque  de  la  légende  est  plus  voisine  des  contes  cités  au  commencement 
de  ces  remarques  que  la  Manekine  et  les  récits  du  môme  groupe.  Ainsi,  nous  y 
trouvons  une  reine  qui ,  jalouse  de  la  beauté  de  sa  belle-fille,  ordonne  à  un 
serviteur  de  la  tuer  et  de  lui  apporter  les  mains  de  la  princesse. 

11  est  intéressant  de  constater  qu'un  conte  syriaque  du  type  de  notre 
no  28,  le  Taureau  d'or,  et  dans  lequel  un  père  veut  également  épouser  sa  fille 
(  voir  le  résumé  de  la  première  partie  de  ce  conte  syriaque  dans  les  remarques 
de  notre  n"  28,  I,  p.  279),  a  une  seconde  partie,  du  reste  indépendante  de  la 
première ,  qui  présente  une  suite  d'aventures  non  sans  analogie  avec  les  récits 
précédents  (c'est  à  peu  près  le  thème  de  Geneviève  de  Brabant)  :  La  jeune  reine 
Çabha  a  mis  au  monde  deux  enfants  aux  cheveux  d'or  et  d'argent ,  un  garçon 
et  une  fille.  Un  jour  que  le  prince  est  à  la  chasse,  l'intendant  fait  d'odieuses 
propositions  à  la  reine,  qui  les  repousse  avec  indignation.  Alors  l'intendant  tue 
le  petit  garçon  et  dit  ensuite  au  prince  que  Çabha  a  cherché  à  le  faire 
tomber  dans  le  péché  et  que,  de  dépit  de  voir  sa  résistance,  elle  a  tué  son 


526  LA      FILLE      1>U      MARCHAND      DE      LYON 

propre  fils,  pour  lui  attribuer  ce  meurtre  '.  Le  prince  ordonne  de  porter  la 
mère  et  les  enfants  dans  la  montagne,  de  les  tuer  et  de  lui  apporter  de 
leur  sang,  pour  qu'il  le  boive.  Les  serviteurs  chargés  de  l'exécution  de  cet 
ordre  se  contentent  de  les  abandonner  dans  la  montagne  ;  ils  tuent  un 
oiseau  et  rapportent  son  sang  au  prince.  Çabha,  restée  seule  dans  ce  désert, 
voit  bientôt  sa  fille  mourir;  elle  prend  le  corps  de  l'enfant  et  celui  de  son 
frère  assassiné  et  les  lave  dans  une  certaine  fontaine  avant  de  les  ensevelir. 
Alors ,  par  la  grâce  de  Dieu ,  ils  reviennent  à  la  vie.  Dieu  donne  aussi  à  Çabha 
un  beau  château.  Plus  tard,  le  prince  passe  du  côté  de  ce  château.  Çabha  dit  à 
son  fils  de  l'inviter  à  entrer.  Elle  paraît,  le  visage  voilé,  devant  le  prince  et  lui 
dit  de  rendre  un  jugement  sur  ce  qu'elle  va  lui  exposer.  Elle  lui  raconte  alors 
toute  son  histoire,  et  le  prince  la  reconnaît. 

Un  conte  swahili  de  l'île  de  Zanzibar  n'est  pas  non  plus  sans  rapport  avec 
le  thème  de  la  «  Jeune  fille  aux  mains  coupées  »  ;  on  y  retrouve,  disposés 
et  motivés  d'une  façon  particulière,  plusieurs  des  éléments  importants  de 
ce  thème  :  la  main  coupée,  puis  miraculeusement  rétablie  ;  la  jeune  fille 
trouvée  dans  la  forêt  par  un  prince  qui  l'épouse,  et  ensuite  calomniée  ;  enfin  la 
reconnaissance  des  deux  époux.  Voici  ce  conte  swahili  (E.  Steere,  p.  393  )  :  Un 
père,  en  mourant,  dit  à  son  fils  et  à  sa  fille  :  «  Que  voulez-vous  avoir, 
ma  bénédiction  ou  ma  fortune  ?  —  La  fortune,  »  dit  le  fils.  —  «  La  béné- 
diction, »  dit  la  fille.  La  même  chose  se  renouvelle  à  la  mort  de  la  mère  2.  Le 
fils  prend  tout  le  bien  ;  il  enlève  même  à  sa  sœur  deux  objets  qui  la  faisaient 
vivre ,  et  vient  enfin  chez  elle  pour  couper  une  plante  produisant  des  fruits , 
sa  seule  ressource.  La  jeune  fille  lui  dit  qu'avant  de  couper  cette  plante, 
il  faudra  qu'il  lui  coupe  la  main.  Il  le  fait.  Alors  elle  s'en  va  dans  la  forêt 
et  monte  sur  un  arbre.  Ses  larmes  tombent  sur  un  fils  de  roi,  qui  l'emmène 
L't  l'épouse.  Le  frère  de  la  jeune  femme,  apprenant  où  elle  est,  va  dire  au  roi, 
père  du  prince,  en  l'absence  de  ce  dernier,  qu'elle  a  eu  plusieurs  maris  et  qu'elle 
les  a  tous  tués.  On  la  conduit  hors  de  la  ville,  avec  son  petit  enfant.  Quand  le 
prince  est  de  retour,  on  lui  dit  que  sa  femme  et  son  fils  sont  morts.  La 
jeune  femme  a  l'occasion  de  rendre  service  à  un  serpent,  qui  lui  conseille 
de  tremper  son  bras  dans  un  certain  lac,  et  la  main  repousse.  Elle  vit  quelque 
temps  chez  les  parents  du  serpent.  Comme  elle  désire  retourner  chez  elle, 
le  serpent,  son  obligé,  lui  dit  :  «  Demandez  à  mon  père  son  anneau,  et  â  ma 
mère  son  coff"ret.  »  Les  serpents  sont  très  affligés  de  cette  demande,  mais  ils 
donnent  néanmoins  l'anneau  et  le  cofi^ret.  Par  la  vertu  de  l'anneau,  qui  fait 
avoir  tout  ce  que  l'on  désire,  la  jeune  femme  se  procure  une  grande  maison,  à 


1.  Dans  le  conte  italien  du  xvi"  siècle,  que  nous  avons  analysé  dans  les  remarques  de  notre 
n"  28  (I,  p.  278)  et  qui  est  très  voisin  du  conte  syriaque  pour  sa  première  partie,  l'indigne  père  de 
la  jeune  reine  vient ,  sous  un  déguisement ,  tuer  les  enfants  de  celle-ci ,  pour  lui  faire  attribuer 
ce  crime. 

2.  Il  est  curieux  de  retrouver  à  peu  près  ce  début  dans  des  contes  écossais  et  irlandais:  Au  moment 
où  l'ainée  de  trois  sœurs  quitte  la  maison  de  sa  mère,  celle-ci  lui  demande  si  elle  veut  moitié 
d'un  gîteau  avec  sa  bénédiction  ou  le  tout  avec  sa  malédiction.  Elle  préfère  tout  le  gâteau.  Même 
demande  est  faite  ensuite  à  chacune  des  deux  autres  filles ,  et  la  plus  jeune,  seule ,  préfère  la 
bénédiction.  (Voir  Campbell,  n°»  13,  17;  Kennedy,  I,  p.  54.)  —  Des  contes  portugais  du  Brésil 
(Roméro,  n<»  7,  20,  21  )  présentent  un  semblable  passage. 


LA      FILLE      DU      MARCHAND      DE      LYON  327 

côté  de  la  ville  de  son  mari.  Le  roi,  le  prince  et  leur  suite  viennent  voir 
la  maison  ;  la  jeune  femme  les  reçoit  et  se  fait  reconnaître. 

Cette  dernière  version  de  cette  histoire,  avec  son  serpent  reconnaissant, 
nous  paraît  avoir,  sur  certains  points,  un  cachet  plus  primitif  que  les  autres,  une 
forme  plus  voisine  de  la  forme  originale.  Apporté  évidemment  par  les  Arabes 
dans  l'île  de  Zanzibar,  ce  conte,  ainsi  que  la  plupart  des  contes  arabes,  doit  être 
originaire  de  l'Inde. 

*  * 

Pour  la  seconde  partie  de  notre  conte ,  —  celle  où  l'héroïne  se  déguise  et  est 
invitée  à  conter  une  histoire,  en  présence  de  son  mari,  qui  ne  l'a  pas  reconnue, 
—  nous  avons  à  citer  particulièrement  un  conte  toscan  (Nerucci,  no  51).  Ce 
conte  se  rapproche,  pour  le  commencement,  du  conte  syriaque  :  tous  les 
malheurs  dont  Caterina  est  victime  lui  ont  été  suscités  par  son  précepteur,  dont 
elle  a  repoussé  les  propositions  infâmes  ;  c'est  sur  le  rapport  de  cet  homme  que 
le  roi ,  père  de  Caterina ,  a  ordonné  à  ses  serviteurs  de  conduire  celle-ci  dans  la 
forêt  pour  la  tuer  et  de  lui  rapporter  sa  langue  ;  c'est  encore  le  précepteur  qui , 
après  le  mariage  de  Caterina  avec  un  prince,  égorge  leur  enfant,  pendant 
l'absence  du  prince.  —  A  partir  de  cet  endroit ,  la  ressemblance  avec  le  conte 
lorrain  s'accentue  :  Caterina,  désespérée,  quitte  sa  maison,  se  déguise  en 
paysanne  et  s'engage  comme  servante  dans  une  auberge.  Il  arrive  qu'un  jour  le 
prince,  mari  de  Caterina,  son  père  et  le  précepteur  entrent  ensemble  dans 
cette  auberge,  au  retour  d'une  chasse.  Le  prince,  qui  est  toujours  triste  depuis 
la  disparition  de  sa  femme,  dit  qu'il  aimerait  à  entendre  un  conte  pour 
se  distraire.  On  demande  à  Caterina,  que  personne  ne  reconnaît  sous  ses  habits 
de  paysanne,  d'en  conter  un.  Alors  elle  raconte  l'histoire  de  la  «  malheureuse 
Caterina  ».  Son  père  et  son  mari  la  reconnaissent,  et  le  précepteur  est  brûlé  vif. 

En  Orient,  un  conte  arabe  d'Egypte  (Spitta-Bey,  n°  6)  offre  une  grande 
ressemblance  avec  ce  conte  toscan  et  avec  le  nôtre  :  L'héroïne,  restée  seule  au 
pays  pendant  que  ses  parents  font  un  pèlerinage,  est  en  butte  aux  obsessions  du 
cadi  qui,  sans  cesse  repoussé,  écrit  au  père,  pour  se  venger ,  qu'elle  se  conduit 
mal.  Le  père  envoie  son  fils  avec  ordre  d'emmener  la  jeune  fille  dans  le  désert, 
de  l'y  égorger  et  de  remplir  de  son  sang  un  flacon.  Le  frère,  au  lieu  de  la  tuer, 
l'abandonne  dans  le  désert,  pensant  qu'elle  sera  dévorée  par  les  bêtes  féroces,  et 
il  remplit  un  flacon  du  sang  d'une  gazelle.  La  jeune  fille  monte  sur  un  arbre  ;  un 
fils  de  roi  la  voit,  l'emmène  et  l'épouse.  Il  en  a  deux  fils  et  une  fille.  Un  jour, 
elle  part  avec  ses  enfants  pour  aller  visiter  ses  parents,  accompagnée  d'une 
escorte,  que  commande  le  vizir.  Celui-ci,  pendant  le  voyage,  fait  des  proposi- 
tions criminelles  à  la  jeune  femme,  et,  pour  briser  sa  résistance,  tue  succes- 
sivement ses  trois  enfants.  Elle  trouve  moyen  de  lui  échapper.  Elle  rencontre  un 
garçon  qui  fait  paître  des  moutons,  change  de  vêtements  avec  lui,  puis  s'engage 
comme  valet  chez  un  cafetier.  De  retour  auprès  du  roi,  le  vizir  lui  dit  que 
sa  bru  est  une  ogresse  qui  a  mangé  ses  enfants  et  s'est  enfuie  dans  le 
désert.  Le  roi  se  met  immédiatement  en  route  avec  le  vizir  pour  chercher 
l'ogresse  et  la  mettre  à  mort.  D'un  autre  côté,  le  père  de  la  jeune  femme,  ayant 
appris  que  son  fils  ne  l'avait  pas  tuée,  dit  au  cadi  qu'il  est  cause  de  sa  fuite  et 
qu'ils  se  mettront  tous  les  trois  à  sa  recherche.  Un  soir,  les  deux  compagnies 


328  LA      FILLE      DU      MARCHAND      DE      LYON 

se  rencontrent  dans  le  café  où  sert  la  jeune  femme.  ».  Le  roi  demandant  si 
quelqu'un  veut  raconter  une  histoire,  le  prétendu  valet  raconte  la  sienne.  On 
rend  justice  à  son  innocence,  et  le  cadi  ainsi  que  le  vizir  sont  brûlés  vifs. 

I.  Pour  ce  passage  caractéristique,  le  conte  toscan  et  le  conte  arabe  se  ressemblent,  comme  on  voit, 
complètement.  En  revanche,  le  conte  lorrain  a  en  commun  avec  le  conte  arabe  le  trait  du  dégui- 
sement de  la  jeune  femme  en  homme. 


LXXIX 


LE    CORBEAU 


Une  femme  veut  à  toute  force  acheter  un  corbeau.  Son  mari  le 
lui  défend.  Comme  il  est  obligé  de  s'absenter  et  qu'il  se  défie 
d'elle,  il  dit  à  un  mendiant  qu'il  rencontre  sur  la  route  d'aller 
demander  l'hospitalité  dans  sa  maison  :  «  Tu  verras  si  ma  femme 
a  acheté  quelque  chose.  » 

Le  mendiant  va  frapper  à  la  porte  et  demande  qu'on  veuille 
bien  le  recevoir.  «  Nous  ne  pouvons  vous  loger,  »  dit  la  femme. 
—  «  Ah  !  »  dit  le  mendiant,  «  ayez  pitié  d'un  pauvre  homme 
qui  ne  voit  goutte  et  n'entend  goutte.  —  Puisqu'il  ne  voit  goutte 
et  n'entend  goutte,  »  se  dit  la  femme,  «  il  ne  me  gênera  pas.  » 
Et  elle  ouvre  la  porte  au  mendiant.  Pendant  qu'il  est  là ,  feignant 
toujours  d'être  aveugle  et  sourd ,  elle  achète  le  corbeau  dont  elle 
avait  envie  ;  puis  elle  se  fait  du  gâteau  et  va  chercher  une  bou- 
teille de  vin. 

Tout  à  coup  on  frappe.  La  femme  cache  vite  le  corbeau  sous 
le  lit,  le  gâteau  sous  la  huche,  et  la  bouteille  derrière  le  seau. 
«  Qui  est  là?  —  C'est  moi,  »  dit  le  mari.  Elle  lui  apprête  sa 
soupe,  et  l'homme  dit  au  mendiant  de  venir  manger  avec  lui. 
Pendant  qu'ils  sont  à  table,  l'homme  demande  au  mendiant 
de  lui  raconter  quelque  chose.  «  Je  ne  sais  rien.  —  Depuis 
longtemps  que  vous  voyagez,  vous  devez  avoir  vu  bien  des 
choses.  — Eh  bien!  »  dit  le  mendiant,  «  je  vais  vous  raconter  ce 
qui  m'est  arrivé  un  jour.  J'ai  vu  un  loup  aussi  noir  que  le  corbeau 
qui  est  sous  votre  lit  ;  j'ai  vu  une  pierre  aussi  ronde  que  le  gâteau 
qui  est  sous  votre  huche,  et  j'ai  saigné  du  sang  aussi  rouge  que  le 
vin  qui  est  derrière  votre  seau.  » 


LE      CORBEAU 


Le  mari  tire  le  corbeau  de  dessous  le  lit,  le  gâteau  de  dessous 
la  huche  et  la  bouteille  de  derrière  le  seau. 


REMARQUES 

Un  conte  vénitien  (Bernoni,  I,  n»  7)  nous  donne  une  forme  bien  complète 
de  ce  conte  :  La  femme  d'un  pêcheur  est  infidèle  à  son  mari.  Celui-ci  partant  pour 
la  pcche ,  elle  en  avertit  son  amant ,  qui  lui  envoie  un  lièvre,  un  fromage 
et  une  bouteille  de  vin.  Il  arrive  ensuite  lui-même.  Cependant  une  tempête  s'est 
élevée.  Un  vieux  bonhomme  vient  demander  l'hospitalité.  La  femme  lui 
dit  d'entrer,  mais  d'être  discret.  Tout  à  coup  on  sonne  à  la  porte.  La  femme 
met  le  lièvre  sur  le  manteau  de  la  cheminée,  le  fromage  sur  la  dalle  du  balcon, 
la  bouteille  derrière  la  porte,  et  elle  cache  son  amant  sous  le  lit.  Elle  ouvre 
alors  à  son  mari,  qui  lui  dit  de  lui  préparer  à  souper.  Il  fait  manger  avec  lui  le 
vieux  bonhomme,  en  lui  demandant  de  lui  raconter  un  conte.  «  Je  n'en 
sais  pas.  —  Alors  racontez  n'importe  quoi.  —  Eh  !  bien,  je  vais  raconter  une 
chose  qui  m'est  arrivée.  Passant  un  jour  dans  un  champ,  j'ai  vu  une  bête  aussi 
grande...  Comment  dire  ?...  aussi  grande  que  le  lièvre  qui  est  sur  le  manteau 
de  la  cheminée.  »  Le  mari  lève  les  yeux  et  voit  le  lièvre.  «  Je  lui  ai  jeté 
une  pierre  aussi  grosse...  que  le  fromage  qui  est  sur  le  balcon.  »  Le  mari 
regarde  et  voit  le  fromage.  «  Il  a  coulé  autant  de  sang  et  aussi  noir. . .  que  le 
vin  qui  est  dans  la  bouteille  derrière  la  porte.  Ensuite  la  bête  est  morte ,  mais 
elle  faisait  des  yeux...  des  yeux  comme  l'homme  qui  est  sous  le  lit.  »  Le 
pêcheur  prend  un  bâton  et  reconduit  à  grands  coups  le  galant  à  la  porte; 
puis  il  corrige  d'importance  sa  femme.  Après  quoi  il  invite  le  vieux  bonhomme 
à  se  régaler  avec  lui  des  victuailles  qui  avaient  été  préparées  pour  les  autres. 

Ce  conte  vénitien,  —  dont  un  autre  conte  italien,  recueilli  à  Livournc 
(G.  Papanti,  n"  2),  reproduit  les  principaux  traits,  —  se  rattache  à  un  thèmequi 
se  trouve  parfois  lié  avec  le  thème  de  nos  n°s  10,  René  et  son  Seigneur,  et  20, 
Richedeau.  Le  corbeau,  dont  il  est  parlé  au  commencement  du  conte  lorrain,  est 
un  débris,  qui  n'a  plus  de  signification,  de  certaines  variantes  de  ce  même  thème. 
Dans  ces  variantes,  en  effet,  le  personnage  qui  correspond  au  mendiant  donne  le 
corbeau  pour  un  devin  et  lui  fait  dire,  par  des  signes  de  tête,  ce  qui  s'est  passé 
dans  la  maison  où  on  l'a  reçu,  c'est-à-dire,  en  réalité,  ce  qu'il  a  vu  lui-même. 
Nous  avons  donné,  dans  les  remarques  de  notre  n»  20,  Riclxdeau  (I,  p.  229), 
une  variante  lorraine  de  ce  type. 

A  ce  propos,  nous  ferons  remarquer  qu'on  a  trouvé,  en  Orient,  un  conte 
syriaque  du  nord  de  la  Mésopotamie  (Pryra  et  Socin,  II,  n"  71 ,  p.  293),  qui, 
dans  sa  forme  assez  fruste ,  peut  être  rapproché  du  conte  vénitien  et  des  contes 
dont  nous  venons  de  dire  un  mot  :  Un  renard  rencontre  un  homme  et  lui  dit  : 
«  Veux-tu  que  nous  nous  jurions  l'un  à  l'autre  amitié  de  frères?  »  L'homme  y 
consent.  Ils  arrivent  ensemble  dans  un  village  et  entrent  dans  une  maison ,  où 
une  femme  aux  paupières  fardées  vient  justement  de  tirer  son  pain  du  four.  Le 
renard  lui  demande  un  morceau  de  pain  ;  elle  le  chasse.  Puis  elle  émiette  plu- 
sieurs pains  tout  chauds  et  y  mélange  du  beurre;  cela  fait,  elle  sort  pour  aller 


LE      CORBEAU  35I 

chercher  son  amant.  Pendant  ce  temps ,  le  renard  et  son  compagnon  rentrent 
dans  la  maison.  Le  renard  dit  à  l'homme  de  se  cacher  dans  un  coffre  à  grain,  et 
lui-même  s'en  va  dans  son  trou.  La  femme,  étant  revenue  avec  son  amant,  le 
régale  de  pain  beurré.  Tout  à  coup  on  entend  les  pas  du  mari.  La  femme  dit  à 
son  amant  de  se  cacher  dans  le  coffre  à  grain.  Il  s'y  fourre  bien  vite,  et 
s'y  trouve,  à  sa  grande  surprise,  avec  le  camarade  du  renard  ;  mais  il  n'ose  pas 
faire  de  bruit.  Le  mari  demande  à  manger  à  sa  femme  ;  elle  lui  donne  du  pain 
dur.  Sur  ces  entrefaites ,  arrive  le  renard ,  qui  est  sorti  de  son  trou.  Il  demande 
du  pain  à  la  femme  qui  le  repousse  encore  une  fois.  Alors  le  renard  dit  au 
mari  :  «Il  y  a  ici  du  pain  beurré,  »  Et  il  lui  montre  la  place.  «  Pour  qui  ce  pain 
beurré?  »  dit  le  mari  à  la  femme.  —  «  Pour  toi.  —  Pourquoi  ne  me  l'as-tu  pas 
présenté  ?  —  Je  l'avais  oublié.  —  Mensonge,  »  dit  le  renard,  «  c'était  pour  tes 
amants  qui  sont  dans  le  coffre  à  grain.  »  Le  mari  ouvre  le  coffre  et  y  trouve  les 
deux  hommes;  il  les  tue  et  tue  aussi  sa  femme.  Puis  il  dit  au  renard  de 
manger  avec  lui  le  pain  beurré. 

* 

Au  xviie  siècle,  le  Napolitain  Basile  insérait  dans  son  Pentamerone  (p9  20)  un 
conte  qui  resssemble  beaucoup  au  nôtre  ainsi  qu'au  conte  vénitien  :  Cola  Jacovo, 
riche  et  avare,  voit  tous  les  jours  arriver  à  l'heure  du  dîner  un  «  compère  » 
qui  se  fait  inviter.  Croyant  un  jour  que  ce  parasite  a  quitté  le  pays,  il  dit  à  sa 
femme  Masella  que ,  pour  célébrer  cet  heureux  événement ,  il  faut  préparer  un 
bon  dîner  :  elle  apprête  donc  une  anguille,  fait  un  gâteau  et  achète  une  bouteille 
du  meilleur  vin.  Au  moment  où  ils  vont  se  mettre  à  table,  on  frappe,  ei 
Masella  aperçoit  par  la  fenêtre  le  compère.  Vite  elle  met  l'anguille  dans  le  buf- 
fet, la  bouteille  sous  le  lit,  le  gâteau  entre  les  coussins,  et  Cola  se  cache 
sous  la  table.  Pendant  ce  temps,  le  compère,  qui  a  tout  vu  par  le  trou  de  la  ser- 
rure, ne  cesse  de  heurter.  Quand  Masella  lui  ouvre  enfin,  il  se  précipite  dans 
la  chambre,  l'air  tout  effaré,  et  Masella  lui  demandant  ce  qui  lui  est  arrivé  : 
«  Pendant  que  j'attendais  devant  la  porte,  »  dit-il,  «  il  m'est  passé  entre  les 
jambes  un  serpent  aussi  long  que  l'anguille  que  tu  as  mise  dans  le  buffet.  Tout 
tremblant,  j'ai  ramassé  une  pierre  aussi  grosse  que  la  bouteille  qui  est  sous 
le  Ht,  je  l'ai  jetée  â  la  tête  du  serpent,  et,  en  l'écrasant,  j'en  ai  fait  un  gâteau 
comme  celui  qui  est  là-bas  entre  les  coussins.  En  mourant,  le  monstre  me  regar- 
dait avec  des  yeux  aussi  fixes  que  le  compère  là  sous  la  table,  de  sorte  que  mon 
sang  se  glaçait  dans  mes  veines.  »  A  ce  moment,  Cola  sort  de  dessous  la  table 
et  dit  si  vertement  son  fait  au  compère,  que  celui-ci  s'en  va  tout  penaud. 

D'autres  contes  présentent  la  même  idée  sous  une  forme  particulière. 

Dans  un  conte  portugais  du  Brésil  (Roméro,  n°  42),  un  homme  est  marié  à 
une  femme  très  maniérée,  qui  affecte  de  ne  jamais  manger  devant  lui,  pour  lui 
faire  croire  qu'elle  vit  de  l'air  du  temps.  Le  mari  ayant  remarqué  cette  affec- 
tation ,  lui  dit  un  jour  qu'il  va  faire  un  long  voyage  ;  mais,  au  Ueu  de  partir,  il 
se  cache  derrière  la  cuisine.  Dès  que  la  femme  se  voit  seule,  elle  dit  à  la 
négresse  de  lui  préparer  un  tapioca  bien  épais  pour  son  déjeuner.  Elle  mange 


332  LE      CORBEAU 

tout.  Plus  tard,  elle  fait  tuer  un  chapon  et  se  le  fait  mettre  en  ragoût,  avec 
force  sauce.  Elle  n'en  laisse  rien.  Plus  tard  encore,  elle  se  fait  accommoder  des 
pâtes  de  manioc  très  fines  pour  son  goûter.  Le  soir ,  elle  soupe  d'autres  pâtes 
sèches  et  de  café.  Sur  ces  entrefaites,  il  tombe  une  forte  averse.  La  négresse  est 
en  train  de  desservir,  quand  rentre  le  maître  de  la  maison.  Sa  femme  lui  dit  : 
«  O  mon  mari,  comment  par  cette  pluie  n'êtes-vous  pas  mouillé?  »  Le  mari 
répond  :  «  Si  la  pluie  avait  été  aussi  épaisse  que  le  tapioca  que  vous  avez  mangé 
ce  matin ,  j'aurais  été  aussi  saucé  que  le  chapon  que  vous  avez  mangé  à  dîner  ; 
mais,  comme  elle  était  aussi  fine  que  les  pâtes  de  votre  goûter,  je  suis  resté 
aussi  sec  que  les  pâtes  de  votre  souper.  » 

Un  autre  conte  portugais,  recueilli  dans  le  Portugal  même  (Braga,  n"  83), 
ressemble  beaucoup  à  ce  conte  brésilien.  —  Comparer  un  conte  italien  des 
Abruzzes  (Finamore,  n»  52),  assez  altéré. 


LXXX 


JEAN  LE  PAUVRE  &  JEAN  LE  RICHE 


Une  veuve,  qui  a  deux  fils,  a  donné  tout  son  bien  au  plus  jeune, 
qu'on  appelle  Jean  le  Riche.  L'aîné,  Jean  le  Pauvre,  a  femme  et 
enfants,  et  pas  grand'chose  pour  les  nourrir.  Un  jour  qu'il  n'a 
plus  de  lard  à  mettre  au  pot,  il  dit  en  lui-même,  comme  s'il  par- 
lait à  son  frère  :  «  Tu  m'as  volé,  mais  je  t'attraperai.  »  Son  frère 
avait  deux  porcs;  Jean  trouve  moyen  d'en  faire  mourir  un,  puis 
il  se  le  fait  donner  par  son  frère. 

Leur  mère  étant  tombée  malade,  Jean  le  Riche  fait  dire  à  son. 
frère  de  venir  la  voir.  Jean  le  Pauvre  y  va.  Il  avait  dans  sa  poche 
une  croûte  de  pain  qui  y  était  bien  depuis  sept  ans  ;  il  la  donne 
à  la  vieille  femme  ;  la  voilà  qui  étrangle ,  la  voilà  morte. 

Jean  le  Pauvre  dit  à  son  frère  :  «  Il  faut  lui  mettre  ses  beaux 
ornements,  son  beau  bracelet  pour  l'enterrer.  Tu  m'as  volé,  » 
disait-il  en  lui-même,  «  mais  je  t'attraperai.  »  Pendant  la  nuit,  il 
va  déterrer  la  vieille  femme  et  la  porte  chez  son  frère,  près 
de  l'auge  des  chevaux.  Le  lendemain ,  Jean  le  Riche,  effrayé,  dit  à 
son  frère  :  «  Voilà  notre  mère  revenue  ;  il  faut  que  tu  m'en 
débarrasses.  » 

Jean  le  Pauvre  promet  de  s'en  charger  si  son  frère  lui  donne  de 
l'argent.  Il  porte  la  vieille  femme  sur  le  mur  d'un  baron ,  auprès 
d'ua  poirier,  et  met  à  côté  d'elle  des  poires  et  des  pommes.  Le 
baron,  étant  venu  à  passer  par  là,  aperçoit  cette  femme  sur  le 
mur.  «  Comment  !  »  crie-t-il,  «  tu  es  bien  effrontée  de  voler  mes 
fruits  en  ma  présence  !  »  Il  la  jette-en  bas  du  mur  ;  mais,  quand 
il  la  voit  morte,  il  est  bien  effrayé.  «  Qu'est-ce  qu'on  va  dire?  » 
Comme  il  a  entendu  parler  de  la  misère  de  Jean  le  Pauvre ,  il 


334 


JEA\      LE      PAUVRE      ET     JEAN      LE      RICHE 


pense  que  pour  quelque  argent  celui-ci  le  sortira  d'embarras.  Il 
fait  donc  venir  Jean  le  Pauvre,  lui  raconte  l'histoire  et  lui 
demande  s'il  voudrait  le  débarrasser  de  cette  femme.  Jean  le 
Pauvre  se  fait  donner  quatre-vingt  mille  francs;  puis,  à  minuit, 
il  prend  la  vieille  femme  et  la  porte  devant  la  maison  d'un  curé. 
Il  se  met  à  crier  d'une  voix  lamentable  :  «  Confession,  Monsieur 
le  curé,  confession  pour  l'amour  de  Dieu  !  »  Le  curé  finit  par  se 
lever,  et  il  trouve  la  femme  morte.  «  Qu'allons-nous  faire  de 
cette  femme  ?  »  dit-il  à  sa  servante  Marguerite.  —  «  Tirez-la  bien 
vite  dans  la  maison,  »  dit  Marguerite;  «  je  connais  un  homme 
très  pauvre  qui  nous  en  débarrassera  volontiers.  » 

Le  lendemain  soir,  le  curé  fait  donc  venir  Jean  le  Pauvre,  lui 
raconte  la  chose,  et  lui  demande  s'il  voudrait  le  débarrasser  de 
cette  femme  morte.  «  Je  ferai  bien  cela  pour  vous,  »  dit  Jean  le 
Pauvre.  Il  se  fait  donner  dix-sept  mille  francs  ;  puis  il  achète  un 
âne,  lie  la  vieille  femme  dessus,  et  conduit  l'âne  au  marché. 
Arrivé  là ,  il  le  laisse  aller  tout  seul ,  et  l'âne  s'en  va  droit  au 
milieu  d'un  étalage  de  poteries.  Les  poteries  sont  cassées;  la 
marchande,  furieuse,  lance  une  pierre  à  la  vieille  femme  ;  puis, 
croyant  l'avoir  tuée,  elle  est  bien  désolée. 

(La  fin  nous  manque.) 


REMARQ.UES 

Nous  rapprocherons  de  ce  conte  d'abord  un  conte  portugais  (Braga,  n°  109). 
Il  s'agit  là  aussi  de  deux  frères,  l'un  riche  et  l'autre  pauvre.  Ils  sont  brouillés 
depuis  le  partage  de  l'héritage  paternel ,  dont  l'aîné  s'est  attribué  la  plus  grosse 
part.  Le  pauvre  a  beaucoup  d'enfants,  l'autre  n'en  a  point.  Un  jour,  un  bou- 
villon  appartenant  au  riche  tombe  dans  un  ravin  et  se  tue.  Les  fils  du  pauvre 
l'en  retirent  et  portent  la  viande  chez  leurs  parents.  La  femtne  du  riche,  qui 
déteste  son  beau-frère ,  se  doute  de  la  chose  ;  pour  savoir  ce  qu'il  en  est ,  elle 
s'enferme  dans  une  caisse  que  le  riche  va  porter  chez  son  frère ,  en  le  priant  de 
la  lui  garder  quelque  temps.  A  peine  s'est-il  retiré,  que  les  fils  du  pauvre 
se  mettent  à  rire  et  à  plaisanter,  à  propos  de  l'histoire  du  bouvillon.  En  les 
entendant,  la  femme  frémit  de  colère  dans  la  caisse.  A  ce  bruit,  les  jeunes 
gens  se  disent  qu'il  y  a  des  rats  dans  la  caisse ,  et  ils  y  versent  de  l'eau  bouillante 
par  un  trou  qui  avait  été  ménagé  pour  laisser  respirer  la  femme.  Le  riche, 
ayant  repris  la  caisse,  trouve  sa  femme  morte,  le  visage  tout  noir.  Il  croit 
qu'elle  est  morte  «  excommuniée  »,  en  punition  de  ce  qu'elle  a  calomnié  son 
frère.  La  veille  de  l'enterrement,  on  dépose  le  corps  dans  une  église.  Le 
pauvre  va,  pendant  la  nuit,  le  dépouiller  de  ses  bijoux,  et  le  dresse  debout 


JEAN      LE      PAUVRE      ET      JEAN      LE      RICHE  53$ 

contre  l'autel.  Le  lendemain,  frayeur  générale.  Quand  elle  est  enterrée,  le 
pauvre  va  la  déterrer,  prend  les  bijoux  dont  on  l'avait  encore  ornée,  et  trouve 
moyen  de  la  substituer ,  dans  un  sac ,  à  un  porc  que  des  étudiants  ont  volé.  Les 
étudiants,  ayant  ouvert  le  sac,  veulent  se  débarrasser  de  1'  «  excommuniée».  Ils  la 
mettent  debout  contre  une  porte ,  et  les  gens  de  la  maison  la  rouent  de  coups  , 
croyant  que  c'est  un  voleur.  Puis,  s'imaginant  l'avoir  tuée,  ils  l'attachent  sur  un 
âne.  Bref,  après  d'autres  aventures,  le  riche,  pour  délivrer  l'âme  de  sa  femme, 
rend  à  son  frère  les  biens  qu'il  lui  a  pris,  et  lui  donne  en  outre  beaucoup  d'ar- 
gent. 

Dans  un  conte  écossais  (  Campbell  ,n°  15),  où  il  y  a  également  deux  frères, 
un  riche  et  un  pauvre,  le  pauvre  a  pris  à  son  service  un  garçon  pour  l'aider 
dans  son  travail.  Maître  et  serviteur  n'ayant  rien  à  manger  que  du  pain  sec ,  le 
garçon  émet  l'avis  qu'il  faudrait  voler  une  vache  au  riche.  La  chose  est  exécutée. 
Le  riche ,  se  doutant  que  ce  sont  eux  qui  ont  fait  le  coup  et  voulant  s'en  assu- 
rer ,  met  sa  belle-mère  dans  un  coffre  avec  quelques  provisions  de  pain  et 
de  fromage ,  et  demande  à  son  frère  de  lui  garder  ce  coffre.  La  vieille  femme  a 
la  consigne  d'écouter  tout  ce  qui  se  dira ,  et  d'observer  par  un  trou  du  coffre 
tout  ce  qui  se  passera.  Le  garçon  trouve  le  moyen,  pendant  la  nuit,  de  l'étouffer 
en  la  bourrant  de  fromage.  (Ce  passage  est  assez  obscur.)  Quand  le  riche 
reprend  son  coffre ,  il  trouve  dedans  sa  belle-mère  morte.  On  enterre  la  vieille 
femme.  Pendant  la  nuit ,  le  garçon  va  la  déterrer  pour  prendre  la  bonne  toile 
qui  l'enveloppe ,  et  il  porte  le  corps  dans  la  maison  du  riche  ;  il  l'assied  auprès 
de  la  cheminée,  les  pincettes  entre  les  genoux.  Grand  émoi  le  lendemain  dans  la 
maison.  Le  riche  va  raconter  la  chose  à  son  frère.  «  Ce  n'est  pas  étonnant,  » 
dit  le  garçon  ;  «  si  elle  revient ,  c'est  que  tu  n'as  pas  assez  dépensé  pour 
ses  funérailles.  »  On  fait  de  grandes  emplettes,  dont  la  moitié  reste  chez  le 
pauvre,  et  on  enterre  de  nouveau  la  vieille.  Pendant  la  nuit,  le  garçon  va 
encore  la  déterrer,  prend  toute  la  bonne  toile  et  va  porter  la  vieille  dans  la  cui- 
sine du  riche,  où  il  la  met  debout,  auprès  de  la  table.  Nouvelle  frayeur  et 
même  refrain  de  la  part  du  garçon.  Le  riche  lui  dit  d'acheter  lui-môme  ce  qu'il 
faudra.  Après  l'enterrement ,  le  garçon  va  pour  la  troisième  fois  déterrer  la 
vieille  ;  il  la  porte  dans  l'écurie  du  riche  et  l'attache  sur  le  dos  d'un  poulain  d'un 
an.  Le  lendemain,  quand  le  riche  fait  sortir  la  jument,  le  poulain  suit  avec  la 
vieille  sur  son  dos.  Désespéré ,  le  riche  dit  au  garçon  de  dépenser  tout  ce  qu'il 
voudra  pour  les  funérailles,  pourvu  qu'on  ne  revoie  plus  la  vieille.  Le  garçon 
fait  faire  un  enterrement  magnifique ,  et ,  finalement ,  le  frère  pauvre  se  trouve 
aussi  riche  que  l'autre. 

Dans  un  conte  souabe  (Meier,  n"  66),  un  pasteur,  qui  soupçonne  son  sacris- 
tain de  lui  avoir  volé  un  cochon ,  le  prie ,  comme  dans  les  deux  contes  précé- 
dents ,  de  lui  garder  quelques  jours  un  certain  coffre ,  dans  lequel  est  cachée  sa 
belle-mère.  Le  sacristain ,  s'apercevant  de  la  présence  de  celle-ci ,  introduit 
dans  le  coffre  par  une  fente  un  morceau  de  soufre  allumé.  Il  s'attendait  ;\  ce  que 
la  bonne  femme  appellerait  au  secours  ;  mais  elle  est  aussitôt  asphyxiée.  Quand 
le  pasteur  reprend  son  coffre ,  il  trouve  morte  la  vieille.  Il  fait  venir  le  sacris- 
tain et  lui  dit  que  sa  belle-mère  est  morte  subitement  et  qu'il  craint  qu'on  ne 
lui  reproche  de  ne  pas  avoir  appelé  de  médecin.  Bref,  il  le  prie  de  l'enterrer 
secrètement.   Le  sacristain,  au  lieu   de  l'enterrer,  la  porte  dans  le  grenier 


336  JEAN      LE      PAUVRE      ET     JEAN      LE      RICHE 

du  pasteur,  où  une  servante  la  trouve  le  lendemain,  à  sa  grande  terreur.  Le  sacris- 
tain dit  qu'évidemment  la  vieille  était  une  sorcière,  puisqu'elle  est  revenue.  Le 
pasteur  le  supplie  de  l'enterrer  une  seconde  fois,  lui  offrant  cent  florins  de 
récompense.  Le  sacristain  porte  le  corps  dans  la  forêt  et  le  met  dans  la  caisse 
d'un  marchand  ambulant  qui  dormait  ;  puis ,  quand  le  bonhomme  se  réveille , 
il  l'engage  à  aller  offrir  sa  marchandise  au  pasteur.  Le  marchand  le  fait  ;  en 
ouvrant  sa  caisse ,  il  y  trouve  le  corps  de  la  vieille  femme.  Il  pousse  les  hauts 
cris,  et  le  pasteur  est  obligé  de  lui  donner  deux  cents  florins,  et  deux  cents 
florins  également  au  sacristain,  qui,  cette  fois,  enterre  bien  et  dûment  la  vieille  '. 


On  aura  été  frappé  de  la  ressemblance  que  le  conte  lorrain  offre  avec  le  conte 
arabe  du  Petit  Bossu,  dans  les  Mille  et  une  Nuits.  La  différence  entre  la  marche  des 
deux  récits,  c'est  que,  dans  le  conte  arabe,  le  corps  du  petit  bossu  est  porté  de 
maison  en  maison  par  différentes  personnes,  qui  successivement  croient  l'avoir  tué, 
tandis  que,  dans  le  conte  lorrain,  c'est  le  même  individu  qui  porte  le  corps  de  la 
vieille  femme  de  place  en  place,  à  la  demande,  il  est  vrai ,  des  diverses  personnes 
chez  lesquelles  il  l'a  subrepticement  déposé.  —  Dans  le  conte  écossais,  c'est, 
comme  dans  le  conte  lorrain,  le  même  homme  qui  prend  et  reprend  le  cadavre  ; 
mais  c'est  toujours  dans  la  même  maison  qu'il  le  rapporte.  Il  n'y  a  donc  plus 
guère ,  en  réalité ,  dans  ce  conte  écossais  ,  de  lien  avec  les  Mille  et  une  Nuits. 

Presque  tous  les  contes  que  nous  allons  avoir  encore  à  mentionner  sont 
construits  sur  le  même  plan  général  que  le  conte  arabe.  Le  principal  est  un 
vieux  fabliau  qui ,  sous  différentes  formes,  la  Longue  nuit,  le  Sacristain  de  Cluny, 
etc.,  appartient  à  la  classe  trop  nombreuse  des  fabliaux  «anticléricaux  »,  si  l'on 
peut  appliquer  au  moyen  âge  cette  expression  de  notre  temps.  (Voir  Histoire 
littéraire  de  la  France,  t.  XXIII,  p.  141.) —  Ce  fabhau  revit  actuellement  dans 
un  conte  norvégien  (  Asjbœrnsen,  Taies  of  the  Fjeld,  p.  184),  et  aussi  dans  un 
conte  sicilien  (Pitre,  n»  165  )  et  dans  un  conte]  italien  des  Abruzzes  (Finaraore, 
no  9).  On  remarquera  que,  dans  ces  deux  derniers  contes,  c'est,  comme  dans 
le  nôtre,  la  même  personne  que  chacun  appelle  successivement  pour  se  débar- 
rasser du  cadavre  ;  mais ,  dans  le  conte  sicilien  ,  la  personne  en  question  n'est 
pas  celle  qui  a  été  cause  de  la  mort.  —  Un  conte  du  Tyrol  italien  (  Schneller  , 
no  38  )  présente  la  même  histoire ,  mais  fort  habilement  débarrassée  de  sa  teinte 
«  anticléricale  2.  » 

I.  Nous  résumerons  ici  l'introduction  de  ce  conte  souabe,  à  cause  de  sa  ressemblance  avec  un  corne 
que  nous  avons  entendu  à  Montiers,  mais  dont  nous  n'avons  pas  dénotes.  Voici  cette  introduction  :  Les 
gens  d'un  village  ont  coutume ,  toutes  les  fois  qu'ils  tuent  un  porc ,  d'en  donner  un  morceau  au  p.is  - 
teur.  Celui-ci,  au  moment  de  faire  tuer,  lui  aussi,  un  porc  qu'il  a  engraissé,  se  dit  que  ,  s'il  rend  i 
chaque  paysan  un  morceau  en  reconnaissance  de  ce  qu'il  a  reçu ,  tout  le  cochon  y  passera.  Il  parle  de 
son  embarras  au  sacristain,  qui  lui  donne  l'avis  suivant  :  quand  le  cochon  sera  tué ,  le  pasteur  le  pendra 
devant  sa  maison  et  l'y  laissera  toute  la  journée  ;  i  la  nuit ,  il  le  fera  subitement  disparaître  ,  et  le  len- 
demain ,  il  dira  que  le  cochon  a  été  volé.  Le  pasteur  trouve  l'idée  bonne  et  la  met  à  exécution  ;  mais,  la 
nuit  venue,  il  ne  trouve  réellement  plus  son  cochon  :  le  sacristain  est  venu  en  tapinois  l'enlever  et  l'a 
emporté  chez  lui.  Le  pasteur,  fort  ennuyé,  se  rend  chez  le  sacristain,  et  lui  dit  qu'on  lui  a  volé  son 
cochon.  «  Oui,  oui,  »  dit  l'autre,  «  c'est  bien  là  ce  qu'il  faut  dire  :  les  gens  le  croiront.  »  Le  pasteur  a 
beau  protester  que  c'est  vrai,  le  sacristain  lui  répète  :  «  Mais  je  connais  bien  l'affaire;  c'est  moi  qui  vous 
ai  donné  le  conseil.  »  —  Ce  petit  conte  se  trouve  également  dans  les  Contes  portugais  de  M.  Coelho, 
n°  62,  et,  dans  V Elite  des  contes  du  sieur  d'Ouville ,  livre  imprimé  en  1680. 

i.  Dans  ce  conte  se  retrouve  l'épisode  de  l'âne  et  des  poteries  cassées. 


JEAN      LE      PAUVRE      ET      JEAN      LE      RICHE  337 

Les  contes  suivants ,  qui  ressemblent  beaucoup,  pour  le  plan,  au  Petit  Bossu, 
ne  se  rapprochent  plus  du  fabliau  du  moyen  âge  ;  ce  sont  :  un  conte  de  la 
Haute-Bretagne  (Sébillot,  I,  no  36)  ',  un  conte  du  «  pays  saxon  »  de  Transyl- 
vanie (  Haltrich ,  n"  61 ,  p.  292) ,  un  conte  roumain ,  également  de  Transylvanie 
(dans  la  revue  Ausîand,  1856,  p.  716),  un  conte  hongrois  (G.  von  Gaal, 
p.  283). 

Il  a  été  recueilli,  dans  l'Extrême-Orient,  un  conte,  qui,  sur  certains  points,  se 
rapproche  plus  du  conte  lorrain  que  le  conte  arabe,  et  sur  d'autres  s'en  écarte 
davantage.  C'est  un  conte  annamite,  faisant  partie  de  la  collection  de  M.  A. 
Landes  (no  80)  :  A  la  suite  d'aventures  plus  ou  moins  grotesques,  quatre 
bonzes  ont  été  tués  à  la  fois  auprès  d'une  auberge.  La  vieille  qui  tient  l'au- 
berge craint  d'être  impliquée  dans  une  affaire  d'homicide,  et  veut  se  débar- 
rasser des  cadavres.  Elle  en  cache  trois  et  en  fait  enterrer  un,  comme  étant 
le  corps  d'un  sien  neveu ,  par  un  bonze  qui  passe  et  à  qui  elle  donne  bien 
à  boire.  Le  bonze,  étant  de  retour  à  l'auberge,  voit,  à  sa  grande  stupéfaction, 
un  cadavre  tout  pareil  à  celui  qu'il  vient  d'enterrer.  La  vieille  lui  dit  qu'il  n'y  a 
là  rien  d'étonnant  :  son  neveu  l'aimait  tant,  qu'il  ne  veut  pas  la  quitter;  il 
faudra  l'enterrer  plus  profondément.  Le  bonze  emporte  le  corps,  et  la  même 
aventure  se  renouvelle  avec  le  troisième  et  le  quatrième  cadavres,  que  la  vieille 
tire  successivement  de  leur  cachette.  Comme  notre  homme  reprend  une  dernière 
fois  le  chemin  de  l'auberge,  il  voit,  en  passant  sur  un  pont,  un  bonze  accroupi, 
bien  vivant  celui-là.  «  Voilà  tout  un  jour  que  je  t'enterre,  »  dit-il,  «  et  tu 
reviens  te  faire  enterrer  encore  !  »  Et  il  le  pousse  dans  le  fleuve. 

Ce  conte  annamite  se  retrouve  presque  identiquement  dans  un  vieux  fabliau 
allemand.  L'introduction  seule  diffère,  en  ce  qu'elle  fait  jouer  à  des  moines,  qui 
remplacent  ici  les  bonzes,  un  rôle  non  plus  simplement  ridicule,  mais  odieux, 
comme  cela  a  lieu  dans  les  fabliaux  dont  nous  parlions  tout  à  l'heure.  Voici,  en 
quelques  mots,  ce  fabliau  allemand  (Von  der  Hagen,  Gesammtabentetier,  no  62  )  : 
Une  femme,  avec  l'aide  de  son  mari,  se  débarrasse  successivement  de  trois  mau- 
vais moines,  en  les  amenant  à  se  cacher  dans  une  cuve  remplie  d'eau  bouillante. 
Le  mari  fait  jeter  dans  le  Rhin,  l'un  après  l'autre ,  les  trois  corps  par  un  écolier 
ivre,  en  lui  reprochant ,  la  seconde  et  la  troisième  fois,  de  n'avoir  pas  fait  ce  à 
quoi  il  s'est  engagé  moyennant  salaire.  Après  avoir  jeté  le  dernier  cadavre  à 
l'eau,  l'écolier  voit  un  moine  parfaitement  vivant.  Croyant  que  c'est  toujours  le 
même  qui  est  revenu  pour  le  contrarier ,  il  l'empoigne  et  le  jette  dans  le  Rhin. 
—  Comparer  un  conte  sicilien  (Pitre,  n°  164). 

I.  Entre  autres  épisodes,  dans  ce  conte  comme  dans  le  nôtre,  le  corps  d'une  vieille  femme  est 
apporté  devant  la  maison  d'un  curé ,  que  l'on  réveille  sous  prétexte  de  confession  à  entendre.  Le  com- 
mencement de  ce  conte  est  l'épisode  altéré  de  U  prétendue  voleuse  do  fruits. 


Cosai;iN ,   Coules,  II. 


LXXXI 


LE   JEUNE    HOMME    AU    COCHON 


Un  garçon,  qui  demeure  avec  sa  mère,  se  dit  un  jour  qu'il 
veut  tâcher  de  gagner  quelque  argent.  Il  s'en  va  à  la  foire  et 
achète  un  porc  pour  cinquante  écus.  En  revenant  chez  lui,  il  passe 
dans  une  forêt  où  habitent  des  ermites.  L'un  d'eux  lui  marchande 
son  porc  et  le  lui  achète  pour  cent  écus  ;  il  le  paiera ,  dit-il ,  dans 
quinze  jours. 

Quand  le  garçon  rentre  au  logis,  sa  mère  lui  reproche  son 
imprudence.  «  Je  sais  où  demeurent  ces  gens-là,  »  dit  le  garçon. 
«  S'ils  ne  me  donnent  pas  mon  argent,  ils  auront  affaire  à  moi.  » 

Les  quinze  jours  se  passent.  Ne  vo3'ant  venir  personne,  le 
garçon  s'habille  en  fille  et  s'en  va  au  bois,  un  panier  au  bras.  Il 
cueille  des  fleurs,  qu'il  met  dans  son  panier.  «  Que  faites-vous, 
mademoiselle  ?  »  lui  dit  un  des  ermites.  —  «  Je  cueille  des  fleurs 
pectorales  pour  donner  du  soulagement  aux  malades.  »  L'ermite 
prie  la  prétendue  fille  de  venir  voir  son  frère ,  qui  est  malade 
depuis  longtemps.  C'était  justement  «  le  maître  » ,  celui  ili  qui  le 
garçon  avait  vendu  son  porc. 

Arrivé  dans  la  chambre,  le  garçon  dit  aux  ermites  :  «  Allez 
chercher  les  herbes  que  je  vais  vous  indiquer.  Je  lui  ferai  prendre 
un  bain.  »  Les  ermites  une  fois  partis,  il  tire  un  bâton  de  dessous 
ses  habits  et  se  met  à  battre  le  malade  en  criant  :  «  Paie-moi 
mes  cent  écus.  —  J'ai  là  cinquante  écus,  »  dit  le  malade, 
«  prenez-les.  —  Si  vous  ne  m'apportez  pas  le  reste  dans  huit 
jours,  vous  verrez.  »  Les  autres  reviennent  et  trouvent  le  malade 
à  la  mort.   «  Qu' est-il  donc  arrivé  ?  —  C'est  le  marchand  de 


LE     JEUNE      HOMME      AU      COCHON  339 

cochons.  Payez-le,  sans  quoi  il  m'achèvera.  —  Attendons  qu'il 
revienne ,  »  disent  les  autres  ;  «  nous  lui  apprendrons  à  vivre.  » 

Au  bout  de  huit  jours,  le  garçon  revient,  vêtu  d'une  soutane. 
«  Vous  êtes  Monsieur  le  curé  ?  —  Non;  je  suis  médecin,  je  guéris 
toutes  les  maladies.  —  J'ai  mon  frère  qui  est  bien  malade  ;  il  est 
tombé  du  grenier,  il  est  près  de  mourir.  —  Je  le  guérirai.  »  Le 
soi-disant  docteur  envoie  l'un  allumer  du  feu,  l'autre  chercher  de 
l'eau.  Pendant  ce  temps,  il  roue  de  coups  le  malade,  qui  lui 
donne  cinquante  écus  «  pour  ses  peines  »  ;  puis  il  détale.  Le 
malade  supplie  ses  frères  d'aller  porter  ses  cent  écus  au  marchand 
de  cochons  ;  mais  les  autres  refusent.  «  Il  nous  le  paiera.  S'il 
revient,  il  ne  nous  échappera  pas.  « 

Le  garçon  revient  une  troisième  fois,  déguisé  en  prêtre,  un 
livre  sous  le  bras.  On  le  prie  d'administrer  le  malade.  Il  le  bat 
une  troisième  fois  comme  plâtre  et  s'esquive  après  avoir  encore 
reçu  cinquante  écus  «  pour  ses  peines  ». 

Alors  deux  des  frères  du  malade  se  décident  à  lui  porter  les 
cent  écus.  Le  garçon  les  retient  chez  lui  et  les  fait  coucher  dans 
la  chambre  haute  ;  mais  ils  sont  pris  d'une  telle  peur  que,  pen- 
dant la  nuit,  ils  attachent  ensemble  deux  draps  de  lit,  descen- 
dent par  la  fenêtre  et  décampent  au  plus  vite. 


REMARQUES 

Ce  conte  se  retrouve  en  Provence,  en  Toscane,  à  Rome,  en  Sicile,  eu  Cata- 
logne, en  Norvège. 

Voici  d'abord  le  conte  romain  (miss  Buslt,  p.  336  )  :  Le  portier  d'un  couvent, 
voyant  passer  un  paysan  avec  un  porc,  veut  lui  jouer  un  tour.  Il  l'interpelle 
et  lui  parle  de  son  porc  comme  d'un  âne.  Le  paysan  répond  que  le  frère  por- 
tier se  trompe ,  et  que  c'est  un  porc  qu'il  conduit.  On  appelle  le  père  gardien 
pour  trancher  la  question  :  s'il  donne  raison  au  frère  portier ,  celui-ci  gardera 
l'animal.  Le  père  gardien,  qui  est  de  connivence  avec  le  portier,  déclare 
que  l'animal  est  un  âne,  et  le  paysan  est  obligé  de  laisser  son  porc  au 
couvent  ».  Pour  se  venger,  il  s'habille  en  fille,  et,  le  soir,  par  un  violent 
orage,  il  se  présente  à  la  porte  du  couvent,  implorant  un  asile.  Après  bien  des 
pourparlers,  on  le  laisse  entrer.  Pendant  la  nuit,  il  prend  un  bâton  et  en  donne 
fort  et  ferme  au  père  gardien ,  en  lui  disant  :  «  Ah  I  vous  croyez  que  je  ne  dis- 
tingue pas  un  âne  d'un  cochon!  »  Puis  il  s'esquive.  Le  lendemain,  il  revient , 
habillé  en  médecin ,  demandant  si  personne  n'a  besoin  de  ses  soins.  Le  frère 

i.  Comparer,  pour  cette  introduction,  un  conte  indien  du  Panlchalanlra  (III,  5  ),  et  les  remarques 
de  M.  Benfey(§  146). 


340  LE      JEUNE      HOMME      AU      COCHON 

portier  l'introduit  auprès  du  père  gardien,  qui  est  tout  moulu  des  coups  reçus  la 
veille.  Le  prétendu  médecin  envoie  les  frères  chercher  dans  les  champs  une  cer- 
taine herbe ,  et ,  quand  ils  sont  tous  partis ,  il  tombe  à  coups  de  bâton  sur  le 
père  gardien ,  en  lui  répétant  :  «  Ah  !  vous  croyez  que  je  ne  sais  pas  distinguer 
un  âne  d'un  cochon  !  »  Et  il  disparaît.  Au  retour  des  frères,  le  père  gardien  leur 
dit  qu'ils  sont  justement  punis  :  ils  ont  eu  tort  de  prendre  le  cochon  de  cet 
homme ,  bien  qu'ils  n'aient  regardé  la  chose  que  comme  une  plaisanterie.  On 
rend  le  cochon  au  paysan ,  et ,  en  outre ,  on  lui  donne  un  âne  pour  le  dédom- 
mager. 

Le  conte  provençal  (^Armana  prouvençau,  1880,  p.  74)  est  à  peu  près  iden- 
tique à  ce  conte  romain  ;  mais ,  de  plus ,  il  a  une  fin  qu'il  faut  rapprocher  de 
celle  de  notre  conte  :  Après  avoir  rendu  à  Jean  sa  vache ,  le  prieur  du  couvent 
trouve  dur,  non  pas  d'avoir  été  bâtonné,  —  c'était,  dit-il,  de  1'  «  onguent  de 
Tu  las  mérité  », —  mais  d'avoir  à  laisser  à  Jean  les  cent  écus  que  celui-ci  s'est  fait 
donner.  Il  envoie  donc  le  jardinier  du  couvent  porter  un  petit  cadeau  à  Jean,  en 
signe  d'amitié,  et  lui  redemander  les  cent  écus.  Le  jardinier  part  avec  son  petit 
garçon  ;  il  arrive  chez  Jean ,  qui  les  invite  à  souper.  Pendant  qu'ils  mangent , 
l'enfant  voit  tout  à  coup  une  femme  pendue  au  plafond  (c'est  une  femme  de 
paille  que  Jean  a  pendue  au  fond  de  la  cuisine  en  prévision  de  l'arrivée  de  quel- 
qu'un du  couvent).  Jean  dit  à  ses  hôtes  de  ne  pas  faire  attention  :  c'est  sa 
vieille  mère ,  qu'il  a  pendue  parce  qu'il  lui  arrivait  souvent  au  lit  certain  accident. 
Le  jardinier  et  son  fils,  effrayés,  se  gardent  bien  de  réclamer  l'argent,  et,  la  nuit , 
s'imaginant ,  par  suite  d'une  ruse  de  Jean  ,  qu'il  leur  est  arrivé ,  à  eux  aussi ,  un 
semblable  accident  pendant  leur  sommeil ,  ils  s'enfuient  par  la  fenêtre. 

Dans  le  conte  toscan  (Vitré ,  Novelle popolari  toscane,  n"  59),  nous  retrouvons 
à  peu  près  cette  même  dernière  partie  :  là  ce  sont  deux  moines ,  les  plus  braves 
du  couvent,  qui  ont  été  envoyés  porter  de  l'argent  au  jeune  homme.  Le  conte 
toscan  commence  aussi  par  le  mauvais  tour  joué  au  jeune  homme,  à  qui  deux 
moines  disent  successivement  que  son  cochon  est  un  mouton.  Vient  ensuite, 
entre  autres ,  l'épisode  du  prétendu  médecin.  Chaque  fois  qu'il  bâtonne  les  deux 
moines,  le  jeune  homme  leur  répète  :  «  Est-ce  un  cochon  ou  un  mouton?  » 

Dans  le  conte  catalan  (Rondallayre,  III,  p.  93),  un  jeune  homme  assez 
simple  est  envoyé  par  sa  mère  vendre  un  cochon.  Des  voleurs  s'emparent  du 
cochon  par  le  même  moyen  que  les  moines  des  contes  précédents  (ils  disent  que 
c'est  un  bœuf).  Le  jeune  homme,  fortement  grondé  par  sa  mère,  se  déguise  en 
fille  et  s'en  va  près  du  château  des  voleurs.  Le  capitaine  fait  entrer  la  prétendue 
jeune  fille,  et  la  mène  dans  sa  chambre;  alors  le  jeune  homme  tire  un  bâton  de 
dessous  ses  habits  et  rosse  le  capitaine  en  lui  disant  :  «  Etait-ce  un  cochon  ou 
un  bœuf?  »  Après  quoi  il  se  fait  donner  trois  cents  livres.  Sa  mère  lui  dit 
qu'elle  en  veut  encore  trois  cents.  Il  s'habille  en  médecin,  et,  le  jour  suivant, 
s'en  va  au  château.  On  le  conduit  auprès  du  malade  ;  il  envoie  les  voleurs  les 
uns  d'un  côté,  les  autres  de  l'autre.  Quand  il  est  seul,  il  prend  un  gourdin  et  bat 
le  capitaine  de  toutes  ses  forces.  Il  se  fait  encore  donner  trois  cents  livres.  Sa 
mère  en  veut  encore  autant.  Le  jeune  homme,  par  un  stratagème,  attire  tous 
les  voleurs  hors  du  château  ;  puis  il  pénètre  auprès  du  capitaine ,  qu'il  bâtonne 
pour  la  troisième  fois  et  qu'il  force  à  lui  donner  trois  cents  livres.  Le  capitaine, 
craignant  de  le  voir  revenir,  lui  fait  rendre  son  cochon. 


LE      JEUNE      HOMME      AU      COCHON  341 

Le  conte  sicilien  no  82  de  la  collection  Gonzenbach  se  rapproche  de  ce  conte 
catalan  :  Le  capitaine  d'une  bande  de  voleurs  a  volé  à  Peppe ,  qui  passe  pour 
niais,  une  poule  que  celui-ci  allait  vendre.  Peppe,  pour  se  venger,  lui  joue,  par 
quatre  fois  ,  de  mauvais  tours.  Il  s'habille  notamment  en  fille  et  en  médecin,  et 
ces  deux  épisodes  ont  beaucoup  de  ressemblance  avec  les  épisodes  correspondants 
du  conte  catalan. 

Dans  un  autre  conte  sicilien  (Pitre,  n»  152),  un  pauvre  cordonnier,  qui 
a  vendu  son  cochon  à  un  père  gardien  et  qui  n'a  reçu  pour  prix  que  des  coups 
de  bâton,  se  venge  également  en  lui  jouant  toutes  sortes  de  tours.  Des  épisodes 
analogues  à  ceux  du  conte  lorrain,  nous  ne  retrouvons  ici  que  l'épisode  du 
médecin.  A  la  fin,  le  père  gardien  envoie  un  frère  porter  de  l'argent  au  cordon- 
nier pour  qu'il  laisse  le  couvent  tranquihe.  Le  cordonnier  fait  loger  le  frère 
dans  une  chambre  haute  ;  mais,  comme  les  ermites  de  notre  conte,  le  frère  est 
pris  d'une  telle  peur  qu'il  s'enfuit  dans  la  nuit. 

Dans  le  conte  norvégien  (  Asbjœrnsen,  Taies  of  th'e  Fjeld,  p.  259),  un  vieil 
avare  a  attrapé  un  jeune  garçon  en  lui  achetant  son  cochon  pour  un  prix  déri- 
soire. Le  garçon  trouve  moyen  de  le  rouer  de  coups  en  diverses  occasions ,  et 
lui  dit,  après  chaque  bastonnade  :  «  C'est  moi  le  garçon  qui  a  vendu  le  cochon.  » 
Dans  ce  conte,  comme  dans  le  précédent ,  il  n'y  a  que  l'épisode  du  médecin  qui 
se  rapporte  directement  aux  épisodes  de  notre  conte. 


M.  R.  Kœhler  (^ZeilscJirift  fur  romanische  Philologie,  t.  VI)  rapproche  des 
contes  de  cette  famille  un  poème  du  moyen  âge,  le  Roman  de  Trubert,  de 
Douin  de  Lavesne.  Ce  poème  a  été  analysé  dans  V Histoire  littéraire  de  la  France 
(t.  XIX,  p.  734  seq.).  Parmi  ses  épisodes,  un  seul  peut  être  comparé  aux 
contes  résumés  ci-dessus  :  Un  garnement,  nommé  Trubert,  joue  des  tours 
pendables  à  un  duc,  et  finit  par  le  bâtonner,  après  avoir  eu  l'adresse  de  l'atta- 
cher à  un  arbre.  Le  duc  ayant  été  rapporté  dans  son  château  en  fort  piteux 
état ,  on  décide  qu'il  faut  appeler  des  médecins  de  Montpellier.  Tr.ubert  se 
déguise  en  médecin ,  se  présente  au  château  et  dit  qu'il  a  un  onguent  admi- 
rable ;  mais  ,  pour  qu'il  puisse  bien  appliquer  cet  onguent,  il  faut  qu'on  le  laisse 
seul,  enfermé  avec  le  malade.  «  Peut-être  l'entendrez-vous  crier;  mais  qu'on  se 
garde  bien  de  vouloir  pénétrer  dans  la  chambre,  car,  avant  de  le  guérir ,  je  dois 
le  faire  beaucoup  souff"rir.  »  On  le  fait  entrer  dans  la  chambre  et  on  le  laisse 
seul  :  alors  il  fustige  le  duc,  qui  crie  et  appelle  en  vain.  Quand  le  malheureux 
est  tombé  en  pâmoison ,  Trubert  sort  en  disant  que  le  duc  est  endormi,  et  qu'il 
faut  se  garder  de  le  réveiller.  —  Comme  dans  les  contes  populaires  actuels , 
Trubert,  avant  de  se  retirer,  a  eu  soin  de  se  faire  nommer  au  duc,  afin  que 
celui-ci  reconnût  bien  en  lui  un  infatigable  persécuteur. 

Ce  poème  du  moyen  âge  n'a  pas  d'autres  points  de  ressemblance  avec  le 
conte  lorrain  et  les  contes  similaires.  Le  cadre  est  tout  différent  :  dans  ces 
contes,  en  effet,  le  héros  a  été  attrapé  et  se  venge  ;  dans  le  vieux  poème  français, 
c'est  lui  qui ,    d'un  bout  à  l'autre,  est  l'attrapeur. 


LXXXII 


VICTOR    LA    FLEUR  ' 


Victor  La  Fleur  est  le  fils  d'un  riche  marchand  de  Londres  qui, 
devenu  vieux,  lui  a  dit  de  continuer  son  négoce.  Un  jour  que  le 
jeune  homme  est  à  Lyon,  il  voit  une  jeune  fille  très  belle;  il  s'in- 
forme de  sa  famille,  et  on  lui  dit  qu'elle  est  la  fille  d'un  vieux 
savetier.  Il  va  trouver  le  bonhomme,  sous  prétexte  de  lui  com- 
mander une  paire  de  bottes,  et  lui  demande  sa  fille  en  mariage. 
Le  savetier  a  beau  lui  dire  qu'il  est  trop  riche  pour  elle;  Victor 
La  Fleur  veut  absolument  l'épouser,  et  le  mariage  se  fait. 

Quelque  temps  après,  des  arrangements  de  famille  appellent  le 
jeune  homme  à  Londres.  Pendant  qu'il  est  absent,  sa  femme 
meurt.  A  son  retour ,  il  lui  fait  élever  un  superbe  tombeau  dans 
l'église,  et  tous  les  jours,  à  la  même  heure,  il  va  pleurer  auprès 
de  ce  tombeau. 

Un  jour,  une  belle  dame  blanche  lui  apparaît  et  lui  donne  une 
petite  boîte  contenant  une  pommade  dont  il  devra  frotter  le 
cadavre  de  sa  femme.  Il  le  fait,  et  elle  revient  à  la  vie. 

Des  affaires  l'ayant  obligé  de  partir  ensuite  pour  un  pays  éloi- 
gné, vient  à  passer  à  Lyon  un  régiment  de  dragons.  Le  colonel 
voit  la  jeune  femme  et  lui  propose  de  l'épouser.  Elle  finit  par  y 
consentir.  Quand  Victor  La  Fleur  est  de  retour,  il  demande  à  son 
beau-père  où  est  sa  femme.  Le  savetier  lui  répond  qu'elle  est 
remariée. 

I .  Nous  avons  supprimé  le  fragment  publié  dans  la  Rotnania  sous  le  même 
numéro  82  {Les  Devinettes  du  Prince  de  France'),  qui,  au  jugement  de  M.  Gaston 
Paris ,  provenait  du  livre  populaire  de  Jeun  de  Paris.  Le  conte  qui  le  remplace 
est  inédit. 


VICTOR      LA      FLEUR  343 

Victor  La  Fleur  se  rend  en  Afrique,  où  les  dragons  sont  en  gar- 
nison, et  s'enrôle  dans  le  régiment  ;  il  se  fait  aimer  de  ses  cama- 
rades et  de  ses  chefs. 

Un  jour  de  grande  revue ,  sa  femme  le  reconnaît.  Elle  demande 
au  colonel  de  le  faire  monter  en  grade,  espérant  qu'il  changera  de 
régiment,  mais  il  reste  toujours  dans  ce  régiment  de  dragons. 
Voyant  qu'elle  ne  peut  se  débarrasser  de  lui ,  elle  fait  préparer  un 
grand  festin,  auquel  Victor  La  Fleur  est  invité.  Le  cuisinier  a 
reçu  Pordre  de  glisser  un  couvert  dans  la  poche  du  jeune  homme. 
A  la  fin  du  souper,  le  cuisinier  vient  dire  qu'il  lui  manque  un 
couvert.  Chacun  proteste,  et  La  Fleur  plus  que  personne,  mais 
on  trouve  le  couvert  sur  lui,  et  il  est  condamné  à  être  fusillé. 

Il  dit  alors  à  un  vieux  soldat,  nommé  La  Ramée,  son  com- 
pagnon et  son  ami  :  «  C'est  toi  qui  me  feras  mourir.  Tâche  de  ne 
pas  être  ivre,  et  vise  bien  au  cœur.  Voici  ma  malle  et  mes  effets; 
tu  y  trouveras  une  petite  boîte  de  pommade.  Aussitôt  que  je  serai 
mort,  tu  me  frotteras  avec  cette  pommade,  et  je  reviendrai  à  la 
vie.  »  Le  lendemain ,  La  Ramée,  qui  n'est  pas  ivre,  vise  bien  au 
cœur.  Il  fouille  dans  la  malle  de  La  Fleur ,  et,  comme  il  y  trouve 
de  l'or  et  de  l'argent,  il  va  se  divertir  pendant  huit  jours,  puis  il 
est  mis  pour  neuf  jours  à  la  salle  de  police.  Quand  il  en  sort,  il 
se  rappelle  qu'il  a  oublié  la  recommandation  de  son  ami.  Il  va  au 
cercueil,  l'ouvre  et  recule  devant  la  mauvaise  odeur,  mais  il 
revient  bientôt  avec  une  brosse  et  la  pommade  ;  il  frotte  le  cadavre, 
qui  se  dresse  sur  ses  pieds  en  disant  :  «  Ah!  te  voilà  donc, 
La  Ramée  !  »  La  Fleur  donne  de  l'argent  à  La  Ramée  en  le  priant 
de  garder  le  secret  et  s'embarque  pour  Paris,  où  il  entre  dans  la 
garde  du  roi;  il  devient  vite  sergent,  puis  adjudant.  Un  jour  que 
la  princesse  fait  la  revue,  elle  remarque  La  Fleuret  prie  son  père 
de  le  nommer  officier,  puis  capitaine,  commandant,  colonel, 
général,  maréchal  de  France,  et  enfin  de  le  lui  donner  pour  mari. 
Le  roi  y  consent. 

Quand  La  Fleur  a  épousé  la  princesse ,  il  dit  au  roi  qu'il  dési- 
rerait passer  en  revue  les  régiments  d'Afrique.  Le  roi  l'y  ayant 
autorisé,  La  Fleur  passe  d'abord  en  revue  son  ancien  régiment. 
Arrivé  près  de  La  Ramée,  il  lui  dit  :  «  Comment  ?  La  Ramée,  tu 
n'as  pas  encore  de  grade ,  pas  encore  de  décorations  ?  »  Il  le  décore 
de  sa  propre  main.  Puis  il  dit  au  colonel  :  «  Est-ce  que  vous 
n'avez  pas  de  femme  ?  —  Non,  mon  maréchal.  —  Vous  en  avez 


344  VICTOR      LA      FLEUR 

une  !  »  Il  l'envoie  chercher;  elle  refuse  d'abord  de  venir;  à  la  fin 
pourtant  elle  arrive.  Alors  La  Fleur  lui  reproche  sa  conduite,  fait 
dégrader  le  colonel  et  nomme  La  Ramée  colonel  à  sa  place.  Au 
bout  d'un  an,  voyant  que  La  Ramée  n'est  pas  fait  pour  comman- 
der, il  le  prend  pour  aide  de  camp  et  le  marie  avec  une  sœur  de 
la  princesse. 


REMARQUES 

Des  contes  analogues  ont  été  recueillis  dans  la  Haute  et  la  Basse-Bretagne, 
dans  les  Abruzzes  et  en  Catalogne.  On  peut  aussi  rapprocher  de  ces  divers 
récits  un  conte  allemand  de  la  collection  Grimm. 

Le  conte  de  la  Haute-Bretagne  (Sébillot,  III,  n"  3)  est  celui  qui  ressemble 
le  plus  au  nôtre  :  Un  jeune  homme ,  appelé  La  Rose ,  se  marie  ;  deux  mois 
après,  sa  femme  tombe  malade  et  meurt.  La  Rose,  très  affligé,  va  tous  les 
soirs  pleurer  sur  la  tombe.  Un  soir,  un  fantôme  lui  apparaît  et  lui  dit  d'ouvrir  le 
cercueil  ;  en  même  temps ,  il  lui  donne  une  petite  boîte  d'argent ,  contenant 
une  rose  :  d'après  son  conseil ,  le  jeune  homme  passe  trois  fois  cette  rose  sous 
le  nez  de  sa  femme,  et  celle-ci  se  réveille.  Quelque  temps  après,  le  jeune 
homme  est  obligé  d'aller  à  Paris  voir  un  sien  frère.  A  son  arrivée ,  il  le  trouve 
gravement  malade,  et,  comme  il  est  occupé  à  le  soigner,  il  ne  pense  pas  à 
écrire  à  sa  femme,  ainsi  qu'il  le  lui  avait  promis.  La  femme  s'inquiète  et  finit 
par  le  croire  mort.  Un  capitaine  des  dragons  verts  écrit  une  fausse  lettre  lui 
annonçant  le  décès  de  son  mari ,  et  bientôt  il  épouse  la  prétendue  veuve.  — 
Quand  La  Rose  voit  son  frère  hors  de  danger,  il  retourne  au  pays  et  apprend 
que  sa  femme  s'est  remariée.  Il  se  rend  dans  la  ville  où  sont  les  dragons 
verts  et  s'engage  dans  le  régiment;  on  l'emploie  aux  écritures.  Le  capitaine 
l'ayant  pris  pour  secrétaire,  sa  femme  le  reconnaît,  et  lui-même  la  reconnaît 
aussi  ;  mais  ni  l'un  ni  l'autre  ne  disent  rien.  La  Rose  est  invité  à  dîner  par  le 
capitaine,  et ,  pendant  le  repas,  on  lui  glisse  dans  la  poche  un  couvert  d'argent  ; 
ensuite  il  est  fouillé  et  condamné  à  mort  comme  voleur.  Dans  sa  prison  il 
donne  de  l'argent  à  un  vieux  soldat  nommé  La  Chique,  et  lui  indique  le  moyen 
de  le  ressusciter,  comme  il  a  ressuscité  sa  femme.  Après  l'exécution ,  La  Chique 
dépense  l'argent  et  ne  songe  qu'ensuite  à  remplir  sa  promesse.  La  Rose  revient 
à  la  vie.  —  Plus  tard  il  délivre  une  princesse  qui  apparaît  toutes  les  nuits 
changée  en  bête,  dans  une  chapelle,  et  qui  fait  périr  tous  les  factionnaires.  Il 
l'épouse  et  devient  roi  '.  Parcourant  le  royaume  pour  inspecter  ses  régiments, 
il  arrive  dans  la  ville  où  les  dragons  verts  tiennent  garnison.  A  la  revue,  il  dit 
qu'il  manque  un  homme.  On  amène  La  Chique,  qui  était  au  violon.  La  Rose 
lui  donne  les  épaulettes  du  capitaine  et  fait  brûler  celui-ci  avec  sa  femme. 

I.  Cet  épisode  des  apparitions  de  la  princesse  forme,  i.  lui  seul ,  le  thème  des  contes  suivants  :  deux 
contes  allemands  (Wolf,  p.  258  ;  Curtze  ,  p.  168)  ;  un  conte  danois  (Grundtvig,  I ,  p.  148);  un  conte 
wende  de  la  Lusace  (  Veckenstedt ,  p.  338,  n»  5  )  ;  un  conte  russe  (Ralston,  p.  274);  un  conte 
hongrois  (Gaal-Stier,  n"  i}). 


VICTOR      LA      FLEUR  345 

Dans  le  conte  bas-breton  (Luzel,  Légendes,  II,  p.  309),* qui  a  la  même 
suite  d'aventures,  avec  quelques  lacunes  et  altérations  (ainsi,  la  femme  du 
héros  ne  meurt  pas,  et  c'est  à  La  Chique  qu'une  vieille  indique  une  herbe  au 
moyen  de  laquelle  il  ressuscite  son  camarade),  nous  trouvons  un  trait  qui 
manquait  dans  le  conte  précédent  et  qui  existe  dans  le  conte  catalan  et  dans  le 
premier  conte  abruzzien  ,  comme  dans  le  nôtre  :  la  femme  que  le  héros  épouse 
est  d'une  condition  inférieure. 


Les  deux  contes  des  Abruzzes  (Finamore ,  nos  42  et  70)  présentent  d'une 
façon  particulière  l'épisode  de  la  résurrection  de  la  jeune  femme.  Dans  le 
premier,  le  mari,  veillant  dans  l'église  auprès  du  cercueil,  voit  deux  serpents, 
dont  l'un  meurt,  puis  est  ressuscité  par  l'autre  au  moyen  d'une  certaine  herbe. 
Dans  le  second,  le  mari  tue  un  petit  lézard  qui  s'approche  du  cercueil,  et  le 
lézard  est  ressuscité  par  sa  mère,  à  l'aide  d'une  rose.  >  —  Dans  le  conte  catalan 
(Maspons  ,  p.  24) ,  figure  aussi  un  serpent,  mais  qui  joue  à  peu  près  le  rôle  de 
la  «  dame  blanche  »  du  conte  lorrain ,  en  guidant  le  jeune  homme  vers  l'autel , 
sur  lequel  est  déposée  la  rose  merveilleuse. 

Dans  ces  trois  contes,  l'herbe  ou  la  rose  servent  non  seulement  à  ressusciter 

le  jeune  homme,  mais  encore  à  guérir  ensuite  une  princesse  ou ,  dans  le  conte 

catalan ,  un  roi. 

* 
*  * 

Ces  trois  mêmes  contes  ont  ceci  de  commun  que  le  héros  n'épouse  pas 
la  fille  du  roi  ;  il  demande  simplement  à  ce  dernier  de  lui  déléguer  le  pouvoir  de 
châtier  les  coupables.  Il  est  plus  que  probable  que  l'on  a  voulu  adoucir  le  trait, 
étrange  en  effet,  de  la  bigamie  du  héros.  Dans  notre  conte  et  dans  les  contes 
bretons,  il  semblerait  qu'il  y  ait  au  fond  cette  idée  qu'en  ressuscitant,  les  per- 
sonnages entrent  dans  une  vie  nouvelle  où  ils  oublient  toutes  les  obligations  de 
la  vie  précédente.  C'est  la  réflexion  que  fait  Guillaume  Grimm  (III,  p.  27)  à 
propos  du  conte  allemand  que  nous  avons  mentionné  plus  haut. 

Dans  ce  conte  allemand  (Grimm,  n°  16),  un  brave  soldat  a  épousé  une 
princesse  qui  lui  a  fait  promettre  que,  si  elle  vient  à  mourir  avant  lui,  il  se  fera 
enterrer  vivant  avec  elle  ;  elle  fera  de  même  s'il  meurt  le  premier.  Quelque  temps 
après,  elle  meurt,  et  le  jeune  homme  est  enfermé  dans  le  caveau  funéraire. 
Voyant  un  serpent ,  s'approcher  de  la  morte,  il  le  tue  ;  mais  bientôt  arrive  un 
second  serpent,  apportant  trois  feuilles  vertes  qui  rendent  la  vie  au  premier.  Le 
jeune  homme  ressuscite  sa  fenmie  par  le  même  moyen,  et  confie  les  feuilles  à 
la  garde  d'un  fidèle  serviteur.  Depuis  sa  résurrection,  la  jeune  femme  paraît  toute 
changée  dans  ses  sentiments  à  l'égard  de  son  mari.  Un  jour  même,  naviguant 
avec  lui  sur  la  mer,  elle  le  jette  par  dessus  bord  ,  pendant  son  sommeil ,  avec 
l'aide  du  capitaine,  pour  lequel  elle  a  conçu  une  passion  coupable.  Mais  le  servi- 

1.  Nous  .-ivons  déjà  dit  un  mot  de  ce  thème  dans  les  remarques  de  notre  n»  5,  ht  Fili  du  Piclieur  (I, 
p.  80).  Depuis  lors ,  nous  avons  trouvé  un  conte  annamite  de  ce  type  (A.  Landes,  n"  Si)  •  Un  homme 
ayant  tué  un  petit  tigre ,  la  tigressc  prend  quelques  tcuilies  d'un  certain  arbre ,  les  miche  et  les  crache 
sur  son  petit,  lequel  ressuscite  aussitôt.  L'homme,  qui  a  assisté  il  cette  scène  du  haut  d'un  arbre, 
ramasse  le  reste  des  feuilles  et  fait  ensuite  de  grandes  merveilles  en  ressuscitant  les  gens. 


346  VICTOR      LA      FLEUR 

teur  retire  son  maître  de  l'eau  et  le  ressuscite  à  l'aide  des  feuilles  du  serpent. 
La  vérité  se  découvre,  et  la  princesse  est  punie  de  mort. 

La  même  idée  générale  se  retrouve  en  Orient ,  dans  un  conte  annamite 
(A.  Landes,  n"  84)  :  Deux  époux  se  sont  juré  que,  lorsque  l'un  deux  viendrait 
à  mourir,  l'autre  conserverait  son  corps  jusqu'à  ce  qu'il  ressuscitât,  et  qu'il  ne 
se  remarierait  pas.  La  femme  étant  morte,  le  mari  tient  sa  promesse;  mais 
bientôt  interviennent  les  habitants  du  village ,  craignant  que ,  si  on  laisse 
longtemps  la  femme  sans  l'enterrer ,  elle  ne  devienne  un  esprit  malfaisant  qui 
hanterait  le  pays.  Le  mari  fait  mettre  le  cercueil  sur  un  radeau  et  s'y  embarque 
aussi.  Le  radeau  flotte  jusqu'au  «  paradis  occidental  »,  où  le  Bouddha,  touché 
de  compassion,  ressuscite  la  femme.  Pendant  que  les  deux  époux  s'en  retournent, 
ramenés  vers  leur  pays  par  un  crocodile,  passe  un  bateau  chinois ,  dont  les 
matelots  enlèvent  la  femme.  Le  mari  poursuit  le  bateau,  monté  sur  le  croco- 
dile ;  mais,  du  haut  de  ce  bateau ,  la  femme  lui  dit  qu'elle  a  épousé  le  capitaine 
et  qu'il  peut  prendre  une  autre  femme.  Le  mari  va  retrouver  le  Bouddha,  et  la 
femme  est  punie. 

* 
*  * 

Notre  conte  ne  motive  le  mariage  du  héros  avec  la  princesse  que  par  une 
fantaisie  de  cette  dernière.  Il  y  a  là  certainement  une  altération.  Les  contes 
bretons,  on  l'a  vu,  motivent  ce  mariage  par  l'histoire  des  apparitions  de  la 
princesse  et  de  sa  délivrance.  Il  nous  semble  que,  dans  la  forme  primitive,  la 
cause  devait  être  plutôt  la  guérison  ou  la  résurrection  de  la  princesse ,  obtenue , 
comme  dans  les  contes  abruzziens  et  catalan,  par  le  moyen  déjà  employé  dans 
la  première  partie  du  récit  (herbe  ou  fleur  merveilleuse). 


LXXXIII 


LA  FLAVE  DU  ROUGE   COUCHOT' 


Voulez- vous  que  je  vous  raconte  la  flave  du  Rouge  Couchot  ? 
—  Volontiers.  —  Il  ne  faut  pas  dire  :  Volontiers.  —  Com- 
ment ?  —  Il  ne  faut  pas  dire  :  Comment?  —  Mais...  —  Il  ne 
faut  pas  dire  :  Mais. 

(Ix  même  jeu  se  poursuit  aussi  longtemps  quon  le  peut ,  et ,  quand 
les  auditeurs,  impatientés^  demandent  si  on  ne  leur  racontera  pas  enfin 
cette  u  flave  du  Rouge  Couchot,  »  on  termine  ainsi  :) 

Eh  bien  !  la  voilà,  la  flave  du  Rouge  Couchot. 


REMARQUES 

Cette  facétie  se  retrouve ,  à  peu  de  chose  près,  et  sous  le  même  titre  :  Die 
MceJir  vom  rothen  Hahn  (le  conte  du  Coq  rouge),  dans  le  «  pays  saxon  »  de 
Transylvanie  (Haltrich,  n"  69).  —  On  raconte  de  la  même  façon,  dans  le  pays 
messin  (Mélusine,  III,  p.  168),  la  Fiauve  du  Roche  Pohé  (le  conte  du  Cochon 
rouge),  et  en  Croatie  (Krauss,  I,  n»  62)  ,  V Histoire  de  l'Ours  noir. 

I.  Le  conte  du  Coq  rouge. 


LXXXIV 


LES    DEUX     PERDRIX 


Un  curé,  ayant  reçu  en  cadeau  deux  perdrix,  invita  un  certain 
monsieur  à  venir  les  manger  avec  lui.  Le  convive  arriva  pendant 
que  le  curé  disait  sa  messe.  «  Que  voulez-vous,  monsieur  ?  »  lui 
demanda  la  servante.  —  «  Je  viens  dîner  avec  Monsieur  le  Curé, 
qui  m'a  invité  à  manger  des  perdrix.  —  Monsieur  le  Curé  dit 
sa  messe.  Asseyez-vous  en  l'attendant.  »  Et  la  servante  retourna  à 
la  cuisine. 

De  temps  en  temps,  elle  goûtait  pour  voir  si  les  perdrix  étaient 
cuites  à  point;  elle  goûta  tant  et  si  bien  que  les  perdrix  y  pas- 
sèrent. Elle  alla  trouver  le  convive,  qui  attendait  toujours.  «  Vous 
ne  savez  pas?  »  lui  dit-elle,  «  Monsieur  le  Curé  a  une  singulière 
habitude  :  quand  il  invite  quelqu'un  à  dîner,  il  lui  coupe  les  deux 
oreilles.  Ecoutez,  vous  allez  l'entendre  repasser  son  rasoir.  » 

En  effet,  en  ce  moment  le  curé  venait  de  rentrer;  il  était  allé 
prendre  son  rasoir,  et  il  était  en  train  de  le  repasser  pour  décou- 
per les  perdrix.  «  Sauvez-vous,  »  dit  la  servante  à  l'invité,  qui  ne 
se  le  fit  pas  dire  deux  fois. 

A  peine  était-il  parti ,  que  le  curé  vint  voir  à  la  cuisine  si  tout 
était  prêt.  «  Où  sont  les  perdrix?  »  demanda-t-il.  —  «  Ah! 
Monsieur  le  Curé,  c'est  votre  monsieur  qui  vient  de  les  emporter 
toutes  les  deux.  Courez  après  lui  ;  vous  pourrez  encore  le  rattra- 
per. » 

I .  Dans  la  Roniania ,  nous  n'avions  pas  donné  ce  conte ,  craignant  qu'il  ne 
vînt  de  quelque  livre  ou  almanach.  Mais,  comme  les  rapprochements  à  faire 
sont  curieux,  nous  nous  décidons  à  le  publier. 


LES      DEUX      PERDRIX  J49 

Le  curé  sortit  en  criant  :  «  Hé  !  monsieur,  donnez-m'en  au 
moins  une!  »  L'homme,  croyant  qu'il  en  voulait  à  ses  oreilles, 
lui  dit ,  toujours  courant  :  «  Vous  n'aurez  ni  l'une  ni  l'autre.  » 


REMARQUES 

Trois  contes,  recueillis  à  Balzac,  canton  d'Angoulôme  (J.  Chapelot,  p.  12), 
dans  la  Haute-Bretagne  (Sébillot,  Littérature  orale,  p.  137),  et  dans  l'île  por- 
tugaise de  San-Miguel,  l'une  des  Açores  (Braga,  n»  117),  sont  presque  iden- 
tiques au  nôtre.  Ils  mettent  tous  en  scène  un  curé,  et  tous  présentent  l'équivoque 
entre  les  perdrix  et  les  oreilles.  —  Dans  le  conte  breton,  légèrement  altéré,  c'est 
le  «  recteur  » ,  comme  dans  notre  conte ,  qui  poursuit  le  prétendu  voleur,  en 
lui  criant  :  «  Donne-m'en  au  moins  une,  »  pendant  que  l'autre  répond  :  «  Non, 
non,  vous  n'aurez  ni  l'une  ni  l'autre.  »  —  Dans  les  deuîî  autres  contes,  le 
curé  a  été  invité  par  un  brave  homme  ;  c'est  la  femme  de  celui-ci  qui  mange 
les  perdrix,  et  c'est  l'homme  qui  crie  dans  le  conte  «  balzatois  »  :  «  Moussieu 
le  Kiuré ,  mais  donné  m'en  donc  ine  au  moins  !  »  ou ,  dans  le  conte  portugais  : 
«  Seigneur  abbé ,  au  moins  laissez-m'en  une  »  ;  et  le  curé  qui  répond  :  «  T'en 
auras  pas  du  tout  ;  je  n'en  ai  pas  trop  de  deux  »,  ou  :  «  Ni  une  ni  deux.  » 


Dans  un  conte  allemand,  qui  a  été  emprunté  par  les  frères  Grimm  à  un 
livre  imprimé  en  l'an  1700  à  Salzbourg  (^Gretheî  V Avisée,  n°  77  de  la  collection 
Grimm),  il  n'est  plus  question  d'un  curé,  et  les  perdrix  sont  remplacées  par 
deux  poulets.  —  Les  perdrix  reparaissent  dans  un  livre  français  imprimé  en 
1680,  r Elite  des  contes  du  sieur  d'Ouville.  Le  conte  est  intitulé  :  D'utie  servante  qui 
mangea  deux  perdrix,  dont  par  une  subtilité  elle  s'excusa.  A  la  fin  de  l'histoire, 
le  bourgeois  de  Paris  crie  à  son  ami  le  procureur  du  Châtelet  :  «  Compère ,  et 
pour  le  moins  baillez-m'en  une  »  ;  à  quoi  le  procureur  répond  :  «  Parbleu  !  je 
serais  bien  sot  ;  tu  n'as  que  faire  de  rire,  tu  n'en  auras  point.  »  —  En  1 5  r9, 
le  moine  franciscain  Jean  Pauli  insérait ,  dans  son  recueil  d'anecdotes ,  SchimpJ 
und  Ernst  (Plaisanteries  et  Choses  sérieuses),  cette  histoire  d'une  servante  gour- 
mande qui  mange  les  deux  poulets  dont  son  maître  veut  régaler  un  hôte  (n°  292 
de  l'édition  modernisée,  publiée  en  1870  i  Heilbronn  par  K.  Simrock). —  Vers 
la  même  époque,  Hans  Sachs,  d'après  Guillaume  Grimm,  traitait  aussi  le  même 
sujet. 

Enfin,  au  moyen  âge,  nous  trouvons  deux  fabliaux,  l'un  français,  l'autre 
allemand,  où  les  rôles  sont  distribués  de  la  même  façon  que  dans  le  conte 
«  balzatois  »  et  dans  le  conte  portugais.  Dans  le  fabliau  français,  le  Dit  des 
perdrii  (Barbazan,  éd.  de  Méon,  III,  p.  181),  les  personnages  sont  un  vilain, 
sa  femme  et  un  chapelain  ,  invité  à  manger  deux  perdrix  que  le  vilain  a  prises  ; 
dans  le  fabliau  allemand  (Von  der  Hagen,  n»  30),  un  chevalier,  sa  femme  et  un 
curé ,  que  le  chevalier  a  convié  à  manger  deux  lièvres. 

A  l'occasion  du  conte  de  la  collection  Grimm,  dont  il  signale  la  ressem- 
blance avec  le  fabliau  français,  M.  Edélcstand  du  Méril,  dans  ses  Etudes  sur 


3S0  LES      DEUX      PERDRIX 

quelques  points  d'archéologie  et  d'histoire  littéraire  (Paris,  1862,  p.  473),  dit  que 
Désaugiers  a  fait  sur  ce  même  sujet  un  vaudeville,  le  Dîner  de  Madelon. 


En  Orient,  nous  rencontrons  deux  contes  présentant  la  même  idée  principale 
que  les  contes  européens  que  nous  venons  d'étudier. 

Le  premier  est  un  conte  de  l'île  de  Ceylan  {Orientalist ,  année  1884,  p.  38)  : 
Un  homme  fort  simple,  marié  à  une  femme  très  rusée,  s'imagine,  par  suite  de 
diverses  circonstances,  qu'il  est  redevable  à  un  prêtre  bouddhiste  d'un  gain 
considérable  qu'il  a  fait  ;  il  dit  à  sa  femme  qu'il  va  aller  inviter  ce  prêtre  à  dîner, 
pour  lui  donner  ensuite  le  tiers  de  l'aubaine.  Sa  femme  cherche  à  le  détourner 
de  cette  idée;  peine  inutile.  Il  s'en  va  trouver  le  prêtre,  qui  ne  comprend  rien 
à  ses  remerciements,  et  il  l'oblige  à  le  suivre.  Quand  ils  sont  en  vue  de  la 
maison  de  l'homme ,  celui-ci ,  apercevant  sa  femme ,  dit  au  prêtre  qu'il  court 
voir  si  tout  est  prêt.  Il  demande  tout  bas  à  sa  femme  si  on  a  apporté  telle  chose 
pour  le  repas ,  et ,  sur  sa  réponse  négative ,  il  s'éloigne  pour  l'aller  chercher.  Le 
prêtre,  qui  avait  déjà  des  inquiétudes,  voit  ses  soupçons  confirmés  par  ce 
manège.  Il  demande  à  la  femme  ce  que  son  mari  lui  a  dit  à  l'oreille.  Elle 
répond  :  «  Il  est  allé  chercher  un  pilon  à  riz  pour  vous  en  donner  sur  la  tête.  » 
Aussitôt  le  prêtre  s'enfuit  à  toutes  jambes.  L'homme  étant  rentré  :  «  Pourquoi,  » 
dit-il ,  «  le  prêtre  se  sauve-t-il  ainsi  ?  —  Je  n'en  sais  rien ,  »  répond  la  femme  ; 
«  seulement  il  m'a  dit  de  vous  prier  de  le  suivre  avec  un  pilon  à  riz.  »  L'homme 
va  bien  vite  prendre  un  pilon  et  se  met  à  courir  de  toutes  ses  forces  à  la  pour- 
suite du  prêtre  en  criant  :  «  Arrêtez  un  peu ,  arrêtez  un  peu ,  seigneur  !  »  Mais 
le  prêtre  n'en  court  que  plus  fort. 

C'est  dans  le  sud  de  l'Inde  qu'a  été  recueilli  l'autre  conte  (Natêsa  Sastrî, 
n»  II)  :  Un  brahmane  très  charitable  a  une  femme  très  méchante.  Un  jour,  il 
reçoit  la  visite  d'un  brahmane  de  ses  amis  et  l'invite  i  dîner.  Il  dit  à  sa  femme 
de  préparer  le  repas  un  peu  plus  tôt  que  d'ordinaire,  et  s'en  va  se  baigner 
dans  le  fleuve.  Pendant  son  absence ,  l'hôte ,  qui  est  assis  sous  la  vérandah  de 
la  maison,  voit  avec  surprise  la  femme  déposer  en  grande  cérémonie  un  gros 
pilon  contre  la  muraille  et  lui  rendre  toutes  sortes  d'hommages.  Il  demande  ce 
que  cela  veut  dire.  La  femme  répond  que  c'est  ce  qu'on  appelle  le  «  culte  du 
pilon  »  :  chaque  jour,  son  mari  prend  ce  pilon  et  en  casse  la  tête  d'un  homme 
en  l'honneur  d'une  déesse  qu'il  vénère.  L'hôte  est  très  effrayé,  et,  quand  la 
femme,  feignant  d'avoir  pitié  de  lui,  l'engage  à  s'enfuir  par  la  porte  de  derrière, 
il  décampe  au  plus  vite.  Le  brahmane  étant  de  retour,  il  demande  où  est  son 
ami.  «  Votre  ami  !  »  s'écrie-t-elle  d'un  ton  indigné  ;  «  quel  animal  !  Il  a  voulu 
se  faire  donner  ce  pilon,  qui  vient  de  mes  parents,  et,  quand  j'ai  refusé,  il  est 
parti  tout  courant  par  la  porte  de  derrière.  »  L'honnête  brahmane,  aimant 
mieux  perdre  un  pilon  qu'un  ami ,  prend  le  pilon  et  se  met  à  courir  après  son 
hôte,  en  criant  :  «  Arrêtez,  et  prenez  le  pilon!  —  Allez  où  il  vous  plaira, 
vous  et  votre  pilon ,  »  dit  l'autre  ;  «  vous  ne  me  reprendrez  plus  chez  vous.  » 


SUPPLÉMENT    AUX   REMARaUES 


No  I.  —  JEAN  DE  L'OURS.     - 

T.  I,  p.  9.  —  On  peut  rapprocher  du  nom  de  Jean  de  la'^Metile  celui  de  Meule 
de  Moulin  que  nous  rencontrons ,  associé  aux  noms  de  Tord-Chêne  et  de  Décotte- 
Montagne ,  dans  un  conte  de  la  Haute-Bretagne  ÇSéhUlot,  Littérature  orale, 
p.  86). 

P.  23.  —  Nous  avons  indiqué  le  conte  allemand  n»  71  de  la  collection  Grimm 
comme  spécimen  du  type  de  conte  où  des  personnages  doués  de  qualités 
merveilleuses,  force ,  finesse  d'ouïe,  etc.  ,  se  mettent  à  la  suite  du  héros  et  l'ai- 
dent à  mener  à  bonne  fin  des  entreprises  à  première  vue  impossibles  ,  imposées 
à  quiconque  veut  épouser  une  certaine  princesse.  Un  conte  annamite  (A.  Landes, 
no  78)  se  rapproche  beaucoup  de  ce  conte,  ainsi  que  d'un  autre  conte  alle- 
mand (Grimm,  no  164).  Dans  ce  conte  annamite,  auquel  il  faut  joindre  la 
variante  no  102,  nous  retrouvons  en  partie  les  mêmes  personnages  :  ainsi,  dans 
le  conte  annamite  no  78,  l'homme  qui  entend  ce  qui  se  dit  partout  corres- 
pond à  r  «  écouteur  »  du  conte  allemand  no  164;  l'homme  qui  est  à  l'épreuve 
du  froid  et  du  chaud,  à  l'homme  qui  gèle  au  soleil  et  qui  a  chaud  dans  la  glace, 
du  même  conte  allemand. 


No  IIL  —  LE  ROI  D'ANGLETERRE  ET  SON  FILLEUL. 

1 ,  p.  48.  —  Aux  contes  orientaux  qui  présentent  le  passage  où  le  héros  nour- 
rit divers  animaux  mourant  de  faim,  il  faut  ajouter  un  conte  arabe  des  Mille  et 
une  Nuits,  cité  dans  notre  second  volume,  p.  243,  et  aussi  un  conte  kabyle. 

Dans  ce  dernier  conte  (A.  Hanoieau,  p.  282),  qui,  comme  les  autres  contes 
kabyles,  est  venu  évidemment  de  l'Inde  par  l'intermédiaire  des  Arabes,  un 
prince  veut  aller  conquérir  la  main  de  la  fille  du  roi  des  chrétiens.  Il  part  avec 
un  esclave,  cent  chameaux  et  des  bœufs.  Arrivé  dans  un  pays  désert,  il  ren- 
contre des  oiseaux  qui  n'ont  pas  à  manger  ;  il  tue  des  bcrufs  et  leur  en  distri- 


352  SUPPLÉMENT      AUX      REMARQUES 

bue  la  chair.  Qjiand  les  oiseaux  sont  rassasiés,  ils  disent  au  prince  de  leur 
demander  ce  qu'il  voudra.  «  Je  désire  que  vous  me  donniez  un  peu  de  vos 
plumes.  —  Cela  est  facile.  Quand  tu  auras  besoin  de  nous,  tu  les  feras  brûler 
dans  le  feu.  »  Même  aventure  arrive  au  prince  avec  des  sangliers,  qui  lui  don- 
nent de  leurs  soies  ;  avec  des  fourmis ,  qui  lui  donnent  quelque  chose  de  leurs 
petites  pattes,  et  enfin  avec  des  abeilles,  qui  lui  donnent  quelque  chose  de  leurs 
petites  ailes.  Plus  tard,  quand  le  roi,  père  de  la  princesse,  impose  au  jeune  homme 
plusieurs  épreuves ,  les  animaux  reconnaissants  viennent  en  aide  à  leur  bienfai- 
teur. Ainsi ,  les  sangliers  labourent  pour  lui  tout  un  champ  dans  l'espace  d'une 
nuit;  les  fourmis  trient  un  mélange  d'orge  et  d'autres  graines  ;  les  abeilles  lui 
indiquent  où  est  la  princesse ,  qu'il  faut  reconnaître  parmi  les  femmes  de  ses 
quatre-vingt-dix-neuf  frères. 


No  V.  —  LES  FILS  DU  PÊCHEUR. 

I,  p.  70.  —  Nous  avons  fait  remarquer,  —  ce  qui ,  du  reste,  saute  aux  yeux, 
—  que  les  «  fils  du  pêcheur  »  sont  de  véritables  incarnations  du  poisson  mer- 
veilleux. Cette  même  idée  se  retrouve ,  sous  une  forme  étrange,  dans  un  conte 
annamite  (A.  Landes,  n«>  78)  : 

Un  homme  n'a  pas  d'enfants.  Il  est  très  cruel  (selon  les  idées  bouddhiques) 
et  prend  le  poisson  en  empoisonnant  les  eaux.  Au  confluent  de  deux  rivières, 
il  y  avait  une  énorme  anguille.  L'homme  veut  aller  la  prendre.  Comme  il  va 
se  mettre  en  route,  un  bonze  cherche  à  le  détourner  de  son  dessein,  et,  ne 
pouvant  y  réussir ,  lui  dit  :  «  C'est  assez  !  puisque  vous  ne  voulez  pas  faire  le 
bien  et  épargner  la  vie  de  cette  créature  qui  ne  fait  de  mal  à  personne ,  faites- 
moi  donner  à  manger,  et  je  partirai.  »  L'homme  fait  servir  au  bonze  des  ali- 
ments rituels  (aliments  végétaux,  cuits  sans  sel  ni  assaisonnements).  Le  bonze 
part  ensuite ,  et  l'homme  jette  du  poison  à  l'anguille,  qui  vient  morte  à  la  sur- 
face de  l'eau.  «  Quand  on  l'ouvrit,  continue  le  récit  annamite,  on  lui  trouva  dans 
le  ventre  les  aliments  rituels ,  et  l'on  comprit  que  c'était  cette  anguille  qui  s'était 
manifestée  sous  la  figure  du  bonze.  L'homme  ayant  mangé  la  chair  de  l'an- 
guille ,  sa  femme  devint  enceinte ,  et  ils  eurent  un  fils  qu'ils  aimaient  comme 
l'or  et  le  diamant.  Quand  il  fut  devenu  grand,  il  se  mit  à  jouer,  à  se  griser,  et 
fit  si  bien  qu'il  dépensa  toute  la  fortune  de  la  maison.  Le  père  et  la  mère  mou- 
rurent ruinés.  Alors  le  fils  dit  :  «  Quand  on  a  fait  le  mal,  le  mal  vous 
est  rendu,  »  et  il  disparut,  laissant  au  village  le  soin  d'enterrer  ses  parents.  Cet 
enfant,  —  conclut  le  conte,  —  était  certainement  l'anguille,  qui  s'était  incamée 
en  lui  pour  se  venger  de  son  meurtrier.  » 

I,  p.  73,  note  I.  —  Dans  un  conte  annamite  (A.  Landes,  n»  loi),  se 
trouve  également  l'histoire  de  l'oiseau  merveilleux  :  celui  qui  en  mangera  la 
chair  deviendra  roi. 


SUPPLÉMENT      AUX      REMARQ.UES  353 


No  VII.  —  LES  DEUX  SOLDATS  DE  1689. 

Deux  contes  sont  à  joindre  aux  récits  orientaux  que  nous  avons  résumés , 
I,  pp.  90-94. 

Le  premier  est  un  conte  annamite,  un  peu  altéré  (A.  Landes,  n»  105  )  :  Un 
voyageur,  pressé  par  la  soif,  se  fait  descendre  dans  un  puits  par  son  compagnon 
de  route.  Celui-ci  l'y  abandonne.  Etant  parvenu  à  en  sortir,  Tarn  (c'est  le  nom 
du  voyageur)  s'égare  et  arrive  à  une  pagode,  où  il  demande  l'hospitalité.  Le 
gardien  lui  dit  :  «  Restez,  si  vous  voulez  ;  mais  il  y  a  ici  quatre  esprits  de  per- 
sonnes laissées  sans  sépulture,  qui  apparaissent  à  la  troisième  veille  et  dévo- 
rent tout  étranger.  »  L'homme  demande  qu'on  lui  indique  un  trou  pour  se 
cacher.  «  Voilà,  »  lui  dit  le  gardien,  «  le  trou  dans  lequel  habitent  ces  démons; 
c'est  derrière  l'entrée  que  vous  serez  le  plus  en  sûreté.  »  A  la  troisième  veille , 
les  quatre  âmes  en  peine  reviennent  d'une  expédition.  Sans  voir  Tarn,  elles  s'ar- 
rêtent près  de  l'entrée  de  leur  trou.  La  première  dit  :  «  A  gauche,  derrière  cette 
pagode,  sont  enfouies  dix  jarres  d'argent,  et  à  droite  dix  jarres  d'or.  Et  vous 
autres ,  savez-vous  quelque  chose  de  nouveau  ?  »  La  seconde  dit  :  «  Je  connais 
quelque  chose  à  l'aide  de  quoi  on  pourrait  nous  détruire.  C'est  une  pierre  de 
tortue  (5/6-).  Si  quelqu'un  s'empare  de  cette  pierre,  qui  est  à  côté  de  la  caverne, 
il  pourra  nous  faire  périr.  »  A  ces  mots ,  Tam  se  précipite  pour  s'emparer  de 
la  pierre.  Les  mauvais  esprits  essaient  de  se  jeter  sur  lui  pour  le  dévorer,  mais 
il  tient  déjà  la  pierre  et  les  fait  périr.  Il  déterre  ensuite  le  trésor,  et  se  trouve 
riche.  Q.uant  à  son  compagnon ,  il  a  été  rencontré  par  les  mauvais  esprits,  qui 
l'ont  dévoré. 

Le  second  conte,  un  conte  indien  du  Pandjab  (Steel  et  Temple,  p.  294  seq.),  est 
mieux  conservé  :  Un  jeune  prince  est  poussé  dans  un  puits  par  ses  six  frères ,  qui 
voyagent  avec  lui.  Il  entend,  pendant  la  nuit,  la  conversation  des  habitants  de 
ce  puits,  un  démon  borgne,  un  pigeon  et  un  serpent.  Le  serpent  dit  qu'il  a 
sous  lui  les  trésors  de  sept  rois.  Le  démon  raconte  qu'il  a  rendu  malade  la  fille 
du  roi  ;  le  pigeon  ,  qu'il  peut  la  guérir  :  il  suffirait  qu'on  fit  manger  de  sa  fiente 
à  la  princesse.  Le  jour  venu,  les  trois  êtres  mystérieux  disparaissent.  Le  prince 
est  retiré  du  puits  par  un  chamelier  qui  passe.  Il  guérit  la  princesse  et  déterre 
les  trésors.  Le  roi  lui  donne  la  main  de  sa  fille  et  moitié  du  royaume.  Les 
frères  du  jeune  homme,  qui  se  trouvent  aux  noces,  ayant  appris  ses  aventures, 
s'en  vont  au  puits  et  y  descendent.  Mais  le  pigeon,  s'étant  aperçu  que  sa  fiente 
a  été  enlevée,  dit  à  ses  compagnons  de  voir  s'il  n'y  aurait  pas  là  quelque  voleur. 
Les  six  frères  sont  découverts ,  et  le  démon  les  dévore. 


No  Vm.  —  LE  TAILLEUR  ET  LE  GÉANT. 

I,  p.  100.  —  Un  conte  du  sud  de  l'Inde  (Natôsa  Sastrî,  n°  9)  a  deux  épi- 
sodes que  nous  avons  déjà  rencontrés  dans  le  conte  mongol  du  Siddhi  Kûr  :  Un 
brahmane  a  pris  une  seconde  femme,  au  grand  chagrin  de  la  première.  Cette 
nouvelle  venue  étant  allée  faire  ses  couches  chez  sa  mère ,  le  brahmane  part 

CosauiN  ,  Contes,  II.  23 


3)4  SUPPLÉMENT      AUX      REMARaUES 

un  jour  pour  lui  rendre  visite,  emportant  des  gâteaux  qu'il  doit  lui  oflFrir  de  la 
part  de  sa  première  femme.  Après  un  jour  de  marche,  il  se  couche  sur  le  bord 
d'un  étang  et  s'endort.  Une  troupe  de  cent  voleurs ,  qui  ont  enlevé  une  prin- 
cesse endormie  et  l'emportent  dans  son  lit,  viennent  justement  boire  à  cet 
étang  ;  ils  trouvent  les  gâteaux ,  les  mangent  et  tombent  tous  raides  morts  :  les 
gâteaux  avaient  été  empoisonnés  par  la  femme  du  brahmane  à  l'intention  de 
sa  rivale.  A  son  réveil ,  le  brahmane  coupe  la  tête  aux  cent  voleurs  et  se  fait 
passer  pour  le  libérateur  de  la  princesse.  Le  roi  la  lui  donne  en  mariage.  — 
Bientôt  le  peuple  vient  demander  au  roi  d'envoyer  son  valeureux  gendre  com- 
battre une  lionne  terrible  à  laquelle  il  faut  livrer  tous  les  huit  jours  une  victime 
humaine.  Le  brahmane  est  obligé  de  soutenir  sa  réputation  ;  il  se  fait  hisser 
sur  un  gros  arbre  avec  toutes  sortes  d'armes.  Voyant  la  lionne  approcher ,  il 
est  pris  d'un  tel  tremblement  que  le  sabre  qu'il  tient  lui  échappe  de  la  main  et 
va  tomber  juste  dans  la  gueule  de  la  lionne  :  voilà  la  bête  tuée  et  le  brahmane 
de  nouveau  couvert  de  gloire.  —  Plus  tard ,  le  brahmane  doit  faire  campagne 
contre  un  puissant  empereur.  Le  roi  lui  donne  un  cheval  fougueux,  sur  lequel 
le  brahmane  se  fait  attacher ,  de  peur  de  tomber  ;  mais  aussitôt  le  cheval ,  qui 
n'a  jamais  été  monté,  s'emporte  et  court  au  triple  galop  vers  une  rivière  der- 
rière laquelle  est  campé  l'ennemi.  La  rivière  traversée,  le  brahmane  s'accroche 
à  un  arbre  miné  par  l'eau  ;  l'arbre  est  déraciné  et  le  brahmane  le  traîne  à  sa 
suite.  Les  cordes  qui  l'attachent  s'étant  renflées  dans  l'eau  et  le  faisant  beau- 
coup souffrir ,  il  ne  cesse  de  crier  :  Appa  !  ayya  !  (  Ah  !  hélas  !  )  Or ,  l'empereur 
ennemi  s'appelle  justement  Appayya  ;  ses  soldats  croient  entendre  un  défi  adressé 
A  leur  souverain  par  le  guerrier  qui  fond  sur  eux,  brandissant  un  arbre  entier. 
Tout  fuit ,  et  le  brahmane  fait  sa  rentrée  en  triomphateur. 

Un  conte  de  l'île  de  Ceylan  (Ormitalist,  II,  1885 ,  p.  102),  qui  ressemble 
beaucoup  à  ce  conte  indien,  a  un  commencement  un  peu  différent.  C'est  pour 
se  débarrasser,  non  d'une  rivale,  mais  de  son  mari  lui-même,  qui  l'exaspère  par 
sa  sottise,  que  la  femme  donne  à  celui-ci  des  gâteaux  empoisonnés.  (Com- 
parer le  conte  indien  de  Cachemire  et  le  conte  mongol ,  résumés  danc  wus 
remarques,  I,  pp.  100  et  102.)  Ces  gâteaux  sont  mangés  par  un  éléphant  qui 
faisait  la  terreur  du  pays.  Vient  ensuite  un  épisode  correspondant  à  celui  de  la 
lionne  (ici  c'est  un  tigre),  et  enfin  celui  de  l'arbre  déraciné.  Ce  dernier  épisode, 
où  le  héros  crie  Appoi  1  comme  le  héros  du  conte  du  sud  de  l'Inde  crie  Appa  ! 
ayya  l  montre  bien  l'étroite  parenté  qui  existe  entre  les  deux  contes  ;  mais, 
dans  le  conte  singhalais ,  cette  exclamation  ne  donne  lieu  à  aucune  équivoque. 


No  X.  —  RENÉ  ET  SON  SEIGNEUR. 

A  tous  les  contes  orientaux,  et  notamment  aux  contes  indiens,  que  nous 
avons  analysés,  I,  pp.  1 14-120,  nous  pouvons  ajouter  un  conte  de  l'île  de 
Ceylan  (Om«/a/t5/,  II,  1885,  P-  33)  •  Un  jeune  homme,  appelé  Loku-Appu,  a 
emprunté  de  l'argent  à  des  joueurs  de  tamtam ,  avec  la  ferme  intention  de  ne 
jamais  le  leur  rendre.  Les  voyant  un  jour  de  loin  se  diriger  vers  sa  maison  ,  il 


SUPPLÉMENT      AUX      REMARQUES  355 

fait  la  leçon  à  une  vieille  femme  et  à  une  jeune  fille,  et  attend  ses  créanciers  en 
affectant  d'être  très  occupé  à  tailler  un  gros  bâton.  Les  créanciers  arrivent;  il 
les  prie  de  s'asseoir,  et  presque  aussitôt  il  frappe  de  son  bâton  la  vieille 
femme,  et  la  pousse  dans  une  chambre  voisine.  Q.uelques  instants  après,  il 
appelle  pour  avoir  du  bétel ,  et ,  au  lieu  de  la  vieille ,  c'est  une  jeune  fille  qui 
sort  de  la  chambre.  Voilà  les  créanciers  fort  étonnés  ;  Loku-Appu  leur  dit  que 
son  bâton  a  la  vertu  de  changer  les  vieilles  femmes  en  jeunes  filles.  Les  créan- 
ciers veulent  à  toute  force  posséder  ce  bâton  merveilleux ,  et ,  comme  Loku- 
Appu  refuse  de  s'en  défaire,  ils  s'en  emparent.  De  retour  chez  eux,  ils  essaient 
le  bâton  sur  des  vieilles  femmes,  qu'ils  parviennent  bien  à  assommer,  mais  non 
à  rajeunir.  Ils  retournent  furieux  chez  Loku-Appu  ;  celui-ci  dit  qu'ils  ont  pris  le 
bâton  par  le  mauvais  bout.  La  fois  d'ensuite ,  ils  emploient  le  bon  bout  ;  mais 
le  résultat  est  le  même.  Déterminés  à  se  venger,  ils  saisissent  Loku-Appu  ,  qu'ils 
enferment  dans  un  sac  pour  aller  le  jeter  à  la  rivière.  Pendant  qu'ils  l'y  por- 
tent ,  ils  entendent  battre  le  tamtam  ;  il  déposent  le  sac  et  vont  voir  de  quoi  il 
s'agit.  Pendant  leur  absence  ,  un  Musulman ,  marchand  d'étoffes ,  qui  passe 
par  là ,  entend  Loku-Appu  crier  dans  son  sac  :  «  Hélas  !  hélas  1  comment 
pourrai-je  gouverner  un  royaume,  moi  qui  ne  sais  ni  lire  ni  écrire?  »  Il  s'ap- 
proche ,  et ,  Loku-Appu  lui  ayant  raconté  qu'on  l'emmène  de  force  pour  le  faire 
roi,  il  lui  demande  la  faveur  de  se  mettre  dans  le  sac  à  sa  place.  Les  créanciers, 
à  leur  retour,  jettent  le  sac  dans  la  rivière,  et  sont  bien  étonnés  ensuite  de  voir 
Loku-Appu  en  train  de  laver  des  étoffes  dans  cette  même  rivière.  Loku-Appu 
leur  dit  qu'il  a  trouvé  toutes  ces  étoffes  au  fond  de  l'eau  et  que,  comme  il  y 
avait  un  peu  de  boue  dessus,  il  les  nettoie.  Les  créanciers,  voulant  avoir  pareille 
aubaine,  se  font  mettre  dans  des  sacs  par  Loku-Appu  et  jeter  à  la  rivière. 


No  XI.  —  LA  BOURSE,  LE  SIFFLET  ET  LE  CHAPEAU. 

I,  p.  125.  —  Nous  ajouterons  aux  contes  de  cette  famille  dont  l'introduction 
est  analogue  à  celle  du  nôtre,  un  conte  russe  (Gubernatis,  Florilegio ,  p.  75). 
Là,  trois  frères,  déserteurs,  arrivent  dans  une  forêt  et  passent  la  nuit  dans  une 
cabane,  où  habite  un  vieillard  ;  ils  montent  la  garde,  chacun  à  son  tour.  Le 
vieillard,  content  d'eux ,  donne  au  premier  un  manteau  qui  rend  invisible  ;  au 
second ,  une  tabatière  d'où  sort  toute  une  armée  ;  au  troisième ,  une  bourse  qui 
se  rempht  d'elle-même.  Suivent  les  aventures  du  plus  jeune  avec  une  femme 
qui  est  invincible  au  jeu  de  cartes,  et  l'histoire  des  pommes  qui  font  pousser  des 
cornes. 


No  XII.  —  LE  PRINCE  ET  SON  CHEVAL. 

I,  p.  154.  —  Nous  avons  dit  un  mot,  d'après  Mêlusine,  d'un  conte  des  sau- 
vages du  Brésil.  Au  moment  où  nous  corrigions  les  épreuves  de  cette  partie 
de  notre  travail ,  nous  n'avions  que  depuis  peu  de  temps  entre  les  mains  la  col- 
lection de  contes  portugais  du  Brésil,  publiée  tout  nouvellement  par  M.  Roméro, 


356  SUPPLÉMENT      AUX      REMARQ.UES 

et  nous  n'avions  pas  vu  que  les  contes  dont  parle  Mélusine  avaient  été  joints  à 
cette  collection.  Vérification  faite  (Roméro,  p.  198),  la  ressemblance  signalée 
est  très  faible  :  En  s'enfuyant  de  chez  l'ogresse,  le  héros,  sur  le  conseil  de  la 
fille  de  celle-ci ,  ordonne  à  certains  paniers,  qu'elle  lui  a  fait  faire,  de  se  trans- 
former en  gibier  de  toute  sorte.  L'ogresse  s'arrête  à  manger  toutes  ces  bêtes.  La 
suite  de  ce  conte  très  fruste  n'a  aucun  rapport  avec  le  thème  indiqué  par 
Mèlusitie. 


No  XV.  —  LES  DONS  DES  TROIS  ANIMAUX. 

Parmi  les  contes  orientaux  que  nous  avons  cités  (I,  pp.  173-177)  comme 
renfermant  le  thème,  plus  ou  moins  bien  conservé,  de  l'être  mystérieux  qui 
cache  son  dîne,  sa  vie,  pour  la  mettre  en  sûreté,  nous  avons  donné ,  p  175,  le 
résumé  d'un  conte  indien  du  Kamaon.  Nous  ferons  remarquer  ici  que  ce  conte 
kamaonien  offre  une  grande  ressemblance  avec  le  conte  indien  du  Deccan  dont 
un  fragment  a  été  donné,  même  page.  La  principale  différence  est  que  le  héros 
est  le  fils  et  non  le  neveu  de  la  princesse  qui  a  été  enlevée  par  le  magicien.  De 
plus,  c'est  dans  d'autres  conditions  que  le  jeune  prince  parvient  à  s'emparer  du 
perroquet  dans  lequel  est  l'âme  du  magicien. 

Tout  l'ensemble  de  ces  deux  contes  du  Kamaon  et  du  Deccan  se  retrouve, — 
chose  à  noter,  —  dans  un  conte  allemand  du  Holstein  (Mùllenhoff,  p.  404), 
dans  un  conte  allemand  de  la  principauté  de  Waldeck  (Curtze,  p.  129)  et  dans 
un  conte  norvégien  (Asbjœrnsen,  II,  no  6).  Là  aussi,  une  princesse  est  retenue 
captive  par  un  magicien  ;  là  aussi ,  tous  les  beaux-frères  de  cette  princesse ,  six 
princes,  sont  métamorphosés  par  le  magicien  (en  pierres,  comme  dans  le  conte 
du  Deccan)  ;  là  aussi,  un  seul  homme  de  la  famille ,  —  le  fiancé  de  la  prin- 
cesse, au  lieu  de  son  fils  ou  de  son  neveu  ,  —  a  échappé  à  ce  malheur,  parce 
qu'il  est  resté  à  la  maison,  et  c'est  cet  unique  survivant  qui  délivre  la  princesse. 

Notons  encore ,  en  passant ,  que  la  «  sirène  »  du  conte  bas-breton ,  cité 
pp.  171-172,  se  retrouve  dans  un  conte  espagnol  (^BibUotem  de  las  tradkiones 
populares  espaholas ,  I,  1884,  p.  183). 


No  XVII.  —  L'OISEAU  DE  VÉRITÉ. 

La  collection  LalBehari  Day  renferme  un  conte  indien  du  Bengale  (no  19), 
qui ,  sans  être  bien  complet ,  est  mieux  conservé  que  les  deux  autres  contes 
indiens  donnés  dans  nos  remarques  (I ,  pp.  195-196). 

Ainsi,  d'abord,  nous  y  retrouvons  l'introduction  caractéristique  des  contes 
de  ce  type  :  Un  jour,  une  belle  jeune  fille,  dont  la  mère  est  une  pauvre  vieille , 
va  faire  ses  ablutions  dans  un  étang  avec  trois  amies,  filles,  la  première,  du 
ministre  du  roi  ;  la  seconde ,  d'un  riche  marchand ,  et  la  dernière ,  du  prêtre 


SUPPLÉMENT      AUX      REMARQUES  357 

royal.  Pendant  qu'elles  se  baignent,  la  fille  du  ministre  dit  aux  autres  : 
«  L'homme  qui  m'épousera  sera  un  heureux  homme  :  il  n'aura  jamais  à 
m'acheter  d'habits  ;  le  vêtement  que  j'ai  une  fois  mis,  ne  s'use  jamais  ni  ne  se 
salit.  »  La  fille  du  marchand  dit  que  le  combustible  dont  elle  se  sert  pour  faire 
la  cuisine  ne  se  réduit  jamais  en  cendres,  et  dure  toujours.  La  fille  du  prêtre,  à 
son  tour,  dit  que,  lorsqu'elle  fait  cuire  du  riz,  ce  riz  ne  s'épuise  pas,  et  qu'il 
en  reste  toujours  dans  le  pot  la  môme  quantité.  Enfin  la  fille  de  la  pauvre 
vieille  dit  que,  si  elle  se  marie,  elle  aura  des  jumeaux,  un  fils  et  une  fille.  La 
fille  sera  divinement  belle,  et  le  fils  aura  la  lune  sur  son  front  et  des  étoiles  sur 
la  paume  de  ses  mains.  Un  roi  a  entendu  cette  conversation ,  et ,  comme  ses 
six  «  reines  »  ne  lui  ont  pas  donné  d'enfants,  il  épouse  la  fille  de  la  vieille. 

Ce  sont ,  comme  dans  les  autres  contes  indiens ,  les  six  «  reines  »  qui  veulent 
supprimer  les  enfants  de  leur  rivale.  Elles  leur  font  substituer  par  la  sage- 
femme  deux  petits  chiens.  Le  roi ,  furieux  contre  sa  «  septième  reine  » ,  la  fait 
dépouiller  de  ses  beaux  vêtements  et  revêtir  d'habits  de  cuir  et  il  l'envoie  sur  la 
place  du  marché  pour  y  être  employée  à  écarter  les  corbeaux.  Les  enfants  sont 
recueillis  par  un  potier  et  sa  femme,  après  des  incidents  merveilleux.  Devenu 
grand  ,  le  jeune  garçon  rencontre  un  jour  le  roi  à  la  chasse,  et  celui-ci  remarque 
la  lune  sur  son  front.  Il  en  parle  aux  six  reines,  qui  envoient  la  sage-femme  à  la 
découverte.  La  sage-femme  entre  dans  la  maison  où  le  frère  et  la  sœur  habitent 
seuls  après  la  mort  de  leurs  parents  adoptifs,  et  se  donne  à  la  jeune  fille  pour 
sa  tante.  Après  lui  avoir  fait  de  grands  compliments  de  sa  beauté,  elle  lui  dit 
qu'il  ne  lui  manque,  pour  la  rehausser,  que  la  fleur  nommée  kataki ,  laquelle 
se  trouve  au  delà  de  Tocéan,  gardée  par  sept  cents  rdkshasas ,  et  elle  engage  la 
jeune  fille  à  prier  son  frère  de  la  lui  aller  chercher. 

Les  aventures  du  jeune  homme  à  la  recherche  de  la  fleur  ressemblent  beau- 
coup à  un  épisode  d'autres  contes  indiens,  résumé  dans  les  remarques  de  notre 
no  15  ,  les  Dons  des  trois  Animaux  (I,  pp.  176-177).  C'est  la  princesse,  ramenée 
par  le  jeune  homme  du  pays  des  rdkshasas,  qui  révèle  au  roi  l'histoire  de  la  per- 
fidie des  six  reines  et  tout  le  reste. 


N°  XIX.  —  LE  PETIT  BOSSU. 

I,  p.  214.  —  Au  sujet  du  flageolet  qui  force  à  danser,  nous  avons  rappelé 
le  conte  allemand  n"  no  de  la  collection  Grimm,  le  Juif  dans  les  épities.  On  a 
recueilli  chez  les  Kabyles  un  conte  analogue  (Rivière,  p.  91).  Dans  l'un  et 
dans  l'autre,  le  héros  est  conduit  devant  le  juge  par  ceux  qu'il  a  forcés  à  dan- 
ser, et  il  l'oblige  à  danser  lui-même. 

I ,  p.  215.  —  Nous  avons  dit  que  l'épisode  du  batelier  qui,  depuis  des  siècles, 
transporte  les  voyageurs  de  l'autre  côté  du  fleuve ,  appartient  en  réalité  A  un 
conte  d'un  autre  type ,  dont  un  spécimen  bien  connu  est  un  conte  allemand, 
le  Diable  aux  trois  cheveux  d'or  (Grimm ,  n"  29).  Il  est  intéressant  de  constater 
que  cet  épisode  se  retrouve  dans  un  conte  annamite  (A.  Landes,  n»  63) ,  qui 
correspond  au  conte  de  la  collection  Grimm  et  aux  contes  analogues. 


3)8  SUPPLÉMENT      AUX      REMARQ.UES 

Dans  un  conte  tchèque  de  ce  type  (Chodzko ,  p.  31),  le  héros  qui  doit  rap- 
porter à  un  roi  trois  cheveux  d'or  du  «  vieillard  qui  voit  tout  »  (le  soleil),  arrive 
à  une  mer.  Un  vieux  batelier,  qui  depuis  des  années  passe  les  voyageurs , 
apprenant  où  il  va,  lui  dit  :  «  Si  tu  me  promets  de  demander  au  vieillard  qu' 
voit  tout  quand  j'aurai  un  remplaçant  pour  me  délivrer  de  mes  peines ,  je  te 
passerai  dans  mon  bateau.  »  —  Dans  le  conte  annamite,  le  pauvre  homme  qui 
s'en  va  trouver  1'  «  Empereur  Céleste  »  arrive  sur  le  bord  de  la  mer.  Un  ba  ba 
(espèce  de  tortue  de  mer)  sort  de  l'eau  et  lui  demande  :  «  Où  voulez-vous 
aller?  »  Le  voyageur  lui  raconte  son  histoire.  «  Je  vous  passerai  dans  l'île,  » 
dit  le  ba  ba,  «  mais  vous  demanderez  pour  moi  une  explication.  Voilà  mille  ans 
que  je  fais  pénitence,  et  je  reste  toujours  ce  que  je  suis ,  sans  changer  d'être.  » 
Le  pauvre  consent  à  ce  qui  lui  est  demandé  ;  il  monte  sur  le  dos  du  ba  ba,  et 
celui-ci  le  porte  dans  l'île. 

Chose  curieuse,  dans  une  variante  «  veliko-russe  »  (Chodzko,  p.  40),  il  n'y 
a  pas  de  batelier,  mais  une  baleine,  couchée  à  la  surface  de  l'eau  et  servant  de 
passerelle  d'un  bord  à  l'autre.  C'est  presque  le  conte  annamite. 


No  XXL  —  LA  BICHE  BLANCHE. 

I,  p.  235.  — Nous  avons  cité  divers  contes,  et  notamment  un  conte  indien, 
dans  lesquels  une  épingle ,  enfoncée  dans  la  tête  de  l'héroïne ,  la  transforme  en 
oiseau . 

Dans  un  conte  recueilli  dans  la  région  de  l'Abyssinie ,  croyons-nous  (Léo 
Reinisch  ,  Die  Nuba  Spi-ache  ,  Vienne,  1879  ,  I,  p.  221  )  ,  un  magicien  enfonce 
des  aiguilles  enchantées  dans  la  tête  de  sept  frères,  et  ils  sont  changés  en 
taureaux.  Leur  sœur  les  conduit  au  pâturage.  Des  hommes  les  tuent.  La  jeune 
fille  rassemble  leurs  os  et  les  enterre ,  et  à  cet  endroit  croissent  sept  palmiers. 


No  XXIL  —  JEANNE  ET  BRIMBORIAU. 

I ,  p.  240.  —  Le  conte  de  l'île  de  Ceylan  ,  que  nous  avons  rapproché  des 
contes  européens  de  «  l'Homme  qui  revient  du  Paradis  »,  se  retrouve  presque 
identiquement  dans  le  sud  de  l'Inde  (Natêsa  Sastrî,  no  12);  mais  la  forme 
singhalaise  est  meilleure. 

I,  pp.  244-245.  —  Nous  avons  cité  un  passage  d'un  conte  du  Cambodge. 
Il  sera  intéressant,  croyons-nous  ,  de  signaler  l'existence  en  Europe  d'un  conte 
qui  ressemble  beaucoup  à  un  autre  passage  de  ce  même  conte  oriental. 

Dans  le  récit  cambodgien ,  une  femme  voudrait  se  débarrasser  de  son  mari 
pour  en  prendre  un  autre.  Un  jour ,  le  mari ,  occupé  à  la  récolte  des  ignames 
dans  la  forêt ,  va  se  reposer  durant  la  chaleur  dans  le  temple  d'un  génie.  Pré- 
cisément pendant  ce  temps  arrive  la  femme ,  apportant  des  offrandes  au  génie 


SUPPLÉMENT      AUX      REMARQ.UES  359 

pour  lui  demander  la  mort  de  son  mari.  Celui-ci,  ayant  entendu  sa  prière,  se 
cache  derrière  l'idole,  et,  déguisant  sa  voix,  il  ordonne  à  la  femme  d'acheter 
une  poule  couveuse  et  ses  œufs  et  de  servir  ce  mets  à  son  mari,  qui  en  mourra. 
La  femme  se  retire  et  va  exécuter  cet  ordre.  Le  soir,  le  mari  mange  tout  ce  qui 
lui  est  servi  et  feint  de  tomber  gravement  malade.  Alors  la  femme  fait  entrer 
son  amant,  que  le  mari  trouve  moyen  de  faire  périr.  —  Dans  un  conte  du 
Tyrol  italien  (Schneller,  n"  58),  une  femme  voudrait  rendre  son  mari  aveugle 
pour  être  plus  libre.  Elle  lui  dit  un  jour  qu'elle  va  se  confesser.  Le  mari ,  qui 
se  méfie  d'elle,  lui  parle  d'un  certain  prêtre,  très  habile,  dit-il,  dans  toute 
sorte  de  sciences  occultes,  qui  se  tient  à  tel  endroit  dans  le  creux  d'un  chêne. 
Elle  s'y  rend  :  c'est  le  mari  lui-même  qui  s'est  mis  dans  le  chêne.  Elle  demande 
au  prétendu  magicien  comment  elle  pourrait  rendre  son  mari  aveugle.  Il 
répond  qu'il  faut  lui  faire  cuire  chaque  jour  une  poule.  De  retour  au  logis,  elle 
raconte  que  le  prêtre  lui  a  dit  qu'elle  devait  montrer  plus  d'égards  à  son  mari, 
le  bien  soigner,  et  chaque  jour  elle  lui  fait  manger  une.  poule.  L'homme  fait 
semblant  de  perdre  peu  à  peu  la  vue,  et ,  quand  elle  le  croit  tout  à  fait  aveugle, 
elle  appelle  son  amant,  que  le  mari  fait  périr.  (Comparer  Prœhle,  L  no  51, 
et  Braga,  n"  113.)  —  Le  Panlchatatitra  indien  (liv.  III,  i6e  récit)  nous 
ofl're  à  peu  près  les  même  traits  :  Une  femme  apporte  des  offrandes  à  une  déesse 
et  lui  demande  le  moyen  de  rendre  son  mari  aveugle  ;  le  mari ,  caché  derrière 
la  statue  ,  répond  qu'il  faut  lui  donner  tous  les  jours  des  gâteaux  et  des  frian- 
dises ;  plus  tard  il  feint  d'être  aveugle  et  finalement  bâtonne  si  bien  l'amant  de 
sa  femme  que  celui-ci  en  meurt. 


No  XXUI.  —  LE  POIRIER  D'OR. 

Pour  l'arbre  qui  pousse  à  l'endroit  où  l'on  a  mis  les  os  du  mouton,  compa- 
rer le  conte  de  la  région  de  l'Abyssinie,  cité  dans  le  supplément  aux  remarques 
de  notre  n°  21  ,  la  Biche  Uattche. 

Nous  avons  fait  remarquer  que  le  thème  de  Cendn'Uon  se  combine  souvent 
avec  le  thème  propre  du  Poirier  d'or,  et  nous  avons  cité,  à  ce  propos 
(I,  pp.  2S3-254),  un  conte  indien,  dont  malheureusement  nous  ne  possédons 
qu'une  analyse  incomplète.  Il  a  été  publié  tout  récemment  un  conte  annamite 
(A.  Landes  ,  no  22  ),  qui  présente  la  même  combinaison. 

L'introduction  de  ce  conte  annamite  est  altérée,  mais  nous  y  retrouvons  l'ani- 
mal mystérieux  qui,  même  après  avoir  été  tué ,  vient  au  secours  de  l'héroïne  : 
Un  mari  et  sa  femme  ont  chacun  une  fille  ;  celle  du  mari  s'appelle  Cam  ;  celle 
de  la  femme,  Tam.  Comme  elles  sont  de  même  taille  et  qu'on  ne  sait  laquelle  est 
l'aînée  ,  leurs  parents  les  envoient  à  la  pêche  :  celle  qui  prendra  le  plus  de  pois- 
sons sera  l'aînée.  C'est  Cam,  la  fille  du  mari,  qui  en  prend  le  plus,  mais  l'autre 
lui  dérobe  sa  pêche.  Un  génie,  voyant  la  jeune  fille  pleurer,  lui  demande  s'il 
ne  lui  reste  plus  rien.  Elle  répond  qu'elle  n'a  plus  qu'un  seul  poisson.  Alors  le 
génie  lui  dit  de  le  mettre  dans  un  puits  et  de  le  nourrir.  Mais,  un  jour,  la  fille 
de  la  marâtre  appelle  le  poisson,  le  prend  et  le  fait  cuire. 


360  SUPPLÉMENT      AUX      REMARQ.UES 

A  son  retour,  Cam  ,  ne  trouvant  plus  son  poisson ,  se  met  à  pleurer.  Le  coq 
lui  dit  :  «  O  I  o  !  o  !  donne-moi  trois  grains  de  riz  ,  je  te  montrerai  ses  arêtes.  » 
Cam  ramasse  les  arêtes.  Le  génie  lui  dit  de  les  mettre  dans  quatre  petits  pots , 
aux  quatre  coins  de  son  lit  :  au  bout  de  trois  mois  et  dix  jours,  elle  y  trouvera 
tout  ce  qu'elle  désirera  i.  Elle  y  trouve  des  habits  et  une  paire  de  souliers. 

Ici  nous  entrons  tout  à  fait  dans  le  thème  de  Cendrillon  :  Cam  s'en  va 
s'habiller  dans  les  champs;  mais  ses  souliers  viennent  à  être  mouillés ,  et  elle 
les  fait  sécher.  Un  corbeau  enlève  un  de  ces  souliers  et  va  le  porter  dans  le 
palais  du  prince  héritier.  Celui-ci  fait  proclamer  qu'il  prendra  pour  femme  celle 
qui  pourra  chausser  le  soulier  2.  La  marâtre  ne  permet  pas  à  Cam  de  se 
rendre  au  palais  ;  mais  elle  y  conduit  sa  fille  à  elle ,  sans  succès.  Cam  se  plaint 
et  demande  à  tenter  l'aventure.  Alors  la  marâtre  mêle  des  haricots  et  du 
sésame ,  et  lui  dit  que ,  lorsqu'elle  les  aura  triés ,  elle  pourra  y  aller.  Le  génie 
envoie  une  bande  de  pigeons  pour  l'aider  3.  Enfin  Cam  va  au  palais ,  elle  essaie 
le  soulier,  et  le  prince  l'épouse. 

Vient  ensuite,  après  que  Cam  a  été  tuée  par  la  malice  de  sa  belle-sœur ,  une 
série  de  transformations  dont  nous  avons  parlé  dans  le  second  Appendice  à 
notre  introduction  (I,  pp.  LXii-Lxm)  et  un  dénouement  dont  nous  avons  dit 
un  mot  dans  cette  introduction  même  (I,  p.  xxxix),  mais  que,  vu  son  intérêt, 
nous  donnerons  ici  in  extenso  :  «  Lorsque  Tam  vit  revenir  sa  sœur ,  elle  feignit 
une  grande  joie  :  «  Où  avez  vous  été  si  longtemps  ?  Comment  faites-vous  pour 
être  si  jolie?  Dites-le  moi,  que  je  fasse  comme  vous.  —  Si  vous  voulez  être 
aussi  jolie  que  moi,  faites  bouillir  de  l'eau  et  jetez-vous  dedans.  »  Tam  la  crut  ; 
elle  se  jeta  dans  de  l'eau  bouillante  et  mourut.  Cam  fit  saler  sa  chair  et  l'envoya 
à  la  marâtre.  Celle-ci  crut  que  c'était  du  porc  et  se  mit  à  manger.  Un  corbeau 
perché  sur  un  arbre  cria  :  (.  Le  corbeau  vorace  mange  la  chair  de  son  enfant  et 
fait  craquer  ses  os.  »  La  mère  de  Tam ,  entendant  ce  corbeau ,  se  mit  en  colère 
et  lui  dit  :  «  C'est  ma  fille  qui  m'a  envoyé  de  la  viande  ;  pourquoi  dis-tu  que 
je  mange  la  chair  de  ma  fille?  »  Mais,  quand  elle  eut  fini  la  provision ,  elle 
trouva  la  tête  de  Tam,  et  sut  ainsi  qu'elle  était  morte.  » 

Dans  un  conte  sicilien  (Gonzenbach ,  n"  48) ,  une  marâtre  a  fait  disparaître  sa 
belle-fille,  mariée  à  un  roi,  et  lui  a  substitué  sa  fille  à  elle.  La  tromperie  étant 
découverte  ,  le  roi  fait  hacher  en  mille  morceaux  la  fille  de  la  marâtre  et  la  fait 
saler  dans  un  baril,  en  ayant  soin  de  faire  mettre  la  tête  au  fond.  Puis  il 
envoie  le  baril  à  la  marâtre  en  lui  faisant  dire  que  c'est  du  thon  que  lui  envoie 
sa  fille.  La  marâtre  ouvre  le  baril  et  commence  à  manger.  Le  chat  lui  dit  : 
«  Donne-moi  quelque  chose,  et  je  t'aiderai  à  pleurer.  »  Mais  elle  le  chasse. 
Qiiand  elle  arrive  au  fond  du  baril  et  qu'elle  voit  la  tête  de  sa  fille,  de  désespoir 
elle  se  casse  la  tête  contre  un  mur.  Et  le  chat  se  met  à  chanter  :  «  Tu  n'as 
rien  voulu  me  donner  ;  je  ne  t'aiderai  pas  à  pleurer.  » 

1.  Dans  un  conte  serbe  (Vouk,  u»  32),  par  exemple,  Cendrillon  recueille  les  os  de  la  v.iche  mystc- 
rieuse,  comme  celle-ci  lui  a  dit  de  le  faire,  et,  à  la  place  où  elles  les  a  enterrés,  elle  trouve  tout  ce 
qu'elle  peut  désirer.  Voir  notre  tome  I,  p.  252,  note  2. 

2.  Dans  la  légende  égyptienne  de  Rhodopis  (Strabon,  liv.  xvii  ;  Elien,  Var.  ,  1.  xiii),  pendant  que 
l'héroïne  se  baigne  avec  ses  suivantes,  un  aigle  enlève  un  de  ses  souliers  et  le  laisse  tomber  dans  le  jar- 
din du  roi  Psammétichus,  à  Memphis.  Le  roi,  étonné  de  la  petitesse  de  ce  soulier,  fait  chercher  partout 
celle  i  qui  il  appartient,  et ,  l'ayant  trouvée,  il  l'épouse. 

3.  Comparer ,  par  exemple,  le  conte  allemand  de  Cendrillon  {  Grimm,  n»  21  ). 


SUPPLÉMENT      AUX      REMARQ.UES  361 

Ce  même  passage  se  retrouve,  plus  ou  moins  bien  conservé,  dans  d'autres 
contes  siciliens  (Gonzenbach,  nos  jj^  j^^  4g  j  Pitre,  n»  59)  et  dans  un 
conte  islandais  (Arnason  ,  p.  24?)  ». 

Dans  une  légende  historique ,  rattachée  au  nom  d'une  reine  Marguerite  de 
Danemark  (MùUenhoff,  p.  18),  le  fils  de  cette  reine,  envoyé  à  Oldenbourg 
pour  encaisser  de  l'argent,  est  saisi  par  les  cordonniers  du  pays,  qui  le  hachent 
menu ,  le  salent  et  le  renvoient  ainsi  à  sa  mère. 

Un  conte  kabyle  (Rivière,  p.  55),  qui  se  rattache  au  même  thème  que 
le  conte  sicilien  cité  tout  à  l'heure  ,  se  termine  de  la  même  façon  :  Après  que 
la  fille  de  la  marâtre  a  été  tuée,  on  la  fait  cuire  et  on  l'envoie  à  sa  mère  et  à  sa 
sœur.  Le  chat  intervient  dans  le  conte  kabyle  comme  dans  le  conte  sicilien.  «  Si 
tu  me  donnes  ce  morceau ,  »  dit-il,  «  je  pleurerai  d'un  œil.  » 

Enfin,  dans  un  conte  indien  (miss  Stokes,  no  2),  une  reine  qui  a  maltraité 
et  tué  les  enfants  de  son  mari  est  brûlée  vive,  et  ses  os  sont  envoyés  à  sa 
mère. 


No  XXIX.  —  LA  POUILLOTTE  ET  LE  COUCHERILLOT. 

Dans  un  conte  portugais  du  Brésil  (  Roméro ,  p.  163  ) ,  un  singe  a  eu  le  bout 
de  la  queue  coupé  par  la  roue  d'un  chariot.  Un  chat  s'empare  de  ce  bout  de 
queue.  Pour  le  rendre  au  singe ,  il  lui  demande  du  lait  ;  le  singe  s'adresse  à  la 
vache,  qui  veut  de  l'herbe  ;  puis  à  la  vieille,  qui  veut  des  souliers  ;  au  cordon- 
nier,  qui  veut  des  soies  ;  au  cochon ,  qui  veut  de  la  pluie  (sic).  La  fin  de  la 
série  est  absurde. 

Ce  conte  brésilien  est  à  citer  en  ce  qu'il  ressemble  à  la  fois ,  pour  la  première 
partie  de  la  série  de  personnages  mis  en  action ,  à  notre  conte  de  Montiers  et 
à  la  variante  de  Seine-et-Marne  que  nous  avons  donnée.  Ainsi,  nous  y  trouvons 
le  chat  demandant  du  lait  et  la  vache  de  l'herbe,  comme  dans  la  variante  ;  la 
femme  demandant  des  souliers,  comme  dans  le  conte  de  Montiers  ;  le  cordon- 
nier demandant  des  soies,  comme  dans  l'un  et  l'autre. 

Le  début  du  conte  brésilien  a  beaucoup  de  rapport  avec  celui  d'un  conte 
anglais,  mentionné  dans  nos  remarques  (Halliwell,  n"  81),  où  le  chat  ne  veut 
rendre  à  la  souris  sa  queue,  que  si  elle  va  lui  chercher  du  lait. 


No  XXXIL  —  CHATTE  BLANCHE. 

II,  pp.  16-23.  —  Nous  avons  eu  à  étudier,  à  l'occasion  d'un  épisode  de  ce 
conte ,  un  thème  que  l'on  peut  appeler  le  thème  des  Jetitus  filles  oiseaux.  Aux 
contes  orientaux  que  nous  avons  cités,  nous  ajouterons  un  conte  annamite 
(A.  Landes,  n»  53  )  :  Dans  un  certain  pays  se  trouvait  une  fontaine  où  venaient 

I .  Il  n'est  pas  inutile  de  constater  que  ce  conte  islandais  est  une  combinaison  du  thime  de  Ctndrill«n 
et  de  celui  du  Poirier  d'or,  comme  le  conte  annamite. 


362  SUPPLÉMENT      AUX      REMARaUES 

se  baigner  les  fées  (mot-à-mot  les  dames  génies).  Un  jour,  un  bûcheron  emporte 
les  vêtements  de  l'une  d'elles  qui  était  restée  dans  l'eau  plus  longtemps  que  les 
autres  ;  il  refuse  de  les  lui  rendre ,  et  elle  devient  sa  femme.  L'homme  cache 
les  vêtements  au  fond  du  grenier  à  riz.  La  fée  vit  pendant  quelques  années  avec 
l'homme,  et  ils  ont  déjà  un  enfant,  quand  elle  trouve  les  vêtements.  Elle  s'en 
revêt,  ôtant  seulement  son  peigne,  qu'elle  attache  au  collet  de  son  fils. 
«  Reste  ici ,  »  lui  dit-elle  ;  «  ta  mère  est  une  fée,  ton  père  est  un  mortel  ;  il  ne 
leur  est  pas  permis  de  vivre  longtemps  unis.  »  Et  elle  s'envole.  —  L'homme , 
inconsolable,  prend  son  fils  et  se  rend  à  la  fontaine  ;  mais  il  ne  voit  plus  la  fée 
descendre  s'y  baigner  ;  seulement  des  ser\'antes  viennent  y  puiser  de  l'eau. 
L'homme  ayant  soif,  leur  demande  à  boire  et  leur  conte  ses  malheurs.  Pendant 
qu'il  leur  parle,  le  petit  garçon  laisse  tomber  le  peigne  dans  une  des  jarres  '. 
—  Q.uand  les  servantes  versent  l'eau  ,  on  trouve  le  peigne  au  fond  de  la  jarre. 
La  fée  interroge  les  servantes ,  et ,  après  avoir  entendu  leur  récit ,  elle  charme 
un  mouchoir,  qu'elle  leur  remet  en  leur  ordonnant  de  retourner  à  la  fontaine, 
et ,  si  l'homme  y  est  encore ,  de  lui  dire  de  mettre  ce  mouchoir  en  guise  de 
turban  et  de  les  suivre.  Les  servantes  le  ramènent.  Les  deux  époux  restent 
quelque  temps  réunis  ;  mais,  un  jour,  la  fée  dit  à  l'homme  de  retourner  sur  la 
terre  :  plus  tard,  elle  demandera  au  Bouddha  de  retourner  vivre  avec  lui.  On 
le  descend  avec  son  fils ,  assis  sur  un  tambour  au  bout  d'une  corde  ;  mais,  par 
suite  d'un  malentendu,  la  corde  est  coupée ,  et  ils  tombent  dans  la  mer,  où  ils 
périssent. 

II,   23.  —  Pour  l'épisode   des  tâches  imposées  au  héros,  voir  le  conte 
kabyle  résumé  dans  le  supplément  aux  remarques  de  notre  n"  3 . 


No  XLVIII.  —  LA  SALADE  BLANCHE  ET  LA  SALADE  NOIRE. 

II,  pp.  121-123.  —  Le  conte  annamite  suivant  (A.  Landes,  no  72)  est  à 
joindre  aux  contes  orientaux  cités  : 

De  deux  sœurs,  l'aînée  est  riche  ;  la  cadette,  pauvre.  Cette  dernière  va,  un 
jour,  demander  du  riz  à  l'autre,  qui  répond  par  un  refus.  La  pauvre  femme 
s'étant  mise  à  glaner  des  patates  dans  un  champ,  un  serpent  entre  dans  son 
panier  ;  elle  lui  fait  cette  prière  :  «  Mes  enfants  et  moi,  nous  souffrons  de  la 
faim  ;  si  vous  voulez  vous  donner  à  nous  comme  nourriture,  restez  couché  dans 
le  panier,  afin  que  je  vous  emporte  à  la  maison  pour  vous  faire  cuire.  »  Le 
serpent  reste  couché ,  la  femme  le  fait  cuire,  et  il  se  trouve  transformé  en  un 
lingot  d'or.  La  famille  devient  donc  riche  ;  on  arrange  la  maison  et  on  invite  la 
sœur  aînée.  Celle-ci  demande  à  sa  sœur  d'où  lui  est  venue  cette  fortune.  L'ayant 
appris ,  elle  se  rend  dans  les  champs  et  se  met  à  glaner  comme  une  pauvresse.  Un 
serpent  entre  dans  son  panier  ;  elle  lui  fait  la  même  demande  que  sa  sœur  et  le 
rapporte  à  la  maison.  Mais  le  serpent  se  multiplie  en  une  foule  d'autres  serpents 
qui  remplissent  toute  la  maison ,  et  la  méchante  femme  meurt  de  leurs  piqûres. 

I.  Comparer  le  dr.imo  birman  cité,  II  ,  pp.  19-20.  Le  conte  annamite  est  altéré  :  cet  épisode  du 
peigne  devrait  se  passer  dans  le  pays  de  la  fée,  où  le  héros  finit  par  arriver. 


SUPPLÉMENT      AUX      REMARQUES  $65 

II,  p.  121.  —  Dans  Mèlusine  (I,  col.  43),  se  trouve  un  conte  créole  du 
même  genre  que  le  conte  kariaine  de  Birmanie  :  les  aventures  successives  de 
deux  petites  filles,  l'une  bonne,  l'autre  méchante,  chez  une  vieille  «  Maman 
Diable  ».  Entre  autres  choses,  cette  dernière  demande  à  l'enfant,  après  le  bain, 
de  la  bien  fi-otter,  et  l'enfant  voit  que  le  dos  de  «  Maman  Diable  »  est  couvert 
de  couteaux  et  de  morceaux  de  verre  cassé.  Ce  passage  rappelle  celui  du  conte 
kariaine  où,  en  examinant  la  tête  de  la  géante,  la  petite  fille  la  voit  remplie  de 
serpents  verts  et  de  mille-pieds.  Comparer  un  conte  serbe  (Vouk,  no  36),  cité 
dans  nos  remarques. 


No  LX.  —  LE  SORCIER. 

II,  p.  193.  —  Nous  avons  résumé  un  conte  annamite,  traduit  par  M.  Abcl  des 
Michels.  La  collection  A.  Landes  renferme  (no  79  )  un  conte  du  même  pays,  qui 
ne  diffère  de  ce  conte  que  par  une  introduction  où  est  expliquée  l'origine  de  la 
réputation  du  prétendu  devin.  Cette  introduction  a  un  grand  rapport  avec  celle 
du  conte  indien  du  Kamaon  (II,  p.  193)  :  Un  homme  est  paresseux  et  men- 
teur. Sa  femme,  un  jour,  l'envoie  chercher  du  travail,  mais  il  revient  sans  avoir 
rien  fait  que  de  couper  un  bambou.  Avant  de  rentrer  à  la  maison,  il  s'arrête 
derrière  le  mur.  Justement ,  à  ce  moment,  la  femme,  qui  vient  d'acheter  cinq 
gâteaux ,  en  donne  trois  à  ses  enfants ,  en  leur  disant  de  serrer  les  autres  dans 
la  jarre  à  riz,  pour  leur  père.  Celui-ci,  ayant  entendu  la  chose ,  entre  ,  quelques 
instants  après,  son  bambou  à  la  main.  «  Femme,  »  dit-il,  «  j'ai  acquis  le  pou- 
voir de  découvrir  les  objets  cachés  ;  voici  avec  quoi  je  les  sens.  Si  tu  as  quelque 
chose  de  caché,  je  vais  le  trouver.  »  Sa  femme  lui  ayant  dit  de  chercher  les 
deux  gâteaux,  il  les  trouve  tout  de  suite  dans  la  jarre  à  riz.  —  La  femme  va  se 
vanter  auprès  de  ses  voisines  de  ce  que  son  mari  est  devenu  si  habile.  On  le 
charge  de  retrouver  des  petits  cochons  perdus.  Le  hasard  a  voulu  qu'il  les  ait 
aperçus  dans  un  buisson  ;  il  les  ramène  en  un  instant.  Puis ,  comme  il  a  épié 
les  parents  de  sa  femme ,  il  devine  du  premier  coup  où  ceux-ci  ont  caché  de  l'ar- 
gent. —  Vient  enfin  l'histoire  de  la  tortue  d'or,  comme  dans  le  conte  résumé 
dans  nos  remarques. 


No  LXII.  —  L'HOMME  AU  POIS. 

II ,  p.  212.  —  Nous  avons  donné  le  résumé  d'un  conte  indien  de  Lucknow. 
Voici  celui  d'un  autre  conte  indien  analogue,  recueilli  dans  le  Pandjab  (Steel 
et  Temple ,  n»  2  )  : 

Un  rat  a  trouvé  une  racine  bien  sèche  ;  ii  l'offre  à  un  homme  qui  ne  peut  réus- 
sir à  allumer  son  feu.  L'homme,  en  récompense,  lui  donne  un  morceau  de 
pâte.  Le  rat  fait  cadeau  de  cette  pâte  ;\  un  potier  dont  les  enfants  crient  la 


364  SUPPLÉMENT      AUX      REMARQ.UES 

faim ,  et  il  en  reçoit  un  pot.  Il  donne  ce  pot  à  des  pâtres  qui  n'ont  que  leurs 
souliers  pour  recueillir  le  lait,  quand  ils  veulent  traire  leurs  buffles;  il  leur 
demande  un  buffle  en  récompense  et  finit  par  l'obtenir.  Vient  à  passer  une 
mariée,  que  l'on  porte  en  palanquin.  Les  porteurs  se  plaignant  de  ne  pas  avoir 
de  viande  à  manger,  il  leur  donne  son  buffle;  puis  il  demande  qu'on  lui  donne 
la  mariée.  Les  porteurs,  craignant  une  mauvaise  affaire,  s'esquivent.  Le  rat 
emmène  chez  lui  la  mariée  et  l'envoie  à  la  ville  vendre  des  prunes  sauvages.  La 
princesse  (car  c'est  une  princesse)  est  reconnue  par  la  reine  sa  mère,  qui  la 
retient.  Le  rat  étant  venu  réclamer  sa  femme,  on  le  fait  asseoir  sur  une  chaise 
où  l'on  a  mis  du  fer  rouge  ;  il  y  laisse  sa  queue  et  une  partie  de  sa  peau ,  et  il 
s'enfuit  en  jurant  qu'il  ne  fera  plus  jamais  de  marché  avec  personne. 

Un  conte  portugais  du  Brésil  (Roméro,  p.  162)  présente  une  forme  écourtée 
de  ce  thème. 

Enfin ,  ce  même  thème  nous  paraît  se  retrouver ,  mais  tout  à  fait  défiguré , 
dans  un  conte  nago,  recueilli  chez  les  nègres  de  la  Côte-des-Esclaves  par 
un  missionnaire,  M.  l'abbé  Bouche  (Mèlusine,  II,  col.  123):  La  tortue, 
ayant  demandé  une  jeune  fille  en  mariage,  se  voit  éconduite.  Elle  rencontre, 
un  jour,  la  jeune  fille  qui  cherche  des  anacardes  (sorte  de  fruit)  et  qui  n'en 
trouve  point.  La  tortue  en  cueille  et  les  laisse  sur  le  chemin.  La  fille  passe  par 
là,  voit  les  anacardes  et  les  ramasse.  La  tortue  la  laisse  faire.  Mais,  lorsque  la  fille 
a  employé  les  fruits,  la  tortue  lui  dit  :  «  Rends-moi  mes  anacardes. —  Je  m'en 
suis   servie.  —  Peu    importe  :    je  veux    mes  anacardes.  —  Prends   l'esclave. 

—  Non.  —  Prends  l'enfant.  — Non.  —  Prends  la  brebis.  —  Je  ne  la  veux  pas^. 

—  Prends  ce  que  tu  voudras  dans  la  maison.  »  La  tortue  refuse  toutes  les 
offres  et  se  met  à  chanter  :  «  L'esclave!...  fi  de  l'esclave!  je  n'en  veux  pas. 
L'enfant...  fi  de  l'enfant!  je  n'en  veux  pas,  La  brebis  !...  fi  de  la  brebis!  Je  veux 
la  fille.  »  Et  on  est  obligé  de  lui  donner  la  fille. 

Puisque  nous  revenons  sur  les  remarques  de  VHomnw  au  pois,  nous  ajouterons 
encore  que  l'on  a  recueilli ,  chez  les  Tziganes  de  Transylvanie,  un  conte  du 
même  genre  que  le  conte  lorrain,  mais  écourté  (Wlislocki,  p.  15)  :  Le  héros,  un 
pauvre  tzigane,  va  mendier  chez  une  veuve  qui,  impatientée  de  son  importu- 
nilé,  lui  jette  un  grain  de  blé.  Le  grain  de  blé,  confié  au  propriétaire  d'une  autre 
maison ,  est  mangé  par  une  poule,  etc.  Finalement  le  tzigane  se  met  en  pos- 
session d'un  cheval.  Il  prête  ce  cheval  au  roi,  qui  passe  par  là  et  dont  le  cheval 
est  malade.  Arrivé  dans  la  ville  du  roi,  le  tzigane  trouve  son  cheval  mort,  et  le 
roi  lui  donne,  en  dédommagement ,  beaucoup  d'argent. 


No  LXX.  —  LE  FRANC  VOLEUR. 

II,  p.  277.  —  Pour  l'épisode  du  vol  du  cheval  il  faut  ajouter  aux  contes 
cités  un  conte  indien  du  Bengale  (Lai  Behari  Day ,  p.  179)  :  Un  roi,  voulant 
découvrir  quel  est  l'audacieux  qui  a  volé  ,  pendant  la  nuit ,  une  chaîne  d'or  au 
cou  de  la  reine,  ordonne  de  promener  par  toute  la  ville  un  chameau  chargé  de 
sacs  d'of.  Il  espère  que  le  voleur  se  fera  prendre  en  essayant  de  s'emparer  du 


SUPPLÉMENT      AUX      REMARQ.UES  365 

chameau  et  de  sa  charge.  Pendant  deux  jours  et  deux  nuits ,  rien  n'arrive.  La 
troisième  nuit,  le  conducteur  du  chameau  voit  un  religieux  mendiant  assis 
auprès  d'un  feu  et  qui  l'engage  à  fumer  une  pipe  avec  lui.  Le  conducteur  met 
pied  à  terre,  attache  le  chameau  à  un  arbre  et  commence  à  fumer.  Mais  le  pré- 
tendu religieux  a  mêlé  au  tabac  des  drogues  enivrantes.  Le  conducteur  tombe 
bientôt  dans  un  profond  sommeil,  et  le  voleur  peut  emmener  le  chameau. 
Ce  «  religieux  mendiant  »  rappelle  le  «  capucin  >i  du  conte  lorrain. 


No  LXXIIL  —  LA  BELLE  AUX  CHEVEUX  D'OR. 

II,  298-299.  —  Un  conte  arabe  du  Caire  (Spitta-Bey,  no  4,  p.  54  seq.)  nous 
montre  l'existence,  en  Orient,  d'une  des  formes  caractéristiques  de  dénouement 
des  contes  de  cette  famille  : 

Un  roi  veut  se  débarrasser  de  Mohammed,  le  fils  du  pêcheur.  D'après  le  con- 
seil de  son  vizir ,  il  ordonne  au  jeune  homme  d'aller  lui  chercher  la  fille  du  sultan 
de  la  Terre  verte,  qu'il  veut  épouser.  Un  poisson  reconnaissant  dit  à  Mohammed 
de  demander  au  roi  de  lui  donner  d'abord  une  dababyjeh  (sorte  de  bateau)  d'or. 
La  dahabyjeh  étant  prête,  le  poisson  montre  le  chemin  à  Mohammed.  Quand  il 
est  arrivé  à  la  Terre  verte,  tout  le  monde  vient  voir  la  dahabyjeh  d'or.  La  prin- 
cesse veut  aussi  la  visiter  ;  mais  à  peine  est-elle  entrée  dans  la  cabine ,  que  le 
jeune  homme  met  le  bâtiment  en  marche  et  enlève  ainsi  la  princesse  ».  Alors 
celle-ci  tire  sa  bague  de  son  doigt  et  la  jette  dans  la  mer,  où  le  poisson  la  saisit 
et  la  garde  dans  sa  bouche.  Quand  le  roi  veut  faire  célébrer  son  mariage  avec 
la  princesse  ,  elle  demande  qu'on  lui  rapporte  d'abord  son  anneau.  Mohammed 
est  chargé  de  l'affaire,  et  rapporte  l'anneau,  que  le  poisson  lui  a  donné.  Alors 
la  princesse  dit  au  roi  qu'il  y  a  dans  son  pays  un  usage,  quand  une  jeune  fille 
est  pour  se  marier  :  «  On  creuse  un  canal  du  palais  jusqu'au  fleuve,  on  le  rem- 
plit de  bûches  et  on  y  met  le  feu  ;  le  fiancé  se  jette  dans  le  feu  et  y  marche  jus- 
qu'à ce  qu'il  se  trouve  dans  le  fleuve  ;  il  y  prend  un  bain  et  revient"  chez 
sa  fiancée;  voilà  la  cérémonie  du  contrat  de  mariage  dans  mon  pays.  »  Le  roi 
fait  creuser  le  canal  et  allumer  le  feu.  On  y  fait  d'abord  entrer  Mohammed,  pour 
voir  s'il  en  sortira  sain  et  sauf.  Le  poisson  a  dit  à  Mohammed  ce  qu'il  fallait 
faire.  Le  jeune  homme  se  jette  donc  dans  le  feu,  en  se  bouchant  les  oreilles  et 
en  disant  :  «  Au  nom  de  Dieu  le  clément ,  le  miséricordieux  »  ,  et  il  sort  de  la 
fournaise  plus  beau  qu'il  n'y  est  entré.  Le  roi  et  le  vizir  se  jettent  alors  dans  le 
feu ,  et  sont  réduits  en  cendres.  Mohammed  épouse  la  princesse  et  monte  sur 
le  trône. 

I.  Pour  ce  mode  d'enlivement ,  comparer,  par  exemple,  le  conte  serbe  n"  12  Je  la  collection  Vouk 
et  aussi  le  conte  allemand  n°  6  de  la  collection  Grimm. 


INDEX    BIBLIOGRAPHIQUE  ' 


Archivfur  slavische  Philologie  (Berlin,  années  1876  et  suivantes). 
Arnason.    —  Icelandic   Legctids,  collecled  by  Jôn.    Arnason.    Translatée!     by 
George  E.  J.  Powell  and  Eirkir.  Magniisson.  {2^  Séries.  London,  1866.) 
•^AsBjŒRNSEN.  —  Norwegische  Volksmalrrchen ,  gesammelt  von  P.  Asbjœrnsen  und 

J'orgen  Moe.  Deutsch  von  Friedrich  Bresemann  (Berlin,  1847).  2  vol. 
^Asbjœrnsen.    Talés  from   the  Fjeld.  —  Taies  from  the  Fjeld.  A  Second 
Séries  of  Popular  Taies,  from  the  norse  of  P.  Chr.  Asbjœrnsen ,  by  G.  W. 
Basent  (London ,  1874). 
AuLNOY  (Mme  d').—  Cotites  des  Fées,  par  la  comtesse  d'AuInoy.  (La  première 

édition  est  de  1698.)  / 

AusLAND.  —    Dos  Aiisland.  Eine  Wochensclnift  fur  Kunde  des  geistigef  und 
sitt lichen  Lebens  der  Vœlker  (Stuttgart). 
^Aymonier.  —  Textes  Khners ,  avec  traduction   sommaire   par  E.  Aymonier 
(Saigon,  1878.) 


B 


Bahar-Danush.  —  Bahar-Danush,  or  Garden  of  Knowledge,  translatcd  from  the 

persic,  by  Jonathan  Scott  (  Shrewsbury,  1799). 
Baring-Gould.  —  Appcndix  on  Household-Stories ,  by  S.  Baring-Gold ,  à  la  fin 

de  Notes  on  the  Folk  Lore,  de  W.  Henderson  (voir  à  ce  nom). 
Basile.  —  Voir  au  mot  Pentamerone. 
Beauvois.  —  Contes  populaires  de  la  Norvège ,  de  la  Finlande  et  de  la  Bourgogne, 

avec  des  introductions  par  E.  Beauvois  (Paris,  1862). 

I .  Les  noms  en  lettres  capitales  sont  ceux  auxquels  nous  renvoyons  dans  notre  introduction  et  dans 
nos  remarques.  —  Divers  livres  et  revues,  dont  nous  avons  donni  les  titres  suffisamment  complets  à 
l'endroit  nicme  où  ils  ont  été  cites,  Défigurent  pas  dans  cet  Index. 


368  INDEX      BIBLIOGRAPHIQ.UE 

*^    Bechstein.  —  Deutsches  Marchenbuch.   Herausgegeben  von  Ludwig  Bechstein 

(24.  Ausgabe.  Leipzig,  1868). 
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Bérenger-Féraud.  —  Contes  de  la  Sénégambie,  recueillis  par  Bérenger-Féraud 

(Paris,  1886). 
Bernoni,  I.  —  Fiabe  popolari  veneiiane,  raccolte  da  D.  G.  Bernoni  (Venezia, 

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—        II.  —  Tradi^ioni  popolari  vene:(iane,   raccolte  da   D.    G.   Bernoni 

(Venezia,  1875). 
B1BL10TECA  DE   LAS   TRADiciONES   POPULARES  espaSolas.   (Publiée    par   la 

Société  du  Folk-Lore  Espanol ,  Madrid,  1884). 
BiRLiNGER.  —  Volksthïimliches  ans  Schwaben  (Freiburg-in-Breisgau  ,  1861-1862). 

2  vol. 
Bladi^  (J.-F.).  —  Contes  et  proverbes  populaires  recueillis  en  Armagnac  (Paris, 

1867). 

—     Contes  populaires  recueillis  en  Agenais  (Paris  ,  1874). 
Braga  (Th.).  —  Contos  tradicionaes  do  povo portugue^  (Porto,  sans  date).  2  vol. 
Brueyre  (L.).  —  Contes  populaires  de  la  Grande-Bretagm  (Paris,  1875). 
BusK  (miss).  —  The  Fol k-loreof  Rome  (London,  1874). 


Caballero  ,    I.  —    Cuentos  y  poesias  populares  andaluces,  coleccionados   por 

Fernan  Caballero  (Leipzig,  1866). 

—  II.  —  Cuentos^  oraciones,  adivinas  y  refranes  populares  l  injaniiles 

(Leipzig,  1878). 
Campbell.  —  Popular  Taies  of  the  West-Highlatuis  (Edinburgh,  1860-1862). 

4  vol. 
Carnoy  (E.).  —  Littérature  orale  de  la  Picardie  (Paris,  1883). 
Cavallius.  —  Sclmiedische  Volkssagen  und  Marchen,  gesammelt   von  G.  O. 

Hylten  Cavallius  und  George  Stephens.  Deutsch  von   Oberleitner  (Wien, 

1848). 
Cénac-Moncaut. —  Contes  populaires  de  la  Gascogne  (Paris,  1861). 
Cerciuand.  —  Lègetides  et  Récits  populaires  du  pays  basque  (Pau  ,  1875-1876). 

2  parties. 
Chapelot  (J.).  —  Contes  bal:(atois  (Angoulênie,  187 1). 
Chodzko  (A.  ).  —  Contes  des  paysans  et  des  pâtres  slaves  (  Paris  ,  1864). 
Coelho  (A.).  —  Contos  populares  portugue:{es  (Lishoa,  1879). 
Colshorn  (C.  und  Th.).  —  Marchen  und  Sagen  (Hannover,  1854). 
CoMPARETTi  (D.).  —  Novelline popolari  italiane {Torino ,  1875  ). 
Consiglieri-Pedroso.  —  Portitguese  Folk-Taies  (insérés  dans  le  volume  XI 

des  publications  de  la  Folk  Lore  Society ,  de  Londres). 
Contes  des  provinces  de  France.  Publiés  par  P.  Sébillot  (Paris,  1884). 
Coronedi-Berti  (Carolina).  —  Novelle popolari  bologtiesi  (Bologna,  1874). 

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CuRTZE  (L.).  —  Volksùberlieferungen  aus  dem  Fûrstenihum  Waldeck  (Arolsen, 

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—  Rapports  (/)  sur  une  Mission  en  Basse-Bretagne,  ayant  pour  objet  des 
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populaires  (Extraits  des  Archives  des   Missions  scientifiques  et  littéraires, 

1871-1872). 

—  Veillées  bretonnes  (Morhix ,  1879). 

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TABLE    DES    MATIÈRES 


Pages 

XXXI.  L'Homme  de  fer i 

XXXII.  Chatte  Blanche 9 

(Voir  le  Supplément  aux  remarques,  t.  H,  p.  561.) 

XXXIII.  La  Maison  de  la  forêt 29 

XXXIV.  Poutin  et  Poutot ., 32 

XXXV.  Marie  de  la  Chaume  du  Bois 42 

XXXVI.  Jean  et  Pierre 47 

XXXVII.  La  Reine  des  Poissons 56 

XXXVin.  Le  Bénitier  d'or 60 

XXXIX.  Jean  de  la  Noix 64 

Variante 67 

XL.  La  Pantoufle  de  la  Princesse 69 

XLI.  Le  Pendu 76 

XLII.  Les  Trois  Frères 79 

XLUI.  Le  petit  Berger 86 

XLIV.  La  Princesse  d'Angleterre 98 

XLV.  Le  Chat  et  ses  Compagnons 102 

XL VI.  Bénédicité 107 

Variante 109 

XLVII.  La  Chèvre .".  11$ 

XL VIII.  La  Salade  blanche  et  la  Salade  noire 118 

(Voir  le  Supplément  aux  remarques,  t.  II,  p.  362.) 

XLIX.  Blancpied 1 24 

L.  Fortuné 1 28 

LI.  La  Princesse  et  les  trois  Frères 132 

LU.  La  Canne  de  cinq  cents  livres 135 

Variante  1 138 

Variante  II 140 

LUI.  Le  petit  Poucet 1 47 

Variante  1  :  Le  petit  Chaperon  bleu 148 

Variante  II 1 50 

LIV.  Le  Loup  et  le  Renard 1 56 

Variante 159 

LV.  Léopold 164 


376  TABLE      DES      MATIÈRES 

Pages 

LVI.  Le  Pois  de  Rome - 168 

LVII.  Le  Papillon  blanc lyj 

LVIIL  Jean  Bête 177 

Fartantes  I-III 178 

LIX.  Les  trois  Charpentiers 184 

LX.  Le  Sorcier 187 

(Voir  le  Supplément  aux  remarques,  t.  II,  p.  363.) 

LXL  La  Pomme  d'or 198 

LXII.  L'Homme  au  pois 202 

(Voir  le  Supplément  aux  remarques,  t.  II,  p.  363.) 

LXIII.  Le  Lqup  blanc 215 

LXIV.  Saint  Etienne 231 

Fartante 232 

LXV.  Firosette 234 

LXVI.  La  Bique  et  ses  Petits 247 

Fartante 248 

LXVIL  Jean  sans  Peur 253 

LXVIII.  Le  Sotré 264 

LXIX.  Le  Laboureur  et  son  Valet 266 

LXX.  Le  Franc  Voleur 271 

(Voir  le  Supplément  aux  remarques,  t.  II,  p.  364.) 

LXXI.  Le  Roi  et  ses  Fils 282 

LXXII.  La  Pileuse 288 

LXXIII.  La  Belle  aux  cheveux  d'or 290 

(Voir  le  Supplément  aux  remarques,  t.  II,  p.  36;.) 

LXXIV.  La  petite  Souris 304 

LXXV.  La  Baguette  merveilleuse 307 

CONTES    DONNÉS    EN    RÉSUMÉ. 

LXXVL  Le  Loup  et  les  petits  Cochons 313 

LXXVII.  Le  Secret 317 

LXXVIIL  La  Fille  du  Marchand  de  Lyon 325 

LXXIX.  Le  Corbeau 3  29 

LXXX.  Jean  le  Pauvre  et  Jean  le  Riche 333 

LXXXL  Le  Jeune  Homme  au  Cochon 338 

LXXXIl.  Victor  La  Fleur 342 

LXXXIII.  La  Flave  du  Rouge  Couchot 347 

LXXXIV.  Les  deux  Perdrix 348 

Supplément  aux  remarques 351 

Index.  BiBLioGRAPHiauE 367 


M&COK,    IMP.    ET   LITH.    ritOTAT    FRÈRES. 


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